PREFACE DE L'ÉDITEUR
Un des ces hasards significatifs que nous rencontrons quelquefois dans la vie des grands hommes, a voulu qu'un des premiers et un des derniers travaux du comte de Gobineau fussent, consacrés au jeune royaume des Hellènes (1). Ce qui nous frappe peut-être plus encore que cette coïncidence, c'est l'identité de la personnalité de l'écrivain, l'étroite parenté de ton, d'esprit et de sentiment qui règne dans ces deux œuvres écrites à une si grande distance l'une de l'autre. On s'attend naturellement à trouver dans le plus récent des deux écrits un des fruits les plus mûrs et les plus précieux des méditations historico-politiques de notre auteur; mais les pages sur Capodistrias témoignent également d'une maturité remarquable pour un jeune homme de vingt-quatre ans. C'est à
(1) Capodistrias a paru dans la Revue des Deux Mondes (15 avril 1841); le Royaume des Hellènes, dans le Correspondant (10 mai, 10 juillet, 25 août, 10 novembre 1878).
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peine si, vers la fin, quelques traits juvéniles se laissent voir. En tous cas, il est un point fondamental sur lequel Gobineau est resté constamment fidèle à lui-même, je veux dire ce philhellénisme chaleureux et réfléchi qui non seulement lui gagnera bien des cœurs parmi le peuple grec, mais qui ne manquera pas non plus d'agir au loin, en faveur de ce dernier, dans tout l'Occident.
Les vues de l'Europe sur la Grèce moderne ont subi bien des fluctuations et même ont brusquement passé d'un extrême à l'autre. Après l'enthousiasme romanesque des premiers temps, les désillusions sont venues et, avec elles, la méconnaissance, la condamnation, l'injustice. C'est pour cela surtout que Gobineau a pris la plume. Pendant son séjour à Athènes (1864-1868), ses fonctions officielles et de nombreuses relations particulières lui avaient donné l'occasion de connaître intimement la Grèce et les Grecs. Une réhabilitalion lui semblait nécessaire et il s'est adonné à cette tâche avec tout le zèle que nous lui connaissons en de pareilles occasions.
Non pas qu'il n'ait, lui aussi, remarqué et même douloureusement ressenti, dans le monde hellénique, les contrastes choquants qui avaient pu provoquer en Europe des jugements si contradictoires. Au moment même de son ambassade à Athènes, la politique et les hommes d'Etat grecs
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B6 présentaient au ministre de France sous leur jour le plus repoussant. Cette éternelle affaire de Crète traversait alors une phase particulièrement fâcheuse et Gobineau s'est prononcé, à cet égard, dans sa correspondance, de la manière la plus forte sur quelques-unes de ses impressions de profond dégoût. Mais toujours il savait faire une grande différence entre les ambitions et les tâches légitimes des Grecs et la manière dont leur diplomatie cherchait parfois à les réaliser. Les méprises des conducteurs de la politique grecque le faisaient même désespérer temporairement de l'avenir du peuple hellène; mais, d'un autre côté, il regagnait confiance quand il constatait dans ce peuple luimême un fonds si précieux, des qualités si excellentes, des talents si riches et si variés. On lira un témoignage éloquent de cette confiance dans le travail sur le Royaume des Hellènes.
Dès notre première lecture de ces deux écrits, nous n'avons pas douté un seul instant qu'il fût de notre devoir de les rendre accessibles au grand public. Le sujet qui est traité dans ces pages est plus que jamais actuel, et même brûlant. Savant et homme d'Etat, Gobineau est doublement qualifié pour dire son mot sur ces problèmes. Sa réponse à lui, son programme d'un philhellénisme tout ensemble rajeuni et mûri, s'impose à la réflexion de quiconque demande à la science ou à la politique
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une solution de la question orientale en tant que celle-ci dépend des affaires de Grèce. La Grèce est en effet un des éléments les plus essentiels de ce problème. Gobineau, d'ailleurs, n'est pas seul à attribuer à ce peuple hellène, d'une vitalité, d'une solidité, d'une activité, d'une intelligence incomparables, pénétré d'un sentiment de race profond et tenace, poussé par un patriotisme passionné, dépositaire de toute la science morale dans l'Orient chrétien et représentant des meilleurs éléments de sa civilisation, un rôle dominateur, conducteur^ éducateur vis-à-vis de tous ses voisins. Mais ce qu'il a vu presque plus clairement encore et souligné plus fortement, c'est un autre rôle de cette race particulièrement cultivée et intelligente, qui s'ensuit pour ainsi dire du premier, celui de servir de barrière protectrice contre l'Asiatisme et même le Slavisme; de s'interposer, sur la Méditerranée, entre les Orientaux et les Occidentaux, et de couvrir ainsi cette partie de l'Europe au jour de la grande liquidation entre celle-ci et l'Asie. Il n'y a peut-être personne, dans le temps qui court, qui ne se rende compte de toute la portée et de toutes les conséquences d'un pareil état de choses.