DES INVASIONS DE 1814 ET 1815. *J
Il entra donc dans l'eau en chantant ; et comme il était sur le cheval de gauche lorsqu'il longea les limites placées en cercle, il se trouvait près de la corde, et par conséquent des parties interdites de la rivière. Il lit une première fois le tour de l'abreuvoir : les chevaux, revenus au bord, se secouèrent et hennirent, et il les lança de nouveau et sur un nouvel air dans l'espace terminé par les cordes. Il était arrivé à la partie de la circonférence la plus éloignée du bord; là, son porteur n'avait plus pied; il devait nager quelques pas, portant les naseaux élevés, et son cavalier plongé dans l'eau jusqu'à la ceinture. Tout à coup une tête sort de Peau, puis un bras s'élève, et saisissant le soldat par la veste, l'entraîne par-dessus la corde. Surpris à l'improviste, il résiste un instant; mais, sans point d'appui, il est obligé de céder et tombe en arrière sur celui qui le tire si vigoureusement à lui. Tous deux disparaissent et tous deux au même instant à quelques pieds de distance relèvent leur tête, regardent autour d'eux, et d'un seul élan se rapprochent, se posent les mains sur les épaules, et, cédant à un même effort, disparaissent encore. Cette fois le Lithuanien était revenu à la surface avaui son adversaire, et au moment où l'eau bouillonnait sur la tête de Jean qui venait reprendre haleine, un coup qui retentit dans le silence des deux rives le repoussa vers le fond ; maître du champ de bataille, le cuirassier planait étendu, épiant du regard où se représenterait celui qu'il regardait déjà comme vaincu, quand il bondit lui-même rejeté en arrière par le choc violent d'une tête qui heurtait sa poitrine comme un bélier, tandis que deux mains IL *5
passées rapidement dans le ceinturon de son pantalon, le lançaient vigoureusement dans le gouffre; du même élan, Jean rejaillissait à la surface. Quelle effrayante scène eût été cette lutte pour le spectateur qui du haut du pont aurait aperçu dans les espaces de la rivière que n'ombrageaient pas les saules et les peupliers ces deux corps se cherchant, s'échappant, plongeant, remontant à de grandes distances, ramant l'un sur l'autre de toute la vigueur de leurs membres, ot se heurtant de la tête comme deux proues qui veulent se briser! Et pendant ce long combat, il if eût entendu dans ce vaste champ de bataille pour tout bruit que le clapotement de Peau agitée et le sifflement des deux poitrines rappelant avec effort leur haleine épuisée.
Enfin, l'un des deux combattants aurait échappé à sa vue, tandis qu'il aurait aperçu l'autre nageant avec de pénibles efforts vers le lavoir, et regagnant ensuite, en se glissant dans l'ombre, la cabane où Geneviève l'attendait.
Lorsqu'elle le vit arriver, pâle de fatigue et le sang de ses blessures ayant déjà traversé avec l'eau mal essuyée ses vêlements en désordre : « Jean, lui ditelle avec une voix où il y avait autant d'autorité que de terreur, Jean, tu as été au pont? »
Il la regarda d'un air surpris; elle continua :
« Jean, tu as tué un homme?
— Un homme! reprit-il en souriant amèrement, lu n'y entends rien. »
E1!e fit un pas pour sortir :
« Où vas-tu? lui cria— t— il,
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— Je m'en vais, et ne rentrerai jamais près de toi si tu ne me jures à l'instant que jamais... »
Elle se tut; on voyait qu'elle avait peur de ses 'paroles.
« Soit, répondit Jean après un moment d'hésitation, je ne les chercherai plus, mais qu'ils ne viennent jamais me trouver. »
Le lendemain, Geneviève alla au village ; on y disait que le Lithuanien avait échappé comme par miracle à une attaque où deux de ses camarades avaient péri. L'autorité russe fit des recherches ; mais comme dans le pays personne ne regardait cette attaque comme un crime, toutes les enquêtes n'aboutirent à aucun résultat.
Un jour du mois de novembre, Jean accourut à l'heure où il prenait habituellement son repas dans les champs, sa figure était riante.
« Geneviève, dit-il en entrant , embrasse-moi , je n'aurai plus de mauvaises tentations, et lu ne te croiras plus obligée de m'épier; ils parlent demain. »
Geneviève accueillit cette nouvelle comme le soulagement d'une grande peine; mais sous la joie qui répondait à la voix de son frère, il y avait encore un reproche d'un passé non pardonné.
« Voyons, ne me tiens pas rancune ; le gouvernement avait fait la paix avec eux, et j'ai continué la guerre, voilà tout. Mais ce n'est pas mon gouvernement, à moi ; j'étais libre. Ainsi, Geneviève, je l'en prie, ne pense plus à tout cela ; écoute-moi plutôt : demain, quand je reviendrai de l'ouvrage, faismoi un bon souper, aie-moi de bon vin ; nous ferons
ici une fête à nous deux pour leur départ, pt nous prierons le ciel de les conserver ailleurs. »
Le lendemain au soir, Jean et Geneviève, au coin du feu, firent un petit festin; car depuis l'arrivée des Russes, Jean avait mis de côté chaque jour trois sous pour pouvoir célébrer l'instant où le village serait délivré. Animé par sa joie, un peu par le vin aussi, il causait avec vivacité, contait ses combats, disait ses souffrances à la retraite de Russie, ses camarades morts, et expliquait sa haine. Il était bien tard pour le village, quand Geneviève l'embrassa pour se retirer dans sa chambre, un peu soulagée, car les récits de la soirée lui avaient fait comprendre celte ardeur de vengeance qui lui avait fait horreur jadis.
Jean resta devant le feu, livré à des idées meilleures et comme un homme qui ne veut pas se coucher encore, de peur d'abréger son bonheur, sa chandelle s'était éteinte et les dernières lueurs* du feu • éclairaient seules sa chambre. Il allait gagner son lit lorsqu'on frappa à sa porte.
« Qui est là? » demanda Jean sans quitter la chaise où il était assis.
Une voix, avec un accent étranger, répondit : « Ouvrez, ouvrez, je vous en prie. »
Jean se leva et ouvrit la porte.
Un homme entra, et, à la clarté mourante des lisons, Jean reconnut uu uniforme russe. Il recula de plusieurs pas en arrière. « Que venez-vous chercher ici ? s'écria-t-il d'un voix altérée.
— Un asile, répondit l'étranger en entrant précipitamment et en refermant la porte derrière lui.
— Un asile t vous?»