CHIEF MODERN LANGUA6ES MASTER AT MERCHANT TAYLORS' SCHOOL
Ce titre ressemble à celui d'une fable, mais c'est une histoire vraie que je vais conter.
La ville de Belfast en Irlande est peuplée de savants : la science y court les rues comme l'esprit chez nous. En arrivant à Belfast, je fus frappé de la physionomie générale des passants ; tous les visages ressemblent à des figures de géométrie.
M. Âdamson, un de ces innombrables savants qui gardent la droite sur les trottoirs de Belfast, était fort riche, quoique savant ; et pourtant le lo bonheur lui manquait. Tous les matins, en se levant, il s'adressait cette question : Pourquoi le voyageur Bruce n'a-t-il pas découvert la presqu'île de Méroé ?
Tous les hommes font consister le malheur dans une spécialité quelconque. J'ai connu un honorable citoyen qui s'est laissé dépérir de langueur, parce qu'il avait été exclu, en 1830, des cadres de la garde nationale, pour cause de stupidité militaire. Il ne pouvait tenir son fusil que de la main droite, ao et ses mains étaient gauches toutes les deux.
M. Âdamson étudiait la carte de Bruce depuis les montagnes de la Lune jusqu'à Hermopolis,
et il n'y trouva pas cette presqu'île que le véridique Hérodote a vue de ses propres yeux, comme je vous vois. Ce souci tourmentait profondément le grave Irlandais.
Un jour il mit une paire de bas de Dublin, et s'embarqua pour l'Egypte en passant par le canal Saint-Georges, l'Angleterre, la Manche, la France, et la Méditerranée. Dans sa route il ne daigna rien voir. La presqu'île de Bruce l'absorbait.
10 II rencontra le Nil, ne salua pas les Pyramides, impolitesse inouïe, mais qui ne produisit aucune sensation sur ces stoïques monuments ; et, après un séjour de quelques heures au Caire, il poursuivit son voyage jusqu'aux ruines de Karnak. Toujours remontant le Nil, il vit Syrène, aujourd'hui flétrie du nom barbare d'Assouan. Les ruines de cette ville antique ne furent pas honorées d'un seul point d'admiration; c'était humiliant pour V Egypte ! Un jour, la chaleur était si forte à midi, chose
20 très naturelle sous le tropique, que le savant Adamson se laissa séduire par la fraîcheur du Nil, et se décida, pour la première fois de sa vie, à prendre un bain dans le fleuve sacré. Il regarda aux environs avec une attention minutieuse, et ne découvrit aucun être vivant. Le Nil coulait dans un silence religieux, et baignait sur sa rive gauche des ruines superbes mais anonymes, qui remontent, par des chaînons de rochers, à la vieille Éléphantine.
30 Adamson, rassuré par la solitude et l'absence
des policemen, se plongea dans les eaux vives du Nil, après avoir arrangé avec soin ses vêtements et ses bottes sur le rivage nu. Le savant remercia la nature, bonne mère/ qui plaçait ainsi un fleuve si frais auprès d'un sable si brûlant, et, se souvenant de ses premiers exercices de nageur enfant, il nagea comme un ignorant en pleine eau. Tout à coup il entendit un souffle menaçant, et vit à peu de distance, sur l'eau, une gueule béante, ornée de dents terribles, et de deux yeux çnflammés. Le 10 savant se rappela aussitôt, mais trop tard, une fable qui commence ainsi: Les chiens <t Egypte boivent toujours en courant^ le long du Nil, de peur des crocodiles,
— O sagesse des chiens! s'écria-t-il, et il fit, de ses mains et de ses pieds, les plus grands efibrts pour atteindre une petite île sablonneuse, écueil des barques, salut des nageurs.
C'était, en effet, un crocodile de la plus belle espèce, un lézard colossal et plus féroce que le ao tigre du Bengale ou le lion de l'Atlas. Il nageait sur le savant, qui, quoique maigre pour cause d'étude, offrait encore un mets satisfaisant à la gloutonnerie d'un crocodile à jeun.
Adamson gagna heureusement les bords de la petite île, le crocodile aux talons ; il croyait même souvent sentir passer une haleine chaude à la plante de ses pieds, température effrayante dans un bain froid. Ce souffle l'avait aiguillonné.
Il toucha la terre ; mais, au moment où il allait 30
se livrer à la joie, il se souvint que le crocodile est amphibie; et, apercevant un palmier, isolé sur recueil, il embrassa la tige, et grimpa au sommet avec l'agilité d'un écureuil. Il se logea de son mieux entre les feuilles épaisses, et, ayant assuré sous ses pieds une base solide, il regarda le Nil : le crocodile sortit de l'eau, et marcha vers le palmier, comme un poisson devenu quadrupède !
Le savant chercha aussitôt dans sa mémoire tout 10 ce qui avait été écrit sur les crocodiles, et il crut y trouver que ces animaux grimpaient sur les arbres.
— O ! dit-il, faites, mon Dieu, que mes confrères les savants, qui se trompent à chaque page, se soient encore trompés à celle-ci !
Tout à coup, il éprouva un nouveau frisson de terreur, en se rappelant une notice qu'il avait insérée dans la Revue de Belfasty et dans laquelle il annonçait lui-même que les crocodiles grimpaient ao sur les arbres comme des chats. Il aurait voulu jeter sa notice au feu ; mais il n'était plus temps, tout Belfast avait lu la notice, elle avait été traduite en arabe, et aucun auteur ne l'avait réfutée, pas même à Crocodilopolis.
Le féroce amphibie arriva au pied de l'arbre, et témoigna une joie vive en découvrant le nageur à travers les éclaircies des feuilles; il fit quelques tours, regarda encore, puis s'arrêta comme pour convertir le siège en blocus, dans l'impossibilité 30 absolue de prendre la place d'assaut.
Ici» rendons hommage à la vraie science.
Adamson, malgré les préoccupations du moment, éprouva un vif accès de juste douleur ; il reconnut que sa notice commettait une erreur d'histoire naturelle, mais il se promit bien de ne jamais la corriger, s'il échappait par miracle au péril. La notice avait été écrite avec conviction ; elle démontrait que les crocodiles grimpaient sur les palmiers, fait acquis à la science. Impossible de revenir là-dessus, même en échappant à un crocodile qui 10 n'avait pu grimper sur un palmier du Nil. Un savant doit être inébranlable dans ses convictions.
La pose du crocodile prit un caractère alarmant. Étendu dans sa longueur démesurée, il bravait le soleil comme un lézard, et ne témoignait plus aucune impatience; il attendait la descente du savant, et le frétillement de sa queue annonçait toute la joie que faisait naître en lui la seule pensée de cet inévitable festin.
De son côté, le savant étudiait les mœurs du 20 monstre. Les heures de blocus ont deux cent quarante minutes, mais elles passent comme les autres ; le temps rapide marche souvent avec des béquilles, mais il marche toujours, et ne s'arrête jamais.
Le soleil se coucha, comme la veille ; la nuit tomba avec un crépuscule très court, et son dernier rayon montra au dernier regard du savant bloqué le crocodile dans son horizontale et désespérante immobilité. 30
lo LE SAVANT ET LE CROCODILE
En cherchant dans ses souvenirs pour trouver une similitude^ une consolation, ou un espoir, Adamson rencontra son compatriote Robinson Crusoé, natif d'York, lequel passa une nuit sur un arbre, après son naufrage, par mesure de précaution. L'arbre de cet illustre solitaire était probablement un palmier ; le domicile était donc possible, quoique dur. Robinson avoue même qu'il dormit. Au reste, on trouve souvent, dans les
10 auberges irlandaises, des lits aussi durs que le sommet d'un palmier : réflexions salutaires qui offrirent quelques douceurs aux angoisses du malheureux savant de Belfast.
Adamson dormit peu dans cette longue nuit; il eut plusieurs rêves courts, mais émouvants ; il rêva qu'il était assis devant les savants de Belfast, leur lisant une notice pour leur démontrer que les crocodiles n'existaient pas, comme les sphinx, et que les Égyptiens avaient découvert cet
20 animal fabuleux. A la fin de ce rêve, il crut recevoir sur ses joues une rosée de larmes de crocodiles; il se réveilla en sursaut, et faillit tomber du haut du palmier sur la queue de son gardien endormi. Cela le rendit plus circonspect ; il fit violence au sommeil, et retint ses paupières avec son doigt pour les empêcher de se fermer.
Que ne fait-on pas pour conserver sa vie !
Au lever du soleil, Adamson vit avec désespoir
30 que rien n'était changé dans l'état du blocus. Le
LE SAVANT ET LE CROCODILE ii
crocodile seulement ne couvrait plus le terrain occupé la veille; pendant la nuit le monstre affamé avait tendu d'heureux pièges à d'innocents poissons. Le bord de la petite île était couvert de débris d'arêtes, et ce fut un bien triste spectacle pour le savant ; ' car, se dit-il, si ce monstre trouve à se rassasier ainsi toutes les nuits, ce blocus ne finira pas, et je tomberai d'inanition dans la gueule de ce vorace ennemi,' Ce raisonnement ne manquait pas de justesse et fit dresser les cheveux sur lo la tête du savant.
L'estomac, machine indépendante de l'esprit et qui a ses exigences inexorables, réclamait des repas au pauvre Adamson, celui de la veille et celui du matin. Le murmure de la faim arrivait aussi à ses oreilles, et il paraissait difficile de l'apaiser. Deux savants qui se trouveraient en pareil cas de famine auraient des souvenirs tout prêts dans les histoires des sièges ou des naufrages ; le plus fort dévorerait le plus 20 faible. Mais Adamson était seul, et il voyait, avec une juste épouvante, la famine se combinant avec le blocus.
Entre autres choses qu'il ignorait, ce savant ne savait pas que les palmiers produisent des fruits savoureux, dont les Arabes vivent très bien, depuis Adam, premier colon de l'Arabie. Or, un rayon du soleil levant, glissé entre les feuilles massives, révéla de larges grappes de dattes au regard affamé du savant. A Belfast, Adamson déjeunait avec 30
des tranches de bœuf et de jambon d'York, mais ici il fallut se contenter de ces végétaux providentiels. Une étrange pensée vint l'assaillir après le déjeuner; il se rappela un livre égyptien, dans lequel un autre savant a prouvé que les crocodiles sont les vengeurs naturels de tous les outrages commis en Egypte par les Barbares. Cela paraît raisonnable, pensa-t-il ; car si les crocodiles ne servent pas à venger les outrages, à quoi servent
10 ces horribles animaux ?
Sa conscience lui reprochait toutes les irrévérences dont il s'était rendu coupable, en traversant l'Egypte sans saluer les Pyramides. Il lui restait la ressource des grands criminels agonisants; il se repentit, et fit vœu, s'il échappait au crocodile vengeur, de baiser les orteils de Memnon, qui chante au lever du soleil.
Faire un vœu donne quelque tranquillité à l'esprit. Il regarda le monstre pour s'assurer si le
30 vœu avait produit quelque effet sur ses écailles. Le monstre veillait toujours, et ne paraissait pas avoir entendu le vœu.
Une soif ardente dévorait la poitrine du savant, autre malheur du blocus I Les dattes altèrent la soif Comment boire? L'infortuné Tantale voyait sous ses pieds un large fleuve, et il mourait de soif. Le Nil avait des murmures ironiques ; il se contentait de rafraîchir l'air, et ne donnait pas une goutte d'eau à la lèvre brûlante du malheureux
30 bloqué.
En se comparant à son compatriote Robinson Crusoé, il conclut que tout l'avantage de la position était à ce dernier. En effet, Robinson passa une nuit sur un arbre, mais il en descendit le lendemain; il tua des perroquets et en fit des fricassées de poulet; il but de Teau claire et du rhum ; il se promena sous un parasol ; il se bâtit un gîte ; il ne rencontra aucun crocodile, et découvrit un Vendredi. Heureux insulaire !
— Heureux Robinson ! disait à voix basse le 16 savant, Roi et sujet à la fois I et cet ingrat osait se plaindre ! ... Je voudrais bien le voir à ma place sur ce palmier I
Voilà bien l'homme ! Il se plaint toujours de son malheur ! Mais Adamson, est-il plus raisonnable quand il accuse son compatriote d'York? Hélas ! non. Cet homme perché sur le palmier ne savait pas que ce même jour, à la même heure, un infortuné savant français était dévoré par un crocodile sur les bords du Nil, devant les ruines 20 d'Ombos. Les hommes devraient bien cesser de se plaindre de leur sort.
En ce moment de légères vapeurs couvrirent le soleil, et Adamson éprouva un mouvement de joie ; il comptait sur une bonne pluie, et il préparait déjà ses deux mains pour recevoir la rosée du ciel. Sa joie fut courte. Il se rappela cette désespérante inscription, 'limites des pluies ', qu'un courageux voyageur italien a gravée sur sa carte du Nil. Le palmier d'Adamson était fatalement placé dans la 30
latitude où le ciel prend une teinte plombée, mais la pluie ne mouille jamais la terre. Il récita, pour se désaltérer en imagination, un passage de la Jérusalem délivrée^ où le Tasse décrit les croisés buvant, à pleins casques, une pluie miraculeuse après les longues rigueurs d'un ciel d'airain. Ces vers lui firent venir Teau à la bouche, quoique prononcés en italien-anglais.
Le crocodile semblait deviner la souffrance du
10 Tantale de Belfast ; il avalait, au passage, de fortes gorgées d*eau du Nil en jetant sur le palmier des regards obliques et narquois.
Les plaisanteries des monstres sont intolérables. Adamson fut révolté, ce qui donna à sa soif une nouvelle irritation. Il promenait ses yeux sur le Nil, dans Tespoir de trouver un bateau, et de lancer un cri de détresse aux navigateurs ; mais cet espoir est illusoire dans les parages dangereux, situés en amont des rapides, comme dit Bruce. La solitude
20 gardait son silence de mort ; on n'apercevait que des ruines noirâtres, où perchaient quelques ibis, immobiles comme des points d'admiration.
Involontairement la pensée du savant revint à Robinson Crusoé.
— Cet insulaire, se disait-il, a eu grand tort de tant murmurer contre un malheur qui me paraît si heureux ; mais mon compatriote avait du bon. Il était né inventeur. Il s'est fait du pain, un
30 parasol, un costume, et même une pipe. La
privation le rendit ingénieux. Sur ce palmier, Robinson aurait trouvé de Teau. Voyons; comment s*y serait-il pris ?
Il réfléchit longtemps pour inventer quelque chose d'après le procédé Robinson. O nécessité, mère de l'industrie ! tu n'abandonnes jamais les disciples de Robinson ! Le savant battit des mains, comme pour s'applaudir lui-même ; il avait découvert un procédé hydraulique. Qu'il faut peu de chose pour donner de la joie à la pauvre 10 humanité ! Voilà un homme perché sur un palmier, un agonisant voué à la gueule d'un crocodile, et quitr ouve le secret de se réjouir, parce qu'il a inventé un moyen de donner à ses lèvres quelques gouttes d'eau saumâtre du Nill
Adamson, fier de lutter avec son compatriote d'York,» se mit tout de suite à l'œuvre ; il arracha plusieurs branches fort longues, et les lia par chaque bout, au moyen de filaments détachés ao de la tige et roulés entre les lèvres. Cela fait, il attendit le moment où le crocodile faisait une petite promenade aux bords de l'eau, et il laissa doucement tomber sa pompe sur les bords du fleuve, où elle but beaucoup d'eau par les feuilles spongieuses, flottant à l'extrémité. Cette corde végétale fut retirée ensuite avec une grande précaution, et deux lèvres brûlantes se précipitèrent sur les dernières feuilles trempées d'eau douce, et deux fois douce. * 30
i6 LE SAVANT ET LE CROCODILE
Notre savant riait de bonheur, comme un écolier; et, n'ayant rien de mieux à faire, il recommença l'expérience, et se livra, sans mesure, à tous les excès de l'intempérance, pour payer à ses poumons un long arriéré de soif. Tantale n'avait pas inventé cela. Adamson riait surtout à l'idée de mystifier son crocodile, qui d'ailleurs méritait bien un pareil tour.
Rassuré sur les deux premiers besoins de la vie,
10 Adamson se souvint qu'il avait subi quelques accès d'une fraîcheur perfide, dans les heures humides de la dernière nuit ; l'absence de tout costume lui paraissait favorable pendant les ardeurs tropicales du jour, mais il fallait songer à se vêtir pour minuit. Adamson cueillit dans son alcôve aérienne une certaine quantité de feuilles énormes, et, s'asseyant comme un tailleur, il se confectionna un paletot, qui, sans appartenir à la dernière mode, avait un caractère primitif assez pittoresque. Deux
20 feuilles suffirent pour son bonnet de nuit, qui ne manquait pas d'une certaine élégance et ne faisait pas regretter nos horribles chapeaux de jour. Il était logé, vêtu, nourri, désaltéré aux frais de la nature. Tout bonheur est relatif. Adamson s'estimait très heureux, et, en fait d'expédients, il regardait Robinson avec dédain, de toute la hauteur de son palmier.
Comme il réfléchissait mollement sur son bonheur, il aperçut le crocodile au pied de l'arbre, et le
30 monstre lui parut agité d'une pensée mauvaise. Le
savant ne se trompait pas. De son côté, le crocodile avait réfléchi. Ne pouvant prendre le palmier ni par Tassaut, ni par le blocus, il avait recours à la mine et à la sape. Les énormes dents du monstre se mirent à l'œuvre, et elles rongeaient la base de Tarbre avec un acharnement féroce. Le crocodile avait l'air de penser: 'Il est temps que cela finisse.'
Et Adamson entendait, en frissonnant, les craquements d'une monstrueuse mâchoire sur la base de xo son habitation. Les dents des crocodiles sont arrangées de telle sorte qu'elles ne peuvent nuire à la base d'un palmier : ces monstres ne rongent que de côté. La sage Nature a ainsi voulu donner l'asile des palmiers aux malheureux poursuivis par les crocodiles. Le savant ignorait aussi cette particularité du sapeur écaillé et il ne pouvait consulter les naturalistes en ce moment sur le chapitre Crocodile. Il jeta un coup d'œil sur la base des opérations ; mais, placé trop haut et trop mal pour ao en apprécier le danger, il s'attendait à chaque instant à voir s'écrouler l'arbre sauveur, et ses cheveux frissonnaient sous son turban de feuilles à l'idée d'être lancé à la gueule du monstre, et d'entrer en lui comme dans un tombeau écaillé, et sans épitaphe qui annonçât ses vertus à la postérité de Belfast.
Le crocodile travailla ainsi plusieurs heures à la sape, et un certain découragement se manifesta dans sa mâchoire ; il eut alors recours à un autre 30
i2ors ^
i8 LE SAVANT ET LE CROCODILE
expédienti celui de battre en brèche le palmier avec sa queue de bronze.
L'arbre tenait bon, mais ses secousses n'étaient pas rassurantes pour le savant ; il subissait comme un long tremblement de terre et son toit de feuilles s'agitait avec des ondulations convulsives. Par intervalles, une grappe de dattes se détachait d'une branche et tombait sur les écailles du crocodile, et le monstre .redoublait de fureur, comme un
10 assiégeant qui reçoit un projectile lancé des rem* parts. Cette chute de dattes offrait aussi à Adamson un autre sujet d'effroi: qu'allait-il devenir si toute sa provision de comestibles s'écroulait ainsi en détail !
Jamais homme n'éprouva de pareilles angoisses ; aussi notre savant, après s'être convaincu que la vie ne vaut pas la peine d'être défendue à ce prix, résolut-il de se précipiter du haut de son toit pour trouver le repos dans la mort. Plein de cette idée
20 engendrée de son désespoir, il se leva debout sur le sommet du tronc, écarta les branches qui pouvaient le retenir au bord du précipice, et, avançant un pied, il retint l'autre fortement, et il ne se précipita pas.
Une pensée honorable le retenait sur l'abîme : Adamson n'avait point de famille, point de femme, point d'enfants, point de neveux; il devait donc se conserver avec soin comme le seul représentant des Adamson.
30 L'homme est toujours ingénieux lorsqu'il s'agit
de transiger avec le désespoir. S'il a une famille, il veut vivre pour elle ; s'il est isolé sur la terre, il veut vivre pour se rendre service à lui-même, et ne pas mourir tout entier.
Adamson se témoigna beaucoup de reconnaissance après avoir pris cette héroïque résolution : même il se traita de lâche pour avoir entretenu un instant la pensée de rassasier la voracité d'un monstre amphibie ; ce devoir rempli, il s'assit encore sur son fauteuil végétal et prit les 10 précautions les plus minutieuses pour se garantir d'une chute.
Oh! qui sondera jamais le cœur humain, et surtout le cœur des savants ! Le croirait-on ? Notre solitaire du palmier, revenu de ses premières terreurs, trouva un amusement assez curieux dans le spectacle de ce crocodile acharné contre une tige d'arbre très fortement attachée au roc d'un écueil.
Les ondulations, si alarmantes d'abord, lui don- 30 naient le plaisir de la balançoire ; il souriait d'un air paternel aux efforts du monstre et le traitait même de goose, de rascal et de naughty boy.
L'accent anguleux qui accompagnait ces insultes irritait le monstre, qui répondit par un cliquetis d'écaillés assez harmonieux pour l'oreille d'un savant de Belfast. Décidément, le palmier était inébranlable. Adamson triomphait. Il se rappela le chapitre que le moraliste romain Sénèque a écrit sur la manière de bâtir l'édifice de son 30
bonheur dans toutes les situations de la vie, et il résolut de bâtir le sien. Il entrevit un avenir heureux. Que lui manquait-il ? Il aurait un beau climat, une nourriture frugale, mais saine, une solitude charmante, de Teau douce à profusion, il espérait même un jour arrêter au passage des pigeons d'Ethiopie et les faire rôtir au soleil. Surabondance de comestibles. Quant à ses plaisirs, il aurait à ses pieds un fleuve merveilleux,
lo des ruines mystérieuses, un crocodile amusant, tout ce qu'il faut enfin pour passer des heures agréables. De plus, il pouvait, dans ses loisirs, préparer sérieusement des manuscrits sur l'étude des pays qui se déroulaient devant lui.
Réjoui par ces nouvelles idées, il songea à établir son logis d'une manière plus confortable. Il le divisa en trois chambres distinctes et séparées par des cloisons de feuilles ; il passait ainsi d'une chambre à une autre pour un exercice hygiénique
20 et savourer les plaisirs du propriétaire. Son cabinet de travail contenait plusieurs rames de palmier, sur lesquelles il pouvait écrire comme sur vélin à Taide d'un stylet d'écorce. Sa salle à manger abondait en dattes fraîches et sèches, qui pleuvaient dans sa bouche. La pompe hydraulique, encore perfectionnée, avait aussi son coin spécial. Il ne regrettait qu'une chose : une paire de gants. Le bonheur n'est jamais complet.
Tous les jours se levaient purs et sereins; à
30 chaque aurore, Adamson prêtait l'oreille au désert
et entendait la musique du colosse de Memnon : il avait donc tous les matins sa soirée d'Opéra. Ensuite, il s'amusait à voir le crocodile, et, quand il était content de lui, il lui jetait quelques dattes pourries, que le monstre avalait gloutonnement, ce qui faisait rire aux éclats le grave Adamson. Entre ses deux repas, il se livrait à l'étude et à la méditation ; il ouvrait la bibliothèque de sa mémoire, et, lisant Hérodote, il visitait avec lui les rives du lac Mœris ou Arsinoé, la province des roses. Quand 10 une pensée profonde illuminait son cerveau, il la gravait sur papyrus, et prenait un extrême plaisir à la relire vingt fois. Dans ses petites promenades sur une branche horizontale, il aimait à contempler le lointain vallon de Cambyse, et donnait une larme à ces sages et malheureux Égyptiens si cruellement éprouvés par des Perses imbéciles et barbares. Avant le sommeil, il se professait un cours d'astronomie, sous les splendides constellations, si chères aux Chaldéens. ao
Jamais un voisin jaloux n'épiait sa conduite et ne diffamait ses actes ; jamais un journal ne s'occupait de lui ; jamais un policetnan ne l'arrêtait avec sa baguette; jamais un percepteur ne lui réclamait des impositions. Il était libre comme l'air de sa chambre.
Laissons un instant notre heureux solitaire sur son palmier, et descendons sur la rive gauche du Nil, où un nouvel incident de cette histoire va se révéler par le malheur d'Adamson. M. Darlingle, 30
savant botaniste anglais, cherchait des lotus jaunes sur les rives désertes du Nil.
Hérodote a vu des lotus jaunes; mais Hérodote avait le privilège de voir des choses absentes, et, entre autres, deux pyramides de six cents pieds de hauteur au milieu du lac Mœris. Il pouvait donc bien avoir vu des lotus jaunes. Il est vrai, depuis son époque, ils ont disparu ; ce qui oblige les botanistes consciencieux à les chercher toujours.
10 Donc, M. Darlingle cheminait le long du Nil, furetant dans toutes les crevasses soupçonnées de receler ses lotus. Deux Arabes, armés de carabines, accompagnaient le savant.
Il y a des choses qui bouleversent l'imagination quand on les rencontre au désert. Un voyageur français raconte qu'il fut saisi comme d'épouvante en découvrant les quarante pyramides de la presqu'île de Méroé ; il a eu tort de s'étonner en cette occasion. On serait saisi d'effroi, et avec juste
20 raison, si, au milieu du désert de Sahara, on trouvait une jolie boutique isolée, avec cette enseigne : Cabinet de lecture. Or, Darlingle avait raison lorsqu'il poussa un cri d'épouvante sur la rive gauche du Nil. Il venait de voir deux bottes, l'une debout et fière, l'autre mollement inclinée sur sa tige comme fatiguée d'un long repos.
Rien n'est stupide à voir comme deux bottes qui attendent le portier sur le palier d'un hôtel ;
30 mais le sentiment qu'elles peuvent inspirer sur
la rive déserte du Nil est inexprimable. On pousse un cri, et on recule d'horreur.
Il faut dire aussi que les vêtements laissés ensemble sur le rivage du Nil avaient disparu, soit que le courant du fleuve les eût emportés, soit qu'un crocodile omnivore les eût avalés en passant. Les bottes seules restaient debout, et un peu à Técart sur un piédestal de rochers. Vous comprenez, maintenant, l'épouvante légitime du botaniste anglais. Il crut d'abord que ces deux 10 bottes étaient un jeu naturel et deux pointes de la roche ; mais, en se rapprochant, il reconnut qu'elles étaient bien en cuir et recula de peur, comme il eût fait devant un spectre qui n'aurait laissé voir que ses bottes.
Les deux fidèles Arabes, natifs d'Ombos, n'avaient jamais vu de bottes de leur vie ; ils s'effrayèrent de la frayeur du botaniste, et firent feu bravement sur les deux tiges de cuir qui tombèrent percées de quatre balles. Cette exécution ne pouvait rassurer ao l'esprit de Darlingle; cependant il sut gré aux Arabes de leur dévouement, et les remercia par un geste expressif. Le botaniste se remit à contempler les deux bottes étendues, et, dans cette nouvelle position, elles paraissaient encore plus étranges au milieu d'un désert.
Sur la cime de son palmier, Adamson entendit les coups de feu des Arabes, et tressaillit ; un bruit d'armes annonce toujours, chez les sauvages, la présence d'un homme civilisé. Il sortit de sa 30
chambre à coucher, entra au vestibule, écarta quelques feuilles qui voilaient la direction de l'Est, et vit trois hommes arrêtés sur la rive du Nil. Sa première pensée fut une courte malédiction lancée contre les importuns qui venaient le troubler dans sa solitude et sa méditation ; mais, ensuite, la faiblesse humaine l'emporta ; il résolut de faire des signaux de détresse à ces trois êtres humains. Il coupa une longue branche de palmier,
lo la dépouilla de ses feuilles jusqu'à l'extrémité, et l'agita au-dessus de l'arbre, tandis que de l'autre main il lançait au Nil des grappes de dattes, seuls projectiles qu'il eût à sa disposition.
Le botaniste,'environné de ce silence connu des aéronautes seuls, se retourna au léger bruit du fleuve causé par une grêle de dattes, et, cette fois, il éprouva encore une surprise plus grande que la première. L'apparition des bottes fut oubliée; il vit un palmier agitant un énorme plumet en
20 l'absence de toute brise, et cette découverte lui causa une joie infinie après le premier moment de surprise. Il aurait donné tous les lotus jaunes pour ce palmier remarquable. Ouvrant son album de voyage, Darlingle s'empressa d'enregistrer cette découverte, et il écrivit ceci : ' On trouve, dans la Haute-Egypte, une espèce de palmier qui a les propriétés de l'aloès ; avec cette différence pourtant que l'aloès, après avoir lancé sa tige à vingt pieds au-dessus du sol, la maintient immobile, 30 tandis que le palmier de la Haute-Egypte agite
verticalement sa tige supérieure avec une régularité de mouvement prodigieuse. Nous avons donné à cet arbre le nom de pàbnier-Darlingle,^ Cela écrit, le botaniste dessina son palmier et le montra aux deux Arabes, n'ayant pas d'autre public pour le moment.
Ces enfants du désert, avec leurs yeux de lynx, venaient de découvrir une forme humaine sous l'épais feuillage du palmier de l'île, et leurs gestes la désignaient au botaniste, qui, absorbé par le 10 bonheur de sa découverte et la beauté de son dessin, ne comprenait rien à leurs gestes et ne pensait qu'à la sensation produite par le palmier- Darlingle dans le monde savant. Les deux Arabes insistaient toujours ; aussi Darlingle, malgré le désir qu'il avait de ne s'occuper que de lui-même, fut enfin forcé de suivre la direction de leurs doigts. La pantomime des Arabes était claire comme la parole.
— Regardez donc, disaient-ils ; regardez cette 20 petite île : vous verrez une créature humaine sur le palmier ; elle est en péril ; elle fait des signaux, et nous devons la secourir tout de suite.
Darlingle allongea sa petite lunette d'approche, en haussant les épaules de l'air d'un homme qui fait une concession polie ; et il regarda nonchalamment le palmier-Darlingle.
Troisième surprise dans la même heure, la dernière absorbant les autres. Il avait vu distinctement un visage, et même un visage anglais, 30
s'arrondir entre deux feuilles, et une main qui secouait une branche dépouillée et surmontée d'un panache. Il serra sa lunette avec tristesse, relut son article, revit son dessin, et, après avoir réfléchi, il se décida à ne pas les détruire.
— Oh ! bien 1 tant pis ! dit-il ; ce qui est écrit est écrit ; je n'en retrancherai pas un mot.
D'ailleurs, puisque l'aloès existe, le palmier-Darlingle aurait bien pu exister, si la nature l'avait
10 reconnu utile ; je le reconnais utile, moi, et je le maintiens.
Cette résolution prise, les trois hommes tinrent conseil : il s'agissait de trouver une barque, et de secourir ce voyageur en détresse ; l'un des Arabes proposa un avis qui fut adopté. On se mit en marche pour Assouan, éloigné de plusieurs milles dans le désert ; et, après deux heures brûlantes, et une course rapide à travers des monceaux de sable, on atteignit ce village. M. Darlingle montra au
20 premier pêcheur venu une pièce d'or et une barque, pantomime toujours comprise. On mit la barque à flot; et le botaniste, désignant au batelier la direction, lui dit fièrement, comme s'il eût été compris : ' L'île du palmier-Darlingle ! ' Le doigt indicateur aurait suffi.
On descendit le Nil. L'île du palmier-Darlingle fut bientôt signalée à l'horizon, et, à mesure qu'on approchait, les Arabesaux yeux de lynx témoignaient quelque inquiétude, et échangeaient des signes d'in-
30 telligence. Après un quart d'heure le doute n'était
plus permis ; ils avaient réellement vu un énorme crocodile- qui rôdait autour du palmier. Ils firent part de leur découverte au botaniste, qui ressentit une quatrième surprise et trembla de froid sous quarante degrés Réaumur. Toutefois, avouons à sa louange qu'il ne voulut point, par une peur trop visible, compromettre la dignité de l'Angleterre aux yeux des Arabes ; il dissimula son effroi, d'ailleurs très naturel chez un botaniste, habitué à la chasse aux fleurs et n'ayant rien à démêler avec 10 les monstres amphibies du Nil. Les deux Arabes causaient entre eux tranquillement, comme des gens habitués à chasser les crocodiles; ils renouvelaient aux amorces les capsules anglaises, toujours infaillibles, ils cherchaient pour leurs pieds des appuis solides et recommandaient au batelier la plus grande prudence dans ses mouvements.
Le crocodile voyait arriver la petite barque comme une proie ou comme un péril ; il s'apprê- 20 tait à la défense ou à la fuite, selon l'importance ou le nombre des agresseurs. Couché au bord du fleuve, immobile comme un crocodile empaillé, il tenait sa gueule béante pour avaler le premier ennemi qui s'aventurerait.
Les deux Arabes, grands connaisseurs des mœurs de ces monstres, se tenaient debout à l'avant de la barque ; ils ajustèrent, ils prononcèrent une syllabe à l'unisson et leurs deux coups de feu n'en firent qu'un. 30
Les balles entrèrent par le seul côté vulnérable, la gueule ouverte. Le monstre secoua la tête avec des contorsions comiques, et, vomissant des flots de sang noir sur le sable, il ferma les yeux baignés de larmes, et ne remua plus.
Adamson rajusta le désordre de sa toilette végétale, chercha des gants par habitude, et, n'en trouvant point, il descendit avec les plus délicates précautions pour ne pas déchirer son paletot, et 10 épargner une exclamation à son compatriote, qu'il avait très bien reconnu de loin à ses cheveux et à ses gants.
Les Arabes sont graves, mais leur sérieux disparut dans un rire immodéré lorsqu'ils aperçurent le costume d'Adamson. Le botaniste lui-même, rassuré par la mort du crocodile, se mordit les lèvres pour épargner à son compatriote le spectacle d'une hilarité anglaise, fort déplacée en pareille occasion.
Le botaniste et le savant se serrèrent les mains, 20 à la mode de leur pays, et se racontèrent leurs histoires. Adamson pria Darlingle de vouloir bien faire cesser, par un ordre, les rires immodérés des trois Arabes, car il était décidé à porter plainte à son consul. Alors Darlingle ôta son paletot de coutil gris, et le donna généreusement à son compatriote. Adamson se retira à l'écart, fit sa toilette et se boutonna étroitement. On mit le crocodile en travers, à l'arrière de la barque, comme pièce à conviction, et, provisoirement, Adamson voulut 30 descendre sur le rivage pour se chausser.
Le moment du départ fut solennel Depuis Lord Byron, les Anglais ont pris l'habitude de saluer les îles ou les continents qu'ils abandonnent sans espoir de retour. Adamson salua son palmier, et, en l'embrassant, il déposa quelques larmes sur son écorce ; il fit ensuite une collection de toutes les feuilles qui avaient servi à son ameublement et à ses autres usages domestiques. Ces précieuses reliques étaient destinées au Musée Britannique. Au nom de la ville de Londres, M. Darlingle re- 10 mercia le savant, et ne perdit pas l'occasion de prononcer un speech d'une heure, sur le lieu même où ce don était fait si généreusement.
De son côté, Adamson se montra généreux envers le botaniste; il le remercia au nom de la science pour cette précieuse découverte du palmier- Darlingle, qui ajoutait un individu de plus à la grande famille des palmiers; il promit même d'écrire, dans la Revue de Belfast^ une notice qui prouverait que ce palmier, nouvellement découvert jo par le zèle infatigable de Darlingle, appartenait à une nouvelle espèce. Les Arabes écoutaient et regardaient, avec des yeux ébahis, ces deux Anglais qui parlaient si longtemps en plein désert, sous un soleil qui rôtit le front et le fait fumer, comme une chair sur le gril.
On se rendit ensuite, par voie de terre, au village d'Assouan, où Adamson trouva un costume arabe complet et une hospitalité digne des siècles d'Abraham et de Jacob. Un homme qui entrerait 50
dans une ville d'Europe avec le costume que portait Adamson serait emprisonné pour cause de vagabondage.
Le savant et le botaniste s'unirent dès ce moment d'une amitié étroite. Ils renoncèrent, l'un à la presqu'île de Méroé, l'autre aux lotus jaunes, et songèrent à se faire nommer consuls dans quelque résidence de l'Inde. Ils avaient des titres évidents et jamais méconnus par le gouvernement
lo anglais. Ils profitèrent donc du départ de la première caravane pour traverser le désert et gagner le Caire.
Adamson se souvint de son vœu après le péril passé, chose rare ! Il baisa les saints orteils de la statue de Memnon ; et, en apercevant les Pyramides, il daigna leur faire le plus gracieux salut. Les deux amis trouvèrent le paquebot de Malte au port d'Alexandrie, et ils débarquèrent bientôt dans cette île anglaise, fleur du monde, comme
20 disent les Maltais. Là Darlingle et Adamson se partagèrent la besogne : Adamson écrivit un article admirable sur l'intrépide voyageur et botaniste Darlingle, qui avait découvert le palmier-Darlingle au péril de ses jours, en tuant deux reptiles noirs de l'espèce du cobra. L'article était illustré d'un dessin sur bois représentant le nouvel arbre agitant son panache dans Tair. Darlingle, à son tour, annonça au monde l'expédition aventureuse de M. Adamson qui s'était hasardé au-dessus de la
30 troisième cataracte, avait relevé les erreurs de la
carte de Bruce, et tué deux crocodiles au moyen de Télectricité. Ces deux relations précédèrent à Londres les deux voyageurs, où ils reçurent une commission de consul dans deux des meilleures résidences de Tlnde ; ils avaient des titres évidents et jamais méconnus par le gouvernement.
Toutes les choses du monde se passent ainsi, ou à peu près. Ceux qui ont médité surTHomme ne seront point étonnés de lire la fin de cette histoire vraie. ^o
Adamson représente aujourd'hui l'Angleterre à Chandernagor ; il possède une superbe habitation sur le Gange ; il compte six éléphants dans ses étables ; il commande à dix serviteurs ; il a épousé une femme charmante ; eh bien ! très souvent, dans ses jours d'oisiveté consulaire, il regrette la douce vie qu'il menait dans son appartement du palmier de l'île; mieux encore! il regrette le spectacle émouvant que lui donnait le crocodile ; il regrette sa soif ardente si délicieusement étanchée avec des 20 gouttes d'eau !
L'ennui, cette soif de l'âme, le saisit quelquefois si violemment, qu'il se trouve prêt à quitter ses éléphants, son habitation, sa femme, pour revoir son palmier, et y passer une quinzaine. Si le gouverneur lui donne un congé, ce projet se réalisera.
Est-ce que, par hasard, l'infortune serait le bonheur? Cela expliquerait pourquoi on ne le rencontre jamais en ce monde.
Méditons. 30
Le 24 novembre 1836, une petite armée française, grande comme sa mère impériale, battait en retraite de Constantine à Soma. C'était le désastre de Moscou en miniature. Les soldats, épuisés par des marches infinies et tous les fléaux de Tunivers, soutenaient une lutte de désespoir contre les nuées d'Arabes amoncelés aux quatre horizons, comme le plus formidable des ouragans africains.
La nature, qui, dans ses secrets de destruc-
10 tion, vient souvent servir d'auxiliaire homicide et prendre son rang de bataille dans l'une ou l'autre armée, la nature implacable avait déchaîné toutes ses horreurs contre nos soldats. Elle grossissait les torrents ; elle ouvrait les réservoirs des pluies et le trésor des neiges : elle mugissait dans le tonnerre des vents comme une immense voix de désolation ; et nos légions ne voyaient que la mort sous mille formes, et tous les périls irritants, contre lesquels le courage est inutile dans un jour
30 sans lendemain*
Il y avait là quelques-uns de ces hommes que la circonstance élève à l^héroïsme, et qui soufflent aux soldats cette énergie rayonnante dont ils ont au cœur l'inépuisable foyer ; et, au-dessus de tous,
le brave Clause!, drapeau vivant de l'armée, superbe dans son calme stoïque.
Lorsque ces calamités se consomment, on ne distingue, dans cette confuse mêlée de sang et de deuil, que les têtes illustres; seules elles se recommandent au burin de l'histoire, et le voile de l'oubli enveloppe à jamais les actes modestement sublimes, accomplis dans les rangs inférieurs.
C'est une chose qui paraît injuste au premier abord ; mais, après réflexion sage, on est forcé de lo convenir que les historiens et les livres n'auraient pas suffi si la plume eût enregistré scrupuleusement, détail par détail, tous les traits particuliers d'héroïsme qui ont honoré les armées malheureuses depuis Isi Retraite des dix irnZJ!? jusqu'à la retraite de Constantine, depuis Xénophon jusqu'à Clausel.
Il est pourtant convenable quelquefois d'exhumer de cet oubli un obscur soldat, afin de prouver aux autres qu'il y a chance d'acquérir un peu de renommée tardive, même sous les épaulettes de laine 30 et le havre-sac.
C'est ce qu'il faut faire pour le brave Âmbroise Vernier, du 63® de ligne.
Au passage de la Seybouse, les Arabes venaient de tenter des efforts surhumains pour couper notre retraite ; là se couvraient de gloire le commandant Changamier, le lieutenant-colonel Duvivier, le capitaine MoUière, le jeune Bertrand, blessé à Constantine, et tant d'autres officiers qui préludaient à leur gloire africaine. 3^
nos- s Q
Cette lutte prodigieuse acheva d'épuiser la force et le courage de beaucoup d'hommes ; et quand la nuit vint encore ajouter ses horreurs à tant de glorieuses misères il y eut des soldats qui s'avouèrent vaincus par excès dç découragement, et qui attendirent la mort dans cette immobilité de résignation, suprême vertu des guerriers sauvages devant leurs inexorables vainqueurs.
Après avoir passé la Seybouse, dans une der- 10 nière dépense de force, le jeune Ambroise Vemier se coucha sur un lit de plantes marécageuses, à l'entrée d'une petite grotte creusée par le cours de l'eau. Personne ne remarqua ce malheureux piéton voyageur, qui prenait son gîte de mort pour s'épargner d'autres frais de route,
L'armée passa, les Arabes passèrent. Amis et ennemis étaient déjà bien loin, et Vernier n'entendait plus que le sourd fracas du fleuve et les harmonies lointaines et lugubres qui sont les voix 30 de la nuit dans le désert.
Vemier avait, depuis bFen des heures, accepté la mort comme un remède plein de charmes, et comme la cessation d'une lutte impossible ; la vie ne lui paraissait pas digne d'être achetée au prix de tant de souffrances, d'angoisses, d'efforts surhumains.
Mais quand il se vit seul au bord de ce fleuve sans nom, seul dans un désert, n'ayant sur la tête qu'un groupe d'étoiles qui ne luisaient que pour 30 lui, il se cramponna de nouveau à l'existence.
Il rougit d'avoir désespéré de Dieu dans une double désertion, lâche transfuge de la vie et des années ; et ce mouvement de révolte opéré contre lui-même .le rendit brave et fort comme le soldat levé à Paube pour le combat.
Ce changement de résolution étonnera moins lorsqu'on saura que Vemier était un enfant de nos contrées méridionales, où les phénomènes de la nature impriment aux âmes des contrastes moraux inexplicables : le calme et la tempête, l'excitation 10 et l'abattement, la vie et l'aridité, les ombres et les rayons.
Vernier avait été payé comme impôt de sang par le village de La Cadière, qui se cache non loin de la mer, dans des masses confuses de collines, de vallons, de bois, de torrents, de montagnes, de jardins.
Il y a dans ces résidences, si paisibles vues de loin, il y a des rivalités orageuses, des haines vives, pétries avec le mistral et le soleil, et qui ont pris naissance un jour de fête, au milieu d'un con- 20 cert, ou dans le gymnase des jeux renouvelés des Romains.
La musique, le chant, les trois sauts, le ballon, la lutte sont quelquefois des éléments de discorde, qui amènent des duels au pugilat, et des ressentiments vîvaces, qui n'ont de chance de s'éteindre que dans un jubilé sous les rameaux pacifiques de ia croix. Vernier avait quitté son village en emportant, au fond du cœur, une de ces haines, sous son habit de conscrit. 3p
Un jour, à la fête de Saint-Alban, il fut vaincu, malgré sa force incomparable, au jeu de paume, par Olivier, du Bausset, village d'ailleurs assez hostile à La Cadière ; et le coup de quinze, qui décida de sa défaite, ne lui ayant pas paru joué de franc jeu, il en résulta un défi, à la mode romaine, sous les vieux remparts du Castelet.
Une seconde défaite mit le comble au désespoir de Vernier. Il lui sembla que l'honneur de son 10 village natal, remis entre ses mains, dans le jeu de paume et le pugilat, venait de recevoir deux atteintes mortelles le jour de la fête de Saint- Alban.
Dès ce moment, Vernier voua une haine immortelle à son équivoque vainqueur, et le numéro 17, qu'il tira de l'urne du Minosde la conscription, ne suspendit qu'un instant cette longue pensée de vengeance, entretenue avec une braise infernale contre son ennemi Olivier, ao Sur les rives de la Seybouse, Vernier trouva dans cette pensée un motif d'excitation de plus. Il fallait vivre et revivre à tout prix, parce que la honte de la défaite de Saint-Alban n'était pas effacée et que le village de La Cadière réclamait son vengeur.
La nuit de novembre avait ajouté à son voile
habituel un supplément de nuages, voûte plate et
ténébreuse que trouaient à peine quelques étoiles.
Vernier attendait le jour, comme on attend, au fond
30 d'un cachot, un ami libérateur. Un petit bruit de
broussailles, ménagé trop prudemment pour être attribué à la brise du fleuve, ouvrit l'oreille du jeune soldat, et le mit dans l'attitude du quivive.
Le bruit approchait, et les feuilles frissonnaient à peu de distance. Vernier allongea dans la direction du danger la baïonnette de son fusil, et attendit, comme font les chasseurs de son pays, le gibier à l'espère.
Ce n'était pas un gibier ; au contraire, c'était un 10 chien de l'espèce intelligente des caniches : Vernier le classa du moins ainsi ; car la pluie, le feu, la neige, la famine avaient traité le pauvre animal comme un soldat et dévasté sa chair et son poil.
Vernier releva subitement son fusil et tendit la main à cet ami malheureux, seul être vivant que lui laissait Farmée de Constantine.
Le chien, sans perdre son temps à se laisser flatter de la main, regarda fixement Vernier, avec cet air qui veut dire qu'on aurait quelque chose ao d'important à communiquer, mais que la pantomime est la seule langue commandée par la prudence en pays ennemi.
Vernier regarda le chien, et lui fit signe qu'il ne le comprenait pas : ce qui étonna singulièrement l'animal, et une plainte sourde murmura dans son gosier. Pareil dialogue n'était pas du goût du quadrupède. Il fit un mouvement de pitié assez insultant pour l'homme, et lui tourna le dos, mais sans avancer d'un pas. Seulement son museau et 30
ses oreilles tendus dans une autre direction semblaient dire : ' Levez-vous et venez là.*
Après plusieurs invitations de ce genre, Vernier frappa son front, et le chien, frissonnant de joie sur toute l'épine de son dos aigu, fit deux pas et tourna brusquement la tête pour dire : * Enfin vous avez compris ! '
Quand un chien et un homme marchent à travers
champs, c'est toujours le chien qui conduit l'homme ;
îo comme c'est flatteur pour l'intelligence du dernier !
Donc notre jeune soldat marchait après son conducteur, lequel ne témoignait aucune hésitation, et cheminait en bête qui connaît son terrain. Tout à coup le guide quadrupède s'arrêta; et tournant la tête avec une lenteur mélancolique, il sembla dire : ' C'est ici, regardez.'
Vernier regarda.
Le terrain était un fond de ravin marécageux, jalonné çà et là de quelques arbustes dont le ao feuillage avait été tordu par le vent.
Une petite sorte d'eau saumâtre se démenait à travers des ronces vives pour s'élargir dans un bassin naturel, et s'offrir comme dans une coupe à la soif du pèlerin.
Là gisait un corps ou un cadavre. Vernier ne devina pas au premier coup d'œil. Le chien pourtant semblait attester, par son maintien inquiet et non désespéré, que la vie était encore dans ce soldat, et qu'il fallait le secourir. Vernier 30 avait un très grand besoin d'être secouru, lui,
mais il était debout, Tautre était couché avec la raideur de la tombe.
Il n'y avait donc pas de doute à élever sur l'égalité de l'infortune. L'apparence du vivant devait venir en aide à l'apparence du mort. C'est ce qui fut fait. Vernier tâta le front et les mains du soldat immobile, et il acquit la certitude que ce malheureux pouvait être sauvé. Tous les soins qu'un pareil état réclame furent prodigués.
Le chien, qui, dans son oreille subtile, recueillait 10 les premières pulsations du sang dans les artères, tressaillit de joie, et lécha les mains de Vernier.
En toute autre circonstance il aurait éclaté en aboiements joyeux; mais il connaissait, mieux qu'un général, la carte du pays, et il se méfiait des Arabes plus rôdeurs que les chacals dont ils sont les élèves carnassiers.
Après avoir eu la consolation d'arracher un camarade à la mort, Vernier comprit, hélas!
qu'il était beaucoup plus difficile de l'arracher au 20 désert.
Le pauvre soldat ressuscité avait reçu une balle à l'artère de la cheville; le sang s'était épanché à flots comme par une incision de saignée, et le froid glacial et la soif brûlante l'avaient paralysé au fond de ce ravin, où il se traînait sans doute pour chercher de l'eau.
Vernier prenait conseil de lui-même pour agir, mais le chien voulut donner son avis. Il allongea le museau vers l'horizon, et, flairant les émana- 30
tions de Taîr, il conseilla de marcher sur cette direction de salut. Cependant il replia modestement son cou et ses oreilles et baissa les yeux dans une pose philosophique, comme pour dire : * Si vous avez un meilleur moyen de vous tirer d*ici, faites ce que vous croyez le mieux/
Vemier r^arda le ciel, comme font tous les malheureux abandonnés de la terre : le ciel était toujours noir comme la voûte d'un immense sou-
10 terrain sans issue à l'autre horizon ; il avait même éteint ses deux étoiles du zénith, comme s'il eût voulu fermer les yeux sur les misères humaines et les vouer à un abandon trop mérité.
Vernier, se donnant une excitation avec cette flamme de charité qui rayonne autour d'une bonne œuvre, pansa la blessure de son camarade, avec l'aide du chien, qui léchait le sang, et, l'appareil mis, il chargea le soldat sur ses épaules, et fit signe au chien de reprendre son rôle de conducteur.
ao L'animal (que le chien m'excuse d'employer ce terme de Buffon) ne se fît pas répéter deux fois le même ordre. Il était sûr de son fait, il savait sa province de Constantine sur le bout de sa patte ; il aurait pu commander une armée contre des soldats de son espèce, si son espèce était assez folle pour raccourcir par la guerre une vie d'un jour.
Vernier suivait son guide avec une lenteur forcée, qui ne lui donnait pas trop d'espoir d'arriver
30 à quelque gîte hospitalier. Mais ce qu'il faisait
était encore la seule chose qui dût se faire, quel qu'en fût le résultat.
Seul, il eût volontiers redonné sa démission de vivant au milieu de ce désert ténébreux qui semblait vouloir éterniser la nuit ; mais il portait la vie d'un autre, la vie d'un chrétien, la vie d'un fils, pour lequel une mère priait peut-être en ce moment dans quelque cabane de laboureur.
Cette idée lui donnait une joie intérieure, douce à savourer comme une récompense : et si deux 10 accidents survinrent ensuite, portant avec eux le caractère des miracles, Vernier les attribua au charitable mouvement qui l'avait porté à essayer de faire une bonne action sans l'espoir de l'accomplir jusqu'au bout.
Le chien, qui pensait à tout, venait de faire une découverte. Il s'était arrêté devant une chose informe, à demi submergée dans l'eau massive d'un petit étang.
Vernier déposa un instant son fardeau et atten- ao dit son guide, trop intelligent pour faire une halte inutile et perdre un temps précieux.
La chose informe était un fourgon abandonné dans la retraite, et que des charges d'Arabes n'avaient pas permis probablement de dégager. Ce fourgon, à peu près vide, gardait encore dans ses profondeurs un peu de ce pain consacré par un verset de l'Oraison dominicale.
Le chien avait flairé cette petite provision, qui était une aubaine pour lui et un miracle pour ses 30
deux compagnons. Il fut d'abord très délicat dans ses procédés de quadrupède poli : il enleva un à un tous les pains et les apporta aux pieds de ses maîtres; arrivé au dernier, il crut pouvoir s'en permettre un petit morceau.
Vernier accepta le repas offert par le chien, apaisa modestement sa faim, but trois creux de main d'eau, et lia le reste de la provision au cou de l'animal.
10 A cette halte, le soldat blessé demanda de l'eau, en but avec modération et prononça quelques paroles sourdes, qui étaient sans doute une expression de reconnaissance, mais que l'oreille de Vernier ne put recueillir distinctement.
Cependant le blessé reprenait ses forces et demanda un peu de pain à Vernier qui, tout joyeux, courut aux provisions et lui servit son repas, assaisonné d'eau pure.
Ah! s'aviou eici la/ouen daou Baoussé/^ telles jo furent les premières paroles distinctes que le blessé prononça et qui firent tressaillir Vernier, comme s'il eût entendu le mugissement d'un lion.
Le jeune soldat regarda fixement le visage de son camarade, et, sous la triple couche de soleil, de sang et de fumée, il reconnut Olivier le Baussétan, son ennemi mortel. C'était bien Olivier ; le hasard fait de ces choses pour s'amuser un peu ; on appelle cela invraisemblable en style
' Ah ! si j'avais ici la fontaine du Bausset !
bourgeois. Heureux les hommes qui ne connaissent pas et n'ont jamais subi les atroces plaisanteries du hasard !
Vemier croisa les bras et regarda longtemps son ennemi avec des yeux étranges, et le souvenir de la fête de Saint-Alban se réveilla dans toute la fraîcheur d'une insulte de la veille.
Quel beau moment pour se venger, mais aussi quels remords après la vengeance, et quel pardon attendre de Dieu après une si monstrueuse 10 lâcheté ! . . . Il décroisa les bras, et une réaction de pitié adoucit les traits de son visage.
Il est vrai qu'en ce moment Olivier avait perdu cette hideuse physionomie de vainqueur qui provoquait d'éternelles représailles. On aurait pu dire de lui, avec Virgile : 'Oh ! combien il est changé ! comme il ressemble peu à cet Olivier qui s'en revint un jour couvert des dépouilles du vaincu 1 '
Enfin, comme la plus longue des «nuits a son terme, le jour parut et éclaira tristement une plaine 20 horrible et des montagnes insurgées à l'horizon, comme les barrières du désert. Vernier demanda un conseil au chien, et l'œil oblique de l'animal répondit par une pensée d'inquiétude. La nuit protège la fuite, mais le jour la trahit ; tel fut le résumé de la pensée du philosophe quadrupède.
Aussi l'animal ne tarda pas de mettre sa théorie en action. Il flaira l'air, secoua les oreilles, tint une patte suspendue, en signe de méfiance, et, cherchant autour de lui, il découvrit une grotte 30
voilée de feuillage, la visita d*un pas dé précaution, et lorsqu'il eut acquis la certitude qu'elle ne recelait aucune bête fauve il s'accroupit en sphinx, avec une confiance sereine, qui invitait ses compagnons à s'abriter.
Vemier suivit ce conseil de prudence, et il déposa son camarade blessé au vestibule de la grotte, sur un lit de feuilles sèches.
Le chien approuva tout avec un regard bienlo veillant et se posa en sentinelle derrière un massif d'aloès qui décorait le portique ; de là, son regard embrassait le désert jusqu'aux limites de l'horizon. On n'y voyait d'autre être vivant qu'un chameau égaré, qui cherchait au loin sa route . . .
Une fois lancé dans la voie de la commisération, Vernier ne garda plus de ménagement charitable. Dans une réaction vertueuse, il n'y a aussi que le premier pas qui coûte.
— Je ne crois pas, se dit-il à lui-même, lui ao donner un meilleur remède qu'une phrase en
provençal.
Cela pensé, il prononça d'une voix claire cette phrase dans l'idiome chéri :
— Je donnerais bien cinq sous pour être à présent sur la colline verte du vieux Bausset.
Un soupir de joie éclata dans la poitrine
d'Olivier; ses yeux s'ouvrirent et rayonnèrent;
il se dressa, en se soutenant de ses mains, et
regarda Vernier, mais il ne le reconnut pas; le
50 climat d'Afrique et les toilettes des batailles, des
retraites et des bivouacs font subir de grandes variations aux figures européennes. Tel qui part blond s'en revient brun, et le blanc passe en quinze jours à l'état de noir.
— Vous êtes un pays ? demanda Olivier avec un sourire de résurrection.
Vemier affirma de la tête, et tendit la main au blessé.
— Oh ! c'est mon patron, saint Alban, qui vous
a conduit ici 1 . . . poursuivit Olivier. 10
Vemier eut la faiblesse de retirer sa main : un nom avait rouvert sa vieille blessure d'Europe; mais cet éclair de vengeance ne fit que traverser son cerveau et ne descendit pas au cœur.
— Et de quel pays êtes-vous ? demanda le blessé.
Vernier hésita ; il n'osait prononcer le nom dfe son village natal^ de peur de réveiller d'anciennes haines et de détruire l'effet de son remède provençal. Cette idée généreuse lui fit renier 20 son pays.
— Je suis de Saint-Cyr, dit-il en souriant à son ennemi. Le village de Saint-Cyr a toujours vécu en bonne intelligence avec le Bausset ; mais, à cette époque, La Cadière et le Bausset, aujourd'hui fraternellement unis, étaient comme Albe et Rome.
— De Saint-Cyr 1 ... dit Olivier avec une voix faible et pleine de tendresse . . . Quel doux pays I Comme les arbres y sont beaux 1 . . . J'y ai vu une fête charmante le 15 août 1831. Il y avait les 30
filles d'Ollioulles, de Signe, de Six-Fours, de Castellet ; . . . nous dansions sous les tamaris, tout près de la mer . . . On chantait une chanson qui disait :
A ma droite, — j*ai le rosier.
Je gagnai un plat au jeu de paume, et une écharpe aux trois sauts . . . Étiez-vous à cette fête, mon ami ?
— J'y étais ... dit Vernier d'une voix étouffée lo par les larmes.
— Et maintenant, où sommes-nous? . • . demanda Olivier avec inquiétude.
— Je n'en sais rien, répondit l'autre sur le même ton ; mais le bon Dieu le sait, cela vaut mieux.
En ce moment le chien se rapprocha tête basse du groupe causeur, et ses pattes, délicatement posées une à une sur les feuilles sèches, semblaient recommander le silence. La sentinelle quadrupède venait sans doute de découvrir quelque chose 30 d'alarmant au désert.
Vernier regarda, et vit, dans le lointain, un long nuage blanc qui sillonnait au vol la plaine. C'était un retour d'Arabes à cheval; météore vivant, qui disparut bientôt dans les profondeurs de l'horizon du Midi.
Olivier caressait le chien, qui pantelait de joie en regardant son maître ressuscité.
— En voilà une de bonne bête I dit Vernier ; parlez-moi d'un chien comme ça! Il fait son
métier d'éclaireur mieux qu'un vieux soldat du 63® . . . Comment l'appelez vous votre chien ?
— Alban . • . dit Olivier.
— Encore ce nom ! pensa Vemier ; et il fut de nouveau obligé d'apaiser le trouble de son âme.
— Alban, répéta Olivier, c'est un chien que yax ramassé à Bone, dans la rue, et que j'ai fait inscrire sur le contrôle du régiment . . . Allons, Alban, va . . . va . . . en faction !
Le chien reprit son air grave, et s'accroupit 10 derrière sa guérite d'aloès.
— Mais vous ne m'avez pas demandé de quel pays j'étais, moi, dit Olivier ... Je suis du Bausset, le plus joli village du Var, et je m'appelle Olivier, comme à peu près tous les gens du Bausset, du Castellet et de Sainte-Anne.
— Mon nom est Ambroise, dit Vernier.
Ils se serrèrent affectueusement les mains, et comme ils avaient besoin de repos l'un et l'autre, ils s'endormirent sous la garde du fidèle Alban. 20
Ce sommeil fut très long, comme on le pense bien ; mais il répara les forces des deux soldats. La sobriété bien connue des paysans provençaux est une vertu fort utile en campagne. Ambroise et Olivier s'applaudirent d'avoir été élevés à une table moins que frugale. L'eau et le pain leur suffisaient, comme aux solitaires du Nil.
Quand la nuit abaissa ses ténèbres sur les crêtes du col de Monata, Vernier reprit son fardeau vivant, le chien se mît à l'avant-garde, et les trois 30
pèlerins continuèrent leur route avec le courage qui vient de Tespoîr.
Dans cette nuit, le fidèle Alban fit une nouvelle découverte; il amena un cheval aux deux infortunés soldats. Ce n'était pas, fort heureusement, un cheval arabe ennemi, mais un bonhomme de cheval du train, blessé au pied gauche de derrière, et, tout boiteux qu'il était, pouvant prêter un grand secours à deux fantassins brisés de fatigue.
lo Le chien avait rencontré cet ami au bord d'une source, et se désaltérant à bride flottante. Les deux animaux, après avoir, sans doute, échangé quelques paroles dans une langue inconnue chez les humains, étaient venus se rallier à l'arrièregarde, composée de deux soldats.
Quand le chien vit ses deux maîtres à cheval, il ne put comprimer une légère exclamation d'orgueil satisfait, bien excusable chez un animal.
Aussitôt la caravane se mit en marche, et
20 traversa un pays très florissant autrefois ; les vieux débris romains s'y montrent de toutes parts, et attestent le passage d'une civilisation militaire fort puissante.
Ambroise et Olivier prêtèrent peu d'attention à ces ruines. Cependant, à la nouvelle aurore, ils trouvèrent un asile dans les décombres d'un château fort, que Syphax avait pris la peine de bâtir pour eux; et ils donnèrent au cheval pour étable le gynécée d'une villa de Scipion l'Africain,
30 Enfin, après quelques nuits de marche et quel-
ques jours de repos, ils atteignirent le pays de Bonafra ; et à leur dernière étape» un peu avant le lever du soleil, ils éprouvaient ce saisissement de joie dont parle Xénophon dans sa Retraite des dix mille i ils découvraient la men Bone, rhospitalière, ouvrit ses portes à cette arrièregarde de l'armée de l'héroïque et malheureux Clausel.
Olivier entra tout de suite à l'hôpitali pour y achever saguérison un peu compromise et retardée 10 par les fatigues de la retraite. Ambroise Vernier attendait avec impatience le rétablissement complet de son camarade pour se faire reconnaître comme le vaincu de la fête de Saint-Alban.
La bonne action d' Ambroise avait couru dans la garnison et ne rencontrait que des éloges : un jour, à la revue d'inspection, le général lui mit la croix d'honneur.
— Voilà, dit le soldat de La Cadière à son ennemi du Bausset, voilà la croix qui commande le pardon 20 des offenses, embrasse-moi et reconnais-moi, je suis Ambroise Vernier et je suis ton ami.
Olivier poussa un cri composé de toutes sortes de sentiments, et embrassa méridionalement le bon Ambroise.
Le chien, qui n^avait plus d^Arabes à craindre, fit éclater une salve d'aboiements. ' Peut - être venait-il de comprendre les dernières paroles de ses deux amis, et il applaudissait à cette touchante réconciliationé 30
Page 5. i. A quoi le titre de cette histoire ressemblet-il?