S- II
La pierre que tous avei rebutée ésl colK' dnnt on fera la tête de l'angle.
Psalm. ciTii. 23.
J'entends dire à mes oreilles : « Mais si les vocations de l'enfant ne conviennent pas au père »
Ah! vraiment, n'est-ce pas?
Quand, en Civilisation, une vocation parle, — car il arrive que certaines vocations vives se font quelquefois Jour à travers les obstacles, — quand une vocation parle chez un enfant ou un jeune
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homme, et que les plans de la nature sur ce caractère ne coïncident pas avec ceux que son père a conçus dans sa sagesse, on trouve tout simple que la volonté du père et les convenances de position l'emportent sur les convenances naturelles, et l'on a raison. C'est souvent le jeune homme lui-même qui sacrifie les goûts qu'il se sent, pour se faire une carrière, un état, un sort.
Mais qu'y a-t-il de commun entre les circonstances civilisées et les circonstances harmoniennes? Un père civilisé, dont le fils aurait du goût pour la maçonnerie, et qui peut le faire secrétaire d'ambassade, a raison de le mettre dans la diplomatie, dût-il même y rester gâcheur ; car un gâcheur diplomate est encore mieux colloque dans le monde qu'un maître maçon. Comment voulez-vous que cet enfant puisse donner cours à cet instinct, et que ses parens le veuillent? Il irait vivre avec des goujats; il ferait scission avec sa famille et sa classe.... Enfin, il est clair que , dans les circonstances civilisées, on ne peut pas suivre ses vocations et aptitudes naturelles; d'abord, parce qu'on ne les connaît généralement pas, ensuite parce que, fussent-elles connues, l'arrangement des choses ferait obstacle pour le pauvre, et même le plus souvent pour le riche aussi.
Dans la Phalange, c'est autre chose : dans la Phalange, vous le savez, toutes les industries, tous les travaux sont honorés, honorables, engrenés et compactes. Les fonctions les plus répugnantes, les plus méprisées aujourd'hui, sont les plus honorées dans la Phalange. Où ce sentiment prend-il sa racine? — Dans l'intérêt, dans l'intérêt même, dans l'intérêt individuel combiné avec l'intérêt général , dans l'intérêt corporatif de la Phalange. Il n'y aurait pour elle ni richesse, ni prospérité, ni existence même, si les travaux répugnans, mais nécessaires, indispensables, n'étaient pas exécutés dans son sein. Or, dans les Phalanges, il n'y a plus de mercenaires, de parias, de salariés, plus de ces misérables à qui on ferait tout faire pour cinquante centimes; ce ne peut plus être la misère qui conduise au travail, mais la passion et l'enthousiasme; sans cela, il n'y aurait plus de Phalange. La Phalange tient donc les travaux pour honorables en proportion des difficultés, des obstacles, des répugnances qu'ils présentent; elle les paie dans cette proportion, en fortune ou en gloire. C'est exactement l'inverse d'aujourd'hui.
La masse honore le dévouement dont elle a besoin. Toute la société ancienne a glorifié le soldat qui tue et qui se fait tuer, parce qaelle
avait besoin^ pour première condition d'exislence r de soldats tuant et se faisant tuer. — Rien n'était plus caressé, plus flatté, plus honoré, plus brillant, que le militaire pendant la révolution et l'empire : alors on avait besoin du soldat; les bourgeois sentaient que le corps du soldat était le rempart qui les séparait des Cosaques et du pillage ; les patriotes comprenaient que le corps du soldat les préservait de l'envahissement et du démembrement. Les lâches eux-mêmes étaient les premiers à glorifier l'armée.
Aujourd'hui, tous ces gens-là la méprisent, parce que l'on est depuis vingt ans en paix. Oui, je dis qu'aujourd'hui l'armée est en défaveur auprès du boutiquier, du notaire, de l'avocat, du libéral, du contribuable, et même du patriote, qui n'a guère de sympathies dans l'armée que pour les mauvais sujets, les brouillons, les pratiques^ et ceux des sous-officiers qui voudraient devenir officiers par l'expulsion générale de leurs supérieurs qui ne sont pas patriotes, — conformément aux pures doctrines démocratiques reçues, et qui ne datent pas d'hier. — On défait les Comtes pour se faire Duc. Connu. — Or, si demain Nicolas venait avec ses bandes, et qu'il fût d'humeur à faire la guerre en barbare, à piller et ravager quelque peu la France, oh!
éDUCATION HARMONIQUE. — PRELUDE. 4^5
alors, le soldat français grandirait subitement de dix coudées; il serait de nouveau fêté, couronné; il redeviendrait liéros j, guerrier couvert de lauriers,, favori de la gloire j, fils de la victoire j etc.
Voilà le principe. — Dans le régiment j on peut voir que déjà les corvées les plus dégoûtantes, relatives aux soins et à la propreté de la caserne j n'ont rien de déshonorant. Chacun y passe ; les officiers et sous-officiers surveillent eux-mêmes; et s'il pouvait arriver dans le régiment discipliné , ce qui arrivera dans la Phalange associée^ si quelques escouades se chargeaient volontairement de ces sortes de travaux, pour en éviter les répugnances à la masse, ces escouades dévouées seraient bien vues et honorées par les camarades.
— « Mais, Monsieur, s'il prend fantaisie à mon fils d'être cordonnier, balayeur, je serai donc obligé de le laisser prendre ces états? » — Que voulez-vous répondre à des objections ainsi tournées, après toutes les explications que vous avez données!... — Si vous ne pouvez pas vous transporter en esprit dans une Phalange, et la voir pour comprendre les effets de son mécanisme , attendez que l'on en ait construit et réalisé, et laissez ceci. Parce que vous avez le cordonnier.
Je balayeur civilisé sous vos yeux, vous transportez tout cela dans les Phalanges, sans voir que tout cela y est changé et transformé. Yous n'avez donc pas compris le mécanisme des courtes séances, des Groupes, des Séries ; vous ne vous représentez pas la propreté et le luxe d'espèce de tous les ateliers; vous ne sentez pas le point d'honneur de toute industrie ; vous n'avez pas compris que la Phalange est un tout compact, à la prospérité duquel tous travaillent synergiquement, que tous les rameaux, toutes les branches se réunissent au tronc commun, qu'il y a fusion harmonique et convergente de tous les intérêts et de toutes les forces, que la Phalange proportionne les récompenses et les honneurs aux difficultés et aux répugnances des fonctions, qu'il n'y a plus le mercenaire dont l'un est cordonnier, l'autre balayeur, l'autre commissionnaire, plus d'hommesmachines que l'on meut avec un écu ; mais des Séries dont les différens Groupes se sont chargés des travaux relatifs à la cordonnerie, aux services de propreté, etc., et qui expulseraient ignominieusement de leur sein l'individu qui accepterait un salaire particulier; que tel qui a passé ce matin deux heures à tailler des bottes dans les élégans ateliers de cordonnerie de la Phalange, vous donnera le soir à l'amphithéâtre une leçon de géométrie descriptive , lui savant, à vous ignorant ; que
ÉDUCATION HARMONIQUE. — l'IlÉLUDE. l['2'j
tel enfant qui a verni vos souliers, est le fils du plus grand dignitaire de la Phalange , et commande lui-même en plus de dix endroits; que votre cheval a été pansé ce matin par tel page qui se croit à juste titre de meilleur ton que pas une de nos nullités fashionnables du boulevard de Gand; que les vocations variées des enfans, des femmes, des hommes, et leurs nombreuses affections et relations dispersent tous les sociétaires indistinctement dans toutes les fonctions reliées et mariées en un seul grand corps ; que les débuts industriels qui paraîtraient les plus humbles à un civilisé, s'allient aux plus grandes choses et aux plus grands caractères, et conduisent lesHarmoniens aux postes les plus élevés; que Louis XVI, roi de France, n'en est pas moins roi de France, en Harmonie, pour être un habile forgeron et maçonner un mur dans le parc de Versailles; que les fonctions industrielles aujourd'hui réputées abjectes, sont des occasions et des moyens de développement pour le corps et d'instruction pour l'esprit; que tel enfant que ses goijts conduisent dans les ateliers de tannerie, de cordonnerie, de boyauderie, de boucherie, prendra dans ces ateliers, et dans les connaissances des hommes qu'il y trouvera, les premières notions de chimie, d'histoire naturelle, d'anatomie, etc., et entrera par ces portes dans telle science où
il se rendra célèbre plus tard; qu'on devient célèbre d'ailleurs à titre de grand industriel , comme à titre de grand artiste et de grand savant spéculatif; qu'il n'y a dans la Phalange ni manans, ni rustres, ni goujats, ni aristocrates impertinens; que tout Harmonien de quinze ans est plus instruit, plus adroit, plus habile, et sait mieux vivre que les plus distingués civilisés de trente ans; en un mot, qu'il y a lien , engrenage et mariage des fonctions, des Groupes, des industries, ralliement des individus au sein du luxe général , fusion des classes dans l'unité harmonique de la Phalange , et par conséquent du monde entier, et que le ton unitaire glorifie toute industrie sur la terre....
Si l'on ne comprend pas ceci, on ne comprend pas le milieu phalanstérien , et il faut l'étudier. — Si on le comprend, les objections tombent d'elles-mêmes : on sent que les pères ne sont plus en lutte contre les vocations de leurs enfans; qu'ils sont enchantés, au contraire, au fur et à mesure qu'elles naissent chez eux et se développent, et qu'ils voient garçons et filles prendre parti dans les industries minialw^eSj s'enrôler dans les Groupes, gagner de l'avancement dans les Séries et les cadres de l'enfance. — Quand un enfant, après avoir fait preuve d'adresse et d'ha-
Lilelé, et prouve son savoir-faire dans un examen passé sur un nombre d'industries exigé, est admis à un Chœur supérieur dont il convoite depuis longtemps l'entrée, cet avancement est une grande joie pouf les parens , comme pour lui-même. Les parens tirent vanité de tous les trophées industriels de l'enfant, quelles que soient les industries; il avance, il monte, il se développe en santé, en force, en intelligence; il est heureux sous les yeux de ses parens. Que faut-il de plus aux parens? Quel plus grand bonheur pourriezvous réserver à des mères, des pères, à propos de leurs enfans, dans le paradis, quand vous seriez maître de disposer le paradis à votre gré ?
— Mais ce sera donc en toutes choses un paradis qu'une Phalange d'Harmonie? — Ce sera mieux , beaucoup mieux du moins que toutes les descriptions qui nous en ont été faites. Le paradis, c'est le royaume de Dieu. Quand les lois de Dieu régneront sur la terre , l'homme aura reconquis le paradis perdu; — ou plutôt, au paradis terrestre^ état de bonheur brut des premiers jours, il aura substitué, par sa propre virtualité créatrice, le paradis céleste ^ c'est-à-dire le règne intégral du Bien et du Vrai dans l'ordre physique, dans l'ordre moral et dans l'ordre religieux. Et qui pourrait douter que le réel divin ne dépassât
infiniment en splendeur et en bonheur Yidéal humain tel qu'il a été conçu dans les époques de l'affliction et des misères l
Nous venons de voir que lesparens seront bien éloignés de contrarier les vocations natives de leurs enfants, et que, dans toutes les dispositions propres à faire éclore celles-ci , ils salueront les gages du développement et du bonheur des êtres qu'ils aiment.
S- ni.
L'ordre sociétaire se ralliera à la marche naturelle^ qui est d'ëduquer le corpA aTaut l'esprit. Cii. Fodriep.
On sait d'ailleurs, en Harmonie, que c'est par le matériel que l'éducation doit commencer. — La théorie c'est la généralisation des faits; logiquement elle ne peut, elle ne doit venir qu'après les faits. La pratique d'abord, la science après : soyez soldats et manœuvrez ; plus tard vous dirigerez la manœuvre. Un enfant de quatre à cinq ans comprend et parle fort bien sa langue ; il n'a pourtant pas appris la syntaxe en nourrice ; vous montrerez les règles quand on saura assez les mots ; vous arriverez aux abstractions , aux spéculations, après avoir parcouru le domaine des réalités , des expériences. La théorie et la pratique se donnent la main, se soutiennent, s'entr'aident ; mais les choses passent par les sens
avant d'arriver à l'intelligence : à la pratique active appartient donc l'initiation. Formez d'abord un corps robuste, agile, alerte, si vous voulez avoir un esprit actif, solide et bien nourri. INe surchargez pas un enfant d'études prématurées, qui affaibliront son esprit, émousseront son intelligence, débiliteront son corps : vous faites un double mal à cet enfant; vous le tuez au moral,, vous le tuez au physique. Rallions-nous à la nature, et toujours prenons-la pour guide; la nature, c'est Dieu.
La nature inspire à tous les enfans, dès le bas âge, des goûts industriels; ils aiment le bruit des ateliers, le maniement des petits outils. Voyezles aux Tuileries remuer, transporter du sable, creuser la terre et brouetter les déblais. Ils aiment à construire des maisonnettes, gâcher du plâtre ou de la boue, diguer les ruisseaux, établir des écluses et des moulinets ; ils sont toujours en œuvre. Vous faites leur bonheur avec un petit marteau, un char, une petite pioche, une petite scie, un petit râteau, un jardinet dont vous leur confiez le soin. — Vous faites leur désespoir avec vos livres.
C'est donc la nature qui a voulu cela. Elle a voulu que le corps se formât et se fortifiât, avant
tout, par des exercices matériels; elle a donné aux enfans des vocations qui les entraînent à l'air, qui les poussent au mouvement, à l'action, parce que l'air, le mouvement, l'action, leur sont choses bienfaisantes et nécessaires. Elle ne leur a pas donné les goûts sédentaires qui conviennent à l'étude réfléchie que vous leur imposez avant le temps. Quand vous assujétissez la'nature mobile de l'enfant à un travail qui exige le calme, la méditation , et que l'enfant se révolte contre vous, qu'il ne vous écoute pas, qu'il vous nargue et vous maudit, qu'il macule d'encre son livre et en déchire les feuillets, c'est lui qui a raison et vous qui avez tort, car il se défend contre vous qui l'attaquez. — Il est fort sot de se plaindre des enfans en pareilles circonstances, et dédire qu'ils sont paresseux. Quand vous vous plaignez de ce qu'un enfant n'aime pas l'étude, c'est tout juste aussi raisonnable que si vous vous plaigniez de ce qu'il n'aime pas l'eau-de-vie. Attendez. Plus tard, il sera homme à suivre deux heures, sans distraction, la même pensée, et à boire une bouteille de rhum avec vous. Vous voulez avoir les graines avant les fleurs, et les fleurs avant que les tiges n'aient levé. A chaque chose son temps. Ne bouleversons pas brutalement toutes les convenances, à la manière des infâmes coutumes et des odieuses institutions civilisées.
Ainsi, rédiicalion consiste, clans la Phalange, à favoriser, par tous les moyens possibles, l'éclosion des vocations et le développement des natures. 11 n'y a plus de moralisalion , de pédagogisme, de sermoneries, de directions imposées. Quand le soleil, au printemps^ réchauffe l'atmosphère et féconde la terre, il ne commande pas aux violettes de pousser des roses, aux jasmins de fleurir des renoncules; il anime toute plante dans son espèce, il vivifie tout germe dans son titre de vie; il fait croître l'hysope à côté du cèdre, la fougère sous le chêne, et la mousse sous la fougère. La Phalange agit sur les générations écloses en son sein, comme le soleil au printemps sur les plantes de la terre; elle réchauffe, aide, soutient, fortifie, nourrit, développe. En Harmonie, chacun sait que le plus grand tort que l'on pourrait faire à un enfant, serait de contrarier sa nature. Un être appliqué à d'autres fonctions que celles auxquelles son organisation le rend propre, y resterait toujours inférieur àce qu'il aurait été en suivant son cours naturel; comme toute plante, gênée dans son développement normal, perd sa beauté, le luxe de ses formes, de ses couleurs, et finit par un avorlement.
Comment étions-nous devenus, au collège, II. 28
adroits à la balle, aux billes, aux différens jeux^ habiles à nager, à patiner, bons sauteurs, bons coureurs, bons jardiniers, etc.?... C'était en pratiquant les choses. En fait d'éducation, la Phalange s'appliquera donc à attirer l'enfant au travail, à lui présenter mille amorces, mille séductions, mille plaisirs pour l'entraîner à l'industrie. — Or, le ressort d'Attraction industrielle est toujours le môme pour l'enfance et pour l'âge mûr; c'est toujours la formation des Groupes libres et leur afiiliation en Séries, puisque ce sont les jeux libres des enfans qui nous ont manifesté ce mécanisme.
Le libre développement des vocations, voilà le principe de l'éducation ; la pratique des choses dans les Groupes et les Séries, voilà le moyen.