SPENCER WOOD
Vcilé par un l)OS(iuct, loin de tout œil profane, C'est l'asile du rêve et du recueillement. Que le printemps éclose, ou (][ue l'cté se fane, Seul,, par moments, le bruit du Meuve diaphane J^ompt le ealme embaumé de cet endroit charmant.
Seuls, les oiseaux, cachés sous les branches pensives,
Héveillent, au matin, ses hôtes vénérés ;
Et là, dans le fouillis des frondaisons massives,
Les parfums et les cliants ont des fraîclieurs si vivrs,
(^ue tous les cceurs (ii sont émus et pénétrés.
Tout autour du palais, comme des sentinelles t^ui veillent sur les eaux du lUnive séduisant. Des pins géants, tout pleins de bruissements d'ailes, Bercent indolemment leurs têtes solennelles Sur des sentiers sablés partout s'entre-croisant.
Des gazons veloutés tapissent la terrasse ; Maiixt parterre odorant sert à l'enguirlander ; La toiture au soleil luit comme une cuirasse ; Et de La véranda coquette l'on embrasse Le plus vaste liorizon que l'u'il puisse sonder.
Quand l'aube vient darder ses flèches de lumière A travers les réseaux du bocage qui dort, Avec tous ses parfums «t ses feux la clairière Ein-oulc autour des pins à l'épaisse crinière Comme un voile d'encens frangé de refh'ts d'or.
Et puis, si le coucluint tout ;\ coup incendie Les grands arbr.'s, les Heurs, le gazon, le lichen, Ce lieu, (jui jus(iu'aux Ilots empourprés s'irradie, r<'ndant (pie mille (»iseau.\ disent leur mélodie. Semble aux yo\\\ éblouis un fragment de l'Edrn.
o4 DEUX COPAINS
Quelquefois des massifs, où jasent les mésanges, S'élèvent de longs cris rieurs et triomphants... Comme à ce paradis il a fallu des anges, Sous les rameaux ombreux entrelaçant leurs franges On voit s'ébattre alors de radieux enfants.
Non, nul autre séjour, où notre oeil s'extasie, N'eût avec plus de calme et de grâce abrité Ceux qui, passionnés pour toute poésie.
Gardent au plus profond de leur âme choisie Le culte de l'honneur et de la loyauté.
W. CFIArMAN.
A Mme ALBANI
Qui donc nous avait dit, ô notre artiste aimée ! Qu'en un morne dédain ton âme renfermée, Gardait — fleuve songeant aux cailloux du ruisseau — Des ronces du passé rancune à ton berceau.
Comme un papillon d'or qui, dans son vol splendid^ Méprise désormais la pauvre chrysalide.
Qui donc nous avait dit — 5 profanations ! Qu'entraînée au courant de tant d'ovations, Aux oublis généreux femme inaccoutumée, Tu rêvais, au moment même où la renommée Du succès à ton front fixait l'astre éclatant, A punir ton pays de ses froideurs d'autan ?
O sainteté de l'art, toujours, toujours niée ! Ceux-là, grande Albani, qui t'ont calomniée N'avaient jamais compris ce que c'est que le cœur Où le reflet d'en haut mit un cachet vainqueur.
Ceux qui parlaient ainsi de toi ne savaient guère Combien l'artiste plane au-dessus du vulgaire ; Combien l'âme d'élite, êlre immatériel.
INTEKVIi:W 3."
Qui se fait ici-bas l'écho des chants du ciel, Trouve, bercée au vent des saintes harmonies, Peu de place en son sein pour les acrimonies !
Ils ignoraient, ceux-là, — mais au fond c'est leur droit — , Qu'on n'est pas grande artiste avec un cœur étroit !
Ix)r6que, fouettant les airs de sa vaste envergure. L'aigle, au clair firmament, monte et se transfigure, En veut-il au vallon qui lui fut moins vermeil ? Quant la goutte liottante aux rayons du soleil Monte en bruine rose au sommet de la nue. En veut-elle au ruisseau de l'avoir méconnue ?
Non, non ! l'aigle qui vole, ivre d'immensité, Après être allé boire aux urnes de clarté, Revient sur le rocher rafraîcliir son plumage, Conservant dans son œil la llamboyante image Du globe incandescent que lui seul peut lixer ! Quant A la perle humide, elle va se bercer Et se dissoudre aux cieux en vapeur irisée, Pour tomber ici-bas, fécondante rosée, Pour aller resplendir en goutte de cristal Sur la Heur qui se mire au doux ruisseau natal.
Tu semblés l'une et l'autre, ô diva ! D'un coup d'aile. Comme l'aigh^ au vieux roc resté toujours fidèle, Comme la goutte d'eau qui retrouve son cour?. Pour donner à nos vœux (pielques instants trop court.><. Tu nnlesceiuls enfin de la sphère infinie Où 1(> .soh^il de l'art a sacré ton génie Tu ([uittes l'iMiipyrée où ton vol radieux Semait aux ([uatre v(Mit.stes cliants méloilieu>.. Tu dis : Trêve aux rappels des brillants auditoires ! Aux bouquets ' aux bravos ! trêve A toutes les gloires ! ;5
36 DEUX CorAINS
0 ma patrie ! adieu, rives au ciel clore ! Je tombe à deux genoux sur ton sol adoré. A moi tous les trésors de ta grande nature ! A moi le iieuve altier qui te sert de ceinture ! Tes cités, tes forêts, tes monts au front hautain ! Le blanc clocher, là-bas, qui luit dans le lointain ! Chambly ! le vit-ux cou^'ent. Que je vous reconnaisse. Théâtre inoublié de mes jours de jeunesse !
Voilà ce que tu dis en touchant notre sol, Aigle sublime... non ! — céleste rossignol !
Oui, nous l'avons appris, — et, dans notre âme émue, A ton nom, dépuis lors, chaque fibre remue. —
Quand l'Europe artistique, enchaînée à ta voix,
Te hissait, jeune encor, sur l'immortel pavois.
Quand d'Italie en France, et de Londres à Bruxelles,
Les acclamations folles, universelles,
Que soulevaient tes pas, montaient, ô notre enfant !
Délirantes clameurs, à ton char triomphant.
Quand enfin, répété par la foule qui gronde.
Ton nom frappait l'écho des grands centres du monde,
Pour de là se répandre, et retentir partout.
Fidèle au vieux foyer, patriote avant tout,
Des souvenirs d'enfance inflexible gardienne,
L'univers à tes pieds, tu restas canadienne !
Merci, chère Albani, merci !
Si notre main N'a pas toujours battu si fort sur ton chemin. Si notre enthousiasme, ignorant trop encore, N'a pas, comme il devait, salué ton aurore ; Si nous n'avons pas su découvrir sur ton front Ta future couronne à son premier fleuron ;
Si ton aube a pâli par notre indifférence, Oh ! tu te venges bien, grande âme, et ta vengeance Eclate îiux yeux de tous, sans fiel et sans rancœur, Belle comme ta voix, no])le comme; ton cœur.
Eh bien, soit ! ton pays est debout qui t'acclame !
Ton amour, il le veut ; ta gloire, il la réclame !
Il eût voulu voulu t'ofl'rir un diadème d'or,
Si son orgueil de père eût cru trouver encor,
Au milieu des joyaux sans prix dont tu rayonnes,
Sur ta tête d'enfant place pour des couronnes.
N'importe ! Avec l'aveu de nos torts expiés.
Laisse-nous, Albani, déposer à tes pieds
Toutes nos amitiés qui, ce soir, n'en font qu'une !
On t'a donné, hL-l)as, la gloire et la fortune ;
Ton f ays, fier de toi, vient t'ofi'rir, à son tour.
Son plus fervent hommage et son plus tendre amour,
Louis FiiÉciiETTE.
A EUGENIE TESSIEK
Tu ne te souviens pas d'avoir vu le soleil Qui dore l'horizon, le Ilot, l'arbre, la piirre. Car le destin ferma pour toujours ta paupière. Sitôt qu'elle eût souri dans ton berceau vermeil.
Or, quand s'évanouit l'éclair de ta prunelle, Le génie en ton âme alluma son tlnmbeau ; Et l'œil de ta pensée a vu l'astre du lU^au, Ton esprit, pour l'atteindn», a déployé son aile.
Et ce (juc l'onde dit d'cMii vi:ii\t nu roseau, Ce que le liautbois a de ilivin dans sa note, Ce que I2 vent de mai sous les lilas eluichote, Oui, tout cela l'rénnl dans ton gosier d'oiseau.
Coiiinie le rcssignol dont la chanson se môle Aux sonores frissons des feuilles dans la nuit, Tu gazouillas d'abord pour tromper ton ennui, Et ton refrain rendit jalouse Philomèle.
Et bientôt le passant, tout ravi, s'arrêta Pour savoir qui chantait dans cette ombre sereine... Lorsque tu fis, un soir, ton début sur la scène, Une acclamation délirante éclata.
Dès ce moment ta main a fait tomber le voile Qui te cachait aux yeux des chercheurs d'idéal... Déjà tu fais l'orgueil de ton pays natal, Et ton nom désormais luira comme une étoile.
Mais, malgré tes succès, quand ton trille argentin Fait tressaillir les cœurs d'une ivresse divine, Parfois un sanglot semble étreindre ta poitrine, Une larme jaillit de ton grand œil éteint.
Tu pleures, le front plein d'une sublime fièvre, L'esprit dans les rayons éblouissants de l'art. De ne pouvoir, hélas ! caresser du regard Les milliers d'auditeurs suspendus à ta lèvre.
Et tu songes toujours que c'est payer bien cher Les applaudissements de la foule éperdue Que de venir chanter à tâtons et perdue Sous les feux de la rampe aussi vifs que l'éclair.
Tu préfères la paix des humbles villageoises
Qui contemplent les cieux, les prés, les eaux, les bois,
Aux bravos éclatants que soulève ta voix.
Au prix de tant d'ennuis, au prix de tant d'angoisses.
Ton cœur saigne souvent en palpitant d'émoi... Mais console-toi donc, en songeant, Eugénie,
(^ue l'on a de tout temps vu souffrir lo g6nie, Et que Milton était aveugle comme t(/i.
Oui, chante plusgaîment au-cles3us cK» nos fan^cis... Kt, quand tu nous fuiras, oi.^eau mélo^Ueux, Aux rayons éternels tu rouvriras tes yeux, Tu mêleras ta voix à l'hosanna des an:ïe3 !