‹ Description raisonnée d'une jolie collection de livres (volume 2)Chapitre 77 sur 113 · ROMANS EPIQUES, POLITIQUES ET MORAUX · texte numérisé non relu

ROMANS EPIQUES, POLITIQUES ET MORAUX

782. Fénelon (François de Salignac de la Mothe). Suite du quatrième livre de l'Odyssée d'Homère, ou les Âuantures de Télémaque, fils d'Ulysse. Paris, veuve Claude Barbin, 1699, 5 vol. petit in-i2, mar. rouge. (Dura.)

Édition originale, complète, de la plus grande rareté. Barbier, Dictionnaire des Anonytfnes, n» 17,504.

La première partie a 4 ff. et 208 pp.; la seconde, 250; la troisième, 204; la quatrième, 215; et la cinquième, 20S. Brnïietj Manuel du Libraire, quatrième édition.

Nos voisins les Ânglois, les Italiens et les Espagnols, couvrent d'or les éditions originales de leurs classiques, et ils ont raison, selon moi. Nous les imitons, et nous enchérissons souvent sur eux dans le prix que nous attachons à ces beaux monuments de leur littérature, et je crois que nous n'avons pas tort. Quant a l'édition princeps d'un de nos classiques, k nous, il ne faut pas nous en parler. Nous donnons volontiers douze cents francs du Roland furieux de 1516, et six cents du Shakspeare de 1625; mais le Télémaque de 4699, qui s'en soucie? c'est cependant la un livre qui réunit toutes les conditions désirables d'importance et de rareté : 4® il est inconieslàb\emeni princeps ; 2» il a été imprimé de l'aveu et presque sous les yeux de Fcnélon ; 5*» il a éié rigoureusement supprime

par l'autorité ; 4» il a été, selon toute apparence, retiré du commerce par l'auteur lui-même. Enfin, il est dcYcna si rare que tous mes soins n'ont jamais pu m'en faire découvrir on autre exemplaire entier, et que la première partie seule, qui, k la vérité, avoît paru avec privilège^ s'est présentée quelquefois dans les ventes. Il n'est donc pas étonnant que M. Brunet m'ait laissé quelque chose k dire sur l'édition originale et complète de Tilémaque^ édition qu'il décrit d'ailleurs fort cxactenoient et d'après des renseignements fort justes, mais qu'il n'a probablement pas vue, car, s'il l'avoit vue, il auroit ditce que je dirai.

La première partie dont je parlerai d'abord , et qui est connue des bibliophiles sous le nom de fragment^ fut, ditron, réimprimée tout de suite sous la même date avec quelques corrections. C'est ce qu'on appelle communément la eotUrefaçon. Gomme je possède la contrefaçon et le fragment^ je suis parfaitement désintéressé sur cette question, et j'ai lieiB d'espérer qu'on voudra bien s'en rapporter k moi. Or, la prétendue réimpression contrefaite est imprimée, sans aucua doute, des mêmes caractères et sur le même papier que le fragment; elle porte le nom du même libraire et elle en a le droit, car elle sort des mêmes presses. Si elle étoit réimprimée immédiatement sur le fragment^ elle devroit offrir en effet piques corrections^ celles du moins qui sont contenues dans Verrata du fragment^ lequel y est fidèlement reproduit au verso de VavertissemefU du libraire ; mais il n'en est rien; les fautes y sont identiquement les mêmes, et elle a conservé une grosse faute de plus que le fragment^ le mot Odicée écrit selon cette orthographe barbare, depuis la page 120 jusqu'à la page i 69. 0 typographe étourdi ou stupide, qui réimprime un livre muni de son errata^ sans corriger les fautes que Verrata dénonce, et même celles que le premier imprimeur s'est hâté de corriger I On comprend bien que ceci est impossible, mais voyons ce qui est arrivé.

Fénélon étoit k Cambrai ; on lui envoyoit les feuilles à corriger avant le tirage, ilies avoit reçues jusqu'à la signature I^

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et il est à présumer qu'il avoit même eu à choisir entre différents essais, car les exemplaires varient entre eux dans le fleuron du frontispice, dans les vignettes ou les filets, et même dans la grandeur du papier. Verrata va par conséquent jusqu'à la page 94, anté-pénultième de la feuille H; mais pendant que l'auteur corrigeoit religieusement ses épreuves, rimprimeur obsédé par l'impatience publique ne s'étoit point arrêté ; le livre alloit son train; toutes les feuilles en révision étoient tirées, et, par surcroît de malheur, le tirage des feuilles suivantes étoit déjà bien avancé. La correction capitale d'Odissie pour OdiciCy ne put donc s'exécuter que sur une partie de l'édition, et voila ce qui constitue la différence réelle du fragment et de la rèmpression. C'est que la prétendue réimpremon est précisément la partie de l'impression qui a été finie la première.

Il n'est pas difficile cependant de trouver quelques différences entre ces deux moitiés jumelles du fragmenîy mais ces différences sont de celles qu'on ne peut faire valoir contre mon opinion, car elles la constatent. Ainsi k la page 25 de la prétendue contrefaçon que j'appelle premier tirage , dans cette petit€^phrase : « TéUmaque reprit attin, m le nom de Télémaque étoit disgracieusement coupé sur la syllabe Té k la fin de la ligne 5. Dans le fragment, la ligne 6 le contient tout entier. Â la page ^07, ligne 6 k 7, le mot monstre qui termine un paragraphe étoit partagé sur mon-f et ses quatre dernières lettres restoient seules suspendues smValméa. Dans le fragment, ou second tirage, le mot mutilé d'une maniè;re si désagréable, est rétabli tout entier k la tête de la ligne vide. Ces corrections de goût typographique s'exécutent aisément sur la planche, comme personne ne l'ignore; mais comme elles sont dans la feuille où elles se trouvent, un signe de perfectionnement, elles y sont un signe évident de postériorité. Le fragment est donc postérieur à ce qu'on appelle mal k propos la rèimprenion. Je serai le'premier k convenir, au reste, que tout ceci est d'une très petite importance; il suffit de savoir que fragment et réimpression sont également

(l'ÉDiTiON ORIGINALE, et pcuvcnt sèrvir également à complélfi l'édition princeps du Télémaque^ lorsqu'il s'en trouvera un autre exemplaire que le mien ; mais je ne laisserai pas la ce que j'avois k dire de cette première partie, sans justifier Fénélon de la mauvaise correction d'Odicée en Odissée^ adoptée par les imprimeurs de la veuve Barbin, de la page 420 à la page ^169 du fragment. Fénélon savoit à merveille que la lettre t dé Talphabet françois ne représente pas mieux Vupsi- Ion de l'alphabet grec, que le c ne représente le double sigma, et il avoit très bien corrigé Odyssée^ comme on le peut voir par Verrata des deux tirages; les quatre feuilles ou demifeuilles, signées L-M-N-0, lui ayant été soumises k leur tour, il crut certainement devoir revenir sur cette faute, puisqu'elle est rectifiée jusqu'à la fin, dans le fragment depuis la signature P, et, ce qui est beaucoup plus remarquable , dans la seconde partie de l'ouvrage qui ne fait pas partie du fragment, de la signature À jusqu'à la signature E; circonstance singulière et caractéristique qui prouve invinciblement la continuation de l'impression sous les mêmes presses. A la signature E, le compositeur ignorant reprit sa mauvaise habitude, et il y persista dès lors sans avertisseifient et sans contradiction, parce que Fénélon, justement effrayé, ne se mêloit plus de la publication de son livre, et avoit même cessé de correspondre avec son libraire. Il laissoit tout simplement Imprimer, nonobstant prohibition, mais ilcorrigeoit d'autant moins qilé les négligences ei les infidélités du typographe pouvoient un jour lui servir d'excuse.

Que Fénélon, chargé de l'éducation d'un jeune prince destiné à devenir roi, ait pensé à renfermer tout un système d'enseignement moral et politique dans le cadre agréable d'un roman, il n'y a rien de plus facile à comprendre. Que Fénélon ait fait à dessein de ce roman la satire rétrospective du règne d'un vieux roi, chargé d'années et ie gloire, et dont il avoit récemment obtenu les marques do la confiance la plus signalée, il n'y a rien d'aussi absurde ; mais il est de la nature de l'homme très perfectionné de croire à l'absurde. Cette idée

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impossible fut donc admise avec empressement par la ville et surtout par la cour. Le privilège donné h Barbin fui retiré, le fragment supprimé, et rédilion arrêtée à la page 208. Cette prohibition fut-elle exécutée avec beaucoup de rigueur? yoilà ce dont il est permis de douter. Fénélon s'y soumit certainement, mai$ la veuve Barbin, qui étoit devenue propriétaire d'une édition du livre et qui en attendoit un grand bénéûce, se montra plus récalcitrante. Les Aventurée de Télémaque continuèrent a paroitre, sans nom de lieu, sans nom d'imprimeur, sans vignettes, et surtout sans privilège, mais si conformes en toutes leurs parties, de papier, de caractères et de justification, qu'il n'y a pas moyen d'en contester l'identité typographique. C'est la l'édition dont il est question ici.

Elle fut reproduite avec tant de rapidité par Moëtjens et par divers autres imprimeurs, qu'il n'est pas surprenant que celte édition originale ait promptement dispara parmi les contrefaçons. Je ne suis pas éloigné de croire que la veuve Barbin se prêta elle-même aux combinaisons qui pouvoient faciliter l'exécution et le débit de ces éditions subreplices. J'ai du moins vu quelques lambeaux d'une prétendue édition hollandoisc imprimée sous le nom de de Hondt, et datée de ^700, qui me paroîl composée aux dépens de l'édition de Paris, ou réimprimée sous les mêmes presses. C'est ainsi que l'édition originale in-4® des Provinciales, reparut en Hollande sous la date de Cologne et le nom de Pierre de la Vallée, Si cette observation est fondée , le Télémaque princeps sera plus facile à reconstruire dans sa forme primitive que je ne l'ai pensé d'abord, et dans l'état même des choses, il no faut peut-être que chercher avec un peu de patience et do soin pour en découvrir des exemplaires, il n'y a guère de livres signalés comme uniques dans les catalogues, qui n'aient trouvé leurs ménechmes. Je me suis étendu sur celui-ci un peu plus que sur aucun autre, parce qu'il est capital dans son espèce, et que j'ai eu' toute ma vie fort h cœur d'éveiller chez lions ce goût des classiques originaux de notre littérature, inutilement provoqué par Barbier et par Adry, et qui me pa-

roît le plus (ligne objet d'étude auquel puisse se Hwer un bibliophile François.

783, — Le même. Première partie. Paris , chez la veuve Claude Barbin, 1699, in-ià, mar. violet, dentelle. (Koehler.)

C'est ici le fragmeni dont il Tient d'être parlé, c'est-à-dire, selon moi, le tirage définitif de la première partie, au point où l'impression de l'ouyrage fut arrêtée. Dans mon exemplaire, ce fragment porte six pouces de hauteur, sept k huit lignes de plus que l'exemplaire de l'édition complète qui a cependant des témoins. Cela provient, conmie je l'ai dit, de ce qu'on mettoit sous les yeux de Fénélon différents modèles de tirage, et il est probable que c'est pour celui-kîi qu'il s'étoit décidé, mais la*t>rohibition ayant eu lieu au niême moment, l'édition fut abandonnée au caprice de l'imprimeur. Ce fragmeni passe avec raison pour rare, et obtient un assez haut prix dans les ventes, mais il est incomparablement moins rare que les quatre autres parties, i

784* — Le même ouvrage. Londres j Dodsley, à la TétedeTullj, en Pall-Mall, 1738, 2 vol- in-8, gr. papier fort de Hollande, portrait, fig. ^ mar. rouge, compart. et dent. (Bradel sAué.)

Bel exemplaire d'une édition peu conmEiune dont nous affectons de parler avec beaucoup de dédain, depuis que nous avons bien voulu accorder aussi au Télémaque des éditions de luxe. Nos bibliographies, nos catalogues et les réclames de nos journaux font foi qu'il n'y a rien k comparer en perfection à ces grandes éditions d'un format incommode a la main et impossible k la poche , imprimées sur un papier de coton hygrométrique et spongieux, et décorées du dixième ou douzième tirage de quelques images froides et maussades. C'est

noire non plus uUrày notre io kalùn^ ce que tous les arts , ne surpasseront jamais. J'y consens de tout mon cœur, car pourvu qu'on me permette de m'en tenir ii ce pauvre Téléma-

, ftie de Dodsley, dont le papier est ferme, élastique, sonore ; dont les caractères sont nets et se dëtackent en bonne encre sur un fond ami de l'œil ; dont les estampes, réduites au format du livre dans une proportion bien entendue, par un burin vigoureux, rappellent les bonnes igures des éditions de Hollande, c'est-a-dire, du pays du monde où l'on a le mieux réussi, selon moi, à illustrer les livres. H faut convenir en

, passant que le superbe papier de cette édition est fcHrt sujet à des altérations très graves, et particulièrement à là rouille, «t je suis porté k croire <ive c'est là la véritable cause de son discrédit très réel. Mon exemplaire est tout-à-fait exempt de ce défaut, mais sa fastueuse reliure est moins irréprochable aux yeux des amateurs exigeants, quoiqu'elle puisse passer pour un des chefs-d'œuvre de Bradel. C'est k Bradel que commence, en reliure, cette effroyable époque de décadence universelle dont l'histoire se sou viendra, sous quelques autres rapports, 4789.

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