Description du Château de Coucy
Dès le commencement du siècle, il existait déjà sur l'emplacement du château actuel de Goucy une forteresse bâtie par un archevêque de Reims. Ce territoire appartenait au siège de Reims depuis saint Remi, à qui il aurait été donné par Glovis. En 928, le comte de Vermandois, Herbert, s'en empara et y renferma Charles le Simple. Thibaut, comte de Troyes, surnommé le Tricheur^ le gagna et le perdit plusieurs fois. L'archevêque de Reims finit par le donner en fief au fils du comte, pour un cens annuel de soixante sous.
De ce premier domaine il ne reste aucun vestige ; peut-être la chapelle qui autrefois existait dans la basse-cour du château (voy. fig. 1, en A) était-elle un débris de ces constructions, antérieures au xiir siècle ; la forme de son plan et les débris
retrouvés pourraient le faire suppos'er; Ce qti'Ôn hè saurait contester, c'est que les parties les plù^ anbiôhries' du château ne remontent pas au delà dû comiiiencenièrit'dii'xiii* siëèle'.
Ce fut Enguerrand III, le vassal le plus puissant de la couronne de France, qui riôn seul enient éleva le ^àstè 'ôhâteau de Coucy dont nous voyons encore les restes, mais qui fit bâtir toute renceinte de la ville. Enguerrand III eut des démêlés avec rarchevêque de Reims ; il ravagea le territoire de cette église, qui ne rentra en possession de ses' térres que par rintervention de Philippe- Auguste. Enguerrand fit partié dé l'expédition contre les Albigeois, avec le célèbre comte Simon deMontfort, et fut un des héros de là bdtailie de Bovineg. Peu après, il eut de nouveaux démêlés^ àVdC le chapitre de Laon; il s'empara de la cathédrale, enleva le' doyen, le fit enfermer à Coucy et ravagea les terrés de Té^liéë'. La querelle dura deux années, pendant lesqùelles, malgré les protestations des évêques voisins' et l'intervention du pape, le doyen resta en prison. Enguerrand contracta des alliances qui augmeritèrent encore sa puissance et ses richesses ; il se maria trois fois, et sa dernière femme, Marie de Montmirail, lui apporta en dot la terre de Condé en Brie. iioih|nj- ^1
Enguerrand, par voie He succëssion, devint seigneur de Montmirail, d'Oisy, de Crèvecœùr et dé la Fërte-Ancoul, de la Ferté-Gaucher, vicomte de Meaux et châtelain de Cambrai ; il était déjà seigneur de Saint-Gobain, d'Assis, de Marie, de la Fère et de Folembray\ Ses richesses, et surtout la trempe' de son caractère, engagèrent le sire dé Coucy dans lés entréprises tentées contre le pouvoir royal pendant la minbrité 1de saint Louis. Un instant le vassal pensa pouvoir mettre lanislin
* Y oyez Histoire de Coucy 4e-Ghaieaiil^diV M. Mellevillé. Laon, 18^8.
DESCUIPTION DU CHATEAU DE COUCV. ,7
sur la couroiluc de Friuice; mais ses sourdes menées et ses projets ambitieux furent déjoués par la politique de la reine Blanche, qui sut enlever à la coalition féodale un de ses plus pifissa^tf appuis, le comte de Champagne. Le sire| de Gopcy fi^t J^i^fntoit obligé de prêter serment de fidélité entre les mains f}^;^]oip,^ q^i ne voulu^pas^^^e sopeni^r de son tjroj)
puissant vassal. C'est à Tépoque des rêves ambi lieux d'Enguerrandril qu'il faut f air ^ remonter la construction du château magnifique dont nous voyons encore les ruines gigantesques. Le château de Coucy dut être élevé très rapidement, ainsi que l'enceinte de la ville qui l'avoisine, de 1225 à 1230. Le qaractère de la sculpture, les profils, ainsi que la consfi uction, tie permettent pas de lui assigner une date plus ancienne ni plus récente. .î^r* -
Le château de Coucy n'est plus^ une,, enœ fla,ncii;|ée, enveloppant des bâtiments disposés au hasard, ainsi jjue les iChâteviux des xi-" et xii'' siècles ; c'est un édifice vaste, conçu ^d'ensemble et élevç d'un seul jet, sous une volonté puissante et au moyen de ressources immenses. Son assiette est admirablement choisie, et ses défenses disposées avec un art dont la description ne donne qu'une faible idée.
Bâti à l'extrémité d'un plateau de forme très irréguUère, le château de Coucy domine des escarpements assez rapides, qui s'élèvent de cinquante mètres environ au-dessus d'une riche vallée, terminée au nord-ouest par la ville de Noyon et au nord-nprd-est par celle de Chauny; il couvre une surface de dix mille mètres environ. Entre la ville et le château est une vaste basse-cour fortifiée, dont la surface est triple au moins de celle occupée par le château. Cette basse-cour, ou baille, renfermait des salles assez étendues, dont il reste des amorces visibles encore aujourd'hui, enrichies de colonnes et
ftF^B'PTION DU CHATEAU DE COUCY.
4g chapiteaux sculptés, avec voûtes d'arête ; des écuries et la
PLAN DU CHATEAU. ©ÊjCÏOjUCY
chapelle orientée, tracée en A sur notre plan du rez-de-
chaussée (fig. 1). C'est la chapelle romane dont nous venons de parler ^ On ne communiquait de la ville dans la baille que par une porte donnant sur la ville et dél'endue contre elle par deux tours en partie conservées'^. La baille était protégée |)ar le donjon B, qui domine tout son périmètre, et les reml^arts flanqués par les deux tours extrêmes du château G, D. Un fossé de vingt mètres de largeur sépare le château de la bas$e-cour. Un seul pont jeté en E sur ce fossé donnait entréei dans le château, et était composé de piles isolées, avec ^enx tabliers à bascule de bois, défendu par deux postes Avancés E', E" ou châtelets, et deux corps de garde F, F' posps sur des piles, de manière à laisser hbre le fond du fossé. La porte en G est munie de doubles herses et de vantaux. Gette porte s'ouvre sur un long passage voûté qu'il était facile de défendre, et qui devait être muni de mâchicoulis oùverts danslavoûte. ^^:!0'
Des deux côtés du couloir sont disposées des salles de garde H voûtées et pouvant contenir des postes nombreux. Au-dessus s'élevait un logis à plusieurs étages, dominant la porte et se reliant à la courtine L Du couloir d'entrée on débouchait dans la cour K du château, entourée de bâtiments appuyés sur les courtines. En L, se trouvaient des bâtiments de service voûtés à rez-de-chaussée et surmontés de deux étages ; en M, les appartements d'habitation à trois étages, du côté oû le, château est le moins accessible du dehors, et desservis par
^ Des fouiires récentes ont mis à découvert les premières assises de cette chapelle, construite au xi® siècle et restaurée à la fin du xii% ainsi que le prouvent les fragments retrouvés en place.
2 C'est dans les bâtiments dépendants de cette porte que le seigneur de Goucy logeait le châtelain. On désignait ce bâtiment sous le nom de porte MaUre-Odon. (Voyez le Dictionnaire historique du département de l'Aisne, pur M. Melleville, 1857.)
10 DËSCKIPTION DU GHATEaU DE C0UG>;
le grand escalier M'; en N, de vastes magasins voûtés à rez-de-çhaiissée (celliers), avec caves au-dessous fermées en berceau ogival. Les magasins N portaient, au premier étage, la gra-ud salle éelairée sur les dehors^ En .0, on voit les soubassements de la chapelle, qui, au premier étage, se trouvait de plain-pied avec la grand salle. Les cuisines étaient très probablement placées en P, avec escalier particulier P' communiquant aux caves; elles possédaient une cour particulière en R, h laquelle on arrivait sous la chapelle, dont le soubassemerit, formant rez-de-chaussée, reste à jour. Les tours, C, D, S, T, possèdent deux étages dC; caves et trois étages de salles au-dessus du sol, sans compter l'étage d^s combles. Elles sont, comme on le remarquera, très saillantes sur les courtines;, de panière à les bien flanquer. Ces tours, qui n'ont pas mpins de dix-huit mètres :de diamètre hors d'œuyre, sur trente-cinq mètres environ de hauteur au-dessus du sol extérieur, ne sont rien auprès du donjon, qui porte trente et up mètres de diamètre hors d'œuvre sur soixante-trois mètres depuis le fond dufossédallé jusqu'au couronnement. Outre son fossé, ce; donjon possède une enceinte circulaire extérieure, ou chemise, qui le protège, contre les dehors du côté de la baille. On montait du sol de la cour au chemin de ronde de la chemise par la rampe V, près de l'entrée du donjon. On communiquait des salles P (cuisines) avec les dehors au moyen d'un escaher descendant au fond du fossé de la chemise et par une poterne percée enX, munie de vantaux, de mâchicoulis et de herses, correspondant à une seconde poterne Y avec pontlevis donnant sur l'escarpement et masquée par la tour C. Un chemin de ronde inférieur X', voûté en demi-berceau, percé au niveau du fond du fossé, suit la circonférence de la chemise, et était évidemment destiné à arrêter les travaux des
DESCRIPTION DU-t-HAtÈAU DE COUCY. 11
mineurs, comme nos galeries de contre-mitie permanentes, ménagées sous les revêtements des courtines et bastions.
Dans ce souterrain, enX", se trouve une source excellente à fleur de terre, à Tusage de la cuisine. En W, sont des latrines, prises aux dépens de l'épaisseur du mur de la chemise, pour les gardes de cette enèeintè et les gens de cuisine. En Z était une cage avec escalier de bois^, pouvant être détruit facilement, qui mettait le souterrain inférieur en communication avec le chemin de ronde supérieur. Le petit escalier Q, donnant dans la salle P, desservait la herse et le mâchicoulis de la poterne X. Le souterrain inférieur X' se trouvait encore en communication avec l'escalier U, desservant les ouvrages supérieurs de la porte. Si Tassiégeant s'était emparé de la poterne X (ce qui était difficile, puisqu'il fallait franchir la première porte Y et son pont-levis, traverser le chemin YX sous les projectiles lancés de la pàrtie supérieure de la che- Wiée ëè du crénelage ouvert sur le mur J, forcer deux vantaux et affronter un mâchicoulis), il se trouvait en face de la hersé donnant sur le fond du fossé de la chemise, ayant à sa gauche la porte ferrée qui fermait le bas de l'escalier de la cuisine, et arrêté dans la galerie inférieure X' par la source X", qui est un véritable puits dans un souterrain obscur. S'il fbrçait la herse, il pénétrait dans le fond du fossé intérieur V, lequel est dallé et sans communication avec le sol de la cour. Battu par les défenses supérieures du donjon, qui lui envoyaient des projectiles d'une hauteur "d'é sôi'î^anté niètr es, et par le chemin de ronde de la courtine, il était perdu, d'autant que les hommes occupant ce chemin de ronde pouvaient descendre par l'escalier Z, passer dans la galerie de contre-mine X', traverser la
n Cércem,' ^ù's phh exchïtéih bàstiUèWs'he France.
DESCRIPTION^ h\fMk¥ÈÛi hï^(ih\ft^
source sur une planche, ël lûVxôu^^^^la'^i-etMifé^li MPmant la porte derrière lui: Si, du fond dù fossë'è'xtérk^^^^^^ il parvenait' à miner le pied de là dhèfhîèe,''iî trbtivsiit le souterrain occupé. Ce trkvàil die sàpe lie ^du^ en aucune façon , affaiblir les murë 'de 1 a dlienlîse; car ^on remarquera que ce souterrain est pris aux dépens d'un talnsV d'un soubassement incliné, derrière lequel la maçonrierié dé la chemise est intacte. ^ - ' "h h-., .nsn. nu : -
De toutes les défenses du château de Goucyi lé donjon est de beaucoup la pliis forte et la mieux traitée. Céttè' belle construction mérite une attention toute particulière. Ellé së compose, à l'intérieur, de trois étages voûtés, ét'd'un large chemin de ronde supérieur, avec comble plat au centre, recouvert autrefois de plomb. Pour entrer dans la salle du rez-de-chaussée, il fallait franchir un pont à bascule {pont tornéis) qui, roulant sur un axe, fermait la porte en se relevant. Les traces de cette disposition primitive sont encore visibles. Le tablier du pont à bascule tombait sur une pile isolée, dont on retrouve les premières assises au milieu du fossé. Le pont abaissé au moyen d'un treuil placé dans un petit entresol au-dessus de la porte, on était arrêté par une herse glissant dans deux rainures, derrière les tableaux de la porte, et par un mâchicoulis. La herse et le mâchicoulis étaient servis de même par les gens postés dans la pièce de l'entresol. A la suite de la herse se trouvait une porte à un vantail, renforcée d'énormes barres rentrant dans l'épaisseur de la muraille. Pour pénétrer dans la salle ou dans l'escalier, il fallait encore forcer des portes munies de barres. Il existait même une grille à l'issue du couloir d'entrée sur la salle, afin de permettre aux gens du dedans de couvrir de projectiles ceux qui se seraient aventurés sous ce passage. La salle du rez-de-chaussée est magnifique;
DESCRIPTION DU CHATEAU DE COUCY. la
elle se compose de douze côtés, fonîj[^n,t(,,çljaq\:|i|i (i^^je Ic^rge niche voûtée en berceau tiers-point. r ^ * . , î • m,m^
On observera que ces niches sont doubles en hauteur, for-^ mant ainsi deux rangs de vastes armoires l'un au-dessus de l'autre, très propres à conserver et ranger avec ordre les projectiles et armes dont on avait besoin en temps de siège.
Un de ces renfoncements contient un puits très profond et large ; un autre sert de cheminée. A gauche du couloir d'entrée sont des latrines; à droite, l'escalier qui monte jusqu'au faîte du donjon. Cette salle était voûtée au moyen de douze demi-arcs en quart de cercle, aboutissant à une clef énorme percée d'un œiV, afin de permettre aux hommes postés dans l'étage supérieur de donner ou de recevoir des ordres. Ces arcs sont portés sur des chapiteaux en culs-de-lampe sculptés, avec figures. Deux fenêtres percées à une gradue hauteur éclairaient ce rez-de-chaussée, et, quoique la salle dût être assez sombre, elle était intérieurement décorée de peintures.
Le premier étage présentait la même disposition en plan, et était voûté de la même manière. La salle contenait, outre la cheminée, un four à cuire le pain ; elle était éclairée par trois fenêtres, et était mise en communication avec la chemise au moyen d'une petite porte et d'un pont volant de bois, dont on voit encore les scellements. A l'époque des reconstructions partielles du château, c'est-à-dire au commencement du xv^ siècle, on pratiqua un petit réduit sous une des fenêtres, ayant une entrée détournée dans la salle, et une ouverture au dehors. Des latrines sont disposées à cet étage au-dessus de celles du rez-de-chaussée.
Le second é^a^e, coi:|yprt en partie par des voûtes en ber-
Une de ces clefs sert de margelle au puits de la place de la ville.
14 DESCRlPTfON DU CllA-TEAU DE COIICY.
ceau, en partie par une voûte en arcs ogives àdoMe pans, présente une disposition fort belle et bien conçue : c'est une grande salle entourée d'un portique, dont le sol est élevé de trois mètres au-dessus du pavé. Des balcons de bois, dont la trace est par^ tout évidente, permettaient de s'avancer jusqu'à la circonférence intérieure formée par les têtes des piles. C'était là qu'on réunissait toute la garnison, lorsqu'il fallait donner des ordres généraux. Douze ou quinze cents hommes armés pouvaient facilement, grâce à ce portique et à ces balcons, se tenir dans cette immense rotonde et entendre ce qui se disait au centre. Il n'est guère de monuments, soit de l'époque romaine, soit modernes, qui présentent un aspect à la fois plus grandiose et plus puissant*.
. Nous essayons d'en donner une faible idée dans la figure ^. Qu'on se représente par la pensée un millier d'hommes d'armes réunis dans celte rotonde et son portique disposé comme les loges d'une salle de spectacle ; des jours rares éclairant cette foule; au centre, le châtelain donnant ses ordres, pendant qu'on s'empresse de monter, au moyen d'un treuil, des armes et des projectiles à travers les œils des voûtes. Oii encore, la nuit, quelques lampes accrochées aux parois du portique, la garnison sommeillant ou causant dans ce vaste réservoir d'hommes ; qu'on écoute les bruits du dehors qui arrivent par l'œil central de la voûte, l'appel aux armes, les pas précipités des défenseurs sur les hourds de bois, certes on se peindra une scène d'une singulière grandeur. Si loin que puisse aller l'imagination des romanciers ou des historiens chercheurs de la couleur locale ^ elle leur représentera difficilement ce que la vue de ces monuments si grands et si simples dans leurs dispositions rend intelligible aupremier coup d'œil. Aussi conseillons-nous à tous ceux qui aiment à vivre quelquefois