II
La dissolution définitive de l'empire d'Iconium fut suivie d une sorte de réorganisation politique des Turks de l'Asie-Mineure sur une base toute nouvelle. En même temps qu'Othman consolidait sa puissance dans la Phrygie occidentale et dans la Bithynie, tous les autres émirs 'de la nation , tous les gouverneurs des provinces , s'emparaient à la fois d'une portion de l'autorité souveraine, et se constituaient en princes indépendants dans le cercle plus ou moins étendu de leur influence respective, l es annalistes orientaux et byzantins comptent dix-huit au moins de ces petits états, sortis ainsi, au commencement du quatorzième siècle, des débris do l'Empire Seldjoukide de Roum, quoiqu'une dizaine seulement aient fait quelque figure dans l'bistoire. En voici l'énuméralion C'J :
Le royaume de Karaman ou Kerman, dont Laranda, qui prit alors le nom de Karaman , et Konièh (Iconium) furent successivement les capitales. Il comprenait une portion de l'ancienne Phrygie, la Lykaonie, et la Cilicie occidentale, et pouvait armer 40,000 guerriers. Ce royaume, le plus étendu de tous, semblait aussi l'héritier le plus direct du sulthànat d'Iconium , dont il possédait la capitale.
Le royaume d'jérménak, possédé par un fils de Kerman, et qui pouvait aussi armer 40,000 hommes ; ce royaume , détaché du précédent, touchait à la mer. C'est la Cilicie Trachée , dont une ville romaine, Germanicopolis , reçut par corruption le nom d'Armènak, ou Ermenak.
Le royaume de Kermian , possédé par Hadher, fils de Oandar ou d'Younis. C'était la Phrygie occidentale. On y citait la ville d'Afsaka, l'ancienne Éphèso, et celle de Koutaïèb, autrefois Colyœum. Il s'étendait originairement jusqu'au bord de la mer, et pouvait armer 40,000 hommes.
Le royaume d'Othman, dont léni-chèhr (et ensuite Broussa) était la capitale. 11 comprenait une partie de la Phrygie, de la Bithynie et de la Paphlagonie , et pouvait mettre sur pied 25,000 soldats. Quoique cet état n'occupât dans l'origine que le troisième ou quatrième rang, il ne tarda pas, grâce à l'habileté
1 Deguignes, Uist. des Huns, t. II, 2e part. , p. 76; Lebeau, Hist. du Bas-Emp., t. XVIII, p. 302, nouv. édit. ; Haimuer, HisL de l'Empire Ottoman, t. I, p. 53, trad. fr.
PRINCIPiUTliS TURQUES DE l'àSIE-MINEURE. 490
non moins qu'à la valeur d'Othman et de son fils Orkhan, à primer tous les autres , et successivement à les soumettre tous.
Le royaume d'Aïdin, ou YAidui-ili, qui pouvait armer 10,000 hommes. 11 se composait de la Lydie et de la Carie. On trouve cité en outre le nom d' Mdin-djiuk , ou Petit Aïdin , vers l'ancienne Troade.
Le royaume de Sarukhan, dont la capitale était Magneschia, ou Manissa , l'ancienne Magnesia ad Sipylum. Il s'étendait le long de la mer vers le bas Hcrmus.
Le royaume de Mentesché, dans une portion maritime de la Carie.
Le royaume de Ramlas (Milas?) ou de Phoukèh (l'ancienne Physcus?) possédé par Orkhan, fils de Mentesché. C'était une portion de la Carie i'0.
Le royaume de Karaschi, dans l'ancienne Éolie, une partie de la Mysie et de l'Hellespont. On y cile la ville de Kardama, nom corrompu pour Pergama. Ce royaume confinait à celui d'Orkhan, fils d'Othman. Amer-khan y succéda à son père Karaschi, et il semble qu'il ait étendu sa domination sur la côte ionienne (a).
Le royaume de Marmara, possédé par Yahsi, fils de Karaschi. Il avait plusieurs villes et châteaux dans les montagnes et le long de la Propontide.
Le royaume do Kastamoun, au cœur de la Paphlagonie, possédé par Soliman-pacha et son fils Ibrahim.
Le royaume de Caouïa (?) possédé par Mourad-eddin-hamzah, et voisin de celui de Soliman-pacha.
Le royaume d'dly , un des fils d'Amer-khan, dans les parties maritimes de la Paphlagonie.
Le royaume de Tekhèh, dans la Lycie et la Pamphylie.
Le royaume de Hamid , dans la Pisidie et l'Isaurie.
Le royaume de Kardèla, dans le pays de Chahïn (?).
Le royaume de Koubek-hissar (?), dont rien n'indique la situation , non plus que du précédent.
Knfin, le royaume de Karahissar , démembré de celui de Kermian par un esclave d'Younis, nommé Zakharias.
Rien de plus vague que celte nomenclature. On essayerait vai-
1 Voyez le commencement du chapitre suivant. * Voy. Lebeau, t. XIX, p. 451.
nement de déterminer même d'une manière approximative les limites de ces petits étais turks; la situation même de quelquesuns est fort incertaine, outre que plusieurs noms sont manifestement corrompus. Différents indices montrent que cette division de l'Asie-Mineure , — à laquelle il faut ajouter le royaume grec de Trébizonde, maintenant resserré dans de plus étroites limites depuis Cérasunte jusqu'à GôniaCO, et, à l'autre extrémité de la Péninsule, le petit royaume arménien de Cilicie, — se rapporte particulièrement au milieu du quatorzième siècle. Tous les états que nous avons nommés ne se formèrent pas au même instant; tous n'eurent pas non plus une existence également prolongée. Les moins considérables disparurent les premiers , absorbés parles princes voisins, jusqu'à ce qu'enfin la main puissante de la dynastie d'Olhman se fût étendue sur tous.
Au surplus , l'intérêt de la nomenclature que nous venons de rapporter n'est pas tant dans la rigoureuse exactitude, assez indifférente aujourd'hui , de quelques noms et de quelques positions obscures qui n'ont d'importance ni pour la géographie ni pour l'histoire , que dans certaines considérations accessoires qui en ressortent ou qui s'y rattachent. La première, c'est qu'évidemment à l'époque où nous place cette nomenclature des principautés turques, c'est-à-dire vers le milieu du quatorzième siècle, l'Asie-Mineure tout entière était au pouvoir des Turks. Il paraît qu'aussitôt après l'extinction des Seldjoukides , les émirs indépendants , poussés par le désir d'agrandir leurs domaines ou de s'en créer de nouveaux, se jetèrent sur les dernières provinces que conservassent encore les Grecs sur les bords de l'Egée, de la Proponlide et du Pont-Euxin, et achevèrent d'y ruiner l'autorité des empereurs de Constantinople. L'état de faiblesse où était descendu l'empire ne favorisait que trop ces entreprises des musulmans W. Les annalistes du temps n'ont pas enregistré ces incursions obscures, qui semblaient moins une
» Fallmerayer, p. 180. Gônia est marquée sur nos cartes sous le nom de Gounièh , près de l'embouchure du Tchorok , qui sépare encore le Pachalik de Trébizonde de la province mingrelienne du Gouriel.
* Voy* Lebeau, liv. cvm , sous l'année 1326, t. XIX, p. 329, nouv. édit. Parmi les historiens byzantins de l'époque , Pachyniére est presque le seul qui fournisse quelques faits sur les événements de cette période (ttixtoria By tantinet. Romaî, 1600-09 , 2 vol iu-fol. , t. II , p. 209 et suiv. ).
i/asie-mineure devenue complètement turoue.
conquête qu'une prise de possession à peine contestée ; la chute de quelques villes particulièrement célèbres a seule été remarquée. Nous savons que l'émir Saïsan s'empara, en 1308, de la . ville d'Éphése à demi sortie de ses ruines; que Pruse, au pied de l'Olympe , tomba en 1326 au pouvoir d'Orkhan , le fils d'Othman ; que Nicée eut le même sort en 1329. Un petit nombre de places restaient encore aux Grecs , entre autres Nicomédie : la force des armes ou les capitulations leur donnèrent en peu d'années de nouveaux maîtres. Solidement assis désormais sur l'Euxin et la Propontide, Orkhan voit se dérouler dans sa pensée les glorieuses destinées de sa race. Déjà son regard plonge au delà du Bosphore sur les provinces européennes de la domination grecque, et sur Constantinople, la ville impériale en même temps que sa politique médite la reconstitution de l'empire démembré des Seldjoukides.
Othman , au moment où son fils se rendait maître de Pruse , était retenu à Iéni-Chèhr par l'âge et la maladie; la nouvelle de cette conquête fut la dernière qu'il reçut avant de mourir. Conformément aux intentions de son père, Orkhan transporta à Pruse le siège de son empire ; il décora cette ville de superbes édifices, y fit construire des mosquées, des hôpitaux, des marchés, des places publiques, et la rendit une des plus belles villes de l'Orient (0. Le voyageur y admire encore aujourd'hui les restes de cette splendeur, monument le plus ancien de la grandeur ottomane.
Un autre fait capital qui appartient à la même époque, et sur lequel la nomenclature des principautés turques du quatorzième siècle jette un jour important, c'est l'introduction définitive et l'extension des dénominations turques dans la géographie de l' Asie-Mineure. Ce ne sont plus seulement les villes dont les noms d'origine grecque , quelquefois remplacés par des noms purement turks 00, plus ordinairement altérés sous l'influence d'une prononciation barbare, prennent partout une physionomie
* Lebeau, t. XIX, p. A02.
* Par exemple, le nom de Karaman donné à Laranda, celui d'Ermenek à Germanicopolis de Cilicle , celui de Konls-hissar à Tyana, el une multitude d'autres que nous aurons occasion de signaler en parcourant les diverses parties de la Péninsule sur les pas des voyageurs modernes.
ASIE-MINEURE. [14e SIECLE AP. J.-C.
nouvelle : ce sont de nouvelles appellations qui sont appliquées à cette multitude de petits Etats, et qui achèvent d'effacer de l'usage et du souvenir les noms des anciennes provinces de la Péninsule et ceux des divisions administratives de l'Empire Byzantin. La plupart des dénominations provinciales de la géographie turque en Asie-Mineure datent de cette période de transition entre l'Empire des Seldjoukides d'iconium et celui des Ottomans de Constantinople. Un savant anglais en a déjà fait la remarque (0. Ces noms do provinces et de districts ont été tirés soit du nom môme de la principale ville, toutefois habillé à la turque, soit, et c'est le cas le plus fréquent, du nom des premiers émirs qui s'y constituèrent des principautés indépendantes lors de l'extinction de3 Seldjoukides. Ainsi les noms de Karaman, de Kermian, de Tékhèh, de Hamid, de Aïdïn, de Sarukhan, de Karaschi, qui s'appliquent encore, dans la géographie turque, à l'ancienne Lykaonie , à la Phrygie , à la Lycic et à la Pamphylie , à la Pisidie , à la Lydie des deux côtés de l'Hermus, et à la Mysie , sont ceux des chefs que nous avons vus mentionnés dans la nomenclature des principautés. Il en est de môme de celui de Menteschè , qui répond à l'ancienne Carie, et que l'on a cru à tort dérivé de Myndesia , dénomination supposée du territoire de Myndus. Deux noms de districts compris entre le bas Sakaria et la Proponlide , le Khodavenkiar et le Khodja-ili ou pays de Khodja, se rattachent à la conquête de cette partie de la Bithynie au temps d'Othnian et d'Orkhan. Khodavenkiar , mot arabe qui signifie maître, dominateur, était le surnom de Mourad , fils d'Orkhan , que son père avait fait gouverneur de la province de Bursa (forme turque de Prusa) ; et le nom de Khodja fut donné au pays qui s'étend de l'embouchure du Sakaria au Bosphore, en l'honneur d'Aktché- Khodja, un des officiers d'Orkhan, qui en effectua la conquête. Il convient cependant de remarquer que certains noms de l'ancienne géographie se sont longtemps conservés dans la nomenclature de la géographie turque, et que quelques-uns même y subsistent encore. Ainsi le mot Anadoli, qui désigne une des grandes divisions administratives de la Péninsule, rappelle le thème ana-
1 Leake, Tour in Atia Minor , Préf., p, xxiv, édit. in-8.