PARIS
J,-JI, ■PM^.p Choisi, ij't'
1 L «st des dmes féminines d'une trempe mte, qui regimbent et se redressent sous le choc d'une grande souffrance. D'autres, — et non moins intéiessaates, — frappées
en pleine floraison de bonheur, n'offrent aucune résistance au chagrin. Elles s*y abandonnent, pareilles à ces roses précoces qu'un brutal retour d'hiver a surprises et qui s'affaissent éperdument sous le poids d'une tombée de neige. — Jeanne de Mauves était de ces dernières. La mort soudaine de son mari, enlevé en trois jours par une angine infectieuse, la laissait terrassée et anéantie.
Orpheline de père et de mère, elle n'était sortie du couvent que pour épouser, à dix-neuf ans, Robert de Mauves. Ce fut même au parloir du Sacré-Cœur de Marmoutier que le fiancé vint faire sa cour. Une cour charmante, dont le souvenir restait au cœur de Jeanne, frais comme une matinée de mai ; — une cour, dont la débordante tendresse était encore avivée par la réserve qu'imposait le dévot milieu dans lequel se trouvaient les deux fiancés. Dès le premier jour, Robert s'é-
tait montré très amoureux, et la jeune fille, ignorante de la vie, mais naturellement aimante, s*était vite enthousiasmée de cet élégant garçon de trente ans, accoudé contre la grille et admirant avec des yeux de connaisseur sa blonde beauté de pensionnaire. Q.ue de fois ils s'étaient rappelé en riant cette prime aube de Tamour, et les moments où Robert, profitant des bienveillantes distractions de la sœur assistante, saisissait entre les barreaux les doigts fins de Jeanne et y déposait de furtifs baisers I... Et après le mariage consommé, quelle longue et savoureuse lune de miel I D*abord sur la Corniche, dans une villa enfouie parmi les citronniers et dominant la petite anse de Beaulieu, puis à Paris, par un radieux printemps ! Dès le commencement de la seconde année, un enfant leur était né, un garçon qui avait les cheveux bruns et les yeux veloutés de son père. La venue de ce petit
Jacques « le bien-aimé », loin d'attiédir les sentiments des deux époux ou de les distraire de leur tendresse, avait resserré leur intimité. Robert était plus que jamais épris de sa femme. Il l'aimait comme un artiste aime son œuvre. L'ayant reçue des mains des religieuses, vierge et fermée ainsi qu'une fleur en bouton aux troublantes émotions du cœur et des sens, ne l'avait-il pas initiée à l'amour? N'avait-il pas \a, à la chaleur de délicates caresses, la fleur s'entr'ouvrir peu à peu et s'épanouir heureuse?... Jeanne, de son côté, adorait avec une fervente idolâtrie l'homme distingué et séduisant, le maître doux et fort, qui lui avait appris à savourer cette joie aussi parfaite que rare : l'amour dans le mariage. Riches tous deux, ils ignoraient ces ennuis d'argent qui, dans les unions les mieux assorties, créent d'aigres froissements et amassent de froids nuages.
Le monde les citait comme le modèle des
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ménages ; on les appelait avec une nuance d'envie : « les heureux de Mauves » ; eux-^ mêmes, fiers de leur immuable félicité, la laissaient naïvement éclater à tous les regards.
Hélas I sur cette terre où tout est si transitoire et fugace, on ne devrait parler de son bonheur qu'à voix basse, comme dans la chambre d'un mourant. Le chagrin dort à la porte des heureux ; il a le sommeil léger et le moindre brui^^peut l'éveiller. Pendant les premières années de leur mariage, les jeunes époux avaient fixé leur domicile à Paris. Ils ne le quittaient que pour passer l'été et l'automne au bord de la mer ou en Suisse. Mais Jeanne de Mauves se lassa de ces villégiatures de hasard où l'on n'est jamais bien chez soi et où l'intimité n'existe plus. Elle aimait la campagne ; toutefois elle aurait voulu en goûter le repos et le charme dans des conditions moins banales que celles de
la vie d'hôtel, c'est-à-dire dans une habitation à elle et qu'elle accommoderait à sa guise. Robert, qui choyait sa femme en enfant gâtée, ne savait rien lui refuser. Il se mit en campagne pour lui faire la surprise du nid verdoyant qu'elle avait rêvé et il finit par trouver, à la lisière de la forêt de Compiègne, une propriété assez vaste, close de murs, plantée de beaux arbres et qu'on nommait La Vernière. Le site plut à Jeanne. On n'était qu'à deux heures de Paris; cette proximité de la capitale permettait de n'y garder qu'un pied-à-terre et de faire de La Vernière l'habitation principale. Robert acheta donc le clos; on démolit la bâtisse qui avait une physionomie bourgeoise, sans caractère, et on la remplaça par un cottage dans le goût anglais. Pendant six mois, M. de Mauves partagea son temps entré Paris et La Vernière, surveilla lui-même les travaux de décoration et d'ameublement, et
apporta à raménagement du nid on zèle d'amoureux.
Quelque diligence qu'on fit, La Vernière ne fut habitable qu'au commencement d'octobre, mais Robert ne voulut pas remettre à l'année suivante le plaisir d'installer sa femme dans la maison de ses rêves. Dès que le tapissier se fut retiré, on inaugura la nouvelle habitation.
En prenant possession du hall spacieux, des salons meublés dans le style de la fin du xviii* siècle, des chambres confortables du premier étage, d'où la vue s'étendait jusqu'à l'Aisne sinueuse et verte, jusqu'aux grands bois moutonnants, Jeanne battit des mains, sauta au cou de Robert et déclara que c'était bien là le paradis souhaité. Immédiatement on décida qu'on ne rentrerait à Paris que le plus tard possible et que tout d'abord on convoqtierait le ban et l'arrière-ban des amis pour la pendaison de la crémaillère.
D^ let învititioDS tuiem UniéES, mais une iatruie 1 bqaelte on ne songeait guère appiraissail bnisquement et lUiit tautboulcvencT.
Soit qu'il se fût surmeai eu pressant les travaux
gae influence sur
au bout d'une semaine, Robert étiic pris d'une fiivre violente ; un médecin appelé eu hâte ordonnait d'éloigner le petit Jacques et ne dissimulait pas à la jeune femme qu'il s'agissait d'un cas de diphlérie. Trois jouis apris, taul
était fini ; Robert de Mauves gisait sur un lit funèbre y et les amis, convoqués pour pendre la crémaillère, étaient invités à suivre son convoi.
Jeanne ne pouvait croire à une fin si bruule de tout ce qui lui était cher. Affolée, elle serrait dans ses bras le corps déjà glacé de son mari et il fallait Parracher violemment à une étreinte qui pouvait être dangereuse. Pendant vingt-quatre heures elle demeurait dans un état de prostration absolue et ne voulait voir personne. Puis la navrante épreuve des obsèques Tacheva. Elle s'était traînée à l'église et de là au cimetière. Près de la fosse béante, elle s'évanouit et on la ramena sans connaissance à La Vemière.
Les exigences de la vie civile ne laissent pas même les affligés pleurer en paix ceux qu'ils ont perdus. Après les cruelles formalités des funérailles, vinrent les formalités légales plus atroces encore, parce
qu'il s'y mélc je ne sais naai d'odieusement blcsunl. JiU»]ues étant mîneui, on assemblait ud conseil de famille et on adjoignait i la tutrice un subragé-tuteut.
Ce dernier était un cousin de Robert, ancien magistrat de
, girfon méticuleui 1 et formaliste. 11 débarquait i La Verniire, furieux d'airoir été arraché i ses habiluJcs par ce pluvieux temps de noTcmbie et d'avoir voyagé toute une nuit. Pendant qu'on procédait i l'inïtnlaire, il fatiguait Jeanne de questions tatillonnes et de précautions offensantes; enfin il la quittait, après lui avoir administré, avec une rogue solennité, un sermon sur ses devoirs de mère et de veuve, qui fît remonter du cœnr aux lèvres de
la jeune femme toute l'amertume de sa misérable situation.
Elle restait enfin seule dans cette nouvelle habitation désolée par la mort. Le silence, succédant aux allées et venues des étrangers, aggravait encore son accablement. Elle s'était confinée dans une chambre du premier étage et n'en voulait plus sortir, visible seulement pour Ludivine, une vieille domestique qui avait élevé Robert et qui était demeurée à son service.
Cette servante quinteuse et revêche avait de tout temps été jalouse de l'idolâtrie de M. de Mauves pour sa jeune femme ; peu s'en fallait qu'elle ne rendît Jeanne responsable de la mort de son maître. Ses façons brusques, sa parole maussade, ses regards sévères étaient pleins de reproches mal contenus. Et cependant, parmi les gens attachés à la maison, cette créature grognonne était la seule avec laquelle Jeanne se plût à communiquer, parce qu'il
lui semblait que quelque chose de Robert subsistait en elle. M"* de Mauves ne pouvait distraire sa pensée du mari qu'elle avait adoré et qui venait de si soudainement disparaître. La présence du petit Jacques, que lui amenait Ludivine, ne pouvait même pas l'arracher à cette pensée dominante.
La turbulence de ce garçon de cinq ans l'irritait, en la détournant de ses absorbantes méditations. Parfois, cependant, elle le prenait sur ses genoux en se reprochant son apparente dureté; elle le regardait fixement, retrouvait dans le visage rond et encore mollement indécis les yeux veloutés, les traits délicats de Robert, et tout à coup repoussait l'enfant en fondant en larmes. Celui-ci, efiarouché par la violence de cette mystérieuse douleur, ouvrait de grands yeux inquiets et se réfugiait dans les jupes de Ludivine, qui l'emmenait en haussant les épaules.
La vieille servante, rigidement dévote, ne
comprenait pas que sa maîtresse se confinât égoïstement dans ses regrets. Elle n'hésitait pas à blâmer Jeanne :
« Il faut vous tourner vers le bon Dieu, madame, disait-elle, et lui offrir votre affliction. »
Mais, malgré son éducation religieuse, Jeanne ne puisait aucune consolation dans les pratiques de piété qu'on lui conseillait. Elle se montrait rebelle à la résignation chrétienne. Elle était presque tentée, au contraire, d'accuser le ciel d'injustice, c Robert lui avait été enlevé trop vite...
Si encore il eût été longtemps malade ; si la miséricorde divine avait laissé à Jeanne le temps de s'accoutumer à Tidée d'une séparation 1 Mais non. Dieu la frappait brutalement... » La sève de la jeunesse fermentait avec trop de plénitude dans ses veines pour qu'elle pût se détacher avec abnégation des affections terrestres. « La paix, dit Vlmitation, ne peut
exister dans le cœur de Thomme charnel, ni dans l'homme préoccupé des choses extérieures, mais seulement dans un cœur fervent et tourné vers les choses spirituelles. » Mais si le détachement de la créature est relativement facile à des cœurs que la maturité a désabusés et assagis, il n'en va pas de même chez une jeune femme, riche de vitalité et d'illusions, accoutumée par six années de chaude tendresse à ne voir que les aspects charmants de la vie. Cette paix morale, reconquise par l'abandon des joies transitoires et le refuge en Dieu, M"* de Mauves était inhabile à la posséder.
Loin de s'abstraire des préoccupations charnelles, Jeanne se précipitait avec passion vers tout ce qui pouvait les lui rappeler. Elle s'entourait des menus objets ayant appartenu au mort ; elle passait des heures à toucher les vêtements que Robert avait portés ; elle les pressait contre
ses lèvres, elle y enfouUsut son visage, comme poai respirer eacoie le parfum afiiibli de celni qui n'était plus. Elle rccheichut avidemeni dus la maison endeaillèe tout ce qui éuit susceptible de provoquer l'hallucination des choses d'autrefois. Et dans cette fiévreuse eihamatîon des joies difuntes, elle se dise^>érait de ne pas ciouver assez de faniâmes à évoquer.
Cette neuve demeure de La Veroiire, dont Roberlavaitvoulu faire le nid douillet de leur bonheur conjugal, semblait mainlenaot d'une nudité désolante. Rob«rt et Jeanne ne s'y étaient installés qoe depuis peu. Ils n'avaient pas eu le temps encore d'y éprouver en commun aucune de ces émotions rares, d'y amasser aucun de ces intimes souvenirs qui donnent une valeur inappréciable 1 un logis et vous le font chérir 1 tout jamais. La chambre mime où lia avaient couché et où de
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Mauves était mort n'offrait plus qu*uae lamentable image de dévastation. Sur l'ordre du docteur, les tentures des murailles avaient été arrachées ; tous les meubles qui avaient entouré le malade et qui pouvaient servir de véhicule à la contagion avaient été brûlés ou désinfectés. De cette pièce mise à sac s'exhalait une caractéristique odeur phéniquée qui en rendait le séjour insupportable. Les autres appartements de La Vemière ne parlaient pas au cœur de M"' de Mauves et paraissaient la regarder avec des yeux étrangers. — Les plafonds et les lambris fraîchement peints n'avaient abrité aucune de leurs joies. Les parquets, fleurant encore l'encaustique, avaient à peine connu le bruit de leurs pas ; les meubles étaient dénués de cette physionomie familièrement amicale que le long usage donne aux objets matériels. La Vernière ne rappelait à Jeanne qu'une chose, c'est que
Robert y ivajt pris a malittie et que leur boaheac y nviît irréparablement sombré.
La saison ijautait encore quelque chose de plus navranl i ce logis sonore, vide de souTCDirs heureux. La pluie, chassée par les rafales du vent d'ouest, cinglait les vitres claires et les embuait de larmes. Les arbres do parc secouaient maussademeat leurs branches et les feuilles jaunies s'éparpillaient sur les pelouses, comme les épaves de joies naufragées. Les cloches de la Toussaint sonnaient bh nmrl et, i trivers l'éclaircie des pUunes effeuiUés, les yeux de Jeanne erraient sur des horiîODS noyésdansia brume, sans qu'un détail dé)l connu, sans qu'un coin de paysage déji parcouru offrit un lepos pitoyable à sa pensée désorientée.
LaVerniére, hantée uniquement par de :es, devenait odieuse i M. EUe souhaitait de quitlex uaison. Maïs où aller? où
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trouver ce recueillement dans lequel elle voulait vivre avec sa douleur? Le piedà-terre loué dans le quartier Monceau lui semblait également inhabitable. L'agitation tumultueuse et le bruit mondain de Paris TefFrayaient. Là, elle rencontrerait d'anciennes relations, ses yeux se heurteraient à des gens indifférents ou heureux et il lui faudrait subir la banale cruauté des condoléances plus ou moins sincères.
Non, ce n'était pas là le refuge hospitalier que désirait son cœur, le sanctuaire étoile de souvenirs où elle voulait s'enfermer comme en une chapelle ardente.
Tout à coup, ainsi qu'une clarté d'aube dans le noir désarroi de ses pensées, elle eut la vision de cette blanche villa de la Corniche où presque immédiatement après son mariage elle avait goûté avec Robert six mois d'une félicité introublée. Elle se remémora le petit port de pèche, ombragé d'oliviers ; la maison bâtie à l'italienne dont
les feaêtres s'ouvtiîent sur une enchanteresse perspective de Sots bleus et de montagnes lumineuse». Comme une joie pure méUed'ametsiegieu, elle lespim en itnnginatioa l'odeur suave des orangers mariée
à l'acre parfum de la mer. • Oui, c'était 1 qu'il fallait aller I Là-bas, dans ce coin sol taire, baigné de soleil, embaumé de gér niums, elle recueillerait des souvenanc< amiesetelleen nourri raït son chagrin. '^' pouvait la retenir dans ce glacial dotn de La Vernière où elle ne gardait de
Robert qu'une image altérée, décomposée par la maladie et la mort ? Cétait là-bas, sous les oliviers et les orangers de Saint- Jean, qu'elle le reverrait dans le charme intégral de sa jeunesse et de sa beauté. Un seul obsucle pouvait s'opposer à la réalisation de son désir ; la maison d'autrefois était peut-être occupée par de nouveaux hôtes? »
En hâte elle écrivit à la propriétaire de la villa et attendit sa réponse avec une anxieuse impatience. La lettre de M"" Valperga — ainsi se nommait la propriétaire — arriva enfin au bout de cinq jours : « Oui, écrivait cette dame, le villino des Boschetti est vacant, et je serai heureuse de le mettre à votre disposition, chère madame. Je compatis de tout mon cœur à votre chagrin ; j'y prends une part d'autant plus vive que j'ai passé, hélas 1 par les mêmes terribles épreuves. Venez vite, nous serons heureux de vous posséder et de vous distraire. »
Dèsqu'elleeDtlu cet le lettre, Jeanne ne p«iisaplu>qu'iu dfpart. PourU piemUie fois depuis son veavige, elle sortit de son ïpïlhique torpeur et ttOQVi dins l'iction une divecsiott salutaire. Ses préparatifs furent vite £uts ; une semaine après, accompagnée de Jacques et de la levéche Ladiline, elle montait dan» le rapide de Nice.
(^HÈRE dame, soyez la bienvenue i Saint-Jean... Petmette2-moi devons embrasser... Bien heureuse de vous revoir I...
Ec triste de vous revoir toute seulel...
Pauvre M. de Mauves, si jeune, si sympathique et si vite enlevé!... Ah! c'est une grosse peine et qni bouleven une viel... J'en sais quelque cho!
heureusement... Voilà cinq ans q
pauvre mari est dans son tombeau et je le pleure toujours. . . La solitude me pèse, chère madame, ah! comme elle me pèse 1... »
Ces accueillantes paroles, débitées avec volubilité et assaisonnées de l'accent méridional, étaient adressées à Jeanne de Mauves, au seuil du villino des Boschetti, par une femme entre deux âges, au teint olivâtre, à la taille svelte, — pétulante comme une chèvre, remarquable par le feu flambant encore de ses yeux bruns, l'abondance de ses noirs cheveux crépus, et aussi par ce mélange de familiarité et d'urbanité, qui caractérise la Niçoise, quelle que soit sa condition sociale.
M"' Valperga appartenait à la bonne société et était une des plus riches propriétaires de la presqu'île Saint- Jean. Le villino des Boschetti, qu'elle louait à des étrangers, formait une dépendance d'un vaste domaine qu'elle gérait elle-même
et dont elle vendait fort avantageusement les fruits et les fleurs. Bien qu'elle affectât de pleurer toujours le défunt Valperga, elle ne fuyait pas les distractions et, sans doute pour animer cette solitude qui lui pesait si fort, elle recevait toutes les semaines ses amis de Nice ainsi que la colonie étrangère, en villégiature à Beaulieu et à Saint-Jean. Mondaine et catholique ardente, elle était un des types les mieux caractérisés de la population de ce beau pays, à la fois sensuelle et mystique, facile au plaisir et à la dévotion. Tout en s*abandonnant étourdiment aux distractions et aux joies terrestres, elle était sujette à de soudains scrupules et à de passagers repentirs.
« De sûr, carina, répétait-elle en introduisant M"** de Mauves sous une véranda qui dominait le jardin, et en tapotant amicalement sur l'épaule de Jeanne, vous avez bien fait de venir à Saint- Jean...
Avec l'aide de Dieu et de notre bon soleil, vous retrouverez ici vos belles couleurs... Et tenez, vous avez déjà meilleure mine... »
Effectivement, soit que l'émotion des ressouvenirs lui eût fait monter le sang aux joues, soit que la riche lumière du Midi l'enveloppât d'une chaude caresse, la jeune femme, sous ses longs crêpes, semblait posséder de nouveau tout l'attrait de sa printanière beauté. — Adossée à l'un des piliers de la véranda, elle avait rejeté son voile de veuve en arrière et, dans le sévère encadrement du crêpe anglais, son visage à l'ovale délicat, son teint d'une blancheur lactée et ses opulents cheveux blonds ressortaient artistement. Le corsage ajusté et les longs plis de la robe de cachemire noir faisaient valoir la souplesse de sa taille et les voluptueux contours de sa poitrine doucement gonflée.
A la vue des jardins baignés de soleil, un
Son àtàr était léalîsé enfin. Elle avait de nouveau devant les yeui ce pays qui lui rappelait unt d'heures d'amout et de délices, partagées avec Roben. Au-dessoui d'elle, les cilioanîers et les orangers verdoyaient, miles au feuillage léger des olivien el lui ombelles des pins-païasols.
Une odeur de violette et d'hiliolrope lui arrivait, apportée par la briie de mer, et i l'eitrémité d'une tenasse fleurie de géraniums, an radieui paysage maritime fuyait dans la lumière. Les vagues Savonneuses déferlaient avec une musique clline contre les rochers, et la Méditerranée, semée de scintillements diimanlés, étalait sa vaste nappe d'azur, bordée d'un cAtipar une chaîne de montagnes d'un gris rosé.
La côte s'allongeait i pertedevue, poudrée d'une lumière d'argent, sabrée fï et U de grandes ombres bleues. Elle échelonnait en perspective ses promontoires, parmi 'esquels le cap Martin prolîlait sa pointe
boisée, et Bordighiera ses ïiporeuses rai sons blanches.
Le paysage avait conservé ses souiii et son charme. Seul, celui avçc qui Jean avait savouré celte joie épanduc dans ciel et SUT la mer, seul Robert était a sent pour toujours. Le villino lui-mér n'avait presque pas changé. Le salon g:
dait ses tentures de soie jaune broché la salle ji manger, son plafond peint guirlandes fleuries. Dausla pièce qui avi été jadis la chambre nuptiale des jeun époui, le lit large et bas étendait toujou sa draperie d'un bleu pile sous la mou setinc de la raoustiquaire tombant i p
blanc à ramages la taclie foncée qu'y av; laissée la chute d'un encrier renversé p son mari, et en s'accoudant au balco elle revit, comme jadis, la bçade lapiss de la pourpre violette d'un bougainvil grimpant.
Dès le lendemain, avec un soin méticuleuiemcnt lendrc, elle ï'appliqna 1 redonner partout aux choses la phpionomie d'autrefois. Elle avait apporté avec elle les livres et Us bibelots préKris du difuQt. Elle les disposa aui places exactes qu'ils occupaient six ans auparavinl ; elle garnit les vases des roses Niel et Safrino que Robert aimait ; elle roula sous la véranda la chaise longue où il venait, après le dijeuner, fumer en face de la mer...
Maintenant le temps semblait n'avoir point marcbè. C'étaient les mfmes par-
feuétres, le même bruit câlinement familier des vagues, les mêmes voiles blanches sortant l'une après i'aulre du petit port de Saint-Jean et glissant inclinées vers Beaulieu... Parfois la voix d'un pécheur ou d'un ouvrier longeant la terrasse enmait une chanson dèjl etitendue et mue, balludoée par cette absolue res-
sembUnce du prisent avec le pas»
sailUit, croyant loat à coup voir hûnette de Robert apparaître sur 1< Son cœur battait jusque dans sa puis brusquement le sentiment de lité la ressaisissait, lorsqu'elle aper re6étée daas une gtace, sa propre îm deuil et ses pupilles dilatées par cet tnériqueattenlc. Un froil aigu glaça le sang de ses veines et, désabusa répandait d'iméies larmes silenciet N'importe 1 Ces extases de l'hall tion, elle aimait i, les provoquer a même du navrant réveil des dés menls. Elle était pareille i ces Q dont la morphine a peniant une hei irmî lessoulltances et ^ui en augm u jours la dose, tout en sachant biei
douleur se réveillera plus atroce cessé. Elle s'obst le temps jadis et i le n
Chaque jour, par ces lièdes après-midi de décembre g ni, le long de la Corniche, ont l'apparence de faux printemps, elle parlai! en pèlerinage vers chacun des coins
de la presqu'île, qui avaient jadis marqué □ne étape de ses amours heureuses.
TantÛt, suivant l'étroit chemin des douaniers, qui serpente au-dessus des rO'
chers de la cAte, elle
les pins jusqu'au tertre pierreux où s dresse U nussïve tour de Saint-Hospice
Li, an jour, une ptuie d'orage l'iTiil surprise avec Robert el ils s'iuicat rifugiés dans U salle basse voûtée de cet ancien observatoire militaire. Le gardien, après avoir jeté pour eni un fagot d'olivier dans ta vaste cheminée du corps de garde, les avait laissés en téte-à-téte devant cette claire et embaumante flambée.
Assis c6te à c6te sur le banc de pierrt ménagé dans les flancs de l'âtre, ils séchaient leurs vêlements. Peu à peu la pluie cessait. A travers Us larges meurtrières du mur,on apercevait le ciel brouilla de brume et de soleil et la mer chatoyant comme une soyeuse étoffe bleue. Enhardi par la demi-obscurité du gîte, Robert en, laçait la Uille de Jeanne el lui posait Sut U nuque de silencieui baisers. D'abord effarouchée k l'idée d'un retour possibll du gardien, elle essayait de se dégager, moitié riatit, moitié grondant; puis elle cédait i la griserie des caresses et les ren-
dail sans scrupule. Pendant une heure, ils étaient restés là à s'iimei, oubliant follement l'insécurité, riaconfoilabiliié de l'endroit.
Le banc de pierre, intact encore, offrait lie nouveau i Jeanne sou abri. Hlte s'y blottissait, essayant par la pensée de reconstituer cet épisode de leur tune de miel.
A ses pieds, dans la ctiemînée, le courant d'air de la porte soulevait par mstants les i:eadres froides du foyer. Jeanne se corn- J
plaisaï là s' imaginer que c'étaient peut-être .
encore les vestiges de la flambée allumée I
pour Robert et pour elle. S'hypnotisant à .^
regarder la mer bleuir à travers les meurtrières, elle parvenait i. évoquer les mCÛD- ■ dres détails de ce qui s'était passé. 11 lui semblait sentir un bras enlacer sa taille et les baisers d'autrefois lui frôler le cou. Elle frissonnait voluptueusement sous ces imaginaires caresses et quittait la tour, les lèvres glacées et la tête en feu.
D'iucres Ibis, prenant U petit Jacques t par la main, elle s'égarait sous Us bois * d'oliviers qui s'ilendenl en artiire de Saint-Jean. De ce cAté, la terre a l'aspect f heureux d'un coin de la Grtce antique. | ^ Les villas, sans prétention, moitié fermes • et moitié habitations de plaisance, char- ■ ment par leur rustique grâce. Jeanne a'ar- f J rcuît 1 l'entrée d'une longue allée de ci-
vail, blanche, en un fouillis de verdure, une maison précédée d'une treille i l'italienne. Elle se rappelait qu'un matin de printemps, Robert et elle, épiis de la | beauté de ce paysage idyllique, avaient rêvé d'acheter la maison et d'en faire un ■' nid poar leurs amours. Ils s'y étaient Ion' W guement promenés parmi les amandiei enSeurs, pareils 1 des bouquets de noce..
■. Elle !
is l'allée des citronniers, s'asseyai nargelle du puits, s'attardait devan
la basse-cour où les coqs claironnaient.
Tout autour d'elle, les fantômes des jours évanouis glissaient dans le clair-obscur des feuillées luisantes et elle croyait entendre, tout près de son oreille, les douces paroles chuchotées jadis par Robert.. . Elle était cruellement rejetée dans la réalité par l'enfant qui, lassé de ces interminables stations, la tirait par la main et demandait à aller voir la mer. Alors elle saisissait Jacques dans ses bras et, avec un affolement dont elle rougissait ensuite, elle prodiguait au fils de Robert les baisers exaspérés qu'elle ne pouvait plus donner à ce mort, dont le spectre adoré la han- i
tait.
En fuyant La Vemière, dont les murs sans physionomie et le mobilier sans his- ^ toire ne disaient rien à son cœur, elle avait voulu vivre en un milieu imprégné ^ du souvenir de son mari, et elle était servie ^
à souhait. Au dehors comme au dedans
SU rendre cet admirable instrument plus sensible et mélodieux encore. Les moindres mots affectueux, les plus légères caresses déterminaient de mystérieuses vibrations dans cet organisme féminin et produisaient de multiples et voluptueuses résonances. Aujourd'hui, après six ans de mariage, bien que l'artiste qui exécutait de si adorables modulations eût disparu, les cordes de cet amoureux clavier redevenaient frémissantes au moindre ressouvenir des paradisiaques harmonies d'autrefois.
Au retour de chacun de ces dévots pèlerinages commémoratifs, Jeanne sentait plus douloureusement la privation de cette tendre musique absente. Elle s'apercevait avec un pudique efiàrouchement qu'à force de se donner l'hallucination du passé, elle infusait en son cœur troublé, non seulement le regret du défunt, mais aussi le regret des caresses accoutumées. Elle avait
honte en constatant que le besoin d*aimer et d'être aimée était resté dans son sang et que, plus elle se remémorait les joies goûtées jadis aux bras du mort, plus elle souffrait d'en être maintenant sevrée.
Q^and, le soir, lasse de ses promenades à travers la campagne environnante, elle s'enfermait dans l'ancienne chambre nuptiale et s'étendait sur le lit qu'elle avait si délicieusement partagé avec Robert, le sommeil espéré ne lui versait aucun apaisement. A peine endormie, elle rêvait qu'elle était couchée à côté de M. de Mauves, le dos reposant sur le bras de son mari, la tête blottie sur sa virile poitrine, et que lentement tombaient sur ses paupières mi-closes des baisers ardents... L'émotion ressentie la jetait brusquement hors du sommeil. Elle se réveillait, la gorge serrée, les yeux humides ; le sang battait à gros coups dans ses artères ; peu à peu, reprenant conscience d'elle-même, elle recon-
naissait avec un cruel désenchantement que tout cela n'était qu'illusion pure. Elle refermait les yeux, essayant de rappeler le rêve envolé ; mais il lui était impossible de s'assoupir de nouveau. De confus désirs Ténervaient ; de fiévreuses pensées qu'elle s'efforçait en vain de chasser la tenaient agitée jusqu'au petit matin...
Elle se levait, la tête lourde, les yenx battus, le corps alangui. Dans la glace, le reflet de son visage défait, l'aspect de son lit en désordre, la faisaient rougir de ses agitations de la nuit et elle se les reprochait comme un damnable péché.
Ce lit bouleversé par l'inson^nie frappait également les soupçonneux regards deLudivine. Avec sa perspicacité de vieille fille dévote, elle paraissait deviner le secret de ces nuits tourmentées, et lire jusqu'au fond du cœur de Jeanne, tandis que celle-ci se détournait pour échapper aux yeux trop clairvoyants de la servante.
• Madame a encore Enal dormi cette nuit, grommelait Ludiyine, ç» n'est pas naturel... Madame se Ëttîgue trop ^ ses étemelles promenades. Une bonne station à relise et une dizaine de chapelet vaudraient mieui pour elle que ces Iràlerks i travers champs.. .L'ai le soleil de ce pays-ci valent rien ni pour l'a ni pour le corps. •
£n dépit de ses préventions mal ve il- * lantes,la vieille fille ne raisonnait que ti
souf&ait Jeanne s'aggravait encore dans le milieu d'exception où elle se mouvait. En ce beau pays du soleil, où toul invite à la joie de vivre, il semble qu'on respire l'amour dans l'air. Le bleu velouté du ciel, latiédeurderatmo5phère,la profusion des fleurs sont autant de pernicieux tenta-
teurs. Cette perpétuelle fête da Midi trouble cruellement les âmes. Les vieillards eux-mêmes ne peuvent échapper à la contagion . Mais pour les jeunes gens, auxquels le devoir ou le respect humain interdit seul de se laisser séduire, il y a vraiment péril à s'exposer à la tentation. Songez k. ce qu*a d*irritant le spectacle de ces joies partout insolemment offertes et auxquelles une fatalité vous défend de goûter. La table est luxueusement servie et, quand ce n*estpas Tappétit qui manque, on souffre le supplice de Tantale, en voyant les autres savourer toutes ces choses exquises.
Jeanne était la première à détester ces défaillances de la chair, qu'elle considérait comme une injure à la mémoire du mort tant pleuré. Elle se trouvait impardonnable et se demandait ingénument si elle n'était pas née avec des instincts mauvais. Elle n'était qu'imprudente et se croyait perverse. Pour se guérir de sa fai-
blesse, elle essayait de se consacrer uniquement à son petit Jacques. Elle prenait l'enfant avec elle, le faisait coucher dans sa chambre, se réservait le soin de rhabiller et de lui donner ses premières leçons de lecture, duand, après une trop longue tension du cerveau, Jacques levait les yeux de dessus son livre et les tournait vers sa mère, ces enfantins regards rappelaient si prodigieusement à Jeanne les yeux de Robert, les beaux yeux bruns dont jadis elle était folle, que brusquement elle s'éloignait, poursuivie par la persistante obsession de son amour perdu. « Ainsi jamais plus! jamais plusl » pensait-elle désespérée. Et avec le désespoir, le besoin d'aimer et d'être aimée la ressaisissait plus violemment.
Pendant les visites qu'elle faisait de temps à autre au villino. M"' Valperga remarquait l'altération des traits et la nervosité de sa locataire :
« Carina, s*écrîait-clle, vous perdez vos belles couleurs... C'est pitié de vous voir maigrir de la sorte I »
Et en s'en retournant chez elle à travers les oliviers, M"* Valperga, avec sa liberté de parole et sa vivacité méridionale, soupirait tout haut :
ff Poveniia ! J*ai passé par là, moi aussi. . . C'est le sang qui la tourmente ! »
Ma chère petite, répétiit quelques jours après M"' Viilperga ii Jeanne, ce n'est pas
enfermer tout de suite dans U tombe! Je ne sais que trop, hélisl ce que c'est de perdre un miri bien-aimè, mais enfin il faut se Eure une raison ; quand vous pieu-
rerez le pauvre défunt du soir au matin, vos larmes ne le ressusciteront pas... Cela ne servira qu'à vous enlaidir et à vous envieillir avant le temps... Et en vérité, ce serait trop dommage!... Il faut absolument vous distraire... »
Puis, voyant que ce petit discours débité avec volubilité provoquait chez M"* de Mauves une certaine réprobation, la Niçoise reprenait avec vivacité :
« Hé I ne croyez pas que je vous conseille de manquer aux convenances. . . Mais enfin on ne doit pas toujours tourner dans ses idées noires comme un écureuil dans sa roue... Il faut sortir un peu et donner de l'air à votre tristesse... Tenez, soyez gentille, et venez dîner demain chez moi, tout à fait dans l'intimité ! »
Tandis que M"' Valperga parlait, Jeanne de Mauves, tout en continuant ses gestes de dénégation, pensait que les conseils de sa voisine partaient d'un bon naturel
et n'étaieat pas dénuts de bon itn; jeune femme reconnaissait qu'elle v iTOp avec elle-même ec que ce geni vie ne lui avait été salutaire ni physi ment ni moralement. Les visions ii spectives qui peuplaient sa solitude, de paciiiet son ime, n'y jeuient qui ferments de trouble. Elle se sentait gl sur une pente périlleuse et, au fond, n'était pas fjchée qu'on la forçât i s d'elle-même. A la suite de ces réflexi elle jugea sans doute qu'elle avait fait résistance suffisamment correcte. El nit par céder aux objurgations de M"' perga et elle promit de venir dîner le demain, 1 condition que tout se pass
Hlle n'avait pas songé que le mi nisois entend l'intimité dans un sensb coup plus large que partout ailleurs ces stations du littoral où abonde la ciété cosmopolite, on se lie avec uae
croyable facilité. Les salons s'ouvrent sans choix à la colonie étrangère) qui y défile comme dans la rue. Quand on a été reçu cinq ou six fois dans une maison, on y est traité comme une vieille connaissance.
En entrant dans le vestibule de la villa Valperga, Jeanne, qui comptait dîner en tête-à-tête avec son hôtesse, fut très étonnée de voir deux chapeaux d*homme accrochés aux patères, et d'entendre des éclats de voix masculines dans le salon.
« Il y a donc du monde? demandât-elle, effarouchée, à la femme de chambre.
Deux personnes seulement, deux
amis de madame. »
C'était une trahison. Une glace renvoya à Jeanne de Mauves son image enveloppée de crêpes et elle eut honte de se montrer à des étrangers dans cet appareil de deuil, qui implique une grande douleur et qu'on revêt comme un symbolique renoncement à toute distraction mondaine. Après un
moment d'indécision, elle prît le par battre en retraite et de s'esquiver; ta:
ëUit trop tard. M"" Valperga, prévi par le timbre, accourait déjà.
I Vite, ma chère enbnt, s'écriait 1; tulinte veuve, venez, on n'attend plu!
En même temps elle la prenait p main et l'entrainaît vers un vaste s décoré i l'italienne, coupé de trois la baies à travers lesquelles on apercevî campague et la mer. 11 faisait jour en et Jeanne vit se proâler sur l'une des 1 deux messieurs : l'un déjl mdr, l'a dgé de trente ans environ.
■ Perioettei-moi de vous présenter i de mes bons amis, dit M""' Valperg prince Fiume et le célèbre composi Frani Michaëlis... Messieurs, madiir Mauves. •
Les deux hommes s'inclinaient et Je:
distinguait leurs figures éclairées p
dernières rougeurs du couchant. Le prince, trapu, grisonnant, avec un visage endormi et sans lueur ; le compositeur, par contre, svelte, vif, nerveux, à la physionomie mobile très expressive. Au premier abord, il paraissait plutôt laid, mais d'une laideur originale : — un front large, surmonté d'une forêt de cheveux châtains, de petits yeux gris, perçants et fouilleurs, un nez retroussé, aux ailes dilatées. Son visage soigneusement rasé montrait à plein une bouche spirituelle, sarcastique, aux lèvres facilement crispées par un sourire moqueur.
« Vous le voyez, reprenait M"* Valperga, je vous ai tenu parole et nous sommes tout à fait dans l'intimité... Ainsi, chère petite, mettez-vous à l'aise et d'abord laissez-moi vous débarrasser de votre chapeau. »
Avant que M"* de Mauves, encore effarée, eût pu s'y opposer, la dame retirait prestement l'épingle de jais qui assujet-
tissiil le chapeau, souleviil ks voiles crêpe et déposait le tout sur un meu tandisquela jeune femme, rose d'emba.
el de dépil, apparaissait aux yeux des d' hommes, avec ses magnifiques chev blonds ébouriffés pour toute coiffure.
. U, s'icria M- Valperga, vous ■ inlimment mieux ainsi!... Votre v
— D'ailleurs, ajouta Franz Mïchi
y aurions trop perdu I •
Ce compliment acheva de trou M~ de Mauves. Elle prit immédiaten en grippe ce musicien au nei effront 1 la voix moqueuse. Au mjme momi unvaletdepiedanaonfaque madame t
> Monsieur Michaëlis, dit ta maïtr de la maison, veuillei oifrir voire br M™ de Mauves... Prince, vous serez i cavalier... >
On passait dans la salle à manger déjà illuminée. Sous une blonde lumière égale, à l'aspect de la table carrée dont la nappe était jonchée d'anémones et de roses, Jeanne de Mauves fut saisie de remords.
Le scintillement des bougies à travers le cristal taillé des lustres et des candélabres, les couleurs vives des fleurs, mettaient une joie trop provocante dans cette pièce décorée avec un luxe tapageur. En ce milieu où régnait un air de fête, Jeanne, avec sa toilette de deuil, se trouvait déplacée. Elle se reprochait d'y être venue et se promettait de racheter cette faute par une attitude froidement réservée, afin de bien montrer à son voisin de table qu'elle n'était là qu'à son corps défendant et par surprise. Dès le premier service l'artiste voulut engager la conversation sur un ton quasi familier :
« Vous habitez, je crois, madame, le villino des Boschetti ?
— Oui, monsieur, répondit-elle sèche-
ment, en feignuat à'itre ab«>rl>ée | lecture du menu.
— Je suis moi-même logf i h vill Pilmiers... Nous sommes voisins m'en félicite. >
Elleleregardaavecunélonaemeal tiin, qui sigQÎIîait : > Hn quai ceU p<
dans sa pensée, Micliaëlis ajouta :
• Me peimettrei-vous, madame, 1er vous offrir mes hommages,., en sin?
personne^ * iép1iqua<t-eUe d'un ton
Les perdants yeui giis du musici fixèrent curieusement sur elle. Un se courut sur ses lèvres ironiques et il clinasiUncieusement.Maistlnepiru lement déconcerté par le maussade ii de sa voisine. A partir de ce morne
:iiusi tout seul, eu M"* Valpergi se borit d: temps i aulre i lui donner h ri-
plique tt U prince jouait Us personnages muets. Franz Miclm^lis avait de ta verve et de l'esprit, — un esprit osé et gamin qui émerveillait la maîtresse de la maison.
La faconde humoiuislique de ce Vieniiois mâTÎné d'Iutien lappelail un pen la bntaisie mordante de Henri Heine. Après s'être chaudement enthousiasmé, il était te premier 1 se moquer de • ses emballements >. Sa moquerie était brusquement inversée d'un courant de poésie sentimentale; mais, comme s'il eât regretté d'être pris aa sérieux, il se bltail de couper court à l'émotion au moyen de quelque grosse charge d'atelier. Pendant tout le dîner, il fut éblouissant. En apparence, il ne se préoccupait que de charmer son bAtesse, mais on devinait que ce beau fea d'aiti- Sce était tiri surtout en t'honneut de 1 nouvelle venoe. Jeanne elle-même, loi en feigoaot l'indifltrence, était trop &n pour ne pas s'apercevoir que cette ii
pense d'esprit n'avait pas uniquement pour but d'émoustiller le prince et de récréer M"" Valperga. Au fond, elle était flattée et intéressée; malgré ses préventions et son intention de rester impassible, elle écoutait Michaëlis avec une attention visible. La voix cuivrée et prenante de l'artiste l'émouvait plus qu'elle n'aurait voulu et, bien qu'elle eût commencé par le trouver antipathique, elle ne pouvait s'empêcher de reconnaître que, dans le feu de la conversation, les traits irréguliers du musicien s'embellissaient singulièrement.
Lorsqu'on se leva de table, elle accepta le bras de Michaëlis avec moins de hautaine raideur, et quand on fut dans le salon, elle ne chercha pas à s'éloigner de lui. Quelques instants après. M"* Valperga, ayant ouvert le piano à queue qui s'étalait dans un angle de la pièce, s'approcha de M™* de Mauves :
• Ma chère, tuE dcmauda-c-ellc, ne vous désoblige pas, M. Michaèl fera un peu de musique. •
voixtrès douce, en nuni^ d'imei nocable, elle muimura :
L'ironique sourire que M™ de J délestait si fuit reparut un momenl lèvres de l'artiste. II s'inclina gala el se mil au piano. 11 essaya d'aboi ques rapides modulations, puis ment il plaqua les premières notes populaire hongrois: • 11 n'y a qu'u mic au monde •,. Sur celle mélodie composé une suite symphonique c ncttte sauvage, sensuel el passion t dèbaliit par un thème simple, g
cédaient commeunelenlechulede une lamentation désespérée ; pui plainte déchirante s'assourdissait
nait de plus en plus lointaine, et tout d'un coup, presque sans transition, éclatait le rythme d'une tsarda fougueuse, bruyante, emportée, pareille à une galopade de chevaux. Les accords résonnaient comme un chœur de voix enivrées et tumultueuses, comme une explosion d'allégresse, et tout à travers se détachait en sourdine la mélodie navrante du thème, ainsi qu'un rappel à la douleur au milieu de cette débordante joie de vivre. Peu à peu, le calme se rétablissait et on avait la sensation d'être transporté dans ces vastes plaines hongroises d'une si solennelle beauté au coucher du soleil. Doux et triste comme le crépuscule, un chant montait dans le silence, un chant de pâtre, naïf et tendre, ingénument sensuel, et qui s'en allait mourir inachevé sous le ciel nocturne où s'allumaient les étoiles...
Depuis son deuil, c'était la première fois que Jeanne entendait de la musique,
nuis «lie n'aviit pas souveair d'avoir y.
mais ouï quelque chose qui produisit si elleuneaussi troublante impiessian.Ëlai ce l'art du compositeur ou la dispositic d'esprit dans laquelle elle se trouvait Elle était remuée jusqu'aux moelles. »
□erfs Tibraieat, un frissoD passait dans :
chair. Elle avait cachèsa Ëguie dansl'ui de ses mains, car des larmes roulaient si ses joues et elle avait honte de les laissi voir. Pounant, quand Uderuîite note:
fut envolée el que Michaëlis eut termiu' il bllut bien qu'elle se levât i sou toi pour joindre ses félicitatious i celles di deux autres auditeurs. Elle essuya furt
remerciement, mais eu dépit de ses efibr pourdissimulecson émotion, ses prunelti bleues demeuraient humides. Michaël s'en aper;ul et s'écria de son ton cllin i moqueur :
■ Qjioi, TOns avei pleuré, madame
C'csl le plus précieux compliment que vous - 'ssiei m'adresser... J«
colique impres-
Tandii que Jeanne, confuse, se ren cognait avec embairas au (aad d'un campé, le Viennoisavattiti
enavanidu piano.
giement boulions prégués de soleil.
ses bris, ses jambes, son corps enliei tait la piQlomime comtquement ei sive des chanteurs napolitains.
Cette pantalonnade musiule £ra tous les sentimeats de Jeanne. El jugeait indécente et déplacée. Cet
licate plaisanterie. Maintenant ell<
elle se levait, reprenait son chape son voile, se recoifTant avec une hili
s Ma chère enfant, s'exclama M™ perga, quand elle la vit décidée à p je ne souffrira: pas que vous vous e tourniez seule... Michaëlis, qui est
■ Je serai heureux de me metlr ordres de M~° de Mauves. — Seuls je me rappelle une profession de foiq
m'a faite tout à Theure à table, et j'ai peur d'être indiscret. »
Jeanne fut piquée de son ton moqueur.
Elle n'entendait pas que ce musicien s'imaginât qu'elle avait peur de lui. Ce fut du moins la raison qu'elle se donna pour être en paix avec sa conscience ; mais si elle eût été plus sincère avec elle-même, elle eût démêlé au fond de son cœur un confus désir de se trouver quelques instants de plus avec l'artiste qui l'avait si étrangement émue.
« Je vous remercie, monsieur, répliqua-t-elle ; puisque nous suivons le même chemin, vous ne serez pas indiscret en me ramenant chez moi... »
Ils partirent. Bien qu'il fit une de ces belles nuits bleues qui sont le privilège du délicieux climat niçois, l'allée des citronniers qui conduisait au villino était obscure et, de peur de trébucher, Jeanne dut s'appuyer au bras de Franz Michaëlis.
Cenefulpusansuncertain trouble qu'i
bras viril. Us marchaient lentement, se sous les branches croisées en votjte, i pinatun ait imprégné d'odeurs de plac aromittiques. Aquelquespas,lamerbri sati mélodieusement. M"- de Mauves é encore émue pir cette symphonie hi groise qui tout i l'heure lui avait doi
Elle ne put s'empêcher de co m pli met derechef son compagnon.
> Je suis ravi, madame, dit-il, que v accordiez i mi musique la sympathie < vous refuse! au musicien.
— Monsieur, balbutia-t-elle avec < barras, je vous assure...
— N'easayeî pas de vous en dèfendr Je me pique d'élre observateur.. .J'ai l vu, pendant le diner, que vous étiez [ venue contre moi, et quand i'aî chanté air Dapolitain, j'ai deviné il voire n
que je vous avais choquée... Est-ce vrai?
— Mon Dieu, cette bouffonnerie détonnait si fort, après le fragment que vous nous aviez joué et qui va si droit au cœur...
— Vraiment, vous aimez ma Rapsodie hongroise?,,. On vient de la graver; permettez-moi de vous l'apporter demain...
— Monsieur, dit-elle évasivement, je serai très flattée si vous voulez bien me l'envoyer... »
Il s'arrêta et, à travers une éclaircie, Jeanne distingua ses yeux luisants etfouilleurs qui se fixaient sur elle.
« Vous voyez, madame... Vous continuez à vous méfier de moi... Vous avez | tort, car je suis un bon garçon... Pourquoi me refusez-vous la satisfaction de vous offrir moi-même ma musique?
— Je vous l'ai dit, monsieur, mon deuil est récent et je ne reçois personne. »
Ils étaient arrivés à la petite porte qui
liisaît cammuniqnsr l«s jurdios Va
• Vous voici chtï vous, ajout mais ïvant de vous quitter, niidanie scz-moi insister pour que vous fassi< exceptiou en ma faveur... Nous ne mes, ni l'un ai l'autre, des bourg« claves des formules... Tnitez-moi liste, prouv«-moi que vous ne me (
revoir, cara lignora, fiUàiiima nall
Avant qu'elle eût pu s';f opposer,
serra longuemeul la main, salua et t
Dès qu'elle fut remontée dans sai bre, Jeanne renvoya Ludivineet pi avec lenteur i sa toilette de nuit. Elli mécontcnle d'elle-même. Pour la mière fois, pendant celte soirée, sa [ s'était distraite de Robert pour s'ot d'un étranger. A quelle pervcDe i
heure, et prenant son enfant avec elle, elle résolut d'employer son après-midi à une promenade autour du cap Ferrât. Pendant cette excursion, elle ne put néanmoins s'empêcher de penser à la déception du musicien lorsqu'il se heurterait à la porte close. Tout en marchant sous les pins, elle se disait :
« En ce moment peut-être il sonne à la grille du villino ? » Sans qu'elle se l'avouât, sa pensée était constamment orientée vers le même point. Elle ne rentra qu'à la nuit, bien convaincue qu'au retour elle trouverait la carte de l'artiste. Mais quand elle revint à la maison, Ludivine restant muette, Jeanne se hasarda à demander si personne ne s'était présenté aux Boschetti.
« Personne... » Et la servante ajouta de son ton revêche : « Madame attendait donc quelqu'un? »
Au lieu d'être rassurée, M"" de Mauves
ai(iedfc«ptioD. Elle ixaît si bien pctsuidée que Mtchaëlis mettrail
et presque dépitée, en constatant que ses agitilionsetsesctaintesavaieiitélé vaines.
« J'espire bien, pensa-i-elle, qu'iln'iuw pu l'inconventnce de sonner chei tnoi après le dîner. • Touleibîs, attentive et anxieuse an moindre bruit, elle resta sur le qui'Vive pendant toute la soirée.
Le lendemain, dansl'apris-midi.comTne
!a main son rouleau de musique, gravit le perron avec assurance et, dans un compliment fort bien tourné, s'excusa de n'avoir pu exécuter sa promesse aussi tAl qu'il l'aurait voulu, mais ilavaitdaalleriKice chercher sa Rapsodit ' M~* de Mauves éc
perdit tout sïng-froid.Au lieu de recevoir FranisouiU viruda, ce qui eilt été plus sage el l'aurait forcé sans doute i abrfgcr M visite, elle passa étourdimeat dans le 9alon et il l'y suivit. Michaëlîs éuii trop ctaiivoyint pour ne pas remarquer l'imoi de Jeanne, et tropartistf pour ne pasapprécier le charme que cette émotion ajoulail i la beauté de la jeune femme. La liliale carnation de Jeanne s'était subitement rosfe et ce rose vif se fondait eiquiscment dans le blanc satiné des tempes et du cou ; ses yeux humides paraissaient d'un bleu plus fonci et le va^el-vienl de sa poitrine donnait 1 son buste je ne sais quoi de plus souple, de plus onduteui et de plus dé< sirable. Ce corsage, mollement soulevé comme une vague, se gonflait et s'abais-
ar le musicien se trahissait dans la moi de ses traits et l'animation de son
mura-t-elle ; excus«-moi... Votre visite m'a surprise... Je tous avoue que je ne l'atteudaîs pas. i
Un redoublemenl de rougeur prouva A Franî qu'elle altiraît légèrement la vérité. Avec cette expansion et avec cette vivacité de mimique dont il était coutumier, il joignit les mains et s'écria ;
I Je vous en supplie, madame, soyez indulgente. .. Ne me privez pas du plaisir de causer quelques instants avec vousl...
Soyez aussi bonne que vous êtes belle, accordez-moi la faveur d'être reçu quelquefois chez vous I
— Pourquoi? répliqua-t-cMc. mnfiise et impatientée d'une pareil pourquoi ferats-je une eii vous, monsieur, que je ce deux jours i peine?
— Eh 1 faut-il beaucoup de temps pour se comprendre, quand on aime tous deux les belles choses?... En ce pays de viveurt et de rutaquouires, il est si rare de rencoatrer quelqu'un qui aii le goAl de ce qui
cstbciu et la chaleur de l'enthousiasme...
Ces dons, vous les possédez, madame—
soir, 3
i la façon dont vous m'éco
utiez, et
j-ai bi
eu vu ai
issi que, comme ti
}Utes les
dmesiquiUvi
>us fiiez plus sens
.qu'elles ibie i U
musique qu'à toute autre expression d'art, parce que vous y trouviez de secrètes consolations... La musique est une magicienne, chère madame; elle nous donne l'illusion des joies absentes, elle prolonge au delà du réel nos meilleurs rêves. Pourquoi vous priveriez-vous de cette jouissance?... La musique, eh 1 per Bacco, c'est le mirage de l'amour I ... »
Il est certaines heures où les femmes sont plus prédisposées à prêter attention aux douceurs qu'une voix caressante leur coule dans l'oreille. Jeanne était dans une de ces heures opportunes, et la voix câline de Franz était de celles qui savent moduler le plus artistement les choses tendres. Involontairement, la jeune femme se laissait bercer par ce chant de sirène.
Elle prenait plaisir à l'écouter dans le salon ensoleillé où les violettes et les mimosas répandaient une odeur suggestive.
Michaëlis se montra tour à tour enthou-
siaste, moqueur, al]«clu«ui el spirilaellem«nl boa en^l. Jeanae, privée depuis des mois du charme de la causerie intime avec un iut intelligent et vibrant, savoura d'autant plus avidement ce plaisir qui s'olïrait i elle avec le piquant de ce qui est inallendu. Elle s'oublia témérairenient ien respirer le pernicieui poison, et tout à coup elle s'uperçut que le dernier myon de soleil s'évanouissait dans les frises du salon. Elle eut honte de s'jlie ainsi attardée 1 écouter U dangereuse romance de cet inconnu et, tont étourdie encore, elle essaya de faire comprendre i MichaËlis qu'il devait abréger sa visite.
• Oui, soupira-t-il en se levant, le temps court trop vite 1 ... Je ne veux pas être importun, madame, je vais prendre congé de vous, mais à une condition...
— Quelle condition? inlerrompiI.elle avec hauteur.
— Vous me permeltrei de revenir.
— Je vous en prie I
Son regard s'itlristait, ses traits pre- □nient une expression navrée, et soudain SI pensée virevolta, pareille à une hirondelle qui, d'un brusque lour de queut, change la direction de son vol.
■ Vous avez raison I s'icria-t-îl avec un accent de passion sincère, renvoyea-moi, fermei-moi votre porte, ce sera plus charitable, cela m'empêchera peut-être de le folie
Ce serait aussi injuste que si une belle fleur s'irritait de l'admiration qu'elle inspire... Je vous ai adorée depuis la première minute où je vous ai vue... C'est bien prompt I penserez-vous. Mais, comme je vous le disais tantôt, le temps n'est pour rien dans cette mystérieuse attraction qui nous enchaîne à une personne hier encore inconnue... On la voit, on l'aime et on sent qu'elle est entrée tout entière en vous, qu'elle y règne et qu'on ne pourra plus jamais en aimer une autre... »
Il s'était approché d'elle ; il lui prenait les mains et elle était si interdite qu'elle ne songeait pas à les lui retirer. Cette musique d'amour lui montait à la tête comme l'odeur d'une plante capiteuse. Une alanguissante tiédeur filtrait dans ses veines et paralysait sa volonté. En dépit de ses pudeurs d'honnête femme et de ses serments de veuve inconsolable, sa raison était en It ce moment offusquée par des sensations
trop fortes. Elle y succombait «t, les pan piires closes, s'ibandonnaît aux si duct ion de cette voix caressante qui lui sembla:
venir de très loin . Michaëlis, lui, iCDait st yeux lîxés sur ces mains délicates qui fct
h mode était aux manches courtes, et t'ei trémité des bras de Jeanne se montrait nu et tentante. Le muucien s'inclina et let tement posa ses lèvres sur cette chair pu peuse. M"' de Mauves tressaillit sous cetl caresse imprévue et se dégagea violeiv
. Pardonne!- moi, dit Fiani d'un to pénétré; adieu, puisque vous me cliassei puisque je vous Sih peur et que je ne doi
Elle aurait dil s'en tenir la, mais le d^ mon de la contradiction, peut-être atis uneiQconscïentecoquetlerie,lapou5sirei i parler, et l'on sait qu'en pareille circor stance, répliquer c'est donner barre sur 50
« Vous êtes fou I balbutia-t-elle étourdiment, laissez-moi et ne revenez plus icil »
«Ici » était de trop, car ce simple mot impliquait, pour Michaëlis, qu'elle lui permettrait de la voir ailleurs.
« Ici, soitl répliqua- t-il, mais chez M"* Valperga?...
— M"* Valperga, murmura-t-elle impatientée, je ne puis naturellement la forcer à vous fermer sa porte.
— Merci 1 » s'écria-t-il ; et il sortit par la véranda.
Immobile, ayant peine à se dégager de l'influence qu'elle avait subie avec trop d'abandon, Jeanne de Mauves le regardait machinalement s'éloigner sous les citronniers. Un soupir d'enfant qui s'exhala derrière elle la fît tressaillir. Elle se retourna et aperçut le petit Jacques qui était entré par la porte du fond. Elle l'appela, voulant le serrer contre sa poitrine, mais l'enfant
se rencogna derriiie un faotci ïoii boudeuse ;
• Pstite mèie, dit-il, poarqui
Elle friœoniuel demeuras honte. It lui semblait que l'on:
bert la dévîsageiit par ks yeux
J„KK. „. ,...„ p.
DDC aise douIourcuM. l'.]l< lotité Sotlci lu hitud, cODin sécht ^uc le vent roule dans i
TCTï QQt djjtciion t*ppos«r J.
meuiée pu de çut&aQtb rcvi pD 11 coDïcieDcc d'une iiré Ucnc Tout lui dcvcuh i
ranlet questions de Jacques, l'atlituds soupçonneuse de Ludivine, la solilude même où elle se confinait. Pendant ces heures d'isolement manie, sa peusée se reportait, non sans une secrète complaisance, aux deux entreliens qu'elle avait eus avec son audacieux voisin. Souvent le son de voii de Frani risoniuit i son oreille. Le souvenir des déclarations et des baiseis de Michaelis mettait un »agulier désordre dans le cœui de cette crfaluie pleine de sive, dont six ans de tendresse avaient surexcité la seDSibiliiéetqui,apiès quelques moisde veuvage, se trouvait jetée hors de son r^ime d'abstinence par des
troublantes. — Ces réminiscences, lorsqu'on s'y complail, ne sont jamais sans péril. C'est le cours natureldeslentations:
d'abord une simple pensée, (réie et menue comme la semence ailée du chardon ; mais graine germe, la pensée embryonnaire
9C développe en basaidcuacs inuginations ; alors surgissent les songeries où le cccur se délecte, puis les impulsions passionnées et enfin h chute finale.
Le baiser posé pur Franz sur 1« poignet de Jeanne avait mis en désarroi cet organisme de sensitive. Cette privante, si légère qu'elle idl en elle-mîme, douchent au fond du cœur le plus honnête, comme des oiseaui assoupis sous le couvert d'un arbre. Si l'on en réveille un seul, tome la bande bal des ailes et prend sa volée. Un vieux poète français a dit de ces caresses.li, que
En dépit de ses remords et de !
pules, bientât M— de Mauves ne supporter l'isolement. La semain pas entièrement écoulée qu'elle si vaincre par les prières de M™ ^
et acceptait une nouvelle invitation à dîner. Quand, au jour indiqué, elle se rendit chez sa voisine, elle trouva à la villa une réunion beaucoup plus nombreuse qu'elle ne l'avait pensé. M°" Valperga s'était dit, sans doute, que Jeanne ayant une fois accepté sans difficulté la société du prince Fi urne et de Michaëlis, elle pouvait maintenant élargir le cercle de ses invités. En entrant dans le salon, Jeanne constata la présence d'une vingtaine de personnes, parmi lesquelles plusieurs dames en toilette de soirée. Elle en conçut un vif dépit et le marqua en se tenant à l'écart dans un coin. Franz arriva en retard, au moment où l'on passait dans la salle à manger ; il eut à peine le temps de saluer M°" de Mauves et, pour comble de malechance, fut placé loin d'elle. Jeanne eut pour voisins un clergyman qui ne savait pas un mot de français et un consul, beau parleur, qui l'entretint fastidieusement des brillantes
teUlions qu'il avait dans la colonie étrangère. Cela redoubla l'ennui de la jeuDe femme et acheva de lui faire seatîi combiea elle avait eu tort de céder aux prières de M~ Valpeiga. Elle n'écoulait que d'une
et répondait de travers. Ses yeui, errant distraitemeni autour de la table, surprenaient prfois les regards de MichiSlis, A>és sur elle avec une expression d'iro-
Dès qu'on se leva de table, elle résolut de s'enfuir. Tandis que M"" Valperga, affairée i. servir le café, se tenait au fond du salon, Jeanne, s'écbappantji l'anglaise, gagna l'antichambre, s'euvelopp> de son manteau et descendit furtivement dans le jardin. Elle était déii pris de l'allée des citronniers, quand elle entendit marcher derrière elle, et rien qu'au rythme t pas léger et viril, son coeur battit. L lui vint que Franz Michaëlis pouvaii
voir suivie. Cette supposition, tout en lui causant une confuse appréhension, flattait secrètement sa coquetterie féminine. Soit émotion, soit peur d'être déçue, elle n'osait tourner la tête ; mais involontairement elle ralentissait le pas. Bientôt une voix aux notes à la fois moqueuses et câlines résonna à côté d'elle :
« Madame, disait Franz Michaëlis, j'ai deviné que l'ennui vous pousserait à quelque résolution désespérée... Pardonnezmoi mon audace et permettez-moi de vous reconduire...
— Merci, monsieur, répliqua-t-elle après un grand effort pour rattraper sa respiration ; il fait clair de lune et je puis rentrer seule... Retournez chez M"* Valperga où votre absence serait renurquée et où ces dames vous attendent. »
Il y avait dans l'intonation une légère nuance de dépit qui n'échappa point à l'attention de Michaëlis et qui sans doute
l'enhardit, cir il saisit Is
■ Moi, piotesta't-il, n salOD où je ne suis vgdd < voir!... C'est déji bien ti relégua loin de vous pendac dinei... Puisque mi boni permis de vous rejoindre,
— Eh bien 1 reconduis promettez de retourner en Vilpergi.
— Pourquoi si vite î Pom de TOUS claque murer par u nuil?... On ne vous alten vraiment, le serait doma feutrer chez soi par ce divi.
11 n'y a qu'ici qu'on peut j pareille. Accordoos-nonsa
Peul4tre pensait-elle ci
après la crispation et Tagacement de ce malencontreux dîner, il s'opérait en elle une détente qui la prédisposait à l'indulgence. Elle ne formula plus aucune objection et chemina silencieusement sous les citronniers, appuyée au bras de Franz qui serrait étroitement le sien. Ils atteignirent ainsi le jardin du villino et virent briller entre les oliviers les lumières de la maison. Mais, au lieu de se diriger vers ce point lumineux, le musicien prit un sentier remontant vers une terrasse qui dominait la mer et Jeanne le suivit passivement.
Sur cette terrasse on avait édifié une loggia assez profonde, meublée de rockingchairs, de fauteuils d'osier et d'une chaise longue japonaise. De là le regard embrassait l'anse de Beaulieu depuis la pointe Saint-Hospice jusqu'à la Petite Afrique.
Par cette nuit transparente, le paysage avait un voluptueux air de féerie. La mer
Ji
éiail très calme; c'était i peine 31 l'on entendait 1« bruit de a respïiation méloit [yihmte. De renfoncement I invisible le village de SwDt-
une obscurité d*un bleu foncé, sur laquelle se détachaient les façades illuminées de la Réserve et les rouges étoiles de quelques fenêtres scintillant dans le noir des feuillées. De la Petite Afrique au port Saint-Jean, la lune jetait sur la mer une mince traînée de clarté qui se mouvait comme un long filet aux mailles dorées.
Des odeurs de juliennes blanches embaumaient l'air; un souffle printanîer, une tonifiante fraîcheur montaient des jardins et de la mer.
« N'est-ce pas que c'est adorable? dit Michaëlis en s'accoudant à côté de Jeanne sur le parapet de la terrasse... Comme ce pays paraît créé exprès pour l'amour I...
Quelles délices d'être là, seuls, dans la nuit, et de s'imprégner de la mystérieuse poésie d'un pareil paysage I ... Il me semble que je me replonge dans un bain de jeunesse I »
Pour Jeanne aussi, cet enchantement
de la lune sur la mer ressuscitait d'inoubliables heures de jeunesse. Elle ne regardait plus le musicien ; elle tenait ses yeux sur la Méditerranée lumineuse et presque phosphorescente. Cette nappe diamantée et fuyant dans une brume d'argent l'attirait et murmurait câlinement à ses oreilles, comme une voix d'autrefois.
« Oh 1 dit-elle, pensant tout haut, s'en aller sur la mer par cette nuit tranquille I
— Le voulez-vous? insinua-t-il. De l'autre côté du chemin de halage il y a un bateau dont je me sers quelquefois...
Venez I »
Il lui prenait la main et elle se laissait conduire jusqu'à une porte grillée donnant sur le chemin des douaniers. Elle lui obéissait docilement, fermant les yeux et suivant au fond d'elle-même un rêve intérieur qui la fascinait. Elle ne songea au péril de cette promenade nocturne que lorsqu'il n'était plus temps. Elle se trou-
vait assise dans le bateau et Michaëlis, appuyant l'un des avirons contre le rocher, mettait l'embarcation à la mer. Il rama alors vigoureusement et la barque fila au large. M*"" de Mauves demeurait silencieuse. — A quoi bon protester maintenant ? L'artiste s'imaginerait qu'elle avait peur de lui et d'elle-même,etcette croyance le rendrait peut-être entreprenant. D'ailleurs le bercement de la vague, le bruit frais des rames, la caresse des rayons lunaires, faisaient de nouveau glisser la jeune femme dans le pays du rêve. Elle entrait peu à peu dans une région enchantée, qui avait pour elle la séduction mélancolique des choses déjà vues, des sensations déjà éprouvées. De son côté, Michaëlis se conduisait de façon à donner un démenti aux craintes de Jeanne. Gardant une réserve très correcte, il semblait vouloir respecter la rêverie de sa compagne et affectait de ne se préoccuper que de la direction du
de fîier les yeux sur les songeuses prunelles de M™ de Mauves. Elle éuit at-
lOO DEUIL DE VEUVE
tîte baie. Tout à coup des bouffées de musique arrivèrent jusqu'à eux dans le calme de la nuit. C'était un orchestre hongrois qui jouait à la Réserve.
« De la musique ! s'écria Jeanne ; si nous pouvions nous rapprocher pour mieux l'entendre 1 »
Il s'inclina et rama dans la direction du restaurant, dont la façade jetait des clartés de fête sur la mer. Q.uand on fut à cent mètres de la terrasse, il s'arrêta et le bateau se balança mollement à la même place, sur l'eau tranquille. La bande des Hongrois jouait une de ces valses viennoises qui sont comme une invitation à l'amour.
Jeanne, accoudée à l'avant, écoutait, la tête dans la main. Cette musique sensuelle, entendue par une splendide nuit méridionale, la grisait insensiblement. Sa respiration était plus courte, sa poitrine gonflée se soulevait et s'abaissait, pareille aux vagues onduleuses qui berçaient le
biteau. Franz, déposant Us lames, s'était rapproché. 11 se disait qu'en cette conjoncture le silence était plus éloquent que les plus ardentes déclarations. Une tendresse émanait de la loer, de la lune et de celle musique clline. Tout semblait agir de complicité avec lui pour séduire M"" de Mauves.
La jeune femme avait laissé pendre une de ses mains le long de son corps immobile. Michaëlis s'empara de cette main souple et fondante et ta serra doucement sans qu'on la retirit. Il se hasarda alors à prendre aussi celle dont Jeanne masquait une partie de son visage et vit soudain des larmes mouiller les joues de M"" de Mauves et rouler brillantes an clair de
• Vous pleure;: I • murmura- t-il "'" '•" Il s'était agenouillé et baisait ment les deux mains qui devena
« Je VOUS aime!... Je vous aîmel »
chuchotait-il.
La musique brusquement cessait et Jeanne frissonnante cherchait à se dégager de rétreinte et des caresses de son compagnon.
« J*ai froid, soupira-t-elle ; rentrons I ... »
Il fit un geste de résignation, reprit les avirons et rama avec une rage sourde vers le chemin de Saint-Jean. La barque fila vivement sur la mer. Vingt minutes après on accostait. Michaëlis, ayant amarré nerveusement le bateau au rocher, se retourna vers Jeanne, l'enveloppa dans ses bras et sauta sur la première dalle de l'escalier.
Puis sans lâcher son fardeau il traversa le sentier, gravit impétueusement les marches qui conduisaient à la terrasse et déposa M*"* de Mauves sur la chaise japonaise de la loggia. Là, ses bras ne se dénouèrent pas ; au contraire, ils serraient plus sauvagement la jeune femme. Le contact
de ce corps JOupU et Dalnitant. U TténiliSDte odeur fémin achevaient d'a<Ia1i
blonds, ses yeux h ses. Tout d'un coi elle-mime, répondi che frémissait et n Michaélis. Les y eu versée, dans le tii pridunière, Jeanne Il y eut alors ui CKlase où M"" de Mi
même, la persoona les bras duquel elle ]'»mour. tout cela abîme de volupté, vin des caresses d longtemps sevrée e
coup de folie eut ui
Quand Jeanne se releva chancelante, les paupières lourdes, les lèvres froides, un rayon de lune plongeait directement sous la loggia qu'il inondait de clarté. A cette lumière révélatrice, M"^ de Mauves vit en face d'elle le visage heureux de son séducteur. Franz souriait d'un air attendri et tendait les mains à la jeune femme.
Alors un éclair traversa le cerveau troublé de celle-ci. Elle se rendit compte de son impardonnable faiblesse. Elle se dit qu'elle s'était donnée à cet homme, — à un étranger qu'elle connaissait à peine ; — le sentiment de sa honte et de sa déchéance l'écrasa. Elle songea à ce que l'artiste devait penser d'elle,' et suffoquée, elle s'affaissa de nouveau sur la chaise longue, en cachant sa tête dans ses mains.
Lui, s'était rapproché, agenouillé; saisissant affectueusement les poignets de Jeanne, il baisait délicatement les doigts crispés qui s'interposaient entre ses le-
ïMS SI le visage aimé. Elle le repoussa violemment, et d'une voix altérée pat la
n Laissez-molt... C'est indigne, c'esl Idchet... .dit-elle.
Michaëlis, stupéfait de cette brusque métamorphose, essayait de l'apaiser, en répétant comme une caressante suppli-
. Jcn»., p«J.)i I ... J= ïou. .imi «nt I
— Moi, je vous haisl... AUez-vonsenl >
Et lui tournant le dos, elle s'enfuit ellemême, désespérée, vers la maison.
Tout y dormait. Sous la véranda, un bougeoir était posé près d'une veilleuse.
Les mains de Jeanne tremblaient si fort
qu'elle eut grand'™'"- ■■ -" '- *•"■■
gie. Elle y réussi ment l'escalier qui Elle marcbiil ave comme un volear
Io8 DEUIL DE VEUVE
veiller Ludivine. Elle pénétra avec terreur dans la chambre à coucher, — cette même chambre où elle avait passé tant de nuits avec Robert et où tant de fois depuis elle avait évoqué le fantôme du mari adoré. Elle se fit TefFet d'une épouse infidèle qui revient au lit conjugal après avoir commis l'adultère. Elle se sentait d'autant plus souillée et misérable qu'elle avait conscience de s'être donnée, sans pouvoir seulement invoquer pour excuse un mouvement de tendresse et de passion.
Cet homme, elle ne l'aimait pas. Tandis qu'elle cédait et que leurs lèvres se confondaient, c'était à un autre qu'elle prodiguait ses baisers ; c'était le spectre d'un autre qu'elle serrait dans ses bras!... Au souvenir de cet ignominieux oubli d'ellemême, un dégoût lui soulevait le cœur ; elle essuyait machinalement ses lèvres profanées. Elle aurait voulu se déchirer la poitrine, châtier de ses propres mains
celte chair qui l'avait trahie... Elles'agenoaUU pris du lit, enfooil son visage dans les couvertures et unglotaconvulsi-
Quand la liolcnce de son premiei désespoir se fut, sinon cilmée, du moins a&iblic; quand, revenue de son accablement, Jeanne lelronva assez de lucidité el de rifleiinn »!""■ înnmT aui conii-
table : Q.u*allait-il arriver et quelle conduite devait-elle tenir à l'égard de celui qui avait abusé de sa faiblesse? Ou Michaëlis était un de ces séducteurs vulgaires qui se font un jeu de la réputation d'une femme, et qui ne voient dans la possession qu'une satisfaction d'amour-propre, une occasion de plaisir passager ; et alors Jeanne n'avait plus qu'à lui fermer sa porte, à dévorer son humiliation et à pleurer dans l'ombre sur sa faute ; — ou bien, au contraire, le musicien était un homme loyal, au cœur sincèrement épris ; en ce cas, il voudrait revoir la femme qu'il aimait et qu'il avait compromise ; il s'efforcerait d'obtenir son pardon et lui offrirait toutes les réparations désirables. — M"* de Mauves inclinait volontiers vers cette seconde hypothèse, plus consolante pour sa fierté blessée. Il lui avait semblé que Franz, malgré ses affectations de scepticisme, avait une âme généreuse et était
capable d'aimer sérieusement. Mais cette supposition, si elle rassurait son orgueil, ne pacifiaitnullement son cœur tourmenté.
Elle s'avouait avec effroi qu'elle n'aimait pas Michaëlis, qu'en dépit de l'aveugle abandon qu'elle avait fait de sa personne, c'était toujours Robert qui régnait despotiquement sur sa pensée. Il lui était impossible d'envisager sans répugnance une intimité quelconque avec le musicien, cette intimité fût-elle légitimée par un mariage. Michaëlis l'avait prise en profitant d'une minute d'affolement, mais la volonté ni le cœur n'avaient eu aucune part dans cet oubli d'elle-même et elle était certaine maintenant que tout son être se révolterait, s'il lui fallait retomber dans les bras d'un étranger qui ne l'avait possédée que par surprise. En s'examinant à fond. M"** de Mauves avait la conscience d'un singulier dédoublement de son moi.
La femme qui s'était laissé enivrer par les
baisers de Franz et qui lui avait rendu ses caresses, lui apparaissait comme entièrement différente de celle qui se tordait les mains à cette heure et méditait douloureusement dans la chambre, témoin des tendresses de Robert. La première était une créature toute d'impulsion, abusée par les tentations du milieu sensuel où elle vivait et cédant aux incitations de sa chair sevrée de plaisir; la seconde était honnête, obstinément attachée à la mémoire d'un mari adoré, incapable d'aimer un autre homme, après avoir appartenu à Robert. A cette dernière, l'amour de Michaëlis apparaissait comme une profanation et l'idée d'une infidélité faisait horreur.
Et pourtant était-il possible, était-il prudent de rompre avec cet homme qui pouvait se vanter de l'avoir tenue dans ses bras ? S'il venait, repentant et sincèrement épris, lui offrir les satisfactions qu'une
honnéie femme doit exiger deeelui qui l'a séduite, Jeinne avait-elle le droit de le repousser? En dipit de ses repentin tardifs, elle avait partagé II cette heure d'é-
la loggia, et ce voluptueui oubli
es. Pour son
nom qu'elle por-
elle pas se résigner J mariage qui préviendrait une éveniu redoutable et préserverait sa perst d'une tache ignominieuse î
D'ailleurs n'était-clle pas désorn bon gré mal gré, liée à!
tait-elle pas donnée î et
Il6 DEUIL DE VEUVE
à sa tendresse, ne serait-il pas autorisé à la mépriser comme une fille, si à TofFre d'une réparation elle répondait par un refus aussi offensant qu'inexplicable ?
Ainsi, pendant une bonne partie de la nuit, sa raison en désarroi agita le pour et le contre, sans se résoudre à rien. A la fin, endolorie, exténuée, elle ferma ses yeux. Après quelques heures d'un lourd sommeil, elle se réveilla si brisée et si souffrante qu'elle se décida k garder le lit. Dans l'après-midi, on lui apporta la carte de Michaêlis. Il insistait, disaiton, pour être admis. Elle lui fit dire qu'elle était malade et hors d'état de le recevoir.
Cette démarche du musicien la rasséréna un moment. Elle éprouva un soulagement en constatant qu'elle avait eu raison de ne point le mal juger. Sans doute il s'était rendu compte du mal qu'il avait fait et il cherchait à le réparer. Mais si
il l'orgueil de M"* !3 répugnances. La
n'iTOit pu à se pn
Le lendemain, elle mêmes iranses, mais
s'habilla avec U coai ce jour-li tenterait un et elle donna l'oidn procédani i sa toiler gueurde son deuil, c firmer i elle-même tout entière 1 Robei pour inspirer plus d
de ses devoirs, l'avi armée en guerre, in
ij8 deuil de veuve
aussi troublée et irrésolue, elle attendit avec un secret tremblement la visite de Tartiste.
L'après-midi avançait déjà et Michaêlis n'avait point paru. M"* de Mauves devenait plus nerveuse et ne pouvait se défendre d'un sentiment de pénible déception. Tout d'un coup la sonnette de la grille tinta et ce tintement lui retentit jusqu'au cœur. Un frisson lui glaça les épaules et, quand la porte du salon s'ouvrit, elle ferma instinctivement les yeux.
Ce ne fut pas Franz que Ludivine introduisit, mais M"' Valperga. La pétulante veuve sauta au cou de Jeanne et, après l'avoir embrassée :
« Chère petite, s'écria-t-elle, on m'a dit que vous aviez été souffrante hier et j'ai couru chez vous... En effet, vous êtes pâlotte et vos mains sont gelées... Qu'avez-vous, poverina ? »
Jeanne répondit qu'elle était fiévreuse
el miudit tout bas celte lâcheuse visite.
— Fnaz allait arriver sans doute, i son tour, Et la présence de M"' Valperga em-
qnej'étiiadéjiinquiêieïvaEt-biersoirî...
Je vous ai cherchée dans tous les coins pour vous présenter i la comtesse Paproçka, mais vous avîei disparu. Vous nous avez joué le même loui que Micliaêlis, qui s'est vilainement esquivé en sortant de Ub1e...>
Malgré le tnalaise qui la faisait fris-
ïisage de Jeanne, et elle rougit en mur-
« Ce soir-lJ, déjà, je n'étais pas bien...
et j'ai préféré rentrer.
lée, ma chtre belle....
EUe fut interrompue par le r Lndivine, apportaot une lettre
plateau. Dans le mouvement que fit la servante pour passer entre la visiteuse et sa maîtresse, la lettre glissa et tomba sur le tapis. M™" Valperga la ramassa ; avec le sans-façon et la familiarité dont elle était coutumière, elle en lut la suscription :
c Tiens, remarqua-t-elle en la rendant à M"" de Mauves, c'est de Michaëlis 1 ... Je reconnais ses pattes de mouche... Ne vous gênez pas avec moi, carina, lisez, lisez donc ! »
Décontenancée, Jeanne d*un doigt tremblant déchirait Tenveloppe, puis jetait un rapide coup d'œil sur le contenu ; mais les caractères dansaient devant ses yeux.
Craignant trop de laisser voir son émotion, elle fit un effort pour la maîtriser, replia le billet et déclara :
« Oui, c'est un mot de M. Michaëlis...
Il me demande la permission de m'ofFrir une de ses dernières œuvres. »
M" Vitlpeiga menaja du doigl son in-
Ah 1 s'«iclimi-l-elle, vous îtes en cocrespondince avec le cher maestro, et vous ne nous eu disiez rien, sournoise I...
C'est bon, ne vous en défendez past...
Fruii est un charmant girfOn et un grand artiste, mais, ma chère enlanl, gardezïous de fleureter avec cet enjôleur.
— Ob I madame, protesta Jeanne, comment pouvez-vous penser?...
lement... Michaéiïs est très séduisant, très enveloppant, mais on ne peut se fier i lui, soyez prudeutel... Déjà, l'autre
même temps que vous et on a chuchoté.
— .Est-ce possible?
prend qu'à votre âge et ji
prie...NeparlDDS plus de celai •
M"'deMauvts iviil prononcé cet demiÈres paroles iivec une intonation un peu ïigre. M- Valga ne répliqua pcnnt X décida i prendre
o Je m'étais présenlé hier, chez tous, pour vous ouvrir mon cœur. On m'a appris quE vous étiez souffrante. Cette mauvaise nouvelle redouble mes remords et
trouvez mieux, je vous suppHe de m'accorder ua moment d'entretien. Après ce qui s'est passé, il làut absolument que je me confesse à vous. Il faut que vous sa.
chiez avec quelle ardeur je vous aime et quelles fatalités pèsent sur ma vie. Telle que les événements l'ont faite, je la mets à vos pieds avec l'eupressioa de ma dévote
Cettelettre avait un accent de sii dont Jeanne fut touchée; mais en temps il s'en dégageait je ne sais t
sionna péniblement. Involontair
elle rapprocha de ravertissement donné par M"* Valperga les termes du billet, et elle eut le pressentiment de quelque aventure néfaste. Quelle raison avait la propriétaire du villino Boschetti pour lui conseiller la prudence dans ses rapports avec Michaëlis? Si elle se méfiait à ce point du caractère de Tartiste, comment le recevaitelle si intimement? Cela semblait contradictoire et équivoque ; — à moins cependant que M"' Valperga n*eût jeté son dévolu sur Franz et qu'un mouvement de jalousie ne la poussât à le noircir dans l'esprit d'une rivale ?. . . Cette conjecture exaspéra l'inquiétude de Jeanne et triompha de ses dernières hésitations. Elle répondit à l'artiste qu'elle consentait à l'entendre et qu'elle l'attendrait chez elle, le lendemain, dans l'après-midi...
A l'heure indiquée, Michaëlis se présenta au villino. — Ainsi que M"* de Mauves l'avait deviné, il était passionné-
mealelsérieuiement épris, — plot sérieusement même qu'il ne le croyait possible.
Conlraircmcntiïs qui arrive souvent, la possession avait accru sa passion. Jeanne
femme qu'il eût rencontrée. Elle n'avait pas seulement la beauté qui charme les yeux et enivre la chair; elle avait la grâce, la fralcheui d'Orne, le velouté qui ensorcellent le cœur et l'esprit. Franz s'avouait vaincu et se disait que, sans elle, la vie n'aurait poui lui ni saveur ni joie. Aussi fut-ce avec une violente émotion qu'il entra dans le salon où M" de
Il demeura nn moment pâle et les (raits contractés, rée que lui, Jeanne penchai une corbeille pleine d'éche' et cherchait ainsi k cacher !
fusion. Bien que ses ytva r ses, elle devina que Franz
à ses pieds; elle rarrèta d*un geste impérieux et, sans le regarder, lui désigna un fauteuil assez distant :
« Je vous en prie ! murmura-t-elle... Je vous ai malheureusement donné le droit de concevoir de moi-même une pauvre opinion, mais si vous me jugez mal, ayez du moins la charité de me ménager.
— Moi, vous mal juger I protesta-t-il, moi qui vous adore I
— N'essayez pas de m'abuser, repritelle, je ne suis plus assez jeune ni assez ingénue pour ignorer ce que les hommes pensent d'une femme qui a commis une faute pareille à la mienne.
— Ah ! madame, c'est moi seul qui suis coupable, et la faute commise peut être rachetée par un amour constant et profond... Je vous adore 1... Je vous offre ma vie entière comme réparation d'un emportement... excusable, après tout, puisque la passion la plus sincère le justifiait...
Ma vie est k tous, disposez-en... Je serai Iropheureui de vousU consacrer. >
11 s'éwillevé et se rapprochait de M"'de Mauves.
> Oui, contînua-t-il avec véhémence, partons dès demain, allons chercher loin du monde un coin perdu où je vous envelopperai de tendresse!.. . •
Elle l'*coutait avec une singulière eipression de surprise oiélîante dans les yeux et sur les lèvres. Elle trouvait i cette offre de réparation quelque chose d'étrau' gement sommaire el incorrect.
«Pardon,interrompit-elle, vous êtes un peu prompt... En supposant que j'accepte votre proposition, il me semble que vous passez bien vite sur certaines formalités indispensables... Vous oubliei que, chei
moisseuleme
ajouta-l-ellet
bien d*un mariage qu'il s*agit, n'est-ce pas? »
Michaëlis pâlissait de nouveau. Une contraction douloureuse, un assombrissement de ses traits révélaient le pénible embarras où le jetait l'interrogation de M"* de Mauves.
« Hélas!... » murmura- t-il enfin... Il demeura un moment hésitant, comme s'il cherchait les mots qui devaient traduire sa pensée, puis reprit d'une voix assourdie : « Je vous ai promis de vous ouvrir mon cœur et de me confessera vous. . .
Vous avez l'âme grande, l'esprit large, et vous me comprendrez... Je ne puis pas me marier, l'étant déjà. — J'ai épousé à Vienne une femme qui m'a rendu l'existence insupportable et dont je me suis séparé... Elle est très catholique et ne consentira jamais au divorce. Je suis enchaîné à elle jusqu'à sa mort... »
A mesure que tombaient ces paroles.
l'orteil de Jeanne se révoltait, — et ponr unt, malgré le coup que cet humiliant aveu portait à sa fierté, tout au fond d'ellemême une sourde salisfaclionallégeaitson CŒur oppressé. Elle redressa vivement la tête et, hnutaiae, avec une voix coupante :
a Ainsi, dii-elle, ce que vous m'offrez, c'est d'être votre maitresse... Voilà ce que vous appelez une réparation !.., Elle est digne de l'homme qui s'est conduit avec moi de la façon que vous savez...
— Ne m'accablez pasl supplia-t-il ; je vous offre ce dont je puis disposer : ma vie, une vie de dévouement et de tendresse... N'esi-ce rien quand on s'aime et la passion vraie n'a-t-elle pas le droit de se mettre au-dessus des conventions de la
meut, ce que je ferais, si par la passion. ., On peul
Il tressaillit, puis blêmit, et sa familière ironie lui revenant aux lèvres :
« Alors, dit-il sarcastiquement, c'était de la comédie, vos caresses d*avant-hier !
— Non, répondit-elle avec désespoir, c'était de la folie 1 ... un de ces égarements pendant lesquels la plus honnête femme peut perdre la tête, et dont un homme généreux n'aurait pas abusé... Je maudirai toute ma vie cette heure de faiblesse...
Oubliez-la, oubKez-moi et partez. . .Adieul »
Elle s'éloigna de lui précipitamment. Il jeta un regard navré sur cette femme qu'il avait possédée et qui le fuyait, méprisante; puis il balbutia : « Adieul » et sortit.
Quand il fut loin, Jeanne de Mauves demeura immobile, farouchement abîmée en ses désolantes réflexions. Le sentiment de sa déchéance et le dégoût de toutes choses emplissaient son âme. Elle était horriblement déprimée, horriblement lasse.
et prennit tout ea Iiain
par elle-même. Le paysage qu'elle
devant les yeux lui
était odieui. La mer
empourprées par le coucher du soleil lui rappelaient k la fois qu'elle était venue chercher en ce pays une coasolalion, et qu'elle n'y avait trouvé que le trouble
infidélité. L'odeur semblait empoisoi
même elle fit ses préparatifs de départ, et le lendemain elle quitta le villino avec Ludivine et Jacques.
Elle est retournée à La Vernière. Dans cette habitation où son bonheur a sombré, elle mène une vie de recluse, entre son enfant dont elle surveille l'éducation et Ludivine dont le regard méfiant lui adresse de muets reproches. Là, elle a retrouvé peu à peu la sévère image de Robert, tel qu'il lui était apparu sur son lit de mort, et maintenant, au fond d'une retraite pénitente et recueillie, commence seulement son vrai deuil de veuve.
KAcbevé d'imprh le six avril mil huit cent quat