CHAPELLE DU LYCÉE
ANCIRNIIB iOLUk» DU COUVBHT DB» F EU I LL ANTt.
a: Les Feuillans furent appelés à Bordeaux en Tannée 1589, en vertu d'une lettre de cachet, en date de 1588, de Henri III, adressée à Monseigneur TÂrchevéque de Bordeaux, au Parlement et au corps de ville, en conséquence de laquelle lettre les Feuillans s'établirent à Bordeaux en Tannée 1589. Du depuis. Monseigneur de Sansac, archevêque de Bo^ deaux, les établit en la commanderie de Saint -Antoine, le 24 juillet de Tannée 1591, par union de ladite commanderie auxdits Feuillans, confirmé par une bulle du pape Clément VIII, du premier juin 1594 (*). »
Les dispositions de ce monastère , telles qu'elles existaien à la fin du xviir siècle, nous sont révélées par une vue cavalière du Couvent des Feuillans de Bordeaux en i707, conservée à la Bibliothèque impériale, section des Estampes.
Le monastère occupait une contenance d'un hectare environ. Toutes ses dépendances, comprises entre les rues Montaigne et Saint-Antoine (^), et qui font actuellement partie du Lycée, étaient ainsi disposées : au midi de Téglise, un jardin clôturé de murs; au nord, se développaient les cloîtres,
(^) Déclaration que donnent à nos seigneurs de l'assemblée générale du clergé de France, qui sera tenue Tannée 1790 , le prieur Dom Gabriel de SaintrPaul et les religieux Feuillants du monastère Saint-Antoine de Bordeaux. (Archives départementales. — Communautés religieuses : FeuillanlsJ
(*) La fondation du Lycée de Bordeaux date du 34 vendémiaire an XI (1 6 octobre 1802) ; il fut établi dans les dépendances d deux anciens couvents : celui des Feuillants et celui de la Visitation, qui étaient séparés par la rue Saint-Antoine. Un décret impérial du 15 avril 1863 déclare d'utilité publique l'agrandissement du Lycée et motive la suppression de la rue Saint-Antoine.
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le réfectoire et les chambres des religieux ; à la suite, venaient rhabitation particulière et le jardin du prieur. L'église, Tabside tournée à Touest, n'avait pas alors de clocher (^) ; les cloches étaient placées sous un auvent, sur le flanc nord de ' la nef, entre les contre-forts de la première travée.
Dans Tensemble de Tédifice se retrouve Tossature gothique; mais les profils, les détails d'ornementation, accusent Fexpi* ration du style de la renaissance italienne et les premiers caractères de Tarchitecture française sous Louis XIH. On distingue encore, sur la façade de l'église, les traces d'anciennes ouvertures ogivales qui indiquent les restes de l'église des Ântonins, élevée, d'après Bernadau, en 1352.
Dans une déclaration des biens mobiliers et immobiliers appartenant aux RR. PP. Feuillants, nous trouvons quelques renseignements sûr la décoration de l'ancienne église : € L'élise a huit chapelles, toutes décemment ornées; elle est décorée de sept tableaux, non compris o^ux enchâssés dans les boiseries du grand autel et des chapelles. Le chœur est à deux rangs de stalles doubles, orné d'un grand tableau et de boiseries bien travaillées. :»
Ces renseignements sont par trop sommaires pour nous fixer sur l'intérêt ou le mérite des œuvres d'art qui décoraient l'église des Feuillants; nous ne les citons que pour mémoire. Mais si la plupart de ces objets mobiliers ont disparu, la chapelle conserve encore l'aspect général de son ancienne décoration. Le maître- autel, avec son rétable à colonnes torses, est orné d'un tableau représentant V Ascension de Noire Seigneur Jésus-Christ, signé : Vannon, pinxiL A la tribune de l'orgue, occupant tout le développement
(*] D'après Bernadau, le couvent aurait été reconstruit en 1741. Il faut reporter à cette époque le portail de Téglise rue Montaigpne et surtout l'élévation du clocher, dont le style rappelle les pavillons de la place Royale qui venaient d'être nouvellement achevés.
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du mur, est une immense toile d'une importance artis* tique réelle, et pourtant délaissée comme un meuble inutile ou de nulle valeur. Ce tableau a pour sujet V Adoration des Mages.
Cette peinture est d'une grande largeur d'exécution; sa facture, facile et décorative, l'avait fait souvent attribuer à François Boucher, mais elle porte cette signature : Hulin, Paris, 1712?
Ce millésime est un peu effacé; nous ne le citons aussi que dubitativement. L'année 1772 nous semble plutôt là vraie date de cette peinture, qui serait alors de Charles-Franenis Hutin, dessinateur, peintre et sculpteur, né .à Paris le 4 juillet 1715, mort à Dresde le 29 juillet 1776. (Dussieux, les Artistes français à l'étranger, p. 89.)
Dans la chapelle du Lycée se trouvent des ouvrages de sculpture d'un intérêt historique et artistique; citons d'abord : la pierre tumulaire de Martin de Houdan, mort le 16 septembre 1618; les arcades des chapelles de la nef, ornées d'écussons aux armes des fondateurs de ces chapellenies, et les figures héroïques en bas-reliefs qui décorent l'extrados de la première arcade, au nord, vers le chœur. Mais de tous les ouvrages de sculpture que renferme l'ancienne église des Feuillants , le plus incontestablement digne d'être cité, c'est le tombeau de Michel Montaigne.
Ce tombeau, en pierre de Taillebourg, est aujourd'hui placé dans la première chapelle, au midi, proche de l'autel (*); il se compose d'un socle sur lequel s'élève le sarcophage, de forme rectangulaire, et dont la silhouette, les profils et les ornements indiquent une époque de transition.
(^) Voir pour les translations des cendres de Montaigne les détails publiés par M. de Lamothc dans le Compte-Rendu des travaux de }a Commismn fies monuments et documents historiques, 1855, p. 17.)
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L'intérêt artistique de ce tombeau ne répond pas au grand nom qu'il rappelle; aussi, tout en tenant compte des mutilations que ce monument a souffertes, soit du temp», et plus encore des visiteurs, nous ne répéterons la qualification de H. Griin que pour Texactitude de notre citation : e M*"* de Montaigne fit élever à son mari un beau mausolée dans réglise des Feuillants à Bordeaux. Cet ordre était établi dans la ville depuis 1580. Montaigne Taimait beaucoup; de là, le choix de sa sépulture. Représenté de grandeur naturelle, Montaigne est étendu sur le sarcophage, vêtu de son armure, ayant son casque et ses brassards à c6té de lui. On a devant les yeux le tombeau d'un homme de guerre. »
Si la veuve de Michel Montaigne prit naturellement la plus grande part à l'élévation du tombeau de son mari, les amis de l'illustre philosophe s'intéressèrent vivement à l'érection du mausolée, comme le prouve Pierre de Brach, dans une lettre adressée à Juste Lipse, publiée par le docteur Payen, dans le Bulletin du Bibliophile, 1862, p. 1294 :
Or, je sçay, Monsieur, que vous avez eu en beaucoup d ainilié et en beaucoup d'esiime feu Monsieur de Montagne; vous en avez donné des lémoignages publiques durant sa vie, donnez-en après sa mort. Nous faisons dresser une pyramide pour son cercueil, un plinte sera réservé pour c« que vous dédierez à sa mémoire. Je fi^arde toujours la
vostre;
DE Brach.
D« BordMiii, et 4 février IMS (1).
Nous n'avons pu découvrir le nom de l'artiste auquel avait été confiée l'exécution de ce tombeau. Nul doute, malgré la médiocrité de son œuvre, qu'il ne fût un des artistes recommandables de son temps, et probablement un sculpteur bordelais. En feuilletant les archives départementales, voici
(^) 11 n*y avait que cinq mois et vingt-deux jours que Montaigne était mort.
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le seul document inédit que nous avons trouvé se rapportant à Tinhumation de Montaigne :
c Ce monastère jouist paisiblement de la rente de cent livres chesqune année de Madame de Montaigne , vefve du sieur defiUnct, comme appert par accord faict du 27 du mois de janvier mil cinq cens nonante trois, rettenue par Bemaige, notaire, duquel accord y a deux coppies céans en parchemin, et la dicte rente se peult rachapter en baillant la somme de quatre cents escus pour estre employée en fonds.
]> Les charges sont de dire et célébrer deux messes haultes chesque année pour Tame du dict sieur de Montaigne et leurs autres parents trespassés, avec diacre et soubz diacre, Tune se doibt dire le premier jour de may et Tautre le tretzième jour du mois de septembre.
i> Et encores deux messes basses qu'on doict dire chesque année pour le même effect, Tune le premier jour d'aoust et l'autre le jour de Sainct-Michel.
La dicte rente de Montaigne se paye le 27* jour du moys de janvier, et a payé les arreraiges du passé qui a fini ran 1605 0). »
Sur les côtés du tombeau se lisent deux épitapbes en langues grecque et latine ; voici la traduction qu'en a donné M. Reinhold Dezeimeris, dans ses Eecherches sur VaxUetir des épitnphes de Montaigne :
Traductton de l'épitaphe greeiiQe.
Qui que tu sois qui, en voyant cette tombe et mon nom, demandes : Monlaigne est- il donc mort? Cesse de tâtonner. Corps, noblesse, félicité menteuse, dignités, crédits, jouets périssables de la fortune, rien de cela n'était mieu. Rejeton divin, je suis descendu du ciel sur la terre des Celles, non point huitième sage de l.i Grèce, ni troisième de l'Ausonie, mais imiquc, égalant à moi seul tous les autres,
(*) Archives départementales. — Com mu liantes religieuses : FeuilUnls, LU>re des mirs et rei-enevs dont jouisi à présent le monnstère Sahkci' Anthoine de Bourdeaux.
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et par la profondeur de ma sagesse, et par les charmes de mon langage; moi qui, au dogme du Christ, alliai le scepticisme de Pyrrhon. La jalousie s*empara de la Grèce ; elle s*empara de TAusonie ; mais j'arrêtai moi-même cette rivalité jalouse en remontant vers ma patrie, et reprenant mon rang au milieu des esprits célestes.
Traduction de l'épltaphe latine.
A Michel de Montaigne, périgourdin, fils de Pierre, petit-fils de Grimond, arrière petltrfils de Rémond, chevalier de Saint-Michel, citoyen romain, ancien maire de la cité des Bituriges Vivisques, homme né pour être la gloire de la nature, et dont les mœurs douces, Tesprit fin, rélo< quence toujours prête et le jugement incomparable, ont été jugés supérieurs à la condition humaine; qui eut pour amis les plus grands rois, les premiers personnages de France et même les chefs des partis de Terreur, bien que très fidèlement attaché lui-même aux lois de sa patrie et à la religion de ses ancêtres. N*ayant jamais blessé personne, incapable de flatter ou d'injurier, il resta cher à tous indistinctement; et comme durant toute sa vie il avait fait profession d'une sagesse à répreuve de toutes les menaces de la douleur, ainsi, arrivé au combat suprême, après avoir longtemps et courageusement lutté avec un mal qui le tourmenta sans relâche, mettant d*accord ses actions et ses préceptes, il termina. Dieu aidant, une belle vie par une belle fin.
Françoise de La Ghassaigne, laissée en proie, hélas l à un deuil perpétuel, a érigé ce monument à la mémoire de ce mari regrettable et regretté. Il n*eut pas d*autre épouse : elle n'aura pas d'autre époux.
Il vécut cinquante-neuf ans, sept mois et onze jours; il mourut l'an de* grâce 1592, aux Ides de Septembre.
BIBLIOGRAPHIE
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ICONOGRAPHIE
Le Covvent des FeuiUens de Bordeaux, 1707. (Vue cavalière), dessin
original, non signé. (Bibliothèque impériale : Section 'des estampes
— Topographie de la France, vol. 183.) Tombeau de Montaigne, {Magasin pittoresque, 1837, p. 28.) Tombeau de Michel Montaigne dans la chapelle du Lycée de Bordeaux,
dessiné par Ghampmas. {Compte-Rendu des travaux de la Commisf^ion
des Monuments historiques, 1855, p. 17.) Arbre généalogique de la famille Michel Montaigne, dessin original
appartenant à M de Kerkado.