‹ Description des maladies de la peauChapitre 32 sur 94 · OBSERVATIONS RELATIVES A LA TEIGNE AMIANTACEE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS RELATIVES A LA TEIGNE AMIANTACEE

XV. Première Obserpation. — Le nommé Bard , âgé de vingttrois ans, d'une constitution délicate, étoit né d'une mère qui portoit sur sa tête une maladie semblable à celle qui va être décrite. Dans son enfance, il n'avoit eu ni la gourme, ni la croûte de lait. De quatre frères qu'il avoit , trois jouissoient d'une bonne santé; le quatrième seulement, qui étoit le plus jeune, éprouvoit une affection analogue. Il y a cinq ans qu'il contracta la gale ; il fut traité par un charlatan , qui lui fit des frictions avec une pommade dont il ignore la composition. Il fut guéri assez promptement. Mais depuis cette époque , il ressentoit à tous les changemens des saisons un prurit plus ou moins vif, principalement aux environs des grandes articidations. Cet état duroit quelques semaines. Il y a près de quinze mois qu'il essuya des chagrins violens , et qu'il fut tourmenté par deux passions également fortes , la jalousie et l'amour. Dans l'hiver de i8o5, tous les matins , en sortant du ht, il se la voit la tête avec de l'eau froide. Un jour il se manifesta plusieurs boutons sur la région du vertex , lesquels occasionoient par intervalles d'assez vives démangeaisons. Toutes les fois qu'il se grattoit, il excorioit ces boutons, et alors il en suintoitune humeur grisâtre, qui, par son dessèchement à l'air, se convertissoit en croûtes écailleuses. A mesure que ces écailles étoient arrachées, elles étoient remplacées par des écailles nouvelles. Pendant trente jours , le malade fit usage de pilules de Belloste ; il prit aussi une purgation ordinaire. Néanmoins , l'affection dont nous parlons fit des progrès rapides. Tel étoit son état, lorsqu'il s'offrit pour la première fois à nos regards : la teigne occupoit

toute la partie supérieure de la tête ; d'avant en arrière , elle s'étendoit depuis le sinciput jusqu'au front; et transversalement, elle se propageoit d'une tempe à l'autre. En divers endroits , on remarquoit des croûtes jaunâtres, que l'on parvenoit assez difficilement à arracher ; elles laissoient alors apercevoir le cuir chevelu ulcéré. Dans tout le reste de l'étendue qu'occupoit la maladie, les cheveux étoient couchés dans le sens de leur direction naturelle ; ilsétoient réunis, collés pour ainsi dire les ims aux autres, de manière à former une espèce de calotte. Voici la disposition qu'elle affectoit. De la base des cheveux il s'élevoit comme de petites lames, d'une longueur plus ou moins grande, d'un blanc argenté , séparées les unes des autres par des espèces de stries. Lorsqu'on enlevoit plusieurs de ces lames , et qu'on mettoit la peau à découvert, on y apercevoit des sillons plus ou moins profonds. Ajoutons que l'ensemble de ces lames chatoyantes , ainsi séparées du cuir chevelu, présentoit au naturel l'aspect de Famiante ( asbestinum ) : la ressemblance était si frappante , que presque tous les spectateurs s'y trompoient. Le malade fut guéri par l'application d'un mélange de soufre et de cérat. Il fallut continuer ce topique pendant plusieurs mois.

Deuxième Observation. — Anne Durand , âgée de trente-six ans , habituellement mélancohque , ayant le teint et les cheveux très-bruns , après avoir essuyé des peines morales très-vives , a été atteinte de la teigne amiantacée. Cette affection s'est absolument manifestée comme dans le cas que nous venons d'exposer. Elle a commencé par de petits boutons , qui sont survenus à la partie supérieure de la tête. Il suintoit , du cuir chevelu , une humeur qui ne tardoit pas à se dessécher. Cette concrétion blanche , légère , qui enduisoit les cheveux par paquets , avoit une ressemblance merveilleuse avec la production naturelle que l'on désigne sous le nom dC amiante. Il est à observer que la matière de cette éruption , disparoissoit par intervalles , et qu'alors les glandes cervicales s'engorgeoient. Il ne faut pas oublier de dire que la

malade éprouvoit aussi de temps en temps , des battemens et des douleurs pulsatives par toute la tète , spécialement par derrière ; ses yeux étoient rouges et gorgés de sang-, elle se plaignoit des vertiges qui l'empèchoient de se livrer à aucune occupation sérieuse.

Troisième Observation. — Nous avons vu , à l'hôpital Saint- Louis, Pierre Roblatre, âgé de quarante-liuit ans, d'un tempérament bilieux, jouissant d'une très-foible santé, et qui étoit affecté depuis plusieurs mois de la teigne amiantacée. Le malade étant d'abord à l'Hôtel-Dieu , en convalescence d'une pleurésie qu'il venoit d'essuyer, vit tout-à-coup ses mains devenir rouges, enflées; son dos étoit pareillement couvert d'une éruption qui étoit comme érysipélateuse. Presque en même temps , il se manifesta à la tète de petits boutons pustuleux, ou clous, qui s'élevoient en pointe et suppuroient. Quand le malade les envelopjioit avec des linges secs , ces linges étoient aussitôt abreuvés d'une sérosité ichoreuse. Mais cette aifection changea de face. Le cuir chevelu fut bientôt recouvert d'une couche d'un blanc argentin, formée d'écaillés , plus épaisses dans certains endroits que dans d'autres. La peau, mise à nu, paroissoit tuméfiée. Partout, cette maladie avoit un aspect chatoyant, comme l'amiante. L'exsudation écailleuse suivoitles cheveux, réunis par paquets, distincts dans toute leur longueur, et s'en détachoit avec la même facilité que ces membranules qui sont autour des plumes des jeunes oiseaux, et qu'ils enlèvent avec leur bec. Cette teigne n'attaquoit que la superficie des tégumens. Lorsqu^on vouloit l'enlever , on voyoit qu'elle ne pénétroit point très-profondément, et qu'elle n'étoit, pour ainsi dire, qu'appliquée sur la peau, où elle étoit fixée et retenue par les cheveux. Quelques parties seulement étoient dénuées d'épiderme. Le malade n'éprouvoit aucune douleur, et n'étoit tourmenté par aucune démangeaison.

Quatrième Observation. — La teigne amiantacée a aussi atteint Marguerite Ferrant, âgée de vingt-huit ans, d'un tempérament marqué par la prédominance bilieuse ; son teint étoit pâle et

jaunâtre, et ses cheveux d'un très-beau noir. Cette femme avoit eu neuf enfans. Son avant-dernière couche s'étoit terminée aussi heureusement que les précédentes; mais, trois jours après, un polype , un peu moins volumineux que la tête d'un enfant , se détacha spontanément de la matrice, et sortit par la vulve. Le jour suivant, elle éprouva sur toute la surface du corps une éruption de petits boutons rouges qui causoient un grand prurit, et qui disparurent après une quinzaine de jours. Alors la malade ne tarda pas à avoir, sur diverses parties du cuir chevelu, des espèces de clous qui suppurèrent, et furent remplacés par des écailles , qui , depuis ce temps , ont constamment persisté à se reproduire , lorsqu'on les détruisoit. Ces écailles, blanchâtres, argentines, environnant les cheveux en forme de tuyaux , ont une forme oblongue, et sont séparées latéralement par de petites lignes ou sillons peu apparens. Cette femme éprouvoit les plus vifs chagrins par les mauvais traitemens de son mari , et même de ses enfans , qui avoient imité l'exemple du père. Lorsqu'elle étoit un peu tranquille, alors les parties affectées fournissoient une suppuration abondante ; les croûtes se détachoient et la teigne paroissoit guérie. Lorsqu'au contraire ses chagrins étoient plus vifs , les croûtes étoient sèches, et elle éprouvoit de fortes douleurs à la tête. Dans cet état , la moindre contradiction occasionoit des emportemens qu'elle ne pouvoit modérer, et mettoit même du trouble dans ses idées.

XVL II est évident que les phénomènes exposés dans les quatre observations précédentes, sont absolument identiques ; que le même tempérament, que peut-être les mêmes causes, que les mêmes circonstances du moins , ont favorisé la production de ce singulier exanthème. On s^aperçoit aussi que les caractères physiques qui le décèlent, tels que la disposition roulée des écailles, leur couleur constamment blanche et argentée , leur aspect chatoyant, la division par paquets de cheveux enduits de la matière de l'exsudation morbifique, et les sillons presque imperceptibles

qui les séparent , etc., tout concourt à signaler irrévocablement une espèce nouvelle de teigne dont on n'avoit encore aucune notion, et qui, par ses attributs distinctifs, doit prendre sa place dans les classifications nosograpbiques.

3o MALADIES DE LA PEAU.

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