SCENE III
Faust, ass/s^ Wagner.
Wagner.
Pardon, si j'ai troublé vos études austères. Vous parliez haut tout seul. Pour tromper votre ennui Sans doute vous passiez les heures de la nuit A déclamer des vers de Sophocle ou d'Eschyle ? La déclamation est un art fort utile Aujourd'hui. Je voudrais m'y pousser quelque peu. On dit que, pour un bon comédien, c'est un jeu De prêcher un sermon mieux que ne saurait faire Un bon prédicateur.
Faust.
Quand celui-ci n'est guère Qu'un comédien. Ce qui certes peut arriver Quelquefois.
Wagner.
Oh ! lorsqu'on est toujours à rêver Au fond d'un cabinet, et qu'on ne voit la rue
Et les ^ens que d'en haut; par une longue vue. Loin de tout, hors de tout, c'est une illusion. De vouloir inspirer la persuasion ?
Faust.
Nul ne doit espérer pouvoir jamais l'atteindre.
S'il demande sa force à l'art honteux de feindre ;
Si ce que dit sa voix de l'âme ne descend.
Et si son cœur ému ne lui dicte l'accent
Qui seul touche les cœurs de la foule attentive.
Isolez la pensée et tenez-la captive.
Amalgamez des mots, faites vous un ragoût
Malsain, digne en tous points de donner le dégoût;
A force de souffler sur votre tas de cendre
Parvenez, s'il se peut, à le forcer de rendre
Une pâle lueur ; les enfants et les sots.
Si cela vous suffit, priseront vos vains mots.
Mais, à moins que du cœur la parole ne coule,
Vous n'aurez pas d'écho dans les cœurs de la foule.
Wagner.
C'est pourtant le débit qui mène l'orateur A la fortune. Hélas ! de pareille hauteur. Que je suis encor loin !
DESESPKRANCE DE FAUST
Faust.
Evitez l'imposture De ces bavards menteurs qui fardent la Nature. Qui disent : tout est grand^ lorsque grands sont les mots . Ne soyez pas un fou secouant ses grelots. Le bons sens^ la raison n'ont pas^ pour se produire. Besoin de tant d'apprêts, et quand on veut traduire Une grave pensée, il est hors de propos D'arroser son sujet de phrases, à grands flots. Oui, les discours brillants où la sottise entasse, Sous les dehors menteurs d'une riche surface, D'absurdes lieux communs, sont stériles et froids Comme les vents brumeux qui soufflent dans les bois, Quand l'automne a séché la tremblante verdure.
Wagner.
L'Art est long, et pourtant la vie hélas ! ne dure. Souvent quand, plein d'ardeur, je suis à travailler^ Dans ma tête et mon cœur je vois tout s'embrouiller. Que de difficultés pour aborder la source ! Avant d'avoir fourni la moitié de la course, Un pauvre diable peut fort bien trouver la mort.
Faust.
Les parchemias sont-ils la source où l'homme fort
Doit apaiser la soif qui ronge sa pensée ?
Ton âme par l'espoir ne sera caressée
Que lorsque dans ton cœur la source aura jailli.
Wagner.
D'un doute, cependant, je me sens assailli. N'est-ce pas un plaisir que de voir comme un sage Avant nous a pensé. Puis comme, dans notre âge. Nous l'avons vaillamment dépassé de si loin ?
Faust.
Vous croyez cela, vous, dans votre petit coin ? Des temps évanouis peu de chose se livre ! Les siècles pour nos yeux, mal ouverts, sont un livre Fermé par sept cachets. Tout ce que l'on écrit Sur l'esprit du passé, n'est souvent que l'esprit De nos docteurs pédants, où ce passé s'invente. Et que sont, en effet, ces œuvres que l'on vante ? Des misères, hélas ! et le premier coup d'œil Arrête le lecteur prêt à franchir le seuil ; Des oripeaux usés, d'absurdes jongleries. Quelquefois, tout au plus, de plates vieilleries. Marchant à grand spectacle et traînant un fatras De mots vides de sens tombant avec fracas ;
De prétendus héros déclamant des sornettes, De risibles pantins et des marionnettes.
Wagner.
Chacun voudrait pourtant connaître les chemins Du Monde, ou de l'esprit et du cœur des humains,
Faust.
Oui les connaître. Hélas ! Ce qu'on nomme connaître î
Où donc peut-on montrer un penseur qui pénètre
Dans le céleste empire où luit la Vérité ?
Oh ! celui qui revint de ce ciel regretté,
Et qui fut assez fou pour épancher son âme,
On l'a, dans tous les temps, tenu pour un infâme,
Méritant la potence ou les feux du bûcher !
(On entend sonner minuit au dehors).
— Restons-en là, Wagner. Retournez vous coucher. C'est, je pense, minuit qui frappe mon oreille ?
WaGxNER.
J'aurais bien volontiers prolongé cette veille Pour ouïr plus longtemps vos discours vénérés. Mais demain, premier jour de Pâques, vous voudrez
Sur trois ou quatre points m'ouvrir la certitude. Sans trêve avec ardeur je m'adonne à l'étude. Certes, je sais déjà beaucoup de choses, mais Je voudrais tout savoir!
(Il sort).