‹ Deux drames: Le cloître; Philippe IIChapitre 12 sur 12 · ACTE m · texte numérisé non relu

ACTE m

Appartement de la comtesse. A droite, l'alcôve ; au fond, large fenêtre. A gauche, deux portes. Il fait nuit.

DON CARLOS Pour la première fois, j'ai défié mon père, Je l'ai tenu à ma merci ; et ma colère Intimidait son cœur et l'emplissait d'effroi. Il a senti la mort le menacer par moi ; Il a tremblé, il a prié, je n'ai plus crainte.

A la COMTESSE.

Dire qu'il me parlait de toi avec des mois tranquilles, qu'il m'attirait vers lui, qu'il me rêvait empereur, qu'il me trompait avec de la tendresse... Ah! bien-aimée, que n'étais-tu présente lorsque je l'ai flétri !

LA COMTESSE Il n'oubliera jamais. . . jamais. . .

l88 DEUX DRAMES

DON CARLOS Qu'il se souvienne.

Je suis le seul dans son palais Qui, en ses mains, détienne Un droit égal au sien — et l'avenir I Puisque sa race en lui-même ne peut finir Puisque le Ciel le veut ainsi, personne au monde, Surtout le roi, ne peut troubler.

En son règne de gloire et d'ombre entremêlé, L'ordre divin que je seconde.

Un repos ; prenant les mains de la

COUTESSB.

Qu'as-tu dit au moine ?

LA COMTESSE La vérité. On me défiait d'être sincère; je l'ai été jusqucs au bout — je me suis perdue. Déjà sans doute, le Saint-Office instruit ma cause et me condamne. Peut-être, ici même, tout à l'heure ses émissaires viendront-ils me chercher. Le roi sait à présent que j'ai sauvé la marquise, que seule...

DON CARLOS Malheureuse 1 que ne m'as-tu nommé d'abord ?

LA COxMTESSE

Il ne faut pas qu'un seul de ses soupçons s'érige Contre son fils.

DON CARLOS

Mais il a peur de moi, te dis-je.

Je l'ai dompté, vaincu, lui, Philippe, le roi ; Jamais je n'ai senti un tel org-ueil en moi, Ni pour mon entreprise un aussi clair présag-e.

LA COMTESSE Carlos, si tu savais quels furent ses outrages ! Sous quels soupçons il me ployait. J'aurais, moi,. comtesse de Glermont, espionné la cour, le roi, la reine^ toi-même.

Tu ig-nores les affaires d'Espag-ne. Seules celles det Flandre. . .

LA COMTESSE Ah ! celles-là sont ta g-Ioire et ta viet...

DON CARLOS (la serrant contre lui) D'ailleurs, ce que le roi pense ou dit,

Que nous importe, à l'heure où c'est moi seul qui monte,

Où mon impatience, avec fièvre, décompte

Les trop nombreux instants qui retardent encor

Mon arrivée en Flandre, avec mes clairons d'or.

Je te défends, je te protège, et je te porte,

Je te verse la fière ardeur que tu versas.

Aux jours de deuil torpide et lourd, en mon cœur las.

Ma jeunesse conquise enfin te fait escorte ;

Je te sauve à mon tour et t'enflamme de moi ...

CARLOS, comme enivré, penche la têtt sur l'épaule de la comtesse.

LA COMTESSE (maternelle)

Berce en mes bras ta fièvre et ton triomphe, ô roi ! Espère et sois heureux de ta belle folie. Goûte la volupté de tes désirs ; oublie Ton passé morne et prends ton rêve merveilleux Pour un monde réel que t'aurait fait un dieu. Je t'aime trop, à cette heure, pour t'en distraire. Tu te chantes vainqueur et dominant la terre. Avec des mots jaillis du fond de ton bonheur. Dût-il passer demain, sa joie et sa lueur Illuminent quand même en ce moment ta tête.

PHILfPPB II 191

Et c'est assez pour ne songer qu'à ce moment...

Allant vers le banc près de la fenêlre, comme pour reposer carlos, qui s'abandonne.

Repose en ton illusion, tranquillement,

A la veille d'entrer, front nu, dans la tempête.

DON JUAN (frappe à la porte et entre familièrement; don carlos à le voir apparaître se dégage à peine des bras de la comtesfe)

Tout ce que j'ai promis, Carlos, je le tiendrai. Moi-même, avec mes vaisseaux clairs, je conduirai Ta jeunesse vers les peuples de Flandre. Un cri De délivrance acclamera notre cortège En leurs cités dont renaîtront les privilèges. Tu seras maître et souverain du beau pays Qui domine le Nord et regarde la France. Ton heure est là.

DON CARLOS Et qui t'en donna l'assurance ?

DON JUAN

Le roi.

J'ai peur.

LA COMTESSE

iga DEUX DI\ÀMFSi

DON CARLOS Faut-il qu'il soit dompté par moi, Pour, tout à coup, s'abandonner à un tel choix !

DON JUAN

Ce qui l'a décidé , c'est de te voir renaître ; c'est ta jeunesse, c'est ton courage, c'est ton audace. C'est de savoir quelle impatience tu mets à ordonner ,• et au besoin, à commander, pour ta gloire.

Je lui ai dit...

DON CARLOS Tu as bien fait de le dire...

LA COMTESSE (effrayée) Don Juan !

DON JUAN Oh ! soyez sans crainte, Madame. J'ai éprouvé le roi avant de m'enhardir. Je n'ai agi que prudemment, alors que lui-même avait déjà promis.

DON CARLOS C'était inutile. Il me craint. Il m'accordera tout.

DON JUAN Il avait donné sa parole ^u duc d'Albe. Ses cavaliers de Lombardie et ses troupes de Naples et de Sicile étaient prêts. Sa sœur, la régente, après mille résistances, s'était rendue à ses raisons : elle se résignait à faire bon accueil au duc. Qu'importe I II préfère satisfaire ses peuples et son fils.

LA COMTESSE Et ce revirement s'est fait soudain ?

Sur l'heure.

LA COMTESSE Comme il paraît étrange, et quel doute s'effleure En moi ; je n'y puis croire .

DON JUAN

Ehl comtesse, pourquoi Aussi violemment suspectez-vous le roi ? Suis-je de ceux qu'on trompe et Philippe, mon frère N*a-t-il donc plus le droit royal d'être sincère ?

iq4 deux drames

Je suis quelqu'un qui compte et qu'on n'abuse pas; Je suis...

DON CARLOS Dis-moi, Don Juan, quand serons-nous là-bas ?

DON JUAN Le roi l'ordonnera lui-même.

DON CARLOS A quelle date ?

DON JUAN Eh qu'importe î

DON CARLOS Non pas! je ne veux plus subir le bon plaisir du roi.

DON JUAN J'ai sa promesse.

DON CARLOS J'ai mes engagements. Cent cinquante mille ducats g-onflent mes coffres et des lettres de créance me reviennent de Séville. Mes aides de chambre les répandent etle comte de Guelveset JuanNunes sont mes répondants.

DON JUAN Maïs tu n'exig-es pas que sur l'heure Philippe rappelle le duc d'Albe? Quels que soient sa volonté et son pouvoir il ne peut...

DON CARLOS Alors, j'ag-irai seul.

DON JUAN

Mais ce serait folie I Tout le passé des rois à ton destin te lie. J'entends monter vers toi la voix de ton aïeul.

DON CARLOS Je ne veux ri^n entendre, et je partirai seul.

LA COMTESSE

Oui ! Oui !

DON JUAN

Oh ! quels malheurs présage ta démence. Une suprême fois, j'ose te supplier.

Par tout ce qui réveille en toi notre amitié. Gardée intacte autour des souvenirs d'enfance,

igÔ DEUX DRAMES

De ne point l'opposer au geste clair du roi ;

Je ne veux pas, Carlos, que tu partes sans moi,

Que ma vaillance sûre abandonne la tienne

Ni que mon dévouement n'écarte ou ne prévienne

Le mauvais sort qui roule ainsi qu'un coup de dé.

Le roi est disposé à tout nous accorder ;

Il se souvient de sa jeunesse à lui ; il t'aime,

A cette heure il attend l'arrangement suprême

Et nous vaincrons tous deux .

DON GÀRLOS

Eh bien ! c'est décidé !

Je lui donne deux jours. Adieu, don Juan.

DON JUAX 8orL

LA COMTESSE '

J^ai crainte, Carlos. Philippe est plein d'astuce et plein de feinte; S'il te berçait c'au £«iur espoir et si son bras Se redressait 35.jca ^ îssee^ -^

DON CARLOS

Il ne le pourrait pas,

Tant ma victoire est sûre et ma fuite certaine. Avec ou sans mon père, il n'importe comment, J'accomplirai ce que j'ai dit, superbement. Don Juan m'escortera, comme un beau capitaine. Il m'aime, alors qu'il n'aime pas le roi. Son cœur Ne pourra résister au flux de mon bonheur Qui largement l'emportera dans sa marée. Jamais je n'ai senti mon âme aussi dorée...

Il se rapproche de la comtessk.

Oh I donne -moi tes doigts, tes mains, ton front, tes yeux f Laisse s'ouvrir le jardin d'or de tes cheveux Où des lueurs et des parfums flottent et bougent.

Il dénoue la chevelure de la comtessb.

Donne ta bouche à ma bouche, ta bouche rouge

Pour que ma bouche, enfant, en dévore le feu.

Il l'embrasse follement, puis il veut s'en aller. Elle le retient plus fort.

LA COMTESSE Restons ici, veux-tu, longtemps, longtemps encore. J'ai peur, sais-je pourquoi? de cette brusque aurore . Que des barres en noir lignent à l'horizon. Répète-moi que j'ai toa cœur, que j'ai raison De m'abîmer en toi pour ne plus me reprendre.

[QS deux DiVAMES

DO]N CARLOS (comme s'il priait) Ce n'est plus que ta voix que je voudrais entendre Pendant l'éternité ;

Ce n'est plus qu'en tes yeux et leurs reg-ards Que mes désirs haj^-ards Voudraient descendre, Pendant l'éternité ;

Et ce n'est plus qu'en ton âme profonde, Que je voudrais me retirer du monde Pendant l'éternité.

LA COMTESSE (passionnée) Encor ! encor ! encor !

DON CARLOS (s'enlaçant k la comtesse)

Tu m'es la Vierge Triomphante parmi les forôts d'or des cierges, Qu'à Guadeloupe on invoque depuis cent ans ; Tu m'es la force et la ferveur et l'éclatant Bonheur qui coule, avec mon sang, dans mes artères; Tu m'es l'ivresse et la splendeur dont vit la terre. Et je me sens iùdigne et malheureux vraiment De ne t'avoir encor, par un tourment

■nu.iPi'E II I o ^

Funèbre et volontaire,

Pu conquérir aux yeux du ciel :

Je voudrais tant souffrir pour mériter nos joies!

LA COMTESSE

Ah î le rêve insensé dont te voilà la proie ! L'amour, ami, l'amour jeune et torrentiel Bondit, par des pays si rayonnants de flamme, Qu'ils absorbent en eux l'ombre qu'y fait la mort. Quand nous serons tous deux en Flandre et que le sort. Avec d'autres pensers incendiera nos âmes, Et brûlera nos cœurs d'un feu plus résolu. Nous aimerons l'amour, pour lui-même, sans plus.

Bruits au dehors.

DON CARLOS

Oh! tu me fus, et sœur, et mère, autant qu'amante; Tu m'as montré, avec tes tendres mains ardentes, La lutte et ses dangers, comme une guérison. Réjouis toi, car aujourd'hui les horizons Brûlent des rayons d'or qu'y projettent mes rêves. Je marche environné de drapeaux et de glaives , Un sang vainqueur emplit mon être à le briser ;

DEUX DRAMBS

Tout mon destin devant les cieux se renouvelle, Tout m'est orgueil et joie et vision nouvelle : Je suis ivre de moi ainsi qu'un insensé.

Bruits violents à la porte.

LA COMTESSE (très angoissée) Écoute, écoute donc.

DON CÂHLOS (tout à coup décidé) Et qu'ils entrent I

LA COMTESSE

Folie!

DON CARLOS IpToiégenai la comtbssk)

Je suis ton défenseur et mon âme est remplie De ton ivresse, enfant, jusqu'à tenter la mort !

LA COMTESSE Carlos, 6 mon aimé..

DON CARLOS

J'ai pris en main ton sort

Je veux te sauver seul.

rnii.ippE II

LA COMTESSE

Carlos ! Carlos !

DON CARLOS

Qu'ils entrent !

DON CARLOS court ouvrif la porte laro;ement. fray bernardo et ses soldats envahissent la chambre. Hapidernent ils entourent don caklos. Le MOINE s'avance et lit.

Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine De l'Église...

DON CARLOS (protégeant la comtesse)

Je suis Carlos d'Espagne, moine, Je te défends d'oser...

FRAY BERNARDO

Défendez-le à Dieu, C'est lui, lui seul qui parle ici, lui seul qui veut,

DON CARLOS Je suis ton roi.

DEUX DUAMES

FRAY BEHNARDO

Dieu est le vôtre, et Dieu vous parle. Écoutez-le parler, et taisez-vous. Don Charles.

Un silecc».

La mort en cet instant vous ouvrirait l'enfer.

DON CAl^LOS (étonné) L'enfer...

FRAY BERNARDO

J'arrive à temps pour vous faire la grâce * De bien mourir, après avoir longtemps souffert.

DON CARLOS Moi ! Moi ! m'ouvrir l'enfer I

FRAY BERNARDO

Prince, nul ne surpasse, Si haut soit-il^ les jugements de Dieu.

DON CARLOS (prostré)

L'enfer,

POILUPC II 20J

Fiî AY BliRNARDO

Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine de l'Église, Carlos, prince des Asluries, fils de Philippe, deuxième du nom, a été déclaré coupable d'avoir soustrait, par son aide et secours, la marquise dAmboise, ennemie de la foi et de l'Espagne, à la justice de Rome et du roi. En foi de quoi, le tribunal du Saint-Office l'a condamné aux peines prescrites qu'il subira sans retard, lui épargnant, en sa qualité d'infant, le garot ou le bûcher.

DON CARLOS (comme hébété) L'enfer! m'ouvrir l'enfer! m'ouvrir...

FRAY BERNARDO

Et maintenant, il faut songer au repentir, Prince d'Espagne, à qui Jésus-Christ fera grâce. Il n'est crime si grand que le pardon n'efface. Votre cœur se repent-il ?

DON CARLOS (machinalement)

Oui.

FRAY BERNARDO

SincèremeDt ?

Oui.

FRAY BERNARDO Je vous laisse prier.

LA COMTESSE (comme se réveillant) Oh les moines terribles I Ainsi, ce n'est plus moi qu'ils désig-nent pour cible, Ce n'est plus moi qu'ils punissent et tuent, c'est lui, Le pauvre enfant en qui je réveillais la vie. O cieux, dont la justice immense est asservie Par ceux mômes qui s'en disent les serviteurs, O cieux pâles et flamboyants, dont les hauteurs S'illuminent soudain de héros clairs qui furent Sur la terre, des rois, n'entendez-vous donc rien Des voix de désespoir et des cris de torture Qu'un Philippe d'Espagne arrache au sol chrétien I

Se. penchant vers don carlos.

O pauvre infant qui tremble I 0 toi qui fus mon maîlr^ !

PQILIPPJB II 305

0 triste cœur brûlé de fièvre et de projets Gomme hier encor, superbement, tu me parlais Et comme te voici prostré devant un prêtre.

DO» CARLOS demeure comme égaré .

LA COMTESSE (s'avançant rers le moioe) Moine, assassinez-moi avec le roi Carlos ; Sachant ce qu'il a fait, je veux ma part entière, Dans ce que vous nommez sa faute et son complot. Ce sera mon seul vœu, mon unique prière ; Notre amour est de ceux qui traversent la mort.

FRAY BERNARDO

Le roi Philippe est seul maître de votre sort.

LA COMTESSE

Et que vous faut-il donc pour me frapper sur l'heure? Seule, j'ai tout conduit; seule, ici, je demeure, Debout, pour vous braver et pour sauver, la nuit, Quand vous dormez, vos condamnés et vos proscrits. L'infant Carlos m'aimait ; ma ferveur imprudente A jeté, dans son cœur, les semences ardentes; Amour, lutte, révolte et la pitié pour ceux Dont vous noyez les cris en vos brassips de feu.

FRAY BERNARDO (froidement) Priez I Priez !

LA COMTESSE

Non, non ! Le sang- rougit vos crosses;

Ma foi s'en est allée et mon plus grand tourment

Sera de n'avoir pu crier publiquement :

Elle crie.

Que j'arrache mon âme à vos dog-mes féroces.

FRAY BERNARDO (violent, aux soldats) Emmenez-la d'ici et jetez-la aux fers.

Elle est damnée.

Une partie des soldats s'enaparei.t de la COMTESSE.

DON CARLOS (machinai cl stupide) Ouvrir l'enfer! ouvrir l'enfer.

FRAY BERNARDO (aux soldats qui restent)

El design aat don caklos»

Emparez-vous de lui et faites ce qu'il faut.

Les SOLDATS poussent don carlos, qui se débat, dans l'alcôve, d'où l'on entend sortir un grand cri. Ils l'étran- ISflent. Pendant qu'ils le tuent derrière les rideaux refermés, fkay beunardo l'absout.

PIIILII'I'E II 207

Puisque vous vous êtes repenti, je vous absous de

vos péchés anciens, de ceux que vous avez commis avec

rette femme {il désigne la porte par laquelle la com-

Jesse est sortie)) de ceux que vous commettez peut-être

en ce moment de révolte et de rag-e. Au nom du Père,

du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Les soi.DXTS réapparaissent; le corps de DON CARLOS est étendu en désordre sur le lit.

FRAY BERNARDO

Étendez-le, tout de son long. Mettez en croix

Les mains sur la poitrine.

Au chef des gardes.

Allez chercher le roi.

Au moment même où le mot « roi » est prononcé, philippb 11 ouvre lui-même la porte du côté de la scène, et paraît sur le seuil. Il s'avance lentement vers le lit, tombe à genoux, la tête entre les maios.

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