TAMERLAN EN ASIE-MINEURE
L'existence de ces deux petites dynasties date de 1378, époque où la famille des Lusignans, qui avait succédé, en 1342, à celle de Rhoupèn , fut expulsée de la Cilicie par les Mamelouks Baharites d'Égypte : Tune régnait à Mérâsch, l'autre à Adana. Celle-ci est connue sous le nom de Beni-Ramazan ; la première, sous celui de Soulkadir, qu'elle a laissé, dans la nomenclature de la géographie turque, au district même de Mérâsch qu'elle possédait CO. L'une et l'autre se maintinrent jusqu'en 1515, où elles furent soumises par Sélim , et leurs territoires incorporés à l'Empire C2).
Les expéditions du sulthan Baïézid en Europe n'avaient été ni moins rapides ni moins heureuses que celles qui avaient porté la domination ottomane jusqu'à l'Euphrate : de ce côté-ci du Bosphore elle atteignait le Danube , touchait à l'Adriatique , et ne laissait plus aux empereurs grecs que la seule ville de Constantinople. C'est à cette apogée de gloire et de puissance où la maison d'Othmann était arrivée , qu'une nouvelle irruption mongole , conduite cette fois par le fameux Tamerlan , vint l'ébranler par un choc aussi rude qu'imprévu , et faillit renverser en un jour l'œuvre d un demi-siècle (3). Vaincu et prisonnier à la sanglante bataille d'Angora (1402) , Baïézid eut la douleur de voir, avant de mourir dans sa captivité, l'empire qu'il avait tant agrandi démembré de nouveau par la politique du vainqueur, et rendu à tous ses éléments d'anarchie. Tamerlan avait rétabli dans leurs États, à titre de vassaux de l'empire mongol, les princes que Baïézid en avait dépossédés. L'orage dissipé, il fallut encore une fois une longue période de combats et de politique pour reconstituer en Asie-Mineure l'unité de la puissance ottomane. A la mort de Sulthan Mohammed (1421), le premier successeur de Baïézid après la longue anarchie qui suivit la retraite de Tamerlan, les Othmanides n'avaient recouvré en Asie que les provinces occidentales , ou l'Anadoli proprement
1 La plupart des historiens et des géographes écrivent Duîgadir; c'est une faute que d'Anville avait déjà [relevée [L'Empire turc considéré dans son établissement et dans ses accroissements successifs, Paris, I. R., 1772, in-12, p. 63).
2 Voyez Hammer, t. III, p. 253, trad. fr. » Voyez ci-dessus, p. 59.
iSlE-MINE UR« . [ 1 5e SIÈCLE AV . J.-C.
dit; encore les pays d'Aidïn et de Mentesché étaient-ils entre les mains de vassaux douteux (|}. Les princes indépendants de Karaman, de Kastamouni, de Ilamid, iïAdana et de Soulkadir se partageaient le reste de la Péninsule, sauf une portion de la Cappadoce où dominaient les tribus turkomanes de Kara-Koïnlouy ou du Mouton-Noir, réunies aussi depuis 1403 sous un chef particulier, dont la domination avait pour siège principal la grande Arménie et la Mésopotamie ('-).
Ce fut Sulthan-Mohammed-Khan, vulgairement connu sous le nom de Mahomet II, qui reporta de nouveau jusqu'à l'Euphrate les limites de la domination ottomane , en môme temps que par la prisede Constantinople (29 mai 1453) il achevait d'effacer jusqu'au nom de l'empire grec. En 1461, dès que la tranquillité fut assurée dans les provinces d'Europe, Mohammed tourna toutes ses pensées vers l'Asie. Déjà maître de Kastamouni , de Gangbra et des autres places intérieures de la Paphlagonie, il vint mettre le siège devant Sinope , et s'empara de celle ville importante, dernier refuge des princes de Kastamouni. Cette conquête n'était dans la pensée de Mohammed qu'un acheminement à une conquête plus importante encore , celle du royaume de Trèbizonde. Elle ne lui coûta que la peine de se présenter devant la capitale (1462). Trébizonde ouvrit immédiatement ses portes; et le dernier descendant des rois Comnènes, David Ier, livré, dit-on , par un de ses officiers, fut transporté à Constantinople avec sa famille et tous les hauts fonctionnaires de 1 Élat^. L'année 1464 vit la conquête et l'incorporation définitive des provinces de la Karamanie situées au nord du Taurus; les districts montagneux de l'ancienne Cilicie Trachée, défendus quelque temps encore par la veuve et les fils du dernier prince de Karamann , eurent le môme sort de 1472 à 1474. Les deux petites principautés turkomanes d'Jdana et de Soulkadir restèrent Seules debout quelque temps encore-, ce ne fut qu'en 1515, nous l'avons déjà dit, qu'elles furent réduites à leur tour par les armes de Sélim II , en môme temps que le district de Baibourt,
» Voyez un document turk rapporté par M. de Hammer, Hist. de l'emp. oX/om., t. II, p. 470, ir. fr.
* Deguignes, Hist. des //un*, t. I, Ve part., p. 263. » ralleuierayer, Geschiçhte des Kaiserth.von Trapezunt, p. 278.
BERTRANDON DE Lk BROCOUfeftE.
entre Erzeroum et Trébizonde , était annexé au territoire impérial. Ces incorporations de 1515 sont les dern ères qui aient constitué l' Asie-Mineure ottomane dans ses limites modernes.
Nous avons dû présenter sans interruption ce tableau de la reconstitution politique et territoriale de l'Asie-Mineure sous les premiers sulthans othmanides; mais il nous faut maintenant revenir un peu en arrière pour suivre dans la Péninsule quelques voyageurs du quinzième siècle. Le premier que nous ayons à mentionner est un gentilhomme français, Bertrandon de la Brocquièrey premier écuyer-tranehnnt du duc de Bourgogne Pbilippe-le-Bon, prédécesseur de Charles-le-Téméraire. Le désir de visiter les saints lieux l'avait conduit en 1432 dans la Palestine et la Syrie, en compagnie de plusieurs autres officiers de la cour du duc. Bertrandon était un homme hardi, entreprenant, curieux de choses nouvelles : le pèlerinage accompli, il voulut revenir eu Bourgogne par terre à travers les provinces du Turk, etil persista dans son dessein malgré les remontrances de ses compagnons, qui lui représentèrent inutilement les périls qui l'attendaient dans une pareille entreprise , parmi les nattions païennes qu'il lui faudrait traverser. S'étant joint à une caravane de pèlerins musulmans qui revenait de la Mekke, et dont il prit le costume , il partit de Damas pour son hasardeux voyage CO.
Bertrandon , dès le premier pas qu'il fait au nord de l'Oronte, nous montre par un nouvel exemple combien il est utile, dans l'élude de ces époques mal connues, de suivre de front la lecture des historiens et celle des voyageurs , ceux-ci fournissant fréquemment des notions que les autres ont négligées. C'est ainsi que notre voyageur nous apprend , ce que nous ignorions d'ailleurs, que le territoire des princes turkomans d'Adana, les
1 Voyage d'outremer et retour de Jérusalem en France par la voie de terre y pendant le cours des années 1432 et 1433, par Bertrandon de la Brocquièrc..., publié par Legiand d'Aussy, dans les anciens Mémoires de l'Institut, Se. Mor. et Polit., t. V, an xji, p. 422 637 {Foy la Notice Bibliographique à la fin du volume suivant}. — M. Legrantl d'Aussy a icudu un service réel aux sciences géographiques en publiant pour la première fois cette trèscurieuse relation , jusque là perdue dans un recueil manuscrit de notre Bibliothèque royale ; mais on peut regretter que le savant éditeur ait cru devoir rajeunir le vieux français de Bertrandon.
Beni-Ramazan , s'étendait originairement au pourtour du golfe de Skanderoun jusqu'au cours inférieur de l'Oronte, et môme plus loin au sud, puisque Antioche était alors regardée comme leur capitale. Voici les propres paroles de Bertrandon : « Au sortir de la Syrie on entre dans la Turcomanie, que nous appelons Arménie. La capitale est une très-grande ville qu'ils nomment Antêquayé (Antakïèh), et nous Antioche Presque tous
les habitants sont turkomans et arabes, et leur état est d'élever des troupeaux, tels quechameaux, chèvres, vaches et brebis.... Le seigneur de ce pays était Ramedang ( Ramazan ) , prince
riche, brave et puissant (0. » Ce n'est pas la seule indication
de ce genre, utile pour tracer la carte politique de l'époque, que nous trouverons à recueillir dans cette relation.
Au sortir d'Antiochc , Bertrandon franchit une montagne que les gens du pays nommaient la Montagne NoireW; la descente, du côté de la mer, en est beaucoup plus rapide que la montée qui regarde Antioche. « Cette descente aboutit au golfe qu'on nomme â'AsacsW, et que nous autres nous appelons Layasle, parce qu'en effet c'est la ville d'Ayas qui lui donne son nom. Il s'étend entre deux montagnes et s'avance dans les terres l'espace d'environ quinze milles. Sa largeur à l'occident m'a paru être de douze 5 mais sur cet article je m'en rapporte à la carte marine »
Sur le bord de la mer, à l'endroit où Bertrandon descendit de la montagne il fit rencontre d'un campement de Turko-
* Bertrandon, p. 520 sq. et p. 524.— Le voyageur ajoute que le Soudan (le sulthan d'Égyptc, alors maître de la Syrie) s'élait entendu avec le prince de Karaman pour attaquer et dépouiller Hamadang, dont ils s'étaient partagé les États. La part du soudan s'élait étendue jusqu'à Tharce, et même une journée par delà. Mais le prince d'Adana ou ses enfants parvinrent à se rétablir dans une partie au moins de leur principauté, puisque leur dynastie, comme nous l'avons dit, ne fut définitivement extirpée qu'en 1515.
* Ce nom de Montagnes JYoires (dans le sens de lieux âpres, difficiles) se trouve dans quelques chroniqueurs des croisades appliqué aux montagnes qui couvrent la Syrie au nord, c'est-à-dire à l'ancien A manu*. Comp. Des Mouceaux, à la suite de la traduction franc, du Voyage de Le Bruyn au Levant, édit. in-/j, 1725, t. V, p. 429.
» Il semble que ce soit un vestige lointain du nom d' Issus.
* Bertrandon, p. 522.
8 Le col franchi par Bertrandon doit être, non la passe de Bellan autrefois traversée par Wîllebrand, mais la gorge de Bagras Béli , qui débouche au nord
ltERTRANDON.
mans. Voici la description qu'il en fait : il sera intéressant de comparer , à quatre cents ans d'intervalle, ces mœurs primitives des anciens Turkomans avec celles des Turkomans actuels. « Us occupaient cent-vingt pavillons , les uns de feutre, les autres de coton bleu et blanc , tous très-beaux , tous assez grands pour logera l'aise quinze ou seize personnes. Ce sont leurs maisons , et , comme nous dans les nôtres , ils y font tout leur ménage à l'exception du feu.
« Nous nous arrêtâmes chez eux. Ils vinrent placer devant nous une de ces nappes à coulisses dont j'ai parlé , et dans laquelle il y avait encore des miettes de pain , des fragments de fromage et des grains de raisin. Après quoi ils nous apportèrent une douzaine de pains plats avec un grand quartier de lait caillé qu'ils appellent yogort. Ces pains, larges d'un pied, sont ronds et plus minces que des oublies. On les plie en cornet comme une oublie à pointes, et on les mange avec le caillé 0). >»
Bertrandon employa deux jours à traverser le pays qui entoure le golfe 5 ce pays est fort beau, et coupé d'une infinité de petites rivières qui descendent des montagnes et débouchent dans la mer. Beaucoup de châteaux qui appartenaient aux chrétiens à l'époque de leur domination sur la Syrie y avaient étédétruits, et on en voyait encore les ruines. Bertrandon, qui rencontrait fréquemment des troupes de Turkomans , revient encore sur leurs usages et leur mœurs. « Ce sont de beaux hommes , dit-il, excellents archers et vivant de peu. Leurs habitations sont rondes comme des pavillons et couvertes de feutre. Ils demeurent toujours en plein champ et ont un chef auquel ils obéissent; mais ils changent souvent de place, et alors ils emportent avec eux leurs maisons. Leur coutume dans ce cas est de se soumettre au seigneur sur les terres duquel ils s'établissent (2), et même de le servir de leurs armes s'il y a guerre. Mais s'ils quittent ses domaines , et qu'ils passent sur ceux de son ennemi, ils serviront celui-ci à son tour contre l'autre, et on ne leur en sait pas mauvais gré , parce que telle est leur habitude
de Scanderoun ; car il ne fait pas mention de cette ville, où il aurait nécessairement dû passer s'il avait traversé le premier de ces deux défilés. > Bertrandon , p. 522.
* Comparez la notice de Guillaume de Tyr, ci dessus , p. W>
534 ASI£-H1NECR£. [1432-
et qu'ils sont errants (»). » Un dos chefs que rencontra le voyageur sur les J>ords du golfe, et qui se donnait alors le plaisir de la chasse au faucon, pouvait bien avoir sous ses ordres dix mille Turkomans.
Misse (Missis), ville autrefois importante, située sur le /ékon , était alors à demi détruite *, il n'y restait guère debout que trois cents maisons, habitées par des Turkomans. Le pont en pierre qui traversait le fleuve était détruit aussi et remplacé par un pont en bois.
Ce que Bertrandon dit de3 Turks est remarquable , si on le compare aux préventions universelles de la chrétienté, préventions bien juslifiées, du reste, à plus d'un égard. « Les Turcs sont gens de fatigue, d'une vie dure, et à qui il ne coûte rien, ainsi que je l'ai vu tout le long de la route, de dormir sur la terre comme les animaux. Mais ils sont d'humeur gaie et joyeuse, et chantent volontiers chansons de gestes. Aussi quelqu'un qui veut vivre avec eux ne doit être ni triste, ni rêveur, mais avoir toujours le visage riant. Du reste, ils sont gens de bonne foi , et charitables les uns envers les autres. J'ai vu bien souvent, quant nous mangions, que s'il passait ung povre homme auprès d'eulx , ils le faisoient venir mangier avec nous ce que nous ne fesiesmes point i2\ »
Adèna , à deux journées de Misse, sur une grosse rivière appelée rivière d' Adèna ( le Seîhoun ), était encore possédée par un frère de ce Ramedang que le Soudan et le prince de Karaman avaient dépouillé. De là, Bertrandon se rendit à Therso (Tarsous), d'où il gagna, après trois lieues de marche dans un beau pays de plaines pareil à celui qu'il avait traversé depuis le Djeïhoun, les plus hautes montagnes qu'il eût encore VoeS. La caravane mit quatre jours à en franchir les défilés. « Ces montagnes sont couvertes de neige en tout temps, et il n'y tt qu'un passage pour les chevaux , quoiqu'on y trouve de temps en temps de jolies petites plaines. Elles sont dftngereûses par les Turkomans qui y sont répandus; mais pendant les quatre jours de marche que j'y ai faite, je n'y ai pas vu une seule ha-
* Bertrandon , p. 525.
• Id. , p. 527.
BERTIUND03
bitaliond). » A l'issue des gorges, il y avait un château nommé Cublech, dans une situation très-élevée; ce château était le dernier que possédât Ramedang de ce côté avant la ligue qui l'en avait dépouillé pour le donner au Karaman. Plus loin, on rencontre un autre château du nom d'Âserx, après lequel est la ville d'jjraclie ( Eregli) , située dans une plaine que bordent du côté du nord quelques hauteurs semées çà et là « commodes îles au milieu des flots. » Araclie était dans un grand délabrement. Les environs étaient couverts de villages habiles en très-grande partie par des Turkomans. Un village voisin, de l'autre côté d'Araclie , avait ses habitations toutes creusées dans le roc.
D'Araclie à Lavande il y a deux journées de marche par un pays plat, découvert, et absolument dénué d'arbres (2). Larando, quoique non close, est grande, marchande et bien située-, son château avait été démantelé. Deux autres jours de marche à travers un beau pays bien garni <L» villages, mais qui manque d'eau, d'arbres et de rivières, conduisirent la caravane à Quhongue, « appelée par les Grecs Quhonguopoly » (Konièh). C'était la meilleure ville du prince de Karaman , qui y faisait sa résidence. Bertrandon assista à la réception des ambassadeurs du roi de Chypre , avec lesquels il avait fait une partie du chemin, et qui venaient renouveler alliance entre leur maître et le prince turk. « Les États du Karman sont considérables, dit Bertrandon; ils commencent à une journée en deçà de Tarse, et von* jusqu'au pays d'Amurat-Bey , cet autre karman que nous appelons le Grand-Tur*. Dans ce sens, leur largeur est, dit-on, de vingt lieues au plus ; mais ils ont seize journées de long, et je le sais, moi qui les ai traversés. Au nord-est, ils s'étendent, m'a-t-on dit, jusqu'aux frontières de Perse. Le karman possède aussi une côte maritime qu'on nomme les Fanât s. Elle se prolonge depuis Tharse jusqu'à Courco ( Korghos , qui est au roi de Chypre, et à un port nommé Zabari (Lamas). Ce canton produit les meilleurs marins que I on connaisse, mais ils se sont révoltés contre lui 3)»». M'oublions pas qu'à l'époque où notre gentilhomme bourguignon traverse l'Asie-Mineure, il y avait vingt ans
1 Bertrandon, p. 531.
• CS sont les plaines nues de la Lykaonle, si bien décrites par Strabon. » Bertrandon , p. 530.
à peine que le pays était sorti de l'état de trouble et de confusion où l'avait laissé l'irruptiou de Tamerlan.
Bertrandou ajoute que, dans les États du Karaman, il côtoya une autre contrée qu'on nommait Gaserie (Kaïsarièh). Celle-ci confinait d'une part au Karaman et de l'autre à la Turkomanie (Cilicie orientale), par les hautes montagnes qui sont vers Tharse et vers la Perse. « Son seigneur est un vaillant guerrier appelé Gadiroly, lequel a sous ses ordres trente mille hommes d'armes turcomans et environ cent mille femmes, aussi braves et ausi bonnes pour le combat que les hommes 0). » ]\ s'agit ici des ïurkomans Kara- Oïnlou , ou du Mouton Noir, qui possédaient la Cappadoce et sa capitale Kaïsarièh.
Le pays que la caravane eut à parcourir au sortir de Quhongue était fort beau et avait d'assez bons villages; mais les habitants étaient méchants et dangereux. Trois jours plus loin, on arriva à une petite ville nommée Mhsaray (Ak-Chèhr), siluée au pied d'une haute montagne qui la garantit du midi. Le lendemain , dans un canton où il y avait beaucoup d'herbages et de marais, on traversa une petite rivière qui séparait le pays de Karaman de celui d'Amurat. La route côtoyait une ville à château nommée Achanay (Isaklu?). Deux jours plus loin on vint à Carassar (Afioum Kara-Hissar); c'était la capitale du pays (le Kermian) , dont Amurat s'était emparé de force. « Quoique Carassar ne soit point fermée, elle est marchande et a un des plus beaux châteaux que j'aie vus, quoiqu'il n'ait que de l'eau de citerne. H occupe la cime d'une haute roche, si bien arrondie qu'on la croirait taillée au ciseau. Au bas, est la ville, qui l'entoure de trois côtés; mais elle est à son tour enveloppée, ainsi que lui, par une montagne en croissant, depuis grec jusqu'à mestre (du N.-E. au N.-O.). Dans le reste de la circonférence s'ouvre une plaine que traverse une rivière. Il y avait peu de temps que les Grecs s'étaient emparés de ce lieu ; mais ils l'avaient perdu par leur lâcheté W. »
Il y a deux jours de marche de Carassar à Cotthay (Koulaièh). Le pays est beau , bien arrosé etgarni de montagnes peu élevées; une petite rivière qui y coule (la Poursek) est renommée pour son
1 Bcrtrandon, p. 542.
s /tf., p. 545.
IŒUTRÀNDON.
eau. Cotthay, quoique assez considérable, était une ville ouverte, mais elle avait un grand et beau château , composé de trois forteresses échelonnées par étages sur le penchant d'une montagne. Le fils aîné du Grand-Turc résidait dans cette place.
Sortie de Cotthay , la caravane prit le chemin de Burse (Broussa), « laissant à sa gauche, dit Bertrandon , entre l'occident et le midi, celui de Troie- la-Grant. 11 y a d'assez hautes montagnes , continue le voyageur, et j'en eus plusieurs à passer. J'eus aussi deux journées de forêts, après quoi je traversai une belle plaine dans laquelle il y a quelques villages , assez bons pour le pays. >»
Bertrandon fait le tableau suivant de la ville de Broussa. « De toutes celles que possède le Turc , c'est la plus considérable ; elle est grande, marchande et située au pied et au nord du mont Olimpoa, d'où descend une rivière qui la traverse, et qui , se divisant en plusieurs bras, forme comme un amas de petites villes et contribue à la faire paraître plus grande encore. C'est à Burse que sont inhumés les seigneurs de Turquie ( les sulthans). On y voit de beaux édifices, et surtout un grand nombre d'hôpitaux, parmi lesquels il y en a quatre où Ton distribue souvent du pain , du vin et de la viande aux pauvres qui veulent les prendre pour Dieu. A l une des extrémités de la ville, vers le ponent , est un beau et vaste château bâti sur une hauteur et qui peut bien renfermer mille maisons. Là est aussi le palais du seigneur, palais qu'on m'a dit être intérieurement un lieu très-agréable, et qui a un jardin avec un joli étang. Le prince avait alors cinquante femmes, et souvent, dit-on, il va sur l'étang s'amuser en bateau avec quelqu'une d'elles.
« 11 y a dans Burse deux bazars : l'un où l'on vend des étoffes de soie de toute espèce, de riches et belles pierreries, grande quantité de perles, et à bon marché , des toiles de coton, ainsi qu'une infinité d'autres marchandises dan t l'énumération serait trop longue ; l'autre où l'on achète du coton et du savon blanc , qui fait là un gros objet de commerce.
« Je vis aussi dans une halle un spectacle lamentable : c'étaient des chrétiens , hommes et femmes , que l'on vendait. L'usage est de les faire asseoir sur des bancs. Celui qui veut les acheter ne voit d'eux que le visage et les mains , et un peu le bras des
femmes. A Damas , j'avais vu vendre une fille noire , de quinze à seize ans; on la menait au long des rues toule nue, fors que le venlrc et le derrière, et ung peu au-desoubs {lK »
De Broussa, Bertrandon gagna Constantinople en passant par Nicomèdie, et longeant le golfe de Gai lipoly (mer de Marmara) jusqu'à Scularij où il traversa le Bras de St- George ( Détroit de Constantinople, ou Bosphore). Au delà de Nicomédie, en tirant vers Constantinople, le pays devient très-beau et assez bon. « Là on trouve plus de Grecs que de Turcs ; mais ces Grecs ont pour les chrétiens (le& Latins) plus d'aversion encore que les Turcs eux-mêmes >»
Notre voyageur débarqua à Péra, ville génoise , habitée en outre par des Grecs et des Juifs, et qu'un superbe golfe sépare de Constantinople (3). C'était en décembre 1432. 11 décrit longuement Constantinople et ses édifices. La domination de l'empereur, d'ailleurs tributaire des Turks, était alors circonscrite dans l'enceinte même de cette ville , en dehors de laquelle il ne possédait plus rien qu'un château situé à trois lieues vers le nord , et en Grèce une petite cité nommée Salubrie (Sélivri).
Le nom de Grèce était encore appliqué aux anciennes provinces européennes de l'empire grec , quoique depuis longtemps déjà elles fussent tombées au pouvoir des Ottomans; la dénomination de Turquie était exclusivement réservée aux provinces asiatiques des sullhans othmanides.
Ces extraits que l'on vient de lire du voyage de Bertrandon de la Brocquière aux pays d outre-mer, sont propres, ce nous semble , à confirmer dans l'esprit de nos lecteurs le jugement que nous en avons précédemment portée Par l'esprit d'observation et l'exactitude des descriptions, qualités si rares à cette époque, par la rectitude d'idées et l'indépendance du jugement, si remarquables aussi dans ce temps d'ignorance et de préjugés, Bertrandon sort tout à fait de la ligne des voyageurs et des chroniqueurs du moyen âge. Formé à 1 école des ducs de Bourgogne,
1 Bertrandon, p. 551.
* ld.„ p. 55/i. Comp. Michaud, Histoire des Croisades, t. IV, p. 588. 9 Les Vénitiens étaient alors puissants à Constantinople , comme les Génois dans Péra.
k Ci-dessus , p. 62.
BERTRANDOÎI. 539
récuyer-tranchant de Philippe -le-Bon montre à la fois le coup d'œil de l'homme de guerre qui embrasse d'un regard la nature du pays" et sa conformation , et celui de l'homme des conseils qui juge froidement les mœurs, les habitudes et le régime politique des peuples, et qui sait y chercher les principes de force ou de faiblesse qu'il importe à leurs amis aussi bien qu'à leurs ennemis de connaître. Les récils de Bertrandon ont entièrement le cachet d'une relation moderne, et bien des voyageurs des siècles qui vont suivre sont loin de s'élever à son niveau. Ces qualités d'esprit que Berlrandon montre dans son journal, nous les retrouvons dans les vues et considérations qui le terminent. L'Europe observait d'un œil inquiet celte rapide extension des turks otlomans vers le cœur de la chrétienté, et les princes de l'Occident nourrissaient toujours la secrète pensée de refouler en Asie ces barbares que l'Asie avait vomis sur l'Europe. Le désir de les étudier au centre môme de leur puissance n'avait certainement pas été d'une médiocre considération dans la résolution si heureusement accomplie par notre gentilhomme , de revenir de la Terre Sainte à travers les provinces asiatiques et européennes du Turk. Bertrandon expose au duc Philippe le résultat de ses observations à ce sujet. « Comme j'ai vécu avec les Turcs, lui dit-il , que je connais leur manière de vivre et de combattre , que j'ai hanté des gens notables qui les ont vus de près dans leurs grandes entreprises , je me suis enhardi à écrire, selon mes lumières, quelque chose sur eux et à montrer, sauf correction de la part de ceux qui sont plus instruits que moi, comment il est possible de reprendre les États dont ils se sont emparés, et de les battre sur un champ de bataille.
« Et d'abord , pour commencer par leur personnel, je dirai que ce sont d'assez beaux hommes , portant tous de longues barbes, mais de moyenne taille et de force médiocre. Je sais bien que dans le langage ordinaire , on dit fort comme un Turc; cependant, j'ai vu une infinité de ehréliens, qui, dans les choses où il faut de la force , l'emportaient sur eux ; et moi-môme , qui ne suis pas des plus robustes , j'en ai trouvé , lorsque les cir-
1 Bertrandon, p. 602 et suiv.
ASIE-MINfcl RE.
constances exigeaient quelque travail , de plus faibles que moi encore.
» Ils sont gens diligents, se lèvent malin volontiers, et vivent de peu en campagne; se contentant de pain mal cuit, de chair crue séchée au soleil , de lait soit caillé , soit non caillé , de miel , fromage, raisins, fruits, herbages, et même d'une poignée de farine , avec laquelle ils feront un brouet qui leur suffira pour un jour à six ou huit. Ont-ils un cheval ou un chameau malade, sans espoir de guérison , ils lui coupent la gorge et le mangent. J'en ai été témoin maintes fois. Pour dormir, ils ne sont point embarrassés et couchent par terre.
» Leur habillement consiste en deux ou trois robes de coton, Tune sur l'autre, et qui leur descendent jusqu'aux pieds. Pardessus celles-là ils en portent, en guise de manteau, une autre de feutre qu'on nomme capinat. Lecapinat, quoique léger, résiste à la pluie, et il y en a de très-beaux et de très-fius. Ils ont des bottes qui montent jusqu'aux genoux, et de grandes braies, qui, pour les uns, sont de velours cramoisi, pour d'autres de soie, de futaine, d'étoffes communes. En guerre ou en route, pour n'être point embarrassés de leurs robes, ils les relèvent et les enferment dans leurs caleçons , ce qui leur permet d'agir librement.
» Leurs chevaux sont bons, coûtent peu à nourrir, courent bien et longtemps; mais ils les tiennent très-maigres et ne les laissent manger que la nuit... Quant à leurs habillements de guerre, j'ai été deux fois dans le cas de les voir, à l'occasion des Grecs rénégats qui renonçaient à leur religion pour embrasser le mahométisme : alors les Turcs font une grande fête; ils prennent leurs plus belles armes et parcourent la ville en cavalcade aussi nombreuse qu'il leur est possible. Or, dans ces circonstances, je les ai vus porterd'assez belles brigandines (cottes d'armes) pareilles aux nôtres, à l'exception que les écailles en étaient plus petites. Leurs garde-bras (brassarts) étaient de même. En un mot, ils ressemblent à ces peintures où l'on nous représente les temps de Jules César. La brigandine descend presque à mi-cuisse; mais à son extrémité est attachée circulaireraent une étoffe de soie qui vient jusqu'à mi-jambe.
» Sur la tête ils portent un harnois blanc qui est rond comme
llEKTRANDOrî.
elle, et qui , haut déplus d'un demi-pied, se termine en pointe. On lagarnit de quatre clinques (lames), l'unedevant, l'autre derrière , les deux autres sur les côtés , afin de garantir du coup d'épée la face , le cou et les joues. Elles sont pareilles à celles qu'ont en France nos salades.
» Outre cette garniture de tête, ils en ont communément une autre qu'ils mettent par dessus leurs chapeaux ou leurs toques ; c'est une coiffe de fil d'archal. Il y a de ces coiffes qui sont si riches et si belles qu'elles coûtent jusqu'à quarante et cinquante ducats , tandis que d'autres n'en coûtent qu'un ou deux. Quoique celles-ci soient moins fortes que les autres, elles peuvent résister au coup de taille de l'épée.
» lis sont assis sur leurs selles comme dans un fauteuil, bien enfoncés , les genoux fort hauts et les étriers courts ; position dans laquelle ils ne pourraient pas supporter le moindre coup de lance sans être jetés bas.
» L'arme de ceux qui ont quelque fortune est un arc, un (arquais y une épée et une forte masse à manche court, dont le gros bout est taillé à plusieurs carnes. Ce bâton a du danger quand on l'assène sur des épaules ou des bras dégarnis. Je suis môme convaincu qu'un coup bien appuyé sur une tête armée de salade, étourdirait l'homme.
» Plusieurs portent de petits pavois (boucliers) en bois , et ils savent très-bien s'en couvrir à cheval quand ils tirent de l'arc. C'est ce que m'ont assuré des gens qui les ont longtemps pratiqués, et ce que j'ai vu par moi-même.
»» Leur obéissance aux ordres de leur seigneur est sans bornes. Pas un seul n'oserait les transgresser, quand il s'agirait de la vie, et c'est principalement à cette soumission constante qu'il doit les grandes choses qu'il a exécutées , et ces vastes conquêtes qui l'ont rendu maître d'une étendue de pays beaucoup plus considérable que n'est la France... »
Bertrandon décrit ici la manière de combattre des Turks ; puis il ajoute : « Assurément je ne veux point en dire de mal , ni les déprécier ; j'avouerai , au contraire , que , dans le commerce de la vie , je lésai trouvés francs et loyaux, et que dans les occasions où il failait du courage ils se sont bien montrés : mais cependant je n'en suis pas moins convaincu que, pour des troupes bien
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montées et bien commandées, ce serait chose peu difficile de les battre; et quanta moi, je déclare qu'avec moitié moins de monde qu'eux je n'hésiterais pas à les attaquer... »
Notre voyageur, on le voit, était homme d'action aussi bien qu'homme de conseil. Il entre ici dans de longs détails sur les meilleures mesures qu'auraient à prendre les puissances de l'Europe qui voudraient marcher contre les Musulmans ; mais nous n'avons pas à le suivre dans ce plan à la fois stratégique et politique. 11 raconte ensuite brièvement la fin de son voyage par l'Allemagnejusqu'en Bourgogne, et termine ainsi sa relation : « Je me suis peu étendu sur la description du pays depuis Vienne jusqu ici, parce qu'il est connu ; quant aux autres que j'ai parcourus dans mon voyage, si j'en publie la relation, j'avertis ceux qui la liront que je l'ai entreprise non par ostentation et vanité, mais pour instruire et guider les personnes qu'un même désir conduirait dans ces contrées, et pour obéir à mon très-redouté seigneur monseigneur le duc, qui me l'a ordonné. J'avois rapporté un petit livret où en route j'écrivois toutes mes aventures, quand j'en avois le temps, et c'est d'après ce mémorial que je l'ai rédigée. Si elle n'est pas composée aussi bien que d'autres pourroient le faire, je prie qu'on m'excuse. »
Les chroniqueurs et les mémoires du quinzième siècle nous ont conservé le souvenir des démonstrations chevaleresques du duc Philippe le Bon pour relever l'étendard de la croix entre les mains de la noblesse française , et provoquer de nouvelles croisades contre les infidèles (0. On peut croire que les avis et les instructions de son conseiller Bertrandon ne furent pas sans influence sur cette chaleureuse initiative de Philippe ; mais l'entousiasme religieux qui avait si longtemps enflammé l'Europe s'était grandement refroidi au cœur des chevaliers. Si les progrès du Turk en ranimaient encore de temps à autre quelques étincelles, par la pressante incitation d'un danger prochain, il y avait loin de cette excitation passagère à l'ardeur qui pendant près de deux cents ans avait précipité l'Europe en armes
1 On peut voir de curieux détails , extraits des Mémoires du temps, sur le grand tournoi tenu à cet effet par le duc de Bourgogne à Lillo en Fiandres en 1453, à l'époque où la nouvelle de ia chute de Conslantinople parvint en Europe, dans Mkuaud, UtiL des Croisade y liv. xvu, inUio (t. V, p. 2 et e*iiv.).
*NEÀS SYLVIUS
vers les plages asiatiques. Un des hommes les plus remarquables de ce siècle, et qui prit une part active à toutes les affaires de son temps , l'éloquent et savant jEneas Sylvius , consuma vainement sa vie à communiquer aux princes et aux peuples de la chrétienté le zèle brûlant dont il était rempli. Évêque , il n'avait pas cesse de mettre sou3 les yeux des chrétiens de l'Europe le touchant tableau des souffrances de leurs frères d'Asie ; promu au souverain pontificat, où il succéda à Calixte III sous le nom de Pie II ( 1458-1464) , il voulut conduire lui-même en Syrie l'armée que ses exhortations avaient enfin réunie. Mais la mort l'atteignit, à l'âge de soixante -quatre ans, avant qu'il n'eût quitté le port où il allait s'embarquer : cette tentative avortée fut la dernière.
Sylvius n'avait pas seulement travaillé par sa parole à ce qu'il regardait comme une œuvre sainte; le discours écrit où il exposa, avant son avènement au trône pontifical, la situation des chrétiens sous la domination musulmane , en Syrie , en Egypte, en Turquie et en Grèce , a toute la valeur d'un document historique des plus importants. ^Eneas Sylvius écrivit ausM l'histoire des événements contemporains; et ce morceau lire un intérêt tout particulier des détails qu'il renferme sur la géographie des diverses contrées de l'Europe au XVe siècle. Un intérêt plus direct encore s'attache pour nous à l'introduction spécialement géographique dont cette histoire est précédée : cotte introduction, en effet, sauf quelques chapitres préliminaires consacrés à l'ensemble des terres alors connues et aux contrées lointaines de l'Asie , d'où les oppresseurs de la chrétienté étaient originaires, est exclusivement consacrée à l'Asie-Mineure (0. Tou-
1 Pli secundi papae Cosmographia^in Asict et Europœ eleganti descriptione, Parisiis, H. Stcphanus, 1509, petit in-4°. — Réimprimée en 1531 (ahsq. loc.) in-8° ; en 1534 (Paris. Cl. Chevallonius, in-8°). et en 1551, dans la collection des œuvres d'.Cneas Sylvius (Basil. In-f°).— Voici le titre exact de l'édition de 1534 : PHIIpont.max. Asia Europœque elegantissima description irâ festivitate tum veterum, tumrecentium, res memoratu dignas complétions, maximè quœ sub Frederico IU apud Europœos Christiani cum Turcis, Rutenis, Soldano et cœleris hostibus fidei , tum etiam inter sese vario bellorum eventu commiserunt. Accessit Henrici Glareani, Helvetîi, poctae lauréat! , Compendiaria A$iw,Africœ , Europœque description Parisiis, ap.
su
ASIE-MINEURE. [15* SIÈCLE k\. J.-C.
tefois , il ne faudrait pas chercher dans cette description un tableau réel de la Péninsule , de sa géographie et de ses habitants, à l'époque où il fut tracé : c'est par ce que l'on n'y trouve pas , plus encore que par ce que l'on y trouve, que l'ouvrage de Pie II, l'homme le plus lettré de son époque , est propre à nous donner une idée de l'étendue des notions que l'Europe avait alors recueillies sur les changements survenus depuis plusieurs siècles dans la géographie des contrées orientales. Les communications étaient encore si rares et les renseignements si incomplets , que les savants de la renaissance ne daignaient pas faire acception du peu d'indications que leur pouvaient fournir les marchands et les gens de mer : pour eux , ces pays devenus turks . arabes ou mongols , étaient toujours les pays classiques autrefois décrils par les historiens et les géographes grecs et latins. Quoique , dans sa notice sur les parties les plus reculées de l'Asie , /Eneas Sylvius cite une fois le vénitien Polo (0, et que dans quelques endroits de son Asie-Mineure il y mentionne les nouveaux établissements des Turks (2) , la description qu'il en trace n'est à bien dire qu'une élégante traduction de StrabonW, sans le moindre indice des changements introduits dans la nomenclature. 11 semble , d'ailleurs, que le pieux historien eût cru s'associer à l'usurpation sacrilège des ennemis du nom chrétien, s'il eût consacré , en les adoptant , les nouveautés qu'ils avaient apportées dans les provinces dont ils s'étaient emparés.
Les Vénitiens avaient secondé de tout leur pouvoir le grand projet de Pie IL Non-seulement leurs intérêts commerciaux avaient beaucoup souffert des changements survenus à Con-
Clauil. Chevallonium, 1534, petit in-8° de 522 pages, non compris V Index alpha beticus.
1 Cap. 10, p. 18, édit. 1534. Il est remarquable que Sylvius cite non Marco Polo, mais Nicolao, père de Marco : Nicoîaus quidam Fenetus, cognomento Cornes ; ce qui semble indiquer qu'avant les éditions imprimées (la plus ancienne connue est de 1477) le nom du pere de Marco Polo, qui en effet accompagna celui-ci dans ses courses aventureuses, était inscrit en tête des copies manuscrites.
* Deux passages (cap. 53, p. 136, et c. 100, p. 282 ) montrent que h description de l'Asie -Mineure dVEueas Sylvius fut écrite en 1462, un peu avant la prise de Trébizonde.
3 ^neas Sylvius cite, outre Strabon, Ptolémée , Pline et Solin.
&NEAS SYLVItS
stantinople ; mais ils se voyaient menacés maintenant jusque dans leur existence par l'extension des conquêtes de Mahomet II sur la mer Adriatique. Aussi cherchaient-ils à susciter de toutes parts des ennemis aux Ottomans. Le célèbre Ousoun- Hassan-Begh (0, chef de cette branche des Turkomans distinguée, d'après son drapeau particulier, par la dénomination d'4k-Koïnlou, ou du Mouton-Blanc, rendait alors son nom redoutable en Arménie et en Perse. 11 venait de subjuguer les Turkomans du Mouton-Noir, qui s'étendaient, nous l'avons vu , jusque dans .l'intérieur de la Cappadoce, et il se trouvait ainsi limitrophe, conséquemment ennemi naturel , des princes othmanides. Des relations d'alliance offensive et défensive contre Mahomet II se lièrent entre les Vénitiens et Ousoun- Hassan ; il y eut des ambassades échangées. Celle que la République envoya en 1473 au prince turkoman fut confiée à Josa fa- Barbaro, patricien exercé dans les négociations , et qui déjà avait résidé avec un caractère public dans les pays voisins des Tarlares du Nord (»). Barbaro écrivit de son voyage une relation qui nous a été conservée (3).
Après quelque temps de relâche à Famagosta , dans l'île de Chypre, Barbaro, qui avait reçu l'ordre de son gouvernement de fournir autant de secours que possible aux princes de Karaman qui tenaient encore sur la côte cilicienne , se rendit à un port de cette côte voisin du château de Sighi, où il s'aboucha avec le chef turkoman qui s'y maintenait contre Mahomet H. De là il vint débarquer au port de Cour, qui était autrefois nommé Corycus, d'où un beau château gardait le nom de Courcha (*). Tout le pays était alors en grand trouble et occupé par les troupes ottomanes (5). En avant de Courcho il y a
1 Qui régna de 1467 à 1478.
1 II avait été envoyé à la Tana, à l'embouchure du Don, en 1436. Il résida dans cet important comptoir italien jusqu'en 1452, et recueillit beaucoup d'informaUons sur les pays environnants. Nous avons aussi ce premier voyage.
3 Viaggio di M. Josafa Barbaro, gentilhuomo Venetiano, nelta Persia; dans la collection de Ramusio, t. II, p. 68 à 112, édit. de 1574. La relaUon de Barbaro avait déjà été imprimée en 1441 dans un recueil in-8° publié à Venise chez AldeManucc. Voy. la notice bibliographique à la fin du volume suivant.
* Barbaro dans Ramusio , p 09 n.
5 Voy. ci -dessus, p. 530.