TOUR DE LA FONTAINE
Cette fontaine est située au bas du Rocher, au nord. Nous avons vu, dans la Notice historique, les détails que Dom Jean Huynes donne sur l'origine miraculeuse de cette fontaine; nous les reproduisons partiellement afin de les mieux rattacher à notre description : « Saint Aubert se mit en prières et ceux qui estoient avec luy firent de mesme pour supplier Notre Seigneur, par l'intercession de l'arcange saint Michel, de leur vouloir descouvrir une
source d'eau vive L'arcange s'apparust à l'évesque
et luy monstra au bas du rocher, dans le roc, une fon-
tayne On la nomma depuis la fontayne Sainct- Aubert,
à cause qu'elle fut obtenue par ses prières Elle est
enclose d'une haute tour et, depuis icelle jusques aux sales plus basses de dessous le cloistre, on voit un long degré, fermé de murailles, par lequel on descendoit autrefois du monastère pour puiser de l'eau. »
L'escalier de la fontaine est en ruines. Sous les broussailles et les terres éboulées nous avons retrouvé ses marches, les bases de ses murs latéraux et, à l'extrémité inférieure des degrés, les vestiges d'une construction circulaire, ruines de la Tour qui contenait la fontaine Saint- Aubert.
Jusqu'à l'époque où Guillaume d'Estouteville fit construire les deux grandes citernes, ménagées dans les collatéraux inférieurs du nouveau Chœur, rebâti du xv° au xvi" siècle et commencé par cet abbé en 1150, la haute tour dont parle Boni Jean Huynes renfermait l'unique fontaine du Mont Saint-Michel. On comprend aisément qu'il était indispensable de la défendre, d'abord contre la mer qui l'aurait envahie pendant les hautes mers et ensuite contre les tentatives que l'ennemi pouvait faire pour s'en emparer. La Tour de la fontaine, fortifiée, reliée aux ouvrages supérieurs de l'Abbaye par l'escalier crénelé, était une des parties capitales des défenses extérieures de la place. Outre la nécessité de préserver la fontaine, la Tour formait une avancée très-importante au point de vue stratégique, puisque la situation de l'ouvrage permettait à la garnison de se ravitailler par la mer (i). C'est, sans nul doute, sur ce point, abordable pendant la pleine mer, que l'Abbaye put recevoir les secours envoyés par le Duc de Bretagne lorsque, à la fin de l'année 1423 et au commencement de 1424, le Mont Saint-Michel était bloqué par terre et par mer.
Dom Jean Huynes nous fournit encore, sur ce fait,
des renseignements curieux (2) : « Les Religieux
contribuèrent de tout ce qu'ils purent, des biens de
1 . Voir le plan. fig. 14, et la vue générale de la face est — restauration, — fig.&l-
2. Histoire générale, etc., ms. fr. 18947. — 4n,e traicté, — chapitre VIIIe.
cette Abbaye pour ayder à repousser les ennemys (les Anglais), lesquels tenoient ce Mont assiégé de tous costez. Et, pour l'incommoder davantage, avoyent mis une garnison sur le roc de Tombelaine, fortifié par eux l'année précédente (1421), à la faveur du fleuve de Couesnon, lequel changea pendant plusieurs moys son cours ordinaire passant au dessus de ce Mont, allant rejoindre les fleuves de Scée et Sélune et, par après, passant ensemble entre ce Mont et le roc de Tombelaine, tellement que ce grand cours d'eau empeschoit ceux de ce Mont de passer et d'aller donner Passault à ceux qui à leur veue se fortifioient pour les bastre, ainsi qu'ils s'efforcèrent de faire, la rivière de Couesnon ayant repris son cours ordinaire. Néantmoins tous leurs efforts furent vains et n'y eurent jamais que de la perte, ce qui les fit résoudre à redoubler leurs forces. A cette êd, l'an mil quatre cens vingt trois, ils (les Anglais) s'assemblèrent en bon nombre et veinrent poser le siège, tant par terre que par mer, le roy d'Angleterre y ayant envoyé un grand nombre de vaisseaux, tout chargés d'hommes d'armes et de munitions, avec force artillerie pour bastre cette place à bon escient. Du costé de la grève ils bastirent plusieurs forts, èsquels ils mirent grant nombre de soldats, tellement qu'on ne pouvoit entrer ny sortir de ce Mont ny moins ravitailler. Mais le Duc de Bretagne, Jean, cinquiesme du nom, prévoiant que, si les Anglais devenoient maistres de ce Mont si voisin de ses marches, ceux de la garnison viendroient d'heure à
autres fourrager et gaster les frontières de son Duché, comme desjà commençoient à faire ceux qui estoient au siège. Ne voulant point avoir tels voisins, il se délibéra d'y pourvoir et d'empescher qu'il ne tombast es mains des ennemys, encore bien qu'il n'eut guerre ouverte contre eux. Pour cet elïect, il fit secrettement armer quelques vaisseaux à Saint-Malo par le sieur de Bcauforl, 6on Admirai. A cette entreprise se joignirent Guillaume de Montfort, Cardinal et Évesque de Saint-Malo, le sieur de Combourg , de Montaubans, de Coelquen et plusieurs autres, lesquels tous ensemble délibérèrent d'assaillir les vaisseaux anglois qui estoient à la rade du costé de la mer. Estant donc bien equippez, ils se mirent à voguer et, en moins de rien, veinrent serrer par derrière ces vaisseaux tenant à l'ancre. De quoy les Anglois ne s'estonnèrent» mais se mirent en bataille, rangèrent leurs vaisseaux et se défendirent vaillamment. Néantmoins les Bretons cramponnèrent les vaisseaux anglois, sur lesquels ils montèrent par force après les cordages, et, venus au combat, mains à mains, en tuèrent plusieurs, de sorte que partie des ennemys commencèrent à perdre cœur çt prendre le large pour se sauver à la voille. Ce que voyant, les autres Anglois, qui estoient sur les grèves du costé de la rive d'Ardevon, commencèrent d'abandonner leurs bastions en terre et à s'enfuir, sans attendre la descente de ceux des vaisseaux. Ainsi le siège fut levé et n'y demeura homme. Et ceux de ce Mont à la faveur de ces bons