‹ Description des maladies de la peau (volume 2)Chapitre 24 sur 111 · OBSERVATIONS RELATIVES A LA LEPRE CRUSTACEE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS RELATIVES A LA LEPRE CRUSTACEE

CCCCIL Première Observation. — La lèpre crustacée vulgaire a été observée à l'hôpital Saint-Louis. Dans le courant de l'an XII , nous reçûmes Anne Métliivier, étoffière en soie, d'un tempérament bilieux , et ayant les cheveux très-bruns. Elle étoit née d'nne mère phthysique, et son grand-père étoit mort d'une affection lépreuse; elle-même n'avoit joui que d'une santé très-foible dans son enfance. Elle ne fut réglée qu'à l'âge de trente ans. Le flux menstruel fut toujours très-abondant; et, à l'époque de sa cessation , cette femme n'en fut aucunement incommodée. Cinq mois après elle fut atteinte tout à coup d'une maladie fort singulière, qui présenta des phénomènes différens dans les diverses parties où elle se développa. D'abord, il se déclara spontanément sur les cuisses, dans le court espace d'une nuit, une douzaine à peu près de tubercules rouges , de la grosseur d'une noix ou même d'un moindre volume, ne faisant éprouver aucune douleur, et ayant quelque analogie avec des furoncles. Après avoir resté ainsi indolens pendant l'espace de cinq ou six jours, ils se déchirèrent par leur sommet, s'épanouirent à la manière d'une grenade, pour me servir de l'expression de la malade, et bientôt après il suinta, de leur intérieur, une humeur d'une couleur jaune, verdâtre, assez épaisse , laquelle étant desséchée , forma des croûtes brunâtres , inégales, très -luisantes dans certains points où elles sembloient être le produit d'une cristallisation. Quelques-unes de ces croûtes étoient contournées à la manière des coquilles de limaçons; elles étoient environnées d'un cercle inflammatoire, se desséchoient et

tomboient après un temps plus ou moins long. Lorsque les croûtes s'étoient détachées, on voyoit alors la peau à nu, ayant une couleur amaranthe ; elle étoit beaucoup plus foncée vers les bords élevés en forme de bourrelet , qu'au centre , où elle avoit une teinte pâle, et ne paroissoit que très-peu gonflée. La maladie se montra ensuite aux jambes, aux lombes et aux bras; enfin on vit bientôt suinter les divers points de la surface de la peau , qui n'étoit aucunement malade, du moins en apparence, et qui n'offroit aucune trace d'inflammation, un fluide ichoreux, semblable à celui fourni par les tubercules précédens, qui, peu à peu, s'accumula, se consolida, en formant des croûtes rondes, déprimées vers leur centre, très-proéminentes à leur circonférence, de manière à représenter une espèce d'alvéole ou de godet. Cette élévation des bords, qui étoit d'autant plus grande, que la maladie étoit plus ancienne, tenoit à ce que, dans ces endroits, la peau s'étoit tuméfiée peu à peu sous les croûtes , restant intacte au centre. La lèpre dont il s'agit , affecta encore différentes formes dans son développement : par exemple , au sourcil gauche , les croûtes s'avançoient comme des pyramides, dont la base touchoit la peau et dont le sommet se dirigeoit en avant; après leur chute, il restoit des tubercules rouges, arrondis, de la grosseur d'un pois. Aux deux côtés du col, elles étoient allongées transversalement à l'axe de ces parties; il y avoit des croûtes qu'on pouvoit comparer à des espèces de cristaux qui s^engrènent les uns dans les autres, ce qui leur donnoit un aspect tout rocailleux et mural, si l'on peut ainsi parler. Elles se détachèrent plusieurs fois et se régénérèrent assez constamment avec la même forme ; lorsqu'elles tomboient sans se reproduire, la peau restoit flétrie et cicatrisée. Ce qu'il y avoit de remarquable dans cette lèpre, c'est qu'elle ne causoit aucune douleur, pas même le plus léger prurit. Lors de son développement, il ne survenoit aucun trouble dans l'exercice des fonctions; la malade n'éprouvoit qu'une prostration extrême dans

le système des forces, et à peine pouvoit-elle se remuer. Cette femme a langui pendant deux années dans le plus déplorable état; elle est morte avec tous les accidens de la fièvre hectique.

Deuxième Observation. — Feu le professeur Leclerc me conduisit un jour à l'hôpital Saint- Antoine, pour me faire observer l'état de Marie-Claire Mathieu , âgée de cinquante-sept ans, célibataire. Son travail consistoit à vendre des gâteaux dans les rues. Dans le temps de la disette, causée par les troubles de la révolution française, les menstrues disparurent pour ne plus se montrer. Alors la malade babitoit une chambre obscure, basse et étroite : la pénurie absolue où elle se trouvoit, la plongea dans une malpropreté insigne. Huit mois s'étoient à peine écoulés depuis la cessation des règles, lorsqu'elle fut atteinte d'une fièvre continue, à laquelle se joignoit un érysipèle caractérisé par un gonflement considérable, qui étoit douloureux et empèchoit la progression* Transportée alors à l'Hùtel-Dieu, on appliqua des compresses baignées d'eau de sureau, sur la partie affectée. Au bout de sept semaines ce gonflement étoit diminué; mais il parut au bas de la jambe gauche, des espèces de végétations dures, noirâtres, etc. Cette singulière production n'occasionoit ni douleur, ni démangeaison ; aussi la malade abandonna l'hôpital, reprit ses travaux accoutumés, fit de longues courses, etc. La maladie s'accrut fort lentement depuis sa première apparition : les croûtes tuberculeuses tomboient néanmoins , soit spontanément, soit que leur chute fût accélérée par des bains, des lotions, etc.; dans tous les cas, elles se reproduisoient. Quelquefois il s'écouloit Un peu de sang de la partie dénudée. Voici quel étoit l'état de la malade , le 7 avril iSo-y. Gonflement rénitent de la partie inférieure de la jambe gauche, qui offroit une couleur rougeâtre; peau épaisse et écailleuse. Immédiatement au-dessus et sur l'articulation tibio-tarsienne et les malléoles , il s'élevoit de la surface cutanée , une production noirâtre, dure, solide , rugueuse, comme cornée, insensible, épaisse

de deux à trois lignes, parsemée de sillons nombreux, les uns superficiels, les auti'es profonds, qui se coupoient en divers sens. Une énorme quantité de pus existoit sous les croûtes et entre leurs intervalles; la sensibilité de la peau paroissoit un peu exaltée au fond des scissures. Les fonctions intérieures ne tardèrent pas à se déranger. Il survint un catarrlie pulmonaire accompagné d'une débilité considérable et d'une dépravation dans les digestions, auquel se joignit l'écoulement d'un sang clair, séreux, et en petite quantité , par les narines. Voici les symptômes qu'on observoit alors : teint cacliectique , boucbe amère et pâteuse; soif vive; anorexie, langue humide, blanchâtre, sans enduit; dotdeur à l'épigastre; constipation; peau sèche; toux fréquente; crachats muqueux et légèrement sanguinolens ; oppression; douleur soussternale; sentiment de chaleur dans la poitrine; pouls accéléré, mou et foible ; la respiration s'exécutoit avec aisance, mais il y avoit peu de sommeil la nuit. La malade ne s'occupoit guère des accidens qu'elle éprouvoit, et s'opposoit même à ce qu'on lui administrât des remèdes.

Troisième Observation. — Catherine Pichon , d'un tempérament lymphatique, d'une constitution foible et irritable, ayant les cheveux et les sourcils noirs, la peau d'un blanc mat, entra à l'hôpital Saint-Louis, le 28 janvier 1806, pour la deuxième fois. Elle avoit été déjà traitée dans cet hôpital, trois ans auparavant, pour une affection lépreuse, qui avoit beaucoup diminué d'intensité; mais il étoit resté quelques croûtes et quelques ulcérations sur diverses parties du corps. On imagina alors que son séjour à la campagne acheveroit sa guérison; cependant la maladie reparut et exerça de nouveau ses ravages. Son corps se hérissa tout à coup de croûtes; les unes grisâtres et tuberculeuses, et semblables à ces cristallisations et ces stalactites que l'on remarque parfois aux parois internes des grottes ; les autres croûtes , moins élevées, s'étendoient en largeur. Depuis ce temps, Catherine Pichon a séjoiirné

MALADIES DE LA PEAU. qS

dans plusieurs hospices. On a employé pour elle tous les moyens connus. Les croûtes sont tombées : il s'en est formé d'autres, et elle est arrivée à l'âge de dix-neuf ans, sans obtenir aucune guérison. Cette lèpre a même entravé la marche de la nature; l'accroissement ne s'est point opéré , les glandes mammaires ne se sont point développées, et l'on s'étonne, en examinant son corps, de ne trouver aucun des attributs de la puberté : tout chez elle est resté dans l'état d'enfance. La surface du système dermoïde offre ou des croûtes, ou des ulcérations, ou des cicatrices; sur les côtés de la face sont des croûtes épaisses, jaunâtres, profondément sillonnées , qui s'étendent depuis les deux arcades zigomatiques , jusqu'aux deux angles de la mâchoire. On trouve à la partie extérieure de la poitrine , un tubercule arrondi qui s'élève en conservant la même forme; ce tubercule est d'une couleur verdâtre, entouré d'un cercle rougeâtre. Ces jours derniers, il y avoit une croûte d'une largeur considérable qui couvroit le côté gauche et la partie postérieure du bassin : elle étoit mince à la circonférence, épaisse vers le centre , où elle offroit des sillons plus ou moins profonds; elle présentoit aussi des excavations dans lesquelles étoient enchâssées des végétations charnues. Sur les jambes, et principalement sur la jambe droite, on voyoit des croûtes d'un moindre volume, les unes blanchâtres, les autres grisâtres, et existant sur une peau d'un rouge violacé. Sur les épaules, sur le dos, sur les poignets et sur les pieds, on remarquoit de larges ulcérations superficielles, qui causoient à la malade des douleurs atroces toutes les fois qu'on la pansoit; le pus qui en découloit, étoit blanc et séreux : dans les endroits où il n'y avoit point de croûtes, ni de cicatrices, la peau étoit sèche, ridée et flétrie. Elle n' avoit plus sa souplesse, sa douceur et son coloris naturel. La malade étoit tourmentée d'un dévoiement continuel ; elle étoit dans un état de maigreur extrême : toutes ses fonctions étoient altérées.

CCCCIIL J 'ai pensé qu'il seroit utile de rapprocher ainsi toutes les

affections qui se rapportent à la lèpre crustacée , et de leur avoir assigné la place qui leur convient. Ces maladies d'ailleurs méritoient une description détaillée. Quelques auteurs avoient singulièrement négligé leurs caractères distinctifs. C'est ainsi que les affections ordinairement indiquées sous les noms de Mal-mort ^ Mal de la rosa, avoient été, sans raison, séparées du genre des lèpres. Si la nature fait les espèces , c'est le climat qui fait les variétés : les phénomènes qui constituent ces variétés, tiennent, pour l'ordinaire, à des causes locales, ou à la construction particulière de certains peuples, etc.

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ESPÈCE TROISIÈME

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