COTÉ NORD DU TRANSEPT
Allons admirer ce beau travail et notons « que pendant que se terminait la construction du croison sud, ou de Notre-Dame, le Chapitre avait arrêté de faire élever sans retard, le croison du côté nord, appelé aussi portail d'Abraham, afin d'achever dignement la décoration de la cathédrale. En 1501, les ouvriers se mettent à l'œuvre, chacun fait son devoir avec ardeur et le 24 mai 1504, tout était achevé (2). »
Il faut examiner ce beau portail, pour comprendre com-
(1) Au 1, 4 d'azur à 1 besan d'or; au 2, 3 de gueules à l'aigle d'argent armé d'or.
(2) Notice historique sur la construction de la cathédrale de Sens, p. 28.
bien Part chrétien permet la diversité dans l'unité, et sait allier à la gravité du sujet, l'élégance et la légèreté de la forme.
Rien de gracieux comme les ramifications formées par les traverses qui, partant du centre de la roue pour aboutir aux extrémités, produisent sur leur passage une foule de compartiments aussi variés qu'agréables à la vue. Rien de mieux ordonné que les ogives multipliées et de différentes grandeurs qui supportent ce travail plein de hardiesse, renfermé luimême dans lavasle ogive qui termine letranssept.
Mais ce qui achève de faire de cette rosace un ouvrage du plus haut intérêt, c'est que la peinture sur verre ne le cède point à la sculpture dans ce portail, — dit d'Abraham, — où il s'agit de la représentation du ciel.
Fixons d'abord notre regard au centre de la rose ; nous y verrons l'image du Sauveur des hommes, environnée de rayons éblouissants qui se répandent, en s'jffaiblissant peu à peu, jusqu'aux extrémités. C'est la peinture de ces paroles de l'Apocalypse : « Et cette cité n'a pas besoin d 'être éclairée « par le soleil et par la lune, parce que c'est la gloire de Dieu « même qui l'éclairé, et que l agneau en est la lumière (1). » De chaque côté, saint Pierre et saint Paul, princes des apôtres, comme étant ceux qui ont principalement enseigné aux hommes le moyen d'arriver au ciel. Puis, dans chacun des nombreux compartiments qui entourent le Sauveur, c'est l'image des mille millions d'anges qui chantent la gloire de Dieu dans une extase éternelle. On y voit figurer une grande partie des instruments de musique connus au xvift siècle. Tout, dans celte rosace, respire la joie, la fraîcheur et la paix.
(1) Apocalypse, xxi, <î 22.
Si maintenant nous voulons étudier les sujets renfermés dans les cinq ogives qui supportent ce beau travail, commençons par la première à gauche du spectateur.
Au sommet, se voit l'archange Gabriel, montrant d'une main au prophète Daniel le paradis dont il vient d'être parlé, de l'autre, les limbes qui sont sous leurs pieds, et dans lesquel on voit les justes de l'ancienne loi. Il semble lui dire que le moment arrive où ces âmes vont enfin quitter ce lieu d'attente pour entrer dans le séjour de la gloire.
Dans la seconde ogive, le même archange annonce à Zacharie, qui est représenté dans les fonctions sacerdotales, l'encensoir à la main, auprès de l'autel, la naissance de saint Jean-Baptiste, le précurseur de celui qui doit venir sauver les hommes et leur ouvrir le ciel. L'image du précurseur se voit dans un petit compartiment au-dessus de L'autel.
Dans la troisième, les événements marchent : c'est toujours le même archange qui, cette fois, annonce à Marie qu'elle deviendra la mère du Rédempteur du monde Ici, Gabriel Gouffier, donateur de la verrière (4), est présentée la Vierge par l'archange, son patron. Celte scène de l'Annonciation, au-dessus de laquelle plane le Saint-Esprit en forme de colombe, est peut-être ce qu'il y a de plus beau, de plus pur, de plus achevé sur tous les vitraux de la cathédrale de Sens.
Dans la quatrième, nous trouvons l'Archange annonçant à Daniel que la religion juive sera remplacée par la religion chrétienne, que Dieu a rejeté le culte ancien, et que désormais une victime pure lui est offerte d'un bout du monde à l'autre.
C'est, en eiïet , ce qui apparaît par les deux images du compartiment supérieur. On y voit la Synagogue humiliée, les yeux voilés, la couronne tombée, le livre renversé, l'éten-
(!) Ses armoiries, placées à ses genoux, sont: d'argent à la bande fuselée de sable de 5 pièces.
dard brisé. Tandis qu'à côté la Religion , magnifiquement vêtue, les yeux levés vers le ciel, la joie sur le visage, la couronne sur la tête, tient d'une main l'étendard de la croix et de l'autre le calice surmonté de l'hostie resplendissante.
Dans la cinquième ogive, il faut voir (si nous ne nous trompons), le triomphe définitif de cette sainte religion. En effet, dans le tableau du bas, c'est toujours le même Archange révélant l'avenir au même prophète, et dans la scène du haut ce serait d'abord, sauf meilleure explication, la Magie ou la puissance du démon vaincue dans la personne de Simon le Magicien. Il s'était élevé dans les airs aux acclamations de ses partisans, mais bientôt il retombe par la puissance de la prière de l'apôtre saint Pierre, et se brise sur le pavé de la voie sacrée. Puis, à côté, la puissance des princes persécuteurs précipitée dans l'abime, sous la figure d'un Roi qui tombe à la renverse dans les flammes ; la couronne a quitté sa tête et une pluie de pierres , tombant du ciel, semble hâter sa chute.
Les vitraux de ce portail furents faits en partie (1), comme nous Favons dit, par Jehan Hympe père et par son fils, verriers à Sens. Ils reçurent 40 livres pour la façon de la verrière qui est du côté de l'œuvre; Tannée suivante ils peignirent la verrière d'Abraham du côté de l'autel Rertaut, moyennant 75. livres 6. sous, à 7. sous le pied , et celle du côté de la chapelle saint Jean, « où sont les seize archevêques, » laquelle contient 346. pieds, au même prix. Enfin Jehan Hympe fils et Tassin Gassot peignirent l'Oo de la croisée, pour quatre livres tournois.
Les sujets de ces vitraux sont d'une belle exécution et leurs auteurs méritent d'obtenir une place parmi les peintres verriers qui se sont distingués à cette époque,
(1) Voir notice sur la cathédrale de Sens, par M. Quantin.
Ainsi que nous venons de le voir, la rosace met sous nos yeux le brillant spectacle du ciel, tandis que les ogives du soubassement rappellent les moyens admirables que le Seigneur a employés pour nous le rendre, après que nous l'avions perdu : c'est-à-dire l'incarnation du Verbe, la fondation et le triomphe de l'Église. Mais le ciel n'est pas seulement la demeure des Anges , il est encore l'éternelle récompense des hommes vertueux, et voilà pourquoi il semble que les autres verrières de cette partie nord du transept ne sont que la suite de l'idée exprimée clans la rosace; c'est-à-dire, qu'après nous avoir montré les Anges dans le ciel, on a voulu nous y faire voir aussi les hommes qui se sont sanctifiés par les travaux de la vertu, tant chez Tancien que chez le nouveau peuple de Dieu.
Ce serait donc là, la raison pour laquelle les deux fenêtres de chaque côté de la Rosace, nous représentent les principaux traits de la vie d'Abraham, d'Isaac, de Jacob et de Joseph, que l'Évangile nous donne comme les principaux types de la sainteté chez le peuple hébreu ; tandis que les deux autres offrent à notre admiration les saints que le diocèse de Sens reconnaît pour ses fondateurs, ses patrons et ses protecteurs.