‹ Description historique et raisonnée d'une collection de tableaux des écoles italienne, flamande, hollandaise, française et espagnole, appartenant à mesdames Dumont de FrainaysChapitre 21 sur 44 · OBSERVATIONS SUR LES RÉDUCTIONS ET LES TRADUCTIONS EN PEINTURE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LES RÉDUCTIONS ET LES TRADUCTIONS EN PEINTURE

Avant d’aller plus loin , je ne négligerai pas de faire observer à mes lecteurs que j’ai eu mes raisons pour attribuer à VanDyck, comme je l’ai fait, les deux tableaux décrits dans la première Notice, sous le n° 12 , p. 2-5 et suiv. ; ii° i3, page 3o , quoique je fusse informé que les compositions de ces deux tableaux sont données à Rubens , comme l’indiquent les gravures. J’ai en effet négligé de relater cette dernière circonstance j je vais y suppléer.

En admirant le génie qui a inventé la composition riche et belle du premier tableau, n° 12, en la décrivant , je balançais à l’attribuer au maître ou à l’élève. Cette chaleur d’âme et cette conception spirituelle qu’on admire, me paraissaient en effet déceler le grand talent de Rubens. Je me rappelais d’avoir vu, au Musée du Louvre, un tableau de cette même composition qui fut apporté en France à la suite de nos conquêtes dans les Pays-Bas. En décrivant le tableau de mesdames deFrainays, je ne me rappelai pas, et c’est là l’erreur, si ce bel ouvrage était de la main de Rubens ou de celle de Van Dyck ; ce n’est qu’en voyant la gravure que j’ai appris que la composition était due au plus célèbre peintre de l’Ecole flamande. Ce n’est pas que Van Dyck , malgré son flegme , n’ait produit quelques inventions animées ; on a pu lui attribuer celle-ci sans outrager la gloire de son maître.

Maintenant, si je considère ce tableau de chevalet, d’une proportion agréable, je pourrais supposer que c’est une réduction du grand ouvrage attribué à Rubens, dans lequel les personnages sont au-dessus des proportions naturelles. Il est souvent arrivé qu’un tableau fait pour une église ou pour un souverain, excitant l’enthousiasme d’un riche amateur, par cela seul qu’il lui plaisait et qu’il ne pouvait se le procurer, pria le même peintre de lui en faire une répétition ou une réduction fidèle, suivant la place qu’il pouvait occuper dans son appartement ; cela est arrivé plus d’une fois. Je connais une superbe réduction du Saint-Michel ^ et une répétition de la sainte Famille de Raphaël, attribuées à Jules Romain; j’ai

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également vu une traduction de ce dernier tableau, que j’attribue à Parmesan. On voit, à la Chaussée-d’Antin, chez un particulier, une traduction du tableau du Musée , connu sous le nom de la Belle Jardinière , qui pourrait bien être de la main de François Penni. Il existe deux Saint-Jean dans le désert^ par le même Raphaël: l’un dans la Galerie de l’empereur d’Autriche; l’autre appartenait au duc d’Orléans, et faisait partie de la Galerie du Palais-Royal. J’ai vu aussi à Paris une belle répétition de l’ Education de l’Amour, par Corrège ; deux autres idem, une chez un médecin, et l’autre chez le baron Massias ; une quatrième se trouve à la vente de M. Erard : ce qui fait cinq tableaux semblables, en comptant l’original qui fut acheté par le Régent, et qui ornait la Galerie d’Orléans (i). Madame S.... possède une répétition du tableau de Raphaël, connu sous le nom de /a Vierge a la Chaise ; je la suppose faite par Parmesan. J’ai vu beaucoup d’autres répétitions du même genre faites par les maîtres eux-mêmes ou par leurs élèves. Nous avons de ces exemples quité.

Les ouvrages en peinture dont je parle , sont généralement si beaux , que, tel habile connaisseur que l’on soit , on balance à prononcer entre le maître et l’élève. Jules Romain avait un coloris plus sombre et une touche plus pesante que Raphaël. Parmesan , dont la grâce se fait remarquer dans son invention et dans son exécution , montrait plus de laisser-aller dans son faire; et François Penni, plus fin et plus précis que ses autres condisciples, dans son dessin comme dans son coloris , se distingue facilement. Garofalo, enfin, lé, plus minutieux des élèves de Raphaël, dans ses peintures, a. fait beaucoup de réductions, d’après son maître, qui sont fort recherchées ; il avait pris pour monogramme un œillet , d’où il reçut son nom de Garofalo.

Rubens a eu aussi des traducteurs célèbres : Van Dyck , Van Thulden , Dyepembeck et Quellinus , sont ceux de ses élèves qu’il employait plus particulièrement à ces sortes d’ouvrages. Van Dyck, néanmoins, était celui qu’il affectionnait le plus. Non seulement ces

parmi les sculpteurs et les peintres de llahti-

(i) Oa assure que ce dernier est celui qui se trouve à la vente de feu M. Érard.

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habiles traducteurs ont produit des tableaux magnifiques, mais aussi des traductions sur lesquelles les hommes les plus exercés dans la connaissance des tableaux sont dans le doute en les voyant. Dans une circonstance semblable , s’il fallait donner un avis , qui oserait, en effet, lever le doute qui se présente souvent sur un tableau du maître traduit par le plus habile de ses élèves, tableau qui a trois cents, deux cents, ou au moins cent ans d’antiquité, et, par conséquent , que l’on n’a pas vu faire ? Quiconque prononcerait affirmativement serait téméraire ou de mauvaise foi. Mais je ne m’arrête pas à ces idées , et je vais plus loin.

En examinant avec attention le délicieux tableau de mesdames de Frainays , et en l’étudiant, je le regarde, non pas comme étant l’esquisse du tableau attribué à Rubens , mais comme le modèle de celui qui devait être fait en grand format ; modèle que le maître aurait fait exécuter sous ses yeux par Antoine Van Dyck , son plus habile élève. Cela est d’autant mieux démontré, et j’en appelle aux connaisseurs, que le dessin sage du tableau , que son coloris argentin et harmonieux , que sa touche fine et spirituelle , appartiennent plus à Van Dyck qu’à Rubens. Si vous me dites que la partie inférieure de cet admirable ouvrage offre plus de vigueur et un coloris plus animé que la partie supérieure , c’est ce qui en fait la perfection. Lisez les pièces de théâtre de nos grands poètes; vous verrez que l’auteur, dans les premiers actes, ménage votre sensibilité, et la prépare ainsi à la catastrophe du dernier acte : c’est la même règle qu’il convient d’observer dans un tableau ; c’est ce que Van Dyck a exactement suivi dans celui dont il est question. Dans cette partie de notre tableau, vous admirerez une sagesse parfaite dans le clair-obscur, et une régularité dans le maniement du pinceau, qui n’appartiennent pas à la vivacité et à la chaleur d’exécution qui caractérisent ordinairement le génie et la touche de Rubens. Le drapeau rouge que tient saint Georges , et sur lequel le corps de saint Sébastien se détache, est un effet de coloris qui appartient plus à Van Dyck qu’à Rubens. Si, ensuite, vous comparez ce bel ouvrage avec les deux tableaux de Rubens , représentant la Vengeance de Tomyris et la Continence de Scipîon , décrits dans ma première notice , et aussi avec ceux de la galerie de Médlcis , par le même peintre, ce sera pour lui et son élève une démonstration, et a solution du problème que je propose sera démontrée.

A.VERT1SSEMENT.

Je regarderai donc le tableau que nous possédons, représentant îe Triomphe de V Eglise romaine , comme celui qui a servi à l’exécution d’un plus grand, qui aurait été également peint par Van Dyck sous la direction de Rubens, qui en aurait produit la composition. C’est pour cette raison que la gravure porte le nom de l’inventeur. D’ailleurs, tout ce qui a été gravé d’après Rubens est si considérable, qu’il est impossible qu’il ait jamais pu tout exécuter luiméme, surtout ayant à remplir des devoirs diplomatiques de la plus haute importance.

Dans les grandes et célèbres Ecoles anciennes, il était d’usage que les élèves traduisissent ou exécutassent les compositions du maître, quand il n’avait plus le temps de les peindre; il les retouchait ou ne les retouchait pas , selon le mérite du tableau et le talent de l’élève. D’ailleurs , personne n’ignore que Van Dyck travaillait pour Rubens, comme avaient fait avant lui Jules Romain, Poiidore , François Penni , dit il Fattore , Perin del Taga, etc., pour Raphaël , leur maître.

Quant au tableau représentant Susanne au bain , que j’ai également attribué à Van Dyck , et qui est gravé sous le nom de Rubens, j’en connaissais la gravure avant d’en parler, et en le voyant, je n’ai pas hésité à l’attribuer au premier. Le dessin coulant , le coloris rose et la touche soignée et moins hardie que ne l’est ordinairement celle de Rubëns, les pieds et les mains de Susanne, surtout la couleur de la draperie rouge-foncé, qui enveloppe les jambes de cette jolie femme , ont déterminé mon opinion , et je n’ai pas balancé à reconnaître le faire délicat et soigné de Van Dyck. ( Je connais trois compositions différentes du même sujet , par Rubens )

J’observe encore que tout ce que je viens de dire ne dérange nullement la description que j’ai faite de deux tableaux dont il est question; dans le cas où on les attribuerait à Rubens, il n’y a que le nom à changer. C’est enfin aux vrais connaisseurs que j’adresse ces observations; à ceux qui ont suivi les Académies , qui ont dessiné et peint, qui connaissent les principes de l’art de composer un tableau , qui savent découvrir les secrets que la nature renferme dans son immense tableau, et qui sont en état de définir ce qui constitue le beau, la grâce, Ig goiU , et beaucoup d’autres qualités dont la connaissance appartient à la première éducation du peintre,

ATERTfSSEMENT.

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qui alors en fera l’application aux ouvrages des grands maîtres. J’en appelle aussi à ceux qui savent également ce qui caractérise la perfection du coloris et du claîr-obscur, ainsi que le maniement du pinceau. C’est avec ces hommes instruits que j’aimerais à disserter devant les deux tableaux de notre Collection ; j’aimerais à découvrir avec eux les raisons qui peuvent les faire attribuer à Van Dyck ou à Rubens ; et en allant aux voix , si le nom de Rubens se trouvait proclamé , je me soumettrais à l’avis de l’aréopage pittoresque ; et nos deux tableaux, s’ils n’y gagnaient rien en perfection, pourraient cependant augmenter en valeur.

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