CHEN
L’appendice lamelleux (a) atteint la base ou même le milieu du dernier article du pédoncule antennaire, il est terminé par une pointe très-aiguë et porte inférieurement une carène marquée de fines dentelures ; cette carène est au contraire lisse dans l’écrevisse fluviatile.
20 Antennes internes. — Elles sont plus fortes, à proportion , que dans les autres espèces, mais ce qui les distingue, c’est que le bord inférieur de leur article basilaire ne porte aucune épine, tandis qu’il en existe une très-prononcée, dans les deux autres espèces vers le tiers antérieur et inférieur du pédoncule antennaire.
3° Epistome. — Sa portion antérieure (pl. II, fig. 2 d) est en forme de spatule arrondie en avant, à large base et légèrement creusée en cuiller; elle diffère beaucoup de la forme triangulaire allongée de cette même partie de l’épistome, dans l'espèce commune (fig. 1 d).
4° Rostre (fig. ? a, pl. ID.—II est élargi en arrière; ses bords assez relevés se rapprochent insensiblement l'un de l'autre, et se terminent en avant chacun par une dent. :
La pointe de ce rostre est courte‘; elle atteint à peine la base du 2 article du pédoncule des antennes externes, et elle forme avec les deux autres dents un triangle à peu près équilatéral. Dans lécrevisse ordinaire, au contraire, les bords du rostre sont parallèles et la pointe terminale est beaucoup plus longue (fig. 1 a).
Enfin la région moyenne du rostre, dans notre Longicorne, est munie d’une saillie longitudinale linéaire à peine sensible et manque tout à fait de la carène dorsale dentelée qui surmonte l'extrémité du rostre, dans l'espèce commune. (Comparez les fig. 1 et 2 et les fig. 1a et 2a de la pl. III)
9° Carapace. — Elle est lisse, sans épines à la partie antérieure et latérale de la région branchiale , tandis qu'il existe dans cette même région des épines bien marquées dans les deux autres espèces (fig. 1, 2 et 3 delapl. IT).
6° Pattes. — Les pinces sont très-fortes, plus grosses à proportion que dans les autres espèces, rugueuses, couvertes de gros tubercules lisses, de couleur foncée, entre lesquels se trouvent quelques poils courts. Le doigt immobile est recourbé vers le doigt mobile e» forme de serpette. Le bord interne des deux doigts est garni de gros tubercules, lisses, de couleur jaunâtre, disposés en série (fig. 1 et 2, pl.1).
La base du doigt mobile porte un gros tubercule à sa région dorsale et à sa face inférieure. Un autre tubercule se voit à la base de la pince, près de son articulation
4. M.Milne-Edwards signale la brièveté du rostre comme caractère dans une variété qui est peut-être l’une des deux espèces que nous décrivons ici comme nouvelles. (Histoire naturelle des crustacés, t.2, p. 331.)
avec la jambe. Ces tubercules sont moins développés dans l’écrevisse fluviatile et n'existent pas dans notre pallipes.
Quant aux autres pattes, elles sont un peu plus fortes que dans l’écrevisse ordinaire. Des poils raides, assez nombreux et assez gros, se volent au tarse et autour des petites pinces.
7° Nageoire caudale. — La lame médiane de cette nageoïire porte aux angles latéraux de son premier article wne seule dent ou épine, tandis qu'il en existe deux dans l’écrevisse ordinaire. Les autres épines qui se voient aux angles des lames natatoires latérales, sont moins fortes que dans cette dernière, mais en nombre égal.
Femelle (PI. I, fig. 2).
Les caractères qui distinguent la femelle, outre l'absence des organes copulateurs et la plus grande largeur des segments abdominaux, consistent surtout dans la longueur des antennes externes. Celles-ci sont toujours plus courtes et plus grèles que celles du mâle. Repliées en arrière, elles atteignent tout au plus le 4° segment abdominal (généralement du moins), mais elles dépassent toujours le thorax, ce qui montre, que même chez la femelle, elles sont plus longues que dans l’écrevisse fluviatile. J'ai trouvé des femelles dont les antennes mesuraient 7 centimètres, le corps ayant 8 centimètres de longueur.
On peut encore signaler comme différence sexuelle la petitesse des épines du pédoncule, des antennes externes et des dentelures de la carène inférieure de l’appendice lamelleux
En général, chez les femelles, toutes les épines sont moins fortes et les appendices plus petits, à proportion, que dans les mâles.
Couleurs.
La teinte générale est d’un vert sale, marbré et comme sablé de petites taches blanches ou grises. Assez souvent c’est la couleur grise qui prédomine; le corps est alors marbré de verdâtre sur un fond gris. Rostre et partie moyenne de la région stomacale de couleur plus sombre, brunâtre. Gôtés-de la carapace très-pâles , unicolores , avec une teinte bleuâtre. Orditais ement, le bord nosiéeus de la carapace est teint d’un très-beau bleu d'azur.
L’abdomen est marbré, comme le thorax; mais de plus, chaque anneau est marqué d’une grosse tache brune, au milieu de la région térgale, d’où résulte une bande longitudinale brune plus ou moins prononcée, sur la ligne médiane. De chaque côté de cette bande brune se voit une série de taches blanchâtres, quelquefois peu apparentes et comme effacées. Les extrémités latérales des segments
sont toujours d’une couleur claire, blanchâtre. Très-souvent le premier segment abdominal a son bord antérieur coloré en bleu comme le bord postérieur de la carapace. Pinces, de couleur gris de fer plus ou moins foncé en dessus, pâles, blanchâtres et uniformes en dessous. Une teinte bleue très-prononcée, quelquefois verte, se voit autour de la base du doigt mobile, près de son articulation. Les parties inférieures de la cuisse et de la jambe montrent aussi des endroits colorés en bleu ou en vert. L’extrémité des doigts est orangée, ainsi que les tubercules qui les garnissent en dedans.
Pattes, claires, blanchâtres, faiblement lavées de teintes bleuâtres. Antennes d'un brun clair, tirant sur le rouge, leur article basilaire mélangé de bleu.
Ces colorations diverses varient beaucoup suivant la prédominance de telle ou de telle teinte, mais ce qui est caractéristique pour cette espèce, c’est son aspect marbré; c'est aussi la seule qui offre dans diverses régions du corps de belles teintes bleues , remplacées quelquefois par du vert.
Séjour et mœurs.
L’écrevisse longicorne se tient surtout, au dire des pêcheurs, dans les eaux très-courantes , à fond caillouteux. Celles qu’on apporte au marché de Strasbourg se prennent avec des paniers ou à la main, dans l'Ill et dans la Bruche. C’est surtout pendant les mois de septembre et d'octobre qu'on en voitau marché; il paraît que la pêche en est alors plus facile que pendant le reste de l’année. A partir du mois de novembre et pendant tout l'hiver, on ne peut plus s’en procurer, soit à cause des grandes eaux, soit pour d’autres motifs que j'ignore, tandis que la seconde espèce, dont je vais bientôt parler, se pêche toute l’année en abondance.
L’écrevisse longicorne a une grande force dans ses pinces; elle est très-vorace et attaque les écrevisses plus faibles, pour les dépécer; aussi les pêcheurs quand ils en conservent, sont-ils obligés de les renfermer dans des réservoirs particuliers.
La femelle pond de bonne heure. Dès la seconde moitié de septembre, on commence à apercevoir, sous l’abdomen, les taches blanches, laiteuses, auxquelles on reconnaît la formation du dépôt granuleux qui précède toujours la sortie des œufs. Huit ou quinze jours plus tard, on trouve entre les pattes postérieures un amas de substance blanche, vermicellée, formée de tubes déliés, sortes de spermatophores déposés par le mâle. La présence de cette matière entre les pattes de la femelle annonce que l’accouplement a eu lieu et que la ponte est prochaine. En effet, au commencement d'octobre, ou au plus tard dans les deux premières semaines de ce mois, les femelles ont leurs œufs sous l'abdomen. Ces œufs sont d’un gris clair
avec une légère teinte verdâtre; ils diffèrent donc sensiblement des œufs de l’écrevisse fluviatile qui sont d’un brun rougeñtre foncé.
Les œufs éclosent au commencement de mai, c’est-à-dire un mois plus tôt que ceux de l’espèce commune.
Observations critiques.
Les détails dans lesquels je viens d'entrer sont, je pense, plus que suffisants pour faire admettre notre écrevisse longicorne comme une espèce parfaitement distincte de l'écrevisse fluviatile. J'ai fait toutes les recherches possibles dans les ouvrages que j'ai pu me procurer, pour savoir si peut-être, elle n'aurait pas déjà été décrite par quelque auteur.
Oken, dans l’histoire qu'il donne de l’écrevisse fluviatile‘, en dit quelques mots en la désignant par son nom vulgaire de Seinkrebs, mais il ne la décrit pas comme espèce. « Ges écrevisses, dit Oken, qui vivent dans les ruisseaux à fond pierreux, «ne deviennent pas rouges par la cuisson, mais restent foncées et tachetées. » Cette dernière assertion est inexacte; j'ai fait cuire cette écrevisseet je l’ai vue devenir tout aussi rouge que l'espèce commune.
M. Herrich-Schæffer * décrit deux espèces particulières d’écrevisses qu'il appelle l'une Astacus saxatilis, Kocu; l’autre À. tristis, Kocu.
Les descriptions de cet auteur ne sont pas assez précises pour qu’on puisse décider si ces espèces sont les mêmes que celles que je publie sous d’autres noms On pourrait croire cependant que son As. saxatilis est le Steinkrebs des pêcheurs. En effet, M. Herrich-Schæffer mentionne la brièveté du rostre, la couleur vertbleuâtre du premier anneau de l'abdomen, la teinte bleuâtre des pinces, la double rangée de taches grises de l’abdomen, etc. Mais il ne parle ni de la longueur si remarquable des antennes, ni de la force extraordinaire et de la forme particulière des pinces. La figure ne représente non plus ni l’une ni l’autre de ces particularités. Mais ce qui me fait surtout douter de l’identité des deux espèces, c’est que l’auteur dit que son À. saxatilis a une carène frontale distincte et constante, quoique basse et non dentelée, ce qui la distingue, ajoute-t-il, de VA. torrentium, SCHRENK , qui est privée de cette carène. Or, cette carène frontale manque aussi dans notre À. longicornis. Quant à l'A. torrentium , je n’ai pas l’ouvrage de Schrenk, et Je n’ai pu en comparer la description à la mienne.
La seconde espèce décrite par M. H.-Schæffer (A. fristis) ne me paraît différer essentiellement de la précédente que par ses couleurs généralement très-foncées.
1. Naturgeschichte; Thierreich, \1, 2, p. 638. 2. Deutschland’s Crustaceen, Te cahier, n° 4 et 2.
L'auteur ne donne aucun caractère qu’on puisse, en réalité, considérer comme spécifique; sa description repose presque exclusivement sur les couleurs; or, on sait combien les caractères de cet ordre sont variables et incertaines.
Voici du reste, les diagnoses données par l’auteur que nous citons; on pourra les comparer aux nôtres.
A. saxatilis, Kocx. — À. cœsius, ferrugineo-tinctus, caudæ serie duplici macularum flavescentium, spina frontal ciliisque caudeæ lateralibus brevibus.
A. tristis, Kocx. — À. nigro-fuscus, maculis albidis ad angulos anticos testarum caudæ ; spina frontali brevi; ciliis lateralibus caudæ longis.
M. Milne-Edwards‘ signale deux variétés de l’écrevisse ordinaire : « dans l’une, «le rostre se rétrécit graduellement dès sa base et ses dents latérales sont situées « près de son extrémité.» Ces deux caractères conviennent à nos deux espèces et surtout à notre longicorne.
«Dans l'autre variété, ajoute M. Milne-Edwards, les bords latéraux du rostre sont parallèles dans leur moitié postérieure et les dents latérales sont plus fortes et plus éloignées de son extrémité. » Cette variété ne me paraît devoir se rattacher à aucune de nos deux espèces, car dans l’une et dans l’autre les bords du rostre sont plus écartés en arrière qu’en avant.
On voit, par ces remarques, que je ne puis moi-même décider la question de savoir si l’écrevisse que je propose d'appeler longicorne, est réellement nouvelle. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun auteur ne l’a décrite avec des caractères de diagnose suffisants et c’est sous ce rapport surtout que je la présente aux naturalistes comme espèce particulière et distincte de notre écrevisse fluviatile.