LA SALLE DES TABLEAUX
On revient au corridor, d’où l’on passe dans la Salle des Tableaux (22) ; le plafond en est soigneusement enrichi d’Ornements de Plâtre en compartiments, formant des dais cintrés.
Au nord et à l’ouest de cette pièce il y a des armoires; et au midi sont des
plans mobiles, avec assez de distance entre eux pour y mettre des tableaux. Par cet arrangement, le petit espace de treize pieds huit pouces de longueur, sur douze pieds quatre pouces de largeur, et dix-neuf pieds six pouces de hauteur, dimensions réelles de cette salle, est rendu capable de contenir autant de tableaux que le ferait une galerie de la même hauteur, sur vingt pieds de largeur, et quarantecinq pieds de longueur. Un autre avantage de cet arrangement est, que les tableaux peuvent être vus sous différents angles visuels.
Les piédestaux sur les côtés de cette chambre sont remplis de livres principalement relatifs aux Beaux Arts : les quatre Chaises d’ivoire ont appartenu à Tippoo Saïb.
Les armoires du côté septentrional contiennent quatre estampes d’édifices de Rome, par Piranesi, savoir : l’Arc de Septime Sévère, le Panthéon, le Tombeau de Cécilia Metella, et l’Arc de Constantin : (ces estampes m’ont été données par ce grand Artiste) ; le Point du Passage, composition italienne, par A. W. Calcott, Membre de l’Académie Royale des Beaux Arts ; un Portrait de Dame, par Jean Jackson, Membre de l’Académie Royale ; et deux Etudes de Têtes pour les Cartons, par Raphaël.
Léon X commanda à Raphaël d’Urbin de peindre douze cartons, d’après lesquels il voulait faire faire douze pièces de tapisserie, qtd furent en effet exécutées en Flandre.’
Sept des cartons furent apportés en Angleterre, et les cinq , autres restèrent dans la famille de l’artisan pendant plusieurs générations : quelques têtes qui purent en être retirées furent apportées en Angleterre vers l’an 1720, et vendues à M. Jonathan Richardson, père. Elles ont été comparées sur les lieux avec celles qui sont à Hampton Court, et les meilleurs juges sont d’avis que celles-ci sont du même auteur.
On voit encore ici la suite de huit tableaux des Progrès du Libertinage, par l’inimitable Hogarth, qui ont appartenu au feu Echevin Beckford; une com-
position originale de Ruines anciennes, par Joseph Gandy, Membre Associé de l’Académie Royale ; une Scène du Marchand de Venise, par François Danby, Membre de l’Académie Royale ; et Cornus écoutant les Enchantements de Circé, par Henri Howard, Membre de l’Académie Royale :
I hâve oft heard
> My mother Circe, with the Sirens three,
Amidst the flowery-kirtled Naiades
Culling their potent herbs and baleful drugs, >
Who, as they sung, would take the prison’d soûl,
And lap it in Elysium. Scylla wept,
And chid her barking waves into attention ;
And fell Charybdis murmur’d soft applause.
Le tableau du Marchand de Venise de Shakespeare représente la belle scène au clair de la lune entre Lorenzo et Jessica :
How sweet the moonlight sleeps upon this bank Here we will sit, and let the sounds of music Creep in our ears.
Sur les portes de cette armoire sont deux dessins de la suite de dessins originaux des Ruines de Pæstum, par Piranesi, d’après lesquels il a fait les gravures ; deux vues prises dans l’Inde par Guillaume Hodges, Membre de l’Académie Royale; et deux tableaux d’une Election (le Dîner et la Brigue des Suffrages), par Hogarth.
Du côté oriental sont trois projets pour le Proscenium (avant-scène) d’un Théâtre ; un tableau d’Oiseaux de basse-cour, par le feu Chevalier Bourgeois ; six dessins de Ruines, par Clerisseau ; et Milton dictant à ses Filles, par Richard Westall, Membre de l’Académie Royale. A droite de ce tableau est une vue de la Place Saint-Marc, et à gauche une vue du Rialto : ces deux scènes vénitiennes sont de Canaletti, et faisaient anciennement partie de la collection du Comte de Bute. Au-dessous de ces tableaux est une magnifique vue prise dans Venise, par Canaletti.
Sur le côté extérieur des plans mobiles au midi de la salle on voit huit autres vues des Ruines de Temples à Pæstum, par Piranesi; et les deux autres tableaux
Planche XI.
de l’Election (l’Inscription des Suffrages et la Marche Triomphale), par Hogarth. Sur la surface intérieure sont des vues du Bureau de la Dette Nationale, dans Old Jewry (la Vieille Juiverie, quartier de la cité) ; une vue d’un projet pour le Bureau des Papiers d’Etat; un projet pour une grande Entrée Occidentale dans la Capitale ; des vues de divers Bureaux et d’autres parties de la Banque d’Angleterre ; d’un projet pour un Arc de Triomphe, formant l’entrée dans Downing Street ; de la Nouvelle Salle des Francs-Maçons ; d’un des Bureaux de la Banque d’Angleterre, pendant qu’on le construisait ; des pièces principales de cette Maison et de ce Musée; des projets de divers édifices construits par moi dans différentes parties de la Grande-Bretagne, et dans les villes de Londres et de Westminster ; et un projet de Château Royal, fait à Rome en 1779.
En composant ce projet, je me suis appliqué à tirer parti des avantages que me procurait la contemplation des restes des grands ouvrages des anciens, aussi bien que des observations et de la pratique des modernes. Dans ces sentiments, j’ai tâché de combiner la magnificence avec l’utilité, et la complication avec la variété et la nouveauté. Le célèbre palais de Vignola à Caprarola m’a donné l’idée de l’esquisse générale du plan; et la Villa Adriana à Tivoli, le palais de Dioclétien à Spalatro, les restes immenses du palais impérial des Césars à Rome, les bains des Romains, et l’intérieur du Panthéon, avec son superbe Portique par Agrippa — modèles de magnificence, de complication, de variété, et de mouvement, unissant toutes les délices intellectuelles de l’Architecture classique, — étaient des objets bien propres à exciter toute mon énergie.
Le portique est copié d’après celui du Panthéon : au centre de l’édifice est un dôme, au-dessous duquel il y en a un autre d’un diamètre plus petit, laissant de l’espace pour l’admission du jour, à la manière de la “ lumière mystérieuse,” si heureusement pratiquée dans la grande église des Invalides, et dans d’autres édifices en France. La décoration de ce dôme intérieur est exécutée de manière à former une représentation complète du système solaire. Lorsque je composai ce projet, outre les avantages susdits, j’avais de fréquentes occasions de montrer les dessins, à mesure qu’ils avançaient, à mon patron aussi honoré que regretté, le feu Lord Camelford, alors M. Thomas Pitt, et d’y faire les changements que m’indiquait ce seigneur, également distingué par son goût classique, et par ses connaissances profondes en Architecture.
Ce palais devait être construit dans Hyde-Park, avec une longue suite de magnifiques hôtels, relevés par des intervalles d’espace en espace, bornant le Parc, en améliorant beaucoup l’aspect général, et qui auraient fourni d’amples fonds pour couvrir tous les frais de l’exécution complète de ce projet.
Parmi les projets énumérés ci-dessus il y a aussi quelques Rêves du soir de ma vie, et des Visions d’ Architecture du printemps de mes jours, — effusions
irrégulières d’un esprit enflammé du désir le plus exalté de se distinguer : Palmyre et Baalbec ont fait naître l’idée de l’arrangement adopté dans cet assemblage, qui est enrichi du cortège funèbre de l’immortel Nelson. Il a été fait mention de quelques-uns des édifices représentés par ces vues dans divers ouvrages de critique : ainsi on trouve le passage suivant dans les “ Etudes Littéraires” (Pursuits of Literature) :
“ The arch Palladian, and the Parian stone,
The pride of Chambers and of Soane.” *
* Deux Architectes célébrés. Les connaissances du Chevalier Chambers, d’héroïque mémoire, étaient, en fait d’Architecture, profondes et solides. M. Soane a plus d’imagination et de légèreté dans ses projets, et est certainement un homme instruit et ingénieux : mais il se laisse trop aller à des extravagances et à des caprices : témoin la Banque.” — Pursuits of Literature, 14e edit. p. 355.
Sur la surface intérieuie des plans mobiles sont deux dessins d’un projet de Pont Triomphal, l’un desquels est à vue d’oiseau. Le projet original de ce pont, soumis à l’Académie Royale en 1776, me valut la Médaille d’Or, et d’être nommé pensionnaire-voyageur pour trois ans sur le Continent. Il y a aussi des vues de la Salle à Déjeuner et de la Bibliothèque d’une maison de campagne que j’ai habitée anciennement avec ma famille à Ealing; des vues de divers projets d édifices construits par moi dans différentes parties de la Grande-Bretagne ; et
un projet à vue d’oiseau d’un Château Royal, fait en 1821, et exposé à l’Académie Royale.
Il avait été proposé de construire ce château dans une situation très-élevée et trèssaine, une éminence heureusement nommée “ Constitution-Hill” (la Colline de la Constitution) ; et il est digne de remarque, que le soubassement aurait été au-dessus du niveau des attiques du palais bâti depuis à Pimlico. Tout semblait être en faveur de cet emplacement : il n’eût point exigé l’achat de propriétés particulières pour faire les accès ; il réunit tous les avantages de Hyde-Park, et est exempt de beaucoup de ses inconvénients. La façade principale aurait dominé sur Buckingham House, l’Eglise de 1 Abbaye de Westminster, la Cathédrale de St. Paul, le Monument érigé en mémoire de 1 Incendie de Londres en 1666, et sur le grand nombre d’églises et de clochers de la capitale ; les collines ondoyantes des comtés de Surrey et de Kent, bornant l’horizon et terminant le coup-d œil, eussent fait un cadre magnifique au tableau.
Le château royal, avec l’entrée par Piccadilly dans la première cour, et l’entrée dans Hyde-Park, combinées avec l’Entrée Occidentale de Londres, aurait doté la
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capitale de l’empire britannique d’un abord égal à ce que le reste de l’Europe offre de plus grand dans ce genre.
Lorsque le Roi serait venu du Château de Windsor au nouveau palais, l’accès principal devait être par Hyde-Park, S. M. aurait passé sous une porte voûtée dans Piccadilly, puis aux loges de l’autre côté de cette rue et en avant du palais, et sous un arc d’un dessin semblable, dans la cour principale. Vis-à-vis de ce dernier arc il devait y avoir un large perron qui aurait conduit à un vaste portique au niveau de l’étage des grands appartements : les degrés du perron auraient eu à leurs extrémités de grands piédestaux, dans lesquels on aurait pratiqué des entrées dans les pièces du rez-de-chaussée. L’accès des voitures au portique aurait aussi été facilité par des plans inclinés, construits à la manière de la Scala Cordonata des Italiens. Dans un autre dessin de ce projet, ces montées sont protégées par des lions et des unicomes de grandeur colossale, placés alternativement, à l’instar des avenues de quelques temples anciens, au lieu de balustrades, genre de décoration qui ne se trouve parmi les restes d’aucun édifice ancien. Au moyen du chemin pour les voitures, le Roi, descendant de la sienne sous le portique, serait entré dans les appartements d’été et d’hiver de son palais sans l’incommodité de monter un escalier.
Si ce projet avait été adopté, Buckingham-House, avec son superbe vestibule et son magnifique escalier, — résidence de ce monarque chéri Georges Trois, — aurait pu rester intact, pour servir de demeure à une reine douairière, à quelques princes de la famille royale, ou pour recevoir telle autre destination qu’il aurait plû à Sa Majesté de lui donner ; et Carlton-House, avec son superbe portique, son vestibule unique, et ses nombreux et splendides appartements, aurait pu, à très-peu de frais, être mis en état de servir de local à une Galerie Nationale, à la Société Royale, à la Société des Antiquaires, et à l’Académie Royale des Beaux-Arts, formant un grand assemblage de bâtiments.
En ouvrant les plans mobiles dont il a été fait mention en dernier lieu, on voit la partie supérieure de la chambre du Moine, et l’Enfoncement qui s’y trouve, et qui est terminé par une grande Fenêtre dont les carreaux sont de verre peint. Au-dessous de cette fenêtre est un Modèle du Ministère du Commerce et des Bureaux du Conseil Privé, et devant est une Statue de Nymphe par R. Westmacott. Membre de l’Académie Royale des Beaux-Arts, au-dessous de laquelle est un Modèle de la Façade de l’Entrée de la Banque d’Angleterre. Sur le devant et les côtés de cet enfoncement sont neuf dessins de Ruines, par Clerisseau ; divers dessins de Projets d’ Architecture ; une estampe d’après un dessin par W. Flamilton, Membre de l’Académie Royale des Beaux-Arts, du Transparent de la Banque, à l’occasion de l’illumination qui eut lieu pour célébrer la visite de S. M. Georges Trois à St. Paul en 1789; deux dessins de Ruines, dans des cadres ovales, par
Panini ; deux dessins par feu Richard Cosway, Membre de l’Académie Royale ; un dessin de la Vallée de Chamouni, par J. M. W. Turner, Membre de l’Académie Royale ; et un portrait du Docteur Mounsey, de l’Hôtel des Invalides à Chelsea, peint par " Peter Pindar.”* A l’extrémité orientale, de l’enfoncement il y a une scène de Coriolan, peinte par le Chevalier Bourgeois ; et à l’ouest, les Noces, par Watteau. Autour de l’enfoncement sont disposés des Vases, des Patères, et des Bronzes, parmi lesquels est une grande Lampe antique : du côté occidental une fenêtre donne sur le corridor déjà décrit.
A l’extrémité occidentale de la chambre, dans l’armoire à droite, on voit une estampe du Colisée à Rome, et deux vues des Temples de Pæstum, par Piranesi ; des projets d’une Entrée de Parc ; une vue de Tyringham-Hall, château de M. Guillaume Praed ; trois dessins de Ruines, par Clerisseau. L’armoire à gauche contient une vue de Ruines d’un Temple à Pæstum, par Piranesi ; le dessin original du Chevalier Thornhill pour le Plafond de la Grande Salle de l’Hôtel des Invalides de la Marine à Greenwich ; un dessin d’ Architecture ; deux vues de Ruines par Clerisseau ; et deux dessins par Zucchi. Sur les portes des armoires à cette extrémité occidentale de la Salle des Tableaux sont deux dessins des Ruines de Pæstum, par Piranesi ; un portrait du feu Chevalier Bourgeois, Membre de l’Académie Royale ; un tableau représentant une Dame Persanne adorant le Soleil Levant, par Madame Cosway ; un Paysage, par Zuccherelli ; le Débarquement de Richard Second à Ravensburg, par W. Hamilton, de l’Académie Royale ; le Comte Italien, par H. Fuseli, de l’Académie Royale ; le Fourbe Découvert, par Edouard Bird, de l’Académie Royale ; un portrait de moimême, en costume de Franc-Maçon, comme Grand Surveillant et Président du Bureau des Travaux, par Jean Jackson, de l’Académie Royale ; et un autre de Madame Soane, par le même artiste. Le dernier de ces portraits a été peint plusieurs années après la mort de Madame Soane, d’après une miniature par M. Guillaume Dance, trois esquisses au crayon par M. Flaxman, et un petit dessin colorié par Van Assen. Lors de ce triste évènement, plu-
* Le Docteur Walcott, célèbre poète satirique.
sieurs amis offrirent leurs tributs de respect et d’attachement, et entr’autres fut celui-ci :
I did not know thee in that happier hour,
When smiling youth upon the lap of life Sprinkles her gayest flow’rs : it was not mine To catch the early sparkles of thine eyes.
Or list the playful wit of youthful hours, —
Dew-drops that gem the rosy bands of hope.
And love, and joy, with grâces ail their own.
Yet, oh ! how much remained to tell the past, —
How rich an harvest shew’d what spring had been !
Lamented friend ! thou hadst indeed a heart Illumed with virtues, whose transcendent blaze,
Like the bright cornet, seldom seen, nor long.
But once beheld, can be forgot no more.
There is One,
Whose stricken heart, whose downward-bending eye,
Best tell thy goodness, best proclaim his loss ;
For he hath climb’d the steeps of life with thee,
Repos’d in myrtle bowers, gain’d Fortune’s smile,
Inhaled the noblest breath of famé, and felt That ail were sweet, — for ail were shared with thee.
Eternal Father ! Thou, whence ail proceeds Of woe or joy that marks this mingled State Of transient being, look in mercy down,
To soothe and heal his lacerated heart ;
And through the weary lapse of ling’ring time Support him, till that welcome hour arrive Which grants re -union in a better world!
Je fis élever, près du Cimetière de St. Paneras, à la mémoire de mon épouse chérie, ma compagne et mon amie pendant trente ans, un temple monoptère, sur lequel est inscrite cette épitaphe - “ A la mémoire d’EmsABETH, femme de Jean Soane, Architecte, decédée le 22 de Novembre, 1815. Elle joignit à des talents distingués un cœur excellent et affectionné. Sa piété fut sincère, son intégrité, inflexible. Ses manières montraient autant de résolution et d’énergie que de bonté et de douceur. Ses fréquentes relations avec le monde ne portèrent jamais la moindre atteinte aux rares qualités de son esprit.
Passant -
If virtue o’er thy bosom bear control :
If thine the gen’rous, thine th’ exalted soûl ; —
Stranger, approach! — this consecrated earth Demands thy tribute to departed worth :
Beneath this tomb thy kindred spirit sleeps,
Here friendship sighs — here fond affection weeps —
Here to the dust life’s dearest charm resign’d,
Leaves but the dregs of ling’ring time behind :
Yet one bright ray to light the grave is giv’n, —
The virtuous die not — they survive in heaven !”
Les tableaux sont tous d’un ordre élevé, et vus dans le meilleur jour possible. Le plafond de la salle en rehausse encore l’effet par ses formes variées et pittoresques, étant le plus soigneusement travaillé de la maison: la planche (10) le représente admirablement. Ici, la principale attraction (bien qu’elle fasse naître des émotions pénibles) consiste dans les tableaux d’Hogarth, tous parfaitement conservés et des plus renommés. Il fut un maître sévère mais puissant de morale ; et nous osons dire que les leçons qu’il a données, revêtues, comme on les voit ici, de ce caractère de vie que la couleur seule peut conférer, une fois lues, ne seront jamais oubliées. Il est bien, sous un double rapport, que, par le moyen de volets brisés, quelques-uns des sujets, après avoir été attentivement regardés, puissent être soustraits aux regards ; autrement, les poings fermés, les yeux enflammés, et les dents grinçantes du libertin, lorsqu’il a consommé sa ruine à la table de jeu ; ce même être misérable en prison, la victime de ses séductions évanouie devant lui, le garçon de cabaret qui lui refuse la boisson vers laquelle il tend impatiemment ses lèvres desséchées, à moins qu’il n’en dépose l’argent (qu’il n’a pas) ; et le spectacle horrible de ses maux dans un hôpital de fous, — mettraient le spectateur hors d’état de goûter les beautés qui l’entourent. Ces tableaux ont le pouvoir de retenir toutes nos facultés captives dans leur sphère terrible ; ils nous forcent à regarder ce que nous redoutons de voir, et à penser à ce dont nous désirons nous éloigner ; et long- temps après encore ils apparaissent à la mémoire, et y font naître de vertueux regrets ou de pieuses résolutions.
Mais regardons maintenant des dessins par Piranesi, Clerisseau, Zucchi ; trois vues de Venise par Canaletti, la plus grande desquelles est estimée son chef-d’œuvre, et mérite bien cette distinction par sa fidélité et son éclat. Milton dictant à ses Filles,
dessin exquis par R. Westall, est digne aussi d’attention : jamais cet excellent Artiste n’a conçu plus heureusement la dignité poétique ni la piété filiale, pour tout ce que l’œil, l’esprit, ou le cœur demande dans un sujet d’un intérêt si touchant. Circé entourée de ses Nymphes, par Howard ; composition où se trouvent combinés avec les richesses d’une imagination toujours exaltée par la splendide poésie de la mythologie, un plus beau ton de couleur, et des détails accessoires plus finis qu’on ne le voit ordinairement, même dans ses ouvrages.
On rouvre les volets, et les regards se portent sur des dessins d’ Architecture, appelés par leur auteur “ des visions du printemps de ses jours.” On en reconnaît en effet l’époque à la variété de leurs belles formes, groupées avec la prodigalité d’un esprit riche jusqu’à la profusion ; mais ils n’en sont pas moins empreints de ces connaissances mûres et de ce jugement solide, qui savent choisir et combiner tout ce que les temps antiques ou modernes ont pu offrir de magnifique et d’élégant, soit parmi les ruines que présentent les plaines de l’Asie, ou parmi les cités de l’Europe ; celles-là majestueuses dans leur décadence, celles-ci splendides dans leur perfection.
Le dessin d’un superbe palais, fait à Rome dans les premiers temps de la carrière du Chevalier Soane, ne peut manquer d’intéresser tous les regards, particulièrement ceux de l’Artiste. Il a été composé dans les circonstances les plus propres à exciter l’enthousiasme du génie et à en diriger l’énergie, au milieu de ces édifices magnifiques et de ces ruines imposantes, d’un si puissant secours pour former le jugement et guider l’imagination de celui qui cherche à rendre sensible
“ The form of things unseen.”
L’autre projet de palais a peut-être plus de droits immédiats à notre attention, ainsi qu’à notre admiration ; car il a été destiné à notre chère patrie, à laquelle nos voisins du continent reprochent depuis long-temps de n’en point avoir. Si ce splendide projet avait été mis à exécution dans le Parc de St. James, sur la Colline de la Constitution (Constitution-Hill), où tout le terrain environnant, appartenant à la couronne, pouvait être employé, sans frais d’acquisition, à des objets d’agrément et d’utilité, il est incontestable que ce reproche eût cessé d’être fondé, et que nous aurions eu un palais convenable pour le souverain de ce grand empire.
Le projet représenté ici combine évidemment la magnificence et la dignité exigées dans un édifice d’une si grande importance nationale avec la commodité élégante requise dans une demeure ; et il aurait rendu plus imposante l’entrée principale de la capitale, justifié nos prétentions à ne rester en rien au-dessous des autres états, et donné un gage de plus de notre amour pour un souverain paternel.
Nous voyons maintenant ce que nous avons au heu du palais projeté ci-dessus, (ou plutôt nous l’avons vu, car quelques-unes des excroissances les plus choquantes du palais de Pimlico ont disparu) ; quant à ce que cette malheureuse masse de bâtiments a coûté et coûtera encore avant que l’on ait acheté les terrains contigus et nécessaires pour l’achever, et que l’on soit parvenu à en faire, quelqu’imparfaitement que ce soit, une résidence royale, — il vaut peut-être mieux l’ignorer.
Mais une autre disposition des plans mobiles nous présente d’autres projets d’un effet aussi beau et aussi pittoresque, plusieurs desquels sont exécutés, et embellissent
notre pays. Nous remarquons plus particulièrement la Banque d’Angleterre sous différents points de vue, et d’autres édifices construits dans Whitehall, lesquels font partie du plan non complété, dont il a été fait mention en décrivant la salle à manger.
Quelque beaux et quelque attrayants que soient les tableaux, cependant les regards du spectateur se reportent fréquemment vers cette partie ouverte de la salle d’où il voit au-dessous de lui le parloir du Moine, et ce charmant enfoncement, éclairé au moyen de vitres richement colorées, et orné aussi de tableaux excellents, où est placée la Nymphe de Westmacott — la rivale moderne de celle qui enchante le monde depuis deux mille ans, non moins charmante qu’elle, et destinée peut-être à élever, parmi les générations futures, le sculpteur anglais sur le même piédestal que le sculpteur grec.
On voit encore ici d’admirables modèles de la Banque ; un Modèle de bronze ; un beau dessin de J. M. W. Turner, dans son style le plus pur ; un tableau de Watteau, où se trouvent réunis tous ses genres de mérite ; et Jean Kemble dans Coriolan, par le Chevalier Bourgeois, tableau d’autant plus précieux qu’en reproduisant les grâces caractéristiques de l’acteur dans ce “ noble Romain” avec lequel il s’était si complètement identifié, il présente un portrait fidèle de l’homme lui-même.
Cette pièce unique contient tant de choses à voir, tant de choses à contempler avec délices si l’on recherche principalement le plaisir, ou à étudier attentivement si l’on est avide d’instruction sur des sujets d’Art, que l’on ne peut s’en éloigner que lentement, et non sans retourner souvent la tête. Il ne faut pas oublier d’examiner les quatre chaises d’ivoire si habilement sculptées, qui ont appartenu à Tippoo Saïb. Que de souvenirs ces chaises ne doivent-elles pas rappeler de grandeur déchue, de luxe oriental, et de valeur britannique — de cette valeur aussi heureusement que justement exercée contre un tyran que sa cruauté et son ambition rendaient le fléau et de son propre empire et des états voisins ! Une justice rétributive a dispersé les preuves de son opulence et les objets de son orgueil dans ce pays même dont il plongeait les sujets dans les plus horribles cachots, assouvissant sur eux une barbarie que l’humanité frémit de se rappeler, mais qu’elle ne doit jamais oublier un seul instant: ces trophées, tout à la fois splendides et délicats, entretiennent notre souvenir de ses vices, et notre joie de sa chute. — B. H.
Planche XVI.
Planche XVII.
En sortant de la Salle des Tableaux, on repasse par le Corridor (20) et la Colonnade Corinthienne (9), et l’on descend par un petit escalier au