‹ Deux copains: réplique à mm. Frechette et SauvalleChapitre 1 sur 25 · QUÉBEC · texte numérisé non relu

QUÉBEC

LÉGER BEOUSSEAU, IMPRIMEUR

Enregistré conforinément à l'acte du Parlement du Canada, concernant la propriété littéraire, au Ministère de l'agriculture et de la statistique, à Ottawa.

Quand, pour riposter à une fable, que M. Fréchette avait publiée contre moi, sous la signature du petit Qonzalve Désaulniers, je commençai à enlever au lauréat les plumes qu'il s'était appropriées ça et là depuis trente ans, il loua le nommé Henri Eoullaud pour le défendre ^.

Et Henri Eoullaud se mit en campagne.

Seulement, le défenseur, on se le rappelle, ne fit pas une campagne bien longue ; et l'on rira encore longtemps de la binette que firent les deux copains le jour où je prouvai que l'un et l'autre se valaient comme plagiaires.

Or, pendant que Eoullaud, culbuté par une de mes révélations, se débattait encore, les quatre fers en l'air, M. Fréchette, pour faire oublier la mésa-

1 — La plupart des articles qu'on va lire ont été publiés dans la Vérilé,

DEUX COPAIXS

venture de son paravent si brusquement renversé e détourner l'attention de mes articles du Courrier d\ Canada^ voulut tenter un autre plan stratégique : i attaqua le Père Laçasse.

Il le fit d'une façon aussi brutale qu'idiote, e s'évertua à se montrer le plus chatouilleux et le plu vindicatif possible, pour faire croire que si les baga telles que le spirituel abbé avait écrites sur soi compte, à propos de Sarah Bernhardt, suffisaient i le rendre fou furieux, conséquemment mes critique; ne l'atteignaient aucunement, puisqu'il ne se donnai pas la peine d'y répondre.

Le public vit le truc, se moqua de lui, le méprise comme il le méritait, et plusieurs de ses fervents, entre autres, M. Choquette, lui tournërent le dos.

Enfin mon livre — Le Lauréat — parut.

A son apparition, M. Fréchette continua d'aftecter le dédain et fit le mort.

Il fit le mort durant un long mois.

Mais, un jour, voyant que mon volume avait du succès en librairie, il n'y put tenir ; il se décida à louer un nouveau paravent, et se mit à tirer sur moi, caché derrière Marc Sauvalle, le même Sauvalle qui a signé l'autobiographie du lauréat dans les Hommes du Jour,

Durant six semaines M. Fréchette a tiré avec la même poudre qu'avait employée Roullaud, durant six semaines il a fait mentir aussi stupidement le paravent numéro deux que le paravent numéro un.

Pour entrer en matière, Marc Sauvalle a aligné tous les titres que M. Fréchette s'est procurés au moyen de ses plagiats et de ses réclames de 'pahi killer ; puis il a donné la raison qui m'avait engagé à écrire le Lauréat^ et vous allez savoir incontinent ce qui m'a fait commettre une pareille infamie.

Chapeau bas ! c'est le paravent numéro deux qui parle :

Le litre seul du vohime — Le Lauréat — révèle rintcntiou et le sentiment qui l'ont dicté.

En effet, ce n'est pas à Loiis Fréchette ([uc l'auteur en veut surtout, c'est au knuéol de l' Académie française^ parbleu î

Comment cela ? Voici ,z

Le pauvre diable d'auteur, après avoir pondu le volume (le vers que personne n'a lu, mais qui s'intitule Veuilles iV Erable, eut le tounet d'envover son œuvre aux membres do l'Académie française, avec la demande d'une couronne et ; d'un prix.

■ Tout naturellement, comme vous devez bien le penser,

; cette couronne et ce prix sont encore â faire leir apparition

\ au firmament de la gloire de Chapman.

I A ce sujet, M. Xavier Marmier disait un jour à u i do

mes amis qui lé visitait :

G DFXX COPATXS

— Coniiiaissez-voiis, au Canada, une espèce de détraqué.... allons donc, comment s'appclle-t-il ?... un nom anglais, qui fait penser à un ressort de montre... quelque chose comme évhapfement ?

— Chapmau ?

— Justement.

— Je ne le connais pas beaucoup, mais il a dû vous envoyer des vers ; il en envoie à tout le monde, c'est sa manie.

— Il a fait plus que cela : imaginez-vous qu'il nous a Boumis un volume à couronner.

— Pas possible !

— Parole d'honneur !

— C'est incroyable. Et puis ?...

— Et puis, dame, on m'a chargé de lire ça; j'en ai eu assez delà première page, vous comprenez ; c'est un pauvre toqué que cet individu-là !

— A peu près.

—Il l'est tout de bon, s'il s'imagine que l'Académie française va couronner des pauvretés pareilles.

Et bien, le volume dirigé aujourd'hui par Chapman contre M. Froche tte est né de cette mésaventure.

Assurément, il n'y a pas grand danger que M.

Xavier Marmier puisse démentir ce que Marc Sauvalle dit là : le noble académicien est mort depuis trois ans.

M. Frécliette a cru qu'avec une pareille blague il allait expliquer à son avantage la publication de mon livre.

Le pauvre geai déplumé avait compté saus une réplique de ma part.

Quoi qu'il en soit, voici ce que je propose, pour combattre le mensonge que M. Fréchette a mis dans la bouche de son truchement :

Que Sauvalle ou n'importe qui de son entourage écrive au secrétaire de l'Académie française, et si quelqu'un en obtient une lettre tendant i dire que les registres de cette illustre institution établissent que j'ai demandé aux Quarante ou h l'un d'eux de couronner mes Feuilles frErable^ je m'engage à déclarer dans les journaux les plus importants du pays que M. Fréchette n'est pas un plagiaire, qu'au contraire il est un très honnête écrivain, et que tout ce que j'ai écrit contre lui est faux et mensonger.

Ma proposition est-elle assez raisonnable ?

Elle est si raisonnable, que M. Fréchette et Marc Sauvalle se garderont bien de l'accepter.

Et voilà pourquoi, bien certain de n'être pas obligé de réhabiliter la réputation de M. Fréchette, je dis dès à présent aux deux copains que je me moque de leurs ridicules inventions.

Au reste, tout le monde sait bien que c'est le Untruit qui a imaginé la conversation qu'un des amis de Marc Sauvalle aurait eue à mon sujet avec un

DEIX ccrAixs

membre de T Académie ; et l'atroce calembour échajyponcnt dans la bouche de M. Marmier, qui était la personnification de ce qu'il y a de plus discret, de plus courtois et de plus digne dans le monde des lettres françaises, est la meilleure preuve de la gaucherie et de la mauvaise foi du poète naiioDul et de son truchement.

Oui, tout ce que M. Fréchette fait dire à Marc Sauvalle est de son invention, et, si le hnirêot avait autant d'imagination dans ses vers qu'il en a pour mentir, je n'aurais, certes, guère beau jeu à prétendre qu'il n'est pas un poète.

Après avoir injurié MM. Chapais et Tardivel pour s'être permis de publier les articles qui composent mon Lfitiréaf, Marc Sauvalle dit ceci :

M. Henri Roullaud a déjà, dans deux articles piililios dans la Minerve^ levé un coin du linge qui recouvre la plaie ; il ne m'en voudra pas si je me permets de profiter de son travail en le complétant.

J'emprunterai môme l'ordre qu'il a mis dans ses deux articles ; j'y ajouterai quelques réflexions par-ci par-là ; et enfin je soiunettrai les aperçus dont j'ai moi-même fait la découverte.

Je n'ai donc pas à répondre à la réédition et au réchauftage des articles de Roullaud, que j'ai renversé comme on renverse un mannequin.

LE PARAVENT XO 2

Je n'ai pas besoin de répondre à ces inepties : le public sait parfaitement que je ne suis pas un plagiaire.

Non, je ne suis pas un plagiaire, et, si j'en étais un, j'aurais assurément filouté les vers des grands écrivains français préférablement à ceux de l'auteur de Jean. Sauriol et du Drapeau fantôme.

C'est son orgueil incomraensurablement stupide qui a mis dans la tête de M. Fréchette l'idée d'essayer d'établir que je l'ai plagié toute ma vie ; et le fait de n'avoir pu signaler un seul hémistiche que j'aurais pris à Victor Hugo, Lamartine, Musset, Leconte de Lisle, François Coppée, SuUy-Prudhomme, etc., que je connais aussi bien que lui, et qui sont mes auteurs de prédilection, prouve le ridicule et la malhonnêteté du paravent numéro deux.

Quant à piller, j'aurais pris des pièces d'or plutôt que des gros sous.

Marc Sauvalle ne s'est pas borné à me reprocher d'avoir volé certains hémistiches qui appartiennent à tout le monde ; Marc Sauvalle, dis-je, ne s'est pas contenté de m'accuser de m'être approprié des banalités, il est allé Jusqu'à mettre en relief de mes vers que son ami avait défigurés pour les faire ressembler aux siens.

Et je défie le paravent numéro deux de trouver dans mes Qaébecqaoises et mes Feuilles tV Erable^ aux pages qu'il indique ou dans n'importe quel journal, les alexandrins suivants qu'il m'attribue :

Avec ses pavillons claquant dans la tempête.

Je n'ai jamais écrit ça.

Minuit vient de sonner à la vieille pendule Dans le noir corridor.

Je n'ai jamais écrit ça.

De notre oubli ! — Personne ne le sait.

Je n'ai jamais écrit ça.

Te suivant du regard sur les flots écumeux Sombrer dans le lointain brumeux.

Je n'ai jamais écrit ça.

Dans nos cercles du soir s'était jetc le deuil.

Je n'ai jamais écrit ça.

Son portail est orne d'étranges floraisons.

Je n'ai jamais écrit ça.

Je n'ai jamais écrit les vers qu'on vient de lire, et en chargeant votre truchement de me les attribuer, vous avez commis, M. Fréchette, un acte dont l'effronterie n'a d'égale que l'impudence des plagiats à l'aide desquels vous vous êtes édifié une réputation de poète.

Nous allons continuer à admirer la bonne foi de M, Fréchette en faisant encore parler son truche-

ment :

Je pourrais remplir toute uue brochuro, si je voulais seulement indiquer les pièces de Fréchette qui ont été imitées, parodiées et .défigurées par Chapman.

Je me contenterai d'un exemple court mais éloquent.

Voici une petite pièce publiée dans la Pairie du 14 juillet 1883, et que l'auteur a incorpcrée plus tard dans l'épilogue de la Légende cVun Peuple, Elie^était intitulée : France.

Quand des antiques jougs l'humanité se lasse, Quand il est quelque part un peuple à secourir, Qui donc à l'horizon voyçz-vous accourir ?

A genoux, opprimés ! c'est la France qui passe !

Sans espoir et sans Dieu, l'enfant de la foret ïraîne-t-il sa misère à l'autre bout du monde, Qui donc va lui verser la lumière féconde ?

Xations, saluez ! car la France apparaît !

De l'immense avenir resplendissante aurore.

Pour vous joindre en faisceaux, peuples de l'univers, Faut-il percer les monts ou rapprocher les mers, Paladin du progrès, la France arrive encore !

Voihl, n'est-ce pas, de fortes pensées habilement condensées, sobrement exprimées. Eh bien, voici maintenant la paraphrase, l'amplification banale. Presque point d'eftbrt pour déguiser l'emprunt.

Marc Sauvalle n'a pas dit que M. Fréchette avait

volé le dernier vers de la première strophe qu'on vient de lire, à Cremazie, qui a écrit :

Peuple, inclinez-vous ! c'est la France qui passe.

Il a oublié cela, je suppose.

Mais laissons- le me citer :

L'humanilé gémit sous des jougs centenaires : La France tout à coup fait gronder bcs tonnerres, Et, volcan qui vomit une lave d'airain, Elle secoue au vent les tours de la Bastille.., Et Tastre de juillet à l'horizon scintille, La sainte liberté rouvre son vol serein.

L'enfant de la nature, aux limites du monde, Rampe sous le fardeau de sa mis^re immonde :

La France à son grand cœur sent la pitié venir... Elle élève la voix... et ses missionnaires Vont évangéliser les tribus sanguinaires, Et font sur les déserts Hamboyer l'avenir.

Les grandes nations, que le progrès enivre, Veulent faire tomber tout ce qui peut survivre Des obstacles nuisant à leur fraternité :

Elle prend son compas, son pic et sa truelle... Et les monts affolés s'ent'rouvrent devant elle, Et l'océan la suit comme un lion dompté.

Voilà î Qu'en dites-vous ?

Je pourrais citer plus de vingt pièces dont le lauréat déconfit a accouché de la même façon.

J*ai expliqué dans mon L'iarént comment M.

Frécliette m'avait escamoté les idées dont il s'est

LE TARAVEXT XO 2 1

servi pour faire les vers que son trucliement vient de mettre en regard des miens.

Marc Sauvalle vient de me fournir une nouvelle preuve à Tappui de ce qpe j'ai écrit sur le sujet dans mon livre, et, jiour montrer, une fois de plus, la probité de M. Fréchette, je vais comparer l'explication du paravent numéro deux avec celle que le lauréat donnait, dans la Patrie du 26 juillet de l'année dernière, à M. l'abbé Baillairgé, qui l'accusait de m'avoir volé les idées de la pièce servant d'épilogue à la Légende iVun Peuple,

Relisons donc ce que vient de dire le bon Marc :

Voici une petite pièce publiée dans la Patrie du 14 juillet 18S3, et que l'auteur a incorporée plus tard dans l'épilogue de la Légende tVun Peuple. Elle était intitulée: France.

Lisons maintenant la réponse de M. Frécliette à M. l'abbé Baillairgé :

Ainsi, d'après M. l'abbé Baillairgé, il y a plagiat. C'est aussi notre avis.

Seulement le plagiaire n'est pas celui que M. ral)bé pense;— nous sommes assez charitables, quoique misérables laïques, pour ne pas Taccuser d'une canaillerie qui ferait peu d'honneur â l'habit qu'il porte.

Non, le plagiaire n'est pas celui qu'il pense, car la pièce de M. Fréchette n'a pas été publiée pour la première fois dans la Légende d'un Peuple, mais a été composée et publiée pour la fête du 14 juillet 1883.

Le poète en a retranché une strophe et Ta mise en tête (ie la pièce qui sert d^épilogue à fon voUime.

Nous nous rappelons même que, lorsque Chapman lut la sienne au banquet Vf rmond, les gens disaient : " Mais c'est la imraphrase de ton Quatorze Juillet^ Fréchette, "

Comme on voit, M. Fréchette se contredit.

Tous les coupables, si retors qu'ils puissent être, finissent toujours par se contredire.

L'année dernière, il prétendait que la poésie dan& laquelle j'avais puisé les idées de la mienne était intitulée Le Quatorze Juillet^ qu'il l'avait mise à la fin de la Légende (Vun Peuple ; et maintenant il dit qu'elle portait pour titre France et qu'il n'en a pria qu'une seule strophe pour la mettre dans le livre que l'Académie a jeté au panier.

Décidément, M. Fréchette et son fidèle Marc sont mêlés, et voici ce que je propose encore, en face du mensonge du souflieur et du soufflé :

Si Marc Sauvalle ou l'un de ses amis me montre dans la Patrie du 14 juillet de n'importe quelle année une pièce de vers de M. Fréchette intitulée France^ je consens à payer à la société Saint- Vincent de Paul, de Québec, la somme de SlOO. En outre^ je m'engage à payer une égale somme à la même société, si l'on me fait voir, dans le journal de M. Beaugrand, a la date du 14 juillet 1883, ou à n'im«

porte quelle date de la même année, une poésie portant pour titre Le Quatorze Juillet ^

1. — M. Frécliette, depuis que l'article précédent fut publié, a admis implicitement m'avoir filouté les idées des strophes par lesquelles débute la dernière pièce de la Légende d'un Peuple. En effet, dans un banquet récemment donné, à Montréal, au consul-général de France, il a commencé à déclamer la pièce en question par ce vers-ci :

France, recueille-toi î France, l'heure est sacrée !

ayant soin de ne pas en réciter les vers du premier chant, où se trouvent les idées que je lui reproche de m'a voir volées. Et puis, — ce qui achève de peiqdre encore l'homme, — pour empêcher de reconnaître sa pièce originaire, il en a changé le titre, qui est devenu La Mission de la France.

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