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Description d'une nouvelle espèce de figuier (Ficus saussureana)

(Lue à la Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève, le 4 Avril 4840).

M. Théodore de Saussure a acquis de MM. Cels, de Montroge, près Paris, un arbuste laiteux qui lui avait été donné sous l'étiquette Galactodendron nova species (1). Le pied qu’il en possède étant venu à fleurir dans sa serre, en novembre 1839, il a bien voulu le mettre à ma disposition pour l’étudier.

” Quoi qu’il y ait quelque ressemblance entre cette espèce et le » seul Galactodendron décrit, il a été facile de voir, dès le pre-

(4) Serait-ce l'espèce indiquée sans description ni indication quelconque dans le Catalogue des frères Cels, de 1857, sous le nom de Galactodendron speciosum ?

mier coup d'œil, qu’elle n’appartient point à ce genre qui, du reste, est réuni aujourd’hui avec le Brosimum, mais qu’elle se rapporte à l’immense genre des figuiers. On pouvait même le reconnaître sans voir la fructification, en ce que les rameaux sont terminés par un bourgeon fort acuminé et formé par les stipules, tandis que le Galactodendron len paraît dépourvu, d’après la figure publiée par M. Hooker; mais l’examen de la fructification ne laissait aucun doute à cet égard.

Parmi les figuiers, dont le nombre s’élève aujourd’hui à environ 150, celle qui m'a paru avoir les rapports les plus intimes avec notre espèce, .est le Ficus cortacea, mtroduit depuis longtemps dans les jardins; mais elle en diffère par des caractères faciles à apprécier.

1° Les jeunes rameaux, les pétioles et la partie extérieure des écailles du bourgeon sont abondamment couverts d’un duvet laineux et hérissé, d’un gris un peu roussâtre, tandis que ces organes sont parfaitement glabres dans le F. coriacea.

2° Les pétioles atteignent une longueur à peu près double dans notre nouvelle espèce que dans le figuier coriace, c’est-àdire trois pouces au lieu de un et demi.

3° Le limbe des feuilles est au moins deux fois plus long, rétréci en forme de coin à sa base, pointu au sommet, muni d'environ douze nervures latérales, tandis que dans le F. coriacea ce limbe est presque ovale, à peine rétréci à la base, très-obtus au sommet, et marqué d'environ six nervures latérales.

4° Les réceptacles des fleurs qui sont sessiles, souvent géminés, globuleux et entourés de bractées dans les deux espèces,

atteignent dans notre espèce un diamètre de douze à quinze lignes, et n’en ont que sept à huit dans l’autre; ils sont cou verts d'un duvet soyeux, abondant et couché dans la première, tandis que dans le F. coriacea ils sont très-légèrement veloutés et munis, le plus souvent, de petits tubercules.

Notre espèce pourrait, à en juger par les phrases caractéristiques, avoir quelque rapport avec le F. ferruginea de Desfontaines (Cat. H. Par. ed. 3, p. 412); mais le peu qu’on sait de ce figuier ne s'accorde que bien imparfaitement avec le nôtre, surtout en ce que les jeunes feuilles de notre espèce sont glabres et non couvertes d’un duvet ferrugineux, et que ses pétioles sont hérissés et non pubescents.

Ces différences sont plus que suffisantes pour établir la diversité de ces végétaux, et toutes les autres espèces de figuiers connues s’écartent encore plus de notre espèce; je me suis donc décidé à l’établir comme espèce nouvelle sous le nom de Ficus Saussureana, pour rappeler le nom ‘cher aux sciences du naturaliste chez lequel elle a fleuri probablement pour la première fois en Europe, et qui a bien voulu me procurer l’occasion de l’observer. J'en donne ci-après la description détaillée et la figure.

D’après l'erreur de nomenclature qui s’est introduite parmi les jardiniers, on peut présumer que le figuier de Saussure est originaire des mêmes pays que le Galactodendron, ne à des parties boréales de l'Amérique méridionale; mais je n’ai aucun document précis à cet égard. po

Ce figuier a, comme la presque D ne Un une tige ligneuse, droite, cylindrique et rameuse; mais d’après les indivi-

dus cultivés en serre, il est difficile de connaître à quelle hauteur il peut s'élever dans son pays natal. La circonstance que ses marcottes fleurissent ayant environ deux pieds de hauteur, peut faire penser qu’il n’est pas destiné à atteindre à une grande élévation; mais ce critère est trop souvent trompeur pour y attacher une grande importance.

L’individu que j'ai sous les yeux a une tige simple, droite, d’un diamètre de la grosseur du pouce, glabre dans sa partie inférieure, couverte dans sa partie supérieure d’un duvet serré un peu roussâtre, hérissé et un peu raide au toucher.

Les cicatrices des anciennes feuilles sont réniformes, larges de cinq lignes, et marquées d’une rangée de ponctuations qui sont les traces des fibres du pétiole ; ces ponctuations sont sur un seul rang parallèle au bord de la cicatrice; leur nombre est de sept à neuf, mais n’est pas parfaitement constant.

De chaque cicatrice partent deux nervures obliquement divergentes ( projecturæ); ce sont probablement les traces laissées par les stipules tombées, On ne distingue ces nervures que dans la partie des rameaux qui a perdu le duvet dont ils sont munis dans leur jeunesse.

Les bourgeons à bois ou à feuilles naissent à l’aisselle des feuilles ; ils sont coniques, aigus, de couleur rousse ou brune; les écailles les plus extérieures sont garnies en dehors d’un duvet serré, hérissé et roussâtre; les intérieures sont glabres.

Les feuilles paraissent disposées sur les branches en spirale quinconciale; mais cet ordre, comme äl arrive souvent, est dérangé dans le voisinage des fleurs. Ces feuilles sont d’abord obliquement dressées, puis étalées dans un âge avancé ; leur

DE FIGUIER. 5 pétiole est presque cylindrique, un peu déprimé du côté supérieur, et même légèrement canaliculé vers le haut; il est marqué surtout en-dessus de petites rides transversales, et chargé surtout dans sa jeunesse d’un duvet hérissé d’un blanc roussitre et fort abondant. Ce duvet naît en très-grande proportion sur les rides transversales : il tombe dans les feuilles âgées, et alors le pétiole devient plus ou moins complétement glabre. Ce pétiole varie de longueur dans diverses feuilles de la même branche, d’un à trois pouces. Les plus longs semblent propres aux feuilles qui portent des figues à leur aisselle.

Le limbe de la feuille est un peu coriace, parfaitement elabre, luisant du côté supérieur, un peu plus pâle en-dessous, très-entier sur les bords, de forme lancéolée, un peu cunieforme, longuement rétréci en pointe à sa base, terminé au sommet en une pointe courte obtuse ou plus souvent pointue et un peu recourbée en bas; les nervures sont saillantes en-dessous de la feuille, et régulièrement pennées; les nervules latérales sont au nombre de 11 à 12 de chaque côté, tantôt opposées, tantôt alternes, obliques sur la côte moyenne, et s’anastomosant ensemble vers le bord de la feuille. Le limbe atteint huit à neuf pouces de longueur, sur deux à trois de largeur.

Les réceptacles des fleurs naissent solitaires ou plus souvent geminés à l’aisselle des feuilles, vers le milieu de la longueur des rameaux, dans la partie où ceux-ci sont encore hérissés de leur duvet. Ils sont parfaitement sessiles, à peu près gobuleux , mais un peu déprimés à la base et au sommet , verdatress" couverts d’un duvet soyeux fin , blanchâtre et couché. Ces réceptacles naissent entourés à leur base d’une sorte d’involucre ordinaire-

ment indivis, et qui se rompt ensuite un peu irrégulièrement en trois ou quatre lobes appliqués sur la base, et assez courts pour qu’on les voie à peine à l’époque de la fleuraison, lorsque le réceptacle est adhérent à la branche. Ces bractées sont d’abord roussâtres, et deviennent ensuite brunes, un peu hérissées de poils vers la base, et quelquefois dans un âge plus avancé pafaitement glabres. Elles semblent, dans les bourgeons floraux, les représentants des écailles velus des bourgeons à feuilles.

On trouve dans lindividu que j'ai sous les yeux une particularité qui ne peut être considérée comme un caractère, mais qui mérite d’être mentionnée au moins comme accident. Vers la base de la tige, à raz de terre, se trouve un groupe de sept bourgeons sessiles; celui du centre est formé d’écailles brunes, et paraît être un bourgeon à feuilles défiguré et avorté; les six autres, rangés en cercle autour de lui, sent obovés, bte couverts d’une {enveloppe brune qui représente les bractées situées à la base des réceptacles, et au-dessous se trouve un corps tapissé d’un duvet soyeux, semblable à celui qui recouvre les réceptacles. Ces bourgeons obovés sont évidemment de jeunes bourgeons floraux placés d’une manière anomale. Au reste, les ous sortes de bourgeons visibles dans ce figuier rentrent très-clairement dans les lois générales de ces organes ; les bourgeons à feuilles sont acuminés, très-aigus, et les bourgeons à fleurs très-arrondis.

L'intérieur du réceptacle est, comme dans la figue ordinaire, creux et entièrement tapissé de fleurs sessiles fort petites, serrées les unes contre les autres. À la partie supérieure, près de l’orifice, qui est clos à l’époque de la fleuraison, on voit plu-

sieurs petites écailles rousses, scarieuses, linéaires, acuminées et dirigées vers l’intérieur de la fleur. Toutes les fleurs naissent entourées de bractéoles plus petites et plus pâles que ces écailles : leur nomdre est indéterminé. Du milieu d’entre elles naît le périgone proprement dit: cehi-ci est blanchâtre, a trois lobes dans les fleurs mâles, nul ou très-peu apparent dans les femelles.

Les fleurs très-nombreuses qui tapissent la cavité de la figue, n’offrent aucun ordre appréciable. Les femelles sont de beaucoup les plus nombreuses : les mâles sont entremêlées avec elles, plus nombreuses vers le bas de la cavité que vers son sommet, disposition contraire à celle qu’on remarque dans le figuier commun,

Les fleurs mâles présentent un gros filet court et épais qui sort du périgone, et porte à son sommet deux anthères ou deux loges d’anthères appliquées par le dos et de couleur blanchâtre.

Les fleurs femelles présentent un ovaire ovale, comprimé, très-lésèrement pédicellé, et qui, par un de ses côtés vers son sommet, donne naissance à un style court et blanc. Celui-ci se prolonge en un stigmate en forme de crête lancéolée, de couleur violette très-décidée. La réunion de ces stigmates donne à toute la partie de la cavité du réceptacle qui porte les fleurs femelles, une belle couleur d’un violet carmin, tandis que les fleurs mâles se distinguent sur ce fond violet comme des taches blanches. Les jeunes fruits, après la fleuraison, ressemblent absolument pour la forme, la couleur et la consistance un peu crustacée, aux organes correspondants du ficus carica.

Le réceptacle, pendant la fleuraison, a un diamètre d’envi-

ron un pouce, et une! longueur de’six à huit lignes. La chair qui forme sa paroi, a environ deux lignes d'épaisseur, et est à cette époque abondamment laiteuse. La tige et les feuilles présentent aussi, lorsqu'on les coupé, un suintement assez considérable d’un lait blanc visqueux ét insipide. Quoique cette in-: sipidité du sue laiteux se retrouve dans quelques figuiers, c’est probablement cette qualité du lait qui aura engagé les jardiniers à regarder cette espèce comme congénère de l’arbre de la vache, tandis que la structure décrite ci-dessus démontre clairement que c’est un figuier; il serait de quelque intérêt de comparer la nature chimique de ce lait avec celle du figuier et du Galactodendron dont on a de bonnes analyses. Si les: réceptacles parviennent à maturité, il y aura quelques détails à ajouter à cette description; maïs dès à présent on peut fixer son caractère classique comme suit :

Ficus SAUSSUREANA, ramus teretibus apice ‘hirsutis, petiolis lursutis, folus lanceolatis bast longè cuneatis apice breviter acumunats integerrimis penninervus suprà nilidis utrinquè glabris, receptaculis subgeminis sessilibus globosis subdepressis sericeo-villosis.

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