‹ Description des mollusques fossiles qui se trouvent dans les grès verts des environs de GenèveChapitre 1 sur 278 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

L'étude des lois qui ont présidé à la succession des êtres organisés forme. depuis quelques années, une branche importante des sciences naturelles. Un grand nombre de découvertes bien propres à attirer l'attention générale ont donné à cette science une impulsion rapide, et sur des observations encore incomplètes on s’est hâté de reconstruire l'histoire du globe. Ces idées nouvelles n'ont pas tardé à rencontrer de nombreux contradicteurs et presque tous les principes généraux que l’on a essayé de formuler, trouvent encore plus ou moins d'opposition.

Pour quiconque a suivi de près ces discussions, il devient évident que les arguments théoriques sont à peu près épuisés et que ce n'est que dans l'étude détaillée des faits que l’on

peut enercher les moyens de remonter aux lois. Or, parmi les travaux spéciaux il n’en est point peut-être de plus nécessaires, aujourd'hui, que ceux qui ont pour objet des faunes locales.

Les ouvrages généraux ont dû précéder les recherches spéciales, pour fixer les bases de la science et diriger les études subséquentes; mais ces grands travaux. réservés à quelques hommes placés dans des positions particulières, ne doivent pas être les seuls et, quelle que soit leur utilité, il est beaucoup de questions” qu'ils sont peu propres à résoudre. Ïls offrent en effet, par leur forme même. quelques chances d'erreurs que les monographies locales peuvent mieux éviter.

On en conviendra facilement si on réfléchit à la nature des faits qui sont nécessaires pour la discussion des lois générales. Il faut, pour arriver à ces lois, que l'on connaisse exactement la physionomie générale de chacune des faunes anciennes, la manière dont les espèces et les genres étaient groupés dans les diverses mers, le nombre proportionnel des êtres qui ont vécu dans les différentes périodes, le nombre relatif des espèces de chaque classe, etc. Quelques exemples feront comprendre pourquoi les ouvrages généraux ne peuvent pas toujours fournir les documents suffisants.

En supposant, par exemple, que l’on veuille connaître en détail les proportions numériques des êtres qui ont vécu dans les époques anciennes, pour les comparer entre elles et avec les faunes actuelles, et pour en tirer des résultats généraux sur le développement du règne animal, les recherches qui porteront sur de grandes étendues de pays trouveront des

; DES GRÉS VERTS. 3 obstacles dont il leur sera difficile de se débarrasser tout à fait. Chaque terrain en effet, caché dans la plus grande partie de son étendue, ne paraît en général à la surface que par lambeaux, et le plus souvent ses fossiles, sur des centaines de lieues carrées, ne seront connus que par l'exploitation d'un petit nombre de gisements. Les catalogues qui en résulteront seront donc incomplets et l'on ne pourra pas y donner plus de confiance que nous n’en acecorderions aux travaux d'un naturaliste qui aurait la prétention de nous faire connaître la population complète d’une de nos vastes mers, dont il n'aurait pu étudier qu'un petit nombre de points choisis au hasard sur ses côtes. La comparaison ne sera donc exacte, ni si on compare ces faunes anciennes avec celles du monde actuel, ni même si on compare les divers terrains entre eux, car dans tous les pays ils sont disposés d'une manière très-inégale quant à la manière dont ils sont accessibles aux études paléontologiques.

Les faunes locales évitent une grande partie de ces inconvénients car, se bornant à l'étude d’un gisement restreint, elles sont plus exactement comparables, soit avec une portion des mers actuelles de même étendue géographique, soit avec des gisements analogues d’autres terrains. M. Agassiz a déjà fait remarquer, avec grande raison, que, si l’on veut se faire une idée du nombre proportionnel des espèces qui vivaient à une époque donnée, il faut comparer un espace restreint des mers anciennes avec un espace de même dimension des mers actuelles, et non le catalogue complet des espèces connues d’un terrain avec le nombre des espèces modernes, car

il est évident que ce dernier aura toujours l'avantage. Les monopraphies locales fourniront seules des éléments certains pour ces recherches importantes.

Il est vrai que ces travaux n'auront toute leur application que lorsque la géographie zoologique, aujourd'hui si peu avancée, aura acquis un développement qui est devenu nécessaire dans l'état actuel de la science. Mais ils contribueront aussi à ses progrès. et auront probablement pour effet, d'en élargir les vues par les comparaisons qu'ils forceront à faire.

Les monographies locales sont appelées, sous un autre point de vue, à Jouer un rêle important. M. Edouard Forbes a, par des recherches de géographie zoologique très-remarquables, attiré l'attention sur la distribution des mollusques dans les mers actuelles, suivant la profondeur de Peau, la nature des côtes, la distance des continents, etc. Il est très-important, pour la paléontologie, que des études dirigées an même point de vue viennent compléter les travaux de cet habile z0ologiste. On arrivera, par ce moyen, à savoir jusqu’à quel point on peut trouver, dans des faits analogues, l'explication des différences qui existent entre les faunes; on apprendra ainsi à distinguer, parmi les différences des populations zoologiques, celles qui impliquent nécessairement un changement dans les mers, de celles qui ne tiennent qu'à des accidents locaux. El est probable que nos idées théoriques et nos connaissances en paléontologie seront plus ou moins modifiées par la connaissance complète de ces faits. Or, l'étude des faunes spéciales peut seule fournir le moyen d'y arriver, parce que seule elle

DES GRÈS VERTS. 5 s'appuie sur l'étude d'êtres qui ont incontestablement vécu ensemble et dans des circonstances tout à fait semblables.

Par tous ces motifs j'ai cru utile, dans l’état actuel de la science, de faire une de ces monographies locales en décrivant les mollusques qui ont vécu dans la mer où se sont déposés les grès verts de nos environs. Les nombreux fossiles de ces grès verts sont étudiés depuis assez longtemps et sont conservés dans assez de collections pour que je puisse espérer d’avoir connu la grande majorité des mollusques qui ont habité cette petite portion des mers crétacées. Quelques parties de ces localités sont déja célèbres par les recherches de M. Alex. Brongniart. et la plupart des espèces ont aussi été étudiées dans l'excellente Paléontologie française de M. d'Orbigny. On s’étonnera peut-être qu'après de pareils travaux, Jaie choisi ces gisements pour en faire une étude spéciale, mais on verra, par la suite de ce mémoire, qu’un grand nombre d’espèces nouvelles restaient encore à décrire, que plusieurs espèces déjà indiquées demandaient à être mieux connues, que de nombreuses variétés méritaient d’être observées et que, par conséquent, malgré les travaux importants que Je viens de citer, il y avait encore beaucoup à faire.

J'avais d’abord pensé à restreindre ma monographie aux grès verts de Savoie, mais, dans le courant de mon travail, j'ai vu que la perte du Rhône contenait si constamment presque tous les mêmes mollusques, qu'il y avait avantage à réunir l'étude de ces localités afin de trouver, dans des échantillons plus nombreux, des lumières plus certaines sur les limites des espèces. J'ai d’ailleurs, pour chaque espèce, donné avec soin

son gisement et l’on pourra, en conséquence, toujours sé parer s’il en est besoin la faune de la perte du Rhône de celle de Savoie. Je comprends donc dans mes recherches les fossiles trouvés à la perte du Rhône et dans ses environs, tels que Châtillon-de-Michaille, Lelex, ete. ; les fossiles du Saxonet au-dessus de Bonneville, ceux des escaliers de Sommier dans la vallée du Reposoir, ceux des rochers des Fiz au-dessus de St-Martin, et ceux des environs de Samoens et de Sixt. L'ensemble de ces localités comprend une ligne d'environ vingt lieues et, par conséquent, formait une portion de la mer crétacée suffisamment limitée, et comparable par ses dimensions à des golfes qui dans les mers actuelles seraient considérés, sous le point de vue de la géographie zoologique, comme formant des localités très-restreintes.

Dans tous ces gisements Je n'ai en général étudié que les fossiles de l'étage du grès vert, qui correspond au gault (terrain albien d'Orb.). Les fossiles de ce terrain sont tellement identiques dans toutes les localités indiquées ci-dessus, qu'on ne peut avoir aucun doute qu’ils aient été déposés par la même mer. Il est vrai qu’à la perte du Rhône le dépôt qui correspond au gault peut se subdiviser en diverses couches où les fossiles ne sont pas distribués exactement de la même manière; il est vrai aussi qu'en comparant entre elles les localités de Savoie (*),on trouve certaines espèces qui sout commu-

(1) Je dois toutefois excepter de cette identité quelques couches des Fiz et des montagnes de la vallée de Sixt, qui renferment un mélange remarquable d'espèces du gault avec d'autres qui ne se trouvent, en général, que dans l'étage des grès verts supérieurs ow craies chloritées (terrain twronien d'Orb.). ILétait impossible de séparer la. description des fossiles de ces couches de celle

nes dans quelques points, tandis qu’elles sont rares dans d’autres; mais on ne peut, je crois, attribuer ces faits qu'à des circonstances analogues à celles qui existent dans nos mers actuelles, où la répartition des espèces n’est pas identique par tout, et dans lesquelles une longue série d'années amène certains changements dans la population zoologique, comme la très-bien montré M. Forbes. Je donnerai d’ailleurs, à la fin de ce mémoire. un tableau complet indiquant les gisements de chaque espèce et Je discuterai alors l'importance qu'il faut donner à leur distribution.

Je terminerai cette monographie par quelques considérations générales sur l'ensemble de la faune dont J'aurai décrit les espèces. Je signalerai alors, par des comparaisons avec diverses faunes vivantes et fossiles, les résultats que l’on en peut déduire sur l'état des mers à cette époque, et surtout ceux qui intéressent la solution des questions paléontologiques aujourd'hui controversées.

Pour ne pas trop multiplier le nombre des planches, Je n'ai pas fait figurer les espèces qui étaient suflisamment connues. J'ai supposé que la Paléontologie française est entre les mains de tous ceux qui s'occupent de l'étude des fossiles et Je n'ai, en conséquence, fait dessiner que les mollusques pour lesquels les planches de cet ouvrage m'ont paru insuffisan-

de l'ensemble des mollusques de nos grès verts; mais j'ai toujours indiqué les gisements où l'on trouve chaque espèce, de manière à éviter toute erreur et à fournir, au contraire, aux géologues des données plus complètes pour la classification de nos terrains crétacés. J'aurai soin d’ailleurs, plus tard, d'en tenir compte dans les considérations générales que je présenterai sur le faune des

terrains albiens.

tes. Je ne me suis toutefois pas borné aux espèces nouvelles, et jy ai ajouté toutes les variétés importantes qui n'avaient pas été figurées. J'ai voulu que ce travail put être utile aux paléontologistes de nos environs et surtout aux jeunes gens qui commencent, à Genève, l'étude de cette science, et J'ai cru pour cela convenable que la description et la figure des variétés les plus importantes leur facilitassent le moyen de reconnaître les espèces.

Je dois dire un mot, en terminant, des matériaux que J'ai eus à ma disposition. Je me suis principalement servi de la collection du Musée Académique où J'ai déposé presque toutes les espèces décrites dans ce mémoire; la collection classique de M. De Luc n'a été aussi très-utile, principalement parce qu'elle renferme les échantillons origmaux décrits par M. Brongniart, ce qui m'a permis de rectifier quelques erreurs de Synonymie. J'ai étudié aussi, avec un grand intérêt, la belle collection de Céphalopodes de M. le docteur Mayor (*), les collections géologiques de M. le professeur Favre, de M. le docteur Roux. de M. Tollot, de M. Rochat, etc. Je les prie, de recevoir ici, l'expression de ma reconnaissance pour l'obligeance qu'ils ont mise à faciliter mes recherches.

(1) M. le docteur Mayor réunit depuis plusieurs années des matériaux importants pour une histoire générale des Ammonites. Je regrette, avec tous les amis de la Paléontologie, que ce trayail n’ait pas encore été publié.

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