LE SOIR HINDOU
pour Pasquale De Luca.
Oh ! les maisons ont bien vieilli de cent mille ans
depuis le clair midi qui caressait leurs joues
de ses rayons soyeux !... Les maisons ont vieilli
depuis tantôt une heure... et les voilà courbant le dos
sous le faix des ténèbres.
faces momifiées aux méplats endurcis !...
Sournoisement, voici, se multiplient les rides
et leurs prunelles vides s'enténèbrent à contempler
avides, l'élan exaspéré de la chaussée
qui va roulant fiévreusement la détresse éternelle
de ses eaux de torrent immuable...
0 maisons décrépites, aux faces renfrognées,
vous faut-il donc froncer ainsi vos sourcils granitiques ?.
Je ne ferai pas droit aux sinistres reproches
que vos sombres portails vont marmonnant, le soir ! Ah ! force vous sera d'admettre ma démence... et vous mourrez avec lenteur, lugubrement, faute de jeter bien loin votre froc de ténèbres pour me suivre au hasard en l'absurde équipée de mon beau rêve suicide !...
Moi!?... mon désir est de bondir dans le gouffre des nuits !.
Ignorez-vous que c'est plaisir suprême
quand on s'en va écraser net contre un mur noir,
en un spasme explosif,
un grand cœur monstrueux aux teuf-teuf diaboliques
et les géantes pneumatiques de l'Orgueil
toutes gonflées de haine et d'idéal amer?...
Tout au loin, et très haut, s'exagère en plein ciel une montagne ardente et pâle de nuages crayeux, embuée de maléfices, portant à son soînmet une pesante architecture de monstres griffus d'or !...
C'est un grand soir Hindou de pierre dure
luisante et bleue, qui verdit sur les bords
sous l'emprise fatale du Dragon,
dont le sinistre halènement de feu
et de chaleur blanche aiguillonne d'effroi
nos lamentables vies lassées et nos allures de fourmillière qu'on dérange...
Oh ! la pénorabre vénérable de cette nuit tombante !
Extase inassouvie des rayons et des gemmes,
ténèbres attentives, frénésies immobiles...
C'est un sous-bois géant de forêts fabuleuses
aux lourdes frondaisons de bronze et de porphyre
s'éternisant sur la démence en fuite d'un torrent !...
Un torrent noir tout annelé d'éclairs et d'ombre
roulant aux profondeurs figées de l'Inde,
parmi le glissement des boas affamés
sur les berges... et leurs baisers sifflants
sur le glougou gazeux des sources !... Et je hâte mes pas
dans l'accolade vénéneuse des serpents et des arbres,
palpant l'air velouté de larves, en tâtonnant
dans les touffeurs gorgées de poisons roses
qui bruinent lentement !...
Le voilà accroupi, très haut, sur sa montagne de nuages crayeux, le Dragon centenaire, tout bosselé d'acier et de phosphore, qui déroule son ondoyante queue dont les anneaux brillants, encroûtés d'émeraudes, s'étagenten plein ciel !...
Beau destin, garde-moi de l'haleine effrayante aux torpeurs homicides, que verse par bouffées
blanchâtres le Dragon immobile qui dompte,
entre ses griflfes d'or, la topaze incendiée
de la gare aux mille feux hallucinants de phare !.
Hurrah !... partons, mon âme, évadons-nous par delà le ressort des muscles déclanchés, par délaies confins de l'espace et du temps, hors du possible noir, en plein azur absurde, pour suivre l'aventure romantique des Astres !