TECUM
AUX deux extrémités de la façade, entre les pilastres, sous deux cartouches (^) soutenus par des anges, se lisent deux légendes tii^ées de saint Jérôme, tracées également sur des plaques de marbre, à droite :
Q\'OD NArVRA NON HABVIT. VSVS NFSCI VIT , IGNORAVIT RA no, NUNS NON CA- PIT HVMANA, PAVtr
cotLVM. sTvrtr terra, CREArVR.\ OM- Nï> ÏTUM COtLFSIb MIRXT\R, HOC TOrVM EST QVOD PER OXBRULEM MARK* OÎVlNirVx NVNCUTVR f S. R f CXRr^ PO
>vn. loii. i\ > H;tRÔ.
,** Sui cv"» cA't.^Mxhc* etiK'rl Au:r*î*M* ly^ Arf^ du cardinal de Soiinli*.
SilNT-BRUNO. 153
Et sur la partie opposée :
AVE MARIA GR- ATIA PLENA DoMINVS TECO., ETC. TALIBVS NA- MQZ DECEBAT VIRGINFM OPPIGNERARE MVNERI- BVS, VT ESSET GRATIA PLENA, QVE REDDIDIT COELIS GLORIAM, TER- RIS Devm PACEM QX RE- FVDIT, FIDEM GENTIBVS, FINEM VlTllS, VITOE OR- DINFM, MORIBVS DISCI- PLINAM F. S. R. T. GARD POSVIT. EX. S. HIERÔ. i6ai.
Au-dessus de ces deux inscriptions, sur des banderoles, se déployant au milieu de guirlandes de fruits suspendues aux chapiteaux des pilastres, se trouve inscrit le verset suivant :
QVit SVRSVM SVNT SAPITE (*).
Aux extrémités de la façade, sur des pyramides aujourd'hui tronquées, et surmontant deux niches (*), se développent de nouvelles banderoUes portant Tinscription précédente.
La seconde partie de la façade, en forme d'attique, offre aux regards une surface unie, coupée par de simples pilastres; et au centre, une niche décorée d'une statue colossale de la Sainte-Vierge tenant fEnfant-Jésus, travail médiocre, mais d'un grand aspect, exécuté en pierre de Taillebourg (^).
(*) Epist. B. PauU, Apostoli, ad colossentes, cap. UI, v. 2.
O Primitivement, ces niches étaient décorées de statues ; il n'en reste plus qu'un fragment dans la niche du côté nord.
(') En 1793, les têtes de ce groupe avaient été brisées ; elles furent refaites ''n terre cuite vers 1805. De nos jours, les armes du cardinal de Sourdis vicn-
Enfin, la façade du monument se termine par un fronton circulaire dont les angles sont flanqués d'acrotères avec des vases pour amortissements. Le centre de ce fronton est occupé par un large cartouche très-mutilé où étaient anciennement reproduites les armes du bienfaiteur de Téglise des Chartreux. La hauteur totale de Féglise est de 24 mètres.
Les deux croix en fer placées sur le faîte de Téglise, Tune à la façade et l'autre sur le clocher, prouvent e comment auy> trefois on savait orner avec goût les moindres accessoires; ï) aujourd'hui, au lieu de ces croix légères qui se dessinent à » jour sur le ciel, dont les desseins variés font presque des » objets d'art, les chaudronniers de village placent surtout » des croix en fonte dont les dessins sont aussi lourds que » vulgaires (^). i»
Les murs latéraux de l'édifice ne présentent pas de détails, à part les armes du cardinal et son chiffre couronné, sculptés sur la face des contre-forts.
L'abside se termine polygonalement.
Avant de décrire l'intérieur de cette église, signalons le bas- relief placé sur la grande porte du cimetière longeant le chemin d'Ares, ayant pour sujet la Salutation angélique.
Ce bas-relief, de la fin du xvii* siècle, malheureusement mutilé, est exécuté d'une manière habile; les figures ne sont pas, il est vrai, d'un grand caractère, mais elles sont gracieusement modelées, surtout les petites têtes d'anges qui apparaissent au-dessus de la Vierge.
lient d'être rétablies, et la tète de l'Ënraiit-Jésus a été refaite une deuxième fois, mais en pierre. Ces travaux s'exécutent sous la direction de M. Duburcb, sculpteur de Bordeaux.
(*) Principes et Archéologie prnliqne, par Raymond. Bordeaux, 1852, p. 86. Paris, D<»rarli«». ru*» du HimiIov, "
SAIM-EBUNO. lYô
Au résume, ce bas-relief devrait être soigneusement conservé et mis à Tabri des injures du temps et des ébats d'une jeunesse iconoclaste.
Il est aussi, attenant au presbytère, une ancienne porte des Cloîtres (*), bien digne également d'une surveillance incessante. Cette porte, d'une architecture beaucoup plus intéressante que la façade de Téglise, est remarquable par lelégance de ses formes et surtout par Textrême finesse de ses moulures et de ses ornements. C'est un gracieux reflet de Fart architectural de la Renaissance, dont on ne retrouve nulle autre trace dans les bâtiments et dépendances de l'ancienne Chartreuse.
REVUE INTERIEURE
L'église de Saint-Bruno ne présente qu'une seule nef, voûtée en berceau, de 46 mètres de longueur, i0"30 de largeur et IS^^O de hauteur; mais, grâce à des décorations à fresques, à des revêtements de boiseries sculptées et à un autel dune riche composition, l'effet général de cet intérieur rappelle encore, comme il a été déjà dit, l'ornementation des églises d'Italie.
Les peintures à fresques décorant les murs et la voûte de cette église sont de Berinzago (Juan-Antonio), peintre italien, professeur de géométrie et de perspective à l'ancienne Académie de peinture de Bordeaux jusqu'à sa suppression, et mort <lans cette ville vers 1801.
Berinzago, s'inspirant du style architectural de cette église, a reproduit sur la voûte et sur les murs latéraux, qui présentaient simplement des faces unies, des pénétrations et
(*) Il existe un dessin d'une partie de pop rlottros, par M. J.-P. Alatix. ^usrç d'Aquitaine, t. UI, p. 176.)
des galeries perpendiculaires à Taxe de la nef. Ces constructions fictives sont ornées de colonnades corinthiennes, de pilastres de même ordre supportant de riches entablements, qui donnent à l'intérieur de cet édifice un aspect plus monumental qu'il ne Test en réalité. Les personnes peu habituées aux effets magiques de la perspective ne peuvent se figurer combien ces peintures grandissent cette chapelle.
En 1836, M. Beaugeard, peintre décorateur de Bordeaux, fut chargé de raviver le ton enfumé de ces peintures. Ce travail fut fait avec soin; il n'y eut de partie repeinte que le fond, au dessus de Tautel, où l'humidité avait complètement effacé la première décoration.
Les Archives de la Mairie possèdent deux dessins réunis sur une môme feuille, qui doivent être regardés comme les premières. pensées des fresques exécutées à Saint-Bruno. En marge de ces dessins sont les lignes suivantes : Schizo o sy dissegno délia decorazione projeltata per la chieza dclla certosa di Bordeaux, preseninio à DomJoannem^procuralorè délia medesima certosa ed alla communilà intiei^o per il loro humilissimo ed obligatissimo servitorc.
G. -A. Bebinzago, pittobe.
Sur le deuxième dessin se trouve cette autre légende : Projetto per il fondo dclla delta chieza soppra il tambturo délia porta principale.
Dans la composition représentant la décoration projetée pour les murs latéraux, sur le fronton central, se touve la signature de l'artiste en ces termes : Berinzagus, Johannes Antonius, delineabat md,cclxvii. Cette même inscription se retrouve à Saint-Bruno, au-dessus du tambour de la porte d'entrée; mais avec cette différence de date : MD,ccLXxn. Ce qui établit qu'entre le tracé dos projets et l'exécution com-
SAI.^T BBUKO. 157
plète des pointures, il s'écoula l'espace de cinq années (*).
Le séjour prolongé du peintre Berinzago dans iiotre ville, où il mourut et misérablement à l'hospice ; les ouvrages importants et nombreux qu'il exécuta (*); la place de professeur qu'il exerça longtemps à l'ancienne Académie de peinture, sont des titres plus que suffisants pour considérer ce peintre italien comme appartenant à l'histoire des arts de la province de Guienne. Le peintre Gonzalès, mort à Bordeaux vers 1805, était élève de Berinzago; il aida son maître dans l'exécution de ses principaux ouvrages. N'est-il pas de toute justice de rappeler son nom en parlant des peintures de l'église Saint- Bruno?
Les parties inférieures des murs de la nef sont décorées de magnifiques boiseries. (Voir au mobilier de cette église), et le pavage de l'église est en carreaux de marbre. Au milieu de ce carrelage apparaissent deux larges pierres recouvrant des caveaux; dans le premier, placé dans le sanctuaire, se trouvent les restes du cardinal de Sourdis et des membres de sa famille. On descend dans ce caveau par un très-bel escalier. Sur le mur, au fond du caveau, sous l'autel, sont tracés ces mois : Hic jacetU ossa Cardinalis de Sourdis. C'est la i>eule épitaphe, quoiqu'il y ait eu plusieurs corps inhumés dans ce caveau ; c'est là que sont les ossements de son neveu et de sa nièce , dont le monument funéraire est placé dans une petite chapelle attenante au sanctuaire.
En 1793, les cercueils furent brisés, et les ossements profanés gisent maintenant confondus.
Conformément au testament du cardinal de Sourdis, son cœur fut déposé à la cathédrale, à l'entrée du sanctuaire.
{}) M. Jouannet indique, par erreur, l'année 1742 cuinine date des peintures de Saint-Bruno. {Musée d'Aquitaine, 3* vol., p. 180.)
[*) Entre autres, plusieurs décorations au Grand-Théâtre et des peintures de la chapelle et du ^rand escalier de la Bourse.
IDK ÉULtSE
Le second caveau, beaucoup plus petit, était le eaveau des Chartreux; il n'a pas été profané pendant la révolution. On le visita en 1850 : les Chartreux furent trouvés rangés en chœur et dans l'attitude du recueillement; au contact île l'air, ces blancs fanU^nies semblèrent s'afîaisser, et de cette visiun i|ui avait profondément ému les assistants, il ne resta plus qu'une poussière blanche et des ossements cpars {').
STATUES, TAHLEAUX.
La belle décoration du grand autel et rornementation du chœur présentent un aspect lourd et «juelque peu confus; mais celle première et fàcheust^ impression s'évanouit à l'analy.<e tles divcrst'S parties de ce riche sanctuaire, oij se trouvent dos iruvres de sculpture d'un vrai mérite, notammont les iloux flatucs coin[Misant la Salutation angôlique, placi'fs aux côtés de l'autel, à droite la Sainte-Viei^, à gau- .■hi' rareliant;e Gabriel.
Ces deux statues sont tW-iiuonuiient attribuées au cavalier Bi'rnin {-). mais alors dp sa tnulo jeunesse, car elles ne invsentenl pas les earaelères si ilislinctifs de cet artiste «■élèbre.
Le IVrnin est le chef de celte éiole du xvii' siècle qui dél.iissa les Ix'lles tradilions italtenms des siècles pri-ei-dents, et l'iMiliiisit di-s univri'S pleines d'exagération et d'alTétcrie. Et (('ixiiil^mt, W il<-u\ statui-s de la Sidulation angélique sont
SAÏM-BRLXO. 159
empreintes d'un caractère noble et distingué qui rappelle les vieux maîtres. Il y a notamment dans la tcte de la Vierge une réminiscence bien marquée du type de la Vierge aux Rochers de Léonard de Vinci (^).
L'élégance et la distinction des profils, la grâce des physionomieSy la simplicité des mouvements, la fmesse des extrémités et les beaux partis des draperies, ne sont pas les qualités ordinaires et caractéristiques du Bernin.
Sur le socle de la statue de Tange ont été sculptées les armes du cardinal de Sourdis. Il ne peut donc y avoir d'incertitude sur le donateur de ces statues. Elles ont subi quelques dégradations en 1793; plusieurs doigts et le lis que tenait Tarchange ont été brisés.
Les autres statues qui décorent le sanctuaire, malgré la supériorité des précédentes, méritent d'être examinées. Plusieurs artistes contribuèrent à leur exécution, car il est évident qu'elles n'émanent pas toutes du même ciseau; elles peuvent être divisées en trois catégories comme faire et comme valeur artistique : Dans la première doivent être placés les anges de l'autel, des rétables et ceux qui supportent les reliquaires, puis les médaillons du Christ et de la Vierge. Dans la deuxième, les statues en marbre de saint Bruno et du bienheureux Lincoln; et dans la troisième, les statues en pierre de saint Jean-Baptiste et de saint Paul .
Toutes ces sculptures sont disposées autour du sanctuaire, lequel est revêtu de placages de marbre rare et de pilastres soutenant un riche entablement de style corinthien, surmonté lui-même d'un attique à balustres.
Il est essentiel de faire remarquer, comme l'indique la date de 1672, répétée plusieurs fois dans ce sanctuaire, que l'ensemble de cette décoration ne fut terminé que sous Tépiscopat
(^) Ce tableau fait partie du Musée impérial du Louvre. (Voir le Catahujue. Paris, Vinchon, 1855, p. S76.)
1(jO église
de M»' de Béthune ; il est présumable, comme Fa fort bien fait observer M. de Lamothe, que le marquis de Sourdis, gouverneur de la Province, ait suivi les exemples de ses illustres ancêtres en contribuant à l'embellissement de l'église des Chartreux; mais il faut penser aussi que la communauté était alors assez riche pour procéder, lentement il est vrai, à Tameublement somptueux de la chapelle.
Le maître-autel est divisé en deux parties : Premièrement quatre colonnes corinthiennes s'élèvent au-dessus du tombeau et supportent un fronton circulaire; au milieu du rétable est un tableau de Philippe de Champaigne, et au-dessus du cadre deux anges tiennent une couronne.
A la partie supérieure, même nombre de colonnes que précédemment, mais de style composite; au centre, un tableau figurant une gloire; au-dessus, en sculpture, le Père Éternel, et sur le fronton qui couronne le tout, deux anges soutiennent une croix.
Tombeau du marquis «le Sourdis.
Dans une petite chapelle, à droite du sanctuaire, est un tombeau en pierre de Taillebourg, élevé, en l'an 1691, par ordre du marquis de Sourdis (*), à Charlotte d'Avaray, son épouse (*). D'après l'épitaphe gravée sur ce monument, le marquis de Sourdis exprime le désir d'être enseveli dans ce même tombeau, ainsi composé : Piédestal flanqué de deux pleureuses, sous forme de cariatides; au-dessus du piédestal,
{^) Messiic François d'Escoubleau, marquis de Sourdis, seigneur de Gaujac et d'Eslillac, lieutenant-général des armées du roi, commandant en chef de la province de Guienne, etc., mort à Gaujac, en Guienne, le 21 septembre 1707.
(') Marie-Charlotte Béziade d'Avaray, morte à Bordeaux en 1691, fille de Théophile de* Bôziadc, grand bailli d'Orléans.
{Histoire ycnéalogiquc du P. Anselme).
SAIKT-BRCISO. ICI
le Temps, sous la figure d'un vieillard ailé, tête chauve, le pied gauche portant sur un sablier, le corps presque entièrement nu , armé d'une faux et déployant un ample linceul ; aux deux angles du tombeau, à Taplomb des cariatides, se trouvent deux bustes : à droite, Charlotte d'Avaray; à gauche, le marquis de Sourdis ; ces bustes se détachent sur des faisceaux d'armes et de drapeaux (^).
La statue du Temps manque de vérité dans le mouvement, mais elle est remarquable comme étude de modelé. Une très-grande distinction caractérise les deux bustes ; celui de Charlotte d'Avaray est d'un très -bel aspect et d'une belle facture. Les accessoires sont d'une exécution plus négligée et d'un système plus heurté.
Buste en marbre du cardinal de Sourdis.
François d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux en 1591, mort le 8 janvier 46?8.
Ce buste et les deux suivants se voient dans un vestibule au nord de la porte principale.
Le buste du cardinal de Sourdis, placé primitivement, dit M. Bemadau, dans la pharmacie de l'hôpital Saint-Charles, dépendant du monast^e des Chartreux, fut renversé en 1793 et jeté dans un puits voisin, d'où il a été retiré plus tard et déposé au Musée de la ville. Enfin, le 9 mai 1826, l'administration restitua ce buste à l'église Saint-Bruno.
(^) C« tombeau a été dessiné par M. J. Philippe. {Bapport de la Commission des Monuments historiques, 1854. p. 48.)
Buslea des cardinaux de Gheverus et Ferdinsuid Donnet.
Ces deux bustes, en plâtre, placés aux côtés du précédent, ont été modelés, le premier par M. Maggesi, et le second par M. Belloc, né à Nantes, résidant à Bordeaux.
Il serait à désirer que ces bustes fussent dans un lieu plus convenable, surtout mieux exposés, à portée de la vue.
Tableau représentant saint Bruno.
Le saint est agenouillé, la main gauche sur la poitrine, le bras droit élevé et les yeux fixés au ciel. Le mouvement du corps et la main qui étreint fortement le cœur, concourent à rendre avec plus d'énergie le sentiment religieux de la figure de saint Bruno, qui, pâle et affaibli par la pénitence, semble réunir tout ce qui lui reste de vie pour exprimer les élans d'une ardente foi. (ff 2", L' 1*50, cintré dans le haut du tableau ; figure de grandeur naturelle, T.)
Ce beau tableau, Tun des plus précieux des églises de Bordeaux, se trouve à moitié caché par un tabernacle, des bouquets artificiels et des cierges qui compromettent tous les jours son existence et nuisent à son effet. Au siècle dernier cette toile était plus heureusement placée : elle était enca^ trée, ainsi que le saint Jérôme alors placé vis-à-vis, dans les boiseries qui décorent les murs de Tancien chœur des Chartreux. Les religieux assis dans leurs stalles avaient constamment sous les yeux Vimage si bien inspirée de leur saint patron; ils avaient trop de goût pour la cacher à moitié ou Tentourer d'objets mobiliers qui les eussent distraits de la contemplation de cette remarquable peinture.
Il n'y a point d'hésitation, de la part de tous les artistes ou
SlINT-BBUKO. 163
amateurs qui visitent cette église, à Tégard du mérite de Tœuvre qui vient d'être décrite et pour Tattribuer à un grand maitre; mais relativement à Tattribution, il y a divergence d'opinions. Voici les divers sentiments exprimés :
Chaque fois qu'il est question d'une œuvre de peinture représentant un saint Bruno, le nom de Le Sueur est prononcé tout naturellement, tant il est vrai que depuis plus de deux siècles, que l'histoire de ce saint fondateur a été peinte par cet artiste, le nom de ce grand saint et de ce grand peintre sont inséparables : heureuse alliance du génie et de la vertu ! Aussi estrce certainement Talliance de ces deux noms qui explique l'attribution de ce tableau à Eustache Le Sueur (^).
Toute respectable que soit cette opinion, elle ne soutient pas un sérieux examen. La peinture de Le Sueur est d'une couleur harmonieuse et douce, d'une exécution moelleuse et délicate; le dessin de ses figures, quoique d'un caractère très -personnel, est empreint d'un parfum raphaëlique. Le tableau de saint Bruno présente un tout autre ordre de qualités distinctives : couleur puissante, peinture énergique dans son aspect comme dans son exécution.
M. de Lamothe, en citant ce tableau dans sa notice descriptive de la Chartreuse de Bordeaux (*), s'exprime en ces termes : « L'autel de droite est orné d'un magnifique tableau » représentant saint Bruno en contemplation ; l'expression
> répandue sur la figure du personnage, une certaine sèche- » resse pour ne pas dire dureté, qui sent le travail à la fres- » que, l'ont fait attribuer au Dominiquin, et c'est bien là, en
> effet, sa manière si ce n'est sa propre touche. . . 3> Cette attri-
[}) Dans un petit trayail du siècle dernier, intitulé : Description historique de Bordeaux, p. 67 (Pallandre, 1785), les tableaux de la chapelle des Chartreux sont ainsi signalés : « Dans le chœur des Frères, on voit deux tableaux :
> l'un représente saint Bruno, et l'autre saint Jérôme; tous deux peints par
> Le Sueur. >
(*) Compte Rendu de la Commission des Monuments historiques, 1853, p. 18.
1G4 Kf.LISE
bution, dans son ensemble, a plus de vérité que la première; elle classe ce tableau dans Fécole Italienne, et ce point est le plus sûrement acquis ; mais considérer cette œuvre comme émanant du pinceau du Dominiquin, retrouver dans ce tableau la manière de ce peintre, sa propre touche, est une opinion contestable. La Communion de saint Jérôme, au Vatican ; les six tableaux d'histoire du Dominiquin que possède le Louvre, n'ont pas de rapports intimes, comme facture, avec celui de saint Bruno, M. de Lamothe appuie son jugement sur la similitude qu'il croit reconnaître entre le faire du Dominiquin et le travail à la fresque. Premièrement, ce tableau ne mérite pas les reproches de certaine sécheresse (^) ; il est grassement peint, large de lumière et d'un effet saisissant. Puis, les fresques des maîtres ne présentent pas de dureté. Ce procédé de peinture ne s'oppose nullement aux effets doux et de clair-obscur; la Madone del Saccoy à Florence, la Cène, du couvent de Saint-Salvit, d'André del Sarto, égalent en fraîcheur, en moelleux, les plus belles peintures à l'huile de ce peintre; les Sianze, de Raphaël, la Galathée, du palais Farnèse, n'ont rien de sec ni de heurté. Michel-Ange seul, par l'énergie de son dessin, la ferme indication de ses contours, donnerait quelque raison à l'observation de M. de Lamothe ; mais ces faits ne tiennent pas au procédé : c'était dans la manière de ce grand artiste; pour s'en ccmvaincre, il suffit d'examiner ses rares peintures de chevalet, notamment le tableau de la Vierge, saint Joseph et V Enfant-Jésus, de de la tribune des Uffizy (*).
(>) Lorsque nous décrivîmes ce tableau, il n*avait point alors subi de nétoyage, de restauration ; il était encore joui crasse, comme disent les marchands et les eiperts; mais il était empreint d'une suave harmonie» due aux demi -teintes légères et aux glacis dont l'artiste avait caressé son œuvre. Aiûourd'hui, ce tableau n'oflre plus son charme primitif, par suite d*un malheureux lavage exécuté par des moyens trop énergiques.
(') Salon d'honneur du Musée de Florence.
SIKIT-BECNO. 165
Toutes ces observations ne fixent pas sur Tauteur présumé du tableau de saint Bruno; et s'il est facile de contester plus ou moins heureusement une attribution, à moins de titres bien évidents, il est de la plus grande difficulté d'effacer un nom supposé pour y substituer le véritable. Chaque amateur a toujours en présence d'un tableau un sentiment intime qui lui fait attribuer à tel ou tel maître l'œuvre présente ; néanmoins, dans une description d'objets d'art, ces sentimoots ne doivent pas être exprimés comme des faits certains; car n'est- il pas plus convenable de dire avec M. de Laboide : € Avouer franchement que l'on ignore, nous a toujours paru » plus sage que de propager une erreur. »
Après tout, le mérite d'un beau tableau est- il augmenté parce qu'il porte une signature illustre? Aux yeux des brocanteurs, oui; mais aux yeux des vrais artistes et des amateurs éclairés ?
Tableau représentant saint Jérôme.
Saint Jérôme assis est enveloppé d'une draperie rouge, im chapeau de cardinal est déposé près de lui ; il tient le feuillet d'un livre et se retourne à la voix de l'ange 'sonnant de la trompette; à ses pieds, dans l'angle droit, un lion couché le regarde fixement; à gauche, sur le sol, un livre ouvert. (H' 2-, L' 4"50, cintré dans le haut du tableau. T.)
Bon tableau de l'école Italienne, mais comme sentiment inférieur au précédent.
Psff son testament, Blaize de Gascq donna aux Chartreux de Bordeaux tous ses biens meubles et immeubles. Le cardinal de Sourdis, dont les sacrifices furent si grands pour la nouvelle Chartreuse, possédait une fort belle collection d'œuvres d'art; le Cruci/iemenl, par Franck, qui décora longtemps
IGG ÉGLISE
VégMse Saint-Bruno, était un don du cardinal, fies faits ne sont- ils pas suffisants pour considérer comme donateur de ces deux beaux tableaux le fondateur ou le bienfaiteur de la Chartreuse?
L'image de saint Jérôme se trouve fréquemment dans les édifices chrétiens; ce père de TÉglise, ce saint vieillard d'une physionomie si caractérisée, a souvent inspiré les plus célèbres artistes. Bordeaux possède plusieurs toiles représentant saint Jérôme , notamment à Saint-Paul et à Saint-Nicolas, et toutes ont une valeur réelle. Une autre ancienne toile, figurant saint Jérôme, se trouve également à Saint-Bruno (^).
Saint Jérôme est toujours peint entouré des attributs du cardinalat et en compagnie d'un lion couché paisiblement à ses pieds. Michel-Ange, Titien, Paul Véronèse et d'autres grands maîtres Tont ainsi représenté dans leurs tableaux.
Voici, d'après des historiens ecclésiastiques, la signification de ces attributs :
a: Saint Jérôme, dit M. l'abbé Pascal, a été quelquefois représenté en costume de cardinal, de Tordre des prêtres. Cest un moine du vu*" ou viii* siècle, nommé Sébastien, qui, de sa propre autorité, a décoré de cette dignité notre saint docteur (^). »
Jacq. de Voragineest plus précis : «Lorsqu'il eut vingt-neuf ans, il fut ordonné cardinal et prêtre en l'église de Rome (^). »
En acceptant que saint Jérôme ait été élevé à la dignité de cardinal, il y a néanmoins grande licence de revêtir le saint docteur, qui vivait au rv* siècle, du costume qu'avaient les cardinaux pendant le moyen âge et à la Renaissance.
«: Les volumes jetés aux pieds de saint Jérôme indiquent
0) Don de M. Gorin, qui l'attribue à l'école espagnole. (') Institutions de l'Art chrétien, t. II, p. 99.
( ♦) U Légende dorée, par J. de Vorapinc. Trad. par M. 0. B., 1854, S** «rrir. p. 157.
SAINT-fiBUNO. 167
qu'il traduisit du grec et de Thébreu en latin les livres saints et qu'il est Fauteur d'un grand nombre de commentaires sur plusieurs de ces livres. La tète de mort est l'image de la rude pénitence dans laquelle il vivait sans cesse, et la trompette rappelle le jugement dernier, dont la pensée le remplissait de terreur (*). »
Le lion de saint Jérôme s'expliquerait par celui de saint Marc. € Comme l'Évangéliste a un lion à ses pieds parce qu'il commence son Évangile par la prédication de saint Jean- Baptiste, qui était comme le rugissement du lion dans le désert, ainsi on aurait tiré cet emblème de saint Jérôme des cris de pieuse tristesse qu'il poussait dans la solitude (^)... » Enfin, la refHrésentation de saint Jérôme avec un lion est expliquée dans la Légende dorée par un fait merveilleux (^).
Tableaux représentant les principaux traits de La vie de
saint Bruno.
coras t^ànÈ» BOfTAcai lb fvin», ré a VAtis bu 1917, mort bai» la iièiii tiuji
ut M ATma. 16M (4).
■• m^bÊl mwman ai «m — iygw— ■ t mjrmmt êm partir potir «fwaoMe, dU«rlk««flrt !•■•
IMM M«M MX pMTTM. (H' 1*90, L' fM. T.)
€ L'action se passe sur une place publique. Des vieillards, des indigents, de pauvres femmes tenant de jeunes enfants se pressent en foule au pied d'un perron sur lequel apparais-
(1) JnstUutiùM de VArt chrétien, t. II, p. 99.
(*) Bulletin du Comité des arts et monuments. Notice iconographique de saint Jérôme, par l'abbé Baraud, de Beauvais, 1851, p. 91.
(') La Légende dorée, 2« série, p. 159.
(*) Félibien, p. 471. — Taillasson, Observations sur quelques grands pein- Ires. Paris, Duminil Lesueur, 1807, p. 72. — Miel, Examen du ctoUre des Chartreux, Paris, J. Smith, grand tn-f», 18S2. — Gence, Biographie universelle. (Michaud.) — Ch. Blanc, Mémoires inédits sur les artistes français, 1. 1, p. 147. — Villot, Cat. du Musée du Louvre, École française, 1858, p. 342. — Vitet, Études sur ïes Beaua>-Arts. Paris, Charpentier, 1846, t. I, p. 99.
sent saint Bruno et ses compagnons distribuant d'abondantes aumônes. >
%• Siiiat Braao rwfoil wi bref eu pm^m tlrhaki U, —m 4belplc.
« Ce pontife l'invite à venir le trouver à Rome pour l'aider de ses conseils. Le messager du pape attend la réponse; saint Bruno lit le message, sa figure est empreinte d'une résignation mêlée de tristesse; les religieux qui l'accompagnent témoignent de vives inquiétudes sur les motifs de ce message. »
s* Ssiat Bniao émmm Um àémmrlm àm U GaUWr*.
« Retiré dans cette solitude pour y fonder une nouvelle Chartreuse, saint Bruno prie Dieu d'être favorable à cet établissement. Ses religieux commencent à défricher la terre. >
4" Mori êm Muat Bniao ( • ac«ab*« I !•! |.
d Le saint, après avoir fait une confession de sa vie aux Chartreux assemblés, meurt au milieu d'eux en joignant les mains. Il est dans sa cellule, couché sur un lit tel que le prescrivait l'institution de l'Ordre. ^
L'histoire de saint Bruno, destinée à la décoration du petit cloître du couvent des Chartreux, rue d'Enfer, à Paris, fut peinte en vingt-deux tableaux. Le Sueur regardait ces toiles comme des esquisses; elles furent exécutées en moins de trois ans. Après la destruction du monastère, ces peintures passèrent dans le palais du Luxembourg; elles sont aujourd'hui au Louvre (*). Peintes primitivement sur bois, elles ont été fixées depuis sur toile, et malheureusement restaurées.
La vie de saint Bruno a été copiée plusieurs fois pour diverses maisons de l'Ordre. Quelles peintures pouvaient
(*) Le Musée du Louvre, en outre des tableaux originaux, possède tous les dessins de Le Sueur, premières pensées du remarquable travail de ce grand peintre.
SAl^T-B^lI^o. IGO
mieux décorer le cloître des Chartreux que cette histoire touchante de leur saint fondateur !
L'église de la Chartreuse de Bordeaux ne possède de nos jours que quatre tableaux, des vingt- deux qui composent Tœuvre complète. Dans les dépendances de Téglise Saint- Louis, aux Chartrons, se trouvent six autres sujets de la vie de saint Bruno, provenant du cloître de la Chartreuse de Bordeaux; mais que sont devenues les douze toiles qui manquent?
Tableau reprùs-entant saint SùbaRiien percé de flOchos.
Saint Sébastien, presque entièrement nu, les reins enveloppés d'une draperie, les mains levées et attachées à un arbre, la tète inclinée sur Tépaule droite, figure à mi-corps de grandeur naturelle. Toute la poitrine est en pleine lumière, la tête seule est entièrement dans Tombre.
Cette peinture, bien conservée, d'une belle exécution et d'une grande largeur d'effet, rappelle la première manière du Guide. (H' i»30, L' 0«90, T.)
Tableau reiircsentant l' Assomption de la Vierj^e.
Tableau peint par Philippe de Champaigne, né en 4602, à Bruxelles; mort à Paris en 1674 (*).
La Vierge, les regards vers les cieux, les mains croisées sur sa poitrine, s'élève radieusement sur des nuages. Autour de la Vierge apparaissent des anges tenant des palmes, des lis et des couronnes de roses. La tête de la Vierge et celles de
0) Félibien, t. H, p. 570.
plusieurs anges ont une expression pleine de charme. Sur Textrémité d'une draperie, dans Tangle inférieur, à droite, est la signature du peintre ainsi conçue : An d673, Philippe de Champaigne, faciebat. (H' 2"80, L' 1"75, T.)
Ce beau tableau décore le maître-autel ; il est d'une douce harmonie et peint dans une gamme un peu légère; qualités heureuses pour le sujet. Malheureusement, la lourdeur, la multiplicité des décorations qui entourent cette toile, nuisent à son effet.
Philippe de Champaigne mourut le 12 août 1674. Le tableau qui vient d'être décrit serait alors l'un des derniers ouvrages de l'artiste, qui n'avait pas moins de soixante-onze ans lorsqu'il l'exécuta.
Le Musée du Louvre possède vingt-un tableaux de ce grand maître, entre autres son chef-d'œuvre, qui a pour sujet les portraits de la mère Catherine-Agnès Âmauld et de sœur Catherine de Sainte-Suzanne, fille de Philippe de Champaigne.
Le Musée de Bordeaux ne possède qu'un tableau de ce peintre, don du gouvernement en 180S (*).
Portrait du Cardinal do Sourdis.
Ce portrait, en pied, recommandable surtout par les souvenirs qu'il rappelle, représente le cardinal examinant le plan de la Chartreuse. Dans le fond du tableau apparaissent trois religieux de l'ordre de Saint-Bruno. (If 1"40, L' l'^lO, figure 1/3 de nature, T.)
Ce tableau, qui date vraisemblablement du xvii* siècle, décorait autrefois le palais archiépiscopal, puis le séminaire.
(') Cntal. du Musée de Bordeaux, 1855, p. 87.
SAINT-BRDNO. 171
Vers 1857^ il fut offert à la paroisse Saint-Bruno par Son Éminence le cardinal Donnet.
L'assemblée des généraux de l'ordre des Chartreux.
(GnTure : H' I-IO, L' 1"W).
Cette gravure, de Michel Natalis et de Gérard Audran, reproduit une des plus importantes compositions du peintre Flemael, né à Liège en 1614, et mort dans la même ville en 1675 C).
Flemael est un des peintres les plus remarquables de la Belgique, très-peu connu en France. Descamps, dans sa Vie des peintres Flamands, Allemands et Hollandais, parle des succès qu'obtint ce peintre à Rome, à Florence, puis à Paris où le /chancelier Séguier voulut le retenir. De retour dans sa patrie, Flemael exécuta d'importants ouvrages pour les couvents et les palais des princes et des rois. Non-seulement il fut peintre, mais architecte habile. Les églises des Dominicains et des Chartreux de Liège furent élevées sur ses dessins.
La gravure de Michel Natalis et d'Audran se recommande par sa valeur artistique, mais aussi comme document de rhistoire des Chartreux. Plus de cinquante personnages figurent dans cette composition, et bon nombre doivent être des portraits. Une légende placée au bas de cette gravure donne les noms des Chartreux représentés.
En 1855, cette gravure était dans la sacristie au-dessus d'une armoire; elle se trouve actuellement dans le presbytère, qui possède également un beau portrait de Benoit XIY et une réduction de la Cène d'après Léonard de Vinci, en tapisserie des Gobelins.
(*) Descamps, 2« vol., p. 227. — Alexandre, Abrégé de la ne des peintres; Bruxelles, 1806, p. 102.
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