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Description de l'Égypte, ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française

d'après la reconnaissance faite les 4 , 5 , 6 , 7 et 8 pluviôse an vii ( 23 , 24. , 25 , 26 et 27 janvier 1 799) 1 ;

Par M. Le General ANDRÉOSSY.

On ne connaît généralement de l'Egypte que la vallée qu'arrose le Nil. Des considérations géologiques , les récits des historiens anciens et de quelques voyageurs modernes, portaient cependant à croire que les eaux du Nil avaient pénétré, dans des temps très-reculés, au sein des déserts de la Libye , et qu'il y restait des traces de leur cours.

Si, comme le prétend Hérodote, les anciens rois

• Ce mémoire a déjà été publié dans la Décade égyptienne, imprimée an Kaire.

a VALLÉES DES LACS DE NATROUN

d'Égypte s attachèrent, par des travaux puissans, à rejeter et à contenir le Nil dans le bassin actuel , c'est sans doute un des ouvrages les plus considérables dont on ait garde le souvenir.

La recherche de cette direction primitive du Nil devait jeter du jour sur la géographie physique de l'Egypte , sur les ouvrages qu'on avait entrepris pour sa fertilité , et indiquer la route à suivre pour réparer les désordres que le laps du temps , la barbarie et l'ignorance ont produits sur un sol privé du bienfait des pluies , et qui , sans l'inondation et les arrosemens artificiels, serait condamné à la stérilité. Cet ancien lit du Nil est désigné par les géographes sous le nom de Bahr-belà>md, ou le Fleuve sans eau, et il est connu des gens du pays sous celui de Bahr-el-fdrigh , ou le Fleuve vide. On savait qu'il n'était pas éloigné des lacs de Natroun , dont on a repris l'exploitation depuis une quinzaine d'années , et dont les produits , utiles dans plusieurs arts , sont trèsrecherchés en France. On savait aussi qu'il y avait dans le voisinage quelques couvens de religieux qobtes fondés au ive siècle, dans un temps où le fanatisme de la vie monastique attirait au milieu des déserts , du fond de l'Occident, des hommes ardens ou pusillanimes, qui faisaient vœu de s'éloigner des autres hommes , et qui , par leurs besoins, étaient obligés de s'en rapprocher, afin d'intéresser leur pitié ou leur crédulité.

On voit qu'il était curieux et utile , sous plusieurs rapports, de connaître la partie île l'Egypte dont nous venons de parler. C'est pour apprécier tous les avantages qu'en pouvaient retirer la géologie et les arts, que

MM- Berthollet, Fourier, et Redoute jeune*, ont été invite's à sy transporter , et que j'ai eu ordre, en m'occupant de quelques vues militaires , de protéger leurs recherches dans un pays exposé aux incursions des Arabes errans, qui viennent, tantôt de la haute Egypte, tantôt des côtes de Barbarie, piller et assassiner, sur la lisière du désert, le paisible cultivateur, le malheureux fellah. Nous nous sommes réunis pour tâcher de recueillir toutes les observations qui nous ont paru être de quelque utilité. Je vais rendre compte des détails du voyage , et je laisse à M. Berthollet le soin de présenter lui-même le résultat des expériences intéressantes qu'il a faites pour connaître la nature d'une substance dont le produit sera d'une valeur bien plus considérable , dès qu'il aura indiqué les véritables procédés de son exploitation.

§. I. De la vallée des lacs de Natroun.

Nous sommes partis de Terrâneh le 4 pluviôse (24 janvier), à deux heures du matin; et, après quatorze heures de marche, nous avons aperçu la vallée où se trouvent les lacs de Natroun.

Topographie. — La vallée du Nil et celle des lacs sont séparées par un vaste plateau dont la surface est légèrement ondulée, et toujours parallèlement à la mer. Ce plateau, qui se soutient à peu près au même niveau, peut avoir trente milles de largeur. Le terrain , ferme

1 Habile artiste pour le dessin M.Duchanoy^etM. Regnault, élève des plantes, des animaux, et prin- de M. Berthollet , ont été adjoints à cipalemcnt des poissons coloriés, la commission.

et solide, est recouvert de graviers de différentes grosseurs, de petits cailloux roulés, diversement colorés, et de quelques cailloux agatisés. Les vents rasans de l'ouest out poussé sur le revers des collines qui bordent le Nil , et dans la vallée , presque tous les sables mouvans. La roche calcaire se montre en quelques endroits à la surface du terrain. Du reste, on n'aperçoit dans ce désert , qu'on dirait l'oubli de la nature , que trois ou quatre espèces de plantes faibles , petites, sans vigueur, et extrêmement disséminées, telles que le nitraria épineux1 et la jusquiame violette1.

Il serait bien difficile qu'aucun être vivant pût trouver sa subsistance sur un sol d'une pareille aridité : aussi nous n'y avons vu qu'une seule espèce d'insecte, et elle n'y est pas commune; c'est la mente obscure. L'épithètc que porte' cet insecte , est bien analogue à l'état d'isolement dans lequel il vit au sein d'un tel désert.

La direction de la route, en partant de Terrâneh , est d'abord de l'est à l'ouest. Environ deux heures avant d'arriver à la vallée de Natroun , après avoir passé une espèce de col très-bas qu'on appelle Rds el-Baqarah ou la Tête de la Fâche , la direction se plie à peu près au nord-ouest-quart-ouest. On descend; l'on trouve à micôte, sur un mamelon, un qasr, ou fort ruiné, dont l'enceinte carrée , flanquée de tours rondes à deux de ses angles , est bâtie avec des fragmens de natroun ; ce qui annonce que les pluies ne sont pas considérables dans cet endroit. On voit , sur la pente opposée , le couvent

1 Nitraria Schoberi, Lin. » Hyoscyamus datura. For».

d'el-Bardmous , ou couvent des Grecs; à gauche, à peu près à la même distance, le couvent des Syriens et celui d'Anbâ-Bichây , places dans le voisinage l'un de l'autre.

Nous avons lie' par un triangle le qasr, le couvent d'el-Barâmous , et celui des Syriens. Ayant pris pour base la distance entre le qasr et le couvent d el-Barâmous , que nous avons fait mesurer, et qui s'est trouvée de 723 1 mètres trois quarts, le calcul du triangle nous a donne' 74^0 mètres deux tiers pour la distance entre le qasr et le couvent des Syriens, et 9258 mètres un quart pour celle entre ce dernier couvent et celui d'ei- Barâmous. La route pour se rendre d'un de ces endroits à l'autre, est de sable mouvant, ferme parfois, avec quelques efflorescences. On aperçoit çà et là quelques plantes ; on rencontre presque partout du gypse et des bancs de roche calcaire, et l'on voit, entre le couvent del-Barâmous et celui des Syriens, de la très-belle craie.

Géographie physique de la vallée. — La vallée de Natroun fait un angle d'environ 44° ouest avec le méridien magnétique. Les lacs , quant à leurs positions respectives et à leurs longueurs, sont dans le même sens, qui est celui de la vallée. Le P. Sicard marque leur bassin perpendiculaire à la direction delà vallée; ce qui est contraire à l'hydrographie en général. Le P. Sicard n'indique sur sa carte qu'un grand lac, et il en existe six , trois au nord du qasr et trois au sud. Les habitans de Terrâneh en comptent même sept ( voyez la carte topographique de ÏÉgypte) : le lac n°. 4 a été

effectivement séparé en deux par une digue actuellement rompue. D'Anville, sur la foi de Strabon , marque deux lacs; mais il leur donne la même position que le P. Sicard.

Les lacs de Natroun comprennent une étendue d'environ six lieues de longueur sur six cents à huit cents mètres de largeur, d'un bord du bassin à l'autre; ils sont séparés par des sables arides. Les deux premiers, vers le sud, portent le nom de Birket eUDaovdrah, ou lacs des Couvens. Les lacsn0*. 3, 4, 5, 6, ont des noms qui ne présentent aucune signification particulière. Les Arabes Sammâlou 1 font la contrebande de natroun au lac n°. 6 , et le portent à Alexandrie.

On trouve de l'eau douce, plus ou moins potable, en creusant le long des lacs, sur la pente du côté du Nil. Pendant trois mois de l'année, c'est-à-dire pendant les trois mois qui suivent le solstice d été, l'eau coule abondamment à la surface du terrain. Les eaux croissent jusqu'à la fin de décembre; elles décroissent ensuite, et quelques-uns des lacs restent à sec.

L'état physique des lacs est essentiel à remarquer.

Les bords des lacs, à lest, sont découpés en petits golfes où l'eau transsudeet se forme en fontaines, comme à la naissance des vallons; elle s'échappe ensuite en petits ruisseaux , qui se rendent dans le fond des^ bassins. La partie du terrain supérieure aux sources occupe, au lac n°. 5, que nous avons plus particulièrement observé,

1 Les Sammâlou sont , comme les principal est le cheykli . Solymân

Arabes Geouâby, dont nous parle- Abou-Demen. Cette tribu peut être

rons plus bas, pasteurs et bus pi ta- composée de mille hommes, et avoir

liers. Ils ont trois chefs , dont le quarante chevaux.

une largeur d'environ deux cent cinquante mètres, recouverte de cristaux de sel, à travers lesquels s'élève, en assez grande quantité, cette espèce de joncplatdonton se sert pour les nattes communes. Le terrain occupe' par les sources a quatre-vingt-dix-huit mètres de largeur. Il règne ensuite, au bord du lac, une lisière de natroun de trente-un mètres. Le lac a cent neuf mètres de largeur, et cinq cent quatorze de longueur , sa plus grande profondeur est d'un demi-mètre. Le fond du lac est de craie mêlée de sable. Les eaux de ce lac seulement sont de couleur de sang.

Tel est l'état physique du lac n°. 5, du côté du Nil. Le bord opposé du bassin du lac touche aux sables arides; il y croît très-peu de joncs, et il ne paraît pas qu'il y arrive de l'eau douce. Les eaux qui alimentent les lacs, viennent-elles du Nil, en pénétrant lentement cette masse de trente milles d'étendue qui sépare la vallée du Nil d'avec celle des lacs , et suivant la combinaison des deux pentes vers le nord et vers l'ouest? ou bien , abandonnées à la résultante de ces deux pentes, arrivent-elles de la tête de la vallée , qui , comme nous le verrons plus bas, doit se rattacher à la vallée du Nil dans le Fayoum? La seconde opinion , quoique plus naturelle, ne paraît pas admissible, parce qu'il est certain que les eaux qui affluent dans les lacs sortent des pentes de la rive droite, qui les dominent. Il y a très-peu de sources sur la pente opposée, et celles qui existent se trouvent à une grande profondeur. La première opinion est fondée sur ce que les hausses et les baisses des eaux du lac sont régulières, et arrivent toutes les années, à

une époque qui a un rapport à peu près constant avec lepoque de l'inondation.

Analyse des eaux des lacs. — Les eaux des lacs contiennent des sels qui diffèrent , même dans les parties d un même lac qui ont peu de communication entre elles; c'est toujours du muriate de soude, du carbo-

nate de soude, et un peu de sulfate de soude : le carbonate de soude domine dans les uns, et le muriate de soude dans les autres.

Il paraît, d'après Pc'tat physique du terrain, que le carbonate de soude est entraîne dans ces lacs par Feau des fontaines dont nous avons parle, et par les eaux de pluie : cela explique pourquoi les sels s y trouvent dans des proportions si variées.

Les eaux d une partie du lac n°. 3 et celles du lac n°. 4 sont colorées en rouge par une substance végétoanimale. Lorsqu'on fait évaporer ces eaux , le sel marin , qui cristallise le premier, retient cette couleur rouge, et acquiert l'odeur agréable de la rose.

M. Berthollet pense que la formation de la soude est due à la décomposition du sel marin opérée par le carbonate de chaux que l'on retrouve dans la terre humide où se fait cette décomposition. La présence de l'humidité est absolument nécessaire pour la décomposition du sel marin, et l'on a vu qu'elle ne manquait pas. Quant à la pierre calcaire, elle est en grande abondance entre le Nil et les lacs , ainsi que dans la vallée , où elle se montre en roche, ou sous la forme de craie.

Exploitation du natroun. — L'exploitation des lacs de Natroun fait partie de la ferme de Terrâneh, dont le

canton1 est compris dans les nouvelles limites de la province de Gyzeh \

Le transport du natroun ne se fait que dans l'intervalle des semailles à la récolte.

Les caravanes s assemblent à Terrâneh. Chaque caravane est ordinairement de cent cinquante chameaux et de cinq à six cents ânes. Elle part, avec son escorte, au coucher du soleil, arrive au jour, brise et charge le natroun , et repart de suite.

La caravane , au retour , s'arrête à mi-chemin ; elle fait du feu avec le crottin des ânes et des chameaux du voyage précédent3. Les hommes d'escorte et les conducteurs boiventle café, fument la pipe# et se procurent un peu de pain en délayant de la farine dans un plat de bois, et faisant cuire la pâte sur les charbons. Le commandant de l'escorte place ses postes , pour se tenir en garde contre les Arabes; le reste de la caravane dort quelques heures ; on se remet en route , et l'on est de retour à Terrâneh le malin du troisième jour.

On estime que chaque caravane transporte six cents qantâr de natroun de quarante-huit oqâh 4.

1 Le canton de Terrâneh cora- extrémité, près du village d'Omm-

prend six villages : Aboiy'at , Kajr- dyn&r , des ponts pour l'écoulement

Ddoud , Terrâneh t Lagmat, Ha- des eaux de l'inondation. Les eaux,

tagbé , Abou-Nechâbeh. retenues tout le temps qu'on veut

' Sous les beys, la province de parle Gesr el-Eçoued, rendent la

Gyzeh était limitée au nord par le plaine qu'elles fertilisent du plus

Gesr el-Eçoued, ou Digue noire, riche produit.

qui la séparait de la province de 3 Le manque de combustibles dé-

Bahyreh. Elle s'étend maintenant termine toujours les caravanes qui

jusqu'au village d1 \Abou-l-Geroueh. se succèdent dans le désert, à s'ar-

Le Gesr el-Eçoued traverse la plaine réter aux campemens de celles qui

depuis les dunes, où il s'appuie, les ont précédées,

jusqu'au Nil. Cette digue a vers son 4 L'oqàh est de quatre cents

io VALLÉES DES LACS DE JSATROUN

Terrâneh est Fentrepôt du natroun. On Fembarque à ce village; il est expédie à Rosette, d'où on l'envoie à Alexandrie, et de là en Europe; ou bien on le fait remonter au Kaire, où il est vendu pour être employé à blanchir le lin et dans la fabrication du verre1. ,

On compte un dixième de déchet sur la matière, occasione' par les versemens et la dessiccation.

Les felldh des six villages de Terrâneh payent leur myry en transport de natroun.

Lorsque , par la présence des Arabes , ou par d'autres circonstances, l'exploitation du natroun souffre des contrariétés , les felldh payent onze paras a pour chaque qantâr qu'ils auraient été tenus de transporter.

Le natroun se vend en Egypte une pataque de quatre-vingt-dix paras le qantâr de trente-six oqdh. L'acheteur paye le transport par eau. Le fermier fournit la poudre et le plomb pour l'escorte des caravanes. Cette escorte consiste en soixante hommes armés, qu'on appelle Basciat, et dont le fermier paye également le salaire.

La ferme du natroun était une véritable gabelle. Les villages qui possédaient des établissemens où l'on employait cette matière , étaient obligés d'en acheter tous les ans au fermier une quantité déterminée.

drachmes, ou de deux livres et de- donner du montant. M. Regnault a mie , poids de marc. fait l'analyse de ce natroun ; il a 1 On trouve au Kaire une autre trouvé qu'il contenait plus de muespèce de natroun , apportée par les riate de soude que la plupart des GeUab nègres de Darfour et de Sen- échantillons que nous avons rapnar, et qu'on emploie dans la pré- portés.

paration du tabac d'Egypte, en le * Vingt sous de France valent

mêlant avec ce dernier pour lui vingt-huit paras.

La difficulté de pénétrer à la vallée de Natroun avait éloigné toutes les occasions d'observer les lacs , en sorte que leur exploitation n était dirigée sur aucune règle. Les Lords des lacs sont couverts , comme nous lavons déjà dit , de masses de cristaux auxquelles on ne touche point , et dont on pourrait cependant tirer un grand parti ; car il y en a une immense quantité. On n'exploite dans ce moment que le lac n°. 4. Les hommes entrent nus dans l'eau , brisent et arrachent le natroun avec une pince de fer ronde, du poids d'environ soixante livres, formée à un des bouts en champignon , et terminée de l'autre en pointe acérée; ils ne font aucune attention à celui qui est à la surface du terrain, et qu'on pourrait enlever avec beaucoup moins de peine. C'est un spectacle assez bizarre de voir ces Égyptiens noirs ou basanés sortir blancs de sel de cette opération.

Commerce du natroun. — La mise dans le commerce du natroun dépendait également d'analyses qu'on n'était point en état de faire, et d'une sorte d'activité et de soins dont on ne se piquait pas dans un pays où les gains de l'industrie étaient en proie aux avanies des gouvernans. On laissait subsister dans le natroun le mélange de differens sels avec la soude, principalement celui du sel marin , d'où il résultait une augmentation de poids préjudiciable au transport. D'un autre côté, les fabricans de Marseille se plaignaient qu'ils éprouvaient des pertes considérables, en ce que les chaudières se détérioraient par les cuites. On commençait à regretter la soude d'Alicante; et l'Egypte était au moment de perdre ce débouché en Europe, lorsque

i2 VALLÉES DES LACS DE NATROUN

la guerre survint, et rendit les communications plus difficiles.

C'est dans les années 1788, 1789 et 1790, que les négocians de Marseille, se livrant à l'engouement d'une spéculation nouvelle, importèrent en France une quantité considérable de natroun, dont une partie est restée dans leurs magasins.

L'exportation du natroun à l'étranger avait lieu sur Venise, la France et l'Angleterre. Les demandes pour la France et l'Angleterre étaient à peu près les mêmes j Venise ne tirait, que le cinquième de ce qui était demandé par le commerce des deux autres pays.

M. Regnault s'occupe d'un objet bien essentiel , celui de séparer en grand la soude contenue dans le natroun , afin de l'offrir au commerce dans son plus grand état de pureté 5 ce qui, en augmentant de très-peu les frais d'exploitation, doublera, avec les mêmes moyens, les produits et la valeur de la soude. Dans quelques espèces de natroun, le sel marin se trouve compris entre deux couches horizontales de soude , en sorte que le premier pourrait être en quelque' sorte détaché par une opération mécanique.

Le commerce du natroun, dans l'Égypte devenue colonie , dépendra donc de deux considérations essentielles :

i°. De la libre exploitation des lacs. Cette exploitation sera favorisée par des escortes , par des dispositions militaires, telles que le rétablissement du qasr, l'occupation des couvens qobtes, etc., et parce que les Arabes, mieux connus , seront moins à craindre.

ET DU FLEUVE SANS EAU. i3

2°. Du choix et de l'épuration du natroun. Les établissemens pour l'épuration du natroun devront être faits dans les endroits les plus rapprochés des lacs , tels que le.qasr et Terrâneh.

Productions des trois règnes dans la vallée, — Les lacs de Natroun possèdent sur leurs bords des roseaux , des joncs plats en très-grande abondance, et d'autres productions du règne végétal \ le vert de ces plantes con* traste d'une manière piquante avec la blancheur des cristaux de sel , et la couleur terne et grise des graviers du désert.

On voit près des lacs, le roseau à tige élevée1, la statice sans feuilles', le tamarisc de France3, l'armoise maritime4, le jonc épineux5, et la massette à larges feuilles6 : cette plante européenne, qui croît en France dans les étangs, est une des plus abondantes au bord des lacs de Natroun. On y trouve le grémil à feuilles étroites7, le zygophyllum à fleurs blanches 8, hfagonia à feuilles ternées9, la suœda vera ■% espèce de soude, ainsi appelée attendu que les Arabes la nomment souheâ. On y voit aussi quelques palmiers qui s'élèvent peu , forment d'épais buissons, et ne portent point de fruit. Nous avons trouvé, un peu au-delà du dernier lac, une vingtaine de palmiers hors de terre , réunis confusément en un tas, et qu'on dirait avoir été arrachés et fracassés par un mouvement violent.

• Arujido maxima, Fors. 6 Typha latifolia, Lin.

* Stalice aphylla , Fors. 7 LithospermumangustifoliumjL.

3 Tamarix gallica , Fors. 8 Zygophyllum album, Lin.

4 Artemisia marilima , Lin. 9 Fagonia scabra , Fors.

5 Juncus spinosus, Lin. 10 Suœda vera, Fors.

i4 VALLÉES DES LACS DE NATROUN

Les diverses espèces d'animaux n'y sont pas très-nombreuses. On y voit , dans la classe des insectes , la pimelie épineuse le carabe varié', la fourmi ordinaire, une grosse fourmi à ailes, et une espèce de moustique dont la piqûre occasione des enflures considérables; dans la classe des testacées, le colimaçon delà petite espèce; dans celle des quadrupèdes , le caméléon et les gazelles: ces dernières se décèlent à l'empreinte de leurs petits pieds fourchus qu'elles laissent sur le sable. Nous avons reconnu, parmi les oiseaux, la poule d'eau, le canard et la sarcelle : ces oiseaux y sont en très-grand nombre, surtout au dernier lac, qui est le moins fréquenté.

On ne trouvedans la vallée des lacsdeNatroun aucun reste d'anciens monumens. Nous n'avons vu , au-delà du quatrième lac, que l'emplacement d'une verrerie , que nous avons reconnue à ses débris de fourneaux en briques , et à des fragmens de scories et de verre dans différons états. Le local où elle était située , fournissait abondamment les deux matières propres à la fabrication du verre, le sable quartzeux et la soude: et le bois pouvait ne pas être aussi rare dans la vallée qu'il y est aujourd'hui. Nous ne saurions à quelle époque rapporter un pareil établissement. Une médaille ou une pièce de monnaie que nous y avons trouvée, aurait peut-être pu nous donner quelque indication; mais elle était oxidée au point qu'il n'a pas été possible d'y rien déchiffrer.

1 Pimelia muricata. * Carabus variegatus.

ET DU FLEUVE SANS EAU. i5 §. II. Topographie de la vallée du Fleuve sans eau,

La vallée du Fleuve sans eau est à l'ouest de celle des lacs de Natroun : ces vallées, contiguës Tune à l'autre, ne sont séparées que par une crête \ il y a une heure et demie de chemin des deux couvens à la vallée voisine.

La vallée du Fleuve sans eau est encombrée de sables , et son bassin a près de trois lieues de développement d'un bord à l'autre. On emploie quarante minutes à descendre par une pente assez régulière dans le fond du bassin , au-dessus des sables. Cette vallée est stérile, et il n'y paraît point de sources. Nous y avons trouvé beaucoup de bois pétrifiés, et nombre de corps d'arbres entiers , dont quelques-uns ont dix-huit pas de longueur. Les corps d'arbres et les fragmens qui se sont montrés à notre vue, ne paraissent pas avoir été mis en œuvre1. La plupart de ces bois sont entièrement agatisés : d'autres semblent moins avancés dans leur cristallisation ; alors ils sont enveloppés d'une croûte très-épaisse, trèsdure, et ce qui formait la matière du bois se sépare en feuillets. Nous avons également trouvé dans ce bassin une vertèbre de gros poisson qui paraît minéralisée ; ce qui ajoute une nouvelle probabilité à celle, comme nous

* Le P. Sicard( Lettres édifiantes) que Ton prend communément pour

assure qu'on trouve dans la vallée du bois pétrifié n'en est point. Les

du Fleuve sans eau des mâts et des échantillons que nous avons rap-

débris de navires pétrifiés : nous portés, ont si bien le caractère de

n'avons rien aperçu de tout cela ; il bois pétrifié, qu'ils ont paru tels

est vrai que nous n'avons vu qu'un aux yeux les moins exercés ; etd'ha»

endroit de la vallée. biles naturalistes, qui les ont exa-

Grangcr, dans la relation de son minés avec soin, en ont porté le

voyage en Egypte, prétend que ce même jugement.

le verrons plus Las, que les eaux coulaient dans cette vallée, et qu'elles contenaient des animaux qui y vivaient.

Outre les bois pétrifiés , on voit , principalement sur les pentes de la vallée, du quartz roulé qui vient sûrement de très-loin , du silex et des pierres siliceuses, du gypse , des cristallisations quartzeuses formées dans des cavités , espèces de géodes, des fragmens de jaspe roulé, des fragmens de roche à base de pétrosilex verdâtre, des jaspes dits cailloux d'Egypte, etc. La plupart de ces matières appartiennent aux montagnes primitives de la haute Égypte. Ces matières n'ont pu être amenées que par les eaux du Nil. Il y a donc eu anciennement une communication entre le Nil et le Bahr-belâ-mâ, et par conséquent entre les deux vallées : il n'y a pas de raison pour que cette dernière communication n'ait plus lieu; nous allons fonder son existence sur d'autres considé-; rations.

La direction de la vallée du Fleuve sans eau est la même que celle des lacs deNatroun. L'opinion générale est qu'en remontant ces vallées on arrivedans le Fayoum , et qu'en les descendant on laisse à droite la province de Maryout *. C'est la route quesuivent assez généralement

1 Maryout est à quatre lieues lettes. (Ces amulettes sont des verouest d'Alexandrie, vers la mer. sets du Qoràn, contenus dans de Un détachement de cavalicrs-dro- petits sachets de cuir suspendus par madaires peut s'y rendre en deux des fils au-dessus des tombeaux.) heures et demie. On trouve à cet Le territoire de Maryout touche endroit trois puits profonds et bien aux collines par où se terminent les entretenus, qui sont alimentés par monts libyens. Le sol est un terrain les eaux de pluie. On aperçoit dans d'alluvion, pareil au sol de l'Egypte; le voisinage quelques ruines, et des il doit par conséquent sa formation tombeaux d'Arabes, ornés d'à mu- aux eaux du Nil, qui y arrivaient

ET DU FLEUVE SANS EAU. i7

les Arabes errans pour aller faire leurs incursions vers la haute Égypte.

La direction de ces vallées fait présumer que leur point d'attache est à l'endroit où se trouve indiqué le lac Mœris1, et que leur débouché correspond au golfe des Arabes.

La grandeur de la vallée du Fleuve sans eau, sa direction , et ce que les historiens rapportent du lac Mœris , nous portent à croire que ce réservoir n'était autre chose que la tête de cette vallée, qui avait été diguée naturellement par les sables ou par la main des hommes , en sorte que le lac Mœris aurait été formé, et non point creusé. Cette opinion est d'autant plus probable , qu'en réfléchissant sur la topographie du pays, on a bientôt lieu de se convaincre qu'un réservoir creusé au-dessous du niveau du sol de l'Egypte rendrait les eaux qu'il recevrait inutiles à ce sol ; et nous avons fait voir que ces eaux , ainsi retenues , seraient plutôt disposées à couler vers le Bahr-belâ-mâ que dans l'intérieur de la vallée du Nil. Pour que ces eaux pussent être utiles à la partie

autrefois. Lorsqu'il pleut, il croît reh. Cette ligne passe à Zaousit, quelques herbes à Maryout ; ce qui Ellauche , Derché, Qabr eUMarah , fait que les Arabes, principalement Ellaouié, etc. La ligne dont nous les Geoudby, y accourent avec leurs venons de parler, se lie aux lacs de troupeaux. Les puits n'étant entre- Natroun par Ellauche. D1 Ellauche , tenus que par la pluie, l'eau, dans en traversant le plateau qui sépare les temps de sécheresse, s'y renou- les deux vallées, on se rend, dans velle lentement. , une journée, vers l'extrémité nord Maryout est fréquenté parles des lacs, à deux monticules voisins, Arabes, à cause de son voisinage qu'on appelle les deux Mamelle -. d'Alexandrie , et parce que cet en- 1 La reconnaissance de cette pardroit se trouve à l'extrémité de la tie, que les circonstances ne nous ligne de puits qui avoisine le désert, ont pas permis de faire, est la clef de en remontant la province de Bahy- la géographie physique de l'Égypte.

E. M. xn. 2

inférieure de l'Égypte, il faudrait àu contraire que le bassin du lac, au lieu detre creuse', fût formé par des digues supérieures au terrain naturel , afin d'avoir , après l'inondation, un volume d'eau supérieur au sol de PÉgypte. L'existence du lac Mœris et l'objet qu'on lui attribue communément, deviennent donc fort douteux, et seront peut-être toujours un problème.

Si nous osions hasarder une idée, nous dirions que l'étendue et le développement du bassin du Nil dans le Fayoum ne sont dus qu'à l'ouverture du Bahr-bclâ-mâ , qui se présente obliquement. Le P. Sicard, et, d'après lui , d'Anvillc , marquent le bassin de cette ancienne branche se dirigeant vers le lac Mœris ; mais ils laissent le point d'attacne vague et indéterminé, et ils donnent au lac Mœris des proportions d'une grandeur démesurée par rapport à la largeur du Bahr-belâ-mâ. Si l'opinion que nous venons de présenter n'est qu'une conjecture, il paraît du moins résulter de la reconnaissance que nous avons faite, qu'il a existé de grands cours d'eaux dans l'intérieur des déserts , et qu'il est très-probable que le Nil se séparait en plusieurs branches à la hauteur du lac Mœris 5 que la branche actuelle, comme nous l'avons observé ailleurs, coulait même en dedans du bassin, le long des collines de la Libye, ainsi que le prouvent les témoignages des auteurs , et les traces d'un berceau ou bas-fond considérable qui règne le long de ces collines , et qui n'a pu être formé que par un grand courant. J'ai retrouvé ce berceau dans toute l'étendue de la province de Gyzeh, sur un espace de trente lieues : il y a apparence qu'il se prolonge plus avant en remon-

tant, et peut-être jusqu'à l'origine du canal de Yousef , c'est-à-dire jusqu'au point où il est à croire que le Nil a été' détourne' pour être porté sur la rive droite. C'est dans le fond de ce berceau que coulent les eaux du Bahr-Yousef.

Ainsi , d'après les témoignages de l'ancienne histoire de la terre , qui sont écrits à la surface du sol de l'Egypte f il paraît ,

i°. Que le Nil, et plus vraisemblablement une partie des eaux de ce fleuve , coulait dans l'intérieur des déserts de la Libye par les vallées de Natroun et du Fleuve sans eau ;

20. Que les eaux furent rejetées dans la vallée actuelle : on expliquera peut-être par-là pourquoi du temps d'Hérodote, les eaux de l'inondation s'élevaient à quinze coudées , tandis que , du temps de Mœris , elles ne s'élevaient qu'à huit , et que , de nos jours , elles ne vont qu'à dix-huit coudées ;

3°. Que le Nil, après cette opération , coula en entier le long des collines de la Libye , et forma le berceau que Ton voit dans la basse Égypte, et dans une partie de l'Egypte moyenne;

4°. Que le Nil fut rejeté sur la rive droite , et que cette époque précéda immédiatement la disposition régulière des sept branches du Nil et la formation des delta. {Voyez le Mémoire sur le lac Menzaleh.)

5°. Les témoignages géologiques qui attestent les

1 Ce canal, qui, dans la pro- sera, reprend , dans la province de vince de Gyzeh , porte d'abord Je Bahyrch , le nom de Bahr-YouseJ:' nom iVel-Leben, puis celui dyElas- qu'il a dans la haute Égypte.

ao VALLÉES DES LACS DE NATROUN

faits précédens, confirment en outre ce que nous avons dit dans le même mémoire , que les eaux du Nil ont une tendance à se porter vers l'ouest; tendance indiquée en Egypte, comme elle Test dans un autre pays pour tout autre point, par la topographie générale du terrain.

Il s'ensuit de ce dernier principe, que le projet qu'avait Albuquerque de frapper l'Égypte de stérilité en détournant le cours du Nil , eût été plus praticable s'il eût rejeté les eaux de ce fleuve dans les déserts de la Libye , plutôt que du côté de la mer Rouge , comme il en avait le projet.

La vallée du Fleuve sans eau n'est pas le point le plus éloigné, dans cette partie, où l'on pénètre dans Tintérieur de l'Afrique : leshabitans de Terrâneh vont couper au-delà de cette vallée des joncs épineux , que la tribu des Arabes Geouâby leur transporte dans les villages. On vend ces joncs à Menouf *, où ils sont employés à faire les nattes les plus fines. Pour se rendre de la vallée du Fleuve sans eau à l'endroit où l'on coupe les joncs , on marche trois grandes journées , depuis le lever du

1 Menouf, dans le Delta, vis-à- juste répartition des eaux, de mavis de Terrâneh , à deux lieues de la nièrc que les provinces à Test et - k branche de Rosette, et à quatre de l'ouest du Delta jouissent des munies celle de Damiette, sur le bord orien- avantages. Une administration éclaital du canal de Fara'ounyeh, qui rée peut aisément remédier aux détraverse obliquement la partie sud sordres que la cupidité et l'ignorance du Delta, depuis la branche de Da- de l'ancien gouvernement avaient miette jusqu'à celle de Rosette. Ce prod uit s , en favorisant les provinces canal est fermé, du côté de la bran- de Mansourah et de Damiette aux che de Damiette, par la digue dite dépens de la province de Bahvreh, de Fara'ounjreh. qui, par le manque d'eau, est ré-

C'est par la digue et le canal de duite én très-grande partie à un vé-

Fara'ounyeh qu'on peut établir une ritable désert.

ET DU FLEUVE SANS EAU. ai

soleil jusquà son coucher, sans trouver de l'eau; il y en a à cette distance.

Marche des sables. — Nous avons dit, au commencement de ce paragraphe, que les sahles encombraient la vallée du Fleuve sans eau. 11 en est de ces sables comme de ceux qui sont dans la vallée du Nil j les vents les ont soulevés de dessus les plateaux situés à l'ouest. La vallée de Natroun et celle du Fleuve sans eau n 'étant séparées que~par une crête peu large, la première n'a presque point participé à ces mouvemens de sables, quoique cette vallée ait à sa droite , ou à lest , le vaste plateau qui la sépare du Nil. Ceci indique évidemment une certaine marche des sables de l'ouest à Test : leurs progrès ont été depuis long-temps assez sensibles pour donner les plus vives inquiétudes sur le sort de la partie la plus fertile de l'Egypte , celle qui longe la rive gauche du fleuve.

Sans sortir du cadre que nous nous sommes tracé, les dunes sur lesquelles est situé le village de Beny-salâmeh , et qui enferme Atrys et Ouârdân {voyez la carte topographique de l'Egypte) , sont dues au transport des sables de la Libye par les vents tenant de l'ouest. Le terrain dalluviou , formé par le limon du Nil, se trouve au-dessous, et leur sert de base 3 de très-beaux sycomores s'élèvent de cette base, au sein de ces dunes arides. Les sables, dans cette partie et ailleurs, arrivent au Nil, comme les cendres du Vésuve au bord de la mer : ils obstruent le chemin le long du fleuve, et obligent le voyageur à franchir ce sol élevé et mouvant. Ceci , et ce que nous avons dit dans le Mémoire

sur le lac Menzaleh , amènent aux considérations suivantes.

L'action des gouvernemens, dont l'effet était en sens contraire du bien public ; la diminution de l'action des eaux du Nil , qui , par les suites d'une mauvaise administration , ont appelé les eaux de la mer sur les parties basses et encore informes de l'Égypte , et l'action constante des vents, qui ont pousse les sables des déserts de l'ouest sur les terres cultivables, dans lescanauxet dans le fleuve , sont trois causes réunies depuis long- temps pour resserrer le territoire de l'Egypte et alte'rer sa prospérité. Les deux premières causes peuvent être modifiées; mais aucun effort humain ne peut s opposer au progrès des sables. A défaut de moyens naturels, la crédulité et l'ignorance ont invoqué la superstition ; et nous lisons dans des auteurs arabes 1 que le sphinx qu'on voit auprès des grandes pyramides, est un talisman pour arrêter les sables de la Libye , et les empêcher de pénétrer dans la province de Gyzeh.

Nous croyons cependant pouvoir conclure, d'après ce que nous avons eu occasion d'observer , que l'invasion des sables de la Libye touche à son terme , du moins dans la basse Égypte :en effet, il n'existe que peu de sables mouvans sur le plateau à l'ouest du Nil.

Ce plateau est de roche calcaire.

Presque tous les sables qu'on voit dans la vallée du Nil, sont quartzeux.

II ne reste doue aux vents que les sables qui peu-

• Voyez le géographe A^bd-el-Rachyd, qni écrivait en i4o3 de Père vulgaire.

ET DU FLEUVE SANS EAU. a3

vent provenir de la décomposition de la pierre calcaire.

La vallée du Fleuve sans eau sert en outre de barrière aux sables qui , de l'intérieur de l'Afrique , marcheraient vers le Nil ; cette vallée correspond aux provinces de Gyzeh et de Bahjreh. La vallée du Fleuve sans eau est encombrée : mais il s'en faut beaucoup que les sables s'élèvent à la hauteur des bords du bassin; alors même ils seraient obligés de combler la vallée des lacs de Natroun, avant d'arriver sur le plateau , d'où ils seraient portés dans la vallée du Nil.

L'action des vents sur les sables qui se trouvent dans cette dernière vallée , est , sans contredit , la plus funeste. Ces sables sont remués, déplacés, et de proche en proche ils arriveront jusqu'au fleuve , comme on le voit déjà dans les endroits où le bassin de l'Egypte est resserre'.

Les vents n'ont pas fait tous les frais du rapprochement des sables vers le Nil ; les eaux du fleuve, par leur tendance à se porter sur la rive gauche , et en corrodant ses bords, se sont elles-mêmes rapprochées des sables.

§. III. Des couverts qobtes.

Les couvens qobtes qui se trouvent dans la vallée de Natroun, ont été fondés dans le ive siècle; mais les monastères doivent avoir été rétablis plusieurs fois depuis cette époque. Trois de ces monastères ont la forme d'un carré long, dont le grand côté a depuis 98 mètres jusqu'à 142 , et le petit côté, depuis 58 jusqu'à 68; ce

a4 VALLÉES DES LACS DE NATROUN

qui donne une surface moyenne d'environ 7660 mètres

carres.

Les murs d'enceinte ont au moins treize mètres d'élévation , et deux mètres et demi à trois mètres d épaisseur à la base 5 ils sont en bonne maçonnerie et bien entretenus. Il règne à la partie supérieure un trottoir d'un mètre de largeur. Le mur, au-dessus du trottoir, a des meurtrières, les unes dans le mur même , les autres inclinées et saillantes en dehors pour pouvoir se défendre contre les Arabes à coups de pierres ; car les institutions des moines leur prohibent l'usage des armes à feu : les meurtrières saillantes ont des masques pour garantir la tête des coups de fusil.

Les couvens n'ont qu'une seule entrée, qui est basse et étroite; elle n'a pas plus d'un mètre de hauteur , et de deux tiers de mètre de largeur. Une porte très-épaisse la ferme en dedans; elle est contenue par un loquet dans le haut, par une forte serrure en bois dans le milieu , et, vers le bas, par une traverse qui pénètre à droite et à gauche dans la maçonnerie. Cette porte est recouverte en entier intérieurement par de larges bandes de fer contenues par des clous à tête. L'entrée est en outre fermée en quelque sorte hermétiquement en dehors par deux meules de granit posées de champ. Ces meules ont de diamètre un peu moins que la hauteur de l'entrée , et leur épaisseur permet qu'elles se logent à-la-fois, et de côté, dans le cadre de la maçonnerie. La porte est défendue par une espèce de mâchicoulis. Lorsqu'on veut se clore , un moine resté en dehors commence à rouler une des meules avec une pince; il la cale et présente

ET DU FLEUVE SANS EAU. a5

l'autre; il se glisse ensuite en dedans, et entraîne vers lui la seconde meule , qui se place naturellement à côte' de la première. Les deux meules logées , on ferme la porte. Le mâchicoulis découvre ceux qui voudraient tenter de retirer les meules.

La cloche du couvent est placée à côte' du mâchicoulis. Une longue corde , faite de filamens de dattier , y est attachée et pend jusqu'à terre. Les moines sont quelquefois reveilles pendant la nuit par le son de cette cloche; mais, toujours dëfians, même lorsqu'ils ont reconnu du haut de leurs murs qu'ils ont affaire à des gens amis, ils ne se déterminent à leur ouvrir la porte pour les recevoir, que lorsqu'un moine, suspendu à l'extrémité d'une corde , est descendu par le mâchicoulis , à l'aide d'un moulinet , et est venu voir de plus près si l'on ne cherchait pas à les surprendre. Pendant qu'on ouvre et qu'on ferme la porte, un moine reste en sentinelle au haut du mur, et observe s'il n'aperçoit point d' Arabes.

Chaque couvent a dans son intérieur une tour carrée, où l'on n'entre que par un pont-levis de cinq mètres de longueur, et dont l'élévation est de six mètres et demi au-dessus du sol. On lève le pont au moyen d'une corde ou d'une chaîne qui passe à travers le mur , et qui s'enroule autour d'un moulinet ou treuil horizontal. La tour est terminée par une plate-forme supérieure au mur d'enceinte.

Les trois couvens qui sont dans le voisinage des lacs , ont des puits creusés de treize mètres , où il y a à peu près un mètre d'eau douce que l'on élève au moyen de

roues à pots. Les puits servent, dans chaque couvent, aux besoins du monastère , et à arroser un petit jardin où croissent quelques légumes , et où sont plantés quelques arbres , tels que le dattier , Folivier , le tamarisc , le lienneli et le sycomore. A la fin de janvier , Teau des puits est au maximum de son élévation ; elle baisse en été, mais jamais les sources ne sont taries. Le couvent des Syriens possède l'arbre miraculeux de S, Éphrem qui a six mètres et demi de hauteur , sur trois mètres de tour : c est le tamarinier de l'Inde *, dont les moines syriens se croient seuls possesseurs. Cet arbre est fort rare dans la Lasse Egypte, mais très-commun dans le Sa'yd.

Le quatrième couvent , qui porte le nom de couvent de S. Macaire, n'a qu'un puits dont l'eau est salée; mais, à environ quatre cents mètres en dehors, on trouve un puits bien entretenu3, dont l'eau est très-bonne; et il y a une source sur la pente opposée du vallon. Les deux couvens ont également dans leur voisinage une source pareille. ,

Les cellules des moines sont des réduits où le jour ne pénètre que par l'entrée, qui a un peu plus d'un mètre de hauteur. Leurs meubles sont une natte; leurs usten-

1 On raconte que , dans les pre- quelques instances , le jeune moine

xniers temps de la ferveur monas- obéit. On dit que le miracle eut lieu,

tique, les moines du désert, déjà et que le bâton poussa des racines

dégoûtés de leur état, se plaignaient et des branches. C'est le même

de ce qu'il ne croissait aucune pro- arbre , sur pied depuis cette époque ,

duction dans leurs solitudes sablon- qui porte le nom d'antre de saint

neuses. S. Éphrem , pour éprouver Ephrem , ou d'arbre de l'obéissance.

et réchauffer leur zèle, ordonna à * Tamarindus indien, Lin.

un de ses prosélytes de planter son 3 Ce puits a cinq mètres de profon-

bâton dans le sable , et lui annonça (leur , un mètre un tiers en carré , et

qu'il en viendrait un arbre. Après il y a un peu moins d'un mètre d'eau.

siles, une jarre et un qolleh1. Les églises, les chapelles , décorées d'images grossièrement peintes, sont assez bien tenues ; hors de là , tout est en désordre , malpropre et dégoûtant. La pauvreté des moines ne leur permettant point de suspendre dans les églises des ornemens de luxe, ils cherchent du moins à s'en procurer l'imitation : ainsi, au lieu de lampes d'argent, ils ont des lampes en œufs d'autruche, qui font un assez joli effet.

Les religieux sont la plupart borgnes ou aveugles; ils ont un air hagard, triste et inquiet. Ils vivent de quelques revenus , et principalement d'aumônes. Ils se nourrissent de fèves et de lentilles préparées à l'huile. Leur temps se passe en prières; l'encens brûle dans ces retraites entourées d'une mer de sables , et la croix domine les coupoles les plus élevées. Il y a neuf moines au couvent d'el-Barâmâys, dix-huit au couvent des Syriens, douze au couvent d'Anbâ-Bichây , et vingt au quatrième couvent : le patriarche du Kaire entretient de sujets ces quatre monastères. *

Nous ignorons quelles peuvent être les jouissances de ces pieux cénobites; nous n'avons rien aperçu qui indiquât qu'ils s'occupent de culture d'esprit, ni du travail des mains. Leurs livres ne sont que des manuscrits ascétiques sur parchemin ou papier de coton , les uns en arabe , les autres en langue qobte , ayant en marge la traduction arabe. Nous avons rapporté quelques-uns

1 On dit aussi et plus générale- nière à permettre une légère transment bardâq; ce dernier mot est sudation ; ils servent à contenir Teau turk. Les qolleh sont des vases faits cra'on fait rafraîchir en exposant d'une terre préparée et cuite de ma- ces vases à un courant d'air.

a8 VALLEES DES LACS DE NATROUN

de ces derniers, qui paraissent avoir six cents ans de date. Nous avons parcouru l'intérieur de ces monastèresdans le plus grand détail. Les religieux se sont prêtes avec complaisance à cette visite, qui paraissait les flatter ; et, avant de sortir, nous avons accepte le pain de la communion x, qu'ils nous ont offert.

Les religieux exercent envers les Arabes le devoir force' de l'hospitalité', et ils sont obligés d'être sans cesse sur leurs gardes : aussi , lorsqu'ils vont d'un hospice à l'autre, ils ne voyagent que la nuit. Les Arabes, dans leurs courses, passent auprès des couvens, et s'arrêtent pour manger et faire rafraîchir leurs chevaux. Les moines leur donnent par-dessus le mur; car ils ne leur ouvrent jamais la porte. Une poulie placée à un des angles de l'enceinte est destinée à descendre , par le moyen d'une corde et dune couffe, le pain , les légumes et l'orge qu'il est d'usage de leur fournir. Ils sont forcés d'en agir ainsi , pour n'être point exposés , lorsqu'ils sont rencontrés hors de leurs couvens , à se voir dépouillés et peut-être assassinés. Vivant dans la crainte et dans l'oppression , ils supportent impatiemment les zélateurs de la religion dominante; et tel est le funeste effet des préjugés, que la différence de religion , ou même de secte , rend ennemis mortels, dans ces contrées, non-seulement les disciples du Christ et de Mahomet , mais même, dans l'islamisme, les hommes qui suivent des dogmes différons. On nons demandait pieusement dans ces saintes retraites : Quand

■ Le pain de la communion , fait de pâte sans levain, est rond, épais d'un doigt , grand comme la paume

de la main , et couvert en-dessus de caractères arabes.

tuera-t-on tous les musulmans ? et ce n'est pas la première question de ce genre que l'on ait faite depuis que nous sommes en Égypte.

L'intérêt et la superstition rapprochent cependant quelquefois ces ennemis naturels. Il arrive dans certaines provinces que lorsqu'un musulman veut établir un colombier , il envoie un exprès aux couvens du désert avec le présent d'usage : les bons moines reçoivent le présent, et donnent en retour. un billet mystique, qui , mis dans le colombier, doit, suivant la croyance ordinaire , faire peupler et prospérer l'établissement.

§. IV. Des Arabes Geouâby, et des Bédouins.

Les bords des lacs de Natroun sont fréquentés toutes les années par les Geouâby *, tribu d'Arabes pasteurs et hospitaliers qui y campent l'hiver avec leurs troupeaux. Ils sont employés pendant ce temps au transport du natroun et des joncs épineux : ils ont aussi celui des dattes , qu'ils vont chercher en caravanes à Syouah , dans l'Oasis d'Amraon ; c'est une route de douze à quinze jours. Ces Arabes vivent en marabou % ou gens paisibles , errant çà et là pour trouver de l'eau et des pâturages à leurs bestiaux. C'est la tribu qui a le plus conservé les usages antiques; ils sont simplement pasteurs, et ne veulent point cultiver. Leurs mœurs sont douces, et se ressentent de la vie qu'ils mènent. Ils ne sont ce-

1 Les Geouâby ont pour chefs tribu est composée d'environ deux

Karamit-abou-Gbâlcb, grand cheykh raille hommes, et peut avoir soixante

de la tribu , Hâggy-Yça-abou-A'ly , chevaux.

et Hâggy - Tah - abou - Dihil. Cette » Gens qui ue font point la guerre,

3o VALLÉES DES LACS DE NATROUN

pendant point exempts de l'orage des passions, surtout de celle de l'amour , qui , dans tous les pays , et principalement chez les Orientaux , est si voisine de la jalousie ; elle les porte quelquefois aux excès les plus cruels \

Les vêtemens des Geouâby consistent en un hiram et un bernous , sorte de manteau qui ressemble à la chape dont on se sert dans l'Église romaine pour officier; il est de laine blanche. Les étoffes de cette espèce, pour les vêtemens des hommes et des femmes , se fabriquent en Barbarie; on les achète au Kaire, mais principalement à Alexandrie. Les femmes filent la laine des brebis , et font les étoffes pour les tentes et les tapis communs.

La richesse des Geouâby , et en gênerai des Arabes du désert, consiste en chameaux et en troupeaux, tandis que celle des Arabes des villages est en gros bétail : ces derniers ont peu de chameaux. Qui croirait qu'au milieu des déserts l'aisance, comme chez les nations civilisées, e'tablit des distinctions, et écarte de la nature? Les mères arabes n'allaitent pas toutes leurs enfans ; les femmes riches prennent des nourrices.

qui ne prennent les armes que poar pouvant snpporter la vue du meur-

se défendre, et encore est-ce rare- trier de son fils, s'était retiré dans

ment ; ils traitent presque toujours la haute Égyple , et avait entraîné,

pour de l'argent. sans le vouloir, plusieurs familles.

1 Haouàd, chef d'une nombreuse Ce père infortuné, s'apercevant que famille, vieillard respectable, dé- sadémarche occasionait du désordre pendant de Hàggy-Taha, a eu son dans la tribu, a préféré de dévorer fils unique assassiné près de son son resse ntiment plutôt que de nuire épouse. Celle-ci avait eu un premier à l'intérêt commun , et il est retourne mari , qui Pavait répudiée sur de auprès de Hàggy-Taha ; mais on le vains prétextes : plein d'amour et de voit toujours triste , les yeux remrage, ce forcené jura qu'il tuerait plis de larmes, et il traîne une vie de sa propre main celui qui l'épou- languissante, serait j et il tint parole. Haouàd , ne

ET DU FLEUVE SANS EAU. 3i

Celles qui ne lîvrenl point leurs enfans à des mercenaires, paraissent connaître l'intérêt qu'inspire cet âge si tendre aux peuples polices. À l'attaque d'un camp arabe qui se laissa surprendre par nos troupes, les hommes montent à cheval et fuient précipitamment vers le Nil; les femmes restent seules abandonnées. Soit instinct, soit réflexion, elles pensent se garantir de la fureur du soldat et ralentir sa marche, en se couvrant, en quelque sorte, de leurs enfans, et elles vont les placer en avant d'elles. Cet obstacle n'arrête point nos braves; tout en courant ils ramassent ces pauvres créatures, les portent et les déposent près de leurs mères, et continuent à poursuivre leurs ennemis.

11 est bien difficile que le desordre ne règne point dans un camp dont on s'est empare de vive force. On a vu pour lors des femmes arabes, dans la crainte de subir la loi du vainqueur, et pour lui inspirer du dégoût et de l'éloignement , avoir recours à un stratagème unique, celui de se barbouiller le visage avec de la bouse de vache.

Les Arabes du désert portent le nom X Arabes Kheych, ou Arabes des tentes : kheych veut dire canevas. On appelle les Arabes des villages, Arabes Hâyt, ou Arabes des murailles : ces derniers sont d'anciens Arabes errans, qui, s'étant rapprochés des pays cultives, ont d'abord demeuré sous des tentes, et se sont insensiblement fabriqué des habitations , comme celles des fellah d'Egypte.

11 n'y a point de pacte qui lie les membres d'une tribu au chef. Ce dernier a presque toujours une origine

3a VALLÉES DES LACS DE NATROUN

ancienne; on se plaît à la reconnaître : maïs, pour se maintenir à la tête de la tribu , il faut qu'il emploie la persuasion , l'adresse, la souplesse, en un mot tout Fart d un chef habile; il a cependant le droit de traiter de la paix , de la guerre, et de ce qui peut être avantageux à la tribu.

Dès qu'on a fait la paix avec une tribu , ou qu'on a traite' avec elle, on revêt le chef dune pelisse ou d'un châle ; l'usage des prësens est si bien établi , qu'on ne croirait pas l'accord cimente' sans cette distinction.

Les chevkhs arabes négocient avec une sorte de dignité , ou plutôt de contrainte , comme tous les fourbes. Ce qu'ils appellent manger le pain et le sel avec leurs nouveaux alliés , ce témoignage qu'on dit si respectable, n'est qu'une grimace consacrée par l'usage. Les Arabes des deux rives du Nil ont prouvé qu'ils ne faisaient aucun cas de la foi du serment; ils violent les conditions qu'ils ont faites, suivant que la crainte ou l'intérêt les y porte.

Lorsque les Arabes vont se présenter à une personne qu'ils considèrent, ils laissent leurs chevaux à une centaine de pas, et s'avancent ensuite à pied.

Les Arabes ne connaissent d'autres lois que celle du talion. Lorsqu'il n'existe point de lois répressives , ni de magistrats pour les faire exécuter, le meurtre resterait impuni si l'assassinat ne remplaçait l'action de la force publique. Dès-lors ce que nous regardons comme un crime ou une lâcheté, devient une vengeance légitime , que les parens du mort poursuivent de génération en génération.

Les meurtres nourrissent des fermens de guerre de tribu à tribu, ou entre les tribus et les villages ; on dit alors qu'il y a du sang entre eux. Quelquefois, pour racheter le sang et faire la paix, on est oblige' de payer ; mais c'est une honte. Ainsi le faible ou le pusillanime devient doublement tributaire du plus fort.

Les villages qui se refusent à payer, sont pilles jusqu'à trois fois. De pareils brigandages frappent les campagnes de terreur , et font regarder les Arabes comme un fléau des plus redoutables. Je demandais à un cbeykh s'il avait eu cette année la peste dans son village : Nous ayons eu, me répondit-il, la peste et les Arabes.

La pédérastie paraît être un goût chéri des Arabes , comme il l'est de tous les peuples d'Orient

Les Arabes font cinq prières 5 ils mangent avant midi et avant la cinquième prière, c'est-à-dire vers la fin du crépuscule. La nourriture de deux habitans de village servirait pour dix Arabes. Ils font peu de pain , et ils se servent , pour moudre le grain , de moulins à bras garnis de petites meules de pierre. Ils mangent des dattes , boivent peu d'eau , du lait de chameau de préférence, et dorment environ six heures. L'usage de la viande leur est peu familier. Ils ne connaissent point les repas somptueux : un mouton rôti , qu'on présente tout entier, après en avoir coupé la tête, est le mets le plus distingué; et c'est celui que l'on sert lorsqu'un cheykh arabe arrive.

Les Arabes ne font attention à la mesure du temps qu'à cause de leurs heures de prières.

Ils estiment le temps par la longueur de leur ombre. É. M. xn. 3

Ils mesurent leur ombre avec leurs pieds nus, qu'ils placent alternativement l'un devant l'autre.

Ils ont pour règle fixe , que , vers le solstice d'été , le midi est à un pied de la verticale ;

Qu'en hiver, à la même heure, l'ombre a neuf pieds de longueur ;

Qu'en été' , l'ombre qui répond au milieu de l'intervalle du midi au coucher du soleil, a sept pieds en sus de l'ombre de midi.

Ces mesures se trouvent exactement conformes à la latitude de la contrée.

Ignorans et crédules, les Arabes sont persuadés que le traitement de la fièvre et des autres maladies consiste à placer sous la tête du malade un billet contenant quelques paroles mystiques écrites par un derviche; et le malade repose là-dessus , plein de confiance dans cette recette, et plus encore dans la Providence.

Les femmes, au terme de leur grossesse, trouvent, dans les personnes de leur sexe qui en font profession , des secours pour les aider dans l'enfantement.

On assure que les filles et les veuves arabes qui deviennent enceintes, sont tuées par leurs parens, si elles ne se détruisent elles-mêmes.

Les Arabes craignent beaucoup la petite vérole et la peste; les personnes qui n'ont point eu ces maladies, s'empressent de s'éloigner de celles qui les ont. La petite vérole laisse des marques considérables. Malgré les préjugés de religion , les corps morts de la peste sont brûlés avec le plus grand soin.

L'âge des enfans se rapporte à certaines époques:

ainsi ceux de cette année dateront de l'entrée des Français en Égypte. Les Arabes ont une sorte de chronique qui comprend environ dix ans. Il n y a point de registres publics : on écrit la date de la naissance des enfans sur un chiffon de papier, sur une page du Qorân, et celle des enfans des villages sur les portes ou sur les murs des maisons.

Le manque d'instrumens leur fait employer , dans les blessures des armes à feu , une pratique singulière , dont l'intention, sinon l'effet, est de suppléer aux pinces pour retirer les balles qui ne sont qu'engagées dans les chairs : cette pratique consiste à faire correspondre aux lèvres de la blessure celles d'une incision faite dans la partie postérieure d'une grenouille, et à reunir le tout par une bonne ligature; les Arabes prétendent que cet appareil et les mouvemens convulsifs de l'animal mourant attirent la balle en dehors.

Ils uettoient la plaie avec de l'huile ou du beurre, et ils la brûlent avec du vert-de-gris pour l'empêcher de se fermer trop tôt. C'est dans les mêmes vues, et afin de favoriser la suppuration , qu'ils mettent dans la plaie un petit caillou; ce qui est la même chose que le cautère qu'on emploie en Europe.

Les Arabes traînent sans cesse après eux la plus grande partie de ce qui fait leurs richesses et leur approvisionnement. Dans les camps à demeure, ils tiennent leur paille hachée et leur grain dans de grands creux pratiques dans la terre. Le voisinage de puits d'eau douce , de quelques lambeaux de terre d'un faible produit, ou de lacs salés, dont l'exploitation donne un

peu de gain , détermine le choix et remplacement de ces ^ camps. Les Arabes ont en outre , à quatre ou cinq lieues de la lisière des terres cultivées , des entrepôts fermés d'une enceinte crénelée, et, plus avant dans le désert, des dépôts dans le sable, qui ne sont connus, à de certains indices, que de leurs propriétaires.

Les Geouâby, pour se garantir du pillage des tribus errantes, sont obligés de les recevoir dans leurs camps, de nourrir les hommes , et de donner de l'orge aux chevaux. Les Arabes errans ne connaissent aucune espèce de lois. Ils avaient été de tout temps ennemis du dernier gouvernement , qui était cependant parvenu , dans quelques circonstances , à les comprimer. Il y a quelques mois que les filles des Hennâdy 1 chantaient :

Vrve le peuple qui a chassé Mourâd du Kaire ! Vive le peuple qui nous laisse voir les villages! Vive le peuple qui nous fait manger des foutyr * !

Mais , depuis que , par des mesures de vigueur , on a su réprimer leurs brigandages , ils ont cessé de célébrer notre bienvenue. On doit se défier des Arabes de même qu'on se défie des voleurs et des assassins : ils ne sont point à craindre comme troupe armée, pour peu qu'on ait du monde à leur opposer ou à faire marcher contre eux 5 d'ailleurs, on a pénétré les déserts où ils se

1 Mouça-abou-A'ly est le chef de tribus de la Libye qu'on connaisse

la principale tribu des Hennâdy. en Egypte.

Ces tribus ont trois À quatre cents ■ Sorte de gâteau feuilleté au

chevaux , et neuf cents à mille avec beurre, qu'on mange avec du miel,

ceux des tribus amies et alliées. Les et plus ordinairement avec de la mé-

Hennâdy sont des plus anciennes lasse.

croyaient inaccessibles , et ces sables arides ne sont plus étrangers aux Français.

Les Arabes sont armes d'une pique 1 dont ils se servent avec adresse , et qu'ils lancent avec dextérité. Ils manient également leurs chevaux avec habileté ; mais ils ont une manière bien préjudiciable à la bonté du cheval , celle de les arrêter tout court sur les jambes de derrière lorsqu'ils galopent : ils en ont d'ailleurs les soins les plus grands et les mieux entendus. Les Arabes ne se présentent jamais en ligne, mais toujours en fourrageurs, et en poussant de grands cris, mêlés d'invectives ; leur genre de guerre est celui des troupes légères.

Les chevaux des Arabes sont très-vites, et ils les poussent à toute bride. En même temps, et sans abandonner les rênes qu'ils tiennent de la main gauche , ils mettent en joue leur ennemi. S'ils le tuent, ils le dépouillent, et quelquefois lui coupent la tête, qu'ils portent en triomphe au bout de leur pique. Lorsqu'ils manquent leur coup, ils reviennent sur leur ennemi par un demi-à-droite ou un demi-à-gauche; ou bien ils cherchent à reprendre la supériorité en gagnant le haut du terrain.

Les Arabes en général ne sont pas bien armés. Leurs armes à feu et leur poudre sont très- mauvaises 5 les balles sont mal coulées. La poudre est grainée d'une

* La pique est on fer carré , ter- blessure sont pluscruelles ; elles eau-

miné en pointe acérée, et fixé à sent souvent le tétanos. Les Arabes

Pextrémilé d'une hampe du quatre de la partie est du Nil portent

à cinq mètres de longueur. La pique presque tous des piques ou des lan-

pénètre moins que la lance, dont le ces ; ceux de la Libye ont des armes

fer est pkrt : mais les suites de sa à feu.

manière informe; le charbon y domine. Ils la portent dans une poire à poudre en bois, et les balles, séparément , dans un sac de peau. Il est rare qu'ils chargent leurs fusils avec des cartouches.

Les Arabes qui confinent à l'Égypte étaient dans l'usage d'envoyer à Boulâq des espions déguisés en fellâh, qui examinaient l'espèce et la quantité de troupes qui sortaient du Kaire pour marcher contre eux. Les espions allaient en rendre compte. Aussitôt la tribu levait son camp; elle envoyait bien avant dans le désert les femmes, les eufans, et tout ce qu'elle avait de plus précieux. Les Arabes marchaient pendant quelques jours pour fatiguer leurs ennemis : dans cet intervalle, les tribus alliées se réunissaient, et alors ils se décidaient à attaquer, ou bien à recevoir le combat.

Les camps mettent des vedettes en observation sur les hauteurs ; celles-ci placeut leur turbàn au haut de leur lance. Si le camp doit s'avancer, les vedettes marchent du côté de leurs ennemis , ou de la proie qu'ils se proposent d'enlever ; dans le cas contraire , les vedettes retournent vers Je camp.

Du moment où les Arabes craignent d'être attaqués, ils se séparent en plusieurs petits camps, s'éclairent de très-loin , et tiennent les chameaux attachés près des tentes , pour être plus tôt prêts à fuir.

Lorsque les camps sont aux prises avec d'autres tribus , les filles se montrent à la vue des combattans ; elles jouent du tambourin , et font retentir l'air de chants propres à exciter le courage : les blessés sont accueillis par les épouses , par les maîtresses. Les femmes font

grand cas de la valeur 5 et les tribus, en gênerai, d'un chef couvert de cicatrices : la valeur, soutien des empires, Test aussi de ces misérables hordes de voleurs.

Un combat où il périt vingt à vingt-cinq hommes , est regarde' comme une bataille sanglante, dont l'époque est consignée dans la chronique.

On doit, quand on marche pendant la nuit dans les déserts contre les Arabes, s.e défier dune erreur qui ferait soupçonner des camps où il n'y en a pas ; c'est celle, comme il arrive quelquefois à la mer, de prendre des étoiles à l'horizon pour des feux.

La nature, qui a donné à l'homme la faculté de se reproduire, lui a imposé l'obligation de chercher à subsister. L'Egypte a pour voisins quarante mille Arabes qui, ne trouvant aucune ressource dans leurs sables arides, regardent le territoire d'Égypte comme leur domaine, et, sous ce prétexte, y viennent exercer mille brigandages. Les gouvernemens ont cherché dans tous les temps à les réprimer ; mais ils n'y sont pas toujours parvenus. A travers ce conflit , le malheureux fellah s'est trouvé froissé entre les agens du gouvernement qui le pressuraient et le molestaient, et les Arabes qui Je pillaient et l'assassinaient. Tel était le sort du peuple d'Ëgyple; il est bien à désirer qu'un pareil sort puisse être amélioré.

4o VALLÉES DES LACS DE NATROUN, etc.

Itinéraire de la reconnaissance des lacs de Natroun

et du Fleuve sans eau*

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