LE DIEU DES MIDIS
pour Paolo Buzzi.
Il vient, il vient courant le long des plages !
11 vient parmi le vent de pourpre et d’or î Il vient, le Dieu vermeil, en défonçant les sables !...
Je le sens, ciel!... mes oreilles sonnent et bourdonnent,
mes oreilles éclatent sous le fracas tonnant,
qui bondit de roche en roche et par delà les promontoires.
Les roches sont frappées d’une stupeur solaire...
Ciel ! Ciel ! je vois la plage toute luisante d’ébène et de suie bleue... et je t’entends venir au galop, infatigable, le Dieu casqué de feu; et le fracas de ses grands pas^pesants sur le rivage se répercute sur l’enclume encolérée des mers !...
La mer fume comme une enclume hérissée d’étincelles...
LE CHANT DE LA JALOUSIE
Ciel ! Ciel ! On dirait qu’il vient de toutes parts, il vient de tous les points de l’horizon, et le fracas de ses grands pas pesants entasse son sur son, de plage en plage...
Des Echos ameutés... venus des montagnes lointaines et pris de lassitude !...
Des Echos élastiques aux aguets, pointant l’oreille,
des grands Echos d’airain, bombent leurs dos
de vieux chats métalliques dont les ventres ronronnent !.
ïl est trop tard, le Dieu va nous atteindre !...
Ses jarrets tendus et maillés d’or barbare bruissent et resplendissent... Ses pas pesants sonnent sur le rivage d’argent, et son torse colossal, tout musclé de rayons, encombre l’azur profond jusqu’au Zénith !...
Trop tard !... Tout est perdu!... Il nous atteint.
La mer seule nous reste, la mer qui nous regarde !...
La mer qui nous regarde,
comme une prunelle immense, toute cillée de flammes...
Il vient, lancé à toute ivresse, agite et nu, les bras tendus, vers toi, pour t’enlacer!...
Déjà ta chair a frissonné de joie,
sous l’enveloppement de son haleine rousse,
déracinante et forcenée ainsi qu’une avalanche, ou la lave d’un volcan... Réveille-toi, Julie !...
Hélas ! Hélas ! ma bien-aimée s’est endormie insouciante et lointaine, tout près de moi !...
Mais elle ignore sa cruauté!...
Elle a tout simplement sommeil...
Elle ne veut que dormir en allongeant son corps parmi le sable, sans sentir mon contact!...
Non, non ! j’ai tout compris !... C’en est fait de notre amour, car Julie me repousse... car Julie me refuse ses lèvres pour les offrir à son Dieu !
Où est-il ? Je ne vois plus !... la plage s’enténèbre dans mes prunelles... Le voici !... Le voici !...
Le Dieu se penche ; son torse se fleurit de lèvres écarlates... Son torse nu est cuirassé d’émeraudes brûlantes et de prunelles vertes liquéfiées par un soleil de désespoir!...
Au loin, des murailles blanches aveuglées de lumière, des murailles capitonnées de flamme, drapées aux plis rigides d’une chaux vive, trébuchent, en tâtonnant, comme des mendiants aux yeux bandés de linges blancs !...
LE CHANT DE LA JALOUSIE
Elles galopent à la queue-leu-leu, ainsi que des aveugles, les murailles aux yeux bandés de linges blancs et de chaux vive... vers la mer, vers la mer !
... sous l’explosion fatale des midis!...
Et la mer embrasée n’est plus que la poussière
de braise et d’or qu’ont soulevée les pas pesants du Dieu...
Ah ! le Dieu se penche, le Dieu se couche sur ton corps !... le Dieu t’enlace, et ses genoux d’airain défoncent le rivage, pour entr’ouvrir tes cuisses!...
Elle est couchée, la face au ciel, entre mes bras !... Malédiction !... je suis le lit vivant, désespéré, de leurs amours ! Ma poitrine sanglote sous la férocité de leur enlacement, dans la lumière intense !... Et néanmoins, une profonde nuit absorbe de toutes ses ventouses, mon Ame et son Sommeil et l’éternel Silence de la plage ensoleillée, en plein Midi !...
LES LACS D’OR
LES LACS D’OR
pour Camille Mauclair.
Je suis las d'entre-bâiller à coups de reins ma tombe, pour voir, entre les mâchoires ricanantes des pierres, le Printemps bedonnant en son veston glorieux des dimanches, couleur laitue, tout huilé de lumière !...
Comme un ivrogne sous la treille des guinguettes,
^e Printemps en goguette s’esclaffe d’un rire gras, en faisant sursauter le soleil sur son ventre, comme une grossière breloque d’or !..•
Je suis las d’arc-bouter mon corps contre la Mort !...
Que le couvercle de ma tombe retombe
et fracasse mon crâne où brûlent
et se consument d’amour les Nuits d'Eté,
toutes crépitantes d’Etoiles, les belles Nuits
épuisantes d’implacables onanismes, où soudain
les Etoiles viennent s’accouder nostalgiques aux rebords des nuages !...
les Nuits lentes que dévore l’insomnie des Etoiles !... les Nuits impatientes et rongées d’obscurs remords, où les constellations palpitent, véhémentes et chaudes sur nos joues, comme un pouls frénétique !.. toutes les Nuits vénéneuses dont sont morts les poètes
Que le couvercle de ma tombe retombe
et fracasse mon crâne, où croupissent
les beaux lacs de phosphore de mes luxures idéales !...
les grands lacs d’or étales,
sous les constellations pesantes qui bombent
leurs ventres rouges d’alambic !...
Les lacs d’or, tous velus et feutrés de vampires, qui soufflent la dissolution et le Néant !...
O beaux lacs, dont les rives s’arrondissent comme des cuisses, et où les pas s’enlizent éperdument, avec délices,
parmi le sable ouvrant ses lèvres pour les boire !...
Que le couvercle de ma tombe retombe et fracasse mon crâne, où s’évaporent les lacs de mes luxures!... Lacs d’or, affalés de langueur et de fraîcheur lunaire, c’est vers vous que je rampe infatigable !...
LES LACS D’OR
Quand donc reposerai -je mon front torride sur l'oreiller assoupissant de vos sables glacés ?...
Oh ! Jamais !... Oh! Jamais !... je n’atteindrai vos bords, Lacs si proches et si lointains, lacs inabordables !...
Lacs éblouissants dans les touffeurs démon désir !...
Lacs soudain fourchus d’ailes membraneuses, car des vampires vous défendent !...
Mille vampires, tressant leurs ailes grandes ouvertes, ont obstrué, capitonné vos rives moelleuses d’or, qui brûlent dans Tenténèbrement des crépuscules !...
A coups d’étoiles brandies, à coups d’étoiles aiguisées, il faut que, surgissant par-dessus les montagnes, il faut que tu poignardes les vampires obscènes de ma chair, ô Nuit complice !... o Nuit libératrice !...
Jadis, j’ai vu s’éclore sur vos bords, beaux lacs d’or, l’amante pâle et flexueuseque j’attends, la femme tôt fleurie et tôt morte !...
J’ai vu sa nudité juteuse se dissoudre à jamais, sur vos rives, tout doucement, un soir vaste d’Eté, comme un regard s’évanouit sous des paupières d’ombre !...
Que mon crâne s’émiette avec sa floraison, de désirs insatiables, avec ses horizons cajoleurs et fuyants, où les forêts ivres
de parfums, en chancelant, m’appellent
de leurs panaches, persuasifs
comme des gestes de femmes lasses et désirantes !.
Que mon crâne s’émiette avec tous les panaches de ses forêts lointaines, avec les chatoiements flous de ses forêts sous la lune, et leurs remous violets et leurs encens épars dans les beaux soirs damnés, et leurs froufrous aussi doux que les dessous énivrants d’une jupe adorée, que l’on soulève en rêve pour la première fois !...
LE CHEVALIER NOIR
LE CHEVALIER NOIR
pour madame Lida Brochon.
— (c Dieu de haine et de folie, donne-moi la force de grimper jusqu’au faîte ! Voici, l’Aube blanchit les croupes escarpées de l’immense falaise...
Courage, bon Walnur, mon fidèle coursier, nous atteindrons bientôt l’auberge de Satan !....
Tu boiras tout ton soûl aux abreuvoirs de feu, tu mâcheras, Walnur, les foins blonds de l’Aurore pêle-mêle à des gerbes de rayons flamboyants!... »
Très haut sur la falaise de granit, à pic et surplombant la mer de cent coudées, un grand Chevalier noir, campé debout, dedans ses étriers tendait ses bras vers le gouffre des Nuits !...
Son cheval squelettisé par la fatigue et par la faim, avait plié ses lourds jarrets,
aplatissant son encolure sur la roche glacée.
Une Aube grise et sans espoir, toute courbée sous l’échevèlement des brunies, traînait sur Tare de l'horizon des rugueuses mamelles épuisées...
L’Aube avait tari le lait divin de sa lumière sans nourrir le grand Jour nouveau-né qui se décolorait agonisant dans son berceau ; et l’Aube sanglotait ainsi qu’une pauvresse claquant des dents, frileusement, dans Tentre-choc sonore des galets...
Alors le Chevalier, debout, tendant les bras à la mer invisible, cria d’une voix rauque :
— « J’ai traversé la terre aux trousses du Bonheur. J’ai conquis des cités, ravagé des royaumes et taillé mon désir par des fendants de glaive, dans la panse bourdonnante des foules.
J’ai guetté le mystère au creux des alambics !... »
Ilavait sa noire armure toute fracassée...
Ses beaux yeux attisés d’extase frénétique pleuraient parfois, sur sa joue cave une goutte de lave.
Et son visage incandescent haletait.
LE CHEVALIER NOIR
— « J’ai possédé, cria-t-il encore, des femmes et des femmes, secouées par un rut ancestral, inassouvies d’ivresse et de plaisir...
D'un trait, d’un trait, j’ai bu leurs nudités grisantes liquéfiées par un amour torride. »
— « Ohé ! Ohé ! Quelles voix, quels marteaux et quelles cloches
vont délabrant l’espace autour de moi?...
Est-ce donc là un écho de ma voix rauque
que répercutent les échos lents et somnolents des roches ?.
Ah ! Ah ! Ce sont tous les Tocsins ameutés du Remords et lancés au galop sur mes traces !
Tous les Tocsins des villes que j'ai ressuscitées, en leur donnant un cœur de feu et de démence !...
Ah! Ah ! je me souviens qu’en un midi d’été, j’entrais soudain dans le silence d’un cloître bleu, huilé d’ombre et de vieil or solaire... j’entrais royalement au pas de mon cheval monumental,
comme une Tentation superbe de Gloire et de Luxure, en brandissant très haut la torche du délire !...
Ce sont eux ! Ce sont eux ! Je reconnais leur bruit
de vivantes ferrailles Touillées...
les Tocsins du Remords... pauvres martyrs écartelés,
longtemps cloués sur les croix des clochers,
et qui dégringolèrent un soir, de très haut,
avec les cauteleux paratonnerres et les pleurardes girouettes.
Ah ! Ah ! j'ai entendu à peine le tintamarre des cloches résonnantes d'effroi, à mon passage, lancées au plus grand vol comme des casseroles d’or hors des fenêtres, en l’incendie d’une cuisine impériale !...
Ce sont eux, les Tocsins enragés du Remords,
soudain montés en selle, qui me poursuivent,
car j’ai tracé des routes vives de souffrance,
j’ai gonflé de sanglots le sein paisible
des antiques cités qui respirent en paix, sous les étoiles.
J’ai drapé leurs murailles d’incendies somptueux,
pour passer, impassible, sur mon cheval monumental,
campé en cavalier de bronze,
sous mon panache globulé de ténèbres
qui s’emmêlaient aux étincelles de l’incendie nocturne !...
O Tocsins affolés du Remords !
O Tocsins du passé, que me réclamez-vous ?
Êt pourquoi s’acharner à mes trousses véloces ?... N’avez-vous pas souri d’une infernale joie, n’avez-vous pas joui et ruisselé d’ivresse rouge dans les rides profondes de vos murs millénaires, en contemplant mon beau visage de lumière,
LE CHEVALIER NOIR
tandis que me haussant sur la barre des étriers, je brandissais plus haut que le Zénith, ma fulgurante epée d’Archange satanique, ma belle épée plus souple qu’un beau rayon de lune...
Hélas !... ma vieille épée que j’ai brandie jadis aux flammes fraîches de l’Aurore, ma bonne épée est ébréchée !...
J’ai galopé trente ans et voici, mon cheval est fourbu... et crache ses poumons...
Qu’importent les Tocsins?... Je ne pourrai jamais t’atteindre, mon Etoile Idéale, ô toi, le Rêve Unique, ô Soif de mes Soifs Eternelles, ô souriante Etoile qui fuit de cime en cime !...
Je ne saurai jamais t’acculer au creux des montagnes sublimes, et t'enlacer, et te clouer au faîte d’un promontoire !
O fascinante Etoile aux lèvres démoniaques !...
Par un grand soir auréolé d’Apocalypse, j’entrevis ta moelleuse nudité d’azur, et depuis je m’acharne après toi d’un galop de cyclone dévastateur.
Voici que j’ai atteint les confins de la terre, et tu fuis à jamais et tu fuis, Etoile inexorable...
Mon grand coursier, les reins cassés, s’abat contre le sol, et demande à mourir ! Je suis vaincu, agonisant et je n'attends plus rien du ciel et de l’Enfer.
Pardonne-moi d’avoir longtemps immensément aimé tes Lèvres idéales, ô mon Rêve Suprême, Etoile des Etoiles !...
HYMNE A LA MORT
HYMNE A LA MORT
pour Laurent Tailhade.
Des cris aigres ont vrillé de part en part
mon âme! Où donc ai-je entendu ce cri verdâtre?...
Je me souviens. C’est le grand cri des naufragés sublimes ivres-morts d'idéal, qui boivent à la tristesse auguste des Etoiles !...
Jadis, en un port saure et bitumeux,
enchevêtré de mâts en croix de maléfices,
tout palpitant de voiles en ailes de vampires,
je m’étais échoué — par quel hasard?...
sous les basses travées d’une guinguette de marins
au bout d’une estacade aux pilotis branlants.
Le Soir coulait son huile rousse et mordorée de pourriture, empouacranl les flots...
— Tempête prochaine ! beuglaient les matelots...
Par les vitres, je vis d’anguleuses carènes d’ébène qui fumaient ainsi que des enclumes, et des géants fuligineux parmi la brume qui martelaient à grands coups les suprêmes rayons du soleil, telles des épées chauffées au rouge ardent !...
Le ciel couleur de sable et d’ocre se durcit plus infranchissable que les murailles d’un cloître.
— Clouez les amarres ! hululaient les marins,
les deux mains en cornet sur la bouche ;
serrez les funins au beaupré!... Lenoirot souffle!...
Les vagues pesamment semblaient rouler au large, mille naufrages émiettés.
Hors les tenailles des môles, par delà les troupeaux
des nuages et leurs toisons boueuses
que la rafale assaille à coup de gaule,
voici les derniers gestes effarés de la lumière !...
...Car un noyé sublime, soleil incandescent ou planète mourante, sombrait à l’horizon après avoir longtemps frappé l’air de ses longs bras de feu,
dans l’amertume engloutissante de ce grand soir maudit. Soudain la tempête souffla dans ses buccins sonores ; les échos éclatèrent de part et d’autre
HYMNE A LA MORT
sous des notes de plomb,
et les carreaux jaunâtres furent zébrés,
emplis d’un cliquetis d’éclairs acides !...
A quoi riment vos coups de maillets formidables,
noirs géants entrevus dans la brume...
et vous démons qui brisez à tour de bras
des coutelas d’airain et de vieilles hallebardes,
au large, sur les dos fuyants
d’illusoires baleines au pelage de phosphore?...
Sous nos pieds, de ci de là, la guinguette
dansa sa gigue dégingandée
sur ses noirs pilotis, comme sur des échasses.
O mer infatigable, qui vas gonflant
et regonflant ton ventre bleu,
nourri de sable et de roches broyées,
toi qui vas aiguisant les boutons irrités
de tes mamelles épuisées de sirène
sous le plancher branlant, hurle donc ton énigme !...
Quelle est donc la torture et quel sera le fruit,
dis-nous, de ton funèbre enfantement ?...
Et le plancher râla, en tâtonnant de ci de là vers un appui, comme un ivrogne blessé à mort ; le plancher souleva sa poitrine en sanglots
que disloquent les saccades d’une toux de géant.
Nous étions, les marins John, Fritz, vêtus de cuir, et moi, tous attablés, les pieds les poings liés, autour d’un quinquet jaune, et j’entendais leur voix épaisse gargouiller des prières comme une eau noire.
Tu t’apaisais parfois, ô grande mer sournoise, et dans les pauses du silence tout-puissant, nous regardions, figés, l’étoile jaune du quinquet qui parlait haut et monotone, tirant vers nous sa langue fumeuse de friture !
Et le quinquet nous regardait clignant son œil de ténébreux augure, comme un hibou !...
Fritz marmonna : « Priez, priez pour nous, sainte Anne 1 « car qui peut nous sauver de ce grain satanique ?
« Regardez, hurla-t-il, les balais de sorcières
«au paillon de phosphore qui passe dans le noir !... »
Aussitôt le plancher se tordit sous nos pieds, la guinguette sembla crouler dans les ventouses attirantes de l’abîme, et la porte éclata, les vantaux fracassés.
— « C’est le noirot qui mâche dur, dit John. »
— « Bougez pas ! cria Fritz.,. Ce sont eux qui reviennent ! »
HYMNE A LA MORT
La porte était béante et miaulait
comme la bouche affamée d’un matou infernal
aux vastes prunelles phosphoreuses,
soufflant sa haine rauque et sa bave sifflante,
avec toutes ses griffes au clair
aiguisées sur la nacre des lunes abolies !...
— « Hissa-hoo ! Hissa-hoo ! » Se cramponnant aux cordes, avec un han fiévreux, quatre marins entrèrent, rampant à plat sur le plancher,
effilés, ruisselants ainsi que des poissons.,.
— « Hissa-hoo 1 Hissa-hoo ! » Ils traînaient derrière eux le lourd tronçon d'un mât et des lambeaux de voile tordus comme serpents !...
Leur voix rauque beugla — « Les barques sont brisées !... Nous sommes seuls !... tous les autres sont morts !... »
Alors une clameur aiguë
domina le vacarme effroyable des eaux.
Un cyclone avait-il lancé du haut d’un promontoire,
dans les mâchoires scélérates de la mer^
des grands troupeaux d’hyènes s'entre-mordant de rage?...
Mais c’était, ô démence ! le cri d’acier verdâtre que poussent en sombrant les naufragés sublimes, chus des galères idéales au beaupré de diamant.
C’était bien votre voix exaspérée d’amour,
0 naufragés sublimes, vous qui viriez jadis dans les remous éblouissants des Voies lactées, de firmament en firmament, vers le Zénith !...
Et la porte éclatée, vociférante et rouge fumait comme la gueule d’un Dragon.
Tout à coup le plancher bondit en un sursaut ; nos entraves rompues : nous rampons à tâtons vers la mer. Nos torses ?... crispés d’horreur, penchés sur le gouffre!... tout ruisselants de laves bleues et violettes !....
Nos visages ?... illuminés par les éclairs qui hachaient fougueusement l’infini
de leurs tranchants verdâtres !
Nos prunelles ? exorbitées !...
La bouillonnante mer, au large, simulait
le branle-bas final d’un festin de géants
avec ses entre-chocs de métaux bruissants
pêle-mêle à des nappes immenses,
toutes rougies de sang et de vins écarlates,
que des guerriers avaient hissés au bout des lances,
en délirant d’ivresse et chantant en cadence :
— « Hurrah ! Hurrah ! Gloire à la Mort qui jamais ne trépasse, la maîtresse au long corps d’anguille fantastique sous son visage incandescent d’acier !...
Gloire à ses yeux éblouissants de glacier au soleil !...
HYMNE A LA MORT
Gloire à ses dents d’ébène !... Gloire à ses doigts de glace dont la caresse anestésie nos vieux désirs torrides !...
O gué ! O gué! la Mort est une gaie maîtresse !... »
Soudain voici que les plus forts ont transpercé
les nappes somptueuses de la houle,
avec la pointe en feu de leurs casques puissants.
Ils dansent au fracas des armures broyées, au tintamarre des vaisselles impures, le visage souillé, la lance au bras, en brandissant de l’autre des coupes d’or massif que la Foudre, pareille aux échansons furtifs, remplit d’étoiles et de pelotes de phosphore, d’un geste leste et bariolé comme un éclair !...
— « O gué ! O gué ! la Mort est une gaie maîtresse ! »
De beaux guerriers à demi-nus,
dont le torse est rôti par la langue des flammes,
enjambant les trépieds, couraient vélocement
de table en table, pour activer partout
cette crépitante flambée de joie!...
cependant que des Rois à taille colossale
chancelaient à mi-corps dans le tohu-bohu,
et tombaient sous le poids oscillant des couronnes,
dans le déferlement de leurs manteaux pourprés !...
Enfin 1 Enfin, parmi le va-et-vient brumeux
des convives en liesse, je reconnus sous leur diadème
des maîtres, des amis ou des frères,
des chercheurs d’impossible, affamés d’idéal,
des Héros, des Poètes !...
Debout, levant très haut leur coupe incrustée d’astres, ces Dieux chantèrent comme des gongs frappés par le tonnerre :
— « Hurrah ! Ilurrah ! Nous avons tout vaincu, tout savouré et tout détruit et nous buvons, voici l
à longs traits, le breuvage de la Mort, le clair breuvage sidéral aux infinis miroitements !...
— Voici, la pourpre, les couronnes et les femmes conquises. Voici nous possédons, hurrah !... les villes orientales
aux minarets debout, en sentinelle,
sur mille portes d’or, dont les vantaux d’airain
chantent comme des lyres, en roulant sur leurs gonds !...
Voici, notre grand Rêve idéal possédé !...
— Hurrah ! Hurrah ! Gloire à la Mort qui jamais ne trépasse, la maîtresse au long corps d’anguille fantastique
sous son visage incandescent d’acier !...
Gloire à ses yeux éblouissants de glacier au soleil !...
HYMNE A LA MORT
Gloire à ses dents d'ébène ! Gloire à ses doigts de glace dont la caresse anesthésie nos vieux désirs torrides !... O gué ! O gué ! la Mort est une gaie maîtresse ! »
Alors sous le toit noir, les marins goudronnés, cramponnés près de moi aplat sur le plancher, tendirent leur visage pétrifié vers l’abîme, leur visage bleui comme la flamme de l’alcool, et chantèrent en cadence, lugubrement :
— « O gué ! O gué la Mort est une gaie maîtresse !... »