Deux chanceliers d'Angleterre
L’humanité est une société Innombrable où s’agitent des croyances contraires, où se parlent des langues discordantes , où luttent des passions ennemies. C’est aussi une société souffrante où il y a beaucoup d’ignorance et de douleurs, beaucoup d’ignominies et de misère. Cependant cette société n’est qu’une seule famille ; elle conserve les titres d'une origine illustre. Sur ces visages sillonnés par les larmes , brille encore on ne sait quel rellct de lumière intelligente : il reste quelque étincelle de chaleur vitale dans ces coeurs où reposent des germes de haine et de mort : ces bras roidis
à la peine déploient encore une force industrieuse, et il y a delà fécondité dans leurs sueurs. Voila ce qui constitue la ressemblance des hommes entre eux et en même temps leur noblesse- Si donc quelqu'un porte avec plus d'éclat sur sou front le caractère de F intelligence* s’il conçoit des desseins plus courngeux et les exécute avec quelque bonheur, s'il exerce autour de soi une puissance plus étendue et plus active ; les autres le regardent avec étonnement, ils voient en lui l'exaltation de leur co rn ni u ne natu re , ils Ta ppe 1 len t u n Gra n d Homme*
Au milieu de Hi «inanité il est une autre famille moins nombreuse , mais qui va s’augmentant toujours : c'est l'Eglise. Ses fils ne Cessent point d'être hommes, et comme tels ils ont part à l'héritage commun de rhumnmté, a ses joies, a ses souffrances ; mais ils se croient unis par une alliance plus intime et ils se disent : frères- Ils pensent avoir reçu d'en haut Un patrimoine spécial, une doctrine capable d’élever l'homme au dessus de sa nature, capable tVéclairer toutes les ignorances et de charmer toutes les douleurs* Et lorsqu’ils voient un de leurs frères réaliser les pt-omesses
de celte doctrine , s'en constituer le représentent par ses œuvres ; ils le contemplent avec amour, ils reconnaissent en sa personne une manifestation de la Providence, un bienfait vivant du Père Céleste, ils l’appellent un Saint.
Nous qui sommes nés au sein de l’Eglise et cpi’ellc a nourris de ses enseignemens , son souvenir ne nous quitte pas. Nous aimons l'humanité d’un amour filial, mais en elle nous chérissons surtout l’Eglise par qui tout ce que l’humanité a de grand et pur, s’épure eL s’agrandit encore. Volontiers nous nous engageons dans les régions de la science, nous prenons plaisir à poursuivre ses curieux problèmes, mais toujours apres de longs détours nous arrivons à quelqu’une de ces grandes vérités religieuses qui nous avaient été montrées quand nous étions petits. Volontiers nous promenons nos regards h travers les siècles, et nous les reposons sur les monuraens élevés par In main des hommes ; mais dans tous les siècles , sur toutes les plages, nous rencontrons des signes de cette puissance divine sous laquelle nous vivons; et quand nous fouillons les monumens les plus magnifiques, toujours nous y trouvons quelque médaille à son effigie. C’est pour-
quoi le souvenir de l’Eglise, le sentiment de son universelle présence est devenu en nous •une préoccupation dont nous ne rougissons pas. Nous ne pouvons respirer l’air du monde sans qu’il s’y mêle quelque chose des parfums de nos temples; au milieu du bruit des systèmes qui se heurtent et des volontés qut se combattent, nos oreilles gardent comme un lointain l’ctentissement des chants sacrés; et quand nous nous asseyons au pied de la statue des grands hommes , nos pensées reprenant une route qu’elles ont accoutumée, nous rajmènent à notre insu aux autels de nos saints.
Ainsi naguère J en poursuivant le cours de quelques études historiques , nous nous trouvâmes au seuil du dix-septième siècle, face à face avec l’un des plus puissans esprits qu’aient enfantés les temps modernes. Bacon de YérulamJ Nous essayâmes de suivre de loin ce génie explorateur signalant à ses contemporains des sources ignorées de science et de prospérité où l’on a largement puisé dans la suite. Nous vîmes cet homme revêtu des plus augustes fonctions polilicjues, et chancelier d’Angleterre , de qui on avait droit d’attendre de grandes actions comme de grandes idées.
déshonorer sa si marre par d’in croyables faiblesses. — Alors nous nous souvînmes que la même simarre avait été' portée par un autre personnage que l’Kglise compte parmi les saints, Thomas BecJtet, archevêque de Cantorbéry , lui aussi doué d’un beau génie, mais en même temps d’une invincible vertu. Nous nous rappelâmes sa laborieuse vie, sa mort qui fut un triomphe ; et notre âme qui venait d’assister au triste spectacle des bassesses du philosophe , fut heureuse de rencontrer sur son chemin la consolante mémoire du martyr.
Ce rapprochement .qui s’était fait de soimême dans nos pensées solitaires , et. qui nous avait beaucoup frappé, nous a paru pouvoir n’étre point dénué d’intérêt pour nos frères croyant et pensant comme nous, et ce que nous avions vu nous avons tenté de l’écrire. Loin de nous l’intention d’insulter l’humanité en découvrant l’opprobre de l’un de scs plus nobles enfans. Nous ne serons que les échos de l’histoire. Les deux personnages que nous évoquons représentent deux principes : le principe rationaliste et le principe chrétien, la raison élevée à sa plus haute puissance, la foi mise à sa plus rude épreuve. Nous voulons ex péri-
menter lequel des deux principes est le plus fécond pour le bien social. Nous voulons mesurer un grand homme et un saint 5 pour savoir dans lequel des deux la nature humaine s’élève le plus haut et se couronne de plus de gloire. — Le parallèle n'est point inique. Nous n’avotis pas choisi le moindre d'entre les sages de la terre ; dans Bacon la philosophie a fait ce quelle a pu. Nous n'avons point cherché le premier d'entre les sages du catholicisme; il est dans l'Eglise des têtes ceintes de plus brillantes auréoles que celle de saint Thomas. — Le parallèle n'est pas non plus arbitraire. Saint Thomas et BaouLont porté les sceaux du même empire; ils ont vécu sur la même terre. Au temps du premier * cette terre était dite file des Saints ; au temps du second, elle avait mieux aimé se dire la terre des Libres Penseurs : elle avait changé de titre; nous allons voir si l’échange était bon.
Oitcon.
Le génie n’est point, comme on se t'imagine quelquefois > un pliénomène solitaire , une op* parition soudaine et dont on ne sait m d’où elle vient, ai où elle va. Le génie trouve son sentier frayé par ceux qui ont passé avant lui , il a sa place marquée parmi ceux qui aiv rivent en meme temps ; 11 travaille pour ceux qui viendront après. Pour comprendre la mission de Bacon f il est donc nécessaire de jeter un coup d'oeil rapide sur Tétat de la philosophie et des sciences dans les temps qui le précédèrent, et d'apprécier Tiuilueace qu’il exerça sur elles dans Tige qui suivit.
Quand (esprit humain est revenu de la première extase où Pavait jeté la vue de Puni vers , il éprouvé le besoin de considérer eu detail ces merveilles dont il vient d’admirer Peu semble, line observation rapide, un instinct divinateur, lui apprennent d abord bien des choses ; mais cette observation est sans ordre , cet instinct est sans loi. 11 ne tarde donc pas h se trouver arreté ; et, force de reconnaître Pinsullisance et la confusion des notions qu’il a acquises, il comprend qu’il ne saurait avancer au delà sans mettre une certaine régularité dans ses recherches. II distribue les objets de son étude selon leurs analogies et leurs différences en plusieurs classes distinctes, et de chacune de ces classes il compose le thème d’une science spéciale. Maïs bientôt il s 5 effraie de la multiplicité des sciences qu’il lui faut créer, des obstacles sans nombre dont elles se hérissent, de la variété des règles qu’elles réclament : de toutes parts autour de lui se dressent des mystères. Alors il se demande s il ne serait pas possible de trouver quelque part une règle universelle, les principes généraux d’une méthode applicable u toutes ses investigations particulières , une pierre philosophale qui changeât
tous ses doutes en certitudes , une clef (jui ou~ vrit tous les sanctuaires de la scieuce. Car l’esprit humain est par dessus tout amoureux de 1 unité. Mais celte règle universelle où la trouvera-t-il écrite? Eu lui-même. En effet , quelque varie que puisse être l’exercice des facultés intellectuelles , ces facultés n’eu restent pas moins identiques, soumises^à des lois peimanentes. Ainsi dans Ictude de ces facultés et de leur légitime économie, on pourra découvrir la méthode qui doit présider à leur emploi. Or l’étude des facultés de l’àme constitue la Philosophie, et la méthode qu’on en dérive est l’objet de la Logique. Pour connaître la création, l’esprit humain est obligé de se replier sur soi-même. Au fronton du temple de la sagesse antique étaient inscrits ces mots : « Connais-toi toi-même. »
Tonies les fois que les sciences visitèrent un siècle ou une contrée, la Philosophie et la Logique 7 muscs sévètfes , se mêlèrent à leurs chœurs. Entre les écoles sacerdotales de l’Inde s’élève celle de Gôtanin , qui tenta de plier la pensée orientale aux formes du raisonnement, et qui peut-être inventa le syllogisme. Peu de temps après Thaïes et Pythagore, la dialectique
naquit dans les savantes disputes des philosophes d’Eiée. Plus tard , quand sur le sol géné^reux de la Grèce l’activité humaine se fut développée dans toute sa fécondité, lorsque les sages de l’Ionie eurent appris de l’Egypte et de la Ch aidée les mouvemens des deux et la combinaison des élémens dont est formé le monde ; lorsque les géomètres eurent immolé des hécatombes dans la joie d’avoir résolu de grands problèmes ; que les législateurs eurent discipliné les peuples, et que la foule se fut tour à tour suspendue à la lyre îles poètes ou ébranlée sous la parole des orateurs : Aristote parut. Il entreprit dé résumer tout le passé pour instruire l’avenir; il essaya de pénétrer dans les secrels du génie et de les divulguer ; et autant il y avait eu de beaux développemens de l’activité humaine, autant il créa d’arts divers au moyen desquels 4c! développemens pussent se reproduirc.il écrivit une poétique, une rhétorique, une politiqu'ê, une morale, une logique enfin, qui fut la base de tout le reste. Hais à cette époque , l'éloquence et la poésie grecques se mouraient : la science leur survécut quelque temps ; elle fit encore de grandes choses, et s’éteignit noblement
sous les portiques du Musée d’Alexandrie.
Le Christianisme vint pour renouveler lu terre. Expliquer dans un langage humain des vérités venues du ciel, assister la société ancienne à son agonie , ensevelir le Paganisme et sceller sa tombe; en même temps civiliser la barbarie et veiller sur le berceau'du monde moderne : telle fut l’œuvre des premiers docteurs chrétiens , et c’ctait assurément trop d’affaires pour leur laisser le loisir de contempler la nature ou de philosopher sur les secrètes opérations de l’entendement. Aussi les Pères de 1 Eglise ne firent-ils de la philosophie que 1 avant-courtière de la foi, des sciences le commentaire de ses çnseignemens, et de la logique une arme pour la défendre. Sous ce triple rapport, Aristote leur était d’une mince utilité; ils trouvèrent les formes de sa dialectique trop étroit es pour la grandeur de la parole divine , et plus d’une fois ils se plaignirent de sa subtilité et de son impuissance. A l’aurore du moyen âge, le souvenir d’Aristote s’était presque efiacé dans l’Occident. Les arts libéraux , réduits au nombre de sept, distribués en deux séries, le trivium et \t quadrivium, ne conservaient plus que des traditions con-
là
fuses de l’antiquité 3 et demeuraient stationnaires h F ombre de la théologie. Dans l’Universitë de Paris, on enseignait la logique de saint Augustin*
Cependant Aristote accueilli par les Arabes avait été traduit clans leur langue; et Àverrhoës l’avait proclamé le chef-d’œuvre de Dieu et le terme suprême de la perfection où l'humanité puisse atteindre. Bientôt il passa dans les mains des Chrétiens qui étudiaient aux écoles de Cordoue , et s'introduisit furtivement dans les Universités orthodoxes* Ce fut dans celle lecture que le fougueux Âbeilard chercha des inspirations ; les téméraires maximes qu'l! y puisa furent frappées de la réprobation de l'Eglise. Un concile provincial de Paris 9 en 120 g, condamna au feu les livres du philosophe païen* Cette décision fut réformée par le souverain pontife Grégoire IX , qui t tout en laissant tomber sa désapprobation sur les doctrines péripatéticiennes 3 tempéra ce* pendant les rigueurs exercées contre la pensée libre. Les légats chargés en différentes occasions de veiller à l'organisation de FUniversîté de Paris f maintinrent le même système de tolérance* Dès lors la controverse s'engageât
îa
Albert-le-Grand , Pierre Lombard, saint Thomas cV A qui n sc firent les défenseurs de la philosophie aristotélicienne; mais ils trouvèrent un adversaire vénérable et fort dans le savant Gerson. Aristote sortit victorieux de la lutte. En i445, la traduction de ses oeuvres était encouragée par le pape Nicolas Y. L’Université de Paris s’était réconciliée avec son ancien ennemi. Les étudians devinrent si chauds partisans du Stagyrite, que plus d’une fois ils ensanglantèrent de leurs querelles l’élection du professeur charge d’expliquer les livres moraux; et qu’au jour de la Saint-Barthélemy Ils déchirèrent le savant Ramus , ^oupable d’avoir combattu cette autorité saérée. Enfin la puissance d’Aristote fut si grande que les faisceaux de la magistrature se langèrent autour d’elle, et qn en 1 G 24 quelques thèses renfermant des opinions nouvelles ayant été proposées, le parlement de Louis XIII prit fait et cause pour le professeur d Alexandre et défendit « à toutes personnes, sous peine de la vie, de tenir ni enseigner aucune maxime contre les anciens auteurs et approuves ( 1 )• 11
(0 L»unoy, de varia Aristouüt fortunâ.
là
— Toutefois sous cette direction les sciences avaient fait peu de progrès. La philosophie scholastique se plaisait davantage aux discussions éclatantes qu’aux silencieuses méditations ; elle aimait le grand jour, la solennité des thèses publiques, le tumulte d’un immense auditoire partagé en factions rivales, le triomphe insolent d’un argument décisif. Du reste elle était peu curieuse d’observations nouvelles, elle s'en tenait aux notions incomplètes des anciens ; elle en avait tiré un certain nombre d'axiomes dont plusieurs déguisaient mal sous une expression ambitieuse l’indigence de la pensée, et de ces axiomes elle prétendait détruire à priori toutes les lois de l’Univers. D un autre côté , quelques rêveurs qui s’ennuyaient d’errer entre les murs infranchissables du trivium et du quadrivium, se séparaient de la ioule , montaient sur leurs observatoires , se penchaient sur leurs creusets enfumés, comptant rencontrer soudainement dans les ci eux ou dans les entrailles de la terre quelque mystérieux levier capable de remuer les mondes. De là l’astrologiè, l’aichimie et la magie elle-même ; car ce qu’elles ne trouvaient ni sur la terre ni au ciel, des
âmes exaltées purent bien dans leur délire le chercher aux enfers. Toutes ces aberrations venaient d’une même cause. L'intelligence de l’homme est impérieuse , scs désirs sont impatiens parce qu ils sont immenses; les obstacles l’irritent, les lenteurs de la science la désolent; elle cherche incessamment quelque moyen non de soulever , mais de déchirer le rideau, et d'embrasser tout d'un coup la vérité tout entière. Il semble qu elle se son vienne d’un temps ou elle n’avait qu’à vouloir pour connaître.
C’est un aigle qui s’est brisé les ailes eu tombant de son aire: il pourrait y remonter de rocher en rocher ; mais il ne sait pas se servir de ses serres pour marcher, elles ne sont faites que pour étreindre : il voudrait reprendre son vol et s’élancer d’un seul essor ; mais scs ailes lui manquent, et toujours il retombe.
Cet état de choses approchait de sa ün. La chute de Constantinople avait amené 1ère de la renaissance : fltaite lavait saluée la première. Platon, appelé par Pétrarque , introduit à Home par Bessarion , accueilli a Ivlorence pui MarsileFiein et ses studieux amis , avait ébranlé sur cette terre poétique la souveraineté d Aristote* La poudre à canon et l'imprimerie avaient
donné une forme nouvelle aux luttes des empires et aux combats de la pensée. Christophe Colomb avait agrandi d’un continent la terre connuedes anciens. Copernic et Galiléel’avaient arrachée du poste qu’on lui avait prescrit, et brisant les deux factices de Ptolémée avaient reculé les astres dans un espace sans fin. Toutes les sphères de la science s’éclairaient et semblaient commencer une révolution nouvelle; il leur fallait une nouvelle direction , il fallait une philosophie, une logique appropriée aux besoins,présens de l’esprit humain; Descartes et Leibnitz allaient paraître : Bacon les devança.
Sur les bancs de l’Université de Cambridge, Bacon, à l’âge de seize ans, s’indigna des chaînes scholastiques. II n était point initié au mouvement intellectuel qui commençait à s’opérer dans Je monde, cependant il en avait ressenti le contre-coup , et il conçut le projet d’une restauration universelle de la science. Ce ne fui d’abord qu’une semence légère qui llottait a la surface de ses pensées, la conscience d’une vocation providentielle dont il ne connaissait pas encore toute l’étendue. Toutefois, ce projet vague et lointain excitait déjà dans son jeune
coeur le frémissement d’une espérance orgueilleuse* La première ébauche qu'il fit de son travail futur^ il la décora de ce litre superbe : 27/e gréa lest Birth of lime f la plus grande production du temps (i). Les années vinrent mûrir ce germe fertile j les pressenti mens de Bacon se changèrent en une conception lumineuse* et le plan de son œuvre se déroula devant lui* — i° Préparer le nouvel^MMiejï^ut de la science en découvrantlestinées, retrouver ses dntfdr m&ormuj^ ^déterminer l’étendue et la tlîstrifetitionSie sç& j domaine, indiquer les parties qui jusque-l£~^taient restées incultes, et celles qui nvalèyt besoin tic changer de culturé -j;.tel Rêvait cJéc l’objet d'un premier travail : De digristate <tt augmentis scientiarum. — 2 " Signaler les anciens égareraens de l’entendement humain, en constater les causes, lui tracer une voie meilleure, lui donner ht méthode qui devait le conduire comme un guide sûr à la recherche de la vérité : Novum organum. — 5° Faicel?épreuve de cette méthode, et, s’enfonçant, le lit d’Ariane à la main, dans les profondeurs de la nature, aller
[1) De Vimelle», Histoire de la Vit et des ouvrages de Bacon,
lfi
À la découverte dans cette forêt encore vierge , et revenir riche d’observations : Sylva sjlva mm. — 4° l’élude des phénomènes naturels et des lois qui les gouvernent, déduire des applications nombreuses aux besoins de l’homme et de la société, et ainsi donner naissance à une philosophie pratique non moins belle et non moins féconde que la philosophie contemplative, sa soeur aînée : Philosophia secunda. — Et l'ensemble de cette vaste entreprise devait être désigné par un seul nom : Inslaumlio magna scientiarum.
Mais comme Bacon se souvenait de la fragilité des choses mortelles, il prévît que le temps lui manquerait pour accomplir les deux dernières parties de son oeuvre, et pensa y suppléer par deux essais qui pussent mettre sur la trace de son génie ceux qui voudraient la poursuivre ; S cala inteUectûs,, Prodromus philosophiœ secundo? (i).
Dès lors maître de son il esse in , et fort d’une longue méditation, le philosophe se mit à
(t) Hans ce9 deux écrit» il se proposait d’appliquer sa méthode à des exemples particuliers ; mais il ne lui Tut pas permis de les achever. Du Prodomus philosophie? secundo; , nous n’avons que la prélace.
Ym uvre et produisit le système de logique auquel il doit la meilleure partie de sa gloire* Le livre De dignilate et augmenlis scientiarmm en est l’introduction (i). Bacon avilies sciences dédaignées et étrangères au milieu de la société de ses contemporains; il a entendu s’élever contre elles les murmures des théologiens qui les accusent de témérité, et les reproches des politiques qui les regardent Comme une sorte de luxe intellectuel, capable d amollir et de corrompre : eu même temps, il les a vues avilies par les exemples de ceuxlà même qui s*en disent les disciples, et qui en ont détourné les enseîgnemens au profit de leurs caprices. Il réfute victorieusement les murmures et les reproches, et fait retomber sur les disciples infidèles la honte qu'ils méritent : il confesse avec bonne foi Les erreurs des savons et des gens de lettres , et déplore hautement le temps et le génie que la scholastique a dépensés en stériles disputes f et le
(i) Bans l'analyse qui ta «livre nous avons tâché de reproduire a uiai Adèle ment que possible Tordre des idées et la couleur des expressions* Noua avons conservé surtout ïea grandes métaphores dont Bacon aime à se lervir, et auxquelles il parait tenir beaucoup. Le livre de Dignitate , etc*, parut en i6û5.
mépris qui a rejailli sur la philosophie de la vanité de ses adeptes. Puis, montrant les sciences comme des vierges sans tache , il s’apprête à raconter leur généalogie. Cette généalogie, il va la chercher au sein de Dieu même. C’est PÀucien des jours méditant dès le principe l 1 ouvrage de la création ; les esprits angéliques initiés par une contemplation immédiate aux secrets de la science divine m } l'homme enfin admis a sa participation au jour où il fut institué Seigneur des créatures, et où Dieu les amenant devant lui, il leur donna des noms : de ce jour-là les sciences commencent leur pèlerinage à travers les siècles, bénies au ciel et vénérées sur la terre, saluées par la bouche de Salomon, sanctifiées encore par le baptême de la fol chrétienne, chargées dans le monde d’une mission de charité. Voilà les titres de leur grandeur* Il s’agit maintenant de reconnaître leurs fonctions, d apprécier ce qu’elles ont fait, de prévoir les progrès auxquels elles doivent prétendre. —C’est dans l'esprit humain que toute science repose ; les sens, comme des portes ouvertes, donnent entrée aux impressions du monde extérieur ; les facultés actives et vigilantes recueillent les impressions, les
si
élaborent, les élèvent à l'état d’idées, les coordonnent, les utilisent. Ces facultés sont au nombre de trois : la mémoire qui se borne à retenir les faits dans leurs rapports chronologiques , l’imagination qui les combine dans des rapports artistiques, la raison qui découvre leurs rapports logiques, reconnaît leurs lois et remonte à leurs causes. Sous ces trois facultés les sciences se distribuent en trois grandes catégories : l’histoire, dont la mémoire est dépositaire, et qui se divise en naturelle et civile j la poésie, fille de l'imagination , et qui se présente tour à tour sous les formes héroïque, dramatique ou symbolique ; la théologie et la philosophie, qui ont dans la raison leur source Commune (i), et dont la seconde se partage en trois branches, selon qu’elle s’occupe de Dieu, de la nature ou de l'humanité. Chacune de ces sciences se subdivise encore jusqu’aux plus délicates ramifications. Toutes les nuances de la pensée sont distinguées avec une perspicacité admirable, et jusqu’aux plus vulgaires occupations de la vie, toutes les choses qui peuvent occuper l’intelligence sont saisies et
(0 ïl faut w BouTtnir que Bacon était protestant.
enveloppées dans un immense réseau. Plus d’une fois des lacunes se rencontrent, et le philosophe s’arrêtant avec complaisance indique la façon de les remplir : plus souvent eucore il aperçoit des travaux commencés au hasard et conduits sans prudence, et il les désigne à une réforme prochaine. Mais ce n’est là qu’une tâche secondaire, ce n est point la sienne; il n’est pas venu pour promener dans les angles obscurs du temple un flambeau qui n’éclaire qu’mi point à la fois, et qui laisse le reste dans les ténèbres ; il veut suspendre au milieu de l’édifice uue lampe resplendissante qui l’illumine tout entier : il a fait connaître aux sciences leur dignité, il a marqué leur territoire, il va leur donner une législation; et là commence le Novum or gant un ( i).
L’homme, prêtre et interprète de la nature, ne saurait comprendre et agir qu’autant qu’il interroge cet infaillible oracle. Cependant, au lieu de se vouera ce culte légitime, il a préféré s’incliner devant des idoles et leur faire hommage de la servitude de son intelligence. Ces idoles sont de quatre espèces ; i° celles que la
(e) Le Novum organüm parut en ifoo*
race humaine porte toujours avec soi et qu’elle conserve comme des pénates héréditaires, Idola tribus , préjugés qui se sucent avec le lait et qui ne s’en vont guère qu’avec la vie, erreurs des sens, acceptation facile des propositions affirmatives, inclination extrême à l’unité : 2 " les idoles que chacun se dresse dans l’intérieur de son entendement et qu’il adore en secret, Idola antri , préventions que l'orgueil enfante, que la paresse entretient, que l’ignorance accompagne : 3° les idoles qui reçoivent dans la société une adoration bruyante, Idola fort, erreurs qui naissent du langage et de son insuffisance, du choc et de l'incohérence des mots et des idées : 4“ enfin les idoles qui se dressent sur le théâtre poudreux de 1 école, Jdolatheatri , maximessonoresmaissouvent vides, formules obscures, systèmes incomplets , cercles trop tôt fermés, dans lesquels l'aristotélisme moderne prétend emprisonner le génie. Ce paganisme scientifique doit tomber, et la servitude tic l’esprit humain faire place à une liberté pleine d’espérance. L’exe.r- Cice de cette liberté doit commencer par le doute : une juste suspicion plane sur les notions acquises jusqu'à ce qu’un nouveaujug-
ment en ait constaté la valeur. Ici le choix d’une règle devient pressant; le terrain est déblayé, il est temps de prendre carrière.
Deux routes sont ouvertes dans deux directions opposées; d’une part la méthode rationnelle, de l’autre la méthode expérimentale. Mais quelle est la force du raisonnement s’il ne prend des faits pour point d’appui? Le syllogisme n’enseigne qu’à déduire des propositions , les propositions se composent de mots, les mots sont les signes des idées : si les idées énoncées dans les prémisses ne sont pas fournies par l’expérience, le syllogisme ne déduira que l’erreur, et sa régularité logique ne sera qu’une forme savante du mensonge. Il n’est pas moins contraire aux intérêts de la science de s’arrêter à l’observation des faits, de s’abîmer dans une sorte de terreur superstitieuse en présence de leur multitude, et d’imposer silence h la raison pour se perdre dans une contemplation oisive. Les dogmatiques sont pareils aux araignées, qui tirent d’elles-mêmes la matière de leurs toiles fragiles : les empiriques ressemblent aux fourmis, qui ensevelissent leur butin et qui n’entassent que pour jouir. Le sage imitera l’abeille, qui
puise clans les Heurs des champs les sues quelle aime, mais qui les modifie avec mie industrie qui lui est propre, et les métamorphosé dans ses laboratoires parfumés. La logique régénérée sera donc Une conciliation de ces deux méthodes ; elle emploiera les sens à recueillir les données de 1 expérience j elle mettra en actiop les trois facultés intellectuelles pour retenir, combiner, approfondir ces données. — Connaître par 1 observation un grand nombre de faits, en dresser des tables pour le soulagement de la mémoire, remarquer les circonstances diverses dans lesquelles un même fait se présente avec plus ou moins dénergie, et celles dans lesquelles il disparaît : — élever sur l’ensemble des phénomènes ainsi reconnus toutes les hypothèses qui peuvent se prêter it leur explication, soumettre successivement ces hypothèses ;'i un examen sévère, éliminer toutes celles qu’un phénomène observé vient contredire , et retenir celle-là seulement qui dans scs plus lointaines conséquences coïncide avec les plus minutieuses indications de la nature :
* s ^ever ainsi par uue comparaison soutenue a la connaissance de la loi véritable selon laquelle le fait se produit, et de la cause
qui le détermine; construire par un effort contiuu de la raison une suite d’axiomes fondés sur des énumérations complètes ; appliquer enfin ces axiomes à des expériences nouvelles, et combiner les lois connues pour leur faire produire des résultats ignorés jusqu’ici : voilà Y Induction que Bacon veufreubstiluer au syllogisme de l'école et à l’empirisme des observateurs indépendaiis } voilit la marche qu’il prescrit à l'investigateur de la nature : et il l’avertit sans cesse que celte puissance jalouse aie se laisse vaincre que par ceux qui ont su lui obéir. Le Novurn orgcinum, commencé laborieusement , ébauché douze lois en douze années différentes, n’a point reçu la dernière main, et Ton y trouve à la dernière page ces mots qui découronnent tant de chefsd'œuvre, et qui portent en eux une tristesse profonde parce qu’ils sont pleins des larmes de la mort : Cœlcra dosiderantur.
Cependant Bacon, se multipliant lui-meme, avait posé les bases de la troisième partie de sou Instauration. Sous le titre de Sylva Sylva ram, il publia une collection d’observations et de vues sur lesquelles son histoire naturelle devait reposer ; il écrivit l’histoire particulière
du Soufre, du Mercure et du Sel; Y Histoire des Vents; celles du Son et de l'Ouïe; du Dense et du Rare; de la Vie et de la Mort; les Questions sur les Minéraux et sur V/limant, etc. Ces travaux sont des prodiges de patience, et souvent, au milieu de beaucoup d’erreurs, on y rencontre des traits d'une étonnante perspicacité. En ce temps-là l’Angleterre Etait bien éloignée du foyer des sciences; le Midi voyait se lever le jour, le Nord était encore dans l’ombre; Galilée eût peut-être trouvé moins de faveur à Londres qu’à Rome ; Bacon lie crut point au nouveau système astronomique, il tint pour Tycho-Brnhé. Tl songeait à conserver quelque chose des spéculations de l’astrologie, et ne désespérait pas de ia pierre philosophaie. Mais en retour il prédit avec une merveilleuse justesse les conquêtes futures de la chimie ; « On doit cette louange à la chimie, « dit-il, qu’elle peut être comparée au labona retir d’Esope. Au moment de quitter la vie, « ce ])oii père annonça à ses enfnns qu’il leur « laissait un grand trésor enfoui dans sa vigne : « ceux-ci la remuèrent en tous sens, et ne « trouvèrent point d’or, mais la vendange de * l’anuéesuivante les paya bien de leurspeines ,
u Ainsi ccs veïifes infatigables des alchimistes, cc ces labeurs sans fin pour faire de VoT f ont <( fini par allumer un flambeau aux clartés du- « quel s’accompliront de nombreuses découtr vertes: les entrailles de la nature s’ouvri- * ront et de grandes choses se feront pour les <( usages de la vie, » Une autre fois, devançant Newton, il entrevit la loi de l’attraction, ce principe générateur de la mécanique universelle, <t II faut, écrivait-il, ou que les corps gra- « ves soient poussés vers le centre de la terre, « ou qu’ils en soient mutuellement attirés; et, « dans ce dernier cas, il est évident que plus « les corps en tombant s'approcheront de la « terre, plus-ils seront attirés fortement. U a faudrait expérimenter si la même horloge à « poids ira plus vite sur le haut d’une monte tagne qu’au fond d’une mine ; si la force des « poids diminue sur la montagne et augmente « dans la mine, il y a apparence que la terre « a une véritable attraction. »
Le génie qui fait les philosophes n’a pas coutume de se complaire dans une élude exclusive : aussi lîacon prétendait-il appliquer aux sciences morales la législation dont il était l’auteur. D ailleurs, dans la position élevée oh il
était,placé, vivant au milieu d’un grand mouvement politique, souvent ses regards avaient dxi descendre dans le cœur des hommes pour en interroger les replis, ou se porter sur les institutions qui gouvernaient les peuples, pour reconnaître les réformes ou les interprétations dont elles avaient besoin. Souvent aussi il lui fallut chercher dans l’histoire des souvenirs et des exemples, et tandis qu’il remontait le cours des siècles, plus d’une fois il poussa ses savantes recherches jusque suivies rivages de l’antiquité. C’est ainsi qu’il composa ses Scrmoues Fideles, collection précieuse de réflexions inorales et politiques î c’est ainsi qu’il esquissa une exposition générale des principes du droit commun, et travailla à réduiçe en un seul corps la foule confuse des lois anglaises; dessein qui ne fut point accompli, et dont l'Angleterre regrette aujourd’hui l’inexécution. Il écrivit aussi une histoire de Henri VII, sur laquelle la critique s’est divisée, lxi prodiguant tour à tour la louange et le blâme. Enfin il fit preuve d’une érudition peu commune dans son livre de Stipientûi njcLenun } où il expliqua les fables mythologiques de la Grèce par d’ingéuieuses allégories, et dans un traité spécial où il compara
les systèmes philosophiques de Parménide et de Démocrite avec celui de l’Italien Télésio.
11 serait naturel de croire qu’emporté dans un vol si rapide à travers des régions si vastes, l’esprit de Bacon n’avait guère le temps de semer des Heurs sur son passage ; que l’énergie de ses conceptions ne lui laissait pas la liberté de choisir scs images ou de moduler ses paroles. La création' a reçu de son divin Architecte un double caractère de vérité et de beauté; sur chacune de ces deux faces elle porte un voile, et d’ordinaire la main des hommes n’en peut soulever qu’un. Poète, il ne découvre que la beauté des choses : tout est pour lui accord/ splendeur, ravissantes visions, ivresse de l’àme.’ Savant, la vérité se manifeste à lui, mais sous des traits austères; les concerts des astres se réduisent en chilfres, les trésors de la terre viennent se pulvériser sous le pilon ou se consumer daus le fourneau. Ce sont deux destinées qui semblent s’exclure, et cependant toutes deux se réunirent sur la tète de Bacon. Dans cette harmonie de la nature qui est l’objet suprême de la science, il avait trouvé en même temps un ardent foyer de poésie, et il proclama cet axiome sublime : « L’admiration
ai
€St le principe du savoir. » De là Fédat de son style, la pose majestueuse de ses idées, la multiplicité et la hardiesse de scs figures, À F en tendre raconter les conquêtes de i’intelligence, souvent on croirait ouïr quelque récit épique des temps primitifs; ou bien il semblerait quey transporté dans quelque sanctuaire d’Oricnt, on assiste aux leçons d’un prêtre initiateur- La cause en serait-elle dans Fépoque ou il écrivait, placé entre Shakespeare et Milton, presque contemporain de cette Italie de Léon X* oii la poésie avait imposé sou langage à la philosophie elle-même ? ou plutôt ne faudrait-il pas chercher la source de l'éloquence de Bacon dans la lecture assidue de la Bible ? Plus iVune fois sur les lèvres du philosophe il y a un écho de la harpe des prophètes»
Car, et ce n’est pas ici le moindre de ses honneurs, ce génie magnifique était profondément religieux. Lu nature ne lui apparaissait qu’entre deux êtres dont elle était le lien : Dieu d’un côté, qui en était le créateur, et qu’il fallait glorifier dans ses merveilles ; Fhomine d’un autre côté qui en avait reçu la jouissance, et à qui il fallait faire profiter scs trésors. Ces deux idées dominaient toutes les
niées de Bacon ; l’une faisait pour lui la sainteté, I autre F utilité de la science. Le commencement de son travail de chaque jour était une prière h 1 Esprit Saint, le résultat devait être un service rendu à la société. — Mais pourquoi nous obstiner à faire connaître ce grand homme par une analyse aride de ses œuvres V Jusqu’ici nous n’avons dessiné que le contour dune ombre, contemplons-le luimeme dans toute la solennité de ses méditations. A la lueur de là lampe qui veille avec lui, il vient de relire sou livre De àignitale et augmentis s ci entrarum , qu’il s’apprête à rendie public ; il vient den tracer la préface : devant lui la Bible est ouverte ; une grave pensée est descendue sur son front; le voilà qui découvre sa tète vénérable, il s’agenouille, et d’une main que l’inspiration fait trembler, il ajoute à sa préface ces dernières lignes :
« Au commencement de cet ouvrage, nous of- « fi ons à Dieu le Père, à Dieu le Fils, à Dieu a 1 Esprit, des prières très humbles et très ar- « dentés, afin que se souvenant des misères « du genre humain et du pèlerinage de cette « vie, où nos jours sont courts et mauvais, il « daigne par nos mains répandre de nouvelles
« aumônes sur la famille humaine. Et tic pins, « nous lui demandons ceci avec instance : que tt les choses terrestres ne nuisent point aux « choses divines, et que le nouvel éclat des tf lumières naturelles ne jette pas de ténèbres « dans notre esprit sur les mystères révélés ; « mais plutôt, que notre intelligence épurée,
« délivrée des fantômes qui la troublaient, de- « meure soumise «aux oracles divins, et rende « a la foi 1 hommage que la foi réclame.. Tous « donc, ô notre Père, qui avez fait !a lumière « visible pour être les prémices de la création, « et qui ensuite, par votre souille divin , avez « allumé dans l’homme une lumière in tell cc- « tuelle, protégez et dirigez cette créature qui , « émanée de votre bonté, doit tendre à votre « gloire. Vous, quand vous vous êtes retourné « vers les ouvrages de vos mains, vous avez « vu qu’ils étaient tous très bons, et vous vous <f etes reposé. Mais l'homme, quand il s’est <r tourné vers les oeuvres de ses mains, il a vu « qu’elles étaient vanité et affliction de l’esprit,
« et il n’a pu trouver de repos. C’est pourquoi « si nous versons nos sueurs dans l’étude de « vos ouvrages, nous espérons que vous nous <c ferez participans de votre vision céleste et de
<( votre sabbat éternel !.Nous voulons que
(( tous ceux qui liront ceci soient avertis de <c songer aux véritables fins de la science, qu’ils « 11 ’eu fassent point un instrument de leurs « caprices, une matière à disputes, un sujet de « mépriser les autres, un moyen de se procu- « rer du bien, de la puissance ou de la gloire. « Fuissent-ils l’employer à des fonctions plus h nobles, à bien inéiiter des hommes, à souc< lager les maux de la vie! puisse la charité « être la règle de la consommation de leurs « travaux ! car l’amour de la puissance a fait ce tomber les Anges, l’appétit de la science a « fait tomber les hommes; mais la charité ne « connaît point d’excès, et jamais ni ange, a ni homme ne courut par elle danger de ce périr (i). »
(i) On n’a pas jugé nécessaire de répéter ici la fameuse maiime de Bacon tur l’athéisme. Il eiiste aussi de lui une longue profession de foi, dans laquelle le savant M. Emmery ( Chris * iianiime de Bacon) ne trouve rien que la théologie catholique puisse désavouer. Bacon a rendu plusieurs fois témoignage à la sainteté des institutions monastiques, à l’excellence de l’éducation donnée dans les collèges de la compagnie de Jésus, à la sagesse de certains papes. Malheureusement de nombreux passages de ses écrits ne sauraient pei mettre de révoquer en doute son attachement à rétablissement politique de l’Église anglicane.
C'est là le testament de Bacon, Quelquefois malcompris de son époque* ilaimait a se dlrele Serviteur de la postérité J nous allons voir si la postérité remplit son attente. Pour mieux nous rendre compte des fruits qu'elles parlèrent* nous allons essayer de juger ses doctrines. Le temps nous tiendra lieu éPautorité* Les proportions dn plus immense édifice peuvent être mesurées par l’œil d’un enfant* pourvu quan le place à distance.
Et d'abord* quelque grande que put être la mission que Bacon avait reçue* il s’en attribua une plus grande encore- II lui semblait que durant cinquante-cinq siècles l'intelligence humaine fut demeurée un vaste chaos * que lui * philosophe * était attendu pour créer les sciences* et que sa logique* Verbe nouveau , allait féconder 1abîme et enfanter un monde.
Or tel n avait point été l'aveuglement de l'intelligence dans les siècles antérieurs : elle n’avait eu ni tant de malheur ni tant de paresse ; et dans tons les cas* ce n’était point la logique qui pouvait la remettre soudainement en possession de la vérité,— L’homme n’a pas toujours été ce qu'il est* un temps fut ou il voyait la vérité face a face par une intuition
immédiate, où il possédait la science dans sa simplicité et dans sâ plénitude. Un jour elle se déroba ù ses regards ; ses facultés intellectuelles dont il était si fier avaient perdu leur primitive harmonie, leur portée s’etait raccourcie toul-à-coup, elles étaient pleines de trouble et d illusion. 11 fallut que l’homme reconquit péniblement la vérité comme sou pain quotidien, qu’il s’avançât vers clled’uu pas chancelant et par des voies détournées, qu’il construisît lentement des sciences et des arts ; il fallut, ignominie! créer un Art de penser, comme si l’homme n’était pas excellemment une créature pensante ? C’est ainsi que la logique est venue, tachant de rétablir à force de calculs l'économie de notre entendement, et nous apprenant a bégayer des choses vraisemblables. Mais en rendant à notre entendement un peu d'harmonie, elle ne lui a pas rendu sa puissance : elle a redressé le roseau pensant j maïs c’est toujours un roseau. L’homme pour sortir de scs ténèbres a besoin d’un autre secours, pour retourner à la vérité il faut qu’il l’entrevoie de loin. C est pourquoi la Providence lui fait encore apparaître de temps à autre quelques éclairs de cette lumière dont il jouissait autre-
Fois. Ces éclairs se nomment Découvcrïes. Et la plupart des grandes découvertes, de celles qui donnent aux esprits une impulsion durable, se font non par méthode ni par calcul , mais par une révélation intérieure ou extérieure , par inspiration ou par hasard. Christophe Colomb rêvait une croisade, la pensée lui vient de passer aux Indes par l'Atlantique , et chemin faisan lil trouve un continent nouveau. Copernic meurt léguanti Galilée la démonstration inachevée de son système dont il ne doute point. Keppler pendant seize années de sa vie affirme sur sa conscience les lois de la révolution des planètes, et ne parvient pas à les établir par le calcul* Une pomme tombera sur les genoux de Newton endormi, et se réveillant il concevra le système du monde* Viendront ensuite les hommes patiens et ingénieux, ils combineront avec sagesse ces données du hasard ou de l'inspiration ; et de cette combinaison se forme la science, et les arts s'en déduisent. Pour combiner, pour déduire, grande est l’utilité delà logique : là est toute la valeur du génie de Bacon. Mais les principes générateurs, les vérités fondamentales des sciences modernes furent révélés à d’autres qu'à lui,
avant lui, et sans lui. Révéler c’est le privilège de Dieu.
Ce fut encore de la part de Bacon une grave et dangereuse erreur que d’avoir cru sa méthode applicable à toutes les branches des connaissances humaines. L’Univers matériel a été livré aux disputes des savans ; il n’est perçu que par les sens, et leur témoignage souvent pris eu défaut et justement suspecta besoin du contrôle supérieur de la raison. Mais en est-il de meme du monde moral? — Si l’humanité a quelque mission sacrée à remplir ici-bas, elle a dû la connaître à toutes les heures de son existence, elle a dû se connaître eile-mème, son origine et sa fin, les lois de la vie et les espérances de la mort; elle a dû savoir toutes ces choses sans effort et sans incertitude, sous peine de rester inactive et de perdre dans des controverses séculaires le temps qui lui fut donné pour marcher à ses destinées immortelles. C’est pourquoi, lorsqu’une obscurité profonde environna l’humanité déchue, deux rayons lui restèrent et formèrent la colonne lumineuse qui devait la guider dans la vie. Ces deux rayons venaient de Dieu; mais l’un luisait au dedans , c’était la conscience ; l’autre
brillait au dehors, c’était la tradition. Toutes les sciences morales ne sont que le rcüct de ces deux rayons secourables, le développement de ces deux données premières. Leur point de départ n’est donc pas dans l’observation des faits, mais dans la connaissance des principes : Car ne serail-ce pas folie de chercher dans les phénomènes rapides qui se succèdent au milieu du temps et de l’espace, les secrets immuables de l’infini et de l’éternité? Elles commencent par un acte de foi, et repoussent le doute méthodique comme une usurpation et un mensonge. Usurpation : car le doute suppose une autorité qui juge; et quelle serait donc l’autorité qui serait en droit d’appeler è son tribunal la conscience et la tradition, et de juger en dernier ressort les jugemens de Dieu? Mensonge : car telle est la puissance de la conscience et de la tradition que nul ne saurait pleinement s’y soustraire , et qui l’heure même où par une Gction philosophique l’homme parlant de Dieu ou des maximes éternelles de la morale, essaie de dire : Je doute; une voix intérieure répond : Je crois- Ainsi les sciences naturelles et les sciences morales diffèrent par leur base et par l’ordre de leur
Construction. La méthode des premières est l'analyse, celle des secondes est la synthèse. Bacon n admit pas ccttc importante distinction, Il accorda pende valeur à la conscience pour la recherche de la vérité. Il ne reconnut point la part légitime qui appartient à la société dans la formation des intelligences, et la nécessité de la parole pour féconder la pensée : philosophe protestant, les liens d’amour de la tradition lui parurent d’intolérables entraves.
En même temps qu’il confondait toutes les sciences sous une même règle, il prétendait établit entre elles des divisions absolues ; il les renfermait dans des cadres qu’il avait tracés, et voulait empêcher ces nobles sœurs de se tendre la main. C’est ainsi que par réaction contre la scholastique, il recommanda la séparation absolue delà théologie et de la philosophie, de la métaphysique et de la physique.
Cependant il se trompa. L'ensemble.des êtres est pareil a l’échelle miraculeuse que rêva Jacob : Dieu est au sommet, la nature est au bas, l’homme y a sa place au dessous de Dieu et au dessus de la nature; et les pensées divines, comme des anges pleins d’amour, présentes partout, entretiennent d’innombrables rap-
ports et une immense harmonie. Les sciences doivent présenter T image tle cet accord uni— verse! ; aussi sont-elles liées ensemble par' des besoins et des services mutuels ; il ne n est aucune qui puisse se poser seule, indépendante. Aussi almeut-ellés à se trouver réunies, et quand un homme de génie veut être admis à la f..miUarilc de l’une d’elles, il faut que les autres ne lui soient point étrangères. Le divin Platon fut appelé le théologien de l’antiquité : saint Thomas d’Aquin peut être nommé le pins grand philosophe du moyen âge. Les pères des sciences physiques et mathématiques, Thalès et Pythagore, apparaissent aussi comme les premiers métaphysiciens grecs. Le cardinal de Cusa en méditant sur quelques paroles de l’Écriture (i), entrevit la grande loi de la gravitation qui ne devait être démontrée que deux cents ans plus tard; et dans des temps plus modernes, ces sciences que Bacon voulait séparer donnèrent l’exemple d’une assez glorieuse alliance en la personne de Descartes, de Leibnitz et de Pascal.
Rarement l’auteur d’une doctrine en prévoit
(0 « Oiimia diipoauLHÜ in numéro, mensura et pondéré.
toutes les conséquences; il signale les idées qui passent S flots pressés devant son esprit, mais il n'a pas le temps d’ensuivre le cours ; homme à imagination puissante, aux larges vues, à la parole inspirée, il dédaigne de s’asservir à des formes systématiques, il envisage toute chose sous plusieurs aspects, il se répète souvent, il se contredit quelquefois. Quand il n’est plus, ses disciples se présentent pour recueillir son héritage, mais ils le recueillent à leur manière; Ils choisissent parmi les enscignemeus du maître ce qu’ils ont le mieux compris ou ce qui leur plaît davantage, ils le réduisent en système, et des prémisses aiusi modifiées ils font sortir des conséquences nouvelles. Tel fut le sort des doctrines de Bacon. L’école sensualiste se forma, elle appliqua aux sciences morales la méthode du JSomrn organum, elle regarda la conscience et la tradition comme ces Jdoîa tribûs que le genre humain conserve dans un superstitieux respect. Elle fit de la sensation le principe de toute connaissance; et comme la sensation ne rend témoignage que des phénomènes du monde visible, elle cessa de croire aux choses invisibles , c’est-à-dire à Dieu et à l’immortalité. Les diverses régions del’intelli-
tft
gence furent divisées. Au lieu de cet horizon immense dont elles auraient dû jouir, et aux bords duquel on aurait toujours vu poindre les splendeurs de la Divinité, on les enferma isolées dans des murs d’airain. Ce fut comme une grande manufacture où les ouvriers, enfermés dans des ateliers cjui ne se communiquent point, accomplissent machinalement les différentes parties d’uumeme ouvrage sans être inities à l’ensemble des opérations : ici le métal est purifié dans la fournaise, la il été forgé sous le marteau, ailleurs il a reçu la trempe et le poli : le fer brut qui était entré dans cette manufacture en sort brillant et façonné, mais les hommes qu’on y a jetés intelligens et aimans en sortent abrutis. Ainsi la philosophie, en s’accoutumant à étudier l'homme isolé de Dieu et de la société, à repousser comme étrangères les données de la révélation, se mit à nier la révélation même. La physiologie écartant de ses recherches toute l’action de l’àme sur le corps, s’habitua à méconnaître la présence de l’ùme, et se fit matérialiste. La physique, en ne considérant dans la nature que les causes secondaires et les forces motrices, apprit à se passer des causes finales j les
hk
lois loi firent oublié* le législateur, et elle devint alliée. Ilobbes et Lokc, en Angleterre, s’étaient portés les premiers héritiers de Bacon; les philosophes du 18' siècle réclamèrent sa succession pour la Irance. D’Alembert attacha ce grand nom à la préface, j’a liais dire au pilori, de l’Encyclopédie; Voltaire, Naigeon, Condorcet et tous les hommes de la ligue anti-chrétienne tirèrent de son tombeau le grave et religieux philosophe de Vérula'm, le revêtirent de leur livrée, le firent asseoir à leur banquet de sophistes, et l’accablèrent de l’infamie de leurs louanges.
Mais ces outrages posthumes ne sauraient atteindre la mémoire de Bacon. S’il se trompa/ l’erreur est chose humaine; si dans la coupe qu’il avait préparée se glissa le poison de l’atheisme, ce fut a son insu, et il ne la vida point jusqu au fond. Aujourd’hui, l’influence funeste exercée par ses doctrines commence à s’épuiser; la philosophie sensualistc a rendu le dernier soupir; les connaissances naturelles cllcs-mêmes semblent céder i une impulsion meilleure: l’heure mauvaise est passée, le bienfait subsiste. Le bienfait de Bacon, c’est d’abord d’avoir arraché les hommes de son temps au sommeil lé-
thargique dans lequel ils restaient ensevelis, d’avoir ébranlé l’orgueilleuse paresse de l’école, porté le dernier coup à l’empire vermoulu d’Aristote, et révélé la véritable destinée de la science. C’est encore d’avoir fait comprendre que la nature déborde de toutes parts les formules où la raison voudrait l’emprisonner, et qu’on ne la subjugue qu’à condition de la connaître. C’est enfin d’avoir préparé les voies, et donné l’exemple d’une exploration consciencieuse et féconde. Dès lors le monde matériel fut ouvert h toutes les recherches, ses ressorts furent mis à nu l’un après l’antre, la science s’avança à pas rapides, et posant la main sur le merveilleux clavier de la création, en fit jaillir les innombrables combinaisons de l’industrie. L’industrie, à son tour, remplace par des machines ingénieuses le travail de l’homme, et lui donne les agens physiques pour auxiliaires et pour esclaves. Ainsi elle essuie la poussière qui déshonorait son front, et l'affranchit des grossiers labeurs qui tenaient son âme asservie. Elle peut aussi devenir la confidente et la conseillère de la charité, multiplier le soulagement des douleurs, augmenter l’abondance dont l’aumône se fait, donner a l’au-
mône elle-même le moyen de se cacher sous la forme (lu salaire. Et puis ii’cmbellit-elle paj noire exil? ne nous rend-elle pas quelque faible image du bonheur qui environna le berceau de nos premiers pères? Et sera-ce là un présent funeste si nous n’en abusons point, si nous le rapportons à celui qui nous l’a envoyé pai la main des hommes, et si dans ce repos inespéré dont nous jouissons quelquefois au milieu des agitations de la vie, nous nous écrions comme le pasteur de Mantoue, mais avec une plus juste reconnaissance :
. Deus nobis hac ofia fseitt
Nous nous sommes abandonnés avec trop de complaisance à ces grands spectacles. Il est temps de quitter cet empire de la pensée où tout est grave et solennel, où le temps ne se compte point par années ni par siècles, mais par doctrines et par découvertes, où les nationalités et les individualités s’effacent, tandis que de hautes intelligences, placées de loin en loin, dominent la multitude et servent de jalons superbes à l’œil qui veut mesurer les progrès de l’esprit humain. Descendons sur une scène plus étroite et plus tumultueuse ; assistons au drame des allaires publiques dans un
siècle et dans un pays. Nous venons d'entendre l’iiisloire d'un génie, apprenons celle d’un homme.
Élisabeth régnait en Angleterre, elle avait apporté sur le trône un singulier mélange de talens et de vices. A de vastes connaissances laborieusement acquises pendant une jeunesse solitaire, elle joignait une perspicacité et une sagesse politique dignes d’admiration ; elle savait l’art de se faire toujours craindre desgrands, et quelquefois aimer du peuple ; il y avait eu elle un désir énergique de la gloire et de la prospérité nationale, et peut-être aussi quelque germe de générosité personnelle qui ne tarda pas à se flétrir sous le poids de la couronne. Mais elle avait reçu en héritage l'orgueil farouche de son père, elle avait fait sous le règne de sa sœur un long apprentissage de dissimulation , et son âme recelait toutes les faiblesses d une femme. Ces dispositions, encouragées par des conseillers pervers, avaient grandi et formé par leur assemblage un des plus odieux caractères qui déshonorent l’histoire moderne; egoisine au diadème doré, ail cœur d’argile, à la main de fer, à qui rien ne coûte pour parvenir à ses fins. Femme jalouse de sa beauté
jusqu’aux plus ridicules excès de la coquetterie : reine vierge qui aimait à traîner sa robe dans toutes les turpitudes d’une cour scandaleuse, et s entourait de favoris marques souvent ait coin de la réprobation publique : souveraine d’une nation libre, qui mettait son b on n eu r à prendre les allures nlliercs du despotisme^ et qui fît coulera grands flots les larmes et le sang pour assouvir son insatiable méfiance : alliée perfide qui, durant plus de quarante ans, sema à travers l’Europe les discordes civiles, et fonda la grandeur de son royaume sur les désastres de la chrétienté: parente oublieuse des droits les plus sacrés, qui prépara avec une habileté infernale les infortunes de Marie-Stuart quelle appelait sa bonne sœur, et la traîna de chute en chute et d’outrage en outrage jusqu'à l’échafaud : chrétienne infidèle, qui, après avoir embrassé le catholicisme sans contrainte, l’abjura sans pudeur, fit peser sur la tète de ses sujets attachés à l’ancienne croyance, une perfiecution sans pitié j et livra au barbare supplice des traîtres une foule de personnages illustres par leur naissance ou par leur vertu, sans autre crime que d’avoir adoré le Dieu de Marie-Tudor et de Marie-Stuart : telle était
Élisabeth* Autour d'elle rampaient les courtisans ; le parlement tremblait , la nation se taisait, et les princes étrangers frémissaient d’une stérile indignation*
Or, deux ans après F avènement de cette princesse, et le 23 janvier i 56 i, il y eut une grande joie dans la maison dugarde-des~sceaux, Nicolas Bacon, maison jadis obscure, mais enrichie, par la faveur d’Henri VIII, des dépouilles du vieux clergé. Un fils lui était né, il reçut le nom de François, et de hautes espérances reposèrent sur lui. Élevé dans Vatmosphèrede la cour, il en accueillit facilement les inspirations , et de bonne heure il eu prit le langage. Un jour que la reine lui demandait quel âge il avait, Fenfant adulateur répondit sans hésiter : « Juste deux ans de moins que le règne heureux de votre majesté (r). » Assurément, si quelque astrologue se trouvait préseut à cette réponse, il dut juger que celui qui la faisait était né sous la conjonction de Mercure et de Jupiter, et en tirer un brillant horoscope*
Eu effet, l'instinct des affaires publiques,
{1) Histoire de la Vit et des ouvrages de Bacon y par M. Vau- 1 elles j tome 1 .
merveilleux auxiliaire de l’ambition, devança en la personne de François Bacon l’âge et l’expérience. A dix-neuf ans, Il avait rempli une mission délicate entre l’ambassadeur anglais à Paris et la reine; il avait aussi composé un écrit sur 1 ïhtcit> cl(* l- Europe , ou l’on trouve plusieurs marques d’une maturité' pre'coce.
Bientôt la mort de sou père le laissa seul, pourvu d’un médiocre héritage, jouissant de quelque estime, mais peu d’humeur à s’en contenter, amoureux de l’éclat et de l’or, dévoré d’une activité qui avait besoin de se développer à l’aise. Il dédaigna la carrière du barreau restreinte et poudreuse, vers laquelle il avait d’abord tourné ses regards, et les porta avec convoitise sur les fonctions politiques. Ce fut probablement à cette époque, et peut-être pour préluder au rôle difficile qu’il ambitionnait, qu’il composa le petit ouvrage publié plus tard sous le titre de Antïtheta rerum. Là se trouve rangé sous deux colonnes un arsenal d’argumens philosophiques et oratoires à l’usage des opinions les plus contraires sur les plus graves questions de la politique et de la morale. Là se lisent ces maximes présentées, il est vrai. Comme ae simpiesl ieux communs, mais dont
nous ne tarderons pas à voir la triste application : « La dissimulation est U abrégé de la saff gesse; c’est comme une baie vive qui pro- « tège les desseins des hommes habiles; c’est tr une sorte de pudeur intellectuelle qui nous et fait couvrir la nudité de nos pensées- Celui ff qui ne dissimule jamais ne trompe pas moins* h car le plus grand nombre des hommes « étant accoutumés au mensonge* rien ne les ff surprend et ne les met en défaut comme la ce vérité,— La magna nî mîté nest qu'une vertu ce poétique, La flatterie est excusable. Les et grands ont droit à ne recevoir de leçons que cc celles qui se cachent sous les formes de la « louange, — Ce que l’on nomme du nom <c odieux d'ingratitude* n’est autre chose que cc la juste appréciation des motifs d’un bienfait, cc La reconnaissance envers quelques uns nous a fait manquer de justice envers les autres* ce et trahir notre indépendance. On ne doit cc point récompenser un service* puisqu’on a n’en saurait estimer la valeur (i). n
En même temps et pour attirer sur lui les regards de sa gracieuse souveraine* il publia
0) Antiiheta r&'um , opuscule inséré dans le livre Dt digni* &tt et augmenté tcimtiarum.
SS
VEloge de la reine Elisabeth (i), oeuvre de rheteur, oui adulation s’élève j usqu’a ti cynisme de l’hyperbole. Il vante les mérites de la reine, et parmi ccs mérites il ose compter « cette clé- « meuce qui distille sans cesse de ses belles e mains, et tombe sur les blessures de ceux (f qu’avait frappés la justice de la loi ■ » alore que ces mains avaient signé l’arrêt de mort des vertueux seigneurs de Norfolk et de Northumberlaiul. Il loue sa religion et la douceur de sa conduite envers ses sujets catholiques, lorsque le pieux Campian et huit de ses compagnons tenaient de mourir pour n’avoir pas voulu adhérer à l’église établie (2). Il ne rougit pas
ÏO ÔBums de Bacon, tom, 1 .
(2) Vers h même époque, en répondant k on libelle dirigé contre le gouvernement de la reine, Bacon écrivait ces lignes que j’aime à traduire et à citer, comme jetant quelques lumière* sur les causes qui introduisirent et propagèrent le protestantisme en Grande-Bretagne.
« La pureté de la religion est un bienfait inestimable, inconnu
* au temps de nos anciens rois, jusqu'au jour du père de sa ** majesté Henri VIII, de Jamcusc mémoire. De cette pureté de
* la religion sont résultés trois avantages temporels d'une grande
* importance. Le premier, c'est de retenir dans Je royaume les a sommes considérables qu’autrefois on envoyait annuellement à a Rome j le second, c r est d'avoir divisé les revenus immense*
* fpae le* monastères dépensaient jadis inutilement, et de lei
de parler de la bienveillance de ses rapports avec les peuples voisins, tandis que la France et les Pays-Bas brûlaient du feu de la guerre civile qu’il avait attise, et que le sol de TÉcosse était couvert des ruines lamentables qu’elle y avait faites , lorsque Marie-Stuart captive n’avait plus que deux ans à vivre* Puis, abordant un autre sujet d'éloges, les attraits et
e avoir employés h élever des familles puissantes, qui sont la u force de l’état et l'éclat de la couronne* Le troisième enfla, « c’est d’avoir affranchi l’autorité royale de tout supérieur étraa- « ger, et de l’avoir affermie en l’isolant. «
On peut remarquer sur le premier point, que Bacon semble appliquer ici ses principes en matière d’ingratitude ; était-il bien digne de TopuJente Angleterre, après avoir reçu de U orne la magnifique aumûne du christianisme et de la civilisation * de marchander ensuite le denier de saint Pierre, et d’apostasicr par économie? Sur le second point : les dépenses inutiles des monastères, c’étaient les écoles, les établis s emens charitables , les admirables monumens dont Vïle des Saints était couverte avant l’époque de la réforme j les héritiers de ces dépouilles, c’est le clergé marié, plus riche à lui seul que tous les clergés de l’Europe j ce sont les lords oppresseurs, c’est cette aristocratie territoriale qui fait qu’au jour d’hui, sur vingt-quatre millions d’Jjabitans, les trois royaumes ne comptent qu’un million de propriétaires ; tandis que la septième partie de là population est Inscrite au rûle des indigens. Sur le troisième point : eu isolant l’autorité souveraine, on Ta rendue tyrannique, capricieuse et non pas sûre ; l’histoire des Stuarls est là pour en déposer* — Ainsi le despotisme et l’avarice, tels sont les deux génies que Ton voit accroupis auprès du berceau de l’anglicanisme*
les grâces de cette vierge royale alors âgée de plus d’un demi-siècle, les expressions lui manquent ; il invoque Virgile a son aidé, il emprunte k ce poète, le plus chaste et le plus royaliste de tous, mi hémistiche pour chacune des perfections de son héroïne : pour sa dé<marche : Et 'vera incessu patuit dea ; pour sa voix : JYec voæ hominum sonat; pour ses yeux : Et lœtos o cuit s qfflamt honores ; pour son teint : Indum sanguineo veluti violaient ostro Si quis chur (i). Enfin , ne sachant plus que
(0 H parait que tout le monde n’était pas de cet avis, L'ambassadeur de Venise., qui avait vu Élisabeth dans tout IMdat de sa beauté lors de sou entrée à Londres avec sa sieur Marie, eu écrit eu ces tenues : « Elisabeth e piultoato graxiosa cbe belb, olivastra di complessionc, jj— l'omets plusieurs citations de Virgile ? une entre autres, sur laquelle Bacon fait une indécente équivoque ou un grossier contre-sens- Je penche pour le contresensj d’au ta ut plus que d’autres laits semblent prouver que ïkeon ne possédait pas d’abord une bien profonde connaissance de la langue latine* — Pour mieux faire comprendre de quel encens lourd et épais la vanité d*Éliaai>eth aimait à se repaitre 3 je traduis ici une lettre que lui adressait Bacon le premier jour de l’année, n Selon V usage solennel de ce jonr, je ne voudrais point
* manquer de me présenter en toute humilité devant votre mate jesté, et de mettre à ses pieds un modejte cadeau. Et pour
* suppléer à l'insuffisance de mon offrande, je prie Dieu de t donner lui-mème à votre majesté un présent de nouvelle année/
* je veux dire une année qui n’eu soit pas une pour voire per-'
vanter, il se prend à la fortune de la reine ; il dit ses adversaires confondus, les conspirations contre sa vie découvertes. « Que dirai-je, « ajoute-L-il, de la mort opportune de scs en- « gémis? Don Juan d’Autriche n’est point tré- « passé mal à propos. Je ne parlerai pas du « décès de plusieurs qui me reviennent à l’es- « prit; seulement je maintiens que ceux-là vi- « veut dout la,vîc est utile, et que ceux-là « meurent dont la mort est souhaitable. Je ne « voudrais pas que le roi d’Espagne s’en fût <c allé de ce monde, c’est une moisson de gloire; « mais s’il devient dangereux, lui, ou quelque « autre que lui, je suis persuadé qu’il mourra, a Au milieu de ce panégyrique, François Bacon avait jeté une phrase courte, rapide, mais qui n’était peut-être pas la moins importante selon, ses vues : c’était celle où il exaltait l’habileté de la reine dans le choix de ses serviteurs, et l’art merveilleux avec lequel elle savait satisfaire les uns et tenir les autres en appétit.
Ce fut cc dernier régime qu’on adopta pour lui. À 1 âge de vingt-huit ans 11 fut nommé cou-
« sonne, et qui en vaille deux pour vos coffres : puisse-t-elle « d’ailleurs être joyeuse et prospère ! *
seiller (avocat) extraordinaire de sa majesté," place honorable, mais sans revenus. Il obtint encore la survivance d’une charge de greffier de la chambre étoilée, d’un rapport annuel de 1G00 livres ; mais ce ne fut que vingt ans après qu’il entra en possession de cette charge : en attendant, il avait la coutume de la comparer au voisinage d'un grand jardin dont on n’est pas le maître, et qui agrandit la perspective sans remplir les greniers. Tout cela était donc peu pour ses désirs et peu surtout pour payer ses dettes. Encore trop éloigné de la source des grâces, il lui fallait, pour s’en approcher davantage, chercher le secours d’une main amie et puissante. Nous allons voir comment il usa de celle qui lui fut tendue.
A cette époque, deux partis divisaient la cour d’Elisabeth. L’un comptait dans ses rangs des caractères plus énergiques, des taïens plus solides, des services plus laborieux et plus multipliés. Là étaient les hommes d’état, les hommes nécessaires : lordBurleigh, grand trésorier, et son fils, Robert Cecil j l’amiral Walter Rawleigb, le plus illustre marin, et l’attorney général Coke, l’un des plus savans jurisconsultes dont l’Angleterre pùt alors s’enorgueillir.
C’était dans ce cercle de penseurs sévères que s’élaboraient sourdement les grandes choses de ce règne, et que se préparaient les ressorts qui de temps à autre, touchés par des doigts invisibles , allaient ébranler les extrémités de l’Eu* rope. Là aussi il y avait des passions jalouses haineuses; il se faisait de détestables calculé; il se méditait des crimes politiques, qui pour ttn temps assuraient les, usurpations de l’autorité royale au dedans, la prépondérance de la puissance anglaise au dehors, les rendant toutes deux également redoutables, également odieuses. De l’autre côté se pressaient de brillans courages , des âmes ardentes, tout ce que la réforme avait laissé survivre de caractères chevaleresques, tout ceque la renaissance avait suscité d’esprits ingénieux et ornés : en même temps un amour effréné de la gloire et du plaisir, la témérité de l’âge, la corruption des moeurs et les autres vices dorés qui hantent les palais. Ce parti avide de pouvoir, mais plus encore de faveur, qui n’avait point su se rendre nécessaire au pays , mais dont la reine n’aurait su se passer, marchait sous les auspices de Robert Devereux, comte d’Essex. Le comte d'Essex, beau-fils du célèbre Leicester, était
un noble et généreux jeune homme; il avait captive tout à la fois avec un rare bonheur les bonnes grâces de la reine et l'amour du peuple, et parcourant rapidement la route épineuse des hautes dignités de Tétât, il était devenu grand maréchal du royaume (i).
Entre ces deux factions rivales il fallait que Bacon choisit, 11 se sentit d abord entraîné vers la première, soit par des admîtes morales, soit par des liens de parenté qui T unissaient au trésorier Burleigh, et lui faisaient espérer en la personne de celui-ci nu protecteur naturel (2).
Après un accueil froid et de longues et inutiles sollicitations. Bacon crut devoir chercher la fortune sous une autre bannière, celle du comte d’Essex. II lui apporta ses lumières et ses conseils, un dévouement qui semblait sans réserve, une plume habile et complaisante; il reçut en retour uti patronage honorable et une amitié fructueuse. Il reçut plus encore : le comte d’Essex n'ayant pu lui obtenir la charge de solliciteur-général, lui fit présent :Tun domaine de plus de 1800 livres sterling- Ce jour-Iâ sans
(i) Lingard, tome Vlilj de YauieReij Histoire de Bacon, tome I»
fd) Lettre de Fr, Bacon à lord Burleigb, *5$i-
doule, entre le bienfaiteur et celui qui acceptait le bienfait, s’échangèrent des paroles d’attachement éternel.
Enfin vint l’heure où sur les premiers degrés du trône les deux partis durent se livrer un combat décisif. Des présages sinistres menaçaient le comte d’Essex, une fatalité inéluctable semblait s’appesantir sur lui; d’erreurs en erreurs il se précipita dans l’entreprise téméraire de renverser par la force le ministre Robert Cecil, et de gouverner à sa place. Le complot fut éventé, et le comte pris les armes à la main, fut livré à la vengeance de ses ennemis par la faiblesse de la reine, qui n’osa point défendre un ami autrefois si cher. Le procès fut instruit. Coke devait porter la parole; Bacon , comme conseiller extraordinaire de sa majesté, fut invité à soutenir l’accusation. Ses fonctions ne lui en faisaient point un devoir; il avait même devant lui l’exemple de sir Yelverton,qui, sous le règne d’Édouard YI, avait préféré encourir la colère du roi plutôt que d’accomplir sa charge, en plaidant contre le comte de Somerset, son protecteur. Cet exemple ne lui apprit qu’une chose, c’est qu’un l'efus appelait une disgrâce, et il accepta. — Alors on vit pa-
raitre d’uni côté de la barre le comte d’Essex, dépouillé des marques de ses dignités, mais fort de sa loyauté et de sa bravoure, venant expier par une condamnation certaine sa popularité justement acquise, mais dont il était trop épris; et de l’autre, sir François Bacon, revêtu des insignes de la magistrature, ambitieux novice, subissant le rôle ignominieux qu’on lui avait imposé, et osant i\ peine regarder en face celui dont plus d’une fois peut-être il avait embrassé les genoux. On le vit, lui, tant de fois dépositaire des confidences de ce noble cœur, y descendre maintenant par des voies ténébreuses pour y surprendre, s’il se pouvait, quelque intention criminelle. On l’entendit appeler la mort sur celui dont les bontés avaient embelli sa vie; il conclut à la peine capitale, et ses conclusions furent adjugées. La tête du comte tomba au milieu des murmures de la nation. Pour calmer le mécontentement, Bacon fut encore chargé de publier une justification du procès, et il le fit sous ce titre : Déclaration des intrigues et trahisons de Robert, dernier comte d'Essex (i). L’indl-
U) Voir les OEuvres compte tes lit Bacon , en anglais.
fl
gnatiûH universelle accueillit cette nouvelle bassesse* La vue de cet homme, qui avait si outrageusement forfait a la reconnaissance et à l'amitié, devint insupportable à ses concitoyens} il y eut contre sa vie des tentatives de vengeance terrible ; il fallut qu’il se tint renfermé chez lui, seul avec ses remords j et, les rôles changeant » l'accusateur fut obligé d’écrire sa propre apologie (i). Mais cette apologie, tout eu constatant les scrupules qui avaient précédé sa détermination et la modération avec laquelle il s’était efforcé de l'accomplir, ne trahit pas moins les motifs qui F avaient dictée. Ou eu jugera par un court passage , où l'embarras du style témoigne parfaitement des inquiétudes de la conscience* «Vous pouvez vous rappeler a que la reine cou naissait sa force et regardai t sa « parole comme un ordre souverain* Vous savez a qu’ii l'exemple des plus excellons princes ses « prédécesseurs, elfe Rattachait point irrévou cabiement sa confiance aux charges qu’elle « accordait, et séparait quelquefois ses faveurs « particulières des offices publics. Ainsi, moi w qui occupais dans le monde un poste envié
(0 Cette «pol«gie se trouve «un èm* le# Œuvres complète!,
c et périlleux , moi qui savais que la reine avait tt coutume de conduire jusqu'au bout une fer- « tune commencée par elle, et qu’elle était cc constante dans ses bontés; moi qui avais réff comment reçu des preuves extraordinaires de tf sa bienveillance, je résolus d’endurer cette u épreuve, et de fah'e ce qui m’était demandé, « dans Fat tente d’un avenir meilleur- »
Cependant Élisabeth vint à mourir; Jacques I Pr lui succéda, avec moins de vices peutêtre, mais avec plus de faiblesses; jaloux de son savoir pédautesque, comme elle Fêtait de sa fabuleuse beauté; voulant, lui aussi, faire trembler, mais tremblant lui-même; s'attachant à de frêles créatures, entre les mains desquelles il abandonnait le sceptre, et qui le laissaient tomber dans la boue- Sous lui, le peuple anglais apprit à dédaigner la majesté des rois ; le parlement, ne se sentant plus guidé par une main ferme, prit une attitude ombrageuse; la cour garda ses habitudes adulatrices, mais Fencens qui s’y brûlait s’adressait moins au monarque qu’aux idoles qu’il avait élevées à ses côtés, et qui disposaient de sa puissance, François Bacon n’avait point reçu le prix du sang. On dit même qu’à ses importunités, de-
venues plus pressantes depuis la mort d’Essex, la reine un jour avait répondu : « Quelle au- « torité peut avoir comme magistrat celui qu’on u méprise comme homme ? n A rentrée du nouveau règne, âgé de quarante-deux ans, il demeurait délaissé et les mains vides au dernier échelon de la hiérarchie. Il voulut se préparer des destinées plus prospères par une étude approfondie des secrets de la fortune ; et cjuelque temps après, il donna le résultat de ses réflexions dans un opuscule intitulé : Fabcr Jbriunæ suœ. Cet écrit offre sous de modestes dimensions un traité presque complet d’ambition pratique ( Doctrina de ambitu afitæ, comme rappelle Fauteur lui-même). Nous croyons en devoir tracer une succincte analyse. L’ïiistoîre n’est que la révélation des âmes. C’est pourquoi toute Fhistoire politique de Bacon est dans ce livre. Là sont prises sur le fait les pensées dont la réalisation va devenir pour lui F œuvre de chaque jour. Tout ce qui dans sa vie aurait pu nous paraître commande par les circonstances , arraché par la surprise; tout est là prévu, médité; rien n’est laissé au hasard, presque rien à la Providence : ou eût aimé à chercher, à trouver des excuses au
génie coupable ; et voilà qu’on est confondu en présence de ses calculs et desa désolante sagacité.
« Au premier abord il semble insolite et nouveau d’enseigner aux hommes à devenir les artisans de leur fortune. Toutefois, si la fortune peut être lin s trament de la vertu et l’auxiliaire des bonnes actions, elle n’est point indigne de former l’objet d’une étude sérieuse. II est d’ailleurs de l’honneur des lettres de faire savoir au vulgaire que la science n’est point pareille à l’oiseau qui s’élève solitairement dans les airs et se charme lui-même de ses propres chants; mais que plutôt elle ressemble h l’épervier, qui sait quand il lui plaît planer à de grandes hauteurs, et qui sait aussi au moment propice descendre et saisir sa proie.
k Plusieurs règles générales et quelques préceptes particuliers sont comme les premiers délincamens de cette scieifce de la fortune qui n’est point faite encore. Les règles générales se rapportent à la connaissance d’autruî, et à la Connaissance de soi-même. ■
« Il y a sii manières d’arriver à la connaissance des hommes : l’étude de leur physionomie, de leurs paroles, de leurs actions.
de leur caractère, des fins auxquelles ils tendent, enfin les rapports des tiers.
« l” L« physionomie : Il ne faut point trop s'en rapporter au vieil adage : Fronti nulla fuies. Ceci est vrai de l’aspect général du visage qu’un homme habile peut toujours composer à son gré. Mais toujours aussi il y a dans les yeux, sur les lèvres, dans les traits, quelques mouvemens légers qui trahissent l’effort ; la nature prisonnière se fait comprendre par des signes qu’on n’est point maître de réprimer. Vainement l'esprit se couvre d’un triple airain, un regard exercé finit toujours par saisir le défaut de la cuirasse et par pénétrer jusqu’au nu. a* Les paroles : Il est vrai que le langage est le fard de la pensée ; mais sous ce fard la réalité se fait jour dans les paroles que la surprise arrache, ou qui échappent dans le trouble. Le chefd’œuvre de l’art, c’est de fatiguer la dissimulation en lui opposant la dissimulation , et de lui arracher son secret par l’impatience, selon ce proverbe espagnol : « Dites un mensonge , on vous dira la vérité. » 3” Bien que les actions soient les gages les plus sûrs de la volonté, il serait imprudent de leur accorder une foi en-
tière, avant cTen avoir mesuré la grandeur et pesé V importance. Souvent la fraude se fait précéder d’un fantôme de loyauté, et se prépare Ift confiance d’autrui par sa fidélité dans les petites choses, afin de mieux tromper dans les grandes, 4° et 5° La clef qui ouvre infailliblement les plus secrètes entrées des cœurs, c’est l'examen attentif des caractères que donne la nature, et des fins vers lesquelles tendent les désirs des hommes. L’observateur doit se garder d’un excès de finesse, qui lui ferait supposer dans le commun des hommes une habileté qu’ils n’ont pas. II en est d’autres qu’il faut scruter jusque dans les pins profonds replis de lame. Ou dit que Tigellinus, voyant qu’il ne pouvait égaler les ministres des plaisirs de Néron T descendit dans les arrière-pensées du tyran, et partagea sa puissance en se faisant le ministre de ses craintes. 6° Il faut savoir user avec discernement des observations et des rapports d'autrui. Les ennemis d’une personne vous apprendront ses défauts et ses vices ; ses amis vous diront ses vertus et ses qualités; vous saurez par ses serviteurs son humeur et ses habitudes ; ceux qui l’approchent de plus près et qui l’entretiennent vous feront
part de ses opinions. La rumeur publique mérite peu de foi, et les jugetnens des supérieurs sont suspects, parce que rarement il leur est donné de voir à découvert dans l’esprit de ceux qui leur obéissent et qui les craignent.
(f Après la connaissance des autres doit venir la connaissance de, soi-même. ïl est nécessaire de se soumettre à un examen rigoureux, de ne point se traiter avec trop de bienveillance, de se demander compte de ses facultés, de ses forces, de ses ressources, et aussi de ses défauts, de ses incapacités et des obstacles que l’on doit craindre- On se mesurera aux eboses et aux hommes de son temps pour reconnaître s’il convient de s’abandonner à son naturel ou de s’imposer quelque contrainte ; pour choisir entre toutes les carrières celle où l'on se sentira le pied le plus leste et le plus sûr, où l’on prévoira le moins de ri' vaux, ou l’on aura autour de soi une plus grande solitude de taleus et de vertus.
« Il est beau de se connaître, mais c’est peu si l’on ne inédite ensuite l’art de se montrer et de se cacher a propos, de parler ou de se taire, de fléchir et de se relever, de modifier au degré convenable ses penchans ou sa conduite. —Ce
n’est point Fœuvre cPune médiocre prudence, tpie de parvenir à donner aux autres une haute opinion de soi, en faisant valoir avec tact et délicatesse ses talcns, ses mérites, et jusqu’aux avantages quon a reçus de la fortune, U ostentation, traitée un peu sévèrement par les moralistes, doit rencontrer plus de tolérance du côté des politiques. Car, ainsi qu’on a coutume de dire : tf Calomniez audacieusement : il en ff reste toujours quelque chose; » on peut dire encore: «Vantez-vous avec audace, toujours « quelque chose en demeurera flans Vo pi ni on « de vos auditeurs, » Il n’est point rare de rencontrer des esprits solides qui sont punis d’une discrétion trop scrupuleuse, et qui, huile de vent, ne font point voile sur la merde ce monde, — On ne doit pas mettre moins d’art et d’importance a cacher seâ défauts , scs malheurs, ses injures. Pour dérober ses défauts a la censure publique on peut employer une triple industrie : les précautions, les prétextes, et les^ aveux. Les précautions sont innombrables :
l’usage des prétextes doit être soumis à cette règle qu’un poète a ingénieusement tracée :
Sœpe latet <viiinm prvximitate boni. Si donc flous avons remarqué en nous quelque vice.
cachons4e sous le masque et le manteau delà vertu voisine : la lenteur s’appellera gravité, la faiblesse se nommera douceur. Il est utile encore en embrassant quelque entreprise , de répandre le bruit qu’on a des raisons pour ne pas faire les derniers efforts et n^mployer qu’une partie de ses ressources ; ainsi passera- Von pour n’avoir point voulu, alors quon n’aura point pu. L aveu hardi d’un défaut qui ne peut se cacher est un remède peu délicat, mais d’une efficacité souveraine. Celui qui professe un mépris absolu pour les qualités qui lui manquent, ressemble aux marchands habiles qui ont coutume d’exalter la valeur de leurs marchandises et de déprécier celles de leurs concurrens. Le comble de Fbabileté, mais aussi le comble de l’impudence, c’est de publier hautement ses vices et de s’en faire gloire ; et pour mieux en imposer à l’opinion , de feindre la timidité et le scrupule en des points ou l’on sait qu’on excelle. Ainsi sont les poètes qui défendant avec chaleur un vers justement attaqué , détournent la critique et l’appellent aveti une inquiétude feinte sur le passage qu’ils savent le plus beau de leur oeuvre, —Il n’est point facile de déterminer dans quelles cîr-
constances il convient de parler, et dans quelles de se taire. Bien qu’une taciturnité profonde, des conseils impénétrables, des menées mystérieuses puissent quelquefois conduire au but et sollicitent toujours l’admiration , cependant nous voyons les politiques les plus heureux dédaigner souvent de dissimuler l’objet auquel tendent leurs efforts. Sylla en est un illustre exemple—Que l’esprit soit flexible; employez vos efforts à rendre la volonté souple et obéissante aux occasions etaux circonstances. Les caractères graves, et qui ne savent pas changer, ont d’ordinaire plus de dignité que de bonheur.
« Les préceptes particuliers sont nombreux :
en voici quelques uns qui serviront d’exemples : i° ou s’accoutumera à juger du prix de toute chose en raison du rapport qu’elle peut avoir avec les fins qu’on s’est proposées ; les (démens de cette sorte de mathématiques intellectuelles, consistent dans la connaissance exacte des puissances qui, à différens degrés, contribuent à la formation et à la multiplication de la fortune. Au premier degré je place 1 empire de soi-même; au second, les richesses ; au troisième , la bonne renommée : les honneurs viennent en dernier Leu. a 0 Gar-
dons-nous d’une grandeur d’àme qui nous ferait porter nos désirs au dessus du point cpie peuvent commodément atteindre nos forces.
Ne rainons point contre le courant des choses. Il est sage ce conseil d’un ancien : Faiis accédé déisque, 3° N’attendons pourtant pas toujours que l’occasion vienne nous saisir * sachons quelquefois la provoquer* et marcher a la tête des événemens pour les conduire au terme de nos volontés. 4° Il est téméraire de former des entreprises qui consument beaucoup de temps* La tyrannie d’une occupation trop prolongée est souvent fatale. C’est pour cette cause que les hommes adonnés des professions laborieuses * les jurisconsultes, les orateurs * les théologiens les plus savons* ne savent point fonder leur fortune* ni l'agrandir. 5° Imitons la nature qui ne fait rien en vain. Ce ne sera point un travail difficile si nous combinons nos spéculations et nos affaires de façon que l’une soutienne l’autre* et qu’un échec reçu sur un point* puisse se réparer par un avantage que nous remporterons ailleurs. Rien ne convient moins à un politique que de s’ensevelir dans la contemplation et dans le soin d’une seule chose. G° Ne nous attachons point trop étroitement à
un parti, a un poste > a une espérance, quelque solidité que nous pensions y voir. Mais ayons toujours une fenêtre ouverte pour fuir au moment de I orage, une porte de'robéepour rentrer apres. 7 0 II est lu en de se rappeler ce mot de Bîas, pourvu qu’on n’en fasse point un usage perfide : « Aimez vos amis, sans vous ôter le u droit de les haïr un jour ; haïssez vos ennemis « en v ous réservant la possibilité de les aimer. # « O 11 doit se tenir averti que l’auteur u’a prétendu choisir et proposer ici que des règles que la morale avoue et des moyens honnêtes ; pour ceux qui chercheraient la fortune par des voies plus courtes , mais fangeuses , il les renvoie à l’école de Machiavel ( 1 ). » — Néanmoins nous trouvons dans les récits de Bacon d’autres maximes que nous ne saurions passer sous silence et qui font corps de doctrines avec celles-ci :
« Quand le vice est utile, dit-il quelque part, « le fuir c’est pécher ( 2 ). » Ailleurs, à celui qui craint d’avoir offensé le prince, il conseille de rejeter la faute sur les autres (3). En-
( 1 ) Voyez Fabtrjorturue sitÆ y chapitra de neuf pages in-folio inséré dans le livre De dtgnùq.te et au g mentis.
(a) Omamenta rationalia,
(3J De dignime et augmentât lifa, Yîlij c. 2.
Ih
fin , dans un autre passage, ÎI se propose pour modèle le philosophe Àristippe, qui s’étant jeté aux pîeds de Denys le tyran, ré pou dit aux reproches d'un spectateur indigné : c< Est-ce ma faute si Denys a les oreilles aux pieds (i) 7 » Bacon ne tarda pas à mettre en pratique des principes et des exemples si profondément médités. Cette fortune si long-temps rêvée et si savamment poursuivie , H allait bientôt Fattgmdre. Il avait su obtenir dans le parlement, par son éloquence et par son opposition modérée, autant de crédit qu’il lui en fallait pour attirer sur lui Faite ntl on du gouvernement sans exciter sa colère* Tandis qu'avec des insinuations malveillantes il écartait ses rivaux, sou humilité lui gagnait la faveur des grands.
Il parvint h trouver accès auprès du roi luimême; il jugea probablement que ce prince avait les oreilles placées au même endroit que Denys , et ii en prit le chemin. Ainsi, d'une part il flattait la vanité de Jacques en fui défi) De dignitate, préface : Proptereà non sont dam nantit vir j dneti ubï cum res postulat âliqnid de strâ dignitatë remïttunt sïve ïmperante neceasitate stve impersrde occasmne, quod quannû humile ¥itleaturet serrïle primo jntuitti, tamen vertus rem trârtimauti cenaebuutui'non perronæ sed tempori ïpSi smïre.
(liant ses ouvrages, eu lui prodiguant dans ses pompeuses préfaces les louanges les plus démesurées , en le comparant tour à tour à Hermès I rismégistè èt a Salomon> En même temps il flattait sa paresse, par l’habileté avec laquelle il abordait les affaires les plus ardues, en dissimulait les difficultés, et faisait taire au besoin devant la volonté royale toutes les objections de la raison. C’était là ce qui convenait merveilleusement à l’iiidolence de Jacques, et ce qu il appelait traiter les affaires siuwibus modis (l). Aussi recompensa-t—il Bacon, en lui conférant successivement les honneurs dé la chevalerie, les charges de conseiller savant, de solliciteur général, déjugé de la maison du
(0 b n’est pas inutile d'extraire ici un passage d’un mémoire de Bacon sur ta pacification de i’Eglise, et de comparer le langage qu’il tient au roi Jacques arec celui dans lequel il essayait de charnier la reine Elisabeth,
« Je soumets humblement à votre jugement souverain toutes
* les idées que je proposé ici ■ c'est comme une obole que je
* viens jeter dans le trésor de votre sagesse. De même que les
* astronomes cbservêat que la réunion des trois astres en
* Conjonction profit d*ad mira Mes effets; ainsi, puisque eu
* totre majesté &é t&éhtisent trois lumières ; la lumière de I;k
* nature, ta himiérc^fe hfcSéiéfticè èt par dessus tout h lumière
* VÉsprît Saint, votre règne ne doit-il pas être comme nue-
* heureuse conîtelJaüon levée sur le cieî de vos états ? *
roi j d’attorney général f de membre du conseil privé. Nous ne dirons point les bassesses qui accompagnèrent le cours de celle élévation rapide (t). En 6 n , après avoir long-temps mendié la succession du vieux garde-des-sccaux Egerton y qui ne mourait pas assez vite au gré de sa cupidité* il l'obtint : et en 161 g* il changea le titre de garde-des-sceaux , contre ceux de lord chancelier d'Angleterre * baron de Vérulam * vicomte de Saint-Âlban * et s’assit, courtisan impur * sur le siège de Thomas Morus, Il était arrivé a l'apogée de scs espérances : la Providence le plaçait au poste d’honneur, Ct sur les frontières pour ainsi dire de la prérogative royale et des libertés publiques ; il se voyait environné de la double majesté du monarque et de la nation : cependant II ne comprit ni la grandeur ni le devoir de sa nouvelle
(i) J'indiquerai cependant la disgrâce de son ancien rival Coke, â laquelle flacon travailla avec une bat ne use persévérance, aiguillonnant le mécontentement royal, que la fermeté de ce jurisconsulte rigide avait provoqué* IL prit aussi une part honteuse à la perte de Walter Rawleîgh, qui> condamné à mort au cornmcncement de ce régne, sorti ensuite de prison } et mis à la tête d’une flotte anglaise, fut arrêté de nouveau au bout de qui nia ans, victime d’intrigues diplomatiques j et aur Pavia de Baconi subit le dernier supplice,
dignilé , il ne parut se soucier que de deux choses, assurer sa position , et remplir ses colïres, Robert Carr, comte de Somerset, le premier favori de Jacques, avait fait place à Georges ViHiers , qui devint bientôt marquis et duc de Buckingham , et maire du palais sous ce roi fainéant ; Bacon se tourna du côté de l’astre nouveau qui se levait sur l’horizon , travailla à la perle de Somerset, pour s’attacher par d’indissolubles liens à la fortune de Buckingham. Il se fit une gloire d'imprimer son nom avec le sceau du roi, sur les diplômes qui donnèrent des titres magnifiques et des pouvoirs exorbi— tans à ce présomptueux parvenu. Il l’ai al à enrichir ses parera et ses créatures par des concessions de monopoles qui écrasaient le commerce. Il alla même jusqu’à s’occuper des domaines du favori et se faire son intendant* En môme temps, le luxe dont il aimait à s’environner engloutissait des sommes énormes. Il avait si long-temps baissé les yeux devant ses supérieurs, qu’il se plaisait maintenant à éblouir de son opulence les regards de ses inférieurs et de ses égaux. Jamais il n’y avait eu d’ordre dans l’administrai ion de ses alfa ires privées; deux fois dans sa jeunesse ses créan-
ciers l’avaient conduit en prison : maintenant ses domestiques infidèles se prévalaient de sa faiblesse, dilapidaient ses biens, abusaient même du sceau du roi en son absence. Devenu le premier magistrat de son pays , il ne rougit pas de tendre la main pour accepter des présens de ceux qui attendaient de lui des sentences. On dit pourtant que dans ses jugemens l’équité ne fut jamais trahie ; mais s’il ne vendit point la justice, il souifrit qu’elle lui fût payée. — La mesure était remplie. En vain il se cramponnait au sac de laine (i) où l’ambition l’avait fait parvenir en rampant. Un coup de foudre l’en lit descendre.
Au commencement de la session de iCat , la Chambre des Communes, organe dessentimens de la nation , attaqua les monopoles $ et ne pouvant atteindre le marquis de Buckingham, qui en était le premier autour, tourna sa vengeance contre Bacon qui les avait sanctionnés. Le ai mars, elles présentèrent à la chambre des lords un acte d’accusation qui chargeait le lord chancelier de s’être laissé corrompre par des présens dans 1 administration de la justice. Le lord
(i) On «ait que le chancelier d’Angleterre siège au parlement sur un sac de laine.
chancelier, abandonné du patron pour lequel il avait encouru la honte , délaissé du roi, accablé par ses propres souvenirs et par l'opinion générale qui n’avait point oublié scs turpitudes passées , le lord chancelier fut malade , demanda du temps (jour se défendre, et ne se défendit pas. La commission chargée d’instruire son procès, établit qu’eu vingt-sept différentes occasions il avait reçu plus de six mille livres sterling , des meubles , des diamans, des prêts gratuits, et jnsqu’è une douzaine de boutons : car toute proie était bonne à celte insatiable cupidité. Le lord chancelier répondit à ccs incriminations par un aveu général de scs fautes et par une humble supplique où il conjurait la Chambre de ue lui infliger d’autre peine que Celle de la destitution* Lu Chambre ne pouvait se contenter ni d’un tel aveu , ni d’un tel châtiment : elle exigea de Bacon une confession détaillée de tous les griefs portés contre lui ; il la lit j en conjurant Leurs Seigneuries « d’être miséricordieuses pour un roseau brisé. » Mais Leurs Seigneuries étaient hautaines : en 6cv$r saut le roseau, elles pensaient humilier le fur vori dont il avait été l’instrument ; elles le foulèrent aux pieds sans compassion. Le 3 m?i.
les procédures étant achevées, les Lords envoyèrent leur messager aux Communes pour leur faire savoir qu’ils étaient prêts a rendre jugement contre le lord chancelier, si elles I venaient le requérir , leur Orateur portant la parole pour elles- Les Communes sc rendirent h cette invitation , l’Orateur se présenta à la barre, et après trois profonds saints, il dit : | « Les chevaliers, citoyens et bourgeois des « Communes, ont adressé leurs plaintes à vos « Seigneuries au sujet des actes exorbitans de k corruption et de subornation commis par le f< lord chancelier- Nous apprenons que vos Seiu gn curies sont prêtes à rendre leur jugement ; tt c’est pourquoi, moi, leur Orateur, je viens « en leur nom demander humblement qu’il « vous plaise de prononcer la sentence contre ft le lord chancelier, ainsi que la nature de ses t< fautes Fexige- » Et le Lord grand juge, prenant la parole, répondit ; « M. l'Orateur, sur « la plainte des Communes contre le vicomte de Saint-Âlban , chancelier du royaume , la « haute Cour Ta trouvé coupable , selon son ce propre aveu , des crimes et des actes de cor- «n pi on dénoncés par les Communes, et de <c plusieurs autres crimes de même nature- En
« conséquence ? la Cour 1 ayant averti tic se dé- « fendre , et ayant reçu ses excuses , a cm de~ « voir , nonobstant, procéder au jugement ; et « par ces motifs la Cour prononce : —• i°Queïe a Lord vicomte de Saint-ÀIban > chancelier « d’Angleterre , est condamné a une amende t< de 4^,000 livres; 2 ® qu’il sera emprisonné à * la Tour durant le bon plaisir du roi ; 5° qu’il « sera toujours incapable de remplir aucun of- « lice, place ou emploi dans le gouvernement et « dans les finances publiques ; 4° qu’il ne siégera xt jamais au pSÈefhent, et ne pourra demeurer «dans le rayon de la cour.— Voilà le jugeif ment et la résolution de la haute Cour des « lords ( 1 ). »
Il est des caractères que l'adversité retrempe. Le malheur quj venait de frapper Bacon acheva de briser les ressorts de son âme. Après s'être tenu trente ans courbé sur les degrés du trône, vieillard débile, il ne put relever la tète. Durant les cinq années qui s’écoulèrent du jour de sa disgrâce à celui de sa mort, il ne cessa d'importuner le monarque aux gages duquel il
{ 1 } Journal de la chambre des lords, séance des aomarsi a4 avril, 3o avril, S mai 1631 * Voyez aussi Ilushwort.
avait été. Il en obtint successivement sa liberté, l’exemption tic son amende, l’abrogation de la clause qui le bannissait de la cour, et enflu des lettres de grâce qui le relevaient de toute incapacité. Mais scs voeux n’étaient pas accomplis. Comme l’orateur romain, sous les délicieux ombrages de Tusculum, regrettait les jours orageux de Catilina, les triomphes du Forum, et les acclamations bruyantes de ses çliens; ainsi Bacon languissait dans sa docte retraite, se rappelant avec envie le temps de son esclavage doré, et cherchant à reprendre ce joug pesant qui avait laissé sur son front de si déplorables cicatrices. On souffre à le voir implorer tour à tour Buckingham, qui l’avait payé de tant d’ingratitude ; le prince de Galles, qui ne l’aimait pas, et qu’il appelle son rédempteur j Jacques lui-même, qu’il nomme son créateur et presque son Dieu, Il est déchirant de lire ces lettres où le génie de l'homme et la parole divine sont profanés en même temps, et employés à des sollicitations d’autant plus dégradantes qu’elles n’étaient pas dictées par une impérieuse nécessité. — « Sire, « voici un an et demi que dure ma misère.
« Mon imprév oyance ne m’a laissé que peu de
(( b\çm% guère plus que je n’eu avals trouvé (f dans la succession de mon père. Mes digmu tés me restent, comme des marques de voire fa- (< venr passée , mais aussi comme autant de farte deauï pour ma fortune présente, Les pauvres <{ débris que j avais conservés de paon ancienne u opulence* soit ç,n vaisselle* soit en joyaux, je ff les ni distribués a de pauvres gens auxquels je « devais, gardant u peine ce qui convenait pour « ma subsistance. En sorte que pour conclure, ail faut que je dévoile ma misère aux yeux k de Votre Majesté, et que je m’écrie : Situ u dcsçris nos , périmas ! — Vous ressemblez an et Créateur qui produit et ne détruit pas. Aussi, «moi qmai long-temps eu le bonheur dup- « procher de Votre Majesté, ai-je assez de foi a aux miracles pour être assuré que vous ne « souffrirez pas que votre créâture soit enliè- <t rement défigurée, et qu’une tache efface pour «jamais de votre livre un nom que votre main a sacrée s’est plu si souvent à agrandir. Ayez «assez pitié de moi* mon Seigneur et Maître, u pour ne pas permettre qu’après avoir porté « les sceaux, je sois réduit à porter la besace. «— S’il arrivait que Votre Mnjcslé me crût u encore propre à quelque chose et voulût bien
«me conférer quelques fonctions publiques, « je Tondrais me conduire de façon que rien « ne pourrait me décourager. Je me tiendrais <c heureux de me retrouver h votre service, ne et fut-ce qu’en qualité de pionnier ou de gartt con de charrue (r). ï> Et en finissant ces lettres, il se comparait aux mendians qui se tiennent sur la porte des églises demandant l’obole des passa» et promettant delà payer avec des prières. Le passant couronné fit comme tant d’autres, il laissa tomber l’obole dans la main du mendiant, mars il en détourna les yeux avec mépris, et ne le convia point à le suivre dans son palais.
Bacon mourut dans la solitude, en i6s6, à Tâgc de soixante-six ans.
(i) Lettres de B ac<m à h fm du v volume de ses œuvres en anglais.
Et maintenant ne sont-ce point deux visions différentes qui viennent de passer devant nos yeux? D’où vient que cet homme de génie et cet homme d’état portèrent tous deux le même nom de François Bacon? Jamais il n’y eut tant de dissemblance entre deux frères ! N’y a-t-il point là quelque erreur de la postérité, quelque confusion de deux individualités distinct es j ou bien ne serait-ce pas le renouvellement de ce vieux récit mythique qui fait asseoir Hercule aux pieds d’Omphale? Non. La proximité des temps ne permet pas le doute, le symbolisme n’est ici
de nul secours : ces deux hommes ne sont qu’un homme, ces deux histoires ne sont que l’histoire d’une seule vie. Oui, celui que nous avons vu au premier réveil de sa raison secouer si fièrement la servitude de l’école j celui qui par la seule puissance de sa pensée renversa une autorité usurpatrice, vieille de deux mille ans ; celui de qui la science recevait des lois et devant qui la nature se plaisait à dévoiler ses mystères; celui qui s’était fait un si vaste empire et s’y mouvait avec tant d’aisance et de majesté, qui se révélait par de si admirables ouvrages, bravait si généreusement la colère et la jalousie de la multitude des esprits subalternes, et s’agenouillait si magnifiquement devant Dieu j celui enfin qui nous apparaît, exerçant une si heureuse iulluençe sur le développement des connaissances humaines et sur la prospérité des nations, couronné de tant de rayons de gloire: c’est le même que nous avons trouvé faisant dès sa jeunesse 1’apprentissage de la servitude des cours, et qui durant quarante ans se traîna dans les fangeux sentiers du pouvoir f tressaillant d’espérance ou de crainte & la parole d’une reine capricieuse ou ; fi’un monarque imbécile, et ne s’arrêtant
jamais ni (levant le crime, ni devant l'ignominie; c’est le meme qui traçait pour son usage de si odieuses maximes, qui mendiait des bienfaits et trahissait son bienfaiteur ; c’est le même encore qui exerça une si funeste influence sur les destinées de son pays, qui reçut un affront retentissant et mérité, qui ne sut point couronner ses cheveux blancs de l’honneur d’une infortune noblement portée, et laissa planer sur son tombeau de sinistres souvenirs. C’est le même; et si nous avons au coeur quelques senlimens de pitié; si nous ne voyons pas sans tristesse la cognée au tronc d’un vieux chêne, le serpent dans le nid des oiseaux, tin volcan sous de riantes co ntr ées. une blessure dans un corps plein de vie ; si nous voyons avec douleur l’erreur et la folie, la souffrance et la mort, et cette infirmité qui est dans toutes les choses terrestres même les plus grandes elles plus belles; nous pleurerons ici : car il y a plus qu’erreur et folie, il y a plus que la souffrance et la mort; il y a l’avilissement d’une grande Ame, il y a une sublime créature à qui Dieu avait donné une mission' glorieuse, et qui s’est dégradée. Tous étiez envoyé, Bacon, ainsi que le corbeau de l’arche, à de vastes découvertes;
et comme lui, vous jetant sur une honteuse pâture, vous avez oublié d'où vous étiez venu, et vos égaremens ont alarmé les hommes qui vous attendaient au rendez-vous sacré du devoir. Votre exemple a pu Faire maudire la science et douter de la vertu. Vous êtes grand, mais vous avez été mauvais. Et malgré les honneurs de votre nom, nul homme de bien j vous apercevant à travers les âges ne s’écriera | avec une sainte jalousie : « Je voudrais être lui ! »
Pour nous que le passé doit instruire, , quelles leçons tirerons-nous de ces récits? Qui nous dira comment l’intelligence et la volonté peuvent former entre elles une si bizarre alliance, que l’une aperçoive le bien, et que l’autre choisisse le mal ? Comment se peut faire ce prodige, que la lumière inonde l’en -1 tendement, et que lame reste glacée? Qui donc a brisé l’accord qui devrait unir ces deux puissances de l’homme dans une juste proportion? Qui peut le re'tablir?... car Bacon n’est point seul, et j’entends des milliers de voix lamentables qui s’écrient avec lui :
.... Video meîiora proboque
Détériora sequor .
Et cependant ce n’est point ici une loi fatale à laquelle tous les hommes soient sujets; il en est plus d’un qui traversèrent la vie tète levée; il en est plus d’un chez qui toutes les puissances de l’âme s’associèrent dans une harmonie par- I faite pour faire des actions mémorables et montrer à l’humanité qu’elle ne doit point désespérer de soi.
C’est un de ceux-là que nous allons étudier maintenant, et clans cette étude nous trouverons les élémens nécessaires pour résoudre le problème que nous venons de poser.