TERRITOIRE MILITAIRE
Ainsi que nous l'avons promis, nous atteindrons, à TE. d'Alger, dans la division militaire d'Alger, subdivision de Dellys, quelques points stratégiques d'une
haute importance, qui ont été colonisés en Grande Kabylie.
GRANDE KABHJK
La Grande Kabylie, objet de tant d'études, qui commence à 64 kilom. d'Alger, sur la rive droite de Tisser, est cette région montagneuse qui, présentant la forme d'un vaste quadrilatère, appuie ses angles sur Dellys et Bougie au N., sur Aumale et Sétif au S. Coupée transversalement, du S.-O. au N-E., par le Djeurdjeura (Mons Ferratus des Romains), elle a une étendue cultivable de 170,926 hectares, et une population de 373,120 habitants, en 1352 villages ou hameaux. La Kabylie contenant plus d'habitants que le sol ne peut en nourrir, on compte 8,504 éraigrants. » Aux époques historiques les plus reculées, ses habitants, les plus anciens occupants de l'Afrique, qui avaient déjà recueilli dans leur sein tant de débris des civilisations éteintes, étaient désignés sous le nom de Quinque-Gentii (les Cinq-Tribus). Les Romains ne pénétrèrent pas très-avant dans leurs montagnes, à en juger par le peu d'importance des ruines rares qu'on rencontre sur ce territoire. Les Vandales, les Huns, les Suèves trouvèrent un refuge dans ce pays, et ont laissé les traits caractéristiques de leurs races à plus d'une tribu. Lorsque les Arabes l'envahirent à leur tour, ils donnèrent à ces restes de nations diverses le nom de Kabyles (Devanciers). Les Turcs, à leur arrivée, relevèrent quelques forts dans l'intérieur du pays : Bordj-Sebaou et Borj-Tizi- Ouzzou, sur le versant N. du Djeurdjeura; Bordj-Bou-R'ni et Bordj-Bouïra, de l'autre côté. D'ailleurs, ils n'y purent jamais obtenir de soumission formelle et durable.
Les crêtes rocheuses que dresse le Djeurdjeura élèvent des pics à plus de 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est là qu'habitent les Zouaoua. Dans cette Suisse sauvage, ainsi que l'appelle le colonel Daumas, en son livre de la Grande Kabylie, les singes font de grands ravages et marchent en troupes formidables.
Les Zouaoua, fort industrieux, sont les Auvergnats de l'Algérie, et s'expatrient en jouant de leur flûte pour gagner quelque petit pécune qu'ils rapportent en Kabylie.
Dans tout leur pays il y a des métiers à tisser et des fabriques de fers à cheval, de socs de charrue et de ferrements de portes. Dans le Djeurdjeura circulent des colporteurs de tissus, d'objets de mercerie et de droguerie en tous genres, fournis par l'entrepôt d'Aït-Ali-ou-Harzou. Leurs transactions se font au moyen d'échanges de produits agricoles.
Les Beni Atteli produisent du savon, les Aguacha fabriquent
des ustensiles de bois, les Boni Frah des ouvrages en argent, à Agemoun Izen. Un atelier du même genre existe à Taddertou- Fellah, dont les habitants font aussi de la chandelle. A Taguemount Gouadefel on confectionne des semelles en peau de bœuf.
La totalité des tribus qui occupent le versant septentrional du Djeurdjeura comprend 197 villages, où l'on peut lever 21,450 hommes. L'oued Sebaou ou ÎSessa, qui coule de l'E. à l'O. et du S. au N., et se jette à la mer à l'O. de Dellis, arrose cette contrée. Les Flisset Oum el-Lil fies Enfants de la nuitj, ainsi nommés à cause des camps turcs détruits par eux dans des surprises nocturnes, habitent les cantons voisins.
Au versant méridional du Djeurdjeura, coule de l'E. à l'O. l'oued Sah'el, qui, après avoir porté les noms d'oued Lekah'al, d'oued Eddous, d'oued béni- Alançour, et reçu l'oued Bou- Sellam. venant de l'E., se déverse à'ia mer, au S.-E. de Bougie. Il y a de ce côté plus de 500 villages ou hameaux, et l'on peut y compter sur plus de 40,000 hommes.
Les Kabyles répandus sur les hauteurs de l'Afrique septentrionale et isolés en vastes groupes par l'agglomération des
I)opulations survenues, ont une communauté d'usages et de angage qui doit frapper l'esprit attentif, et y porter la preuve qu'ils sont les primitifs habitants du pays. La langue berberia, du'ils parlent partout, affecte le dialecte dit Zouaouïa dans la Grande Kabylie. Ils sont assez peu fidèles aux observances de leur religion , que les marabouts et les chefs parlant arabe connaissent et pratiquent seuls. On voit encore, sur le front et le nez de leurs femmes, un léger tatouage, représentant une croix, lointain vestige du Christianisme.
Le Kabyle n'est point nomade. Il est industrieux. Il fait de bonne huile, du savon noir avec l'huile d'olive et la cendre du laurier rose; il tresse des paniers, confectionne des nattes en
Salmier nain, file des cordes en poil de chèvre et poussait l'haileté industrielle jusqu'à produire de la fausse monnaie à Aït el-Arba. La fabrication de la poudre était concentrée, avant la concruête, dans la tribu des lteboulas et à Tablabel, chez les Beni Raten. Les Flissa faisaient l'arme blanche; les Beni Abbas, le fusil tout entier.
Chez les Beni Abbas est la curieuse ville de Kalaâ, divisée en quartiers, sur une plate-forme, où l'on ne peut parvenir que par un chemin qui serpente au sommet de crêtes étroites. Les femmes y sont jolies et les hommes propres.
Chez les Fenayas sont les restes d'une ville antique, dont les remparts sont conservés; on y voit debout une statue colossale. Les Beni Oudjal ont aussi une ville ruinée.
Telle est la Grande Kabylie, totalement conquise par de brillants faits d'armes, au mois de mai 1857.
TIZI-OUZZOU.
Tizi-Ouzzou, chef-lieu de cercle, est silué en pleine Kabylie à 100 kilom. d'Alger, sur la roule d'Alger à Fort-Napoléon, au milieu d'un pays extrêmement fertile, dominant le cours moyen et supérieur du Sebaou, adossé aux contre-forts qui descendent directement des pics du Djeurdjeura.
Les Turcs pour exercer sur le commerce et l'industrie des contrées environnantes une surveillance fiscale, avaient bàli sur celle position un bordj où ilsentretenaient une petite garnison. Après la chute de leur pouvoir, ce 1 ordj resta longtemps inhabité. II tombait en ruines, lorsqu'on 1851, le Gouverneur général ordonna de le réparer, et en fit l'habitation provisoire de Bel Kassem ou Kassi, notre Bach agha du Sebaou. Vers la fin de 1855, il eu fit le centre d'un nouveau cercle, et dès les premiers jours de 1856, lui donna un développement en rapport avec le rôle important que lui assure sa position.
Un mur d'enceinte, d'environ 700 mètres de circuit, et flanqué de bastions, a été construit autour du bordj du côté du Sud, de l'Ouest et du Sud-Ouest. Le long de ce mur et à l'intérieur, s'élèvent des constructions spacieuses qui, servant de manutention, de magasins, d'ambulance, de casernes, de pavillons pour les officiers, de bureau arabe et de maison des hôtes, forment un poste-magasin considérable où peuvent être reçus 400 malades et les approvisionnements nécessaires pendant
trois mois, à une colonne de 8,000 hommes el de 800 chevaux.
Cette enceinte, ces bâtiments d'un aspect imposant, les énormes mouvements de terre qu'a nécessités le ravin qui coupait le terrain sur lequel on devait bâtir, et qu'on a dû combler, tout cela a été exécuté par le Génie avec une telle activité, que, dans l'espace de moins de six mois, non-seulement le poste se trouvait à l'abri de toute attaque, mais que la plupart des locaux avaient été terminés et mis en état d'être occupés.
Justice de paix, église — école de filles, salle d'asile, école arabe-française — fontaine, abreuvoir et lavoir public. — Rues larges, propres, bordées d'arbres ; maisons convenablement aménagées, hôtel pour les voyageurs, café-chantant, diligences, bureau de poste. Station télégraphique. Presque tous les habitants vivent de leur commerce avec la troupe. Au pied du monticule sur lequel le fort est assis, et à une distance de moins de 200 mètres, se trouve le village kabyle.
La population de Tizi-Ouzzou est de 276 individus, dont 205 Français, 36 Étrangers, le reste en Indigènes. L'Empereur a traversé celte localité les 24 et 25 mai
Dans le cercle de Tizi-Ouzzou il y a 24 tribus soumises à l'organisation kabyle et administrées par des chefs nommés à l'élection.
a Gomme aspect général, la route de Tizi-Ouzzou à Fort-Napoléon est pittoresque et variée. Sur les flancs abruptes des monts qu'elle sillonne, des frônes, des oliviers au pâle feuillage, des figuiers aux larges feuilles, étendent cà et là leurs ombres
clair-semées ; quelques champs d'orge ou de blé se montrent jaunissant sous le soleil qui les dore; les eaux claires des sources descendent en sinuant les pentes des collines, traçant sur leur passage un long chemin de verdure. Dans le fond des vallées, à trois ou quatre cents mètres de profondeur, partout où les eaux des torrents d'hiver ont amoncelé la terre, où les sources s'épanchent, où les vents du Nord ne soufflent pas, la végétation est verte et serrée comme une forêt de France au printemps.
« Selon les caprices du chemin on voit à l'horizon, tantôt le Djeurdjeura et ses neiges éternelles, tantôt les vallées du Sebaou ou de l'Oued Aïssi, avec leurs profondeurs blanchâtres, éclairées par intervalles sous une eau rare et miroitante.
« Sur toutes les côtes, à tous les horizons, des villages, amas de maisons entassées sans ordre et sans rues, projettent dans le ciel leurs toits rougeâtres. Ceux que la route sillonne laissent apercevoir des intérieurs de masures à dcmi-détruites, aux murs épais et mal crépis, aux portes basses, aux étroites ouvertures. » (E. Garreyj.
FORT-M % PO L EOUr .
Avant de s'engager par le col des Beni Aïcha dans ce réseau de montagnes abruptes dont les tribus de la Kabylie occupent les crêtes escarpées elles gorges étroites, la roule d'Alger à Fort-Napoléon traverse une contrée transformée par la culture européenne.
A Souk-el-Arba, à 125 kil. d'Alger, au milieu de l'ancienne confédération des Benî Raten, sur remplacement du village des Ichernaïouas s'élève Fort-Napoléon, grand parallélogramme dont les murs sont en pierre.
Les travaux ont quelque chose de gigantesque. L'enceinte, flanquée de dix-sept bastions, offre un développement de 2,500 mètres. Elle est percée de deux portes: celle d'Alger et celle du Djeurdjeura, élégamment construites en marbre blanc, que fournissent d'abondantes carrières exploitées au pied du fort. L'intérieur, surface
de 12 hect. fortement accidentée, est couvert de grands bâtiments. En entrant par la porte d'Alger, et se dirigeant vers celle du Djeurdjeura, on laisse successivement à la droite : la Maison des hôles, le Bureau arabe, la Prison, le local du Service télégraphique, et sur le sommet de la hauteur, autour du village d'Imaïren, maintenant démoli, une caserne pour un bataillon ; plus loin , c'est le Cercle des officiers, le Pavillon du Commandant de place, la maison du Commandant supérieur, située en arrière de ces deux dernières, et immédiatement après, deux casernes , chacune pour un bataillon. A gauche on voit d'abord l'emplacement de la meule à fourrages, puis les ateliers du Génie, le casernement de la cavalerie pour 200 chevaux , qui s'étend le long de la route jusqu'auprès de la porte du Djeurdjeura, et enfin, entre ce casernement et la fortification, l'Intendance, l'infirmerie spacieuse et bien aérée pour plus de 100 malades où les habitants civils sont admis, et les magasins des Subsistances, des Lits militaires et du Campement, dont le principal n'a pas moins de 90 mètres de façade. Les pavillons destinés aux logements des officiers sont vastes et confortables. L'Empereur est venu visiter ce point le 25 mai 1865.
Il a été créé une école des arts-el-méliers, afin d'enseigner le perfectionnement des arts industriels aux populations kabyles, éminemment intelligentes. Celte école qui compte quarante-cinq élèves, fournira des ouvriers capables de réparer et de confectionner l'outillage des usines, notamment des moulins à huile, qui
se multiplient dans la circonscription de Dra-el-Mizan.
Le quartier civil s'élève au milieu de la ville militaire, dans l'enceinte du fort. Elle est située tout le long de la route. On y voit des magasins et des auberges dont quelques-uns ont été faits avec le plus grand soin. L'ensemble des constructions, en y ajoutant les maisons des colons, cemprend 67 bâtiments, * et forme comme une grande et imposante cité qui , sortie du sol comme par enchantement, domine le pays nouvellement conquis, et force à la soumission et au respect les populations environnantes. Il y a un collège mixte. La population est de 228 individus— 168 Français, 39 Etrangers, 8 Juifs, 13 Musulmans.
Indépendamment des fontaines qui existent dans l'enceinte et qui ont été nettoyées et rebâties, on a conduit dans l'intérieur au moyen d'un syphon, les eaux d'une source située à Aboudid. Elles sont reçues dans un bassin d'où elles peuvent se diviser de toutes parts. En dehors, et près de l'enceinte, un jardin potager a été créé par nos soldats. On y a planté des arbres fruitiers de toute espèce, afin de les répandre parmi les Kabyles. La route de Tizi-Ouzzou à Fort-Napoléon s'est maintenue en bon état. Quant aux villages qu'elle traverse ou qui apparaissent au loin , ils sont en grande partie rebâtis et peuplés.
Le cercle de Fort-Napoléon circonscrit quinze tribus soumises à l'organisalion kabyle et administrées par des chefs nommés à l'élection.
- lot -
Dra el-Mizan, cheMieu de cercle, situé à GO kilom. d'Alger et à 24 de Dellis. Ce cercle a été constitué après la conquête de la Grande Kabylie, en 1857. Un noyau de population européenne qui s'élève aujourd'hui à 238 individus, dont 170 Français, 18 Étrangers et le reste Indigènes, vivant de la présence de quelques troupes sur ce point, y avait élevé une douzaine de maisons. On lui a accordé une zône de 85 hectares. Les habitants ont planté dans leurs jardins 350 arbres fruitiers. Ils ont un moulin à manège pour le blé et un autre pour l'huile que Ton extrait des olives achetées aux Kabyles. Un autre moulin à huile a été élevé par un européen à Bou R'ni, à 12 kilom. environ de Dra el-Mizan. Il fonctionne aujourd'hui par la vapeur. Station télégraphique.
Ce cercle circonscrit sept Kaïdats et dix-neuf tribus.
Nous bornons ici nos excursions autour de la ville d'Alger; le touriste qui voudrait pousser plus loin ses explorations, trouverait sur toutes les localités de l'Algérie en ses trois provinces, des renseignements du môme genre que ceux que nous venons de donner dans l'ouvrage complet, intitulé YIndicateur général de l 'Algérie, dont celui-ci est un extrait.
On aura pu voir dans celte rapide description qu'Alger, en 1867, avec son aspect joyeux et pittoresque, avec ses ressources de toute espèce , le mouvement constant de ses places et de ses rues, est le véritable Paris de l'Afrique française. On peut y rencontrer ce qu'on cherche à Paris, et on y trouve ce que Paris ne saurait avoir dans un rayon aussi rapproché : environs émaillés de verdure et de fleurs, — température printanière des hivers, — climat parfaitement sain, — air pur et vivifiant. Les progrès manifestes dûs à l'administration et à l'initiative privée dans la capitale de notre colonie, nous permettrons de soutenir qu'il a été fait à Alger bien au-delà de ce que la prévoyance avait pu calculer (Moniteur de l'Algérie, 14 février 1867).
Ainsi quelques jours passés en Algérie auront suffi pour favoriser le bien-ô!re physique et influer, au moral, sur le noble orgueil du patriotisme qui a tout inspiré et effectué en ce pays, à la gloire de la France.