Deux lettres retrouvées de Ronsard
La correspondance de Ronsard est, comme on le sait, assez savoureuse, mais extrêmement courte. On possède de lui quatre lettres familières authentiques. Si l’on en vient ajouter deux, c’est un accroissement considérable pour ce mince epistolario et une petite trouvaille que les ronsardisants apprécieront.
L’une et l’autre de ces deux lettres sont apparues en des ventes d’autographes du siècle dernier, puis la trace s’en est efiacée. M. Paul Laumonier, dans sa grande édition achevée des œuvres de Ronsard, a mentionné ces documents aux ouvrages perdus (t. VII, p. 142). Ils vont s’adjoindre aux quatre lettres dont les destinataires sont Jean de Morel, Passerat, Baïf et «Monsr Chrestian à Vendôme », courte liste à laquelle fera honneur désormais le nom de Scévole de Sainte- Marthe.
La première pièce n’a qu’un intérêt de biographie. Elle se rattache à un épisode de la vie du poète courtisan, sa présence connue auprès de Charles IX, pendant la périlleuse retraite que le roi fit de Meaux à
Paris, le 28 septembre 1567 (1), sous la menace des rebelles. Condé et Coligny avaient projeté de surprendre leur souverain au château de Monceaux et de l’enlever de vive force. On a maint détail sur cette aventure, où la Cour fut en grand danger et qui provoqua, peu après, la disgrâce du chancelier de L’Hospital, à qui la reine Catherine reprocha avec violence de s’être fié aux promesses des Huguenots. Les mémoires de Castelnau-Mauvissière racontent tout au long comment fut improvisé le départ de Meaux et comment Charles IX se mit en marche avec toute la Cour. « Les dames, les chariots et les bagages montoient à assez grand nombre » ; la défense était assurée par six mille Suisses, arrivés de la veille, « à la tête desquels le Connestable marchoit, ordonnant de faire marcher le Roy en bataille, avec la noblesse et autres qui estoient à la suite de la Cour ». Ronsard fut témoin de l’irritation du jeune roi et de l’émotion de son entourage :
Je me trouvay deux fois à sa royale suite Lors que ses ennemis luy donnèrent la fuite,
Quand il se pensa voir par trahison surpris Avant qu’il peust gaigner sa cité de Paris (2).
(1) La présence de Ronsard semble certaine à Paris, le i5 septembre, puisque c’est la date de l’attestation collective des poètes hellénistes et des lecteurs du Collège royal, en faveur de Nicolas Goulu. Cependant Ronsard n’a signé la pièce que le troisième et il n’est pas impossible que sa signature ait été recueillie un peu plus tard.
(2) Le tombeau de Marguerite de France , duchesse de Savoie féd. Laumonier, t. Y, p. 267 ). — Il y a, dans le volume même de la collection Payen où je transcris la lettre de Ronsard, un document original signé delà main de Monluc et qui contient, sur la tentative de Monceaux et la retraite vers Paris une sorte de récit dont l’intérêt est de provenir de Charles IX lui-même. En dictant ce témoignage, dont je ne sais si les historiens ont déjà fait usage, le roi exprime à Monluc le regret de ne l’avoir pas eu auprès de lui au moment du danger qu’il a couru.
Le prince de G onde et l’Amiral, qui avaient harcelé hardiment la! marche de la Cour, vinrent établir leurs quartiers à Saint-Denis et investirent Paris, brûlant les moulins et empêchant l’arrivée des vivres. Pour les déloger de Saint-Denis, le connétable de Montmorency fit donner la bataille où il reçut sa blessure mortelle, le 12 novembre. La victoire n’en restait pas moins aux troupes royales et, peu de jours après, ayant fait quelques démonstrations aux portes de Paris et brûlé le village de la Chapelle, les chefs huguenots levèrent le camp. Ils se rendirent au-devant des secours que leur amenait Jean-Casimir, au nom de l’Electeur Palatin, son père. La paix ne devait pas tarder à suivre ces événements.
La lettre de Ronsard peut se placer après la bataille de Saint-Denis, au moment où l’on est encore incertain de la retraite de Condé. Elle paraît, en effet, écrite de Paris et se trouve adressée à un parent du poète qui est en état de fournir des renseignements militaires, peut-être à Philippe de Ronsard, gentilhomme de la Maison du roi :
Monsieur mon Oncle, on me dit quun gentilhome de Monsieur le Chevalier est venu en cette ville qui vous a apporté nouuelles du camp et quily a eu quelque batterie cette Nuit et Entreprise sur l} Artillerie. Je vous prie me faire cet honneur de men vouloir mander ce qu'en avez apris par ce porteur et ie vous feré service là ou il vous plaira me commander d'aussy humble affection que ie suplie le Créateur, Monsieur mon Oncle, vous donner tresheureuse et treslongue vie.
Vre plus humble et obéissant nepueu Ronsard.
Cette lettre est originale (i) ; les deux lignes de souscription sont de la main de Ronsard, dont la signature a les caractères de celle que nous connaissons ; le corps de la lettre serait d’un secrétaire, dont l’écriture offre une grande analogie avec l’écriture posée du poète, mais s’en distingue au premier coup d’œil par une particularité de majuscules (2). La pièce, qui a fait partie de la collection Payen, se trouve à la Bibliothèque nationale (3). Elle a figuré dans une vente Charavay, du i5 mars i858, dont la couverture de catalogue est collée en face du document. L’acquisition du Dr Payen aurait dû conférer plus de notoriété au document que nous rappelons à la lumière.
(1) Le dos ne porte point de suscription, mais une mention due sans doute au destinataire et ainsi conçue, sur quatre lignes: L. de Monseigneur (?) de Ronsard du moys de decemb. i56y. - Il est impossible de trouver, dans la généalogie des Ronsard de la Possonière, « l’oncle » à qui pourrait s’adresser cette lettre. Je me permets de songer, dans une branche voisine, à ce Philippe de Ronsard, seigneur de Beaumont-la-Ronce, que notre poète allait visiter dans son château et dont il parle au Voyage de Tours :
... Ce pasteur, qu’on nommoit Phelippot, tout gaillard,
Chez lui nous festoya jusques au soir bien tard.
Philippe de Ronsard, qui se maria en 1 555 , est indiqué dans une pièce d’archives de 1 563 comme « un des cent gentilshommes de la Maison du roi ». (A. de Rochambeau, La famille de Ronsard, p. 60, 282). En 1567, ce personnage important de la famille servait assurément auprès de Charles IX.
(2) Les lettres O majuscules ont un point au centre. On relève cette particularité dans une partie de la transcription au net du livre II de la Franciade. — Sur la double écriture de Ronsard, j’ai essayé quelques observations, au moins provisoires, dans Ronsard el V Humanisme, 3e partie.
(3) Nouv. acq.fr. 1472, pièce n° 1396.
La lettre à Scévole de Sainte-Marthe est un document de plus haut prix. Détachée autrefois par Libri de la correspondance du poète poitevin conservée à la Bibliothèque de l’Institut (i), puis mise en vente publique sans être décrite (2), elle vient d’entrer récemment à la Bibliothèque nationale, dans la collection d’autographes de personnages illustres offerte au nom du baron James de Rothschild (3). C’est, je pense, jusqu’à nouvelle découverte, le plus bel autographe de Ronsard.
Le caractère du poète se montre tout entier dans ce document et l’occasion en est intéressante, puisqu’il s’agit de Müe de Surgères et du recueil célèbre dont il a voulu l’honorer. La lettre est écrite de son prieuré de Croixval, au mois de juillet d’une année que nous aurons à rechercher. Il se plaint vivement à son ami
(1) C’est la lettre manquante portée à la table du ms. 290 de l’Institut. Les pièces de cette correspondance ont été surchargées chacune d’une inscription du même genre et de la même main que celle qu’on lit sur la nôtre : Monsieur de Ronsard à MT de Saincte Marthe.
(2) Collection d'autographes provenant du cabinet de M. T. de Saint-Julien , Paris, Merlin, s. d., n° 334: « Ronsard à Sainte- Marthe, 1. a. s. Belle pièce d’une grande page dans laquelle il parle de ses poésies. » La pièce du « Cabinet de sir Thomas W-i baronet » (Paris, Merlin, 1837) Parah être la même. Faut-il croire que c’est encore la même lettre qui reparaît dans le Bulletin du bibliophile d’octobre 1839? On lit p. 865, n° 1847: « Une belle lettre autographe signée (très rare), 72 fr. »
(3) Nouv. acq. fr., 22o38, fol. 117. Cette collection a été classée avec un extrême soin par MUe Suzanne Salente, avec qui j’ai examiné utilement tout ce qui intéresse l’écriture de Ronsard au Cabinet des Manuscrits.
de ne rencontrer « jugement, ni raison en notre poésie », chez la maîtresse qu’il a chantée. Elle souhaiterait, paraît-il, imposer à la présentation de son recueil un ordre chronologique, dont il ne veut pas entendre parler : « C’est affaire aux historiographes, dit-il, qui écrivent tout de fil en aiguille. » Le bon Scévole, qui semble chargé de veiller à une mise au net définitive de ses sonnets, est invité à n’en rien « ajouter ni diminuer » ; Ronsard lui annonce, en même temps, qu’il est décidé à s’enfuir à Paris, parce que le roi Henri III et cette cour, qu’il hait (( comme la mort », vont se transporter à Blois et à Tours. D’autres grogneries de bonne verve terminent cette grande page, d’une écriture toute cursive et dont, bien entendu, l’orthographe présente quelque curiosité :
Monsieur mon antien amy, c'est (disoit Aristophane) une (i) faix insuportable de servir un maistre qui ra doute. Parodizant la dessus , c'est un grand malheur de servir une maistresse qui na jugement ny raison en nostre poesie, qui ne sçait pas que les poettes, principallement en petis et menus fatras corne elegies epigrames et sonnetz, ne gardent ny ordre ny temps, c'est affaire aux historiographes qui escrivent tout de fil en eguille. Je vous suplie, Monsieur, ne vouloir croire en cela madamoiselle de Surgeres et n ajouter ny diminuer rien de mes sonnetz s’il vous plaist. Si elle ne les trouve bons , quelle les laisse, je n’ay la teste rompue d’autre chose. On dit que le roy vient a Blois et a Tours et pour cela je m’enfuy a Paris et y seray en bref, car je hay la
(i) Le commencement du mot chose a été rayé ici ; il explique le féminin conservé par mégarde dans le mot une.
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court comme la mort. Si elle (i) veult faire quelque dessaing de marbre sur la fonteine , elle le pourra faire, mais ce sont deliberations de femmes, qui ne durent quun jour, qui de leur nature sont si avares qu elles ne voudroyent pas despendre un escu pour un beau fait. Faittes luy voir cette lettre si vous le trouvez bon. Je vous baize les mains de toute affection. De vostre Croixval ce cinquiesme (2) de juillet.
Vostre humble et antien amy a vous servir. Ronsard.
(Au dos :) A Monsieur et antien amy , Monsieur de Sainte Marthe logé au pillier verd rue de la Harpe a Paris.
Une telle lettre est particulièrement précieuse par les éléments tout à fait nouveaux qu’elle apporte au problème psychologique du dernier amour de Ronsard. On s’est demandé souvent quelle part de sincérité et de tendresse entrait dans cette liaison d’âge mûr, qui mène ensemble à la postérité les noms de Ronsard et d’Hélène de Surgères (3). J’ai essayé jadis de tirer un petit récit vraisemblable de la poétique documentation des Sonnets pour Hélène (4). D’autres ont accepté cette méthode et je persiste à penser qu’il ne faut point
(1) Ici le mot vous été rayé. Ronsard revient à Hélène.
(2) Le fac-similé suggérera peut-être la lecture sixiesme.
(3) M. Hugues Vaganay, qui a examiné de fort près tout ce qui regarde la composition des recueils de Ronsard, a établi que l’ensemble des poèmes authentiquement composés pour Hélène est celui qui a été ajouté aux Amours dans l’édition de 1578. L’in-folio de i584 a défiguré tous ces recueils.
(h) On a réimprimé en 19 14, avec quelques changements et additions, cet opuscule de jeunesse de 1882 (Le dernier amour de Ronsard, Paris, Dorbon aîné, s. d., in-8). Le volume, imprimé à Liège, n’a pu parvenir en France qu’après la guerre et voir le jour qu’en 1920.
l’abandonner (i). Nul ne peut se dissimuler cependant que les célèbres poèmes sont nés, avant tout, du désir de Ronsard de reparaître devant la nouvelle Cour comme poète amoureux et de ne point laisser prendre à son brillant élève Desportes une place jusqu’alors gardée sans rival. La sage fille d’honneur de la reine Catherine, « la docte de la Cour », aurait été choisie pour inspiratrice par le poète vieillissant, à cause de ses qualités d’intelligence et de son goût reconnu pour la poésie. Si nous tirions de la lettre de Ronsard toutes les confidences spontanées qu’elle semble contenir, c’est bien vers l’idée d’un simple jeu littéraire que nous serions inclinés.
Essayons d’abord d’en fixer la date, qui importe à l’interprétation qu’on doit adopter. Les Sonnets pour Hélène ont été commencés en 1673, dès l’apparition des Amours d’Hippolite de Desportes, qui chantent sous ce nom la même Hélène de Surgères. On peut croire que Ronsard a terminé son ouvrage en 1 574 , à cause de l’allusion à la mort de Charles IX, et qu’une copie manuscrite a existé entre les mains d’Hélène avant son impression. L’auteur le réservait à l’édition générale de ses œuvres qu’il préparait et qui fut celle de 1578. Le refroidissement, dont témoigne le texte de la lettre à l’égard d’Hélène, tient peut-être aux bien-
(1) Il faut tenir compte toutefois des observations de M. Hugues Vaganay, qui montre combien est chimérique ce que Marty-Laveaux a cru retrouver de la chronologie des sonnets et combien est fausse l’opinion que Ronsard aurait mis cinq ans pour les composer, de 1 568 au 3o mai 1674, date de la mort de Charles IX. Marty-Laveaux a étudié la question d’après l’édition de 1 584, qu’il reproduisait. On l’étudiera plus sûrement dans le texte de 1578, reproduit précisément par M. Vaganay pour l’édition, en cours d’impression, du quatrième centenaire de Ronsard.
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veillantes dispositions que celle-ci montrait à Desportes, qui l’avait célébrée le premier et dont se succédaient les éditions avec un succès que le meilleur temps de Ronsard n’avait pas connu. Que de fois, quand celui-ci allait visiter la jeune fille, dans son logement au plus haut du Louvre, où il arrivait « la sueur au front », l’avait-il trouvée indifférente et hautaine,
De desdain, de froideur et d’orgueil toute pleine !
Ces mauvais souvenirs disparaissaient sans doute aux heures de meilleur accueil, où M,le de Surgères semblait apprécier l’honneur qu’elle recevait du plus grand poète du siècle. Ils revenaient assurément au souvenir de Ronsard, soustrait au charme d’une liaison terminée et dans laquelle les sens n’avaient eu aucune part. Il entendait bien présenter à son lecteur, comme il lui plaisait et sans tenir compte des convenances d’Hélène, leur commune histoire amoureuse.
A quel moment la question se posa-t-elle? Probablement lors du classement des poèmes pour l’impression. Or, le privilège royal accordé à Buon est du io novembre 1677, et les Amours ont été achevés d’imprimer le 6 février 1678. Notre lettre, selon toute vraisemblance, pourrait être du mois de juillet 1677. Cette date tardive, si éloignée de la composition du recueil, expliquerait le ton singulier de l’écrivain et le changement de ses sentiments.
Ils s’expliqueraient mieux encore, à vrai dire, par une seconde hypothèse, qu’il n’est pas possible d’omettre de présenter au lecteur. Peut-être la lettre à Sainte-Marthe a-t-elle été écrite plus tard, vers la fin de la vie du poète, au moment où se préparait le bel in-folio de 1 584, qui réunit ses œuvres pour la dernière fois
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de son vivant, en leur faisant subir les transformations que l’on sait. Le recueil des sonnets pour Hélène ne fut pas un des moins atteints par le classement nouveau. Après la publication de son maître, et visiblement pour lutter avec lui, Desportes avait enrichi les Amours d’Hippolite en portant à 72, en 1679, et à 86, en i583, le nombre des sonnets qui la célébraient. Ronsard, piqué au jeu, grossit également le recueil d’Hélène en i584, mais de la façon la plus artificielle du monde, en y transportant arbitrairement 35 des 5g sonnets que renfermaient, en 1678, les Amours diverses (1). C’était une défiguration complète de l’histoire d’amour présentée au public dans la première édition. Il y aurait lieu d’étudier en quelle mesure cette décision de Ronsard a pu contrarier ou même blesser celle qu’il avait eu l’intention d’honorer.
Telle pourrait être l’origine du conflit qui nous est révélé. Quoi qu’il en soit, la lettre du poète devient sur son caractère un document d’un certain imprévu. L’amoureux y perd de son auréole. Est-il possible de parler d’une « maîtresse » et de qualifier ses défauts avec moins d’indulgence P Le plus curieux est que Ronsard écrivant à Sainte-Marthe l’engage visiblement à montrer sa lettre à Hélène. Il veut qu’elle sache bien qu’en matière de poésie ses avis ne comptent plus, et qu’il n’hésite pas aujourd’hui à comparer cette Minerve tant adulée au « maître qui radote », dont parle Aristophane. Pour la juste fierté qui défend son œuvre, quel poète ne lui donnerait raison? On aime-
(1) Par contre, l’exquise chanson Plus estroit que la vigne à V ormeau se marie (un peu retouchée par Ronsard, qui y a ajouté quatre vers) a été reléguée, en i584, aux Amours diverses , où elle est restée naturellement en 1587. Hélène pouvait se plaindre très justement d’en être frustrée.
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rait cependant qu’une pensée tendre tempérât la dureté de ses épigrammes, et l’on est porté à conclure que cette pensée n’ existait plus du tout au moment où il aiguisait ces pointes. Elles ne sont nullement en désaccord, d’ailleurs, avec la fin du recueil, où se lisent certains sonnets désenchantés :
Adieu, cruelle, adieu, je te suis ennuyeux :
C’est trop chanté d’amour sans nulle récompense.
Te serve qui voudra, je m’en vay, et je pense Qu’un autre serviteur ne te servira mieux...
Je m’enfuy du combat, mon armée est défaite :
J’ai perdu contre Amour la force et la raison... (i).
Il n’est pas jusqu’à la fameuse « fontaine d’Hélène » qui ne devienne une occasion de reproche. On sait quelles belles stances ont célébré cette source « qui s’enfuit parmi l’herbe », fontaine chère aux pasteurs de troupeaux et qu’entoureront la nuit les danses des nymphes et des hamadryades ; on se rappelle le sonnet :
Afin que ton honneur coule parmy la plaine,
Avant qu’il monte au Ciel engravé dans un pin, Invoquant tous les Dieux et respandant du vin,
Je consacre à ton nom ceste belle Fontaine...
Cette fontaine n’était point d’imagination, comme on a pu le croire. Elle coulait dans un pré du Yendômois, en une plaine voisine de Croixval (2), et le choix qui l’avait désignée rappelait les instants d’enthousiasme et d’abandon du poète auprès de Mlle de Surgères. La lettre nous apprend même qu’il a été question d’y placer un marbre commémoratif de ce grand amour; mais, comme c’est Hélène qui doit être glori-
(1) Œuvres complètes de Ronsard, texte de i5y8, éd. Vaganay, t. II, p. 282.
(2) Voir les notes de l’éd. Laumonier, t. VII, p. 207.
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fiçe, c’est à elle que Ronsard a laissé la dépense du monument. Il doute, à présent, qu’elle se décide à la faire : « Ce sont délibérations de femmes qui ne durent qu’un jour, qui de leur nature sont si avares qu’elles ne voudraient pas dépendre un écu pour un beau fait. »
Voilà un Ronsard misogyne qui n’apparaissait point dans les Amours. N’est-il pas curieux que cette méchante humeur contre les femmes lui soit inspirée précisément par celle qu’il a su le mieux immortaliser ?