CHAPITRE DEUXIEME
ci:quilibrf t>f 3u0tftt fcietnbutiue, pov If mofie Election ttam Us Scries.
l..i condition d Harmonic n'cil pas soulcnieiit qui toutes lea parties coueourcnt a l'enscnible , mail iju'elleJ y concourent libienient.
Jei.-i Ksppi.w.
II faut nicnic que lvi juges loiciit dr la conditio* cle l'aceute, ou les pairs.
MoNTRSQCIKl'.
Les images confuses de regime seriaire que nous venons d'examiner, nous ont manifeste des lueurs d'harmonie qui presagent les brillans effets de 1'organisation societaire, comme la poinle du civpuscule annoncc le jour. — Abordons les
questions , et commencons par la grande difliculte, l'estimation du Travail et du Talent, la distribution des grades.
Le Groupe est forme. A qui appartiendra le pouvoir electif? qui nommera chefs et sous-chefs dans le Groupe? — En toute evidence, ceci ne regarde direclement que le Groupe lui-meme ; ceci ne peut etre fait que par lui, par l'ensemble de ses membres.
II est certain que la puissance de Talent et de Travail de chaque membre ne tardera pas a etre exactement appreciee par les autres; elle se re- V(51era bien vite par l'exercice, par l'experience frequemment repetee. — Done on constatera facilement la puissance de travail et de talent de chaque membre, dans le Groupe^ par des grades ou par des nombres proportionnels. (0
(i) Le proce'de technique de cette constatation est une chose qui n'est pas nouvelle, et bien connue des e'leves de l'e'cole polytechnique et de tous ceux qui sont au fail du mode suivant lequel se fait lout examen re'gulier. Quand il s'agit, par exemple, d'operer le classement des e'leves pour l'enlre'e dans les services publics, voici comment on procede :
L'ensemble des matieres qui ont e'te' le sujet de l'enseignement, est divise' en plusieurs categories qui fournissent chacunc un examen. Chaque e'leve doit re'pondre a une cerlaine quanlite' de questions faites dans chacun de ces examens, tout a travers les matieres qui le composcnt.
Or, a chaque reponse, l'examinaleur attache un nume'ro appro-
EQUILIBRIA SOtllAUX. 28 1
Le meilieur moyen que Ion ait, dans la societe actuellc , d'apprecier le merite de chaque sujet, c'est le concours, l'exaraen. C'est le procede que Ton emploie pour l'adinission aux differentes ecoles du gouvernement, et pour deter-
ciateur de la valcur de la Ee'poase. Ces numc'ros varienl de zero a 20. Zero correspond a la nullile absolue de re'ponse, et 20 a la re'ponse parfaite et transcendante. Apres rexamen on somme tous les nume'ros des questions, on divise le total par le nombre des questions, et le re'sultat donne le nombre proporlionnel du candidat dans cet cxamen. — On fait ainsi pour tous les candidats et pour chaque examen.
Apres cela, chacuu des nombres ainsi obtenus a la suite des examens parliculiers, est mulliplie par un coefficient qui indique la valeur el rimporlance de ces examens relativement les uns aux autres, et la somme des produits donne le nombre de'finilif de chaque candidat, son titre, sa place dans re'chelle, son rang de me'rile.
Cetle ope'ratioa , qui se pratique journellement pour tous les classemens et examens dans les grandes e'coles du gouverneruent, et sur laquelle il y aurait des choses a dire, est beaucoup plus complique que celle qui se fera dans chaque Groupe, et qui est Poperation fondamentale de la justice distributive harmonienne. — Je ne donne cetle note , au resle, que pour ceux qui sonl toujours embarrasse's des moindres peliles choses, et quibatissent des objections grosses comme des montagnes sur des pointes d'e'piugles. En general quaud les choses sont claires et bien pose'es, les forces molrices bitn combine'es, on trouve mille procede's techniques d'exe'culion pour un. L'architecte n'est lenu qu'a donner son plan et son devis; les e'pures de charpente et de coupe des picrres sont l'affaire des conducteurs; et ceci ifcst pas dit cependaut pour faire me'pris du talent qu'il faut a celte taclie des solutions pratiques, dans laquelle le genie do Fourier a manifesle ainsi u'ne autre i-xtremilt! de sa puissance.
282 HARMON IE. LIV. II. Cll. II.
miner les rangsdcs eleves sortans, — reparlis dans les services. — Or, il y a dans le principe du concours en lui-meme une si grande force de justice, ([ue chaque sujet en accepte volontiers pour soi tous les resultats; et pourtant, qui ne sait combien, par le fait, ce mode d'appreciation est pen sur aujourd'hui, combien sont hasardes les bulletins dun examinateur qui vient, dans une seance d 'une heure , juger le travail d'une annee, et classer des sujets qu'il n'a jamais vus, qu'il ne conji ait pas?
Dans les Groupes, ce n'esl pas un etranger, un inconnu qui juge, un inconnu encore qui n'oftre d'autre garantie que le serment qu'il a prete el sa probitc. — On sait ce que cela vaut, par le temps qui court, la probite et les sermens. — Ce n'est pas un elranger qui juge, disais-je; ce n'est pas sur un examen superficiel, surun concours d'une heure, que Ton apprecie le merite des gens. L'examen est continuel, le concours est toujours ouvert; e'est sur l'ensemble des actes que l'ou prononce; et rexaminateur, e'est tout le monde, e'est le Groupe, qui a interet a juger juste. On se voit au travail, on se connait, chacun donne sa mesure a lous; l'epreuve se fait, se reitere, et se fait encore, toujours. Rien ne pcut echapper aux cent yeux que le Groupe ticnt bien ouverls :
EQUILIBKES SOCIAUX. 20J
aussi ses bulletins sont surs, et quand il nomine, il nomme hien , le choix est bon; chacun est u son rang.
Si vous demandez l'admission a un Groupe, on vous recoit , on vous accueille, vous avez titre de postulant; mais ce titre ne vous confere encore aucune puissance , aucun droit. C'est a vous maintenant de faire vos preuves. La lice vous est ouverte ; gagnez vos eperons ; gagnez votre epee. Tous les ordres vons seront conferes a mesure que vous les aurez merites. Vous avez toute liberie de faire sans cesse vos preuves en toute candidature.
Mais les presomptions, mais les vanites.... — Oh! pas de vanite, pas de presomption, je vous prie ; avec cela vous n'auriez pas beau jeu dans le Groupe ; voyez-vous, ce genre-la y aurait peu de succes. S'il vous echappait quelques maladroites rodomontades, vous seriez bafoue a grand orchestre; voila tout ce que vous y gagneriez.
Du reste, ces vanites, ces presomptions sont des plantes de Civilisation, qui ne peuvent pas croitre sur le sol d'Harmonie; elles ne germent que dans l'isolement, elles ne se developpent que dans l'obscurite. L'homme qui vit seul, qui n'a
IIAKMONIIi. J. IV. II. CM. If.
pas frequente occasion de subir des comparaisons directes avec ses egaux , ses inferieurs et ses supeiieurs, s'enfle inevitablement a ses propres yeux. — C'est un fait bien connu dans les ecoles : a l'ecole polytechnique , par exemple, ceux qui arrivent sans avoir passe par le college, et dont {'education isolee a ete faite par un precepteur ou par leur pere , ceux-la sont presque toujour* des personnages fort ridicules etboullis d'orgueil; alors, on se met a les former : au bout de trois inois ils sont meconnaissables.
Au reste, la Civilisation est en si grande aflinile avec la faussete el l'injustice, que le cas d'exception, chez elle, est celui ou le merite est recompense, tandis que le cas general est celui du triomphe de la faveur, de l'intrigue , de la sottise riche et doree eclaboussant insolemment le talent meconnu. Mille faquins brillent et s'ebattent dans le faste, et a cote d'eux des homines de moyens, de science et de valeur, des hommes de genie meme, portent de maigres fracs troues aux coudes et ont faim; la societe leur clot, par une roche enorme , toute porte d'avenir. Vous pensez bien que je ne dis pas ceci pour excuser l'orgueil de ces hommes-ci ; ceux-ci , l'orgueil est leur droit, leur devoir, leur vertu ; ce serait lachele a eux d'etre modcsles : j'etablis seule-
KQUIURRES SOCIAUX. 285
ment que nous vivons dans une societe ou il n'y a pas de procede general , regulier et juste depreciation et de classement; ou l'on n'essaie mcrae de classer que dans une seule branche , celle des services de gouvernement , et encore Dieu sait comment on y classe !
Or, dans une societe ou les hommes ne sont pas apprecies a leur vraie valeur, ou les jugemens vagues et flottans vont posant des couronnes sur des fronts obtus, et de lourds boisseaux sur les vives intelligences, dans une societe d'injustices, d'erreurs, d'oppressions , comment voulez-vous que l'individu ne se replie pas sur soi et ne s'exalte pas dans son individualite? Quel guide a-t-il pour eviter la presomption; quel metre pour se mesurer; quelle balance pour se peser?
La presomption d'ailleurs est souvent, en Civilisation, un sentiment fort juste; car la Civilisation comprime tous les moyens, etoufFe toutes les forces, et beaucoup ont conscience qu'iispourraient mille fois plus qu'ils ne font. Les fanfaronnades des enfans et de leurs peres ne sont, apres tout, qu'une accusation portee contre une societe qui etouffe et comprime au lieu de developper, et qui, loin de donner de bonnes mesures, n'en donne que de fausses. — Quand on mesure faux.
chacun se croit trompe et reclame : quand il est notoire qu'on mesure juste, personne ne souffle.
En Harmonie, chacun est habitue, desl'enfance, a se voir apprecie a sa valeur exacte dans les Groupes et dans les Series, et a y apprecier exactement les autres. Vous faites sur les autres la justice que les autres font sur vous; c'est la justice societaire. Les faux jugemens sont inconnus; et, dans pareille atmosphere, les suffisances et les mauvaises presomptions, — dont on ferait si vite raison d'ailleurs, — ne peuvent pas meme se produire; car les conditions qui les engendraient en Civilisation n'existent plus.
Ensuite, voyez-vous, chacun de nous est ne avec des aptitudes particulieres. II est de regie pour Dieu de ne pas creer des hommes qui ne soient propres a rien, qui n'aient pas une destinee : cela serait oiseux. — Des-lors, chacun etant appele a reussir dans certains ordres, et a y exercer des superiorites, il arrive que, dans une societe qui ne fait pas eclore les aptitudes, qui bouleverse toutes les destinations naturelles, et ne met pas les individualites aux places ou ellcs atteindraient leurs superiorites relatives, il arrive, disje, que ces individualites, faites pour jouir, dans leurs foyers naturels d'action , du sentiment de
la superior! te qu'ellcs y atteindraient, sont exposees a transporter ce sentiment et sa jouissance dans des foyers d'action qui ne sont pas leurs foyers propres et naturels, ou le hasard de notre societe aveugle les a placees, ou elles n'atteignent pas, par consequent, les superiorites relatives reelles auxquelles elles etaient appelees. — Ce n'est pas le sentiment de la superiorite qui constitue la vanite et la presomption ; c'est ce sentiment deplace. Or, la societe actuellebrisant toutes les convenances naturelles entre les hommes et les choses, faussant toutes les directions, deplacant toutes les aptitudes, deplace necessairement les sentimens de superiorite, c'est-a-dire que c'est cette forme sociale qui engendre les presomptions ; l'atmosphere harmonienne ne les fait pas naitre, et ne les laisserait pas grandir.
Je dis done qu'au sein des Groupes, le jugement des pairs et co-travailleurs mettra chacun a sa place. Que si meme une erreur etait cornraise , elle serait promptement reparee , cela se voit : un talent mal apprecie n'a-t-il pas chaque jour a sa disposition une arme offensive et defensive, une protestation vivante, la meilleure protestation du monde, celle du fait? l'exercice comparatif sc renouvelle sans cesse; le merite de chacun est, a chaque seance, etale a cote du
288 HARMONIK. LlV. II. CH. II.
merite ties autres. Si la mesure a ete mal prise un jour, on s'en apereoit le lenclemain, le jour suivant, et vite on rectifie l'erreur. Comment voudriez-vous que les divers membresduGroupe s'accordassent a faire hommage d'un grade, a reconnaitre une superiorite a celui d'entre eux qui n e meriterait pas?
Le Groupe est fortement interesse a pratiquer la justice, a faire de bons choix, a avoir de bons officiers. S'il conferail la direction de ses affaires a un sujet peu capable, il compromettrait ses interets ; il pericliterait lui-meme. S'il ne donnait pas au talent, dans son sein , rinfluence et le rang qu'il merite, s'il etait gouverne pardes chefs inhabiles, il serait bientotmontre au doigtparles Groupes rivaux qui l'epient, et admoneste par la Serie.
Admirez 1'effet de la rivalite des Groupes et des Series. Lors meme que chaque homme serait individuellement injuste, — ce qui n'est pas, — toute injustice distributive n'en serait pas moins impossible dans les Series : l'equite estforcee. Les Discords des Series sont un instrument permanent de justice, une garantie pour chacun d'etre apprecie ce qu'il vaut. Un passe-droit n'aurait pas ete plutot commis dans un Groupe, que deja
lesGroupes rivaux l'auraient signale. Un Groupe a toujours l'oeil sur ses voisins. On critique le mauvais choix, ou mord tant qu'il yak mordre. Si, par impossible, le Groupe persistait a meconnaitre un talent, les Groupes rivaux, toujours jaloux d'accroitre leur force , ambitieux de superiorite , s'empresseraient de 1'accueillir chez eux. Les droits du merite sont bien garantis la ou Ton se dispute les hommes d'un merite naissant, ou Ton s'arrache ceux d'un merite reconnu.
Si bien qu'en Harmonie , l'enfant de l'homme le moins fortune , le moins influent , le plus obscur, peut entrer partout, porter la tete haute , et, — s'il a plus de merite reel, — monter plus haut que le fils du plus puissant. II y a pour lui justice, aide, protection, secours. Tout cela est assure. II ira jusqu'au bout, par la force meme des institutions; il en est des individus mis dans le mecanisme seriaire , comme des lettres mises a la poste ; tout arrive a destination , independamment de l'origine. Nul ne peut etre intercepte. La justice distributive est a l'abri de l'inlluence des personnes; elle resulte du mecanisme social, de l'arrangement des choses, de l'institution.
Comparez avec cela la justice des Civilises. 11. 1 9
2Q0 HARMONIE. LTV. TT. CH. If.
Je ne suis pas l'amant de la place publique , On n'y fait que brailler et tourner a tout vent. Al»ked be Musset.
II* tous disent que Dieu depuis mil huit cent trent ^ Pour mirux 6chclonner If s rang9 ,
N'admet plus dans le ciel que des Saiut9 a palente Et des Anges a deux cents francs.
BROrCKKRE.
C'est done a l'election que tout se regie ici; j'entends tout dans les fonctions d'industrie , d'art, de science, dans' les operations actives, dans les travaux. ivlais remarquons bien, avant de passer outre, que ce n'est ni l'election liberate ou juste-milieu , ni 1 election' republicaine.
Ici l'electeur est competent; c'est la base de la legitimite de l'election. — Je vote dans mes Groupes, dans raes Series, je nomme mes chefs, je delibere sur les propositions de la regence, je les rejette ou je les sanctionne; oui, cela est vrai. Mais mon action ne sort pas de spheres a moi bien connues et ou mon influence est proportionnelle a mes lumieres speciales dument constatees. Je ne serai pas admis a donner mon vote dans les Series dont je ne fais point partie; je n'ai rien a voir directement a leurs affaires. Irais-je la reclamer pour moi un privilege que je refuse rais
dans mes Series a tout intrus qui voudrait y pretendre? Non, chacun vote dans les Series auxquelles il apparlient officiellemenl ; cela est normal. — En pareilles circonstances, parlez-moi d election, a la bonne heure ! Cette election-ci produit de bons chefs, de vrais representans, des representans qui represcntenl. L'electeur est competent.
Aujourd'hui , un malhonnete homme, ou, si vous voulez, un tres-brave et tres-honnele bourgeois, par cela qu'il paie deux cents francs de contributions, a le droit de nommer les pleniroTENTiAiRES de la nation : — mais il est ignorant, inepte, il ne sait ni lire ni ecrire ; — peu importe, il nommera : il paie deux cents francs de contributions.— Mais il est oblus, presque idiot; il n'entend qu'a peser du sucre et vendre de l'huile au detail; — il nommera, il nommera, vous dis-je ; il conferera pouvoir et mission pour aller faire les lois qui nous gouvernent; il paie deux cents francs de contributions! — et Ton vous prouvera encore que rien n'est plus sacre que la loi, c'est a-dire que la collection des decisions prises par les mandataires de ces electeurs ineptes a deux cents francs, ou toute autre cote.
Et l'election republicaine? Oh! ici c'est bieu
292 IIAlttlONIE. LIV. II. CH. II.
mieux encore. Ici, grand Died! c'est tout le monde qui est appele. Portefaix, charbonniers, forts de la halle, rustres, ivrognes... tout malotru francais enfin va donner sa voix et choisir legislateurs, horames d'etat, chefs de gouvernement!! 11 est vrai qu'on les baptise tous du nom glorieux de citoyens, citoyens francais!... ils sont tous citoyens francais, messieurs, et tous, par consequent, doivent concourir a la formation des lois qui les concernent. On part de la, et Ton arrive en deux sauts au vote universel. — Ici il ne faut plus parler de refutation, mais de guerison. Nous sorames dans les eaux du clocteur Esquirol.
Certainement le principe de 1 election est, en soi, bon et juste; certainement il est de raison , d'evidence, de droit incontestable, que les interests des populations soient traites comme ces populations l'entendent. Je vous fais bon marche de tous les pouvoirs par la grdce de Dim* de toutes les impostures monarchiques ou religieuses sous lesquelles l'liumanite a courbe et courbe encore les reins. II n'y a de pouvoir legitime, en systeme absolu , que celui qui vient de Yclection ou du consent ement. Oui, l'election est bonne et juste ; oui, vous avez raison en principe, vous qui en voulez l'usage dans les affaires actives de I'humanite' ; mais l'absurde, c'est de vou-
EQUILIBRES SOGIAUX. 2()J
loir forcer l'applicalion d'un [u'mc'ipe juste a uli ordre cssentiellement faux. Aucun principe juste n'est applicable dans une societe organisee a contre-sens de la justice. En voulez-vous la preuve ? essayez de pousser jusqu'au bout quelque bon principe que ce soit, dans le milieu actuel, vous arriverez necessairement ades consequences ridicules, perturbatrices , monstrueuses. Plus voire principe sera vrai, plus alors l'application en sera funeste; plus votre logique sera serree et vigoureuse, plus elle aura de puissance pour faire eclater le milieu faux dans lequel vous la voudrez faire entrer de force comme un coin de fer. — C'est-la le secret de la puissance destructive de Yidcologie politique dont Phumanite a enregistre deja, dans ses trisles annales, assez el trop de resultats perturbateurs ou singulierement ridicules et niais.
Personne ne conleste l'excellence de la veritc; chacun convient qu'il faudrah quelle regndt en toute relation. Eh bien ! snpposez que, d'une parole , une puissance surnaturelle realisat subitement ce vocu , que la verite fut, par elle, aujourd'hui forcement introduite dans la societe telle quelle est, ici en France —
Yoycz-vous, calculcz-vous reflet? — Mcnccs-
des gens d'affaires, fraudes des marchands, grivelages et marches honleux des hommes politiques; les innombrables turpitudes de l'industrie, du commerce, de l'administration , de la presse, les haines cachees au sein des families, les trahisons fardees d'amour, les affections menteuses, les ignobles maneges d'interet, toutes les lachetes superposees, en mille etages, des fondations au faite de la societe; voici tout cela etale au grand jour, connu; rien a nier! tous les maris savent la conduite de leursfemmes; toutes les femmes, la conduite de leurs maris : ce qu'ont fait les meres, les filles le savent; ce que les peres, qui sermonent tant, ont fait de leur jeunesse, leurs fils le savent. Chacun porte ccrit sur son front ses faits et gestes, ses actes secrets; on sait le lieu, le jour, l'heure des choses. Intrigues, projets, sentimens, tout cela creve les yeux. Oh ! chacun de nous en sait cinq cent mille fois plus qu'on n'en a jamais su en la rue de Jerusalem. — Voici les abimes des souterraines infamies dechires et eclaires, tous les cloaques debouches, toutes les fosses de mensonges immondes ouvertes et remuees, et leurs vapeurs corrosives pesant sur le monde comme l'epaisse nuee de Sodome....
Tout est su, tout est connu ! comprenez-vous quelle effroyable energie auraient aujourd'hui
EQUlLlBRliSSOCIALX. 20,5
ces trois mots ! — Quelles relations resteraient debout? comptez ce qu'il survivrait d'aflections a cette affreuse revelation universelle : comptez par ce que vous pourriez en briser vous-meme.
Et puis, plus de prejuges ! on saurait ce que valent tant d'idees de devoirs, tant de preceptes iucarnes aux consciences... Vos proletaires coniprendraient ce que sont les droits qu'ils respectent, et la vieille spoliation dont ils sont victimes , et que ces droits consacrent. Dans plus d'un reliquaire encore salue, on reconnaitrait des guenilles salies et des os ramasses dans les rues, en place des saints vetemens et des saints ossemens; dans plus d'un sancluaire encore debout, on trouverait une ironie a la place d'un Dieu... — Plus de prejuges!! Voyezvous armees, peuples, femmes, tout, jusqu'aux enfans, se dresser subitement contre les lois, contre les devoirs, contre les dogmes, contre les choses de cette societe? Voyez-vous le feu surgir, et la devastation courir echevelee par le monde? Voyez-vous la societe mordre a belles dents dans ses chairs, se dechirer le sein avec ses ongles, plonger ses mains dans ses flancs pour y fouiller, et tordre ses entrailles... — H n'y aurait plus de prejuges ! ! ! Et que resteraitil done debout? — II ne restcrait debout que
des interets ennemis, epees en mains, et face a face dans le champ clos, pour le furieux combat.... Oh! viennent les Cosaques et lesTartares, viennent les hordes du Nord et la Barbarie armee , descendant sur nous par grandes vagues
comme les marees de l'Ocean Mais que les
verites cachees ne debordenl pas, que la verite ne se rue pas sur nous! la verite tuerait notre societe d'un coup....
Et ce que je vous dis de la verite, je vous le dis de la justice, je vous le dis de la liberie. Essayez done un peu de la justice qui metlrait chacun a sa place , qui briserait tous les faux contrats, qui bouleverserait toutes les fortunes en recherchant leur origine, qui ferait rendre gorge a toutes les usurpations, qui ferait sauter tout I'ecliafaudage de vos bis et de votre droit ;
essayez done un peu de la liberte qu'on soit
libre un jour, seulement ! voyons, un jour, en Europe, sans magistrats, sans soldats, sans geoliers, sans bourreaux, sans forces compressives
enfin ; un seul jour ainsi , et l'Europe est a sac
Nous preserve Dieu, vous dis-je, de la justice, de la verite, de la liberte... Ou, si cette infame Civilisation devait durer, ce serait mon vceu et ma priere, que Dieu plutot les lache sur la terre , ccs Irois puissances plus lerribles que la
EQULIBRES SOCIAUX. 297
pesle, la guerre el la famine; qu'il livre le monde a ces trois angesexterminateurs, et qu'ils en finissent...
Je vonlais done vous dire que e'est une chose tres-juste que de juger les raisins de bons fruits et de vouloir multiplier ces fruits ; mais que e'est une chose tres-folle que de pretendre a recolter des raisins sur les ronces. Si vous voulez des raisins, qui sont les fruits des vignes, semez des vignes. Si vous voulez la verite, la liberte, la justice, qui sont les fruits d'harmonie sociale, semez l'harmonie sociale. Votre societe pousse l'injustice , l'oppression , la fraude , comme les ronces poussent lesepines; e'est sa nature. — Ouvrez done les yeux, vous qui avez des yeux et qui ne voyez pas. Depuis assez long-temps, certes , l'experience et le spectacle durent ; et si moins epaisse etait la cataractc qui s'etendsur les intelligences, n'aurait-on pas, depuis longtemps, des-lors , prononce le jugement d'une societe qui ne comporte ni la liberte, ni la justice, ni la verite? — La verite est la pierre de louche a essayer un ordre social. Tout ordre qui n'est pas compatible avec la verite , est un ordre
faux. Qui peut nier cela?... qui? Tout le
monde, helas ! en ce'prodigieux siecle de Jtimieres.
Les uns disent : voici des principes bons. , justes, incontestables ; done il faut les appliquei a la societe. — Et les voila a l'oeuvre pour forcei l'application, qui avec des preceptes moraux , qui aveedesdogmesideologiques, qui par Taction, qui par la parole. En vue de la bonne fin qu'ils se proposent, ils tailleront dans la constitution politique qui n'en peut mais, et dans la constitution de riiomme aussi ; quant a la constitution sociale, qui engendre tout le mal, qui engendre les mauvaises constitutions politiques ellesmeraes , qui est cause premiere , source on racine , oh ! n'ayez peur que seulement ils la suspectent !
Aux principes ideologiques et logiques , aux verites abstraites et de raison, les autres repondent par la negation de la raison , par la soumission de l'intelligence a la foi, — credo quia absurdum, — par la soumission de la volonte an droit divin , droit d'invention humaine s'il en fut jamais ; en fin , par toutes sortes d'idees intellectuellement honteuses.
D'autres encore soutiennent que les principes sont justes, vrais, bons, mais qu'il est de la nature des clwses qu'aucun principe ne peut et ne doit etre pousse jusqu'au bout : qu'une theorie pent
KQUILIBRES SOCIAUX. 299
vlve excellente , mais que la pratique absoluc dune th^orie excellente doit etre inevitablement mauvaise , que sais-je ? Oh! ici surtout, honte et trois fois honte ! G'est done de la nature des clioses , que la justice ne soit pas juste jusqu'au bout, que la verite ne soit pas vraie jusqu'au bout ; que tel principe , tres-juste et tres-vrai , cessera peu-a-peu d'etre vrai et juste, ail fur et a raesure que vous le pousserez a ses dernieres consequences !
Si bien qu'acceptant un milieu social essentiellement faux et s'y debattant avec les principes et les applications, tous les partis politiques et moralistes, toutes les sectes philosophiques et religieuses , enferme's dans un grand cercle vicieux, sont comme dans un cirque des animaux de toutes races reunis, jouant des pieds et des mains , des grilles et des dents , et faisanl depuis long-temps un grand bruit.
II y a le principe , et le milieu dans lequel le principe doit etre applique.
Si l'application du principe an milieu donne une dissonnance, concluez que le milieu, ou le principe, ou tous les deux, sont faux; et si le principe est fonde en raison et clair a l'intelligence, concluez que c'esl le milieu qui est faux.
000 HARMONIE. LIV. II. CII. If.
Et quand vous pensez, et que vous etes face-alace avec un principe pour le juger en lui-meme, poussez-le a ses dernieres consequences, et concluez hardiment a vrai ou a faux d'apres le resultat. — Honni soit qui le nie, la verite est vraie jusqu'au bout.
Ces trois sophismes que j'ai dit, i°. l'application violenlee des verites abstraites et de raison, des lois de justice, a un milieu faux; 2°. la negation de la raison humaine devoree par la grdce de Dieu 3 ou plutot par ceux qui s'en coiflent ; 3°. la theorie de la verite, vraie jusqu'a un certain point, au fur et a mesure des convenances; ces trois sophismes, dis-je, sont les trois tetes de chapitre sous lesquelles on peut classer toutes les erreurs de ce bas-mondc. Vous les retrouvez dans tous les temps el dans tous les lieux , combattant ensemble, chacuu ayant ses hauts et ses bas, chantant le progres et le triomphe des saines doctrines quand il est vainqueur. Les trois partis d'aujourd'hui , Republicain , Legitimiste, Juste-Milieu , ne sont-ils pas ces trois sophismes incarnes et vivans , ces trois sophismes en chair et en os, s'insultant reciproquement chaque matin duns leurs journaux, et chacuu prouvanl fort bien la vanite des deux aulrcs? cellc incarnation, jc le repele, est del'his-
EQUILIBRES SOCIAUX. 3o 1
loire ancienne ; t'hiimanite ne s'est assimile jusquvici que ces trois sophismes sociaux; elle n'a pas pris d'autre nourriture ; aussi n'est-ce pas merveille qu'elle soit si souffreteuse et si maigre.
§• HI-
Le contrat social n'est pas de ma fa<;oii , Je ne l'ai pas signe dans le sein de ma mere. Alfred de Mrssrr.
T. important serait d'aroir des petards et des nez de carton. Alfred de Mcsset.
Prenez mon ours.
Odry.
Revenons a l'election politique , qui a amene cette digression ; examinons un peu ce qu'on en peut tirer en restant dans le milieu civilise.
N'est-il pas clair, en principe , et evident pour tout homme de bonne foi, que le droit de concourir a la formation des lois qui regissent tons les citoyens j ne peut pas, sans insulter la justice , etre retire a l'immense majorite des citoyens , a un seul citoyen merae, sous pretexte qu 'ils ne paient pas assez d'imposition , ou sous tout autre pretexte que vousvoudrez dire? Entre ce droit et une cote d'imposition, quel rapport y a-t-il? Des lois faites sans le consentemenl de mon voisin, de vous, de moi, nous obligent-elles,
vous, moQ voisin et moi? des decisions prises par je ne sais qui, des conventions ecrites par quelques-uns, par un grand nombre si vous voulez, peuvent-elles rien imposer , en bonne justice, a ceux qui sont restes en dehors des contrats , qui n'etaient pas la , dont on n'avait pas l'aveu pour contractor, qu'on a repousses du pied? II est certain et tres-certain qu'il n'y a pas plus de raison pour obeir a des lois ainsi faites , pour respecter leur autorite, que pour obeir et porter respect a quelque pouvoir de fait que ce soit; que toutes les belles theories de legalite, de devoir , d'obeissance aux lois sacrees du pays, que Ton preche aux peuples et que les peuples croient sur parole , ne sont que des sornettes , employees , conjointement avec les garnisaires et les gendarmes, pour faire marcher droit le troupeau et le contenir ; qu'enfin , tout homme qui pense librement , quand bien meme il conforme sa conduite aux lois , les meprise , ces lois sacrees , et tout le charlatanisme de leur bapteme. — En toute evidence, pour qu'une loi fut obligatoire , pour quelle fut devoir ~3 il faudrait au moins qu'elle fut consentie. Bien.
Done il faut le suffrage universe! ! entends-je dire a mes cotes. — Le suffrage universel? eh bien! la loi sortie du suffrage universel recueilli
EQUILIBRES 30CIAUX. JOO
dans la societe actuelle, ne serait pas plus legitime que celle du monopole electoral, comme vous elites : non, pas plus legitime, en verite ; car les dix-neuf vingtiemes des populations qui voteraient aujourd'hui, seraient incapables de donner le moindre mandat en connaissance de cause ; elles ne comprendraient seulement pas la valeur de leur droit ; elles ne sauraient pas ce qu 'elles feraient en votant. Oui, vos populations en sont la, qu 'elles sont incapables de contracter ; elles sont f rappees d'imbecillite politique ! et , qui plus est, elles vous donneraient la plus belle collection de droits politique possibles pour un sac de pommes-de-terre , ou une paire de sabots.... Quelle obligation, quelle legitimite legale pourrait done en sortir, du suffrage universel ? — Et puis, n'est-ce pas , vous auriez de bonnes lois en recueillant toutes les voix ignorantes et stupides des masses; vous consolideriez bien l'Etat, en acceptant les suffrages de tous ceux qui veulent, ou a qui on ferait si facilement vouloir le renversement, je ne dirai pas de l'ordre de choses , mais du desordre de choses actuel , qui veulent mettre le desordre dans le desordre , multiplier le desordre par lui-meme? Bravo , le suffrage universel !
D'autres s'approchent et disent : « Nous no
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» voulons ni le monopole de l'argent, ni le sul- » frage universel. Nous consenlons a imposer des » lois aux populations sans les consulter ; mais » nous voulons de bonnes lois. En consequence, " nous reglerons l'election sur la competence po- » litique. C'est aujourd'hui l'opinion des homines » eclaires et honnetes ; il n'y a que les egoistes ou » les perturbateurs qui puissentse refuser etc. » ... — Bon ! va pour la tyrannie de lois faites par les competens ; mais alors, les hommes eclaires et honnetes, qui veulent priver de leurs droits politiques tous les incompetens, vont nous fournir un moyen d'apprecier la competence politique. — J'attends le moyen.
Vraiment , le probleme doit vous paraitre difficile. Nous concevons bien, en effet, l'appreciation de la competence en mathematiques, en chimie, en physique, en histoire naturelle, en agriculture, en mecanique, etc. , etc. Dans toutes ces branches d'industrie et de savoir humains, il y a un corps de doctrine^ et des hommes verses dans ces sciences ou ces industries peuvent sans doute apprecier le degre de merite , de savoir , la competence enfin d'un sujet en chacune de ces branches — Mais , en politique , avez-vous une doctrine ? voudriez-vous me dire sur quoi portera l'appreciation , qui examinera les candidats a la compe-
tence politique , qui prononcera sur la competence politique? Les juges seront-ils des docteurs de la republique, ou de la legitimite, ou du
juste-milieu , du tiers-parti, du quart-parti?
et dans la republique, les prendra-t-on chez les Montagnards , ou chez les Girondins , ou chez les Doctrinaires- Americains, ou — ou — ou....etc. ? Je n'en ferai pas lenumeration , puisque aujourd'hui, en i835, il y a aulant de doctrines et d'opinions que d'hommes. Voyons done, les gens eclaires et honnetes, quinevoulez pas qu'on fasse de la politique sans la savoir, avisez a asseoir la competence politique sur quelque base solide. Au milieu de ces flots de sables mouvans, la competence politique est a mourir de rire ! — II y a un depute philosophe, un des Civilises les plus eclaires de la Ghambre , sans contredit, qui est monte, l'annee derniere, a la tribune (0 , et qui y a etabli, declare et pose en termes clairs et precis, « que ni le gouvernement; ni V opposition 3 ni lui , ne savaient ce qu'il faut a la nation. » On n'a jamais rien dit de mieux que cela a la Chambre , ni avant , ni depuis ; et aucun des honorables n'a dementi ce fait, en venant dire : Messieurs 3 je vais vous apprendre ce qu'il faut au pays... Hommes
(i) M. Jouffroy, dans la discussion de la loi sur les associations U. 20
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eclaires et honnetes, apportez done votre metre de la competence politique.
En conscience, les journalistes et les beaux diseurs qui nous inondent de theories sur la competence politique, sur le suffrage universel , ou sur la legitimite de l'election a deux cents francs l'electeur, devraient au moins, — car il est des badauds qui s'y prennent, — preVenir leur monde par la declaration du poete :
Ce que j'e'eris est bon pour les buveurs de bierre Qui cassent la bouteille apres le premier verre.
En resume, nous voyons que la Civilisation etant dans l'impossibilite de reconnaitre les droits, ne peut pas, d'apres sa propre logique , constituer un seul devoir. — II y aurait bien d'autres choses encore a examiner ; mais il serait trop long de donner ici le fouel a toutes les sottes theories qui le meritent ; ici la critique ne peut qu'6tre indiquee. — Revenons a l'election phalansterienne.
Quand on addilionne les sulfrages , lejugemerit n'a qu'une valour arithmetique; quand on les pese , il s'etend a l'ordre gconietrique , en se romposant, el gravitate ferenlU, et bonltate argumentorum. Jean Keppler.
Dans le milieu phalansterien , le principe de l'election s'applique franchement, et l'election confere des pouvoirs legitimes, parce qu'elle repose sur la competence proportionnetle composee^ doublement basee sur la capacite de l'electeur et sur son interdt a l'ordre general. Examinons :
Competence de capacite. 1°. L'electeur appele au scrutin pour decider du rang d'un candidat, est toujours eclaire sur l'objet de la candidature , puisque chacun, de son propre consentement, n'exerce l'election que dans les spheres de ses specialites particulieres, dans les Groupes etdans les Series auxquels il est affilie. Un mathematicien n est nomme que par des mathematiciens; un chimiste, que par des chimistes; un agriculteur , que par des agriculteurs ; et ainsi dans toutes les fonctions parfaitement nettes, tranchees, et distinctes les unes des autres, comme nous l'avons vu.