‹ Description de la Galerie des tableaux de S.M. le roi des Pays-Bas, avec quelques remarques sur l'histoire des peintures et sur les progrès de l'artChapitre 38 sur 139 · N° 31. — LA SAINTE TRINITÉ · texte numérisé non relu

N° 31. — LA SAINTE TRINITÉ

Le peintre a représente ce sujet religieux sous la forme de l’allcgorie.

Le Christ crucifié est entoure d’une gloire où paraissent le Saint-Esprit et Dieu le Pcre, qui semble s'approcher de Jésus-Christ. A sa droite est la Charité sous l’emblème d’une femme entourée de quatre enfants ; à sa gauche, une autre femme, remettant une épée dans le fourreau, offre limage de la Paix. Cette partie, qui se trouve vers le haut du ciel, est très-brillante de couleur. Au pied du crucifix, sur l’avant-plan du tableau, sont agenouillés la Vierge et saint Jean: tous deux, les larmes aux yeux, expriment la plus profonde douleur. — Dans la distance, on voit plusieurs cavaliers se dirigeant vers Jérusalem.

On remarque , dans l’ensemble de ce tableau , que Van Orlcy revient au style de l’école flamande : il sem-

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ble s écarter de ce beau caractère qu’on reconnaît clans ses meilleurs ouvrages, et dont il s’était si bien pénétré pendant son séjour en Italie. — C’est ainsi que les grands peintres ont eu presque tous, aux diverses époques de leur carrière, diverses manières. C’est en les étudiant sous ce point de vue que l’on peut suivre la marche de leur génie, leurs premiers pas, leurs progrès, le point culminant de leur talent, et leur décadence. Rien de plus intéressant et de plus instructif que cet examen, pour ceux qui s’occupent de l'histoire de la peinture.

Le tableau que je viens de décrire fut acheté, en 1818, de feu M. Hirnbert à Bruges. Mais à cette époque les couleurs commençaient à se détacher du panneau, qui avait été préparé avec de la craie moulue et de la colle de Malines : cette colle , en se décomposant par l’humidité, avait soulevé la peinture à tel point que l’on a été obligé de l’enlever de l’ancien panneau pour la transférer sur un autre.

Bernard Van Orlev, Jean de Mabuse, et après eux Lambert Lombard, furent au nombre des premiers peintres (pii introduisirent dans les Pays-Bas ce goût du beau idéal qu’ils avaient puisé en Italie. Borne, Florence et Venise étaient alors pour l’Europe ce qu’avaient été pour la Grèce Corinthe, Delphes et

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Athènes. Tl semblait qu'il eut été donné aux génies de Timanthe, de Pamphile, d’Apelles, de Protogènes et d’Aristide, si célèbres dans l’histoire de l’antiquité, de renaître dans Léonard de Vinci, dans Michel-Ange, dans Raphaël, dans Corrège, dans le Titien. Ces artistes formaient une série de talents si extraordinaires que leur époque est assurément la plus brillante dans les annales des arts. On venait de toutes [«arts étudier à leurs écoles, et c’est depuis ce temps que le voyage d’Italie est devenu en quelque sorte une nécessité pour les peintres d’histoire. — L’école de Raphaël prédominait les autres; Bernard Van Orley y fut admis et sut se concilier l’estime du maître, qui l’employa avec ses meilleurs élèves aux peintures du Vatican. Un tel avantage était inappréciable, et les ouvrages capitaux de Van Orley [trouvent assez qu’il sut en profiter. II avait compris, en voyant ce grand maître à l’œuvre, que le beau idéal n’existe [«as dans les illusions de quelques doctrines systématiques, dans les vagues imaginations, dans des théories erronées sur la nature et le but de l’art, mais bien dans une appréciation intelligente des beautés de la nature, dans un choix de ces beautés dirigé par le goût, et dans le génie d’imitation qui sait en reproduire la richesse et en coordonner l’inépuisable variété.

Lorsque Van Orley retourna aux Pays-Bas, ses immenses progrès furent appréciés; et ce n’est pas sans raison que la postérité nous a transmis la renommée de son beau talent.

La duchesse Marguerite et l'empereur Charles-Quint lui donnèrent une preuve particulière de leur estime, en l’honorant du litre de leur peintre, et le comblèrent de bienfaits. Il

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exécuta pour eux plusieurs ouvrages remarquables. On cite entre autres les Chasses de Van Orley, prises aux environs de Tervueren; on y voyait l’empereur avec les seigneurs et les dames de sa cour. Il peignit ces sujets à la détrempe sur carton, et ce fut d’après ces originaux que l’on fit les riches tapisseries qui ornèrent les palais de l’empereur. Van Orley exécuta aussi, et par le même procédé, les seize cartons d’après lesquels on a confectionné les belles tapisseries de la maison de Nassau à Bruxelles. Sur chacun d’eux était représenté un prince ou une princesse à cheval, de grandeur naturelle; c’étaient les portraits des descendants de cette illustre maison.

Cari Van Mander rapporte que le prince Maurice, qui conservait ces cartons à La Haye, les fit copier à l’huile par Jordaens. On peut se faire une idée de la magnificence de ces ouvrages d’après ceux qui existent encore dans la galerie gothique du cardinal Wolsey (Wolsey Hall), au palais d’Hampton- Court. Les tapisseries représentent des sujets de l’histoire d’Abraham; ils ont été exécutés d’après les cartons peints par Bernard Van Orley'. On retrouve dans ces grandes compo-

1 Ces tapisseries étaient tissées à Bruxelles, et non pas à Arras, ainsi qu’on le suppose. La manufacture de Bruxelles était si supérieure à toutes les autres, que Raphaël même y envoya, sous la surveillance de Van Orley, des carions peints par lui pour servir de modèle aux tapisseries qui ont été exécutées pour le pape Léon X, afin d’en orner la chapelle Sixline.

Dans le siècle suivant, en 102!), la décadence de celte industrie avait fait oublier ces carions dans la manufacture. Rubens eut occasion de les y voir, et les recommanda à Charles I" , roi d’Angleterre, qui en fit l’acquisition.

Ces cartons sont maintenant exposés dans un des appartements du palais d’Hampton-Courl .

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sil ions un caractère de dessin qui rappelle tout à fait le style de Raphaël.

Il est à regretter que la Belgique possède si peu d'ouvrages de nos plus célèbres artistes; la plupart ont passé à l’étranger; et ce qui doit augmenter nos regrets, c’est de voir que le peu de chefs-d’œuvre qui ornent encore quelques monuments publics se détériorent journellement par la négligence de ceux auxquels ils sont confiés; ces hommes ne comprennent-ils donc [tas que les choses d’art sont les plus précieuses richesses d’un pays ?

Bruxelles, la ville natale de Van Orley, ne possède plus qu’un seul ouvrage de ce maître qui mérite d’être mentionné; c’est celui qui se trouve décrit sous le n° 275 du catalogue du Musée de Bruxelles, sous la dénomination de Jésus-Christ mort nu milieu de saints personnages.

Cette composition comprend huit figures demi-corps; elle est peinte sur bois, de la dimension de oo pouces de hauteur sur 49 de largeur. Sur les volets sont représentés les donataires et leur nombreuse famille. Le tableau provient de l’église collégiale de Sainte-Gudule à Bruxelles; il y orna un monument sépulcral; plusieurs auteurs l’ont mentionné.

Cependant, l’œuvre la plus remarquable de Van Orley est , sans contredit, l’histoire de Job que nous avons décrite, et qui forme, avec les autres tableaux que renferme la galerie de S. M. le roi des Pays-Bas, un ensemble unique en son genre. Les beaux ouvrages de ce maître sont peu communs; on les confond souvent avec des peintures médiocres faites par ses élèves. Il est vrai que ses tableaux eux-mêmes ne sont pas tous à la même

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hauteur, el que son talent a eu des inégalités; mais la main ou le faire qui earaetérise le maître s’y distingue toujours.

Van Orley fait honneur à sa ville natale ; il termina sa carrière en 1560, âgé de 70 ans; ses restes furent déposés dans une chapelle sépulcrale d’une église de Bruxelles démolie sous la République française, celle de Saint-Géry, où fut également inhumée toute sa famille.

Voici les vers que.Lampsonius a faits sur Van Orley, ou plutôt sur les libéralités dont le combla la duchesse Marguerite, gouvernante des Pays-Bas :

Aulica quod sese Bernardo jactet alumno Brcxella, Attalicas doctissima pingere vestes.

Non lam Pictoris, si quis me judice certet,

Arti debetur, quatmiuani debetur et Arti,

Quam libi quod carus, Betgarum, Margari, rectrix.

Dùm tibi Apellea nihil est jucundius arte,

Aurea peniculis te danle manubria, et aureos Sœpe tulit, cusum paulo ante numisma, Philippos.

« Si Bruxelles, cette ville de cour, si hahile à peindre des tissus dignes de Pergame (le tissage des tapisseries ), se vante d’avoir élevé Bernard, elle le doit moins, à mon avis, à l’art de la peinture, bien que l’art y ait aussi sa part, qu'à l’amitié que tu témoignas au peintre, ô Marguerite, digne souveraine des Belges. Préférant l’art d’ A pelles à tous les autres, tu couvris d’or ses pinceaux, et souvent il emporta de chez toi de beaux Philippes d'or tout nouvellement frappés. >

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