‹ Destinée sociale (volume 2)Chapitre 14 sur 91 · UI · texte numérisé non relu

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L'ennui naquit un jour de l'uniformité,

BoiLEiU.

Le travail est la Destinée de l'homme, et Dieu ne peut pas avoir lié une malédiction à la Destinée de l'homme qu'il a créé. C'est donc qu'il y a deux lois de travail : le travail morne, terne, égoïste, isolé^ forcé ; et le travail joyeux et libre, concentrant au même foyer de nombreux efforts sympathiques, plein de vie et de passion.

Or, à laquelle de ces deux lois de travail Dieu pousset-il l'homme par toutes les puissances de son organisme, par tous les Attraits de sa nature, à la première ou à la seconde?...

Si votre société fausse vous enlace si bien dans ses entraves qu'elle vous empêche d'obéir à ces puissances de votre être, qui vous attirent vers la loi de plaisir et de charme, cessez donc de dire que Dieu, en destinant l'homme au travail, lui a fait une Destinée de larmes et de misères; puisque vous n'obéissez pas aux volontés de Dieu, révélés par les Attraits qu'il a mis en vous. Les

Attractions vous indiquent incessamment les volontés de Dieu, elles vous apprennent clairement sa Loi. Pourquoi regimbez- vous contre l'aiguillon?

L'homme a été tellement prédisposé au travail, qu'on le voit languir, traîner sa vie, rongé, dévoré d'ennui, quand il est inoccupé. Oh! un homme entièrement et parfaitement désœuvré !.. Qu'y a-t-il au monde de plus triste, de plus fatigant, de plus lourd et insupportable à soi et aux autres, qu'un homme bien portant et désœuvré?

L'homme aspire au travail. — Les enfants, les femmes, les riches, les rois eux-mêmes se créent à plaisir des études, des travaux, des occupations. Louis XYI était un habile serrurier ; Louis XV cuisinait à Trianon des journées entières, et ce n'est pas ce qu'il y a fait de plus mal. Chaque jour vous voyez des hommes fort indépendants par leur fortune, prendre plaisir à tourner, menuiser, soigner un jardin, tailler, greffer, sarcler ; des femmes passionnées pour des fleurs, les cultiver assidûment elles-mêmes. — Mille faits accidentels prouvent, je le répète, que s'occuper est un besoin pour l'homme, et que travail peut devenir plaisir, — travail des mains aussi bien que travail d'imagination ou d'esprit.

— « Oui, oui, des faits accidentels, mais purement accidentels; car...»

— « Eh ! sur Dieu ! est-ce nous qui soutenons que l'industrie civilisée est bien organisée, et ne la condamnons-nous pas, nous autres, précisément pour ce qu'elle

ne présente cj^ exceptionnellement des exemples de travail attrayant ! »

— «Bien, c'est fort bien. Vous prouvez sans doute que dans certaines circonstances le travail peut éveiller le plaisir et s'exécuter en joie. Mais tout cela est bon pour un jour, pour une heure. Imposez donc à vos amateurs un travail continu, impérieux, un travail de tout le jour pendant toutes les journées du mois, et de tous les mois de l'année pendant toutes les années de la vie ; une fonction... »

— «Ah!!!.. Vous reconnaissez donc qu'un travail long, impérieux, continu ; un travail comme vous dites, de toutes les heures de la vie, durant toute la vie, vous reconnaissez qu'un pareil travail est une chaîne au cou, un boulet au pied, un plomb sur la poitrine, un supplice ! ! ! Vous reconnaissez que le plaisir ne peut durer qu'un temps sur une occupation... Hé bien ! tout simplement, tout bonnement alors... allons! concluez, c'est vous qui le dites. . . tout simplement : il ne faut pas clouer, qui pour la vie à son bureau, qui pour la vie sur son champ, qui pour la vie sur son étabb, qui pour la vie à son comptoir, — l'homme à la chose.... comme aujourd'hui...

Etrangeté! un beau drame, — je demande pardon de ceci à M. Hugo, — un beau drame qui dure quatre heures fatigue les spectateurs ; — s'il durait six heures, ils seraient écrasés ; si on fermait les portes du théâtre, et qu'on voulût leur imposer ce plaisir pendant huit heu-

res, dix heures... oh ! ce serait une fureur, un combat, une tempête dans la salle (1)... Et quand il est ainsi reconnu qu'un plaisir qui dure trop long-temps devient insupportable, odieux, on ne veut pas comprendre que ce joug de plomb de la continuité sous lequel on courbe la tête du travailleur , doit rendre nécessairement son travail répugnant, et qu'il faut le briser, ce joug , pour que l'homme se relève ! Ah ! c'est trop fort ! — Ce n'est pas le travail en lui-même cjui est répugnant, c'est cette continuité mortelle à laquelle votre absurde régime de travail a marié le travail ; c'est ce mariage de la mobilité et de la vie à l'immobilité, à la mort; — donc permettez le divorce.

Si vous alliez aux Barrières, par un soir de dimanche, vous verriez beaucoup danser dans les guinguettes. Examinez, et choisissez le plus acharné danseur. Puis, s'il est fort de la halle ou du port, gagnant trois francs par jour à porter sur son dos des sacs de trois cents livres, proposez-lui trois francs de sa journée pour venir danser chez vous, seul dans votre chambre, douze heures du jour, six avant midi, six après. Je fais le pari qu'il préférera son train du port ou de la halle ! En tout cas, s'il accepte un jour, il ne recommencera pas le lendemain.

Si les séances solitaires, longues, continues, sont insipides et mortelles en industrie et en toutes choses , écoutez la voix de la Nature, et concluez avec elle cpie

(1) Voyez dans le 2^ volume de la Réforme indusirielle , la dissertaiioa de Fourier sur l'opéra de quaraatc-liuit heures.

le travail utile ne peut devenir plaisir qu'à la condition d'être exécuté 1 ° eu réunions nombreuses, 2° en séances courtes et variées.

C'est ainsi que marchent les choses dans les Phalanges. Quand les Groupes ont terminé leurs séances, longues de deux heures au plus, en cas ordinaire, leurs membres se divisent, se séparent et vont dans d'autres Groupes, auxquels ils sont affiliés , fournir avec des visages nouveaux ime nouvelle carrière de courte durée aussi comme la précédente. Ainsi se succèdent les travaux en contraste, et se servant les uns les autres de délassements mutuels. — Rien de plus agréable, après une séance de science, après avoir écouté un professeur une heure et demie durant, ou professé soi-même, que d'aller se mêler à ses amis des vergers, aux travailleuses des jardins, émonder, sarcler, tailler, arroser ou greffer avec eux et avec elles...

Il n'y a donc plus, en Harmonie, le jardinier qui tout le jour jardine, forcé de connaître et d'exécuter les mille détails de son métier ; ni l'agriculteur qui, toujours aussi, remue la terre des champs ; ni le menuisier ayant du matin au soir son rabot attaché dans la main, comme le cordonnier son alêne , comme le marchand son aune , et l'employé d'une administration sa plume et son grattoir.

Non, toutes les industries, tous les travaux ont fourni des dissions et des subdivisions , des Séries et des Groupes, et chacun suivant ses goûts, ses vocations, ses

désirs, ses talents et ses facultés, s'est enrôlé dans les Groupes et les Séries qui excitent son Attrait, qui exercent séduction sur lui, et dont le roulement et l'engrenage offrent mille thèmes variés à l'emploi de son activité, mille modulations diverses à l'essor de ses affections et de ses passions.

Comparez donc ce sort de l'Harmonien avec celui des légions ouvrières, que la Misère et la Civilisation, deux bonnes sœurs ! enferment pour la vie dans nos bagnes industriels, ou jettent sur le pavé des villes et sur les grandes routes , sans pouvoir même lem' donner ce travail civilisé , que la faim les réduit à mendier par le monde.

Le travail sociétaire opère donc en Groupes, et les Groupes exercent en séances courtes et variées. — Ainsi nous avons mis en lumière, dans ce chapitre, la seconde des conditions d'Attrait industriel, introduite dans notre formule, la faculté d'alterner travaux, occupations, plaisirs.

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