‹ Description physique des Iles Canaries, suivie dʾune indication des principaux volcans du globeChapitre 1 sur 48 · Description physique des Iles Canaries, suivie dʾune indication des principaux volcans du globe · texte numérisé non relu

Description physique des Iles Canaries, suivie dʾune indication des principaux volcans du globe

L'ouvrage dont nous donnons ici la traduction se recommande non seulement par l'intérêt qu'ont toujours excité les îles Canaries, mais surtout par l'immense réputation de son auteu r à qui les sciences naturelles, et en particulier la Géologie, sont redevables de tant de travaux-précieux. L'original allemand, imprimé à Berlin en i835, se compose de plusieurs Mémoires , dont quelques-uns avaient été publiés séparément : le Coup d* œil sur la Flore des iles Canaries , dans les Mémoires de l'Académie de Berlin de 1816 ; la Description de l'éruption de 1760 à Lancerote, dans les Mémoires de 1818 ; et les Observations sur le climat des Canaries , dans les Mémoires de la même Académie de l'année

Dans le premier plan de cette traduction , on s'était proposé de ne publier que la partie géolo-

Vj AVANT-PROPOS.

gique, c'est-à-dire seulement la description géognoslique des îles Canaries et l'ënuunération des volcans du globe qui termine l'ouvrage; toutefois les autres parlies de cet ouvrage sont remplies d'une si grande quantité d'observations relatives à diverses parties de l'histoire naturelle , et toutes y sont appérciées avec tant de justesse et de sagacité > qu'on n'a pas cru devoir priver le lecteur de l'intérêt qu'il trouvera certainement dans la connaissance de ces faits. Ce livre est donc la traduction complète de l'ouvrage allemand ; on en a cependan t retranché le catalogue de la Flore, qui ne peut avoir d'intérêt que pour les seuls botanistes, et l'on n'a gardé de l'aperçu de la Flore que les faits généraux qui s'y rapportent. La plus grande partie de cet article avait déjà été traduite par M. do Jussieu et insérée dans les Archives de botanique, où on l'a prise textuellement.

* M. de Buch a eu la bonté de revoir lui-même la traduction , et il y a fait un très grand nombre d'additions qui , portant principalement sur les phénomènes des volcans du globe qu'on a étudiés

AYANT-PROPOS. vij

dans ces dernières années, rendent le catalogue de ces volcans le plus complet qui ait encore e'ié publié.

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4hs i **:ë * Z

Me trouvant à Londres pendant l'hiver de 1814, j'y fis la connaissance d'un naturaliste norv égien distingué, M. Smith , et je le vis souvent. Nos conversations ^ ^'arrêtaient ordinairement sur la grande facilité avec laquelle on*se transporte de cette capitale du monde vers presque toutes les régions connues , et le désir d'en profiter devint bientôt si fort, que nous résolûmes 1 enfin de visiter les Canaries , oûuous pouvions espérer de voir du moins un petit aperçu des productions et des phénomènes des climats des tropiques.

Des contrariétés de différentes espèces arrêtèrent le vaisseau qui devait nous prendre à son bord , et il ne oous fût permis de nous embarquer à Spilhead /près de Pôrtsmoulh , que le 31 mars 1815. Le 8 avril nous quittâmes définitivement le canal, et, après une heureuse traversée , uous mîmes pied à terre le 21 avril à Funchal dans l'île de Madère. Nous restâmes douze « jours sur cette île fortunée , occupés à faire de petites courses sur les montagnes et à étudier, autant que pût le permettre la pluie qui tomba continuellement pendant notre séjour, la végétation nouvelle, et pour nous inconnue, qui se développait >>ous nos yeux. Le 2 mai ïious en partîmes de nouveau et nous dirigeâmes lentement, mais toujours en avançant, vers les rana-

ïdîy Googlt

ries, t.e 4, le capitaine prétendait. voir le Pic, apparemment d'après les nuages qui couvraient sa cime; mais le 5 à la pointe du jour, toute l'île de Ténériffe s'offrit à nos regards. Le Pic, éloigné d'à peu près six lieues marines, s'élevait majestueusement par-dessus les nuages, et la neige qui couvrait sa eîme jusque» vers le commencement des forets , faisait ressortir de la manière la plus brillante, la belle végétation qui se développait à son pied. En passant devant Ta earonte, nous y vîmes les habitants déjà occupés de faire la récolte du froment; plus loin, la Villa Orotava se montrait au-dessous des nuages du Pic , à peu près comme Frascati de Rome ; une lave noire se dessinai! parfaitement bien à travers les champs , depuis cet endroit jusqu'au bord de la mer (*). ^

Nous abordâmes le 6 de mai , à dix heures du matin, dans le petit port de Puerto Orotava.

Les neiges nous avaient empêché de penser de suite à une ascension au Pic. Nous nous étions occupés à étudier les forêts au-dessus de Villa Orotava, les rochers de Santa-Ursula , de Realajo et de la Uambla, les environs d'Icod et de Garachico, lorsque enlin le 18 mai nous entreprimes de monter au Pic. ^ ^* , f

^îous n'aurions pas pu supposer que sur un chemin qu'on avait suivi tant de fois, il pouvait nous être réservé de faire encore des observations qui eussent échappé à d'autres naturalistes. D'après beaucoup de relations , nous nous attendions donc à entrer de suite , au-dessus des chiUaigners d'Orolava, dans les forêts de pins d'une espèce particulière à ce que M. de Ilumboidi avait déjà supposé (7iW., I, 186) ; mais nous ne vîmes que le seul Pino ciel Dornajito , et encore celui ci a-t-il été détruit depuis par un grand débordement des torrents. 11 est ( * .

• Néanmoins très certain qu'autrefois ou passait au milieu d'une fotêt entièrement formée de ces arbres , et qui s'étendait depuis les régions inférieures jusqu'au pletl du Pic même. C'est ajnsi que l'avaient vu Édens et le P. Fouillée au commencement du siècle passé , et même le chemin était partagé en différentes stations par des arbres de cette espèce et d'une forme particulière, par le Pino de la Caravela , et plus hajit par celui deafa Merienda. Mais ceux-ci n'ont pas pu échap- *perà la hache destructrice, et le Pino del Dornajito ne s'est conservé jusque là, que parce que ses branches protègent contre les rayons du soleil une belle source située au pied de cet arbre. ^Bes petits buissons d'érica. ont pris la^plaee des pps , et l'on ne rencontre plus sur*

Sa route , clans une étendue de plusieurs lieues , ancun objet qui puisse rappeler à la mémoire le chemin parcouru , et qui puisse ainsi servir àjftxer jps différents points de la route sur laquelle règnë^nne grande uniformité. ■ *

r Cette monotonie cetec bientôt dès qu'on a passé le défilé du Porlillo et qu'on s'avance vers la base du Pic. 4 11 semble qu'on retrouve ici la même solitude et cette sublime tranquillité qui saisissent l'imagination au milieu des hauts glaciers des^Alpes. Comme su* les champs de neige, les homiues se perdent encore ici sur le penchant presque sans bornes recouvert de pierres-ponces d'une blancheur éclatante. Ce qui paraît un bloc dans réalignement devient peu à peu un rocher; des collines petites ien apparence s'agrandissent et deviennent de grands cônes avec des cratères, sans qo on se soit aperçu combien est grande la distance qu'on a franchi pour s'approcher d'elles. Les mesures de la plaine n'avaient plus aucune valeur pour les objets d'une telle grau *<leur ; le Pic même paraissait beaucoup plus élevé sur sa base que nous ne l avions encore supposé jusqu'alors.

4 DEscnif nox> des îles cvnaiues:

Des rubans noirs vitreux descendaient de ses flancsv ♦

A peine s'aperçoit-on qu'il faut encore trois heures pour traverser cette espèce de plan incliné de ponce ,et parvenir jusqu'au bord d'un courant de lave où l'on a disposé d'une manière assez grossière quelques gros blocs d'obsidienne autour d'espaces vides, pour en faire des sallvs et des bancs. C'est là qu'on passe ordinairement la nuit ; c'est l' Estanci i ainixo de los Irt»lcscs.>± +

La montée devient plus difficile depuis cet endroit, surtout depuis qu'on est obligé de traverser le courant de verre mènie , où eu vain l'on voudrait conserver ses souliers/ Malgré cela , ces difficultés ne sont nullement [ ■ comparables à celles d'une ascension à la cime d'un des Pics couverts de neige des Alpes. Nous trouvâmes les premières taches de neige à 10300 pieds de hauteur, près de la Cueva del Hielo; mais elles n'étaient que fort petites, et elles disparaissaient même entièrement vers la cime. Arrivés au critère, nous nous arrêtâmes plusieurs heures sur les arêtes ou dans le pt fond de ce cratère. Tout à coup nous > inie s paraîtra i à-vis de nous madame Hammond, écossaise, avec sesw * compagnons de voyage. C'était , d'après l'assertion des* guides, la première femme qui fut jamais montée jusqu'à celle cime : cette dame eut encore le courage de faire le tour du cratère, de visiter la partie si peu fréquence des voyageurs, qui se trouve vers Chahorra ; et quoique ses souliers fussent en lambeaux , et qu'elle eut été blessée aux pieds par les laves obsidiennes , elle descendit encore avec nous vers la remarquable grotte de glace qui , pendant tout l'été , fournit celle matière nécessaire et indispensable aux villes de Sainte-Croix, de Laguna et d'Orotava. Vers le soir, nous descendîmes tous vers l'Orotava. Les guides et les muletiers ne cessaient de chanter les aven «nies de la journée, et mar-' quaient le rbylhme de teurpojsi • par les chocs de deux bâtons frappés l'un contre l'autre , et par le bruit d'une

balle de plomb tournée plus ou moins vite dans un gobelet. A hui^ heures du spir, nous avions regagné notre demeure au Puerto Orolava.

Le 27 mai , nous montâmes de nouveau vers le Pic. Mais nous abandonnâmes la route ordinaire à l'entrée de la plaine des Rétamas; nous côtoyâmes les rochers qui forment le cirque dont le Pic est entouré , pendant plusieurs heures, et nous montâmes enfin vers le passage deGuaxara. Les buissons de Rétamas ( Spartium nu^Àgenum ) couvrent toutes ces hauteurs de leurs fleurs blanches d'où s'exhale une odeur des plus suaves et des plus agréables ; enfin , dans les ténèbres , nous ar rivâmes au village de Chasna, qui est encore élevé de 4013 pieds au-dessus de la mer. Nous avions passé pour la première fois, avant de l'atteindre, une forêtentièremenl formée par les beaux pins des Canaries , et nous la trouvâmes encore bien jilusétendue lorsque le lendemain nous nous élevâmes vers la source acidulé de Chasna. Cette source est faible, mais d'un goût agréable, èt c'est la seule qu'on connaisse sur rib. Le village de Chasnamêmeestfortagréablementcntouréd'unegrande quantité de poiriers , de pruniers et d'amandiers qui s'élèvent sur les hauteurs,. Nous aurions pu nous attendre à retrouver avec ces arbres les végétaux herbacés de l'Europe ou même des prairies, circonstance tout-à- fait inouie dans le reste de l'île. Vers le soir, nous nous transportâmes vers le petit village de Chinama, qui est * situé beaucoup plus bas, et où le colonel don Antonio Gonzalez nous reçut avec une hospitalité distinguée. Il * nous conduisit vers un vallon peu éloigné du côté de l'ouest, mais très escarpé, où il y avait quantité do grottes creusées , à différentes hauteurs , dans les murs de tufs , et remplies de momies des Guanches. Des mon • ceaux d'ossements de ces momies formaient des petites collines au pied de ces grottes. Nous restâmes la nuit suivantê à Rio, afin dé pouvoir le lendemain étudier les

baraacos "(*) et le» m virons de4as Vixgas et de Granadilla , et nous retournâmes enfin vers Chinama. . • • «Don Antonio nous fit connaître le miel délicieux que dans le cirque du Pic les abeilles savent extraire des fleurs de la belle Rétama. Tous les habitants des villages du voisinage de Chasna, de Chinama , de Granajlilla et de Rio montent vers le pied du Pic au commencement du mois de mai, avec leurs ruches d'abeilles formées parle tronc creux de l'arbre du dragon, et Us cachent ces ruches dans les fissures des rochers. Des millions d'&hejjles se dispersent alors sur les grandes et belles fleurs odoriférantes du spavtium nubigenum, et dans peu de temps elles ont rempli leur ruche, on enlève le miel qu'elles ont déposé deux fois dans le courant de l'été et toujours on en retire une quantité considérable ; et jamais l'Hyblaou l'Hymettus ni Chamouny n'ont produit ce que ces abeilles peuvent préparer dans cette localité , tant le goût de ce miel est aromatique et délicieux , tant sa couleur est belle et sa transparence parfaite. Celui qui réussirait à introduire ce butssô% en Europe , et qui pourrait faire jouiT les habitants de ses produits , acquérerait par là des droits incontes-* tables à leur reconnaissance. On n'a aucune raison de croire qu'une telle transplantation soit impossible ; carce buisson ne croît que là, où la neige couvre le sol depuis le mois de décembre jusqu'à la moitié de celui d'avril , et où la température est assez ba#sejpour supposer à la venue d'arbres de toute espèce. L'essentiel

serait donc de trouver un pays où ce buisson puisse-

(*) Baranco est un mot espagnol, par lequel on désigne dans le pays les sillons à flancs verticaux qui sont creuses dans les roches volcaniques : ce sont des vallées étroites où il n'y a point ordinairement d'eau , ctdont l'aspect est tellement particulier, qu'on a dû leur donner un nom spécial : il était donc naturel de leur conserver le nom espagnol.

•* ÎTIlNI-RAlfiE. . « fjÉ

jouir d'un été également chaud el sec , et il semblerait que de telles expositions pussent se trouver facilement. Mais, jusqu'ici , aucun grain de cette plante n'a voulu lever en Europe, et, quoiqu'on disent les catalogues ,on ne Ta encore vu végéter dans aucun jardin botanique.

Le 31 mai , nous descendîmes vers le bord de la mer, et nous nous arrêtâmes au port de los Christianos, le point le plus méridional de l'île. Mais l'aspect des environs n'est pas encourageant, et la sécheresse du sol devient vraiment effroyable. On ne voit pas la plus légère habitation dans la distance de plusieurs lieues , excepté une seule petite maison qui est située près du port ; et destinée aux équipages des bâtiments qui amènent en été du froment de Sainte-Croix aux villages de cette partie de l'île. On ne voit pas l'ombre de terre végétale sur le fond de tut d'un blanc éblouissant , formé de morceaux de pierre- ponce ; et les buissons qui s'y trouvent ne se couvrent que de feuilles rares, étroites , et d'une teinte grise qui leur donne un aspect triste et désolé ; souvent même la plante n'en porte pas du tout , mais en cruange elle est couverte de longues épines. L'Euphorbia canaricusis y présente des formes tout-à-fait fantastiques , et le triste Plocama pendula laisse pendre ses branches molles et effilées , comme un saule pleureur. Une mélancolie invincible s'empare de l'esprit quand on parcourt ce désert; et c'était avec 1[le vifs sentiments de plaisir que nous en sortîmes enfin pour remonter à Adexa. Nous y entrâmes par une «grande allée d'agaves en fleurs, puis nous passâmes une longue suite de maisons pour arriver au grand et ancien château fort du marquis d'Adexa, comte de Gomera , don Antonio de IIerrera,où don Baltazar Bal Cazar nous fit une réception très hospitalière.

Le baranco au-dessus d'Adexa méritait certainement d'être visité. Le plus grand ruisseau de l'île coule au

mi

DESCRIPTION DES ILES CAJtfAlUES.

îlieu (Je ce vallon ; l'eau se partage et se perd dans une infinité de jardins et de plantations qui produisent tout ce qu'il est possible de cultiver sous un climat . aussi heureux. Nous trouvâmes dans les défilés audessus des jardins., sous les précipices et dans les * fentes des rochers , presque tout ce qui n'avait pu être observé jusqu'alors; et beaucoup de plantes qui avaient lleuri et ne laissaient apercevoir que des tiges mortes , nous lireut croire que vraisemblablement les botanistes pourraient encore trouver dans ces lieux des espèces inconnues jusqu'ici. Les géologues peuvent aussi tirer des lumières précieuses de l'étude de ce baranco àel înjierno', parce que dans aucun autre endroit il n'est permis de s'avancer aussi loin vers l'intérieur du Pic, et d'en observer pour ainsi dire la charpente. •

Adexaest à 923 pieds au-dessus de la mer. Nous eu descendîmes sur des plans de tufs, oùdes petits buissons de Jasticia Hyssopifolia, de Cistes, de Conyza, d'Armoise, de Thym et de Lavandule présentent une nourriture abondante aux nombreux troupeaux de chèvres , qui s'abritent dans quelques métairies dispersées sur les montagnes Le lait de ces animaux est délicieux et un grand bienfait pourje pays. Chaque chèvre en donne une quantité étonnante, souvent une pinte et demie , et peut-être encore plus , et le lait, gras comme celui des rennes , est d'un goût pur eî exquis. On ne saurait reconnaître dans ce lait celui si peu estimé avec raison de nos chèvres du nord , qui, en effet , sont loin aussi de pouvoir trouver à se nourrir de feuilles de justicia, de Javandule et de cistes. La» chèvre elle-même paraît être aussi d'une tout autre espèce. On serait tenté de la comparer pour l'élégance et la légèreté de ses mouvements à une gazelle. Ces cornes, courtes et lisses, sont couchées derrière le front; et son poil noir et sans raideur, est au contraire lisse , tin et luisant comme de f ébène. On ne se sert pas d'autre

lait dans toute l'île de Téuériffe; il est même probable qu'il serait toujours préférable au lait de vache : etde là Yiçnl que dans toute l'île il n'y a peut être pas un seul de ces animaux. Le fromage frais qu'on fabrique avec ce lait ressemble beaucoup au sérac des Suisses.

En passant des déserts immenses de laves , toujours sans culture , sur lesquels les pauvres villages de Guirf, * de Chio etd'Arguaiç ne trouvent que do faibles moyens d'existence, nous gaguàmes la vallée de S. Yago, qui réunit la partie dusud de l'île avec celle du nord. C'est là , eniin, que Smith trouva pour la première fois , la belle Eiiphorbia atropurpurea , que Broussonet avait décrite le premier : nous la vîmes s'élever en larges et beaux buissons assez fréquents. Nous étions disposés à remonter au Vie de ce côté et à observer de près l'immense quantité de cônes d'éruptions dispersés sur ce penchant ; mais nous en fûmes empêchés par les pluies et par les bouillards qui avaient couvert tous ces penchants jusqu'au pied de la montagne. Nous eûmes besoin de près d'une demi-heure pour passer le grand courant de lave qui, en 1700, a enlièrement détruit la ville de Garachico ; mais nous nous rendîmes avec plus de facilité à ïcod los Vinos, dont la situation et l'aspect forment un tableau des plus agréables. C'estcetle contrée qui , par les vins qu'elle produit , avait principalement contribué à donner au port de Garachico son activité et son importance. Le vin malvoisie d'Icod a conservé sa réputation depuis des siècles. Il est encore exporté en assez -rande quantité par le port de l'Orolava , principalement en Angleterre.

Une masse de courants d'obsidienne de plusieurs ilieues de largeur couvre les penchants de la montagne auprès d'icort. Elle a comblé les barancos et nivelé les hauteurs.' C'est sur ce plan incliné que descendent les pins des hauteurs qui entourent le Pic , et quelques uns d'entre eux s'avancent même jusque près du bord de la

10 lucsr.Kienoi* des îles ganaiues. I

mer. C'est un fait très remarquable; car aucune autre espèce de pin ne jouit d'une telle latitude de zone de température. Elle vient parfaitement bien vers le Pic à une hauteur dont le climat ne peut être comparé qu'à celui de la Norwège , et sur le bord de la mer elle végète encore dans le climat de Mogador et de Maroc.

11 faut convenir cependant que la forme a considérablement changé dans les régions basses. Le Pino santo, un pin isolé, qui porte une image miraculeuse, entre Icod et los Guanches , frappe de loin par sa forme singulière. Les branches s'élèvent peu , mais elles s'étendent sur une largeur immense , de manière que l'arbre couvre un 1res grand espace. Les feuilles ou les aiguilles y sont suspendues, en s'avançant sur les branches pendantes, et ont une longueur d'un pied et demi , et même quelquefois de deux pieds ; ces branches donnent à peu près à cet arbre l'apparence d'une tête baissée, couverte d'une longue chevelure , dontellc serait entièrement enveloppée. Plus haut , vers la montagne , les feuilles n'affectent plus cette longueur démesurée ; et tout à fait vers la limite supérieure de ces arbres, les feuilles ne diffèrent guères en longueur de celles des pins communs des forêts du nord ; alors la forme extraordinaire a disparu, «t .

Le 4 juin , nous fûmes de retour à Puerto Orotava. Le 12 juin, nous allâmes à la Laguna. Nous y entrâmes, pour ainsi dire, dans un nouveau monde. Le penchant richement cultivé, sur lequel passe la route , rappelle toujours les climats méridionaux. Santa-Ufsula est entourée de palmiers, et Tacaronte se cache dans les vignes qui l'entourent. Mais avec la plaine de la Laguna commence la région des brouillards qui s'élèvent journellement de la surface de la mer. On voit des champs de blé à perte de vue, mais en vain chercherait-on les arbres fruitiers , les vignes , et surtout des palmiers. Laguna est le chef-lieu de l'ile ; aussi la ville est-elfe grande cl belle : c'est la résidence de la plupart

des grands propriétaires , marquis ou comtes , qui sont les descendants des anciens conquistadores.

Nous nous établîmes dans une grande maison vide, garnie de nombreux balcons et de beaucoup de fenêtres. C'est là , sur ces balcons même, que Smith fit une découverte à laquelle il ne s'attendait certainement pas. Tousses botanistes qui sont montés de Sainte-Croix à Laguna ont dû être frappés, comme tout voyageur qui voit cette ville pour la première fois , de trouver tous les toit6 couverts de petits buissons de Sempervivum , qui ressemblent à de petites forêts suspendues. Qui aurait pu croire que cette plante, tant de fois admirée et observée , n'avait encore jamais été ni étudiée, ni décrite? Elle est totalement différente du Sempcrvivum canavicnse, avec lequel on l'avait toujours confondue , déjà même par ses fleurs qui sont formées de panicules blanches , tandis que le Scmpervivum canariense en porte de jaunes ; de manière que Smith se crut parfaitement autorisé de nommer cette nouvelle espèce Sontpervivum urbicum, d'après la place singulière où elle a principalement été observée. L'air échauffé; vers le bord de la mer , s'élève dans le courant de la journée avec la vapeur aqueuse. Arrivé à la plaine de Laguna , cet air s'y étend et se refroidit jusqu'au-dessous du point de la condensation de la vapeur. Celle-ci est obligée d'abandonner son état gazeux et de se présenter sous forme de brouillards. Le* conditions nécessaires pour les différentes espèces de joubarbes , l'humidité, la chaleur , et un abri contre les rayons directs du soleil , se trouvent alors réunis sur les toits de Laguna. La raison qui détermine les brouillards à s'étendre plus autour de Laguna qu'en tout autre partie de rite , se trouve facilement dans la forme échancrée des montagnes au milieu desquelles la ville est bâtie, circonstance qui permet au vent alisé du nord-est de se mêler au vent du sud ou au vent de mer nui s'élève depuis

Sainte-Croix. Ce vent nord-est, qui vient frapper les montagnes tout près de la ville, se change par réflexion en un vent du nord-ouest ; en effet, un moulin à vent, mu par ce courant d'air, a constamment les ailes tournés vers le nord-ouest. Plus Las et à moitié chemin de Sainte-Croix , et à peu près à 900 pieds d'élévation au-dessus de la mer, on voit un autre moulin, mais dont les ailes sont (oujours tournées vers le sud, car le •veut de mer s'élève jusqu'à cette hauteur; et c'est un spectacle bien curieux de voir ces deux moulins constamment en mouvement , quoique dans une direction tout-à-fait opposée.* .

Ces brouillards et les belles sources qui en résultent ont un effet puissant sur la végétation des collines. On n" voit nulle part de plus beaux arbres , que* dans la superbe forêt de l'Obispo à l'Est de Laguna , e: on y trouve réunis tous les arbres que l'île produit dans la région des forêts. La source nommée l'Aguadela mercède, au milieu de la forêt est un endroit délicieux; des % • lauriers d'une hauteur immense (Laurus indien, Barbu- ' sanoJ Tel. ; y forment une voûte élevée et impénétrable

aux rayons du soleil , au dessous de laquelle l'eau s'échappe, pure et transparente, du sein de la terre et s'é-

^ coule en formant un ruisseau considérable. Le sol se cou- ,

vredçs feuilles éléganh'sd'nne cinéraire qu'on est obligé

de regarder de fort près, pour ne pas les prendre pour de

jeunes pousses du peuplier noir. Des bancs entourent ces

eaux et on y trouve presque constamment des sociétés

de Laguna qui se plaisent à y respirer la fraîcheur.

Ces forêts , les barancos, les rochers vers Puma di

Naga, le village singulièrement caché au-dessous du

rocher de Taganana , celui de Teguesta , de Tacaronte,

nous arrêtèrent long - temps à Laguna et ce ne fut

qu'avec regret que nous quittâmes la grande maison

déserîe que nous habitions tout seuls à Laguna, pour

rleseendre le 24 juin à Sainte-Croix. La vie social^

j avait %rtcore eu beaucoup d'agréraeuts pour nous. M. Le Gros, artiste français avait établi une école de dessin , qui avait répandu le bon goût parmi les habitants delà ville, et nous le trouvâmes entouré d'une trentaine d'écoliers. Le docteur Savinion avait un cabinet de physique dont ce savant modeste savait tirer parti. Outre ses connaissances élevées en littérature, le marquis de Nava était versé dans beaucoup d'autres parties des sciences et sa belle bibliothèque aurait été un ornement pour une ville d'Europe. Le pré- , sident du tribunal Don Nicolas de Las Torres entendait parfaitement bieu toutes les branches de la phy-

jl rassemblait soigneusement tout ce qui

pouvait avoir rapport aux sciences qu'il avait cultivées. iSous trouvâmes le même intérêt dans l'aimable famille de Carvalho et dans beaucoup d'autres maisons, t • ' , * m \

Sainte-Croix ne pouvait plus offrir au botaniste, vu ff saison avancée, rien qu'il n'eut déjà vu ailleurs avec pius de fruit ; mais nous eûmes le grand avantage d'y! trouver Don Francisco Escolar , qui avait parcouru toutes les îles, et qui partout avait fait des observations géologiques curieuses et exactes. Ses collections et ses*., instructions ont eu une part considérable dans tout ce qu'il nous a été permis d'apprendre sur 1 histoire naturellede ces îles.

Deux ou trois fois par semainearrive, à Sainte-Croix un grand bateau qui vient de la grande Canaric, chargé de fruits et de bestiaux; c'est la communication ordinaire entre ces deux îles. Nous profitâmes de ce moyen de transport le mercredi 2 > juin à cinq heures du soir. On nous avait fait espérer que nous pourrions déjà aborder le matin suivant à la grande Canarie ; mais les vents nocturnes, entre ces îles, sont trop variables et trop faibles. Nous n'atteignîmes la cAte, qu'à quatre heu- •* resdel'après-midi , dansla petite baie déserte et inltabilét

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* 14 DESÇRIPTIOy DES ILES CVXATIIES.

de la Sardinaf*). L'endroit Je plus proche, Galdasétait h une lieue de là; on nous y reçut d'une manière bienveillante et surtout avec beaucoup d'hospitalité dans la ♦ maison de Don Joaquim , vieillard prévenant, affable et vivant dans l'aisance. Sur la route que nous suivîmes

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le lendemain pour gagner Las Pal mas, la capitale de l'île , située à peu près à six lieues de distance , rien ne pouvait plus nous rappeler Ténériffe. Partout nous retrouvâmes l'aspect des contrées de l'Afrique et de l'Orient. Des palmiers entourent tous les villages . et ils se trouvent ici en apparence dans un climat convenable i à leur végétation. L'eau coule de tous cotés à travers de beaux champs de maïs et vivifie la contrée. Nous pas- ""W sûmes beaucoup de vallées, celle de Moja, celle d«> Teror toutes verdoyantes et singulièrement embellies par des touffes de beaux palmiers. A'Palmas on croit voir dans les premières maisons et dans les premières Lfr* » rues une > ilîe comme Tunis ou Alger. On descend le j t long de la continuation de l'aride montagne de Saint-

Antoine%JLes maisons sont creusées dans 1 * tuf de cette montagne et on ne les reconnaît qu'à des trous dc<iifférentes grandeurs, qui forment les portes et les fenêtres. ^JViennent ensuite de petits cubes avec une seule ouver-

TJ^j^K» ro fIu*esl ^a Porte î enfin les maisons s'élèvent , mais

^les restent toujours entièrement plates dans le haut

et sans toit. Même à Sainte-Croix nous avions encore

vue des toits et tout airpius pardessus un large balcon où une loggia. Mais à Las Pal mas rien ne brise les lignes horizontales des bâtiments , qui paraissent comme attachées sur les blanches et arides collines auxquelles •Iles sont adossées et dont on ne saurait les dislinguer. Des palmiers s'élèvent de tous côtés ainsi que beaucoup d'autres arbres qui ne rappellent rien des formes européennes: le tamarin y croit en grande abondance , ainsi que h1 Carica Papaya ; mais ce sont

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toujours des Espagnols , et non des Orientaux , qui circulent dans les rues.

Las Paknas est une ville considérable. Elle est plus grande que l'Orotava et que Sainte Croix et presque aussi grande que Laguna. Elle contient 8,006 habitants. Elle est séparée comme Sévilla en deux parties inégales par le fort ruisseau de Guinequada. La plus petite, gommée la Vegueta contient la grande et belle cathédrale 1 gothique, le palais de Justice, le palars de l'évêque et par suite toutes les maisons des chanoines, des chapitres et des grands propriétaires de l'île. Il n'est donc pas étonnant, qu'on y rencontre beaucoup plus dérobes noires et de chap eaux en forme de toit, qui sont pprtés par des prêtres , que dans l'autre partie de la ville la Triana. Dans cefje-ci sont rassemblés les marchands , •les artisants et tous ceux, qui doivent travailler pour gagner leur vie. Comme des îles, s'élèvent du milieu de cette masse de maisons , deux couvents de religieuses et un couven^de Franciscains, et sur la hauteur, toutà-fait isolé x on voit le château del Roy , réuni par une longue muraille avec le petit château de Casa Mata, qui lui ooême se rattache de la même manière au château de Sainte-Anne sur le bord delà mer.

L'évêque partage avec le Roi et le chapitre les revenus de l'île et sa part est évaluée à cent mille piastres/ Il est par conséquent sur l'île le centre de tous les mouvements. Tous ceux qui cherchent à s'élever dans les grades ecclésiastiques se réunissent autour de lui, et son palais est entouré des institutions où on prépare, par l'enseignement et l'instruction , la jeunesse destinée à occuper un jour ces places. L'objet de 4a plus haute importance consiste donc à savoir tout ce qui concerne l'évêque ; ce qui se passe dans le reste de A IEurope*el même en Espagne n'inquiète et n'intéresse nullement celle population , et la nouvelle de la bato.il Iv de Waterloo, avait, au moment de sop arrivée, le même

ifj DESCRIPTION DES I LES C:\i\AllfES.

intérêt pour les habitants , qu'aurait pour nous la nouvelle d'une bataille entre les Chinois et les Boukharcs.*

L'évêque Don Nicolas de Berdugo nous reçut avec bienveillant, et nous assura de sa protection pendant noire séjour sur l'île. Il nous envoya son médecin Don Juan Bandini Calli, et nous procura ainsi une des # Connaissances les plus agréables et les plus instructifs que nous ayons pu désirer. M. Baudini , ami intime du célèbre Viera depuis de longues années , avait suivi ses traces. Ses collections renfermaient tout ce qui pouvait élire regardé comme utile ou curieux sur l'île et ses *J manuscrits contenaient une foule d'observations, curieuses et piquantes. ïl savait encore communiquer les * connaissances qu'il avait acquises.

Ce ne fat pas non plus sans quelque surprise que nous vîmes les jeunes gens du séminaire, excités par l'exemple de leurs maîtres, discuter sur des objets, que nous ne nous serions pas attendus avoir traiter dans une semblable école; ces discussions roulaient sur le soleil, ► le mouvement et l'irritabilité des plantes, sur des plantalions d'arbres fruitiers, sur les pépinières de ces arbres et sur leur utilité pour l'île, sur l'influence de la lumière et de la chaleur dans la végétation. L'évêque protégeait toutes ces études et les encourageait avec beaucoup de zèle. * ■

Après avoir examiné les environs de Las Palmas, nous côtoyâmes le *> juillet les tristes et arides côtes de la mer jusqu'à Telde, village qui, comme tant d'autres, ressemble, par sa verdure et ses palmiers, à une oasi» au milieu du tuf. Ensuite nous montâmes vers l'intérieur pour gagner le Val Sequillo, où une petite p!aine permet de cultiver avec succès beaucoup de blé. L'eau se précipite le long de cette vallée et elle est entourée , de la manière la plus agréable , par des plantations de courges et protégée par le large feuillage-

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des colôcâsia. Sur le village môme, s élève un rocher remarquable , le Rocque del Sàucillo dans les fentes duquel Smith découvrit une belle espèce de joubarbe, entièrement nouvelle ( Sempervivum cœspitosum) qui depuis et par lui est entrée dans tous les jardins botaniques de l'Europe , et dans beaucoup d'autres encore, ft^ps montâmes plus loin jusqu'à laplus grande hauteur de Tîle, le Pico del pozo de las Nieves, de 5,842 pieds de hauteur, mais l'espérance que nous avions de pouvoir y embrasser Tîle entière d'un seul coup d'œil ne fut pas remplie. L'atmosphère parait être ici constamment remplie d'un brouillard sec, qui empêche la vue de srétendre. Nous ne vîmes que les plus proches vallées et point du tout les cotes ni la mer. La cime elle-même n'a rien de remarquable ; elle est couverte plutôt de pierres que de plantes : il n'y croît guère que le beau Peuccdanum aurewn , et cette plante qui ne se trouve que sur cette hauteur est la seule compensation offerle au botaniste pour la peine qu'il s'est donnée dans cette ascension. L'agréable v illage de S.-Mattéo qui commence déjà un peu au dessous de la cime même , présente un aspect bien différent, caracolé d'un beau ruisseau, s'élèvent de grands et beaux noyers et châtaigniers, et les vergers y sont couverts d'une infinité d'arbres fruitiers. A Lecheguillo , le premier endroit de la vallée et à la hauteur de 5,01 5 pieds, 1rs h. i bilan s vinrent à notre rencontre, pour nous offrir de superbes reines-claudes; leurs maisons entourées de grandes galeries forment, sur le penchant de la montagne autant de petits tableaux qui se groupent surtout d'une manière admirable et gracieuse autour de l'église de S.-Mattéo même. Plus bas commencent les vignes et les maisons de campagne des habitans de Las Palmas, le long de la Vega de S. -Brigita, jusqu'à ce qu'enfin la grande chaleur et la sécheresse de la zone inférieure ne per-

18 DESCRIPTIOxN DES, ILES CANARIES.

mette plus le développement d'aucune ^utre Végétation que celle des buissons à longues épines ou à feuiljage gris , long et étroit. -J . ..

Le 11 juillet nous nous trouvâmes à Teror* C'e§t la résidence d'été de l'évêque. Elle éloignée de quttre lieues de la ville, et située dans une vallée profonde/ Un* image miraculeuse y attire encore beaucoup de ra&nde , et quelques personnes s'y rassemblent de plus pour visiter une source faiblement acidulé mais abondante, la température de cette source est de 22' C. (17. (5. R.<). Le petit palais de l'évêque est assez élég^t et l'église présente une grande magnificence et la majesté qu'on doit attendre d'nn centre de pèlerinage. Nous passâmes la montagne et la forêt de Doramas , qui par son nom rappelle toujours le plus renommé des béros des Guancbes, et nous descendîmes <ïans il* grande vallée deMoja, où il y a encore une source acidulé , plus faible que celle de Teror , mais à la môme température. Dans d'autres climats moins chauds* qn nommerait ces eaux des eaux tildes et ne leur prê-terait pas beaucoup d'attention sous le ^rapport de l'acide qu'elles renferment. Effectivement, inême ici, on les estime moins que les superbes fontaines qui , un peu au-dessus deMoja, jaillissent bors des rockers de basalte et qui sontassez considérables pour former un misseau. Elles sont connues sous le nom de XAqua Madré di Moja, Des lauriers Til d'une grandeur énorme les entourent et les recouvrent d'une coupole impénétrable au soleil et aussi élevée que le dôme d'une église. L'eau y coule avec une grande vivacité sur le fond et y répand constamment une douce fraîcbeur, nous trouvâmes sa température de 14, 75 C. (13, 4R), celle de l'air étant à 25, 87. C. (19 R.).

C'est l'abondance des eaux , qui principalement donne aux vallées de la grande Canarie l'aspect de cul-

ITINERAIRE. i «J

tute et de vie qu'elles possèdent à un si haut degré. On l 'empare dç ceà eaux, là où elles sortent des gorges des montagnes, et on les distribue en mille canaux sur les colUtaes de tuf et dans les champs au fond de la vallée. Orf'est étonné de ce que la nature peut produire sur un' sol ainsi arrosé* On y fait trois récoltes successives par aniiée , et chacune d'elle est d'une production surprenante. On y récolte deux fois du maïs , en juin et en décembre, et puis on y plante encore des patas ou pommes de terre, fruit qu'on estime beaucoup dans cette lie. LaCanarie étant beaucoup plus large que Ténérifte , les eaux des montagnes ne peuvent pas s'enfoncer au-dessous du Sol , pour ne reparaître que dans la mer théine; les vallons qui rayonnent du point central sont de véritables crevasses , qui les forcent plutôt à sortir à leur surface pour répandre de cette manière la fertilité et la vie sur le reste de l'île.

On vendait des grappes de raisins au marché dès le commencement du mois (juillet \ Peu après on apporta de très belles mûres , qui sont un fruit très agréable dans ce dimat si sec , d'excellentes poires des plaines de l'Aldea , et enfin une grande abondance de figues "vertes des plus délicates. A la fin du mois commençait à mûrir le Tuna, Cactus opuntia J qu'on vend ' également sur le marché. C'est le moment où ce fruit mûrit qui le fait estimer ; car ordinairement on le trouve dans desparties de l'île où il ëst impossible de se procurer une goutte d'eau, et pendant des chaleurs excessives.

Le mardi 17 juillet , nous quittâmes la ville pour traverser l'île par le milieu, et pour en faire ensuite le tour du côté du sud. Nous passâmes Telde de nouveau , puis Aguimcz, à travers un véritable désert de pierres et de tuf. Peut-être fallait-il mettre beaucoup de cet attristant aspect sur le compte de la saison avancée , car les mois de Tété sont l'hiver pour ces contrées. Tout ce

qui peut croître, fleurir et mûrir , a depuis long-temps . achève son cycle de vie ; il n'en re§te pas même la trace , et la recherche la plus soignée n'est pas en état de faire découvrir un atome de ce qu'une pluie abondante fait lever en peu de jours alors comme par enchantement ; ce qui peu avant présentait l'aspect de l'aridité la plus accablante et la plus parfaite , se couvre de fleurs et de verdure. Le petit village de Tamisas, déjà assez, élevé, nous parût donc un endroit fort agréable , perce qu'un petit ruisseau dans le vallon^uffit pour arroser par sês ranaux les penchants de la montagne , et y développer la végétation. Nous n'avions jamais vu auparavant des oliviers d'une si étonnante hauteur que dans «et endroit. En général , on en voit pas* beaucoup sur ces * Iles ; mais , pour ceux-ci , on aurait pu. les méconuaître entièrement. En continuant de monter, nous arrivâmes enfin sur le bord d'un précipice qui , se déroulant toutà-coup au cteir de la lune, nous fit reconnaître Ja Caldera de la fwinde Cariarie. Nous descendîmes sur une côte abrupte , et arrivâmes à neuf heures du soir à Sainte-Lucie, au fond de cette chaudière: cette- ville est le chef-lieu de fa grande paroisse de Tiraxana. Nous y trouvâmes la température des déserts de la Lybie ; jamais encore la chaleur ne nous avait tourmentés jus-, qu'à ce point . aucun vent ni de terre, ni de mer ne pénètrent dans cet endroit reculé ; il n'y a pas le moindre mouvement dans l'atmosphère , et toute la nuit Je thermomètre se soutient à 24 d. R. (30 C).

La Caldera peut avoir trois lieues de diamètre. De Sainte-Lucie, nous montâmes à Tonte et à Saint Bartolomée,qui sont encore du ressort de Tiraxana; mais depuis ce dernier endroit, la montée, vers les rochers delà Cumbref), devient beaucoup plus rapide. Peu après Saint-

(*) Mot espagnol qui signifie créle, yar lequel l'auteur désigoe Foréte jmmir/alc des montagnes ou ligne tic partage des eaux (TV. au T.)

Bartoiomêe , nous arrivâmes à Pinar, c'est-à-dire à la forêt de pins des Canaries , qui ne consiste qu'en arbres elair-semés ; le Cistus morispeliensis, des Ononis et des Salria croissent dans les parties inférieures. On transporte le bois de cette forêt à travers la Cuuibre à 1 S.-Matteo, et on en fait descendre chaque matin la quantité nécessaire aux besoins de la ville. A la hauteur de

3,642 pieds , on traverse un col , le Paso de la Plala, et Von descend dans un vallon profondément encaissé, qui poursuit son cours vers la partie sud ; puis on remonte pour traverser le Paso del rocque de Nublo, dont la hauteur est de 4,796 pieds; mais on ne reste pas fort long- temps sur ces hauteurs. La vallée de Texeda, à laquelle on arrive, s'enfonce rapidement, et c'est à ffeine si Ton trouve un chemin pour y descendre ; les rochers , s'avançant en arêtes et en pointes , en masquent la. profondeur : il semble alors qu'on se retrouve dans les gorges des Alpes , sur le v ersant des montagnes du côté de l'Italie. Le village de Texeda même , à la hauteur de 2,945 pieds , est encore entièrement caché dans ces défilés. De là il nous a fallu remonter beaucoup pour gagner le village d'Artenara : c'est l'endroit le plus élevé de l'Ile , il se trouve à 5,694 pieds au-dessus de la mer , et sa population est de 1 ,1 75 habitants. Mais ce village est invisible; on se trouve au milieu sans qu'on puisse s'en apercevoir , et l'église sur la hauteur est le seul objet qui puisse annoncer que ce lieu est habité; c'est que toutes les maisons , même celle du curé , sont excavées dans le roc; on n'en voit que la porte, et encore souvent avec peine. La vallée s'ouvre entièrement vers la belle plaine de l'Aldea, sur le bord de la mer; elle est couverte de superbes palmiers et de champs de maïs qui s'étendent à perte de vue. Elle appartient au marquis de Nava de Laguna, et nous fûmes reçus dans sa maison de la manière la plus obligeante. Nous avions gagné la partie ouest de l'île ; elle est

22 DESCRIPTION DBS H.ES CANARIENS.

inaccessible aux vents alises du nord-est, et les vents de mer arrivent rarement jusque dans cette vallée. Nous n'avions jamais encore observé les buissons d'un climat africain , le Plocama pendulum, et YEuphorbia balsamiferajusqu'k une si grande hauteur, qu'entre l'Aldea et Mogan. Les euphorbes dans le vallon de Beneguera sont grands comme des figuiers, et ils y forment une véritable forêt. Le suc laiteux , blanc et très dou* de ces arbres gonfle tellement l'écorce, que celle-ci en paraît tout-à-fait lisse et luisante , et qu'un seul petit coup de bâton suffit pour en foire jaillir une fontaine de lait qui s'élance jusqu'à une très grande distance. 11 n'est pas étonnant que les anciens aient pu voir dans ce phénomène des sources sortant d'une Femla, douces et innocentes quand elles proviennent de l'intérieur de l'euphorbe balsamifère, mais aigres et nuisibles quand c'est de l'euphorbe des Canaries, plante anguleuse/ piquante et tortillée , qui ne manque jamais dans le voisinage de la mer.

Le Pinar descend, dans les environs de Mogan, depuis > la Cumbre jusque vers les bords de la mer. Le petit sentier qu'on suit sur les rochers devient» à la longue fort incommode , et à cause des détours immenses que cesrochers , souvent à pic sur la mer, obligent de faire, il faut mettre beaucoup de temps dans ce trajet. Nous avions quitté Mogan à six heures du matin ; mais nous ne pûmes arriver à Arguaneguin qu'à trois heures du soir sans avoir vu la moindre habitation. Arguaneguin même , malgré la grande réputation que cet endroit s'est faite dans l'histoire de la conquête de l'île, n'est composé que de quatre chétives maisons isolées , qui appartiennent , comme toute la partie sud de l'île , au . comte Castillo de las Palmas. Le seul puits qu'on trouve dans le fond d'un baranco contenait de l'eau dont la température çtait de 26, 5 C. , ce qui ne la rendait guère potable ; c'était apparemment un reste du ruisseau qui

couiçdans cebaranco pendant le temps des pluies. A travers les déserts, nous n'arrivâmes que la nuit à Maspa~ lômas , village formé de dix à douze maisons rangées en rbe et entourées de champs de mate et de pommes de terre. C'est le torrent qui sort de la grande Caldera qui produit cette fertilité du sol. Après deux heures de marche sur des plaines arides et brûlantes , nous arrivâmes à Huan Grande, centre des possessions du comte Cassillo, situé à peu de distance de grandes salines , où Von fait de très'beau sel dans plus de trois cents petits réservoirs creusés sur le bord de la mer. Il nous fallait trois heures pour arriver de cet endroit au village de Gotfrizal, et nous œ fûmes de retour à las Palmas que le 31) de j uillet , vers la nuit tombante .

Nous ne pûmes repartir de las Palmas que le 4 1 d'août. Nous allâmes vers cinq heures de l'après-midi au port de la Luz , vers l'Isleta , et nous trouvâmes tout le chemin couvert de piétons et de cavaliers qui faisaient la même toute pour se rendre au bateau. A peine si nous pûmes trouver dans ce bateau une place pour nous y tenir debout ; des prêtres, qui retournaient de l'examen vers leurs paroisses , en avaient occupé la plus grande partie ; puis des frères en mission qui regagnaient leur couvent , des pèlerins allant visiter l'image miraculeuse de la Candelaria , des marchands se rendant à la foire de Sainte-Croix , enfin une quantité de volailles , de tortues , de poissons , de fruits de toute espèce , ne faisaient pas mal ressembler ce bateau à une miniature de l'arche. Heureusement que la traversée n'est pas longue : le vent de terre et le courant nous firent avancer assez vite , et à dix heures du matin nous étions arrivés de nouveau dans le port de Sainte-Croix de Ténériffe.

Les vallées entre Sainte -Croix et la Punta di Naga nous occupèrent plusieurs jours. Elles le méritaient bien ; car chaque rocher y est remarquable , et chaque

2i DESCRIPTION DES ILES CANARIES.

haraneo contientquelque phénomène qui lui est particulier. Le plus intéressant de tous est, sans^contredit, le dernier vers la pointe de l'île, levai d' Yguesto. On s'y croîrait aux grandes Indes ; dans toute la vallée les grandes ' feuilles des bananiers réfléchissent l'éclat du soleil , et des petits hameaux entourés de grenadiers et de figuiers couronnent des deux côtés cette brillante forêt. Les habitants descendent le long de cette vallée , por-* tant sur la têtede larges corbeilles remplies d'excellentes bananes, dont nous achetâmes autant que nous. pûmes en emporter: pendant toute la journée, nous ne m^ngeâmes rien autre chose, car c'est un fruit non-seule-i ment agréable et parfumé , mais encore très nutritif. Nous traversâmes cette forêt de bananiers , au milieu de laquelle des sources d'eau limpide , qui jaillissent, entre les racines des arbres, se précipitent en cascades vers le fond de la vallée. Les larges feuilles des bananiers tressées en immenses arcs, empêchent les rayons du soleil de pénétrer dans ces galeries de fraîcheur et de vie; et les enfants du voisinage, attirés par ces délicieux ombrages , viennent au milieu dos , eaux s'ébattre comme des insectes. Vers le commencement de la vallée, nous trouvâmes sur la hauteur, tout-àfait isolé , l'Atalaya ou la maison de garde , qui annonce l'arrivée des vaisseaux à Sainte-Croix. Peu audessous, vers la vallée, nous aperçûmes un dragonier, dominant les buissons du penchant, fort éloigné de toute habitation , et qui , en apparence , a poussé dans cet endroit sans y avoir été planté , ce qui paraît assez remarquable.

Le 18 août, nous passâmes à la Laguna pour recueillir dans les forêts des semences mûres , et nous quittâmes cette ville le 23 du mois , pour traverser Ténériffe presque dans la totalité de sa longueur , et toujours en lon^ géant l'arête qui sépare les deux mers. Depuis le village

• ITMVCUAIAE. 25

• d'Esperaaza nous ne rencontrâmes plus d'habitations. L'arête devient tle plus en plus aiguë , et la mer des deux côtés paraît en baigner le pied. Nous restâmes la nuit sur la hauteur d'Orotava, entre des buissons de rétamas. Toule cette contrée est si solitaire et si peu visitée, que des chèvres sauvages s'y multiplient en pleine liberté. Il est rajpe de tes voir pendant la journée ; , maris le matin , de bonne heure , elles ont coutume de se rassembler autour de la Fuente de la montana blanca , qui est presque la seule source sur ces hauteurs : elle est élevée de 6103 pieds sur la mer. Sur le mont Yzana, nous eûmes une vue admirable de l'immense cône du Pic en entier , entouré de son cirque. Nous descendîmes dans ce cirque près de l'Angostura , et de suite nous y vîntes des plantes en fleurs, que Smith n'avait pas encore observées et qui l'occupèrent pendant toute la journée, la Centaurëa Tejdis (arguta, nées) et la Scrophularia glabrata. Le soleil était brûlant, tant dans le cirque que vers l'Estancia. Son ardeur faisait éclater de tous côtés les gousses mûres du Spartium nubigenum , ce qui occasionnait un bruit vif continuel et très singulier , analogue à un feu de peloton non interrompu , et que nous ne fûmes pas peu surpris d'entendre.

Nous restâmes plusieurs jours sur ces hauteurs dans le Canada et sur le penchant du Chahorra , et nous eussions bien désiré nous y arrêter plus long-temps , s'il avait été possible de s'y procurer de l'eau. Lorsqu'enûn nous descendîmes sur les courants d'obsidienne du 1 Chahorra par le Pinar , vers la Guancba, nous n'avions pas vu une goutte d'eau pendant toute la journée, et les habitants des maisons les plus élevées, que nous rencontrâmes, étaient encore obligés d'aller la chercher à une demi-lieue de distance. Mais ils ne se contentèrent pas de nous apporter d.e l'eau; ils pensèrent qu'après un séjour aussi long sur la Cumbre , nous

26 DESCRIPTION DBS ICES CAKAItfLS.

pouvions encore avoir besoin de quelques âulies rafraî- * chissements , e4 bientôt tous les voisins arrivèrent , ^chacun pour nous offrir quelque chose, ou destraufins, ou des figues, des pèches, ou enfin des œufs qu'ils nous firent accepter de la manière la plu» prévenante et la plus affable. Nous arrivâmes fort tard au Paerto Orotava, et retournâmes la lendemain à la Laguria. Ce ne fut que le 2 septembre que nous retournâmes déci- ► dément à notre ancienne demeure du Puerto Ôrotava , après en avoif été absents plus de deux mois.

Le 12 de septembre nous montâmes vers la forêt de l'Àgua Manza , où prennent naissance toutes les sources ' qu'on distribue ensuite par des miniers de canaux sur toute la vallée de Taoro , et nous atteignîmes la Gumbre près de Perexil ; nous la longeâmes jusqu'à une croix , qui désigne la plus grande hauteur au dessus deGiumar et nous descendîmes enfin la gorge profonde vers le cèté dusud. C'estlàoù nous trouvâmes touk-à-faitcachë, * dans ce vallon étroit et profond, la cone d'éruption d'où était sorti, en 1705, le courant de lave, qui s'est précipité vers Guimar et la mer. Nous y restâmes dans une grotte et suivîmes le lendemain le courant jusqu'à son extrémité. Nous nous rendîmes ensuite à la Gandelaria, célèbre endroit de pèlerinage , et remontâmes la Gumbre, en traversant le baranco Hondo, et en passant auprès des superbes fontaines Fuente delos Verros(des cressons), entre ce baranco et l'Esperanza. Enfin après avoir traversé les hauteurs au-dessus de Matanza , de de Viltoria et de Sainte Ursula, nous descendîmes la montagne pour regagner l'Orotava.

Depuis long-temps nos* désirs s'étaient portés vers l'île de Palma, qui toujours en vue dèpuis l'Orotava semblait sans cesse nous inviter à aller la visiter. Mais le bateau de Palma ne partit que le 20 septembre à quatre heures du soir. Il portait une charge considérable

d'hommes et de pommes de terre , et n'était pas pLus agréable que celui de la Ganarie. Un petit vent de nordrouest ne nous permit de faire que peu de chemin, et<neu6 n'appelâmes File , que très tard vers la soirée à travers le brouillard et la pluie. A force de rames, nous avançâmes doucement et presque sans bruit, et ce ne fut que l'interruption des petits coups de rames qui nous fit apercevoir que le bateau touchait les rochers qui s'élèvent au dessus du port de Sainte-Croix de la Palma. On ne nous permit pas de le quitter avant le grand jour (*).

Sainte-Croix de la Palma est située d'&ne manière très pittoresque au haut des rochers. Les maisons s'élèvent les unes sur les autres et le Pinar descend des hauteurs jusque tout près de la ville. Les maisons qui forment les rues sont grandes, et rappellent les coutumes « orientales par les grands balcons grillés qui s'étendent sur leur façade. Nous ne restâmes pas long-temps dans la ville , et nous montâmes de suite vers la maison de campagne de Buenavista; puis, par une forêt de Myrica fajaet à' Ericaarborea, à travers unecumbre en forme d'arête très aiguë et de 4255 pieds de hauteur, nous descendîmes dans la belle vallée, de la Lavanda. A cinq heures du soir nous arrivâmes à Arguai l'ingeno, plantation de sucre formée par un octogone de grands et beaux bâtiments avec une belle porte d'entrée. Le directeur de la fabrique, Don Francisco Diaz, nous y reçut de la manière la plus prévenante et la plus polie.

C'est le seul débris qui reste encore de toutes les plantations de sucre, autrefois si étendues dans les Canaries , et encore cette seule plantation ne se cultive qu'avec peu de succès. Elle ne se conserve qu'au moyen de la quantité d'eau dont on peut disposer, et qu'on fait passer sans discontinuer sur les champs. Car le

(•) Voy . la carte de l'île de Pa'm».

28 description des îles canauies.

ruisseau de la Caldera, le plus fort de tous ceux des îles Canaries, est conduit jusqu'à Arguai, et descend d'ici* en cascades et en canaux à Tazacorte6urleborddelamer~ Arguai est élevé de 894 pieds ; les plantations les «plus élevées le sont de 940 pieds , mais celles de Tazacorte s'élèvent peu au-dessus de la mer. Cette exposition ? une influence sensible sur la production du sucre ; ce qui, à ce qu il parait, suffirait pour prouver que ces île* ne sont pas encore destinées à recevoir la culture de ce roseau indispensable. A Arguai il y a 40 fanegades de terres plantées de cannes à sucre ; il n'y en a que 30 a Tazacorte. Màis ces dernières donnent beaucoup plus de produit, et par conséquent aussi beaucoup plus de dîmes que les premières. La canne fleurit à Tazacorte ; elle ne fleurit jamais à Arguai. La canne à sucre a besoin de deux années pour lever et pousser déjeunes plantes ; pendant deux années consécutives on la coupe -au mois de février, et deux autres années sont nécessaires pour faire venir et mûrir les semences. Toute la production se borne à 4,000 arobes, chacune de 25 livres, tandis qu'un seul ingeno, à la Havane, produit jusqu'à 30,000 aroJ>e$. Le directeur est même d'avis que dans la plupart des endroits on retireraitplusdeprofitdelaculturede la vigne.

La canne d'Otaheiti se distingue facilement de la commune par sa couleur moins foncée , mais on ne l'es** time pas beaucoup, parce qu'apparemment on manque autant d'eau que de chaleur pour la faire bien venir* Elle est beaucoup plus grande et plus forte que la commune; mais elle donne ici trop de bois, et parconséquent moins de sucre : en outre , le sucre produit ' est d'une couleur foncée , et non pas blanc comme celui de la canne ordinaire. La canne est entièrement broyée, et dans cet état on rétend dans les endroits où l'on renferme les bestiaux. C'est un engrais très estimé et très nécessaire aux sucreries, qui en consomment beaucoup.

Le 25 septembre nous remontâmes l'étroite vallée de las Angustias , vers la célèbre Caldera. Il n'y a point de chemin tracé qui mène à cette Caldera; les rochers se rapprochent souvent de si près, qu'on ne peut pas même avancer en restant dans le ruisseau même. Il faut se cramponner, grimper, sauter comme on peut , et selon que le besoin l'exige. Ce mauvais passage se prolonge pendant trois heures de suite, jusqu'à ce qu'enfin s'ouvre sous les pieds de l'observateur l'enceinte sublime de ces immenses rochers coupés à pic : alors on jouit d'un aspect comme il y en a certainement peu dans le monde.

Nous trouvâmes en ce lieu des paysans occupés à chercher et à recueillir les racines à'Helecho ou de la Pleris aquilina qui couvre presque toute la surface des petites collines dans le fond. Avec cette racine , mêlée d'un peu de farine grossière, ils préparent un pain très noir, grenu, d'un aspect métallique, qu'ils mangent, non pas dans des temps de disette, comme on l'a dit quelquefois^ mais pendant toute l'année; et ce n'est pas seulement™ coutume de quelques habitants, on peut assurer avec certitude que les deux tiers des habitants de la Pal ma ne connaissent pas d'autre nourriture. Il faut croire que ce climat fournirait des productions bien préférables pour les habitants, si la propriété des Guanches n'avait pas élé partagée en majorais et en fiefs entre le nombre très limité des conquistadores. La récolte de cette mauvaise racine ne se fait pas même sans peine : beaucoup de racines sont tellement amères qu'on ne peut s'en servir du tout;

t malheureusement on n'a pas encore découvert fe moindre moyen de distinguer par l'extérieur une racine amère d'une racine douce. Si ceux qui font celte récolte trouvent dans un même endroit autant de l'une que de l'autre, ils sont obligés d'abandonner leur recherche ,

et ils ne peuvent revenir dans celle localité qu'après plusieurs années de relâche. t *

Une superbe forêt du pin des Canaries convrç le fond de l'enceinte au pied des rochers ; le pin des Canaries y es t mêlé avec une quantité de fort grands arbres du Juniperus oxycedrus, ou cèdre des Canaries, qui -est si rare à Ténériffe. Nous restâmes la nuit dans cette forêt au-dessous des rochers, à peu près comme au** dessous des rochers de la Dent-de-Morclès en Suisse ; et, en effet, ils paraissent également inaccessibles et aussi élevés. Les longues feuilles du pin nous procurèrent un lit très agréable et très doux , et nou&n'eùmcs pas lieu de douter que les habitants "hepussent se servir fréquemment de ces feuilles pour en faire des coussins.

Nous ne vîmes point de palmiers dans cette Caldéra* son fond est déjà trop élevé pour leur permettre de s'y» développer, car il est à 2,257 pieds au-dessus de la mer ; mais nous y trouvâmes, à notre très grand étonnement, le Cacalia Kleiniien grands buissops.Tout au milieu nous rencontrâmes des figuiers et dés amandiers , qui sont, à ce qu'il paraît , des débris d'anciennes habitations. Le Myrica faya et VIlcx Perado forment, comme d'ordinaire, le reste des forêts.

Nous retournâmes le 27 septembre à Sainte Croix delà Palma , cl nous établîmes dans la grande et belle maison de Don Felipe Massieu de Monte Yerde de Laguna , qui avait eu la bonté de nous la faire ouvrir podr l'occuper.

L'arrivée de la barque de Ténériffe ne nous laissa plus que le temps de monter sur la crête des montagnes et sur le bord de l'immense cratère, à travers un très grand pinar qui entoure ces cimes. Du haut de la Caldera, la vue des parties inférieures est aussi effrayante que sublime. Les escarpements ont en effet 4,000 pieds

à ixiwÉrahle. • 51

de hauteur ; et il est certain qu'il en existe peu d'aussi considérables dans le inonde entier.

|-e 5 octobre, yers cinq heures du soir, le vent permit à la barque de partir. Nous prîmes congé avec des sentiments de véritable reconnaissance pour toutes les bontés que nous avions reçues des excellentes familles deTierro, Odally et Monte Verde, etnous nous laissâmes flofter par une mer assez houleuse et incommode. Vers le ihaffn ntous étions tout près deGomera ; mais le vent 4u norôVçst s' étant fait sentir, nous éloigna de la route ie l'Orqtava , et mus jeta dans le canal qui se trouve entre Gomera et Ténériffe. C'est alors que nous demandâmes à être débarqués sur cette côte même , et nous mîmes pied à terra dans le petit port de S. -Juan, au- ' dessous de Guia. ,

flous montâmes sur les laves, accablés par la chaleur ; {Dais «nous ne pûmes atteindre Tamaimo qu'avec la nuit. Noua priâmes l'alcade de nous recevoir chez lui ; et nous fûmes bien agréablement surpris , lorsqu'il nous répondit qu'il regarderait toujours comme un ^grand honneur d'avoir logé dans sa maison elfamoso doctor que busça todas las plantas de laysla. Nous ne restâmes 7que peu de moments le lendemain chez le bon curé de S.-Yago; et après avoir traversé le col qui sépare cette vallée du sauvage vallon de Maca , nous

reprîmes , par le vallon du Corrizal , le chemin de la bette et ouverte vallée du Palmar, qui est la continuation de celle de S.-Yago , et qui se termine vers la pointe de Buenavista. Cette vallée s'élargit beaucoup ici; elle est cultivée partout, très productive et riche çn paysages riants et agréables. Le soir nous arrivâmes àGarachico.

L'aspect de cette ville, jadis si florissante , est aussi singulier qu'il est triste. Les rochers de la lave qui a détruit la ville , sont comme suspendus sur les maisons

qui peuvent à peine, sur celle surface raboteuse, former une espèce de rue : malgré cette difficulté, le nombre des couvents surpasse celui des rues. Il y a deux couvents de femmes et trois couv ents d'hommes. Tous les religieux sont restés dans la ville, tandis que la plupart des habitants actifs l'abandonnèrent pour se fixer au port de l'Orotava. 11 n'y a que le côté de l'est dont l'aspect soit un peu moins triste , surtout à cause • de la grande maison , entourée de longues galeries, de Don Melchor de Ponte.

Nous reprîmes le chemin de Puerto Orolava, en longeant la belle côte d'icod et de la Ranibla , et le G octobre, assez tard dans la soirée , nous étions de retour dans cette ville. ? •

Nous eûmes lieu de regarder comme un accident des. * plus heureux, que Y Albion, le bâtiment qui devait nous ramener en Angleterre , eût reçu l'ordre de se rendre à Lancerote pour y prendre de la barilla. Sans celte circonstance, nous aurions pu difficilement espérer de pouvoir visiter encore cette île éloignée.

Le 11 octobre nous étions à bord ; nous restâmes touto la journée en rade, entièrement occupés à considérer la multitude des objets qui se développaient sous nos yeux, qui tous nous étaient devenus familiers, car presque chacun d'eux nous rappelait un moment agréable ou instructif. On leva les ancres pendant la nuit ; le faible vent de terre ne nous lit avancer que très lentement el dans la matinée nous nous trouvâmes vis-à-MS des rochers et de la pointe de Hidalgo. A midi nous av ions la pointe de Naga à quatre lieues au sud-ouest , mais nous marchions à peine. Le 14 au matin nous aperçûmes peu à peu s'élever l'île de Fuerlaventura , que nous longeâmes pendant toute la journée. Vers le soir ^ nous vîmes sur la côte nord plusieurs cônes d'éruptions peu élevés, mais nulle part aucune montagne d'une

hauteur un peu considérable ne se présenta à nos regards. Nous n'arrivâmes à l'entrée du détroit qui sépare Lancerotede Fuertaventura que le 15 au malin ; mais lèvent d'est qui soufflait avec violence nous en défendit rentrée , et nous fûmes obligés de louvoyer pendant toute la journée. Toutefois ce contre-temps nous permit d'observer la forme des deux côtes, tant celle de Lancerole,donl tous les penchants paraissent cou verts de la Tabayba oude YEuphorbia balsamiftra, que celle de Fuerventura où des cônes d'éruptions paraissent s'élever l'un derrière l'autre, quelques-uns d'entre eux même avec des cratères bien évidents. C'est avec grande peine que nous parvînmes à doubler dans la soirée le cap Papagayo, car nous n'avancions qu'au moyen d'un courant exlrêment faible. Le matin suivant nous nous trouvâmes visà-vis le port de Naos, dont on pouvait reconnaître toutes les maisons ; des pilotes arrivèrent , et les papiers du bâtiment furent envoyés à terre. Mais le reflux s'élablit avant que nous eussions passé la ville, et bientôt il ne resta plus assez d'eau pour entrer dans le port ; celte circonstance nous obligea de retourner en mer et de louvoyer de nouveau entre les deux îles.

Enfin , le 17 octobre à midi, le vaisseau jeta l'ancre dans le port, entre des îlots à peine élevés au-dessus de la mer. La ville en est éloignée à peu près d'une demilieue ; elle n'est formée que d'une seule rue , sans pavé, maiselle paraît s'agrandir. Le commerce de labarilla lui adonné évidemment beaucoup de vie , et effectivement c'est un spectacle aussi inattendu qu'intéressant do voir partout , sur toutes les routes, dans les champs et dans les rues de la ville, une quantité innombrable de chameaux chargés de barilla. L'aspect est encore plus extraordinaire, quand on voitdans les champs un chameau traîner une charrue, côte à côte avec un âne qui paraît entièrement se perdre à côte de ce grand animal.

Toute cette culture, qui actuellement fait l'occupation principale des habitants , l'objet de toutes leurs pensées, n'est pas très ancienne, quoique son introduction soit un grand bienfait pour l'île. Elle ne demande pas beaucoup de peine , et offre la marchandise toute prête même avant de l'avoir enlevée des champs. En effet on produit la barilla avec le Mesembryanthemum crystallinum , dont les larges feuilles couvrent entièrement le champ et le protègent contre l'action brûlante des rayons solaires. On retire les jeunes plantes des couches dans lesquelles on les fait venir par semence, et on les transporte dans les champs après les premières pluies de l'hiver. Deux mois après, > on élève la terre autour des plantes et on les dépouille des mauvaises herbes. Vers le commencement de l'été, quand les rameaux commencent à devenir rouges , on les retire, on les fait sécher pendant quelques semaines, et enfin on les brûle par petits monceaux. Il reste à leur place une grosse pierre, que les chameaux transportent de suite vers les magasins des négociants. Cette culture n'a été introduite dans Pile qu'au milieu du siècle passé, et par suite de circonstances bien particulières. Lorsqu'en 1742 , Don Joseph Garcia Duran , curé de Lancerote, revenait d'Espagne , il fut pris par des corsaires et emmené en esclavage à Salé. Son maître était teinturier. Il apprit chez lui l'usage de la soude qu'on retire des cendres de cette plante; il profita de cette découverte à son retour , s'en servit pour son usage , mais ne communiqua pas son procédé. La plante se multipliait beaucoup , et les habitants ignorant ses qualités, étaient sur le point de la détruire entièrement, lorsque heureusement le capitaine vénitien Sanqui aborda sur l'île; connaissant la plante, il en fit faire des cendres qu'il paya de suite 4 réaux le quintal .Les habitants ouvrirent bientôt les yeux sur leurs véritables intérêts,

cl la culture du Mcsembryanthcmum prit en très peu de de temps un si grand développement, qu'en 1810 on estimait la quantité de barilla produite à 150,000 quintaux chacun de la valeur de 90 réaux ( Viera, tratado sobre la Barilla, en gran Canari a 1810). Toutefois, ce commerce lucratif a perdu beaucoup depuis parla production de la soude retirée du sel marin.

Peu d'îles sont aussi bien situées pour cultiver la plante de la barilla que Lancerote; car elle est si peu élevée que les vents du nord-est la traversent sur la phis grande étendue de sa surface et la couvrent de l'écume des vagues de la mer. Cette écume salée est si nuisible au feuillage des arbres qu'on n'en voit aucun sur l'île entière, excepté quelques buissons qui croissent dans la partie abritée du sud-ouest. Les feuilles de Mesembryanthenmm , au contraire , s'emparent du sel , le décomposent et en absorbent la soude, pure et débarrassée de son chlore. Cette décomposition se fait par les feuilles , et non par les racines. Il faut donc que le chlore du sel se disperse dans l'atmosphère, car on ne le trouve ni dans le sol , ni dans aucune autre partie de la plante. Ce phénomène remarquable devait presque inévitablement nous engager à le mettre en relation avec un autre qui était encore très présent à la mémoire des habitants. Au commencement de ce siècle, pendant que la fièvre jaune faisait d'affreux ravages à Sainte- Croix, à TOrotava et à la Canarie, Lancerote ne se ressentit nullement de cette maladie , quoique la communication n'eut jamais été interceptée un seul moment. On n'en avait pas peur, car depuis longtemps Lancerote avait la réputation de n'être jamais atteinte par aucune maladie contagieuse. La matière qui développe la fièvre jaune a une certaine pesanteur. Dans les climats chauds, il y a constamment une infinité de petites parties solides qui nagent dans l'air et lui enlèvent

sa transparence; ces matières ne s'élèvent pas beaucoup au-dessus du soi et à peu de hauteur au-dessus de la surface., elles ont complètement disparu. La matière de la fièvre jaune est presque certainement d'une nature analogue; ce n'est pas un gaz , mais une substance solide, séparée en très petites particules qui sedistribuent rès inégalement dans l'atmosphère, de manière qu'elles peuvent être transportées à de très grandes dislances et y porter la maladie, tandis que le voisinage n'en reçoit point et peut rester libre de la contagion ; mais ces particules nuisibles ne montent pas à une très grande hauteur. Le gouverneur d'Orotava , qu'un accident avait empêché de quitter sa maison de campagne, située presque dans la ville même , mais sur une lave de 200 pieds de hauteur perpendiculaire, y resta lui et toute sa famille sans être attaqué : dès qu'on était à 400 pieds d'élévation, tout le monde se croyait en pleine sûreté. Il est vraisemblable que cette hauteur change d'après le degré d'intensité de la température.

Ne serait - il pas possible qu'à Lancerote le chlore s'emparât des miasmes, des particules contagieuses qui transportent la contagion , et qu'il les détruisit? Et si cela est, le Mesembryanthemum, cultivé sûr les côtes de la mer, ne serait-il pas un excellent moyen de préserver ces côtes de la fièvre jaune et , en général , des contagions, ou au moins de purifier l'air ordinairement si malsain de ces contrées? Ce moyen aurait peut-être un grand avantage, d'autant plus que le yent de mer transporterait de lui-même, vers l'intérieur des terres, le chlore développé sur les côtes.

Le 18 octobre , nous nous rendîmes à la Villa Capital ou à Tcguise^ elle est la capitale simplement par ses églises, et par deux couvents, les seuls de l'île. Peu de maisons s'y trouvent dispersées sur le penchant nu et aride de la colline. Nous trouvâmes le curé en chef ouïe

beneficiado, Don Antonio Cabrero, eu milieu d'une très grande bibliothèque. Il nous montra beaucoup de très bons.ouvragcs sur la Physique, entre autres la traduction de la Minéralogie de Wiedemann. Mais la moitié de sa bibliothèque consistait, a ce qu'il nous dit luimême, en livres de jurisprudence , car ses occupations de notaire et d'avocat lui prenaient beaucoup plus de temps que ses fonctions ecclésiastiques. On n'esl pas trop accoutumé de voir une seule personne cumuler ces diverses sortes de fonctions.

Nous montâmes de suite dans la partie du nord , qui est en même temps la partie la plus élevée de l'île , vers le volcan ou le cône d'éruption de la Corona. Les deux, grands villages, Haria et Marques, se présentèrent sur notre passage dans une large vallée, entourés avec un véritable luje, de palmiers et de figuiers ; c'est que la hauteur de la Corona protège ces villages contre l'influence du vent du nord-est , et que quelques sources y répandent la eulture et la vie. Arrivés au cône escarpé, nous en descendîmes vers la mer, le long d'un mur presque perpendiculaire de 1,200 pieds de hauteur. Nous nous trouvâmes au bord du détroit de Rio, entre Lancerote et Graciosa.Nousn'y vîmes point de maisons; mais nous y trouvâmes les salines qui fournissent le sel nécessaire aux besoins de l'île. Nous

ne pûmes regagner le port de Naos que très avant dans la. nuit.

Le 21 octobre nous visitâmes le volcan qui , en 1 730» a détruit une si grande quantité de villages. Nous passâmes de nouveau Teguise^ nous traversâmes ensuite un désert de sable entre une très grande quantité de cônes de rapilles, au milieu desquels se cachent souvent quelques petites métairies , et enfin nous arrivâmes à Tinguaton, où l'on nous reçut d'une manière très hospitalière. Le lendemain nous vîmes l'immense destruc-

tion et les ruines , monuments de cette terrible éruption. Ces champs de lave , arides, à surface raboteuse, s'étendent jusqu'à plusieurs lieues de distance, et nulle part on n'y voit la moindre trace de culture. L'éruption a détruit précisément les parties les plus fertiles et les plus cultivées de l'île. Nous suivîmes les cônes d'où était sortie cette masse de lave, et qui tous sont placés dans un mémo alignement , et nous arrivâmes, là où ils finissent, à laFIorida, belle possession de la famille de Clavigo, si connue en.Allemagne $ de là nous retournâmes, par le côté d'ouest, au Puerto de Naos.

Nous y trouvâmes un petit bâtiment qui était arrivé pendant la journée des îles Salvage , entre Lancerote et Madère. La présence de ce bâtiment avait lieu de nous étonner, car nous avions pris ces îlots pour des rochers tout-à-fait abandonnés, et nous apprenions alors que leur rapport est encore assez considérable en raison de leur étendue ^ ils appartiennent à un Portugais de Madère , mais ils sont affermés à un propriétaire de Lancerote. Le fermier s'y transporte au printemps et y passe quelques journées pendant lesquelles il fait labourer la terre , et y plante l'herbe de la barilla. Il y retourne en automne pour faire la récolte de cette barilla : celle-ci peut valoir jusqu'à 2,000 piastres , et la barilla récoltée, est même beaucoup plus estimée que celle de Lancerote, à cause de sa blancheur et de sa pureté. On prend aussi, pendant ce séjour, beaucoup d'oiseaux aquatiques , des bardillos, espèce de mauves de mer, que l'on sale et qu'on vend avec profit à Lancerote.

On y recueille encore quelque peu à'Orcilla et on eu rapporte en assez grande quantité de très beau gypse à grains tins , formant de véritable albâtre , qu'on ne se serait pas attendu à rencontrer sur des rochers aussi isolés. Excepté ce séjour momentané les ilôts restent complètement ^éserts.

Le 17 octobre nous foulions pour la dernière fois le sol des Canaries , le vaisseau passa à neuf heures du matin la barre qui ferme le port et qui n'est pas même praticable à la marée haute, quand elle ne s'élève pas à une hauteur un peu considérable, pour des bâtiments très chargés. Le capitaine s'attendait à trouver des vents du sud et du sud-ouest , et, dans cette espérance, il voulait tourner l'île de Lancerote du côté de l'est et puis se diriger droit vers le nord} mais il n'en fut pas ainsi. Ordinairement les vaisseaux cherchent à rencontrer des vents d'ouest, et se dirigent pour cela fort avant à l'ouest du méridien de Tcnériffe, presque jusqu'à la hauteur des îles Açores. Puis lorsqu'ils se trouvent hors de l'action du vent nord-est , ils changent de direction et arrivent alors avec sûreté et célérité jusqu'au port dans le canal, poussés par les vents dominants de l'ouest; nous n'eûmes point de vent de l'ouest ni du sud ; notre navigation le long des côtes, africaines et contre le courant , fut longue et pénible , celle dans la baie de Biscaye très orageuse , et l'ancre ne put tomber que le 8 décembre 1815, à deux heures de l'après-midi dans Stockesbay à un mille anglais de Oosport près de Portsmouth.

Ces diverses courses ne suffisaient certainement pas, pour nous mettre au fait de toutes les particularités remarquables qui distinguent ces îles. Mais beaucoup de faits et d'observations paraissaient cclairclr et augmenter la masse des connaissances , qu'on avait eu jusqu'ici sur ces contrées. Si Smith avait pu réussir à publier un résumé de ses observations , travail auquel il comptait mettre beaucoup d'assiduité et de soin , H est à présumer, que beaucoup d'années se seraient écoulées , avant qu'on eût eu une flore plus exacte et plus instructive des îles Canaries. Mais bien peu de jours après notre retour , le président sir Joseph Banks

lui fît la proposition et presque un devoir d'accompagner comme botaniste l'expédition du Congo, qui était prête à partir. Il ne crut pas pouvoir refuser, et quitta de nouveau les bords de la Tamise, le 28 février 1816 , mais c'était pour ne plus revenir.

Chrétien Smith était né le 17 octobre 1785; il était fils d'un propriétaire fortuné , du voisinage de la ville de Drammen en Norwège. Ses talents furent développés de bonne heure par les soins de son père et par l'instruction qu'il reçut au gymnase de Konsberg , collège qui jouissait d'une réputation méritée et où sou père l'avait envoyé dès sa quatorzième année. Il y lit de si grands progrès dans les langues anciennes qu'en peu de temps il écrivit le latin aussi bien et aussi couramment que sa langue maternelle. En 1801 , son père l'envoya à Copenhague ^ le célèbre Vahl vit de suite ce qu'on pouvait attendre de ce jeune homme $ il devint son ami et son prolecteur et le gagna pour la vie à l'élude de la botanique. La connaissance des mousses et des lichens, les vraies richesses de sa patrie, avaient particulièrement excité son ambition et elle fut considérablement augmentée lorsqu'il eut le bonheur de découvrir dans les environs de Drammen , quelques mousses nouvelles qui furent figurées et décrites dans la- Flora Danica.

Les succès qu'il obtint dans la carrière de médecin , en soignant les malades du grand hôpital Frédéric à Copenhague , ne purent pas l'empêcher d'accompagner ses amis Hornemann etWormskiold dans un voyage botanique en Norwège. Ils visitèrent les vallées les plus reculées de ce pays intéressant et curieux, et lorsque la guerre, qui en 1807 venait d'éclater entre la Suède et le Danemarck le forcèrent de retourner à Copenhague, M. Smith s'enfonça de nouveau dans les vallées. $lu Tclleinarck et y découvrit tant de mousses et de li-

ITINÉRAIRE, Ai

cbens inconnus avant lui, que celte excursion le lit

connaître à tous les botanistes du nord et que depuis sa réputation fut établie parmi eux.

Le défaut de secours littéraires pendant les malheurs de sa patrie , le ramena à Copenhague. Mais à peine la tranquillité eut-elle été rétablie qu'il retourna vers les montagnes du uord et entreprit en 1812 une excursion des plus pénibles à travers la grande chaîne du Tellemarck et du Hallingdal jusqu'au bord de la mer de l'ouest. Ces montagnes étaieut très peu connues, même dans le pays $ on n'avait jamais mesuré leur hauteur, ni décrit leurs productions, et à peine en savait-on autre chose que ce qui était contenu dans les récits de toutes les difficultés et des peines auxquelles étaient exposés les paysans du Hardanger , quand ils avaient à passer les montagnes pour apporter à Konsberg le produit de leurs vallées. Smith, excité au plus haut degré par les belles et grandes vues de la géographie des plantes de Huniboldt, qui ont eu une influence si marquée sur les recherches de tous les botanistes, étudia ces montagnes autant en physicien attentif, qui lie et combine les faits qu'il observe, qu'en botaniste exercé , à qui n'échappent pas même les plus petits détails ; et il fut de cette manière en état de donner de ses courses une description qui sera toujours regardée comme une des plus rcmarquab les et des plus instructives pour la géographie physique. ( Recueil de mémoires de statistique et de topographie publié à Christiana en 1 81 7.) Il y expose surtout la grande influence du voisinage de la mer, et la séparation surprenante qui en résulte entre le climat continental et le climat des côtes. A un hiver rigoureux succède, du côté de Test , peu de semaines après , un été dont les journées sont presque continuellement claires et sereines. Le soleil, d'un jour qui ne ûnit presque pas, fait naître et végéter une

quantité de plantes qu'on se serait à peine attendu à rencontrer dans des latitudes aussi élevées. L'antre côté des montagnes, au contraire, jouit d'une température très douce en hiver , parce que la mer et les vents qui en viennent, empêchent le refroidissement. Mais ils couvrent aussi les côtes d'épais nuages et de brouillards , qui arrêtent l'influence bienfaisante du soleil et ne permettent à la température de Tété qu'une durée courte et de peu d'effet. Smith démontre de quelle manière celte grande et sensible différence se fait remarquer dans les productions , dans la hauteur différente à laquelle s'arrêtent les arbres et les neiges perpétuelles. En effet , ces limites sont beaucoup plus déterminées par la température de l'été, que par les froids de l'hiver; leur hauteur différente donne donc assez bien, pour ainsi dire» une définition de l'état des vallées et des plaines situées à leur pied. Smith avait commencé par s'élever sur le Goustafield dans le Tellemarck, la plus haute montagne de la partie méridionale de la Norwège $ il trouva que son élévation au-dessus de la mer était de 5,886 pieds de Paris ; la limite des neiges se trouve sur le penchant de cette montagne à 4,740 pieds de hauteur. Cette limite n'est élevée , que de 4,650 pieds, sur la chaîne qui sépare Tellemarck du Hardanger, situé sur la mer ; et sur la montagne de Folge-Fonden , qui est presque entièrement entourée de bras de mer, cette limite se trouve abaissée jusqu'à 4,056 pieds. Une très grande quantité de plantes annuelles et de végétaux assez forts pour résister aux froids de l'hiver , mais qui demandent une température élevée et non interrompue dès que les feuilles et la végétation ont commencé à se développer, se retrouvent du côté de l'est et là où la limite des neiges peut se maintenir à une hauteur considérable. Des buissons au contraire ou d'autres plantes très sensibles au froid et toutes celles

qui conservent leurs feuilles ou ne les laissent tomber que très tard , mais qui , pour vivre , ne demandent pas une très grande chaleur en été , sont réunies dans le climat plus doux et plus égal des côtes de la mer. Les premiers de ces végétaux vivent dans le climat des plaines de la Russie, les autres jouissent de celui de 1 intérieur de l'Angleterre et de l'Ecosse.

Les bouleaux font ressortir ces relations d'une manière claire et frappante. Assez forts pour résister aux hivers de la Sibérie , ils exigent une chaleur soutenue dès que les feuilles ont commencé à se développer ; le moindre retour du froid , pendant cette période de la végétation , fait périr l'arbre. Le climat des côtes ne lai est donc pas très favorable , et la limite supérieure, à laquelle il peut croître, s'abaisse par conséquent à mesure , qu'on s'approche de la mer. C'est ce que Smith prouve par les observations barométriques. La limite des bouleaux se trouve, selon lui, sous 60 r degrés à 5,384 pieds. Vers la grande chaîne du Kiolen cette limite n'est qu'à 5,225 pieds. En descendant vers la mer, au-dessus d'Ulensvang on la retrouve déjà à 2,805 pieds. Sur le penchant ouest du Folge- Fonden , qui est entièrement ouvert du côté de la mer., cette limite est descendue jusqu'à 4,837 pieds, et enfin elle n'est élevée que de 1,776 pieds sur le Gonnequiting, près de Tuse, la dernière montagne vers le grand océan. Les bouleaux n'y peuvent atteindre, que la moitié de la hauteur à laquelle ils s'élèvent dans la partie orientale du pays. Mais dans ces mêmes localités, avec les chaleurs de Tété disparaissent les superbes sapins (Abies) , principale richesse du pays. On ne voit plus dans les vallées les belles fleurs du Pedicularis Sceptrum Carolinum , de YAconitum Lycoctonum, ni du Pedicularis Oederi, plantes qui sont si communes dans les provinces de l'est de la Norwège;

Y Andromeda hypnoïdes , la Menziesia coerulea, la Primtda Stricto, le Lychnis apetala, la Violabiflora ,

Y A ira subspicata, le Carex rotundata, \eJuncus arcuatus , les Splachnum s erratum y luteum, rubrum , etc., plantes que le côté oriental du pays partage avec les plaines de Russie et de Sibérie» ont tout-à-fait disparu. Mais on trouve à leur place la végétation d'Ècosse : les montagnes des côtes de l'ouest sont entièrement couvertes du pin d'Écosse (Pinus syîuestris)^ les vallées sont ornées de la belle Digitalis pwpurea, tout-à-fait inconnue dans les autres parties de la Norwège. Sur le penchant des montagnes on admire Y Hieracium aurantiacum et assez souvent même la Gentiana purpurea , qu'on ne se serait pas même attendu à retrouver hors des limites des Alpes. Le Bunium bulbocastanum , YAnthericum ossifragum , le Sr,durn anglicum > le Chrysosplenium oppositifolium , la Centaarea nigra, YHypericum puîchrum , YErica cinerea, la Rosa spinosissima , le Lycopodium inundatum , sont fréquents dans ces parages, aussi bien qu'en Angleterre , mais on les chercherait en vain , dans les contrées où la limite des bouleaux peut s'élever jusqu'à la hauteur de i ,000 pieds au-dessus de la mer. L'Ilex aquifolium et le lierre {Hedera hélix) qui ne peuvent point supporter l'hiver d'une grande partie du climat de l'Allemagne viennent cependant très bien sur les côtes de l'ouest de la Norwège.

Après avoir déduit ces lois , qui sont d'un si grand intérêt pour la physique générale et qui sont si utiles pour juger de la possibilité de faire venir des plantes et des arbres dans un climat donné, Smith se porte vers la considération des glaciers et donne une description détaillée des superbes glaciers du Justedal sous 61 degrés et demi de latitude. Il revint vers sa ville natale de Drammen en traversant la grande vallée de Walders.

Ce voyage avait excité l'attention. La société patrio-

tique de Christiania engagea M. Smith à en entreprendre un autre semblable Tannée suivante, en 1815$ et il s'y prêta avec d'autant plus de zèle, qu'il croyait y voir l'avancement des sciences combiné avec ce qui pouvait être utile à sa patrie. Il passa la plus grande partie de l'été, à examiner les montagnes situées sous le 62e degré de latitude , entre les vallées de Walders , de Guldbrandsdalen et de Romsdal , contrées qui étaient restées tellement inconnues jusqu'à lui, à cause de leur hauteur et des difficultés qu'on rencontrait pour y parvenir, qu'on ne les avait marquées sur les cartes que d'une manière extrêmement incomplète. La Flore de la Norwège y gagna beaucoup d'espèces qu'on n'avait pas encore observées jusque là dans ce pays. A la ûn de l'été il descendit dans les vallées imposantes du Romsdal , pour s'occuper , aux environs de la ville de Molde, des productions de la mer ; et la saison avancée ne l'empêcha pas de passer encore deux fois la haute chaîne du. Dovreûeld, jusque vers les habitations des Lapons nomades. Il rassembla partout les habitants des hautes vallées , et leur fit connaître les qualités des lichens , qui couvraient leurs montagnes. Il leur fit voir comment on devait s'y prendre pour préparer avec ces lichens un pain nutritif, sain et agréable et de beaucoup préférable au pain d'écorce, qui ne soutient misérablement la vie qu'aux dépens de la santé. Vers la fin de l'année il retourna à Dra rumen.

La mort de son père le mit en possession d'une petite fortune, qu'il ne crut pouvoir mieux employer qu'en visitant les pays étrangers pour y puiser de nouvelles connaissances, soit en observant, soit en fréquentant des savants distingués. Ce désir s'était beaucoup augmenté depuis qu'on l'avait nommé professeur de botanique à l'université de Chritiania; car, depuis ce temps, tous les fruits de ses voyages étaient destinés au jardin

botanique de Christiania, qu'il ne regardait plus que comme sa propriété. À peine avait-il mis pied à tetre, et avait-il touché Londres au mois de juillet 1814 , qu'il chercha de suite à se procurer un jardinier expérimenté et habile , et il eut en effet le bonheur de le trouver dans la personne d'un de ses compatriotes qui avait été formé à l'excellente école de Kew.

Cet événement eut une influence marquée sur toutes les démarches qu'il entreprit depuis. Depuis le départ de ce jardinier, tous ses soins se dirigèrent vers son jardin botanique, qu'il considérait dès lors comme établi. Persuadé que ce qu'il enverrait à Christiania serait soigné et cultivé, il recherchait et achetait tout ce qu'il croyait pouvoir y être transplanté; et les jardins anglais excitaient doublement son intérêt, dès qu'il observait quelque chose qui pût ètçe imité en Norwège. Mais la saison avancée ne lui permit pas de rester fort longtemps à Londres. Il se rendit à Èdimbourgh dans le courant du mois d'août, et s'enfonça bientôt dans les montagnes de l'Ecosse, pour y observer les mousses et les lichens. Il visita le Loch Tay , monta au Ben Lawers, examina le célèbre Sheballien, et s'avança jusqu'au Ben Wiwis dans le Rosshire, qui est très peu connu dans le pays même. Il monta sur la plus haute montagne de l'Ecosse, sur le Ben Xevis, visita le respectable naturaliste M. Stuart , à Luss , et , après cinq semaines de courses, il revint à Edimbourgh. Les connaissances profondes que M. Taylor possédait sur les plantes cryptogames l'engagèrent à aller à Dublin , où il se rendit en passant par Carlisle, par le Cumberland et par le pays de Galles ; et , après un court séjour, il revint par Liverpool et Oxford à Londres où il arriva dans le courant de décembre 1814.

Depuis qu'il s'était décidé à partir pour le Congo, cette expédition lui avait ouvert un vaste champ d'es-

pérance, et il semblait qu'il ne s'était pas trompé. Le capitaine Tuckey était un homme instruit, d'un commerce agréable , et dont la société fut pour lui aussi instructive que nécessaire.

Le 9 avril 1816 les vaisseaux mouillèrent, pour la première fois depuis leur départ de l'Angleterre , à l'île de San Yago, l'une des principales de celles duCap Vert : le capitaine lui-même aurait pris beaucoup d'intérêt à y séjourner plusieurs jours pour étudier cette île intéressante , si ses instructions et ses propres désirs ne lui avaient fait un devoir d'accélérer son voyage vers le Congo. Malgré ce contre-temps , on peut regarder le fruit du seul jour de recherches que Smith employa sur les collines de San Yago, comme une augmentation considérable de nos connaissances de ces Iles. Les vaisseaux arrivèrent au mois de juillet dans l'embouchure du Congo. Le capitaine Tuckey avait l'intention de remonter cette rivière aussi loin que possible; mais bientôt des chûtes d'eau dans la rivière empêchèrent même d'avancer avec des bateaux. Il résolut de remonter par terre avec quarante personnes de son équipage. Le beau climat parut d'abord favoriser l'expédition $ et la végétation, qui devenait toujours plus belle , plus distincte et plus riche , donnait une activité particulière au botaniste occupé sans relâche à étudier ce qui s'offrait sans cess'e à ses yeux : tout est nouveau ici, écrivait-il dans son journal, à peine a-t-on le temps de faire autre chose que de recueillir et de voir. Entièrement enthousiasmé de la beauté de la rivière, de l'aspect riant des collines , Smith fut comme frappé de stupeur, lorsque le capitaine déclara qu'on était obligé de retourner sur ses pas. L'espérance de recevoir des vivres par les nègres des alentours, au moyen de la chasse, avait été entièrement perdue. La quantité de vivres qui restaient ne permettait plus d'avancer $ malheureu-

48 Diisr.iupTio-v des rr.ES Canaries.

sèment aussi il était trop tard quand on songea au retour : les vivres ne suffisaient plus pour arriver jusqu'aux vaisseaux. Les besoins, les soucis, la faim, les fatigues excitèrent une fièvre qui se communiqua rapidement. Smith chercha à se conserver par la force de l'esprit; il ne perdit jamais sa bonne humeur, excitait le cqurage des autres et voulait leur donner l'exemple. Mais il ne réussit point dans ce dernier projet : à peine eût-il fait quelques pas, qu'il tomba et n'eût plus la force de se relever ; on fut obligé de le porter, et encore, dans cet état, il ne cessait pas de ranimer les espérances de ses compagnons. Ils arrivèrent enfin , lui, le capitaine Tuckey et peu de ceux qui les avaient accompagnés, le 17 septembre, à l'endroit où le Congo avait jeté les ancres. Le 18 on les porta à bord de la Dorothée, qui paraissait plus commode , et où le capitaine mourut peu de temps après. Ce coup accabla entièrement Smith. Le 21 septembre, le jardinier Lockhart , du jardin de Kew, vint vers lui, et l'entendit parler beaucoup dans une langue qu'il ne comprenait pas. Il refusa toute espèce de secours ; et le 22 septembre , peu de moments après que la Dorothée eût levé les ancres, il mourut éloigné de ses parents et de ses amis, seul, isolé, sans avoir près de lui une seule ame compatissante. On l'a descendu avec les formalités usitées, dans la rivière, près de l'endroit qu'on avait nommé les Arbres élancés , The tall trees.

Ses journaux et ses collections ont été conservés. On n'aurait pu ériger à ce naturaliste distingué un plus beau monument que l'excelIentMémoire queM.RobertBrown a composé sur les matériaux que Smith avait rassemblés au Congo. Par ses découvertes, comme le remarque encore M. Brown , il s'est placé au premier rang parmi des naturalites du nord dont les observations se sont étendues tout autour de l'Afrique. Smith a rempli la

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grande lacune qui séparait Ja Guinée du Cap , en ce qui concerne la connaissance des plantes africaines ; et ses recherches se rangent dans une série , presque non interrompue, formée par les travaux de Hasselquist , Vahl, Schousboe, Afzelius, Tonning, Isert, Smith, Sparrraann, Thunberg et Forskaal , naturalistes dislingfléfr, dans lesquels on ne peut méconnaître l'influence du génie de Linné qui les avait animés ; et parmi eux, et parmi les martyrs de la science, le nom de Smith sera toujours nommé avec gloire et honneur.

Les naturalistes qui suivront compléteront ce que Smilîi n'a pas pu donner sur la F lore des Canaries ; mais les collections et les catalogues qu'on lui doit pour la plus grande partie , fout ressortir tant de faits nouveaux et inconnus avant lui , qu'on ne peut pas se refuser à le placer au nombre de ceux qui ont le plus contribué à faire connaître l'histoire naturelle de ces îles. Le nombre de ces naturalistes n'est pas très considérable; car, quoique presque tous ceux qui ont entrepris de longs voyages de mer aient touché à Ténériffe , ils n'ont jamais eu le temps d'y faire des recherches un peu approfondies , et leurs plus longues excursions se sont bornées ordinairement à un voyage au sommet du Pic.

<ilas, Masson, Viera, Broussonet et Humboldtsont ceux auxquels on doit principalement la connaissance des îles Canaries ; ce que d'autres y ont ajouté ne peut Mre regardé que comme de simples fragments.

George Glas était un Écossais, qui avait fait le commerce des Canaries et de la côte de l'Afrique pendant bien des années sur ses propres vaisseaux. Il connaissait donc parfaitement bien les productions de ces contrées ; mais il avait en outre observé une foule de phénomènes qui concernaient la physique. Il connaissait la constance et la direction des vents, les courants en mer, l'état des attérages et des

ports, lâ nature des cotes, les différentes profondeurs de la mer; enûn , il avait étudié tout ce qui pouvait intéresser la navigation sur cliaque point de ces îles, ce qui embrassait à peu près toutes leurs relations physiques. Se trouvant en 1761 à Ténériffe, il y apprit qu'on avait présenté à l'évêque un manuscrit fait en 1632 par le franciscain Don Juan Albreu de Galindo , et qui avait été conserve jusque là dans un couvent sans qu'on en eut pris connaissance. Sur sa demande , pu lut envoya de la grande Canarie une copie de ce manuscrit, et il y trouva l'histoire complète et très curieuse de la découverte et de la conquête de ces îles. 11 s'était procuré beaucoup de documents sur cette histoire; et comme ils étaient d'accord avec le manuscrit, il en conclut que celui-ci méritait toute confiance : c'est ce qui l'engagea à publier cette histoire , et à y joindre les observations qui lui étaient pajtk'uiières. Le lilr*, en effet, parle plus de ce qui appartient à l'Espagnol qu'à l'Éditeur : Histoire de la découverte et de la conquête des îles Canaries J traduite d*un manuscrit espagnol nouvellement trouvé sur Vile de P aima, à laquelle on a ajouté une description de ces îles; par George Glas, Londres, 1764. C'était la première description complète de ces îles , et , comme telle , elle restera toujours un excellent ouvrage. Plus on connaît ces îles; et plus on apprend à estimer la justesse de toutes les petites remarques que cet observateur soigueux et attentif a disposées dans toute l'étendue de cet ouvrage.

Glas avait le dessein de décrire l'intérieur de l'Afrique , la rivière de Tombuctou , et les nègres qui habitent ses rivages ; et il n'y a point de doute qu'étant très versé dans les langues Berbers, il n'eût trouvé moyen de rassembler une quantité de notions tout-à-fait inconnues ; mais le sort ne lui fut pas favorable. Peu de temps après avoir publié son ouvrage, en 17fe4^ il s'em-

Ijarqua, protégé par Je ministre Hillsborough, avec sa femme , sa fille et quelques domestiques , pour le porf abandonné de Guadar ou de Sainte-Croix-de-Marpequena , situé sous le 30 i degré de latitude , pour y établir line colonie , et pour rebâtir le fort tombé en ruines.. Par le moyeu d'un truchement arménien , tt à mit de suite en relation commerciale avec les Maures , et toute son expédition paraissait prendre une tournure favorable. Mais bientôt il s'aperçut que le port qu'il avait nommé Port fi illsborough , en l'honneur <te son protecteur, était excellent pour les vaisseaux qui y voulaient entner, mais qu'à l'ordinaire le vent dé terre était trop faible pendant des mois entiers pour les faire sortir. 11 résolut donc d'aller acheter à I^ancerote un de ces brigantins légers dont on se sert dans cette île ; et comme son absence ne devait être que de courte durée \ il laissa sa femme, sa fille et sa petite garnison sur la côte d'Afrique , sous la protection du 'truchement. Maïs l'ambassadeur d Espagne avait fait pendant ce temps un rapport à sa cour sur l'expédition de Glas , et on avait donné ordre au gouverneur des Canaries de lui refuser toute espèce de secours. Lorsque Glas, à qui ces ordres étaient inconnus, se présenta, on l'arrêta à la grande Canarie, comme defraudador de la Real Hacienda, et il fut enfermé dans le château ^de Sainte-Croix de Ténériffe, et gardé assez étroitement, surtout après une tentative d'évasion qui n'eût pas de succès. Lorsque les Maures virent qu'il ne revenait pas , ils attaquèrent son château , brûlèrent son vaisseau et massacrèrent plusieurs Anglais. Ma* dame Ysabell, sa fille, le truchement et quelques Anglais trouvèrent moyen de se sauver sur deux bateaux , et abordèrent d'abord à la Canarie , puis à Ténériffe.

Pendant ce temps , la liberté de Glas avait été de-

mandée avec beaucoup d'instances et *d* énergie à ïà cour de Madrid par le comte de Rochefort, ambassadeur anglais , qui obtint enfin que celui-ci eût la permission de s'embarquer en novembre 1 765, à Puerto Orotava, pour Londres.

Il était à bord du vaisseau Earl Sandwich; monté par le capitaine Cokeran et senjt matelots. Ce vaisseau était' chargé de ,vin, de beaucoup d'argent et d'or en barres. Le 50 novembre à H* heures du soir, quatre des matelots saisirent le capitaine dans sa cabane et le ; tuèrent avec une barre de fer. Le bruit fitaccourir Glas et deux matelots . Ceux-ci furent jetés à la mer, et Glas qui avait pris des atmes, ayant été surpris par derrière fut tué avec sa propre épée. Sa femme et sa fille âgée de douze ans ne purent fléchir le» assassins. On les lia ensemble et les jetta à la mer. Les matelots qui restaient encore eurent le même sort , un petit garçon excepté. Dans cet état les mutins arrivèrent jusqu'à ft) lieues de « Waterford. Ils placèrent tout l'argent et les barres d'or dans unbateauali^rentà terreety enterrèrentunepartie de leur trésor. Ils se rendirent ensuite à Ross, puisa Dublin, et attirèrent bientôt l'attention par leurs grandes dépenses. On apprit en même temps l'arrivée d'un vaisseau sans équipage sur la côte, on se saisit des matetots . qui avouèrent leur crime.

FrançoisMasson,néenl741 à Aberdeen en Ecosse, était * jardinier à Kew et s'y, fit tellement remarquer par ses connaissances , que le célèbre Aiton le fit envoyer au cap pour en rapporter des plante», capables d'être cultivées dans le jardin de Kew. C'est là que Thunberg le rencontra, et il fit quelques yoyages avec lui. Il resta beaucoup d'années au Cap et c'est principalement par ses ènvois qu'on a pu pour ainsi dire^^ssi bien se familiariser avec la flore si riche et si caractéristique de ces contrées. Il ne revint en Angleterre, qu'en 1781 après avoir passé

encore quelque temps à l'île de Saint-Christophe, aux Antilles, à l'île de Saint-Michel des Azores, à Madère , enfin à Ténériffe. Il est vraisemblable qu'il passa l'hiver de i778 à 1779 dans la dernière de ces îles. Ce qu'il rapporta dans ce temps à Londres , fut publié en grande partie dans le supplément au specïes plantarum par Linné le fils, qui était à Londres dans ce moment. Solander avait donné les noms aux plantes rapportées et elles ont été conservées sous ces noms dans l'herbier de Bancks. Une foule de buissons rapportés des Canaries ç'esjt répandue depuifr dans les jardins de l'Europe. Masson visita en 47851e Portugal; puis il retourna 3u Cap,en 1786 et n'en revint qu en 1795. Son zèle ne pouvait pas se ralentir. Il alla au Canada en 1797 et mourut a Monréal en décembre iSOo. H n'a jamais pu rien publier lui-même , sur les plantes des Canaries qu'il av?it découvertes ; maisla plupart de celles-ci ont été dénommées et décrites par Ai ton dans le Hortus . Kewensis. »

Les travaux de Viera ont été d'une plus grande importance pour la connaissance des îles Canaries. Son grand ouvrage , Nolicias de la kisloria générai do las islas de Canaria, MadridillZ, est une vraie chronique de tout ce qui s'est passé sur ces îles, jusqu'au moment de sa publication. Il contient pour la première fois en langue espagnole, et en entier, le manuscrit du père Juan Ahreu de Galindo, puis une foule de notions curieuses, tirées des archives de Tévêque. L'auteur y ajouta beaucoup de remarques et d'observations qui lui sont particulières et qui présentent toujours beaucoup d'intérêt, parce qu'un indigène, quand c'est un observateur attentif, voit beaucoup de petits phénomènes qui influent quelquefois d'une manière assez notable sur l'ensemble , et qui peuvent entièrement échapper à un étranger.

Don Joseph de Viera y Clavijo était né le 29 décembre 1731 à Realejo Ariba sur l'île, de Ténériffe, de D. Ga- . briel del Alamo y Viera et de Dona Antonia Maria Clavijo, Tua et l'autre de Villa Orotava. Quoique destfrié à l'état ecclésiastique il avait étudié et possédait beaucoup de connaissances différentes. Déjà à l'Orotava il composa des poésies, des tragédies, enfin des sermons, Ily acheva aussi en 1772, sa grande histoire des Canaries. . Pour publier ce dernier ouvrage, il alla lui-même à Madrid , y entra comme précepteur daùs la maison du marquis de Saint-Grux et accompagna ensuitecette famille dans ses voyages à Vienne , en Italie , en France et dans les Pays Bas. A Paris , il suivit les leçons de chimie de Sage, celles de physique de Sigaud de Lafond, celles d'histoire naturelle de Val mont de Bomare et avec beaucoup de succès. Car peu dè temps après son retour à Madrid, il y fit lui-même un cours de physique devant une grande et brillante assemblée et y mon Ira pour la première fois dans cette capitale, les phénomènes curieux de la combustion dans le gaz oxygène. Il s'occupa en même temps , et «avec beaucoup de zèle de la botanique et publia beaucoup d'ouvrages d'une nature bien différente , mais fui le rendirent célèbre: La redicion de Granada , un poëme sur l'air fixe ou le gaz acide carbonique, Elogio dè Felipe F. ElHierotto, poëme. Elogio d'Alonso de Tostado. Nommé archidiacre de Fuertaventura , il retourna en 1784 aux Canaries, mit les archives de la Cathédrale en ordre et s'occupa sans relâche de l'instruction de la jeunesse. Il mourut le 21 février 1815, âgé de 82 ans. Parmi les nombreux manuscrits , qu'il a laissé , il s'en trouve un assez remarquable, qui , avec quelque esprit de critique ,. serait digne d'être publié. C'est un dictionnaire de l'histoire naturelle des îles , dans les articles duquel il raconte tout ce qu'il avait appris ou

itirvÊiuunE. 5ë

ebservéJui-raème sur Iês différents rapports des objets . doot il s'occupe. Les troubles de sa patrie ont empêché jusqu'ici la publication de ce manuscrit.

Broussonet après avoir réussi à franchir les Pyrénées et après être arrivé à Madrid en juin 1793, ne s'y crut pas encore suffisamment en sûreté. Il alla se réfugier à Fez, puis à Tetuan, à Tanger, à Alcassar, à Salé, àMogador où il crut devoir se cacher sous le rôle de médecin du consul américain. De retour en France en 1798 il ne fut pas rassuré par la tranquillité dont commençait àjouir ce pays et il n'y fit qu'un très court séjour. Il rechercha et obtint par son parent Ghaptal le coftsulat des Canaries. Son séjour de plusieurs années à Laguna, le mit en état d'apprendre à connaître beaucoup de plantes de Ténériffe. Il envoya des collecteurs dans les différentes vallées pour lui apparier des plantes ci il fit aussi lui-même quelques excursions. Ces plantes avec ses observations furent envoyées par lui à des botanistes distinguas et ces derniers les publièrent et en donnèrent la description complète. Ces publications ont été faites, surtout par son ami Cavanilles à Madrid dans les sJnnalcs de ciencias natural*sy et par Willdenow dans YEnumeratio plantarum du jardin de Berlin. Comme Broussonnet connaissait , parfaitement bien les plantes de la côte la plus voisine de l'Afrique, ses remarques auraient été extrêmement curieuses ot importantes, s'il avait voulu les ranger et les publier lui-même. On est actuellement souvent fort incertain sur la position des endroits d'où il avait tiré ses plantes, et comme l'ordre manquait quelquefois dans ce qui l'entourait, on peut facilement supposer que quelquefois la flore des Canaries a été mêlée avec celle de Mogador et de Maroc. On a de lui un Florilegium canariense et une Flora aconomica canariensis, qui doit contenir des observations suri, 600 plantes ;mais*ces ou-

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vrages sont inédits. Apparemment il ne pût faire lui- ' même ces publications, car il avait entièrement perdu la mémoire. Il mourut le 27 juillet 1807 ( Thiébaud de Bernaud, Annales de la société linèenne, mars 1824).

Des communications provenant de Broussonet , la con naissance de l'ouvrage de Viera et une relation trouvée à Sainte- Croix sur la dernière éruption du pic en \ 798 paraissent avoir engagé M. Bory-de-Saint-Vincent, lorsqu'il accompagna le capitaine Baudin dans son voyage autour du monde, à composer et à publier son Essai sur les Iles Fortunées. L'histoire de la conquête parait dans cet ouvrage pour la première fois en français. 11 n'est pas probable , au reste , que ce spirîtuelet savant auteur écrirait une seconde fois le livre qu'il a publié sur ce sujet.

Si M. de Humboldt s'était arrêté quelques semaines entières à Ténériffe, au lieu de n'y séjourner que quelques jours, on n'entreprendrait pas de décrire ces îles de nouveau. Il a été le premier à donner un tableau des productions naturelles de l'île ; dont les relations géologiques n'avaient jamais été développées avant lui. La discussion sur la hauteur et sur la position géographique du Pic , dans le premier volume de sa Relation historique, restera long-temps viine autorité; et, pour tous les autres phénomènes qu'on observe au Pic et dans le voisinage des îles, cette Relation sera toujours une source féconde dont on ne pourrait se passer.

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