Description méthodique du Musée céramique de la manufacture royale de porcelaine de Sèvres
Le Musée spécial dont nous donnons la description se compose, comme son titre l’indique, de tous les produits ayant subi l’action du feu ou au moins celle d’une 'haute température et dont une terre ou un mélange vitrifiable fait la base. Tout objet étranger à cette définition en est exclu; la spécialité de cette collection est donc parfaitement limitée.
Quant aux points de vue sous lesquels les produits qui le composent doivent être considérés, ils sont aussi bien déterminés par le but unique auquel doivent tendre ces objets, que ces objets eux-mêmes le sont par leur nature; c’est la considération technique dans tout son développement qui doit y dominer. Ce ne sont ni des objets d’art, sous le rapport des formes , des compositions, du dessin , etc. , ni des objets historiques, sous celui des sujets représentés, ni même des objets archéologiques, sous celui des inscriptions. Ce n’est aucune de ces considérations qui nous les a fait recueillir; sans être formellement exclues, elles n’ont eu de valeur pour nous qu’en contribuant à nous faire connaître l’histoire des arts céramiques , l’époque des découvertes des principales pâtes et glaçures, enfin les progrès de l’art. Les formes et les dessins, les sujets et les inscriptions, en nous indiquant souvent les peuples qui ont fait ces objets et les temps où ils ont été faits, sont des moyens que nous avons dû employer pour établir la marche et les progrès des arts céramiques ; mais nous nous sommes défendus de rechercher , d’accepter même les pièces qui , revêtues de ces signes , ne nous en apprenaient pas plus sur leur nature, leur origine, leur pays, leur époque, que celles que le Musée possédait déjà.
Il faut donc éviter de confondre ce Musée avec ceux où des objets faits avec des matières céramiques ou vitriques sont réunis sous l’une des considérations précédentes. Enfin, pour caractériser davantage la spécialité de cette collection, faire ressortir son vrai caractère d’utilité , empêcher que nos successeurs en l’oubliant lui fassent perdre ce
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caractère et par conséquent son originalité, nous dirons que nous préférons un vase grec, romain, étrusque ou mexicain, avec des défauts qui font connaître les principes de sa fabrication , à un vase grec , romain , ou mexicain qui représenterait le sujet le plus instructif pour l'histoire de ces peuples.
Maintenant que le caractère de ce Musée nous semble bien établi, qu’il nous parait bien prouvé que ce n’est point un double ni un diminutif de la collection des vases grecs, romains, égyptiens, péruviens , etc., ni du Musée royal des beaux-arts , ni du Musée archéologique et historique de la Bibliothèque royale, ni du Musée naval du Louvre, ni du Musée du moyen âge de Dusommerard, etc., etc., voyons comment il a été créé dans la manufacture royale de porcelaine , dans cet établissement d’industrie céramique, qui, vu sa noble destination, a survécu à toutes les révolutions et a pu permettre d’y fonder une réunion technique qui a besoin de temps et de fixité pour prendre des racines profondes et capables de résister aux tempêtes qui peuvent encore l’assaillir.
La fondation du Musée dont nous donnons la description n’est pas très-ancienne. L’administrateur actuel de la manufacture en a posé, il y a environ quarante ans, les premières bases. Ce Musée s’est accru peu à peu et n’a pris son véritable caractère et sa réelle importance que vers 1812. C’est dans cet intervalle de sept à huit ans que se rassemblèrent ses premiers éléments ; mais ils ne furent , pour ainsi dire , que déposés sans ordre et sans notes instructives. Ce ne fut que vers cette époque de 1812, que je pensai à réunir sous un point de vue technique, ces objets, encore très-peu nombreux.
Ils se composaient alors : l°de la riche et intéressante collection de vases grecs que le roi Louis XVI avait acquis vers 1785 de M. Denon, pour servir comme modèles de formes simples et pures, et changer, par ces exemples , la mauvaise direction donnée aux formes des porcelaines sous le règne précédent.
Cette précieuse collection était reléguée sur des tablettes élevées de l’atelier de sculpture et disposée au hasard. Je la fis descendre dans la pièce cl’entrée du magasin , placer dans de vieilles armoires i-itrées, et je l’exposai, rangée par forme, aux yeux du public.
2° des échantillons de porcelaine des fabriques allemandes électorales et impériales de Saxe, de Berlin, de Brunswick, de Wurtemberg, de
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Vienne, etc. , que M. Daru demanda comme échantillons aux directeurs de ces fabriques et qu’il envoya à la manufacture de Sèvres.
3°. — Dans ce môme temps, le ministre de l’intérieur, désirant que l’on fit à Sèvres quelques recherches sur les principes de la composition des poteries grossières et de leurs vernis, et sur les perfectionnements qui pouvaient résulter de cette étude , chargea les préfets d’envoyer à la manufacture des échantillons des terres à poteries de leurs départements et des pièces qu’on en fabriquait.
Ces trois sortes de poteries si différentes, les vases grecs dits alors étrusques, quelques porcelaines étrangères et les poteries grossières de quelques départements, recueillies dans cette période de 1805 à 1812, furentle noyau du Musée Céramique de Sèvres. Elles demandaient, en raison de leur nombre et de l’intérêt qu’elles présentaient déjà, à être offertes à l’étude des fabricants, des savants et des archéologues, dans un ordre qui satisfit les différentes recherches des personnes qui désiraient connaître leur histoire. Cette réflexion me conduisit à chercher une classification raisonnée des produits céramiques et le système d’un musée qui devait réunir tous les éléments de cette classification et par conséquent de l’histoire de cet art considéré sous tous ses rapports, c’est-à-dire : sous celui de la fabrication depuis les briques jusqu’à la porcelaine, sous celui de la géographie ou de tous les lieux où se fabriquent des poteries ; enfin sous le point de vue chronologique depuis les époques les plus reculées jusqu’au temps actuel .
Telles sont les trois considérations sous lesquelles j’ai envisagé et classé les produits des arts céramiques de toutes les classes , de tous les lieux et de tous les temps.
Cet ordre admis , des correspondances assez nombreuses avec les savants , les érudits, les voyageurs, les fabricants , furent établies avec un zèle d’autant plus vif que cette collection devait présenter plus d’intérêt aux classes instruites et industrielles. A l’aide de ces moyens et des sources où nous avons puisé, et qu’on indiquera plus bas, le Musée Céramique de Sèvres s’est accru rapidement. Il a pris, en moins de trente ans , l’extension qui l’a rendu digne de fixer l’attention des industriels et des savants et de donner naissance à l’ouvrage que nous publions.
Mais , si pour donner naissance et croissance rapide à ce Musée il n’a fallu que mettre du zèle pour acquérir par échanges, par achats ou par
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dons, de l’ordre pour recevoir et placer et de la grâce pour remercier, il m’a paru nécessaire pour donner à cette collection un intérêt instructif et une sorte de puissance attractive, de la présenter dans un ordre et sous un point de vue qui satisfasse encore plus l’esprit que les yeux, en rapprochant les pièces qui le composent et les réunissant en groupes dont les parties se tinssent par des propriétés ou des qualités semblables. Il m’a paru nécessaire de faire remarquer ces rapprochements , de faire ressortir l’intérêt des pièces et de dire aux observateurs pourquoi elles étaient là , en les accompagnant de notes instructives et durables : tel a été le but de l’étiquetage raisonné et général que j’ai établi, et que, grâce à mon collaborateur dans ce travail (M. Riocreux) , j’ai pu maintenir.
Etiquetage des pièces. — J’ai émis depuis longtemps l’opinion, peut-être un peu trop magistrale, qu’un Musée dont les pièces ne sont pas étiquetées, ne présente au public et souvent même aux savants ou à ceux qui veulent le devenir, qu’un vain intérêt de curiosité; aussi n’admettait-on autrefois dans les musées que des choses extraordinaires ou brillantes par ellesmêmes. Tout ce qui était simple et commun en était rejeté; il estvrai que ces pièces brillantes des anciens musées attiraient les yeux de la multitude; c’est ce qu’on voulait , tandis que les pièces simples qui ne sont ni rares ni éclatantes n’ont d intérêt et d’utilité que lorsqu’elles sont étiquetées. Or, il est facile et prompt de placer sur des tablettes, d’une manière agréable à la vue, les envois ou les acquisitions ; mais, pour donner quelque intérêt à un pot des plus communs, à une pipe, à une brique, à un fragment d’argile ou de feldspath, il faut dire ce qu’il est, d’où il vient, à quoi il sert; il faut pour cela faire quelques recherches, parfois longues et même difficiles; aussi ces pièces qui, non étiquetées, n’avaient aucune sorte d’intérêt, et qui, la plupart, devaient être rejetées, en acquièrent-elles toujours un, quelque faible qu’il soit, par cet étiquetage ; quelquefois même ces pièces acquièrent un très-vif intérêt avec une très-grande valeur, lorsqu’elles portent ainsi leur histoire. Sans ce soin, un grand nombre de pièces de cette riche collection devraient etre rebutées; notre collection d’argile, de sables, de marnes, etc., ne se présenterait que comme un amas embarrassant de terres ou de cailloux. J’ai donc établi qu’aucune pièce n’entrerait dans la collection , si elle ne portait une étiquette aussi développée qu’il était possible et fixée de la manière
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la plus solide. Des numéros, placés non-seulement sur l’étiquette, mais à l’huile sur la pièce, afin qu’on puisse toujours retrouver son histoire, renvoient à des registres où l’histoire de cette pièce est aussi détaillée qu’il est nécessaire.
J’ai été secondé, dans l’exécution de ce plan, de la manière la jdus zélée et la’ plus intelligente , par le conservateur du Musée, M. Riocreux , qui non-seulement a saisi ma pensée, en a vu le but, mais qui l’a étendue dans l’ exécution ; il a trouvé des moyens de rendre l’étiquetage des sables et des argiles tellement adhérent à la pièce, qu’il la suit partout ; car cette argile, ce sable, privé de son étiquette, est, comme je viens de dire, une masse de terre insignifiante. On pourra voir dans les tiroirs de la collection qui renferment ces matières, les procédés qu’il a suivis et variés suivant la nature des matières, pour rendre les notations inséparables de l’objet qu’elles font connaître.
Je pressens l’objection spécieuse qu’on peut élever contre cet étiquetage précipité , et j’y répondrai facilement. Beaucoup de pièces arrivent dans la collection sans aucune indication, ou avec des indications soit incertaines soit incomplètes. Or, pour qu’une étiquette soit complète et utile elle doit présenter le nom de l’objet, sa nature, son origine et son usage ; pour arriver à ce résultat , il faut souvent faire des recherches pour lesquelles manquent fréquemment beaucoup de matériaux ; si on voulait obtenir ces résultats pour toutes les pièces d’un musée, il ne serait jamais étiqueté. C’est à peu près ce qui est arrivé pour certains musées ou au moins pour plusieurs de leurs parties. Mais faut-il, parce qu’on ne peut faire une chose entièrement et parfaitement , ne point la faire du tout , et sur les milliers de pièces qui composent un musée n’y en a-t-il pas plus des quatre-vingt-dix-neuf centièmes sur lesquelles on peut inscrire tout ou une partie de ces indications ?
Je permets d’ailleurs de déterminer avec incertitude certains objets qu’on n’a pu encore bien connaître; mais on doit indiquer cette incertitude par un signe, tel qu’un point de doute sur la partie de l’étiquette où on la présume. Il résultera de cette marche prudente que les savants et les voyageurs qui visitent la collection et qui s’adressent toujours aux objets de leur spécialité ou de leur pays , viendront aider le conservateur dans ses déterminations , soit en assurant ses doutes , soit en rectifiant ses erreurs. Or, ces personnes ne pourraient contribuer en rien à la perfection de la
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collection , si les pièces ne portaient aucune désignation. De combien de poteries de l’Amérique, de l’Inde, de la Perse, de l’Espagne, n’avons-nous pas redressé les indications au moyen des communications des voyageurs on des indigènes arrivant de ces pays P
Je n’admets donc aucune excuse pour laisser un musée public sans étiquette, et j’ose dire qu’un tel musée ne présente ni l’instruction ni même la dixième partie d’intérêt populaire que présente à tous les hommes un musée étiqueté.
J’ai fait pressentir plus haut que j’indiquerais les sources d’où proviennent les matériaux du Musée Céramique de Sèvres.'
Ce Musée a reçu de trois sources ses éléments de formation et d’accroissement. Ce sont celles où puisent ordinairement toutes les collections : les achats , les échanges et les dons ; mais dans le Musée de Sèvres , la première a été peu employée , la dernière a été au contraire la plus féconde et a fourni les sept huitièmes des pièces qu’il renferme.
J’ai la présomption de croire qu’une des plus puissantes causes de l’abondance des dons faits par des amateurs , des voyageurs et des fabricants, vient de l’ordre qu’ils ont remarqué dans la disposition des objets cpii composent le Musée , dans la manière dont leurs dons, quelque faible que parût être leur valeur , étaient étiquetés et annotés du lieu , de l’époque de provenance et du nom du donateur. Ils ont espéré que les produits de leurs peines et les effets de leurs souvenirs ne seraient pas perdus , qu’ils pourraient au contraire être utiles à ceux qui veulent pratiquer l’art , et à ceux qui veulent en écrire l’histoire. Alors les voyageurs se sont empressés de mettre dans les armoires du Musée ce qu’ils avaient recueilli, soit d’eux-mêmes soit d’après mes instructions, en matières et objets céramiques ; les fabricants ont paru flattés que leurs produits et leurs noms figurassent au milieu de ces produits , venant de tous les coins du globe.
C’est ici le moment et le lieu de rendre un hommage plus explicite aux principaux donateurs du Musée, dignes de nos remercîments particuliers, non pas tant par la quantité des objets donnés que par leur importance historique et technique et par la constance qu’ils ont mise à penser sans cesse au Musée de Sèvres , dans tous leurs voyages.
Nous devons immensément aux officiers de marine et nous devons
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citer en tête l’infortuné Jules de Blosseville comme méritant cette place, parce qu’il fut en effet le premier qui enrichit d’une manière notable le Musée dans sa naissance ; nous devons le citer spécialement comme un hommage dû à son ardeur trop vive de se distinguer , non-seulement par les services qu’il rendait aux sciences nautique et géographique , mais encore à toutes les sciences physiques ; nous lui devons cet hommage pour le zèle persévérant qu’il a mis à recueillir pour nous dans les mers de l’Inde, dans la Méditerranée, etc., tout ce qu’il jugeait digne de nous intéresser.
Viennent ensuite, parmi les officiers du même corps, MM. les contreamiraux Laplace et Dupetit-Thouars , MM. les capitaines de vaisseau Berard , Dussumier, Despointes pour la coupe arabe si remarquable , citée n° 190, page 158 , etc.
Parmi les artistes voyageurs , si nous ne placions pas en première ligne M. le baron Taylor, les lecteurs de cette description, en voyant son nom cité mille fois, l’y placeraient eux-mêmes. M. Taylor n’a pas fait de voyage prochain ou lointain qu’il n’ait rapporté pour le musée des pièces que certes nous n’aurions pu nous procurer sans lui ; telles sont par exemple les grandes Tinajas de 5 mètres de haut figurées sur la planche V ; nous devons citer encore parmi ces savants donateurs M. le duc de Luynes , M. Charles Lenormant, le comte Anatole de Demidoff, etc.
On remarquera parmi les naturalistes voy ageurs presque tous ceux que le Muséum d’histoire naturelle ou le Gouvernement ont envoyés en mission, tels sont MM. Alcide d’Orbigny, Yirlet, Gaudichaud , Botta, Lamarre-Picquot , etc.
Parmi les agents diplomatiques MM. Ferd. Barrot à Manille , Callery et Itier en Chine, Desgranges à Fez (Maroc) , Théodore Pichon à Valence, Gaspary à la Canée en Crète, etc.
Même des voyageurs étrangers, qu’à peine connaissions-nous, ont pensé au Musée Céramique de Sèvres et lui ont envoyé des objets qu’ils jugeaient de nature à l’intéresser, tels sont M. Robison, secrétaire de la compagnie des Indes , de qui nous tenons la belle brique babylonienne citée page 20, n° 169, M. Stockes de Londres, pour les poteries péruviennes de la page 79 , n° 568 , etc.
Beaucoup d’amateurs distingués dans les sciences archéologiques nous ont fait entrer en partage des pièces céramiques antiques ou anciennes
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qui leur étaient envoyées ou qu’ils s’étaient procurées par leurs actives recherches, tels sont M. Boucher de Perthes, directeur des douanes à Abbeville, qui nous a donné une multitude de pièces de cette nature trouvées principalement dans le lit et les atterrissements de la Somme. Il est cité dans plus de 20 passages de cette description.
MM. Renaud Saint-Amour et Schweighœuser de Strasbourg pour les poteries romaines des bords du Rhin et principalement de Rheinzabern. I^e comte César de Saluces pour celles de Pollentia et Piémont ; — -M. Jouannet de Bordeaux, récemment enlevé aux sciences historiques et géologiques qu’il cultivait avec tant de profondeur et d’esprit , pour les mêmes poteries de terre-nègre; — M. Gisors , architecte du Luxembourg, pour les poteries romaines du sud de Paris; — M. Jollois , ingénieur des ponts et chaussées pour celles d’Orléans ; — -M. Artaud de Lyon qui a légué au Musée de Sèvres les moules dans lesquels il a fait des imitations si parfaites de ces mêmes poteries.
M. Forchammer pour les poteries Scandinaves , M. d’Olfers , directeur des musées de Berlin , MM. de Stolzenberg , Nathusius, etc., pour les poteries germaines.
Pour 1 Amérique septentrionale , M. Schœlcher dont nous tenons les seuls échantillons de poterie (page 24, n° 197) de la Puebla (ancien Mexique ) que le Musée possède ; — MM. Hildrett de Marietta , Harlan, etc. , pour les poteries anciennes des anciens indigènes de cette même Amérique.
Beaucoup de pièces modernes , c’est-à-dire datant de 1804, époque de la création du Musée Céramique, viennent des dons queles fabricants nous ont faits. Les plus belles pièces de cette origine qu’on remarque dans la salle des porcelaines , des poteries , des faïences , et des verreries , ont été données par les propriétaires ou les chefs des manufactures où elles ont été fabriquées, soit qu’elles aient été faites exprès pour le Musée Céramique de Sèvres, soit qu elles aient fait partie des expositions des produits de 1 industrie. La description du Musée n’a omis le nom d’aucun de ces donateurs ; nous devons nous contenter de rappeler quelques-uns d entre eux qui ont enrichi le Musée de pièces très-remarquables , tels cpie , pour les porcelaines et faïences anglaises, MM. Davenport , Minton, et Wood de Burslem qui nous a donné des pièces historiques de l’origine des faïences fines anglaises, dites terre de pipe: pièces authentiques , très-intéressantes
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citées page 200, nos 8, 9, et des grès-cérames, page 231 , nos 5, 6; enfin, M. de Saint-Amans, un des premiers qui, en 1820, a enrichi le Musée d’un assortiment instructif de faïence fine et de grès anglais.
Dans les porcelaines , faïences et autres poteries françaises :
M. Ziégler qui a donné au Musée une suite très-belle de ses plus parfaits produits en grès-cérame de la fabrique qu’ilacrééeà Voisinlieu, faubourg de Beauvais.
M. Pichenot, fabricant de poêles de faïence à Paris , qui n’a pas hésité à y placer les plus grandes plaques ingerçables qu’il ait faites et la plus grande baignoire d’une seule pièce qui ait encore été fabriquée ( page 1 73 , n° 118).
La salle des verreries présente à l’admiration du public et des gens de l’art , les cylindres gigantesques de M. Hutter et C10, les cornues et matras et le tube de 5m,65c de longueur sur 0m,09c de diamètre de M. Pochet Déroché.
Les pierreries de strass de M. Bourguignon, en imitation si parfaite de la nature , et les perles en verre soufflé , faites avec un art à tromper au premier moment les connaisseurs les plus exercés, de MM. Yalès, Truchy, etc.
Les cristaux de Saint-Louis, de Baccarat, de Plaine-de-Walsch , de Choisy , de Bercy, etc., ont été donnés par les chefs de ces fabriques, MM. Seiler, Godard , le baron de Klinglin , Bontemps , Paris, etc. Ces objets et bien d’autres, dont l’énumération ne serait qu’une répétition des articles dutexte, sont la plupart d’une grande valeur; l’administration de la Manufacture royale, pour suivre les principes qui la dirigent , a demandé à les acheter : aucun des fabricants que nous venons de citer, et la plupart de ceux qui sont cités dans le texte, n’ont voulu consentir à cette condition ; nous devons rendre un hommage public à cette gracieuse générosité.
Il est une autre partie du Musée moins frappante, toujours moins éclatante et qu’il n’est ni facile ni nécessaire d’exposer au public ; il suffit qu elle existe , qu’on le sache et qu’on puisse la consulter et l’étudier au besoin.
Ce sont , premièrement ; des échantillons des matières naturelles , terreuses , pierreuses , métalliques , qui entrent dans la composition des poeries de toutes les classes et des diverses vitrifications , des échantillons de ces memes matières préparées et des masses qui résultent de leur me-
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lange, pour entrer clans la composition des pâtes, des glaçures et des verres.
Ces échantillons, dûment et solidement éticpietés, sont placés dans des tiroirs au-dessous des armoires cpii renferment les objets à la fabrication desquels ils servent.
Ils sont classés , non pas minéralogiquement ni même techniquement , mais en relation directe avec la fabrication à laquelle ils appartiennent. L’étiquetage , son exactitude et sa fixité , fait tout le prix de cette collection , renfermée dans environ 50 tiroirs.
Secondement ; quelques instruments , essais ou produits qui ont un intérêt tout à fait historique , c’est-à-dire comme monument historique du progrès des arts céramiques et vitriques ; tels sont :
La première petite figure qui ait été faite avec le kaolin découvert à Saint- \ rieix en 1765.
La pompe que fit le sieur Robinet , ouvrier verrier devenu asthmatique , et cpii lui a servi à souffler les pièces sans le secours de sa poitrine.
L’inventaire des couleurs vitrifiables pour porcelaine que Dihl présenta à l’Académie des sciences en 1798, pour prouver que les couleurs qu’il fabriquait ne changeaient pas par le feu . Cette pièce est signée des commissaires de l’Académie, Fourcroy , Darcet et Guyton.
Troisièmement et enfin dans des portefeuilles, des dessins authentiques des fours et machines en usage à différentes époques dans diverses fabriques de porcelaine et de poterie de l’Europe.
Nous ne parlons pas des manufactures qui appartiennent aux gouvernements étrangers : nous avons dû trouver dans ces établissements , ayant une position analogue à celui de Sèvres , des principes de communication de procédés et de produits , égaux aux nôtres et à ceux des manufactures particulières.
On verra dans le catalogue descriptif qui va suivre et dans le Traité des arts céramiques , que j’ai publié (1), des preuves de cette libéralité.
Malgré ces sources nombreuses, variées, et qui ont été si productives , puisque dans l’espace de trente années elles ont rempli , sans double emploi, sans l’admission d’aucun objet étranger au caractère du Musée, huit salles et quatorze croisées de la façade au troisième de la manufacture,
(1) 2 vol. in-8° avec un volume cTAtlas. Chez Mathias et Béchet, à Paris.
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ce Musée cependant fût resté incomplet sons quelques rapports : les objets qui lui manquaient ne pouvaient être obtenus par correspondance; il n’y avait qu’une personne connaissant bien ce que possédait le Musée de Sèvres qui pût aller chercher sur les lieux d’origine les objets importants qui devaient le compléter. Les voyages que j’ai pu faire sous l’autorisation et avec les encouragements des princes qui avaient la manufacture dans leur dotation , ont rempli en partie ces lacunes. En 1812 j’ai été visiter les manufactures des royaumes de Wurtemberg, de Bavière , de Saxe, de Prusse et celle de Vienne en Autriche. J’ai fait en 1820 un voyage en Italie, tant septentrionale que méridionale jusqu’à Naples ; en 1824 en Danemark, en Suède , et en Norwége ; en 1835 sur les bords du Rhin , en Belgique et en Hollande , pays si célèbre par ses anciennes fabriques de faïence ; enfin en 1836 en Angleterre dans le Staffordshire , province des poteries , en Allemagne, à Berlin , Meissen près Dresde, Munich, etc.
Je ne parle pas de la France , parce que j’ai eu soin dans toutes ces tournées céramiques de sortir de France et d’y rentrer par des routes différentes choisies exprès pour en voir différentes parties ; c’est ainsi qu’en 1836 j’ai visité de nouveau les fabriques de Lyon et des environs, celles de Limoges et de Saint-Yrieix , celles de Villedieu, et de Vierzon.
Ces visites enrichirent le Musée d’un grand nombre d’objets dont je pouvais seul , et en les voyant , apprécier l’intérêt.
Outre les objets qui, décrits dans l’ouvrage que nous publions, font partie essentielle du Musée Céramique proprement dit, la Manufacture de Sèvres a réuni beaucoup d’autres objets qui sont rangés et conservés avec soin pour être consultés au besoin et dont l’existence doit être connue.
Ce sont les modèles de toutes les pièces d’usage ou d’ornement , tant vases et ustensiles divers que figures, groupes et sculptures que la manufacture a exécutées. J’ai réuni tous ces modèles , d’abord épars et trèsaltérés , je les ai fait réparer et je les ai classés chronologiquement dans plusieurs grandes salles qui leur sont uniquement destinées. Cet ordre chronologique a donné à ces modèles un intérêt que peu d’entre eux posséderaient comme pièces séparées; non-seulement ils présentent l’histoire des travaux de la manufacture , mais on peut dire qu’ils montrent de la manière la plus simple , la plus frappante , la plus évidente , et pour ainsi dire d’un seul coup d’œil , l’histoire de ce qu’on appelle le goût clans les arts ;
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par conséquent toutes les variations de ce que, suivant des temps peu éloignés l’un de l’autre, non-seulement le public léger et changeant , mais les gens de l’art, connus alors comme des hommes d’un goût exquis, ont regardé généralement comme beau. Leurs travaux et leurs jugements s’appliquaient aussi bien aux figures humaines isolées ou groupées qu’aux objets d’ornement, ,1e dis les figures humaines, car celles des animaux faites dans ce même temps par des hommes habiles, ont conservé constamment leur bonne réputation.
En parlant ainsi ce n’est pas mon opinion que j’émets, c’est, celle que j’ai entendu professer généralement avec franchise -, avec feu, aux nombreux visiteurs , gens du monde éclairés et artistes de renom que j’ai accompagnés si souvent depuis 1800 dans ces salles. Je ne parlerai pas des nuances d’opinion , il y en a eu très-peu. J’ai vu de 1800 jusque vers 1815, regarder, même comme au-dessous de la critique, tout ce qui avait été fait dans cette première période, c’est-à-dire de 1740 jusque vers 1790. Puis le goût changea tout à coup de direction, pour prendre celle des formes grecques avec plus ou moins de succès , suivant le mérite des artistes qui l’adoptèrent; puis il changea encore tout à coup et complètement vers 1815. Alors toutes ces formes, tous ees groupes qui étaient, il y a cinq ou six ans, regardés avec un tel dégoût qu’il fallait passer rapidement devant les tablettes qui les portaient afin d’échapper aux répétitions perpétuelles des critiques qu’ils attiraient, furent admirés et recherchés. Il fallut sortir du fond des tablettes ce qu’on y avait comme relégué , les présenter à Y admiration , le mot n’est pas exagéré , des gens du monde éclairés et des artistes de renom.
Ce n’est pas ici le lieu de discuter les principes du goût, les causes de ces tergiversations, leur apparence réelle ou illusoire, leur excuse, etc. Je dois me borner à être l’historien de ce que j’ai vu et entendu pendant la période assez longue de temps, où tant de choses d’art et tant d’opinions sur ces choses ont passé devant moi. La collection que je cite présentera , à qui voudra la visiter, les matériaux de cette histoire.
11 est une autre collection d’un genre et d’un but tout différents, qui n’a d ’ utilité et d’intérêt que pour être consultée et qui doit concourir a 1 histoire industrielle de la manufacture , comme la précédente sert à son histoirç artistique ; c’est la série, également chronologique, de tous les
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essais, de toutes les recherches et de leurs résultats , qui ont été faits pour l’ amélioration , la variation des pâtes et des couleurs, et pour le perfectionnement des procédés mécaniques et chimiques employés pour les faire.
Cette collection se compose de dessins de fours, de machines à broyer, etc., tant de la Manufacture de Sèvres que d’établissements étrangers ; d’échantillons des matières premières successivement employées pour faire les pâtes , des essais successifs de ces pâtes avec leurs dates , des pièces sorties parfaites des mains des ouvriers et des fours , et des pièces entachées de vices et de défauts résultant de diverses causes , enfin du résultat des efforts, plus ou moins fructueux, faits pour les corriger.
Ici ce ne sont plus les matériaux et les échantillons des diverses fabrications servant à l’histoire de l’art céramique en général , mais ce sont les pièces de l’histoire spéciale et industrielle de la Manufacture royale de Sèvres.
On sent que ces objets sont dans des portefeuilles , des armoires et des tiroirs particuliers; n’ayant d’utilité et d intérêt que s’ils peuvent être consultés au besoin ; il suffit qu’on sache qu’ils existent , rangés dans un ordre instructif. Ils sont à la garde du conservateur général des collections, M. Riocreux , qui a en outre dans ses attributions les livres, les dessins , les estampes , les médailles , les empreintes de camée , les modèles généraux de figures , d’ornements, etc., qui peuvent être consultés par les artistes de la manufacture pour la composition ou l’exécution de leurs travaux.
J’ai souvent parlé dans cette préface de l’ordre méthodique et raisonné qui doit régner dans une série quelconque d’objets d’étude. Ce n’était pas dans ce livre qu’il fallait exposer les principes des méthodes de classification, mais il fallait en suivre une qui fut en harmonie avec l’objet principal de l’ouvrage. J’ai développé ailleurs (1) les principes de la classification des produits céramiques , j’ai fait connaître ceux que je regardais comme les plus rationnels. J’ai du les suivre dans cette description. On en prendra une connaissance complète , en lisant la table des matières placée à la fin de ce volume , page 455.
Les collections, et surtout les collections scientifiques, n’ont plus pour
(1) Traité des Arts céramiques , tome Ier, Préface, page xiv, et texte, page 300.
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unique luit, comme celles d’autrefois, de présenter à la curiosité et quelquefois à l’admiration d’un publie ignorant, la réunion des beautés éclatantes et des raretés de la nature ou des arts. Sans avoir méprisé et repoussé battrait qu’ont toujours les belles choses , on y a ajouté l’intérêt qu’inspirent, à tous les bons esprits, les objets instructifs et utiles; dans toutes les collections sérieuses, c’est-à-dire qui ne sont ni des insignes de vanité ni des réunions de puérilité, l’idée d’instruction et d’utilité a été le lien qui a rapproché les objets qui les composent.
Tel est le but bien évident et le caractère dominant du Musée Céramique de Sèvres et des collections accessoires : on aurait pu céder à battrait de l’éclat et de la richesse, car rien est-il plus susceptible d’attirer les yeux de tous par ses brillantes qualités , par ses formes élégantes , ses belles et vives couleurs, que les porcelaines et les cristaux? mais on n’aurait rien enseigné de plus sur la nature, la fabrication et l’utilité de ces objets. Les frais et les efforts nécessaires pour se les procurer eussent enlevé une partie des ressources qu’on devait appliquer à la réunion des pièces instructives.
Le Musée Céramique a donc pour objet principal la satisfaction de besprit par les moyens qu’il donne d’étudier l’histoire des arts dont il renferme les produits. Sous ce rapport, il peut aider et satisfaire les érudits et les archéologues dans leurs recherches, en leur fournissant des dates authentiques de b introduction de telle classe de poterie et de verrerie et des perfectionnements successifs qu’ont reçus ces matières. On voit déjà l’énorme différence qu’il y a entre l’ancienne terre de pipe de Wedgwood , choisie même dans les meilleures qualités, et les faïences fines qui lui ont succédé. C’est un progrès dont on parlera longtemps ; mais on n en trouvera plus aucun exemple dans vingt-cinq ans d’ici, si ce n’est à Sèvres ou dans les musées formés dans le même but. Toutes les classes de poteries et de verreries fourniront des preuves de ce cpie j’avance.
Ce Musée fera connaître les découvertes successives (qu’il ne faut pas confondre avec les progrès) des matériaux nouvellement introduits dans les arts, tels que Je chrome dans la porcelaine et les cristaux, l’urane dans les cristaux,, etc. ; les livres de chimie le diront, mais obscurément pour le fabricant, personne ne prendra une idée précise de ces produits et de leurs effets qu’au moyen des échantillons conservés dans les musées durables et bien rangés.
PRÉFACE
A moins que d’aller dans quelques fabriques royales qui ont conservé des pièces de toutes les époques de leur fabrication , on ne peut prendre aucune idée précise des changements , en progrès ou en décroissement , qu’ont éprouvés les autres fabriques. Le soin que j’ai apporté, et qu’on continuera d’apporter, je l’espère, à se procurer de dix en dix ans au plus, des échantillons de la fabrication des célèbres fabriques de Meissen, deVienne, de Berlin, de Munich et des principales fabriques de France , etc., répondra à cette question et permettra de comparer les progrès partiels avec les progrès généraux.
Il n’est pas un fabricant qui ne désire voir, sans faire des voyages lointains et fréquents, de quelle manière on fait sur la terre la même sorte de poterie que celle qu’il fabrique , et qui ne cherche à tirer de ces examens comparatifs quelques résultats utiles à son art ; or , dans le Musée Céramique de Sèvres, un potier en grès-cérame verra, d’un coup d’œil et en quelques heures, comment on faisait les grès-cérames au xvie siècle en Allemagne, en Flandre, en Chine, etc., comment on les fait maintenant sur les bords du Rhin, en Chine, en Prusse, dans le midi delà France, à Beauvais, à Boston, etc.
Ces exemples suffisent pour faire connaître exactement le principe sévère et bien spécial de composition du Musée céramique et vitrique de la Manufacture royale de porcelaine et de peinture sur verre de Sèvres, pour faire connaître les lois de l’ordre rationnel qui y est établi, ses moyens de conservation et d’accroissement, ses divers buts tendant tous à satisfaire les esprits curieux , observateurs et studieux , et à répondre à la plupart des questions que l’industrie céramique et vitrique peut faire à un musée, c’est-à-dire à une réunion des produits de toutes les sortes, de tous les lieux et de tous les temps, de ces deux industries.
Sèvres, novembre 1845.
L’Administrateur,
Al. BRONGNIART.