Haiani est un mot barbare dérivé de "Aytoç i&œmç
SUR L'ILE DE SAMOS. 309 abondante des environs, et on me répondit que c'était celle qui avoisinait cette chapelle. Comme mes autres recherches avaient été infructueuses, et que j'avais reconnu que toutes les cavernes qu'on m'avait montrées n'avaient jamais eu la destination d'un aqueduc, je me dirigeai vers la chapelle de Saint-Jean.
Elle est située au N. du montKastro, à une demilieue de Chora, vers le S. E. Pour s'y rendre, on descend un peu au S.; puis, tournant à l'E., on suit un ravin au fond duquel coule un torrent et qui sépare le mont Katarouga du mont Kastro. Un autre sentier contourne la pente méridionale du mont Katarouga et domine ce ravin qui porte le nom de vallée de Saint- Jean. Les flancs en sont abruptes, et l'on y admire les belles ruines romaines du pont-aqueduc dont j'ai déjà eu plusieurs fois occasion de parler. C'est huit minutes environ plus à l'E. qu'est la source d'Haiani. Autour d'elle on aperçoit sept à huit maisons délabrées, deux chapelles et quelques arbres qui forment un ombrage agréable à droite et à gauche du ravin. L'eau sourd de terre : elle se rassemble dans une sorte de bassin naturel assez profond, mais actuellement à moitié rempli de sable et de pierres : puis elle déborde , et , franchissant un petit mur, elle tombe en cascade dans le ravin où elle s'écoule sous le nom de torrent de Saint- Jean. Ce même bassin reçoit les eaux d'un autre torrent dont les bords ont été taillés autrefois par la main de l'homme de manière à ce qu'il pût déverser son tribut dans le réservoir de la source.
A quinze pas vers la droite , s'élève la petite cha-
310 ÉTUDE pelle de Saint-Jean. On m'apprit qu'elle avait été construite au-dessus d'une vaste citerne, et effectivement je vis de l'eau qui découlait du bas de cette chapelle, par plusieurs ouvertures pratiquées dans l'un des murs latéraux. Le commandant Alexis ayant fait desceller intérieurement une des dalles dont elle est pavée, je reconnus bientôt dans cette citerne un trèsbeau réservoir antique. Il était plein d'eau, parce qu'il communique encore avec la source par un conduit qui n'a point été bouché. Sa profondeur est de 2 met. 30 cent.; des piliers carrés, consistant en de magnifiques blocs rectangulaires, le divisent en trois compartiments parallèles, dont la largeur est de 80 centimètres, du moins j'en juge ainsi par celui du milieu que j'ai seul pu mesurer, les autres étant recouverts par les dalles de la chapelle. La largeur totale de ce réservoir est de 4 mètres et sa longueur de 6, si toutefois il a l'étendue de cette chapelle, ce que je ne puis affirmer d'une manière positive, mais tout porte à le croire.
Cette source abondante, ce bassin antique et la position qu'il occupe derrière le mont Kastro, étaient déjà pour moi une présomption favorable qui se changea aussitôt en certitude, lorsqu'au dehors de la chapelle, dans la direction du sud, c'est-à-dire de la montagne même qui domine Tigani, je remarquai une rainure large de 35 centimètres, pratiquée dans le roc, rainure qui se perd et disparaît bientôt sous une bâtisse moderne, pour reparaître ensuite l'espace de quelques pas; puis le terrain s'élevant, toute trace s'évanouit.
SUR I/ILE DE SAMOS. 311 Or, à cet endroit môme, quelques habitants se rappelaient avoir vu jadis l'ouverture d'un grand trou, alors complètement comblé ; et le commandant Alexis, entre autres, pensait que là pouvait être l'entrée du souterrain que je cherchais. Je n'avais plus aucun doute depuis l'examen attentif que je venais de faire de cette rainure et de ce réservoir antique, et embrassant avec ardeur et conviction les conjectures du commandant Alexis, à qui je me plais ici à rendre pleine et entière justice , je demandai immédiatement à M. Conéménos l'autorisation d'entreprendre des fouilles.
Monsieur Coniménos se prêta à ce projet avec beaucoup d'empressement, et avec sa bienveillance accoutumée. Il me dit que je n'avais qu'à m'entendre avec son commandant militaire, et qu'il mettait à ma disposition ses condamnés et plusieurs soldats. Grâce à cette protection efficace, sans laquelle tous mes efforts eussent été inutiles ; grâce aussi au même commandant Alexis, dont le concours actif et intelligent m'était assuré, et qui , pendant un mois que ces fouilles durèrent, ne cessa de me seconder avec zèle et dévouement, j'avais les moyens de réussir, et je réussis; je rapporte donc loyalement à chacun sa part d'honneur.
Les travaux commencèrent le 26 janvier, à 30 pas environ de la source. Au bout de deux jours, une tranchée fut ouverte, et je m'aperçus aussitôt que le rocher avait été taillé en forme de voûte dans une largeur de 80 centimètres. Cette espèce de tunnel était rempli de gravois et de terre, et au milieu des débris de toute sorte dont il était encombré, je décou-
342 ÉTUDE vris dans le fond quelques fragments considérables de gros tuyaux en terre cuite. N'était-ce point là le reste des tuyaux mentionnés par Hérodote?
<( At' où rb viïtep 6%sTevo[jLevov dix ccoA/jvwy TtapayfotTou tiç r/jv noliv ayouevov âtto [xzya):riq Tr/jyrîç.»
Le commandant Alexis et moi, nous fîmes déblayer le souterrain dans le sens de sa longueur, encore plus que de sa profondeur, afin d'arriver plus vite à l'endroit où, selon Hérodote, il a une largeur de 8 pieds.
Le 2 février , on put s'avancer intérieurement l'espace de 24 pas. M. le gouverneur, faisant trêve un instant à ses occupations, vint alors avec un de ses secrétaires, M. Dendrino, honorer et encourager ces fouilles de sa présence. Il voulut pénétrer lui-même dans ce bas et obscur souterrain, et, après lui, presque tous les habitants de Chora accoururent et désirèrent y descendre tour à tour. La curiosité générale était vivement excitée par ces travaux ; nous les continuâmes malgré le mauvais temps, animés toujours par l'espoir de rendre à l'île, au moins en partie, l'une des merveilles dont elle se glorifiait jadis.
Arrêtés à l'extrémité de cette première voûte par des éboulements considérables et par des pierres énormes qu'il eût été long et difficile de transporter dehors, nous jugeâmes plus à propos de creuser par en haut , et un peu au delà de cet endroit, une ouverture circulaire. Effectivement, à 3 mètres de profondeur, nous retrouvâmes la suite du souterrain. Le roc cessant alors, le canal est formé par deux murs, que sépare l'un de l'autre une largeur de 80 centimé-
SUR L'ILE DE SAMOS. 313 1res, mais qui diminue au bout de quarante pas, parce que ces murs se sont rapprochés, à cause de la pression qui pesait sur eux. De beaux blocs , parfaitement équarris et adaptés, reposent horizontalement sur les deux murs latéraux. De nouveaux éboulements nous forcèrent de remonter , et, considérant que le terrain allait s'élevant de plus en plus, que, quinze pas plus loin, un torrent coulait dans un ravin, et qu'il était à croire que, sur ce point, l'aqueduc était complètement ruiné, les eaux ayant considérablement rongé le sol et miné, par conséquent , les murs du canal , nous comprîmes que, dans ce ravin, nos fouilles seraient sans résultat, et nous cherchâmes si, sur la même ligne, nous ne pourrions point pratiquer plus avant , et dans des conditions plus favorables, une troisième ouverture.
Fort heureusement , par-delà une colline plus élevée que la précédente et un second torrent, nous découvrîmes sur un monticule couvert de broussailles un puits creusé dans le roc. Ce puits avait 10 mètres de profondeur et 1 de diamètre. Le commandant Alexis et moi nous pensâmes, en le trouvant dans la direction du canal, qu'il avait été autrefois ouvert à dessein, afin de permettre au jour et à l'air de pénétrer dans le souterrain , et nous espérâmes qu'en le débarrassant de toutes les pierres qui y avaient été entassées, nous finirions par arriver à notre tunnel. Deux hommes y descendirent et y travaillèrent pendant quatre jours, plaçant dans un panier, que deux autres hommes faisaient monter au moyen d'un câble attaché à une poulie, les matériaux qu'ils enlevaient.
Comme le temps s'était remis au beau et qu'il me restait une ou deux excursions à faire clans l'île pour en avoir achevé l'entière exploration, je m'absentai de Chora dans cet intervalle, et le commandant Alexis voulut bien me remplacer et se charger en tout de l'opération. Je partis donc avec le fidèle soldat Comnénos qui m'avait accompagné et guidé jusque là, à travers presque tous les villages de l'île. À mon retour, j'appris que le puits était déblayé. Je m'y transportai aussitôt, et les condamnés m'annoncèrent qu'il communiquait avec une voûte. J'y descendis avec le commandant Alexis, et nous marchâmes sous cette voûte environ vingt-neuf pas. C'était la continuation évidente de l'aqueduc. Elle était, de même qu'au commencement, taillée clans le roc, arrondie en demi-cercle et large de 80 centimètres. La hauteur variait de 1 mètre à 2 mètres, à cause des amas plus ou moins considérables de pierres et de terre qui exhaussaient le sol. Comme on le voit, le problème était loin d'être résolu; car nous n'étions point encore parvenus à cette partie du souterrain qui, d'après la description d'Hérodote, devait avoir8mètres de haut sur 8 de large. Tout ce que nous avions découvert, c'était simplement le canal au fond duquel étaient les tuyaux qui amenaient l'eau à la ville.
Les condamnés essayèrent de nettoyer le souterrain et de s'avancer vers le S., c'est-à-dire vers l'ancienne ville ; mais nous nous aperçûmes bientôt que le roc cessait , et que le mur, recommençant à droite et à gauche, nous opposait un obstacle insurmontable de blocs éboulés.
SUR L'ILE DE SAMOS. 315 Deux nouvelles ouvertures que nous pratiquâmes par en haut en deux endroits différents occupèrent les condamnés pendant six jours. La première ne nous donna aucun résultat : faite au bas de cette colline, elle aboutit seulement à met Ire au jour quelques blocs rectangulaires appartenant au canal ; mais au fond de la seconde, le roc reparut arrondi en voûte. Cette voûte malheureusement était presque complètement obstruée de terre et de sable ; la largeur était toujours la même, c'est-à-dire de 80 centimètres. Un des condamnés s'y glissa en rampant l'espace de cent vingt pas avec des difficultés énormes, car il fallait qu'il se traînât littéralement à terre; puis il lui fut impossible de continuer : je calculai qu'il nous faudrait au moins trois semaines pour déblayer à la hauteur de 1 mètre \ f% ces cent vingt pas ; et d'un autre côté, comme le monticule au pied duquel nous étions allait toujours s'élevant et qu'après bien des recherches nous ne pûmes découvrir sur cette ligne un nouveau puits antique que nous n'aurions eu qu'à déboucher ( car il ne fallait point songer à en percer un , avec les faibles moyens que nous avions, sur des flancs rocailleux et escarpés), nous fûmes obligés d'arrêter là ces fouilles.
D'ailleurs, je n'avais plus que dix à douze jours à rester dans l'île de Samos, et voulant en profiter pour attaquer un dernier problème archéologique encore plus important, je demandai à M. le gouverneur la permission de transporter mes ouvriers sur l'emplacement du temple de Junon.
En résumé, après nous être avancés quatre cents pas environ au delà de la source, nous n'avons trouvé à divers intervalles qu'un canal large de 80 centimètres et consistant soit en une voûte taillée dans le roc, soit, quand le roc cesse, en un conduit muré et recouvert de blocs horizontaux. Ce canal traverse trois collines et trois ravins, puis il s'engage sous un monticule qui est comme le premier pian du Kastro, lequel s'élève de 248 mètres au-dessus de la mer et sépare la source de Saint-Jean de l'ancienne ville de Samos, dont il était la principale citadelle. C'est assurément la montagne de 150 orgyes de haut dont nous parle Hérodote : il la fait seulement 28 mètres plus élevée qu'elle ne l'est en réalité ; mais il ne faut pas lui demander une exactitude mathématique. Suivant ce même historien , ce souterrain avait 7 stades de long : or , depuis la fontaine de Saint-Jean jusqu'aux dernières pentes méridionales du mont Kastro du côté de Tigani, il peut y avoir en ligne directe 1,850 mètres : 7 stades, à raison de 186 mètres par stade ne font que 1 ,302 mètres. En supposant que cette longueur donnée par Hérodote soit exacte, il n'y a point à s'étonner, si à partir de la source jusqu'à l'endroit où nous nous sommes arrêtés, nous n'avons trouvé qu'un canal large à peine de trois pieds grecs : car le souterrain proprement dit, avec la dimension et la forme que cet historien lui assigne, ne devait alors commencer que 548 mètres au delà de cette source, et ainsi qu'on l'a vu, nous n'avons pu poursuivre ces fouilles que jusqu'à 400 mètres au plus de cette même source. Mais il est hors de doute qu'en
les continuant, on finirait par atteindre le souterrain tel que le décrit Hérodote. .
En effet, tant que le canal ne franchissait que des collines peu élevées, on n'avait pas senti la nécessité de pratiquer à droite et à gauche un chemin qui pût servir à le réparer , et Ton s'était contenté d'ouvrir quelques puits par lesquels l'air et la lumière pénétraient dans l'aqueduc et par lesquels aussi il était possible de descendre afin d'examiner l'état des tuyaux. Mais quand l'aqueduc arrivait sous la montagne, le percement de pareils puits devenait plus difficile, et on jugea plus simple d'élargir le souterrain et de lui donner 8 pieds grecs de large. En admettant que le canal en occupât le centre, comme sa largeur était de 3 P., celle du chemin à droite et à gauche était de 2 P. 1/2. D'où vient qu'alors ce canal avait vingt coudées de profondeur? C'est ce qu'il m'a été impossible jusqu'à présent de bien comprendre.
Barthélémy1, dans son Voyage du jeune Anacharsis, suppose « que cette grotte était d'abord destinée à servir de chemin public, et qu'ensuite, lorsqu'on voulut amener à Samos les eaux d'une source dont le niveau était plus bas que la grotte, on profita du travail déjà fait et que l'on se contenta de creuser le canal en question , »
C'est une manière d'expliquer cette difficulté, que je ne puis admettre : car je me demande dans quel but on aurait avec tant d'efforts ouvert ce chemin public
1, Barthélémy, Voyage du kune Anacharsis, ch. lxxiv. Voir aux notes.
au travers et au-dessous d'une montagne, qu'on pouvait facilement tourner. Où ce chemin d'ailleurs eût-il conduit? Sur une colline inhabitée. Et puis, Hérodote nous parle de ce souterrain, avec le canal qu'il renfermait, comme étant l'ouvrage d'un seul architecte. Il est donc probable que ces deux travaux datant de la même époque et dûs l'un et l'autre à Eupalinus de Mégare, furent entrepris pour la même fin et uniquement pour amener à la ville les eaux de la source appelée aujourd'hui Haiani. Je suppose plutôt que le travail du percement de la montagne ayant commencé du côté de Samos, en même temps que de l'autre, c'està-dire vers cette source, on pratiquait le canal dont nous avons retrouvé une partie, les mesures ont pu être mal prises, et que la grotte ayant été taillée un peu plus haut qu'il ne fallait, on fut contraint de creuser davantage le canal qui la traversait et de lui donner cette profondeur de vingt coudées, qui a de quoi nous surprendre, quand il s'agit d'une simple source dont les eaux arrivaient à îa ville, au moyen de tuyaux qui pouvaient avoir tout au plus un pied de diamètre.
Je pense qu'il faudrait quatre à cinq mois avec dix à douze ouvriers par jour, non pas pour déblayer en entier cet aqueduc, mais seulement pour en retrouver la ligne complète, à moins qu'on ne finît par découvrir l'embouchure du souterrain du côté de Tigani; alors en effet on pourrait attaquer ce travail par deux endroits différents, et la chose irait beaucoup plus vite. Quant à la restauration de ce canal, elle demanderait beaucoup plus de temps, un personnel d'ouvriers plus
SUR J.ILE DE SAMOS. 319 nombreux et des ressources considérables ; car là où Je roc cesse el où les murs sont renversés, les réparations seraient longues, difficiles ei dispendieuses, à cause des ébouîenienls qui sont survenus.
A quelle époque cet aqueduc, qui rem on le probablement au régne de Polycrate, a-t-il cessé de servir? Je n'ose émettre sur ce point une opinion bien précise : seulement il faut croire qu'aux temps de la domination romaine, il était déjà ou hors d'usage ou insuffisant, car alors on construisit cet aqueduc maçonné qui, partant des hauteurs voisines de Pyrgos et de Pagonda, amenait à la ville par un si long détour les eaux qui abondent dans les montagnes.
Quoiqu'il en soit, à en juger par l'énorme quantité de sable et de terre qui remplit actuellement le canal d'Eupalinus , il est permis de penser que les tuyaux ayant crevé et n'ayant point été réparés , l'eau de la source, en continuant à couler, aura entraîné avec elle ce sable et cette terre , et qu'ensuite les murs rongés par l'humidité s'étant affaissés sur eux-mêmes en plusieurs points, il y aura eu çà et là des éboulemenïs considérables..
J'ai déjà dit plus haut que, n'ayant plus que quelques jours à passer dans l'île de Samos ,"et désirant employer le peu de temps qui me restait à des recherches nouvelles; je demandai à M. le gouverneur l'autorisation de commencer d'autres fouilles sur l'emplacement de l'Hérseuni. Elle me fut accordée immédiatement, et M. Gonéménos laissa toujours à ma disposition les condamnés et plusieurs soldats. Le propriétaire du
champ dans lequel se trouve la colonne, champ presque inculte et couvert de pierres , m'avait également permis de le fouiller comme je l'entendrais. Je me mis donc aussitôt à l'œuvre , et le 27 février , je commençai avec sept condamnés et quatre soldats par faire déchausser la base à moitié enfouie de cette colonne et le piédestal sur lequel elle repose.
Cent cinquante et un ans auparavant, la même chose avait été faite par Tournefort1.
a Nous fîmes creuser plus de deux pieds, dit-il, pour découvrir le piédestal qui soutient la base de la plus grande colonne , et ce piédestal porte sur une pièce de marbre bien équarrie , laquelle , peut-être , faisait partie des degrés du temple. »
Effectivement, après avoir ouvert une large tranchée tout autour de ce piédestal, nous trouvâmes immédiatement cette grande pièce de marbre dont parle le voyageur. La pluie m'empêcha ce jour là de poursuivre davantage cette fouille; mais le lendemain j'allais la continuer avec un plus grand nombre d'hommes, lorsque des obstacles inattendus vinrent couper court à mon projet. Mon intention était en effet de pratiquer deux vastes sillons, l'un suivant la longueur et l'autre suivant la largeur présumée du temple. Mais d'abord il me fallait chercher un des angles, et comme, d'après l'inspection du terrain, d'après les suppositions des voyageurs qui m'avaient précédé , enfin , d'après l'orientation de la colonne, qui est du N. 0. au S. E.,
i. Tournefort, lettre X, SarSamos. (Voyage dans le Levant, t. L)
SUR LILE DE SAMOS. 321 je pensais qu'elle devait faire partie de l'aile méridionale du temple et de l'opisthodome; en creusant toujours, suivant la même ligne, dans le sens du N. 0. au S. E., j'étais certain de trouver les soubassements des autres colonnes; puis, quand je me serais assuré que j'avais découvert la longueur entière du temple, j'aurais ensuite essayé d'en découvrir de même la largeur, remettant à une époque ultérieure et à un prochain voyage , si ïes circonstances me permettaient de l'accomplir, le soin de déblayer tout le terrain compris entre ces deux grandes tranchées. Mais il fallut, en dépit de mes vifs regrets , m'arracher à ce travail , le propriétaire du champ ayant soulevé des difficultés dont il n'avait point été question la veille. Je m'aperçus ensuite que j'étais obligé d'étendre mes fouilles dans un champ appartenant à un propriétaire différent.
Si encore tout s'était réduit à une indemnité une fois accordée? Mais le propriétaire du champ de la colonne réclamait pour lui le droit de posséder en propre et, par conséquent, de tourner à tel usage qu'il voudrait tous les marbres qui seraient déterrés, tandis qu'il avait semblé d'abord en abandonner à l'île entière la jouissance, et qu'il était convenu que ce terrain, dont il ne retire presque aucun profit , deviendrait comme une sorte de musée public, d'où il ne serait permis à personne de rien enlever.
Je compris alors que, pour que ce but pût être atteint, il fallait intéresser l'île entière à la conserva-
322 ÉTUDE tion de ces précieux restes, et qu'il était nécessaire, au préalable , que l'assemblée générale des Samiens, déclarât elle-même par une loi que tout le terrain qui contenait les fondements de l'ancien temple de Junon deviendrait propriété nationale et qu'une indemnité réglée par des experts serait accordée aux propriétaires pour la portion qui leur serait ôtée.
J'en parlai à M. le gouverneur. M. Conéménos approuva complètement cette idée, et il allait même à ce sujet proposer une loi à l'assemblée générale en ce moment réunie à Ghora.
Le président de cette assemblée, avec qui j'avais eu un long entretien, avait, lui aussi, pris à cœur cette affaire, et une pareille proposition aurait certainement été adoptée, patronée qu'elle était par le gouverneur, lorsque soudain des difficultés sérieuses surgirent entre l'île rie Samos et la Porte, et M. Conéménos fut mandé à Constantinople pour les aplanir. Je dus alors renoncer à mes projets et je revins à Athènes. A peine de retour dans cette ville, de graves inquiétudes de famille me forcèrent de quitter la Grèce, et de me rendre â Paris.
Tel est l'historique exact et fidèle des fouilles que j'ai entreprises et des raisons qui m'ont empêché de les poursuivre.
Avant de terminer, qu'on me permette d'ajouter un seul mot à propos de l'Héraeum.
Comme l'exhaussement du terrain, dans le champ qui recouvre les restes de ce temple antique, n'est que
SUR L'ILE DE SAMOS. 323 de 1 mètre en moyenne, à en juger par l'unique colonne encore debout, je crois que tout ce qu'on peut vraisemblablement espérer trouver sous cette élévation assez faible du sol, ce sera quelques bases, quelques tambours, quelques fragments de chapiteaux, de frises ou d'architraves, peut-être aussi quelques débris de sculpture ou de statues mutilées, mais rien de complet et d'intact. Dans tous les cas, bien que ce terrain ait déjà été fouillé en plusieurs endroits et qu'on y ait souvent puisé, comme dans une carrière, de belles pièces de marbre, qui sont maintenant dispersées dans l'île, ou même transportées ailleurs, il me paraît néanmoins très-probable que , si on parvenait à le déblayer complètement , on retrouverait encore en partie les soubassements du temple, et ce qu'on aurait découvert servirait à révéler la forme et l'étendue de ce qui a disparu. Cela seul, il me semble, vaudrait la peine de l'entreprise; car on résoudrait par là, d'une manière positive, l'intéressant problème de la grandeur et du plan de ce temple célèbre. On pourrait reconnaître le nombre des colonnes, la largeur des entre-colonnements ; on saurait s'il était diptère ou non, et l'on ne serait plus réduit à des conjectures purement gratuites et dont l'une quelquefois détruit l'autre. Mais, je le répète, pour que ces fouilles deviennent possibles à un étranger, il faut d'abord que l'île de Samos se rende elle-même propriétaire de ce champ et qu'il soit en quelque sorte consacré par une loi qui le déclare du domaine national et, à ce titre,
inviolable; autrement, tous les débris de marbre qu'on aura trouvés la veille disparaîtront le lendemain, et bientôt il ne restera plus trace de ce temple, dont chacun se sera partagé les derniers lambeaux, à mesure qu'ils seront exhumés.
DES il
L'EMPMCE1\]
la Cart
Mais ave