VIE
DE l'aCADÉBIIE FBANÇOISB.
Il est des esprits éminents qui , venus au monde pour résumer en quelque sorte le caractère, les mœurs d'une époque ou d'une nation, semblent s'être enrichis çà-et là, butinant comme l'abeille, et recevant le tribut intellectuel de leurs contemporain^. Ces génies faciles à classer et tout formés aux allures de leur temps, dont ils sont les historiens et les peintres , jouissent d^une popularité fort grande. On se plaît à réfléchir son image dans leurs écrits; ils appartiennent à tout le monde, comme Molière; ils épurent, ils mettent en œuvre l'esprit de tout le monde, ainsi que l'a fait Voltaire. D'autres hommes, et la vocation de ces derniers est la plus impérieuse, la plus réelle, sinon la plus éclatante en résultats, ne puisent Tinspiration qu'en eux-mêmes ; leur originalité est le trait distinctif de leur talent , leurs livres les racontent et leur esprit porte leur nom. Charles Nodier occupe une place unique et respectable au milieu de ces artistes inimitables et singuliers. Dès qu'on essaie d'appliquer à ces écrivains de
fantaisie, de sentiment et, si l'on peut ainsi dire, d'indi-vidualité, des comparaisons plus ou moins spécieuses , ils vous contredisent à l'instant, vous égarent et vous démentent, tant le vol de leur imagination est capricieux, tant leurs idées se succèdent imprévues et indépendantes.
Sterne, Hofimann, Bernardin de Saint-Pierre, Balzac, Cyrano, Montaigne, Henri Estienne, nous présentent, chacun dans les conditions particulières de leur génie , quelques-uns de ces traits exclusivement propres à leur physionomie , et auxquels ils durent d'être exceptés et mis à part parmi les gens illustres de leur siècle. Qu'on ne s'étonne pas de ce rapprochement de plusieurs noms que Ton ne s'avise guère de grouper ; ils ont tour à tour servi à dépeindre Nodier ^ à aider les critiques, dépistés quand les classifications leur font défaut dans leurs recherches obstinées de traditions d'école et de filiations littéraires; méthode vicieuse, et dont l'usage est périlleux lorsqu'il s'agit d'un auteur dans le^enre de celui qui nous occupe. C'est en lui-même, et sans se préoccuper du dehors, qu'on doit chercher cet écrivain, bien plus complet, bien plus varié à notre sens, que la plupart de ceux auxquels on l'a assimilé.
Ce qui distingue principalement la manière de Charles Nodier, l'homme assurément le plus fin, le plus spirituel, le plus incisif qui ait paru en France depuis Voltaire, et avec un genre d'esprit bizarre et inédif, c'est le jeu continuel de la sensibilité, et l'animation incessante du cœur que Ton sent ba^re jusque dans ses passages les plus satiriques. Il raille avec une sorte de mélancolie ; l'on sent qu'en lui l'esprit dont if abonde est doublé d'une âme compatissante et bonne. L'alliance de ces deux qualités est infiniment rare; c'est là ce qui a valu à Nodier, comme à La Fontaine, ce renom
de bonté que seuls, dans les fastes de la littérature françoise, ils partagent avec Fénelon. Rien n'est plus juste que la voix du peuple. L*auteur de Trilby étoit affectueux et simple comme un enfant; de là, les séductions incomparables de sa personne, de son esprit, qu'épuroit le cœur. Il eût pu servir d'exemple dans la démonstration de cette vérité : les grands cœurs font les grands esprits.
Charles Nodier communiquoit du piquant et de la variété à ses moindres discours. Sa candeur étoit d'un enfant; ses passions, d'un jeune bomme tout procbe du premier âge; sa modestie, réelle et profonde ; circonstance peu commune. Il apportoit en tout une exaltation, une chaleur juvénile, et, chose bizarre, cette exaltation étoit sincère, bien qu'elle fût exprimée sous une forme aussi incisive, aussi mordante, que s'il eût possédé le scepticisme de Voltaire, avec l'ironie positive de Beaumarchais. Ces contrastes sont inexplicables, mais la chose est ainsi. C'étoit René, tour à tour, Jean-Sbogar, Werther ou Obermann, disant leur ame avec le style de Rabelais, de Molière ou du docteur Néophobus, ce qui est autre chose encore.
Oe là cette distinction qu'il faisoit en lui-même de plusieurs personnages dissemblables ; donnée exploitée avec adresse et sous un symbole qu'on a mal deviné, dans V Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteavœ ; satire malicieuse, le long de laquelle on rencontre sans cesse le portrait de l'auteur dépeint avec sa triple transformation.
Quand il se mettoit en scène dans un écrit ou dans la conversation, il faisoit les honneurs de sa personne avec une humilité comique, inventant parfois, jamais pour se faire valoir, et tournant avec soin contre lui-même les dards de son esprit impossibles à retenir. Us'amusoit à
se mystifier avec une bonhomie si bien jouée, qu*on se laissoit emporter à prendre sa défense. Voilà pourquoi il lui étoit permis d'user abondamment du moi et de captiver tout le monde. Ajoutez à ces allures naturelles de son esprit, les trésors d'une mémoire inouïe, l'agrément d'un organe égal et caressant, une physionomie loyale, douce et passionnée, avec des yeux clairs et perçants, un front blanc et peu ridé qu'il inclinoit volontiers à droite; puis, sur ses lèvres, certaine expression d'ironie contenue; sur son nez qu'il a célébré lui-même, ce méplat original imprimé par le pouce capricieux d'un archange : représentez-vous enfin cette tête dessinée finement par une maigreur qu'on eût trouvée belle, si elle n'eût accusé des souffrances intérieures. Ce visage, toujours empreint d'un mélange de résignation, de dignité et de mélancolie, placez-le sur un corps très grand, très sec, très afihissé, mais d'une charpente osseuse robuste , vous verrez l'auteur des Souvenirs de jeunesse tel qu'il étoit naguère.
Charles Nodier est le dernier écrivain que l'on puisse rattacher aux traditions du grand siècle de Louis XIY, pour la pureté du goût et la délicatesse du style. Lui seul, de nos contemporains, a produit des pages que Boileau eût admirées et bien entendues. Il possédoit la science de son art à un degré suprême ; il termine la série des maîtres de la pure école françoise dont Rabelais fut le précurseur, et qui, purifiée du temps de Pascal et de madame de Sévigné, se perpétua en coudoyant l'art de convention et d'académie, sous la plume de La Fontaine, de Molière, de Boileau, de Fénelon, de Lesage, de Rousseau et de l'auteur simple et concis de Zadig. Cette place est assez belle, et ceux qui, appréciant un petit diamant bien poli plus qu'un bloc de pierre, jugent les ouvrages de l'esprit autrement qu'à la toise, d'après ce précepte de Callîma-
que : « la toise n'est pas la mesure du ^nie, » corn* prendront que les écrits légers et rapides de Charles Nodier offrent souvent de grands , d'inimitables modèles.
C'est ainsi que Nature l'avoit préparé pour le rôle éclatant qu'il a joué dans les lettres : l'art seconda d'une façon merveilleuse ces dispositions innées.
C'est en 1780, que naquit, à Besançon, Charles Nodier. Son père, fortement épris de la philosophie du siècle, étoit un homme intègre, fort lettré, prenant au sérieux des théories auxquelles , du temps de Périclès, on contreve* noit déjà dans la pratique. Rigide ^ au reste, comme un Romain, dans l'accomplissement de ses devoirs; mais sensible et doux dans la pratique de la vie intérieure. Imbu des idées de l'auteur d* Emile , le père de Nodier prétendoit que Charles fût un homme avant que d'ôtre un enfant ; il lui inspira des goûts sérieux , et en fit un jeune homme à la mode, à un moment où Nodier n'étoit pas même encore jeune. De là songoûtpour les gens plus âgés que lui, la précocité de son imagination et Tancienneté de ses premiers souvenirs.
Sa vocation s'étoit décidée de bonne heure ; une sorte de crépuscule matinal des passions éclairoit*son imagination longtempsavantrheure où elles éclatent: ses enthousiasmes étoient excessifs; motif pour lequel son père, le voyant délicat, l'empêcha, tout en lui développant l'esprit, d'entamer les études classiques avant l'âge de douze ans.
Pendant laTerreur, on ne s'occupoit guère de grecetde latin ; racadémicien futur grandissoit dans la plus complète ignorance. Néanmoins, dans ce temps-là, il écrivoit des vers, des comédies, des tragédies sur des sujets grecs; la grammaire et l'orthographe y étoient cavalièrement traitées. H lisoit ces essais au grand-père de celui qui écrit
ces ligoeS) duquel il reçut les premiers conseils , les premiers encouragements , syippathie dont le petit-fils a recueilli le bénéfice avec usure ] mais mon aïeul fut plus heureux que Nodier dans le choix de son élève. A dater de ce moment; Charles Nodier se plongea dans les études classiques , seul et sans maître. Cinq ans après (résultat prodigieux!) ilécrivoit, en province et dénué de ressources philologiques » le Dictionnaire des onomatopées fran^ çoises j excellent ouvrage que le directeur général de l'instruction publique mit au nombre des livres classiques destinés aux bibliothèques des lycées* Ce ministre étoit Fourcroy ; la lettre par laquelle il fait part à l'auteur, de' cette honorable décision , est adressée : « A monsieur Charles Nodier, étudiant, à Besançon. »
Ainsi, son premier instinct le porta vers la philologie 3 son coup d'essai fut un coup de maître. La préface de l'ouvrage, pleine d'observation et de sagacité, est un morceau d'un style excellent.
Ce prodigieux résultat des plus rapides études ne s'explique que par l'ardeur avec laquelle il s'adonna au travail ; ii y apporta, en effet, cet entraînement» cette véhémence qu'il avoit en toutes choses ; cette fébrile énergie dont il donna la preuve à douze ans, dans une circonstance grave : cette anecdote montre déjà Nodier tel que nous l'avons connu.
Son père, en ces temps malheureux, présidoit à Besançon un tribunal sévère, avec rigidité, mais sans passion ; conciliant, lorsqu'il le pouvoit, les rigueurs du code avec les inclinations de son âme. Quand la loi n'étoit pas formelle, le président Nodier s'abstenoit de condamner : l'étude de la philosophie l'avoit rendu compatissant ; mais quand le devoir apparoissoit impérieux, le magistrat devenoit inflexible, et ses idées à la romaine le poHSsoient à
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pratiquer la justice à la manière antique. Le jeune Charles étoit imbu de ces opinions, qu'avoit mitigées l'un des amis de sa famiHe , M. de Chantrans, dont les principes plus faciles, plus monarchiques, ayoient remué le cœur de l'enfant. M. de Chantrans, que Nodier a inunortalisé dans les Souvenirs de jeunesse , et qui joue un rôle Séraphine^ étoit on patriarche de l'ancien régime, spirituel, éradit et pieux. Charles passoit des jours entiers ayec lui, recevant ses conseils, et lui marquant une tendresse profonde.
Or, il advint qu'un jour de Tan 1793, la petite-nièce de Tabbé d'Olivet, femme respectable et d'un âge avancé, fut arrêtée pour avoir envoyé de l'argent à l'un de ses parents , émigré qui combattoit contre sa patrie sur les frontières de France. Le délit étoit flagrant, la loi claire et absolue ^ le président Nodier, à qui les Coriolans de l'armée de Coblentz inspiroient des sentiments peu favorables, n'entrevoyoit aucun moyen de concilier avec son devoir le désir de sauver madame d'Olivet»
Pendant qu'on instruisoit l'aflaire, M. de Chantrans, ami particulier de cette dame, sut engager Charles à solliciter l'acquittement de l'accusée. Le pauvre homme pleuroit ; il supplioit un enfant qui se fût jeté dans le feu pour lui épargner un soupir; ces instances émurent l'âme reconnoissante de Charles qui, comme nous l'avons dit, n'avoit que douze ans. Il se jeta aux pieds de son père ; il pria , il versa des larmes; le magistrat fut inexorable. Après une lutte désespérée, l'enfant se redressa, et d'un ton résolu : — Sacrifiez donc, s'écria-t-il, cette victime à la patrie ; j'en offrirai une autre à la reconnoissance et à l'amitié! Si l'on condamne madame d'Olivet, ajouta- t-il, de ce poignard que vous voyez, je jure de me percer le oŒur!
Cet air de résolution intimida le président qui fit
à son héritier le& discours les plus philosophiques; Montesquieu n*eût pas mieux raisonné. Pour toute répiMise, rétrangeet héroïque enfant ajouta : -^ Demain, madame d'OUvet sera acquittée, ou vous n'aures plus de fils \
A ces mots il sortit à la hftte ; la nuit vint, ii ne rentra pas ; l'heure de Taudience arriva , son père ne l'avoit pas revu. Il l'aperçut enfin, pâle et l'œil égaré, dans un coin de la salle; sa main, cachée dans sa poitrine, tenoit peutêtre l'arme fatale prête à amener dans ce procès un dénouement imprévu.
Madame d'Olivet dut la vie à cette résolution opiniâtre ; et quand plus tard le président se rappeloit cette aventure, il lui arrivoit de presser sur son ccBur, avec l'effusion de la reconnoissance, ce terrible petit solliciteur.
Puisque j'ai parlé de M. de Chantrans, il n'est pas inutile de signaler l'influence qu'il exerça sur son protégé.
C'étoit un ancien officier du génie, petit, contrefait et d'une figure charmante \ un homme du temps jadis, plein d'indulgence, de sérénité, voué à l'amioiir de la nature, à l'étude des sciences, aux recherches de la botanique et de l'entomologie. Il étoit vieux déjà alors; et presque centenaire, lorsque Nodier m'envoya près de lui en 1834; je passai, dans sa retraite, cinq jours délicieux. Il m'apprit que, du temps de la Terreur, ayant voulu se faire oublier, il étoit venu s'enfouir à la campagne, avec Nodier que son père lui avoit confié. Effrayé du débordement d'idées, du désordre d'imagination de ce cerveau toujours en délire, H. de Chantrans enseigna à l'enfant un peu de mathématiques par manière de potion réfrigérante^ il y joignit la botanique et l'étude des insectes, dans laquelle Charles, avec sa mémoire surprenante, ne tarda pas à exceller. 11 fit des collections que H. de Chantrans conservoit encore, et sa prédilection pour ces travaux de flâneur, d'amant des
bois et des prairies, l'a^eompagna toujours. Son style s'en resseat , et ses descriptions sont toutes fleuries de belles plantes, de moucherons d'or ou d'émeraude. L'entomologie lui inspira une foule d'idées fantastiques à la manière d'Hoffmann, avant même qu'il ne connût Hoffmann. C'est dans cette solitude qu'il a placé le théâtre de ses premières amours, après avoir eu soin de se vieillir de deux ans pour les rendre vraisemblables. La vérité est qu'ayant de bonne heure attisé , avec les romans de madame de Hontolieu et de quelques ouvrages dans le genre sentimental, le feu de son imagination, il se passionna sérieusement, dès l'âge le plus tendre, avec autant d'innocence que de folie. Rien n'étoit plus divertissant que de l'entendre, sur ses vieux jours, conter ses amourettes platoniques du temps qu'il alloit à l'école.
Cette même année, on l'envoya faire ses études à Strasbourg , où il fut hébergé dans la maison du professeur Euloge Schneider, moine défroqué , tribun d'un affreux cynisme, et d'une férocité comparable a celle de Carrier. Quel contraste ! Quitter M. de Chantrans pour la société d'un monstre grossier et brutal ! l'aspect des champs et des ruisseaux d'azur, pour celui des pavés sanglants d'une cité livrée aux bourreaux ! L'effroi qu'il conçut des scènes d<m t il fut le témoin réagit sur sa santé, et il revint h pied, en fugitif, jusqu'à Besançon, où il rapporta cette aversion insurmontable pour la politique d'action, aversion qu'il ne secoua jamais. Ce dédain pour les partis, surtout pour les partis victorieux , le suivit instinctivement jusqu'à son dernier jour, joint à un esprit de rébellion tout-à-fait chevaleresque à regard de toutes les tyrannies, sous quelque forme qu'elles fussent déguisées. Cette indépendance , il latenoit de son père. Ainsi, Charles Nodier, qui toute sa vie devança toutes les idées littéraires et fut le précurseur
de toutes les écoles, fot en revanehe, en arrière de toutes les spéculations politiques, fut l'adversaire ironique et boudeur de nos idées de progrès, mot qui excitoit sa verve railleuse. Il assista à] la naissance de Vàdjectif progressif ^ et du verbe progresser^ avec la sainte colère d'un pbilolo* gue, et l'indignation d'un poète.
A dater de ce moment, le président Nodier s'occupa 4e l'éducation de son fils ; il l'initia aux traditions du siècle dix-huitième que Charles goûta médiocrement. 11 m'a souvent conté qu'ayant mis le nez dans les écrivains Gaulois, il s'éprit des allures de leur esprit, et les fit aimer à son père qu'il amadoua avec Philippe Desportes et Saint*Gelais, pour le conduire jusqu'à Ronsard. 11 fot là, fort à son insu, le précurseur d'une révolution poétique, dont il a soutenu les principes près de trente ans plus tard.
Las de cette vie silencieuse et immobile , il fut pris, à seize ans, d'un irrésistible désir de voir Paris. Il partit, je crois, en 1796, muni de lettres de recommandations nombreuses, qui Fintroduisirent au milieu de la société des artistes, des gens de lettres; il observa là, sous ufa jour inattendu, ce que la révolution avoit épargné des grands hommes du dix-huitième siècle. Ne les ayant jusqu'alors entrevus que sous le prestige de l'admiration paternelle, il s'attendoit à quelque chose de grave, d'imposant; il ne trouva que des êtres sautillants, badins, qui tout heureux et fort surpris de sentir leurs têtes sur leurs épaules, ne parloient que de plaisirs; et bien revenus pour le moment des rêveries de Rousseau, de la satire amère et incisive de Beaumarchais, ne sacrifioient plus qu'à la romance et au bouquet à Chloris. L'Allemagne confine à la Franche- Comté; leur genre d'esprit nepouvoit attacher Nodier; seulement, l'extravagance des moeurs du Direc-
toire lui parut amusante, et en quittant cette légion de poètes qui tous chantoient la volupté et les maladies de poitrine , il se laissa atteindre par cette dernière contagion qui s'accommodoit au tour mélancolique de son génie.
De retour à Besançon en 98, il publia son premier ouvrage dont voici le titre : Disseriaiion sur ïusage des antennes, et sur torgime de Vome dans les insectes. Trois ans après, il donna la Bibliothèque erUomologique en un volume in-8. On voit que les poètes élégiaques de Paris ne l'avoient pas exclusivement préoccupé ; indifférence qu'il mani* festa davantage encore, en se livrant à des travaux sur la langue françoise , exemple qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui donner. S'ennuyant en province, et tourmenté du besoin des aventures , il s'engoua bien vite de tous les prisonniers d'état , de tous les suspects que renfermoit alors sa ville natale, et entre autres, de H. de Bourmont, qui pour le moment étoit vendéen. Républicains et roya* listes, il confondit dans son amitié les victimes et les dupes : aussi fut-il accusé de conspirer. Une nuit^ des agents forcèrent sa porte et lui enlevèrent ses papiers, dans lesquels, cherchant les traces d'un complot, le préfet Jean Debry trouva le Diciûmnaire des oTunruUapées, Sa surprise fut grande : il considéroit Nodier comme un enfant désœuvré, ennemi de toute règle, de toute discipline ; en découvrant un érudit sous l'enveloppe de ce jeune homme insoucieux et turbulent, il comprit toutes les espérances que donnoit ce mélange de passions débordées et d'études sérieuses» et il devint l'ami de Charles Nodier.
Ce dernier, à cette époque , s'étudioit de son mieux à braver le pouvoir, à donner carrière à ses goûts aventureux^ s'offrant à des périls inutiles, s'échappant la nuit de la ville, en escaladant les murs, et en passant sur les écluses au risque d'un coup de fusil, pour aller visiter
quelque beauté qu'il eût pu voir sans danger pendant le jour. Il entretenoit aussi des préoccupations d'un patriotisme bizarre, fondées sur l'espérance d'affranchir la Comté du joug de la France, et de lui faire recouvrer, à la faveur des troubles, les privilèges que jadis elle tenoit de l'Empire et des rois d'Espagne. Ces idées, moins rares alors dans la contrée qu'on ne pourroit le croire, étoient le résultat irr^écbi de l'amour qu'il conserva toujours pour son pays natal. On étoit alors au lendemain du 18 brumaire, et Nodier qui, sous tous les régimes, chanta la liberté et griffa le despotisme, prit le premier consul dans une aversion dont la gloire de l'empereur ne le fit pas revenir.
À vrai dire, et dans l'acception matérielle du mot, Nodier n'eut jamais d'opinion politique : cherchant partout le dramatique et le beau , il adopta successivement tous les partis vaincus. Son esprit, d'ailleurs, le portoit à l'opposition , et son cœur se tournoit facilement vers les hommes poursuivis par le malheur ou par l'exil . Religieux sous la république , girondin et vendéen tout ensemble sous le consulat , libéral et boudeur sous Tempire, puis royaliste avec tiédeur, il célébra, sous charles X, les héros de la Convention. Je me souviens qu'étant tout jeune , je récoutois un soir dérouler les poétiques maximes de cette politique dédaigneuse, impraticable et sans avenir, que dans sa sagesse, et par ces trois raisons sans doute, il préféroit à toute autre : il avoit parlé sans admiration, mais nonsanspitié, deshommes et des choses; lorsquevoulant, suivant son habitude, conclure Tentretien par quelque maxime instructive : — Mon enfant, me dit-il, dans tous les troubles politiques dont vous serez le témoin, restez constamment du parti des vaincus, il est presque toujours le plus juste.
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On ne devient pas ministre avec de pareils sentiments s mais ils sont d'une âme chevaleresque. Ce mot m'est resté dans la mémoire , comme le symbole et le résamé complet de la carrière politique de Charles Nodier.
Les premiers vers qui l'illustrèrent, (la Napoléon^ sont l'expression de son amour ardent pour la liberté : son premier roman , Stdla ou Us proêcriis, raconte ses sympathies politiques; il publia l'ode en 1800, le livre en 1803, l'on et l'autre à Paris. On connoit l'effet de cette véhémente imprécation « ... elle surprit (dit un publiciste) Bo- « naparte au milieu de son triomphe, et les miles accents « d'un intrépide jeune homme » qui s'avançoit ainsi au c milieu de la tourbe des rimeurs stipendiés, pour conc fesser sa foi politique au prix de sa vie, retentirentàson «oreille comme l'arrêt anticipé de la postérité... On « cherchoit en vain l'auteur dans les rangs de tous les « suspects de républicanisme et de royalisme (car il y « avoit de ces deux choses dans la NapoUoney^ déjà pluc sieurspersonnesavoient étéarrétées, et entre autres l'imc primeur, lorsque Charles Nodier lui-même se dénonça K pour attirer sur sa tête seule l'éclat d'une colère qui « menaçoit de tomber sur quelque innocent. 11 fut jeté « dans un cachot de Sainte-Pélagie. C'est ici que corn*- « mence, pour lui, une longue série de persécutions et « d'infortunes, etc.. »
Au bout de quelques mois de captivité, il fut renvoyé à Besançon et mis en surveillance.
Durant ces jours de servitude, où il dut plus d'une fois se soustraire aux poursuites du despotisme irrité de ses attaques 9 et chercher, dans les montagnes, des retraites ignorées et des asiles obscurs, il travailloit à épurer son style et à acquérir une connoissance approfondie des ressources du langage. C'est à ce moment qu'il faut rappor-
ter ï Examen critiqvs des dictùmTuUres de la langue françoise^ qui forme deux volumes remplis de remarques instructives et savantes.
Jean Debry, le plénipotentiaire de Rastadt, qui, comme nous Ta vous dit, étoit alors préfet du Doubs, protégea Nodier, qui plus tard paya sa dette en obtenant pour lui de M. deMartignac la prescription de Texil de 1815. Vers cette époque, il publia aussi le Peintre de Saltzbourg qu'il écrivoit dans la montagne, où il secachoit, fuyant de chaumière en chaumière, en butte à de nouvelles perse* entions. Après quelques années consumées dans Tennui, le dégoût et le silence le plus complet, il partit pour Dôle, où il ouvrit un cours de belles-lettres qui lui attira de nombreux élèves et lui fit une réputation méritée dans la province.
C'est là qu'il eut le bonheur de connoitre et d'apprécier une de ces femmes trop rares en ce monde , que l'on ne peut voir sans les aimer, que l'on ne peut aimer pour un temps, mais auxquelles on s'attache par des liens indestructibles. Mademoiselle Désirée Charves, qui déjà unissoit à un cœur droit et simple un esprit pénétrant, un caractère noble et dévoué , toutes les séductions d'une flme confiante et d'une sensibilité vraie , daigna recevoir l'hommage du poète. Cette femme, toute jeune, toute belle et charmante, est devenue madame Nodier.
Les premiers romans de l'illustre académicien expri* ment le vide que laissoit en lui l'absence d'un sentiment digne d'animer et de remplir sa vie. Le Peintre de Saliz'bourg, les MédUàtions du cloUre , indiquent un esprit malade, inquiet , fatigué de la solitude et prématurément atteint par les déceptions. Ces deux compositions sont fortement empreintes de cette mélancolie , de ces vagues angoisses, de ce dégoût général que, depuis, les vers de
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lord ByroB répandirent dans la littérature françoise. Nodier ressentit le premier, et signala le premier, ce symptôme de la profonde lassitude des sociétés. Le premier aussi , il invoqua , dans cette France démoralisée par la philosophie matérialiste, le retour du sentiment religieux. Dans les Méditations du cloîire, écrites en 1802, l'on rencontre cette phrase : « Je le déclare avec amerc tume, avec effroi I le pistolet de Werther et la hache du « bourreau nous ont déjà décimés. Cbtte «éhàhatioii sb
c LÈVE BT vous DEHANDB D^S GLOfTHES. >
Ces pensées, Nodier les conçut aussitôt que Chateaubriand et que M. de Maistre ; mais tandis que ces deux hommes de génie appeloient les idées chrétiennes, en les rattachant aux traditions brisées de l'ancien régime, en les entremêlant aux oripeaux de l'ère féodale, Charles Nodier invoquoit à la fois la religion et la liberté.
Après son mariage, Nodier se retira quelque temps à la campagne , où il s'oublia au milieu d'une famille où régnoient l'union et la gaité. Tout occupé d'être heureux, notre auteur sentoit trop bien le prix du temps pour le perdre dans les vanités du travail. Cette époque de son séjour à Quintigny, au pied du Jura, fut la plus heureuse de sa vie*, il n'en parloit jamais sans émotion, et quand il revenoit sur ces souvenirs, ses traits s'épanouissoient. Il y a quelques semaines, qu'un soir, au coin du feu, il retraçoit encore ces délicieux moments ; ses yeux clairs et doux étoient fixés sur les tisons, la flamme du foyer doroit son visage souriant et amaigri, il balançoit une de ses jambes croisée sur l'autre, ce qui chez lui, étoit l'indice d'un certain contentement, et il nous contoit son aventare avec un lézard dont il avait fait cbnnoissance au bord du ruisseau de Quintigny, et auquel il avait rendu un léger service. Ce petit récit, que je vous redirois,8i je n'étois
sûr de le gâter, se coloroit des lueurs les plus fantasti* ques et donnoit lieu aux descriptions les plus charroautes. Il nous apprit que ses relations avec ce lézard vert, et l'incident qui y avoit donné lieu, lui avoient inspiré plus tard son joli conte du Kardauon. Quel joli prologue ! et combien de poètes et d'artistes eussent brigué ma place auprès de lui pour l'entendre ! Hélas ! la mort écou* toit à la porte...
C'est dans les prés et les bois de Quintigny, que Nodier fit la plupart de ses poésies, ainsi que diverses historiettes qu'il arrangeoit volontiers pour sa famille et ses amis, le seul public duquel , ainsi que tous les hommes supérieurs par le cœur et l'intelligence, il se soit réellement préoccupé. Pendant qu'il étoit à Quintigny, il se lia avec Benjamin Constant, il parcourut les montagnes à pied, dans tous les sens ; flftneur infatigable, il lui arriva plus d'une fois d'aller de Lons-le-Saulnier a Genève, et à Coppet oii il entrevit la société de madame de Staël : c'est là, sans doute, qu'il prit goût à la littérature allemande dont il apporta les allures dans les lettres françoises , à l'époque où il lança Jean Sbogcar, puis Smarray et Trilby.
Ces divers ouvrages, que pour le moment, nous nous bornons à signaler , nous les analyserons plus tard et avec soin, en parcourant les œuvres complètes de Charles Nodier, fort éparses, que l'on va réunir pour les publier. Dans cet article, nous nous attachons moins aux écrits qu'à l'homme, qui seul, comme nous l'avons dit, les explique et en donne la clef. Cette vie de Nodier est peu et mal connue, il sentoit si bien lui-même combien il est inséparable de ses ouvrages, qu'il a exprimé cette idée, sous une forme humble et modeste, d'autant plus convenable dans sa bouche, qu'il pourroit fort bien s'en passer : ,
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(c .... Je ne puis me justifier d'avoir fait tant de romans « inutiles, qu^en répétant souvent qu'ils sont, comme mes « préfaces, une sorte de roman de ma vie, qui n'est aussi « qu'une préface inutile, marquetée d'historiettes.» (Préf. de Thérèse Avberi,)
Après avoir épuisé les joies de la vie champêtre, Nodier sentit son activité se réveiller; il résolut d'aller un peu vers cette célébrité qui venoit à lui et l'aiguiilonnoit jusqu'au cœur de ses montagnes. Comprenant le besoin d'acquérir ce qu'on nomme xïneposiiion^ et n'ayant, grâce à Dieu, aucun des genres d'aptitude qui font les parvenus, il s'inquiétoit de l'avenir, sombre et menaçant pour lui. Sa jeune et courageuse femme soutint sa résolution, entretint sa sérénité -, et tous deux ils s'acheminèrent enfin, confiants et fermes, la bourse pleine... d'espérance, chargés de bagage comme les oiseaux de l'air, vers ce Paris où ils étoient destinés & captiver tant d'amitiés et d'admirations, à briller du plus vif éclat, et à abriter sous leur toit modeste et vénéré deux générations d'artistes et de poètes.
C'est un moment redoutable et solennel dans la vie, que celui où l'on se décide à quitter le lieu de sa naissance, pour venir chercher à Paris la gloire, et sinon la fortune, l'aisance à laquelle le succès seul peut conduire un artiste ou un poète. Bien qu'il dût avoir déjà la con^ science de ses forces, Charle Nodiers avoit hésité longtemps, avant de se résoudre à un parti auquel se déterminent avec tant de facilité les génies imberbes de notre temps d'indépendance et de présomption. Prêta quitter Dôle, il avoit cherché à s'y fixer dans quelque emploi modeste, et sollicité la place de bibliothécaire, avec mille francs d'appointement, que la ville, avec autant de re-
connoissance que de sagacité, s'empressa de lui refuser. Dans les premiers temps, sa situation à Paris fut d'autant plus perplexe, que le gouvernement d'alors, loin de
lui offrir un appui, continuoit à poursuivre en lui l'audacieux auteur de la NapoUone; ressentiments mal conjurés par la conduite de Charles, dont les sympathies s'attachoient toujours à ces libéraux de l'époque, désignés par l'empereur sous le nom d'idéologues. Ces hommes étoient les seuls que le Génie de la guerre n'eût pu subjuguer ; par eux il devoit périr, et il s'acharnoit aies déraciner avec toute l'inquiétude d'un juste pressentiment. Cet instant est celui des relations suivies de Nodier avec quelques membres dispersés de la société de Coppet, puis avec Oudet et divers personnages compris plus tard dans la conspiration de Mallet et de Lahorie.
Cependant, à la faveur de la sécurité dont jouissoit la France, les querelles littéraires avoient recommencé. En 1810, la comédie des Deux Gendres obtint un tel succès, que l'auteur, H. Etienne, se vit en butte aux attaques les plus passionnées. Ce fut alors que Charles Nodier fit paroitre un de ses meilleurs ouvrages , sous l'inspiration d'une pensée honorable et bienveillante. Les questions de LÂUératare légale s'ouvrent par une généreuse apologie de M. Etienne. Les relations qui dès lors commencèrent entre ces deux écrivains, eurent pour conséquence l'entrée de Charles Nodier au Journal des Débats,
Comme sa vie étoit toujours précaire, il accepta une
place de secrétaire chez le chevalier Croft, Anglois exilé qui denleuroit à Amiens avec lady Mary Uamilton, basbleu dont l'érudition linguistique se bornoit à la langue angloise, et qui avoit la prétention de prendre rang parmi les auteurs françois. Elle écrivoit, avec l'aide de sa femme de chambre, des romans inintelligibles et, sous prétexte
d^en revoir les épreuves, Charles Nodier qui ne pouvoit comprendre le texte original écrit entre deux langues, refaisoit tranquillement un autre livre, dans lequel lady Hamilton avoit la bonté de se reconnoitre. ELLBpublia de la sorte un volume profondément inconnu, que Nodier m'a dit se nommer lafamiUe Popoli.
H. de Tercy appela alors son beau-frère en Ulyrie, où il fut nommé bibliothécaire à Laybach. Il remplaçoit un bon vieil Allemand à qui Ton n'avoitpas daigné faire part de sa destitution. Voyant ce pauvre diable au désespoir, Nodier, réduit à des honoraires de 1,800 fr., foible ressource pour un ménage de trois personnes, céda à son prédécesseur la moitié de cette modeste rétribution. Ueu* reusement, les provinces illyriennes étoient gouvernées alors par un homme de cœur, par le général Bertrand, qui nomma Nodier inspecteur de la loterie. Peu de mois après, M. de Chabrol, intendant d'Illyrie, lui confia la direction du journal que le nouveau gouverneur, Junot, duc d'Abrantès, fit paroître en quatre langues, dans ce pays, sous le nom du Télégraphe iUyrien.
La Restauration n'apporta pas de changement à sa position : il demeura attaché au Journal des DébalSy où il combattit , quoique royaliste , la politique réactionnaire de la Sainte-Alliance. Durant les Cent-Jours, il se retira avec sa femme et sa fille au château de Caylus , d'où il ne sortit qu'après Waterloo. C'est mal à propos qu'un jour- ^ nal, sur la foi de la biographie de Rabbe , toute fourmillante d'erreurs et de romans à dormir debout, lui attribue une part quelconque à la rédaction du Moniteur de Gond. Nodier n'alla point à Gand ^ et n'envoya pas une ligne à ce recueil. Le même journal conte qu'il fut contraint, pour subsister, de faire divers métiers avec lesquels il n'eut jamais rien de commun. Ces assertions sont plus que
légères ; jamais, dans toute sa carrière, Nodier ne s'écarta de la ligne qu'il suivoit patiemment ; sa vie appar* tint aux lettres sans partage ; il fut , depuis l'enfance jusqu'à sa mort, le plus littérateur des contemporains : tout document qui le montre distrait de ses occupations favorites est inexact et controuvé.
Ce voyage si près de l'Allemagne, le ramenant à ses inclinations d'autrefois , fit germer les inspirations dont sortit Jean Sbogar. Telle fut, je crois, la première excursion de la poésie françoise au delà du Rhin. Les guerres impériales avoient exercé sur nous peu d'influence; Jean Sbogar en eut une fort grande. Madame de Staël popularisa moins que Nodier le goût de Bûrger et de Schiller; elle éveilla la curiosité, Nodier excita les passions; elle inspira peut-être Benjamin Constant; mais l'auteur d'^dolphe, moins Allemand que Genevois, avoit, avant tout, considéré le dix-huitième siècle, comme en un miroir un peu vague, dans les Roseaux du Tibre et le Peintre de Saltzbourg.
Ainsi, tels sont les fruits qu'il tiroit des événements politiques : les proscriptions du Consulat lui avoient arraché la NapoUoTie et Stella) sa position diplomatique en Illyrie produisit Jean Sbogar; le retour des Bourbons, et des souvenirs qui s'y rattachoient, fit naître Thérèse Aubert: de même que, plus tard, quand cette Restauration qu^il avoit aimée devint antipathique à la liberté, il chanta les héros de la Gironde, et célébra les carbonari dans
Mademoiselle de Marsan. Il devancoit à sa manière les écoles poétiques et les réactions d'opinion.
Un critique ingénieux assimiloit naguère à un peuplier ce talent toujours jeune : acceptons cette comparaison, et cherchons à la développer dans un autre sens. De même que le peuplier donne, à l'issue des hivers, en reverdissant
le premier, le signal du printemps ; de même , à chaque saison de rajeunissement littéraire, Nodier annonça par une floraison précoce, à la foule des poètes épars dans la plaine, l'aurore des printemps nouveaux. Ses idées fraîches et suaves jetèrent les premiers parfums dans l'atmosphère des écoles naissantes. Comme le peuplier qu'on ébranche sans cesse et qui s'enrichit de nouvelles forces en se dépouillant , Nodier, en purifiant, en émondant sans relâche son goût et son style, accrut constamment sa vigueur et s'éleva de plus en plus. Son éclectisme, la persévérance avec laquelle il abattit sur lui-même les rameaux vieillis, le transformèrent plusieurs fois, et l'ont montré jusqu'à la fin , couronné du feuillage le plus vert et le plus jeune. Tendre, élégant, pur, il est toujours plein de sève ; sa tète, quelquefois égarée dans un nuage , suit les vents qui viennent à souffler -, il s'incline, il murmure ; mais^ offrant peu de prise aux tempêtes, il se redresse et résiste sans effort.
Nodier se trouvoit à Paris au moment où les François, à la suite du désastre de rempire,délibéroient librement, sous la pointe des baïonnettes étrangères, sur le choix d'un souverain. Le grand obstacle que trouvoient les Parisiens, éclairés par le malheur et mûris par l'expérience, au règne de Louis XYIII, c'est qu'il ne mon toit pas à cheval. On vouloit un roi qui, comme Darius fils d'Hystaspes, dût à sa monture la couronne, et chaque jour, les feuilles publiques redisoient gravement : — Il nous faut un roi qui monte à cheval. — Prenez Franconi , leur cria Nodier. Le parti équestre ne se releva pas de ce lardon 5 toute la France répéta ce mot, dont Louis XVIII ne se souvint jamais. Après les Cent-Jours, Nodier lança des brochures et des articles de journaux nombreux, pour la défense d'Arnaud, deBoryes Saint- Vincent, de
David, de Jean Debry et de tous les hommes distingués que des rancunes impolitiques exiloient à Bruxelles.
Tandis que , à l'aurore de la restauration qu'il avoit servie, les vainqueurs affamés [se pârtageoient la curée, Nodier, trop pauvre pour vivre à Paris, alla demeurer à ^ Saint-Germain avec sa femme et ses deux enfants. Il ve- > noit d'y écrire Jean Sbogar dont le plan étoit depuis quatre années dans sa tête, lorsque l'abbé Nicole s'inté- , ressaut à son sort, s'entremit de lui obtenir une chaire de littérature dans un collège que le duc de Richelieu venoit de créer à Odessa. Nodier partit donc pour faire ses adieux à sa chère Franche-Comté. Exilé par la repu- .
blique, il fut exilé par la misère sous le gouvernement ,
du roi. Heureusement, il ne se pressa pas de quitter la J
frontière, car le ministre, au moment de lui envoyer le premier quartier de ses honoraires, lui faussa parole, et r Nodier revint à ses frais, comme il étoit parti, s'établir r
dans un modeste logement de la rue du Bouloy ; il y écrivit Aièle^ et auparavant, Thérèse Avbert^ production sur , laquelle il convient de fixer un instant l'attention des lecteurs.
On peut distinguer, dans le talent de Nodier, trois ,
époques, ou comme l'on^s'exprime à l'égard des peintres, trois manières distinctes qui ne conBnent entre elles que par deux points : la correction du langage et Thorreur de ,
la banalité. Ce dernier principe étoit si fort inculqué dans son esprit, qu'il le semoit tout d'abord dans ceux qui avoient l'honneur de l'approcher de près et de recevoir ses conseils. Ici, une digression : Charles Nodier a développé, à cet égard, tout son système poétique, en , quelques lignes, qui résument le programme entier de l'école moderne. Ces lignes sont curieuses et instructives. « Une figure nouvelle est pleine de charme, parce
< qu'elle donne Tidée d'un point de vue nouveau. Une « figure rebattue, devenue lieu conunun, n'est plus que
< le froid équivalent du sens propre. On doit donc éviter « de prodiguer les figures dans une langue usée. Elles ne « présentent plus qu'un faste insipide de paroles et de « tours. Le style purement descriptif sera dès lors préfé-
< rable au style figuré, parce que le style figuré avoit fait a oublier quelque temps le sens propre, et que celui-ci « paroîtde nouveau. L'Aurore aux doigts de roses quiou- « vre les barrières du matin, et dont les pleurs roulent
< en perles humides sur toutes les fleurs, offre sans doute c une image heureuse et brillante ^ mais on produira « beaucoup plus d'effet aujourd'hui en peignant le soleil
< à son lever» rougissant d'une lueur encore incertaine « le sommet des hautes montagnes ; les vapeurs de la t plaine qui se dissipent, les contours de l'horizon qui se « dessinent sur le ciel éclairci, et les fleurs qui se pen- « chent sous le poids de la rosée. * (DicHonn. des Onoma^ tapées.)
W est certain qu'on trouve là tout l'évangile d'une nouvelle école; toute la distinction qui sépare Lamartine et Hugo de l'abbé Delille, et Marmontel de Nodier. Or, cette page ne fut pas écrite en 1829 ; elle le fut en 1805. On voit que le peuplier se prit à feuiller de bonne heure.
En dehors de ces principes fondamentaux, son talent eut, disons-nous, trois phases différentes : dans la première, épris de l'exaltation sentimentale du siècle dixhuitième, il en eut les allures, il fut l'élève de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, à la manière de Chateaubriand* Le Pemire de SàUibourg^ les Proscrits^ les Médilations du cbAtre^ écrits corrects» sont d'une forme un peu flottante et de convention : l'on ne devient pas maître en un jour; Raphaël débuta par imiter le Pérugin. La se-
conde manière de Nodier est celle qui se ressent de T Allemagne. Au vague de la forme, succède le vague dans Vidèdiié; le penchant aux fantaisies mystiques, joint, dans le tour de la phrase, à une recherche de la simplicité antique, subordonnée à Tesprit germain. La poétique expression de ces influences, c'est le Tombeau des grèves du lac; leur expression nette et formelle dans le drame, c'est Jean Sbogar.
Puis, Charles Nodier secoua cette préoccupation, ainsi que celle du siècle passé ; retranchant ces rameaux greffés à la souche-mère de son génie , il devint François et lui-même. A dater de ce moment, son style se simplifie ; son esprit naturel se fait jour, la finesse, le goût remplacent toute convention ; Toriginalité prend le dessus , et l'on voit rayonner le plus limpide, le plus pur des écrivains de notre siècle.
Thérèse AvJbert marque une heure de transition entre le second et le troisième de ces procédés. Ce petit roman dont la conduite est merveilleuse , est déjà simple \ on commence à y entrevoir la ligne sur laquelle l'auteur se prépare à creuser son sillon; le sentiment est dans les pensées, non plus dans l'expression \ les passages les plus dramatiques sont ceux où la période a le plus de naturel.
Adèle^ qui vient après, est dans le même goût quant au style ', mais la donnée et le plan se ressentent de l'enthousiasme de l'auteur pour Werther,
Depuis la publication à! Adèle , le talent de Nodier se mûrit et s'assied \ ses principes ne varient plus. Les articles de journaux qu'il publia alors, et qu'on a rassemblés en deux volumes , sous le nom de Mélanges de UUéraiure et de critique (1820), contiennent d'admirables préceptes ; c'est un cours complet de littérature pratique.
Chez lui, le philologue commandoit au romancier ^ ses
Vie de m. ch. nodier. 25
opinions sur l'état actuel de notre langage l'amenèrent au mot propre , à préférer partout le récit naïf et la forme descriptive à la forme allégorique, devenue vieille. Pensée dont la justice est démontrée par des analogies concluantes. A l'aurore des lettres grecques , Hésiode, Orphée ne parlèrent que par emblèmes^ les Traoaux et ks Jours sont une métaphore continuée : mais dans l'âge mûr des idiomes, le temps des paraboles passe vite; la muse sicilienne est descriptive , Théocrite et Hoschus écrivent avec un pinceau. Lenœud de toutes les questions d'école est là. Si, par rapport à nous, l'on interprète, dans les arts, le manifeste philologique de Nodier, l'on comprendra pourquoi, dans la peinture, Delacroix, Delaroche, Decamps succèdent a Guérin, à Girodet ; pourquoi les traditions de certains paysagistes tels que Berlin et Htchalon , ont disparu devant Cabat , Marilhat et Dupré. La nature immuable et éternelle succède à l'allégorie épuisée, rebattue, et tout en lambeaux.
Donc, pour se rendre compte, en Nodier, du romancier et du conteur, il faut étudier le philologue : c'est celui-ci qui apprit à celui-là l'idiome dont il convient d'user en notre siècle, et la façon dont il est opportun de le manier. Ces inspirations nouvelles ne l'étoient pas pour lui ; il ne faisoit que donner, à un procédé qu'il savoit, une extension plus générale-, car, le style de sa troisième manière, il le posséda toujours dans ses travaux de linguistique ; le Dictionnaire des onomatopées est écrit comme la dernière lettre du docteur Néophobus : la littérature d'imagination étoit seule soumise à une méthode d'exception , dont il finit par sentir l'écueil. 11 en résulte que les travaux philologiques de Nodier sont ses meilleurs ouvrages -, pour leur trouver de dignes rivaux, il faut remonter à Henri Estienne, le prince des lexicographes françois, sans l'é-
tade duquel on ne sauroit parvenir à posséder à fond rhisloire et le secret génie de notre idiome. Il est vrai que l'Université s'en passe à merveille, et que les fondateurs de l'Académie Françoiseont omis son nom, ainsi que celui de Rabelais, dans la liste des auteurs qui servirent à développer, à émonder, à enrichir notre langue. Mais ils n'ont oublié ni Goëffetau ni Garnier ; et dans l'intérêt du goût, ils ont censuré Corneille. C'est depuis ce temps-là qu'on ne le lit plus.
Revenons à Charles Nodier, à qui l'Académie plus tard a préféré tour à tour H. Jay et M. Dupin, et que M. Laya, son prédécesseur, avoit juré d'exclure, tant qu'il honoreroit de saprésence cet il lustre corps.
Peu à peu , son sort s'étoit amélioré, il avoit succédé à Geoffroi dans la rédaction des articles de théâtre au Journal des Dihats, mais comme ce feuilleton l'ennuyoit mortellement, il le céda à Duviquet dès qu'il eut trouvé une autre occupation. Elle lui fut offerte par la publication du voyage Pittoresque dans rancienne France^ entrepris en 1819, par MM. Taylor et de Cailleux. Nodier écrivit à peu près les deux tiers du texte de la Normosndie\ M. Taylor faisoit les articles d'art, M. de Cailleux les travaux archéologiques. Nodier prit une part presque aussi grandeau Voyage en Frcmche-ComU: toutefois, àjmesure que la besogne avança, il eut moins de temps à y consacrer, et depuis qu'il est entré à l'Académie, c'est, ainsi qu'il me l'a dit lui-même , sur M. Taylor que pèse la presque totalité de la rédaction. Une excursion qu'ils firent ensemble en Ecosse donna lieu à Trilby, et eut de l'influence sur le style de Smarra ou les démons de la nuit. Le lutin d'Arguil attira l'attention sur une contrée que Waiter Scott, encore inconnu chez nous, alioit rendre célèbre. Les descriptions du romancier Écossois montrent avec quelle
précision Nodier a dépeint la nature et le caractère de ce pays qui ressemble tant, et par la physionomie, et par le goût des légendes, à la partie montagneuse de la Francbe-Gomté. Les peintres s'emparèrent de TriJby, et en reproduisirent les scènes, ce qui est l'indice d'un succès de bon aloi.
Divers opuscules, des contes en prose, en vers, et quelques ouvrages dramatiques, parmi lesquels, le prologue et le scénario du Vampire terminé par M. Carmouche, la traduction du Bertram de Matburin , faite en collaboration avec M. Taylor, ainsi que le Délateur imité de Féderici, et le Faust^ l'occupèrent les années suivantes. 11 continuoit de travailler au Journal des Débats, où il eut avec le général Foy une petite querelle toute littéraire, dont le célèbre député ne se formalisa point. Dans un de ses discours, ce dernier ayant à désigner un despote et un tyran, le compara à Louis XI. Le lendemain, on fut assex surpris de lire dans le Journal des Débats, une lettre dans Je style du xr^ siècle, signée par Philippe de Gommines, qui venoit défendre la mémoire et justifier la politique de son maître. Cet incident resserra entre deux hommes éminents les liens de l'ancienne amitié qu'ils avoient ébauchée autrefois, quand le général étoit capitaine d'artillerie à Besançon ; mais, de ce jour, Foy s'obstina à désigner son critique sous le nom de Philippe de Ck>mmines«
Ce fut au commencement de 1824, que Charles Nodier quitta la rue de Choiseul, où il demeuroit alors, pour s'établir à l'Arsenal, dont il fut nommé bibliothécaire à la fin de 1823. Toute la littérature contemporaine fit son entrée à l'Arsenal en même temps que lui; son salon, qu'animoient les charmes et l'esprit de sa femme, de sa bellesœur madame de Tercy, si vive, si gaie, si prévenante, et
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de sa cbarmante fille dont les grAces se développèrent au milieu de ce cercle de gens d'élite , devint, en quelque sorte, les petites Tuileries de la jeune littérature et de la naissante école, dont Nodier protégea les débuts. Cette maison vit éclore Victor Hugo , Lamartine , Alexandre Dumas , Alfred de Musset, Sainte-Beuve, de Vigny. C'est à l'Arsenal que le célèbre académicien fit paroitre les plus parfaits de ses ouvrages d'imagination : Souvenirs de jeunesse , le Songe Hor, Inès de las Sierras , les Fantaisies du docteur Néophobus, et une foule d'autres compositions.
C'est là qu'il écrivit la Fée aux miettes, Mademoiselle de Marsan, ï Histoire du roi de Bohême, le premier et le mieux réussi des ouvrages illustrés ; les Souvenirs et Portraits, le Dernier banquet des Girondins, les Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque, les Notions de Linguistique, Paris Historique,
et FVandscus Columna , sa dernière Nouvelle , l'une des plus pures qui soient sorties de sa plume. 11 y entreprit aussi, depuis son entrée à l'Académie Françoise en t833, le Grand dictionnaire Historique si longtemps rêvé, que lui seul pouvoit accomplir, et que n'achèvera personne. Tous ces ouvrages, qui ont affermi sa gloire et couronné la dernière partie de sa carrière, la France les doit en partie à l'influence providentielle de madame Nodier. C'est cette femme angélique et dévouée, qui parvint à régulariser cette vie orageuse, à communiquer le calme et la sérénité d'une belle âme à cette âme troublée et combattue. Aussi Charles Nodier, ce grand enfant, si mobile, si insouciant de l'avenir, vénéroit-il sa compagne, qui bien plus jeune que lui, sembloit mêler à son amour je ne sais quoi de l'indulgence et de la bonté maternelle. Heureux dans sa famille , il prit goût à son intérieur, il ordonna ses travaux. On peut dire qu'il écrivoit pour elle, car il soumettoit la plupart de ses productions à son goût
8ûr, à son jugement droit et solide. Il déféroit d'ordinaire à ses avis; ce qui le prouve, c'est le souvenir qu'a gardé madame Nodier d'une circonstance puérile où il en fut autrement. Quand Charles Nodier, dans ses rares velléités de révolte, loi faisoit valoir sa soumission accoutumée : — Cependant, interrompoit-elle, tu n'as jamais voulu me sacrifier les boucles d'oreilles de Jean Sbogar . . .
Ici finit l'histoire des querelles littéraires qui eurent lieu dans le ménage. Ces boucles d'oreilles offusquoient le goût de madame Nodier ; néanmoins, son mari, qui réimprima Jean Sbogar, les lui laissa.
Tout en encourageant les romantiques, auxquels il avoit fourni des armes , Charles Nodier garda toute son originalité; lors même qu'il les prônoit, il ne |aissoit pas de les railler dans leursexcès, maisson ironie doucement enjouée n'irrita personne. Elle résidoit plutôt dans la forme qu'il donnoit à ses intarissables louanges, et dans leur exagéra* tion même, que dans la critique proprement dite. Méthode peu dangereuse ; malicieuse intention que l'amour* propre de ceux qui en sont l'objet déguise et méconnoit. En accusant Nodier d'être trop prodigue et trop excessif dans l'éloge, on s'est mépris sur l'intention cachée sous ces formules de l'admiration absolue.
Loin de se jeter dans les formes orageuses de l'école moderne, il s'attacha sans cesse, dans ses contes, à cette morale limpide et philosophique, mieux présentée avec la simplicité du style, qu'avec le^ pompes empruntées à un langage audacieux et surabondant. 11 offre parfois des passages analogues à celui-ci, que Ton croiroit tombé de la plume de l'auteur de Zadig : « Gustave de Rosander ff vécut longtemps. Il fut savant, c'est peu de chose ; il t fut célèbre, ce n'est rien ; il fut tranquille, parce que « les goûts simples donnent la paix du cœur ^ il fut bon,
« parce que Tamour de la nature est un acheminement à « la vertu ; il fut heureux, parce que le calme de l'esprit < et la bienveillance de Tâme composent le seul vrai bon- « heur de Thomme. >
Ne diroit-on pas que, dans ce peu de lignes, Nodier ait tracé son portrait? Cet homme, qui faisoit si bon marché de la gloire et de la science, possédoit une érudition dont ses écrits ne laissent qu'une foible idée. Il étudia beaucoup, et pareil à ce docteur dont parle Bayle, il n'a rien oublié jamais. Sans cesse occupé de bibliographie , cet excellent grammairien n'eut jamais la moindre pédanterie^ les pédants lui faisoient horreur, ils l'eussent dégoûté de la science, s'il avoit pu se résoudre à les fré«* quenter. Bien qu'il envisageât avec quelque dédain notre politique, nos institutions, et surtout notre philanthropie, il aima constamment la jeunesse, sut l'apprécier, l'encourager, et fut toujours exempt des méchantes passions : c'est qu'il fut toujours jeune et ne se sentit pas décliner. Loin de là, à mesure que son corps s'épuisoit, à mesure qu'il devenoit étranger aux intérêts matériels, aux distractions de la vie , son talent croissoit en pureté et son esprit devenoit plus subtil.
Charles Nodier appartient à une série d'hommes, depuis lontemps interrompue , si elle n'est terminée , celle des causeurs et des conteurs attachants. La séduction de sa parole étoit irrésistible \ ses moindres propos avoient de la grâce, et sa conversation, quel qu'en fût l'objet, avoit le privilège d'annihiler, pour le moment, tout autre genre d'esprit, si agréable qu'il pût être. Sa manière enfantine et passionnée de considérer toutes choses, le plaisir qu'il sembloit prendre à s'entretenir, même avec les fâcheux qu'il maudissoit tout bas, la sensibilité qui perçoit à chaque instant au travers des saillies de son esprit dont elle
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adoocissoit la pointe; roniverselle étendue de ses connoissances, sa mémoire surhumaine, le nombre, la diversité des hommes et des choses qu'il avoit vus, tout, en un mot, tout ce qui peut seconder et accroître Tattrait d'une organisation fort singulière, étoit réuni dans sa personne. Que de fois, à ses dimanches célèbres de l'Arsenal , n*enchafna-t-il pas à ses lèvres une foule attentive et ravie !
Peu d'hommes eurent à un degré aussi rare le don de se faire aimer. Dans sa sphère modeste , ce poète toujours éloigné de la faveur et du pouvoir, n'eut que des amis et fit peu d'ingrats : sa bienveillance réelle, profonde et générale, faisoit naître ces sympathies; elle étoit si grande qu'il s'aveogloit souvent, avec une puissance d'imagination singulière, sur la nature véritable des gens. L'homme le plus spirituel de France étoit le plus facile à duper. Je me souviens qu'un soir il rentra tout rayonnant d'enthousiasme, annonçant à ôa famille qu'on lui avoit présenté un jeune homme d'un esprit rare, et doué d'une de ces figures d'archange, de chérubin, qui annoncent une âme de poète et un avenir glorieux : il nous entretint pendant le djner de ce phénix, dont chacun attendoit la venue avec impatience^ Le dimanche suivant, un jeune gars entre d'un pas lourd , saluant avec une gaucherie rustique ; il avoit les cheveux ternes, le front bas, l'œil éteint, l'extérieur commun. Nodier l'annonce d'un signe, avec un air victorieux. L'archange étoit un bon paysan, mal décrassé. Je n'oublierai jamais le profond étonnement qu'exprimèrent les traits de Nodier, quand la contenance ébahie des dames lui montra son héros incompris.
Nodier avoit cette politesse exquise, cette éducation charmante qui vient de la bonté du cœur, et qui s'empare de celui des autres; cependant, il aimoit à railler, et avec sa malice comtoise, finement déguisée, il trouvoit moyen
de satisfaire son penchant sans affliger personne. Sa manière habituelle étoit de proportionner l'ironie à son auditoire, et au sujet dont il avoit fait choix , de telle sorte que ce dernier se crut l'objet d'un compliment, tandis que les autres rioient sous cape. Son œil alors, errant autour de lui, cherchoit un compère; une rapide et imperceptible étincelle annonçoit qu'on étoit d'intelligence, et le divertissement alloit son train. Ses amis furent parfois complices de ce passe-temps qui n'affligeoit personne; ils n'en furent jamais les victimes, et ces boutades de Nodier n'atteignoient guère que des gens gonflés de leur importance et d'une sotte vanité.
Les soins qu'il prenoitpour déguiser un reproche, pour adoucir une observation étoient touchants en -vérité. Sa famille ne se souvient pas d'avoir entendu de sa bouche une parole vive ; son respect pour la susceptibilité d'autrui s'étendoit jusqu'à ses petits^enfants. Cependant, au fond de ses paroles , on trouvoit toujours la vérité, pourvu qu'on sût la comprendre : on pouvoit prendre ses avis pour deséloges sans restriction, si l'on avoit plus d'orgueil que de tact ; car, chez lui, la forme déguisoit le fond. Un jour, il me fit une leçon assez verte et bien méritée : imbu de la lecture de ses livres, et la pensée toute remplie de lui, je lui apportai quelques pages, dans lesquelles je m'étois efforcé, pensant bien faire, de singer sa manière et son style. Évitant à la fois d'avouer que je l'avois imité et fort mal, et de me faire une mercuriale sur la sottise des pastiches , il se borna à dire : — Mon ami , ce que vous m'avez remis ne doit pas être bien bon ; car au premier moment, je l'ai cru de moi.
Vers la fin de sa vie, ses goûts de bibliomane remplacèrent les jouissances que la destruction de sa santé lui fit perdre. Plus éloigné quejamais de nos idées avancées et
de DOtre vnduêirialisme moderne, il se tînt en dehors du moQvement, et lé poursuivit de ses sarcasmes.
Du reste, il sentit peu les ennuis et la tristesse de v<Mr ses forces dépérir et sa vie s'épuiser ; les tendres soins dont il fut l'objet dans sa famille, le dédommagèrent de ses souffrances. Sa fille , en qui il voyoit refleurir son esprit et une partie de son talent, lui présentoit sans cesse une trompeuse image de lui-même, dans laquelle il se plaisoit à revoir les traits de sa jeunesse. Charmant les heures à l'aide de ses occupations favorites, récréant Ses yeux de la vue de cette petite bibliothèque unique et précieuse qu'il a collectionnée et annotée, s'étourdîssant aux bruits joyeux de ses quatre petit»-enfants, il vint ainsi jusqu'au bord de la tombe, par un sentier plein de fleurs. Il y a quelques mois, formant encore des projets, il me parloit de la prochaine expiration de ses anciens traités avecles libraires, et de la publication de ses œuvres complètes, seul héritage qu'il laisse à sa famille.
Sur la fin du mois de décembre, sa santé déclina de plus en plus. La veille de Noël étoit un dimanche \ son salon s'ouvrit pour la dernière fois : cette soirée, cepen-
I dant, fut fort gaie, lui seul avoit des pressentiments. Quittant une table d'écarté où il venoit de gagner H. R^,run de ses plus anciens amis : — N'ayez pas de regret, lui ditil en souriant \ ce sont les derniers vingt sous que je vous
i gagnerai.
I Trois jours après, il se mit au lit, et ne se releva pas. Il
fut bientôt à l'extrémité, et durant ces jours d'angoisses où la lucidité de son esprit ne s'obscurcit pas un seul instant, il employa toute son adresse à tromper sa famille sur la gravité de son état. Cette héroïque dissimulation, il eut le courage de la soutenir pendant près d'un mois ; il n'en trahit le secret qu'une heure avant d'expirer, lorsque
voyant aatour de lui sa femme et sa nièce en plears, il
murmura tristement : — Vous souffriez donc aussi
vous ! Le jour des Bais, comme je me trouvois près de son lit, arec Dauzats qu'il aimoit tendrement, il nous cita des vers latins sur la Carpomande^ en nous contant que leur auteur (de qui le nom m'édiappe, et dont il nous désU gna la plus rare édition), en observant sur lui*mëme ce symptôme, les avoit dictes la veille de sa mort, à son fils placé près du lit paternel, comme nous Tétions au pied du sien. — Je vous dis cette histoire, ajouta-t41, et mes dernières fantaisies; parce que je vous ai beaucoup aimés, que vous êtes encore jeunes, que vous garderes et feree vivre mon souvenir.
Attendri lui-même, il laissa tomber quelques larmes sur ses joues amaigries. Un moment après, il embrassa sa fille et pleura de nouveau : c'est ce jour-là qu'il renonça aux dernières espérances, et qu'il prit son parti de mourir ; car depuis lors, il ne pleura plus et ne fit aucune allusion à sa fin prochaine. J'insiste sur les détails qui accompagnèrent ce moment suprême ^ ils couronnèrent trop dignement sa vie, et offrirent de trop nobles exemples, pour qu'on puisse les passer sous silence.
Bien que sa parole eut conservé toute son éloquente facilité, il ne sacrifia point au vain orgueil de marquer, par ces mots ambitieux que recherchent parfois, près d'expirer, les personnages illustres ; sa fin fut simple, digne et vraie comme son cœur ; son courage fut modeste comme sa vie. Le jour où il reçut les derniers sa* crements qu'il avoit danandés, il répondit avec fermeté aux paroles du prêtre; puis, après nous avoir embrassés tous, et rassurés sur son état, il dormit cinq heures, du sommeil le plus paisible.
La veille du jour fatal, les efforts redoublés de la fièvre
amenèrent le délire; la mut suivante il ne reconnut personne et parla sans cesse : des mots sans suite, des idées rompues dont on ne pouvoit soirre le fil, et parmi lesquelles on ne peut signaler que celle-ci, sans pouvoir dire à qui elle s'adressoit : —-Lisez souvent Tacite... et Fénelon... pour donner plus d'assurance à votre style.
Bientôt il fut secoué par une crise violente et doulou» reuse, à la suite de laquelle il reconnut sa fille qui Im présentoit à boire. Comme il but avec avidité, e&tte der* nière lui dit : — Tu as trouvé cela bon ?
-*- Oui, répondit*il avec un regard d'une douceur inef» fable ; oui, comme tout ce qui me vient de toi.
Elle appuya son visage sur le chevet du mourant pour cacher son émotion.
— Ah! s'écria-^il, si tu restois toujours ainsi, je ne mourrois jamais! •
Hélas! il n'avoit plus deux heures à vivre. ,
Un moment après, il bénit ses petits-enfants, sa femme qui Vasaista si noblement dans ces heures difficiles, et il s'informa (sollicitude extraordinaire dans un moment pareil) si toute la famille étoit en bonne santé. Déjà le froid mortel avoit envahi son corps dont la vie s'étoit retirée; mais plus la matière s'anéantissoit, plus revenoit la limpidité de l'esprit. Après avoir pris soin de charger son gendre de remercier toutes ses connoissances pour les sympathies qu'on lui avoit témoignées, pour l'empressement avec lequel ses amis n'avoient cessé d'affluer à toute heure dans sa maison pendant sa maladie, Charles Nodier s'informa du quantième du mois.-- Le 27 janvier, répéta-t*il après sa femme; vous vous souviendrez de cette date...
Il demanda l'heure, et manifesta le désir de voir renaître encore une fois le jour. Alors il engagea ses enfants à
Zt VIE DE M. GH. NODIER.
prier avec lui, ce qu'ils firent, agenouillés devant son lit. Peu de minutes après, s'adressant à son gendre : — Mon pauvre Jules , s'écria-t-il , je ne croyois pas que cela fût si malaisé
Après avoir éloigné de son lit ceux qui Tentouroient , en murmurant : — Votre vue me fait du mal... Il s'assoupit sur-le-champ; son souffle devint intermittent et rare : et au moment où le soleil levant frappa les vitres, Charles Nodier cessa de respirer.
Peu d'hommes laissent après eux des regrets aussi una-* nimes •: tant de générations avoient été jeunes avec lui ! Sa carrière fut si bien remplie, que sa perte a retenti douloureusement dans tout le monde littéraire. Elle prive l'Académie Françoise du plus fidèle défenseur du langage dont elle conserve le dépôt ; les jeunes auteurs, d'un appui généreux et sincère *, le public , d'un^ écrivain spirituel, élégant et varié.
Charles Nodier ne laisse à ses enfants que l'éclat de son nom) l'héritage des amitiés vraies qu'il avoit amassées, l'exemple d'une vie sans tache, les souvenirs d'un esprit adorable et d'un cœur parfait : tout ce qu'il faut pour y songer sans cesse et ne se consoler jamais.