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CONTRE LES VILLES

pour Octave Mirbeau.

Holà ! Venez à moi, vieux mendiants harassés,

rôdeurs et maraudeurs, chassés comme des chiens galeux

hors des églises de la terre,

par la colère des sacristains !...

Eternels chemineaux aux pieds sanguinolents,

vieilles loques farouches, rognées par le tranchant des bises,

venez à moi qui vous appelle, cabré

au bout d’un promontoire, criant à pleins poumons,

et les mains en cornet sur la bouche ! Venez à moi !...

Holà ! vous m’entendez?... Et je vous vois sortir à pas lents, de vos cahutes informes qui gisent écrasées sur le versant des roches, comme les fientes colossales des pachydermes abolis...

Vers quels gibets traînez-vous donc vos pas si las?...

Redressez donc vos tailles ! Levez la face au ciel !.. Accourez donc pour admirer la Mer libératrice !...

La Mer onglée d’acier qui se prélasse, voilà, dans la tanière de ce golfe noir !...

La Mer aux bâillements d’éclairs versicolores dont le souffle éparpille voiles et nuages d’or !...

La Mer et sa musculature

puissante et bridée de tigresse en rut!...

La Mer et son pelage tout ocellé d’étoiles !...

C’est la Mer vengeresse qui nous délivrera!...

Accourez donc vers moi en bravant la marée

et ses vagues lancées tels des lazos féroces,

sur les pêcheurs qui guettent patiemment, la ligne aux doigts,

le fretin d'une loi bienfaisante !...

La mer se cabre ?... Avancez donc !... ne craignez rien !..

... Ce sont folâtreries habituelles de tigresse pour amuser ses nouveau-nés avant les griffes!...

D’ailleurs, puisqu’il faudra que des mains ensanglantent vos faces, Rôdeurs et Maraudeurs, préférez donc, aux gifles méthodiques des Rois, la gifle renversante delà Mer !...

A leurs crachats, préférez donc son lourd crachat d’écume fleurant la liberté et la mâchoire des brisants ! ..

INVOCATION A LA MER VENGERESSE

Mais hâtez donc vos pas ! Les trônes sont brûlés.

Plus de gradins L.Roidissez donc vos lourds genoux cassés !

Beaux chiens savants, vieux serviteurs,

faites donc la courbette

devant vos maîtres, une dernière fois !...

Pliez vos reins, plus bas, plus bas, pour éviter la trique; pourtant n’oubliez pas d’inscrire vos noms ternes sur leurs ventres antiques, avec un fin poignard, comme font les touristes au bas des monuments...

Vos mains sont vides ?... Et vos couteaux et vos lanternes, qu’en faites-vous ?... Et mes sages conseils sont-ils donc oubliés ?...

Ah ! vous avez trop longtemps haleté de fureur

en demandant l’aumône, d’une voix monotone,

tout en tanguant impatiemment sur vos béquilles

poudreuses qui sonnaient, pourtant,

comme de lourdes crosses sur le seuil des châteaux !...

Mendiants sournois et faux estropiés, désentravez vos jambes des bandes mensongères !... Avec^vos pansements et vos charpies hideuses, vous pourrez ligoter et bâillonner vos maîtres !...

Vos béquilles? Brandissez-les ainsi que des fléaux, et battez donc, et battez donc les mufles émiettés,

les barbes fluviales et les cheveux roidis des Grands Rois Aurifères du Monde !...

Et battez donc ! Et battez donc, en liesse, sur l'Aire grandiose de la Haine, ce chanvre scélérat récolté dans l'histoire, dont les grains pressurés vous donneront l’ivresse, ce chanvre floconnant en neige sur vos têtes !...

Ainsi, le rêve ardent d’un idéal haschich pavoisera divinement vos cerveaux élargis d’une aurore vermeille aux splendeurs orientales, et d’un pompeux soleil tout ruisselant de joie sur vos cœurs déchaînés et l’agonie des lois !...

O lapins empaillés, vile race de chiens !... qu’attendez- vous ?...

Voulez-vous donc sans fin cuire et recuire

vos misérables cuirs de bêtes fauves traquées,

vos trognes casées et symétriques,

dans les bâtisses empouacrées des villes,

comme des pains de soldats dans les fours des casernes ?

A moins que de vouloir y dissoudre à jamais votre idéal de liberté et vos soifs de Justice !...

C’est donc plaisante vie que la vôtre, ô mendiants,

INVOCATION A LA MER VENGERESSE

figés en cariatides entre les rides des murailles, au fond des rues que leur ladre industrie plafonne de nuit de suie et de mortel ennui?...

Du Ciel?... en voulez-vous, ô rats présomptueux ?...

Le ciel n’est plus pour vous qu’un soupirail, grillé de fils téléphoniques !...

Et leurs lampes vous amusent, qui tressaillent

le soir, sur leurs dîners avares au condiment de haine?..*

Ces lampes innocentes qui lavent de lumière

de rondes faces usurières en forme de louis,

marquées d’un même sceau par un Sot couronné !...

O lampes innocentes sur les dîners des riches, pauvres rayons ravis aux inutiles Prométhées !..,

Etoiles enchaînées qui pleurent aux fenêtres !...

Vous pouviez bien, rampant autour des tables, où sont vautrés les généraux paillards et ivres-morts, auréolés d’alcool, dans la chaleur des candélabres,

... vous pouviez bien, tout en feignant de ramasser des miettes méprisables, ravir sous leur serviette, au fond des poches, la clef des poudrières souterraines !...

Et puis ?... Et puis, vous couler bas, ainsi que du ricin salutaire, dans l’intestin puant des vieux palais,

pour y jeter la mèche vulnérante d’or, la mèche crépitante qui vous délivrera!...

... Qui vous délivrera des patrouilles sinistres aux pas d’airain scandés dans le silence...

... leur cliquetis de sabres et leur bruit de menottes mordant vos mains, tandis que vous rêvez couchés sur les remparts, parmi la nostalgie d’un clair de lune immensifié par vos désirs de liberté !

La mèche vulnérante qui vous délivrera des patrouilles sinistres dont les hilares baïonnettes vous balayent tout à coup, sans pitié, hors des murs, hors du seuil des villes, ainsi que des ordures !...

...Des ordures?... Tant mieux !... Entassez-vous !... Entassez-vous, ô Vivantes Ordures !...

Nous y pourrons cacher la dynamite impatiente. C'est une gaie manière de féconder la terre !...

Car la Terre, croyez-moi,

sera grosse bientôt, si grosse... à éclater !...

d’une sublime Etoile,

aux explosions illuminantes !...

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