Dessins inconnus de Michel-Ange récemment découverts aux Offices de Florence
T Collection de Dessins des Offices de Florence est la plus vaste du monde. Elle n’en compte pas moins de 45500, chiffre énorme et dont l’étude, même superficielle, réclamerait plusieurs années de labeur.
Bien que les grands maîtres de Venise, de l’Ombrie, de Sienne, de Bologne, de la Lombardie, etc. soient amplement représentés et qu’on y trouve aussi de précieux dessins des écoles du Nord, rien d’étonnant que la grande école de Florence l’emporte incomparablement sur tout le reste en richesse et en magnificence. Aucun musée n’offre des séries pareilles à celles ici présentes des Fra Bartolommeo, des Andrea del Sarto, des Jacopo da Pontormo, des Rosso Fiorentino. Et il n’y a pas que la haute Renaissance, le Quattrocento y a de même de brillants représentants, tels Antonio Pollajuolo, Andrea Verrocchio, Sandro Botticelli, Lorenzo di Credi et, last not least, le grand Leonardo da Vinci, dont les très beaux dessins ornent les salles ou se cachent dans les cartons.
Mais une question s’impose ici.
Qu’en est-il du plus grand des maîtres florentins, du "sommo artefice”, Michel-Ange?
On s’attend à trouver Buonarroti représenté dans cette immense collection plus abondamment que dans toute autre. Malheureusement il n’en est rien. Les grandes collections d’Angleterre, non seulement celle du British Muséum, possèdent beaucoup plus d’authentiques dessins du maître que le grand Cabinet de Florence, de même au Louvre et à l’Albertine de Vienne. Ce qui ne veut pas dire qu’aux Offices le nom de Michel-Ange soit absolument absent. On ne lui attribue, au contraire, à lui et à son école, pas moins de quatre-vingt-dix dessins, dont vingt-sept sont exposés. Une vingtaine environ portent encore fièrement le nom de Michel- Ange, et la plupart des critiques en reconnaissent l’authenticité. Quelques rares connaisseurs seulement ont protesté contre ces attributions que la tradition a rendu sacrées. L’un des plus en vue parmi ces derniers, Bernhard Berenson, dans
son ouvrage publié dernièrement "The Drawings of the Florentine Painters”1) renvoie à l'Ecole presque tous ces dessins et n’en reconnaît que deux d’authentiques.
Le premier des deux, une petite esquisse hardie à la plume, porte le numéro 618 et se trouve dans le cadre 144 (fig. 1). Berenson la décrit comme suit: ”Two small nude figures stealthily walking. Perhaps for the Expulsion of the Money Changers and certainly of that late period. Pen and ink H. 9 cm, W. 6'L cm” (Berenson No. 1398).
Sur l’autre — une magnifique étude à la sanguine, (fig. 2), sous No. 620,
cadre 145 — il fait cette remarque: ”Full length figure of a man covered with an antique mantle, leaving the right shoulder bare. He looks to left, and at arm’s length holds a staff or sword with his left hand, while his right holds up his draperies. Another study for the same right hand. Red chalk H. 43 cm, W. 28 cm.
This noble figure, even more antique than Donatellesque, certainly belongs to Michelangelo’s earlier years.” (Berenson No. 1399.) L’ingénieux critique essaie de prouver que cette belle figure pourrait servir d’étude pour un des douze Apôtres destinés à S. Maria del Fiore, et peut-être pour St. Matthieu, la seule de ces figures que le maître a ébauchée.
Fig. I.
Deux petites figures nues. Dessin à la plume.
Offices. (Phot. Braun & Cic., Dornach en Alsace.)
Cependant il est d’avis que le dessin pourrait aussi convenir à une des autres statues d’Apôtres, qu’il avait projetées. Nous nous associons volontiers à cette dernière manière de voir, car la ressemblance avec le St. Matthieu dans la cour de l’Académie florentine s’accuse à peine faiblement. ”Be this as it may,” continue le critique, ”of the quality of the drawing, there can be no question. Among the masters sketches in red chalk it would be difficult to name its superior.”
Ô The Drawings of the Florentine Painters, classified, criticised and studied as documents and appréciation of tuscan art by Bernhard Berenson, with a copious catalogue raisonné and about one hundred and eighty facsimile illustrations. — Two volumes. London, John Murray MCMIII.
Fig. :
Apôtre. Etude è
Suivant l’opinion du célèbre critique, et avant que nous eussions réussi à découvrir la série des authentiques dessins, qui forme le contenu de cet ouvrage, il n’y aurait donc dans la grande collection des Offices que deux dessins portant le cachet du maître et pouvant lui être attribués à titre d’études authentiques.1)
Nous craignons que le critique n’ait sur ce point poussé trop loin la sévérité.
A notre sens il faudrait encore tenir compte de trois autres feuilles, à savoir:
No. 2331', cadre 147 (Berenson No. 1625). Cette feuille contient plusieurs études: un apôtre vu de profil (plume) offre une grande ressemblance avec une étude pour la statue en marbre sus-mentionnée de St. Matthieu l’Evangeliste à la Collection Malcolm du British Muséum (Berenson 1521), mais n’en est point une copie. Une figure nue du sexe masculin (crayon noir), une autre plus petite sont aussi par Berenson désignées comme des copies (?). Mais ce n’est certainement pas le cas des toutes petites esquisses à la plume pour une Madone assise qui tient l’Enfant debout entre ses genoux. Elles n’ont pas de rapport, comme on le croit généralement, avec la Madone de Bruges, mais avec une autre Madone que le maître avait projetée pour le double monument des Médicis. Voir la copie d’après une esquisse de Michel-Ange à la Collection Albertine (Publication No. 861) et une autre
L) Les autres dessins que Berenson mentionne sont par lui désignés comme suit:
Dessin 599 Cadre » 60 x
37 — Andrea di Michel-Ange.
„ — Copie.
„ — Passarotti.
„ — Copie.
13S — Bacchiacca.
139 — Copie.
„ — Andrea di Michel-Auge.
„ — Raffaello da Montelupo.
140 — Alessandro Allori.
„ — Copie.
142 — Aristoteles da Sangallo.
, „ — Battista Franco.
143 — Copie.
144 — Cungi.
„ — Passarotti.
„ — Raffaello da Montelupo.
„ — Copie.
147 — Copie.
„ — Copie.
aux Offices. Il y a des exemples où, sur une feuille d’études authentiques mais peu apparentes, on a ajouté des copies, peut-être dans l’espoir d’augmenter l’importance du dessin.1) La feuille mesure en hauteur 28 cm, en largeur 26 cm.
La seconde est encadrée (137) sous No. 621, et voici comment Berenson la décrit (No. 1641).
”A child making water, and a Nude bending down. A copy, I know not by whom, from a group in the childrens Bacchanal at Windsor (No. 1618). Two lines and a half in Michelangelo’s hand, and lower down another line in another hand. Pen and black chalk H. 21% cm, W. 26% cm. Photo Brown, Florence 194, Brogi 1785.”
Le dessin, qui incontestablement se rapporte à la fameuse Bacchanale enfantine de Windsor, n’a pas, selon nous, la caractéristique d'une copie. Cette spirituelle étude, légèrement esquissée en quelques traits, n’est pas indigne du maître. Elle est aussi munie de l’autographe authentique de Michel-Ange.
La troisième, sous No. 613 cadre 140 (Brogi 1792), Berenson la mentionne brièvement comme suit (No. 1636):
”Rough, but important sketch, probably by Alessandro Allori, after the cartoon for the Bathers. Black chalk. H. 33% cm, W. 23% cm. Photo Brogi 1792.”
Dans la première partie de son ouvrage il insiste sur la grande importance du dessin pour la reconstruction du fameux carton. En effet, le dessin s’écarte autant de l’esquisse de l’Albertine que de la grisaille de Holkham, et peut notablement corroborer notre manière de concevoir la composition. Mais est-il bien sûr qu’il s’agisse ici d’une copie? Pour tenter d’arriver à un meilleur résultat par une étude approfondie, nous avons sorti la feuille du cadre et en avons examiné l’envers encore inconnu, où se trouvaient en efiet des études de figures portant visiblement le cachet de Michel-Ange. La condamnation du dessin n’est donc pas encore définitive.”)
Après avoir ainsi indiqué quelques oeuvres de nature à corriger le jugement trop sévère du critique, il nous faut néanmoins reconnaître que,
*) Cp. Emile Jacobsen. Les dessins des Offices dans leurs rapports avec les tableaux, les sculptures et les édifices de Florence. Repertorium fur Kunstwissenschaft, XXVII, p. 120.
2) Cp. P. N. Ferri. Arte e Storia, No. 17, Settembre 1903 et Emile Jacobsen. Repertorium XXVII.