‹ Deux histoires, 1772-1810Chapitre 4 sur 63 · Ï.K5 LAVANDIERES · texte numérisé non relu

Ï.K5 LAVANDIERES

ne quille sa navette que pour me donner le bras le dimanche... Dame! il n'a pas comme maître Keyser une écharpe rouge , un \este galonnée et une brillante chaîne d'argent au cou./, il ne me rapporte pas de beaux coquillages et de beaux mouchoirs des Indes... mais au moins je le vois tous les jours à la veillée, et la nuit quand la tempête siffle sur la grève, je ne fais pas de mauvais rêves î...

— Tu as raison, Catherine, dit tristement Berlhe... mieux vaut être le tisserand qui tisse tranquillement les voiles que le hardi marin qui les déroule au veut... »

Puis, pour se distraire sans doute de ces pensées, Berthe demanda aux lavandières, en s'apercevant que sa génisse favorite avait disparu :

« Où est donc Follette ? Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle s'en est allée? »

La laitière parlait encore lorsqu'un homme sortit en courant de l'intérieur du bouquet de bois qui entourait le pré.

Cet homme fuyait avec tant de frayeur qu'il alla choir au milieu des lavandières.

D'abord épouvantées, celles-ci poussèrent des cris perçants ; puis, reconnaissant bientôt ce personnage, des rires fous succédèrent à la peur.

Berthe surtout, vermeille comme une cerise, ne se possédait pas, montrant Follette (car sa favorite, après avoir causé la terreur de l'homme dont on a parlé, arrivait gaiement sur ses traces).

Montrant Follette, la laitière s'écria : « Sainte Vierge, monsieur Hercule, comment pouvez vous avoir peur... d'une pareille bête? Fi.., fi... à votre âge,

un officier!... Quelle honte! Une génisse de Luit mois à peine qui n'a pas seulement de cornes !

— Mais allez-vous-en donc de là, monsieur Hercule, vous nous piétinez tout notre linge... s'écrièrent les lavandières en cessant de rire , et en réunissant leurs efforts pour chasser le fâcheux qui s'était réfugié au milieu d'elles.

— Tenez, dit une des demoiselles du battoir, voilà justement une guimpe de dame Bal bine en morceaux sous vos pieds. La vieille ménagère de votre père va vouloir nous arracher les yeux; mais comme c'est vous, monsieur Hercule, le fils de son maître, qui avez fait ce mauvais coup, il faudra bien qu'elle s'a* puise... »

Monsieur Hercule restant immobile, fascine par la >ue de son ennemie Follette, qui s'était pourtant mise a paître tranquillement, les robustes lavandières furent obligées d'employer la force pour repousser cet intrus de leur lavoir, et elles réussirent avec assez de peine.

Monsieur Hercule était un jeune homme de vingtcinq ans environ, grand et fluet, aux cheveux d'un blond jaune, aux yeux d'un bleu pâle, à l'air gauche et embarrassé. Ses traits n'offraient rien de saillant ni eu laid ni en beau ; l'expression de son visage était douce et timide. Il portait des bas gris, des culottes et un habit de drap vert à boutonnières bordées d'une tresse orange ; un chapeau bordé d'argent complétait cet uniforme, car Hercule était enseigne dans le 17* rjégiment d'infanterie hollandaise. Quoiqu'il fut d'origine française , ainsi que nous le dirons tout à l'heure, il servait les états- généraux des Pays-Bas,

LES LÀYAND1ÈRES. H

qui avaient alors pour stathouder Guillaume V, prince d'Orange.

Pendant que le battoir des lavandières résonnait de nouveau, Berlhe s'apprêtait à remplir ses seaux de cuivre d'un lait crémeux et écumant.

Voyant la laitière caresser Follette, Hercule reprit courage, et dit d'une voix encore haletante d'émotion : « Écoutez donc, mesdemoiselles... je vous l'avoue, les vaches, el surtout les vaches noires, sont mes bêtes d'aversion... surtout quand elles me poursuivent.

— Et le grand chien blanc du boucher Stedman, monsieur Hercule? demanda la malicieuse Berthe, en faisant sans doute allusion à une autre aventure.

— Je l'avoue, j'ai aussi les chiens blancs en aversion, surtout quand ils me mordent, répondit Hercule.

— Et le perroquet bleu et jaune que maître Keyser m'a rapporté d'Afrique? dit encore Berthe.

— Je déteste également les perroquets bleus et jaunes, quand ils ont des becs tranchants comme des rasoirs et forts comme des tenailles, dit Hercule.

— C'est-à-dire que vous avez peur de toutes les bétes, dit la laitière, vous qui portez le plumet et l'épée !

— Le plumet et l'épée ne font rien à l'affaire , mesdemoiselles ; que les vaches , les chiens et les perroquets me laissent en repos, et ce n'est pas moi qui irai les troubler, » dit Hercule avec un calme rempli de majesté.

Cette harangue fut accueillie par les joyeuses lavandières avec de grands éclats de rire.

tî AVENTURES D'HERCULE HARDI.

Voyant le peu de succès de sou éloquence, Hercule, peu soucieux d'ailleurs de rester dans le voisinage de Follette, regagna gravement Flessingue, en jetant de temps à autre derrière lui un regard inquiet.

Nous dirons maintenant par quel concours de circonstances étranges Hercule était officier.

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