FONTAINE DES INNOCENTS
CjETTë fontaine, l'un des plus précieux knonumentd de notre architecture ^ depuis la renaissance des arts en iPrance, existait originairement à Tàngle de la rue Saint-Benis et de là rue aux Fers. Elle fut érigée , ou plutôt refaite et décorée, en i55i, sur les dessins du célèbre architecte Pierre Lescôt, àbbé de Glagny. Restaurée il y à un siècle, en 1708, elle a changé entièrement de forme, quant à la masse, en 1788, et a été transportée sur remplacement où on la voit aujourd'hui, comnie tious l'indiquerons tout-à-l'heute.
Placé à l'encoignure de deux rues, ce monument n'avait autrefois que deux faces ; l'une sur la rue aux Fers, composée de deux arcades, l'autre d'une seule sur la rue Saint-Dénis : chacune des arcades, accompagnée de pilastres corinthiens accouplés , avec piédestal, entablement et attique, était couronnée d'un fronton, et décorée de bas-reliefs admirables, par Jean Goujon,' qui a déployé dans les cinq figures de naïades et dans les six autres sujets dont les deux faces étaient ornées, tout le charme de ses compositions, son originalité piquante et la délicatesse de son ciseau.
Peu de' temps après qu'on eut démoli l'église et supprimé le cimetière des Innocents, pour en faire un a. II
8a DESORIPTIPH
marché , on sentit la nécessité A'j ériger une fontaine publique , et Ton regrettait que le chef-d'eeovre de J. Goujon, relégué à Tune des extrémités, n^offrlt pas une masse applicable à la décoration de cet emplacement. Il se présentait encore d'autres difficultés : une idée heureuse vint les. aplanir. M. Six^ architecte, proposa au baron de Breteuil, alors ministre de Paris, de donner une autre forme au plan de cette fontaine , et de la reconstruire au centre de la place, sans ^ien changer à sa décoration, en ajoutant une quatrième face semblable aux trois premières dont on avoit déjà tous les matériaux- Cette idée offrait la facilité d'isoler avec grâce, et sans beaucoup de dépense, un monument qui méritait d'être conservé; elle fut accueillie, et, valut une récompense à l'artiste. L'exécution en ayant été concertée entre M. Poyet, alors architecte de la ville, et MM. Legrand et Molinos, architectes des monuments publics, la fontaine fut démontée, transportée et reconstruite, sans que la sculpture en souffrit la plus légère atteinte. Il fallait ajouter trois nouvelles figures et deux autres bas-reliefs à ceux qui existaient déjà de la main de Jean Goujon : M. Pajou fut chargé de cet ouvrage, et sut se conformer au style de son modèle ; son travail eut du succès. Les lions du soubassement, les vasques et les autres ornements furent partagés entre MM. L'huilier, Mézières, et Daujon.
La planche XYIII présente le monument dans son nouvel ensemble : il est voûté, et la coupole, couverte
en cuivré, est formée en écailles de poisson. Comm.e il a été exhaussé et qu'il pose sur un socle et sur des gradins qui l'élèvent beaucoup au-dessus du sol, sa hauteur actuelle est de 46 pieds environ.
Les gens de goût ont jugé cette production llionneur de notre École : Tharmonie que Ton y voit régner entre Tarchitecture et la sculpture fait également Téloge des deux artistes qui ont réuni leurs moyens pour la composition et pour l'exécution de ce monument , comparable peut-être à tout ce que Tantiquité nous a laissé de plus parfait. Ce n'est pas sa grandeur qui en fait le mérite^ puisqu'il est fort petit ; ce n'est pas non plus sa richesse, puisqu'il est simplement en pierre -, c'est donc seulement la beauté du travail et l'accord du tout ensemble. On reconnaît, avec un nouveau plaisir, dans son ordonnance, le goût pur et exquis du premier architecte du Louvre : les ornements y sont distribués avec intelligence et sobriété, et leur exécution , sans être aussi parfaite que celle des figurés, se lie harmonieusement avc^c toutes les parties de l'édifice.
Le caractère de la sculpture de Jean Goujon est remarquable par l'élégance des formes, la simplicité du contour, la grâce du mouvement, l'agencement des draperies, dont les plis sont très fins, et sous lesquels le nu se distingue avec un charme particulier. Le travail a peu de saillie, comme dans les bas-reliefs grecs et dans quelques camées antiques, qu'il semble que J. Goujon ait pris pour modèle de légèreté et d'exécution.
Un poëte , doué d'une vive imagination et sensible à la beauté des ouvrages de Tart, Santeuil, crut faire Téloge dé ce cbef-d*œuvre en composant ces vers qu^on y avait inscrits en 1689 :
Quoi duro c«rni« simnlatos mamnore fluctua Hujns Nympha loci credidit esse snos.
Ils sont d*^une latinité fort élégante sans doute, mais la pensée qu'ils renferment n*a rien de bien flatteur pour Tartiste, et manque même de justesse, car il n'est pas au pouvoir de la sculpture d'imiter les eaux avec vérité. La nouvelle disposition de la fontaine n'a pas permis d'y conserver ce distique. On y lit toujours cette inscription : fontivm . ntmphis , répétée sur les quatre faces ; elle nous semble de beaucoup préférable par son exactitude et sa simplicité. Ge monument est en effet une grotte consacrée aux nympbes des fontaines; elles sont venues l'habiter, amenées par le génie de J. Goujon , et ces divinités bienfaisantes ne cessent d'en épancher leurs liquides tré^ sors<
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