‹ Deux miniatures inédites de Jean FouquetChapitre 4 sur 5 · Bulletin de 1891, p. 226, 232 et 239, séances des · texte numérisé non relu

Bulletin de 1891, p. 226, 232 et 239, séances des

La place du présent travail et des deux reproductions de miniatures qui l'accompagnent était donc tout indiquée dans le recueil des Mémoires de la Société des Antiquaires.

Les deux miniatures reproduites sont tirées de deux Livres d'heures appartenant à la Bibliothèque royale de la Haye et portant respectivement les cotes AA 268 et AA 1 74.

Le premier de ces Livres d'heures , AA 268 (anciennement Th. 86), porte sur sa reliure en maroquin rouge les armoiries de Philippe de Béthune, accompagnées de son chiffre PP surmonté d'une couronne.

Philippe de Béthune et son fils Hippolyte, frère et neveu du grand Sully, comptent parmi les bibliophiles français les plus en renom du XVIIe siècle. Ils ont possédé et fait relier à leurs armes plusieurs beaux manuscrits à miniatures. Mais trop souvent les manuscrits en question présentent des caractères suspects. A l'époque même où ils étaient recueillis par les Béthune, ils ont été l'objet d'adjonctions et de remaniements; et, si l'on veut me passer une expression vulgaire mais expressive, on les a « truqués ». Était-ce

et 18 novembre 1891. Cf. Un quarante-quatrième fragment des Heures de maître Etienne Chevalier, retrouvé au Musée du Louvre, extrait du Bulletin des Musées de novembre 1891.

DE II \\ l'nlnl II. (.)

manie du propriétaire? ou, comme le pense notre éminenf confrère M. Léopold Delisle, soil ignorance, soil mauvaise foi de son bibliothécaire? ou peut-être encore spéculation éhontée d'un des libraires qui fournissaient la bibliothèque des Béthune, lequel libraire aurait pare sa marchandise pour mieux récouler chez l'amateur naïf? Toujours est-il que, dans une partie des manuscrits à peintures venant de Philippe et d'Hippolyte de Béthune, on trouve de fausses indications de provenance, des armoiries frauduleusement rajoutées, des inscriptions énonçant des particularités relatives à un prétendu historique des volumes qui paraissent inventées de toutes pièces. Ces falsifications des manuscrits de Béthune ont été dénoncées à bon droit par M. Léopold Delisle. Le manuscrit de la Haye est justement un de ceux qu'il a cités comme exemple de ces fraudes *. En effet, dans la bibliothèque de Béthune, ce Livre d'heures passait pour être celui de Charles de Bourbon, connétable de France. Or, en réalité, on n'y rencontre aucune marque ancienne et authentique qui vienne appuyer cette assertion ; et il ne paraît pas qu'il faille en tenir compte.

Le Livre d'heures en question ne formait autrefois qu'un seul volume de petit format, dont

1. L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. III, p. 363. Cf. t. I, p. 266-269.

les feuillets mesurent actuellement 0m1 1 8 de haut sur 0m087 de large. À l'époque où il a été relié au chiffre de Philippe de Béthune, on l'a coupé arbitrairement en deux tomes, en troublant en même temps, parfois d'une manière assez grave, l'ordre respectif des diverses portions du texte. C'est ainsi que le calendrier, jadis placé en tête du volume, a été rejeté à la fin du tome I actuel ; que les prières aux saints, qui devaient se suivre, ont été réparties les unes dans le tome I, les autres dans le tome II ; etc.

On distingue dans le manuscrit deux éléments : d'une part le fond primitif du Livre d'heures ; d'autre part un feuillet rajouté, ou du moins dont les deux faces ont été décorées et illustrées après coup.

Du fond primitif, nous n'avons à dire ici que peu de chose. Il est constitué par un fort joli manuscrit d'origine parisienne, devant avoir été exécuté aux environs de l'année 1455 d'après une note, qu'on y lit, relative à la manière de connaître les dates des Pâques1. Trente-six minia-

1 . Vers la fin du tome I commence, par les mots : 0 Maria, une oraison à la Vierge. Cette oraison est suivie (fol. 86) d'une note écrite en rouge et conçue en ces termes : « Par les mots mis et contenus en l'Oroison cy-devant escripte, c'est assavoir : 0 Maria, faitte en l'onneur de Nostre-Dame, on peut congnoistre d'an en an, en ensuivant mot après autre, le droit jour de Pasques, par telle manière que les mots, où M est en la fin monstre Pasques en la fin de mars, en tel nombre comme la première lettre d'icelluy mot est en

DE ii \\ i "i H

hircs rilliislrciil : 19 au Inmc I, 17 au lome II.

Os miniatures, sans dénoter la main d'un véritable artiste, sonl <le bonnes productions d'un des ateliers de librairie qui paraissent avoir élé le

plus en VOgUe à Paris vers le milieu du XV* siècle.

Ce qu'il faul louer sans réserve, c'est l'ornementation des bordures, formée de rinceaux el de fleurettes au milieu desquels se jouent de petites figures, le tout tenu dans une gamme particulière

de Ions très clairs et très doux, bleu tendre, rose pâle, blanc et gris perle, d'une harmonie vraiment exquise. Une des miniatures, placée actuellement en tête du tome II, montre, à genoux en prières devant la Vierge, le personnage pour qui le Livre d'heures a dû être exécuté. C'est un chevalier en armure et l'épée au côté, la tête nue, portant une cotte armoriée de couleur rouge toute semée de croisettes d'or. A divers endroits du volume on trouve des initiales T et R, réunies par un lacs d'amour, qui doivent se rapporter à ce même possesseur d'origine.

Le feuillet rajouté, ou du moins décoré après coup, lequel se trouve aujourd'hui placé en tête du tome I, tranche sur le reste, en accusant une époque plus récente du XVe siècle.

A. B. C, et les autres mots monstrent Pasques estre en avril, en tel nombre comme la première lettre est en A. B. C, en ensuivant l'an de grâce mis à ce mot fraudes, qui sera l*fn 4455. » Dans le texte de l'oraison en question (fol. 86), on voit, au-dessus du mot fraudes, la même date de 1455 tracée en rouge.

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Sur une des faces de ce feuillet on voit, avec une ornementation de fleurettes courant sur des tiges entrelacées, des armoiries, accompagnées de ces deux devises : Vie à mon désir et Plus que jamais. Les armoiries se blasonnent : de gueules à trois heaumes d'argent posés % et 1 . Mais ces armoiries ont été visiblement repeintes après coup. Elles en recouvrent d'autres, plus anciennes, qui ne peuvent plus se lire, mais où il est permis de croire que les pièces étaient aussi disposées par % et 1 , comme le sont par exemple les fleurs de lys sur le blason de France.

L'autre face du feuillet est la page que nous reproduisons sur une de nos planches.

Cette page est encadrée d'une bordure rectangulaire, dont les éléments sont également des fleurettes mêlées à un entrecroisement de tiges, et sur les quatre angles de laquelle on voit ce même blason, repeint après coup, aux trois heaumes d'argent sur fond de gueules * . Au centre est une peinture montrant la Vierge avec l'Enfant, tous deux vus seulement en buste, la tête de la Vierge étant enveloppée d'un grand manteau qui couvre également le sommet de la tête de l'Enfant Jésus.

Rien de plus simple que cette composition.

1. Le même blason, toujours repeint après coup, mais cette fois avec les trois heaumes d'argent accompagnés d'une étoile d'or posée en cœur, se voit aussi sur le fol. 24 du tome II actuel. Il y est accompagné des deux devises : Vie à mon désir et Plus que jamais.

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Miis un charme pénétrant s'en dégagé. Ces! mm maître qui a su imaginer ce délicieux arrangement du manteau, réunissant 1rs deux figures dans une tendre et maternelle intimité; un maître qui a donné à la Vierge celle expression de recueillement dans la contemplation de son divin Fils; un maître qui a saisi sur le vif, cl rendu avec tant de finesse, la mine éveillée du charmant « bambino ».

Ce maître, tous ceux qui sont familiers avec la série des miniatures du Livre d'heures de maître Etienne Chevalier1 n'hésiteront pas à le nommer. C'est Jean Fouquet en personne.

La Vierge et l'Enfant reproduisent respectivement des modèles qui sont particuliers au grand maître tourangeau. La disposition générale du buste de la Vierge, avec une pièce d'étoffe couvrant le front et retombant le long des joues jusque sur les épaules, tandis que l'attache du cou est entièrement dégagée en avant par une robe largement échancrée tout à l'entour, se retrouve identique dans deux des miniatures peintes pour Etienne Chevalier : 1' « Adoration des Mages » et la « Nativité de saint Jean-Baptiste ». Quant

1. Pour l'étude des miniatures du Livre d'heures d'Etienne Chevalier, à défaut de la vue des originaux mêmes, il est préférable de se reporter aux belles planches de la publication de M. Gruyer, bien plus exactes, quoique dans une dimension un peu réduite, que les chromolithographies de l'ouvrage de Gurmer.

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au type même du visage, il correspond à une conception du charme féminin très personnelle à Jean Fouquet. Il est facile de retrouver ce même type, fréquemment caressé par le pinceau du maître de Tours, par exemple, pour nous borner aux Heures d'Etienne Chevalier, chez la « Vierge glorieuse » recevant sur son trône les prières du propriétaire du livre, chez la femme coiffée d'un turban et placée sur la droite, qui assiste à la « Visitation », ou encore, cette fois avec le visage tourné en sens contraire, chez la Vierge dans l'image de son « Couronnement » par la Sainte Trinité.

On peut faire des rapprochements tout aussi frappants en ce qui concerne l'Enfant Jésus. Fouquet, l'ensemble de son œuvre le démontre, prenait un plaisir particulier à peindre l'enfance, donnant à ses « putti » ce même petit corps grassouillet et ces mêmes yeux mutins. Contentonsnous de citer ici les deux angelots qui soutiennent l'écusson au chiffre d'Etienne Chevalier (surtout celui de droite) au bas de l'image de « Saint Jean à Pathmos » de la série de Chantilly.

Et ce ne sont pas seulement les types, les arrangements de draperies chers à Jean Fouquet que l'on trouve sur la page du manuscrit de la Haye. Ce sont aussi, visibles de la façon la plus nette sur l'original, ses procédés de facture, sa touche, précise en même temps que large et spirituelle, sa manière habituelle de modeler les

Miniature de Jean Fouquet

^Livre d'heures AA 268 de la Bibliothèque royale de la Have.i

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chairs H les étoffes, dont l<is illustrations «lu Josèphe de la Bibliothèque nationale nous Fournissent, pour la comparaison critique, des exemples rigoureusement authentiques.

La « Vierge avec l'Enfant » du ms. AA 868 de la Bibliothèque royale de la Haye rentre doue, dans la catégorie des miniatures où l'on peut, avec le plus de fondement, reconnaître la main même de Jean Fouquet. Si le sujet est peu compliqué et la dimension restreinte, l'impression de recueillement et de charme intime est très grande et rend la page tout à fait digne de figurer dans l'écrin des œuvres du maitre.

Le second Livre d'heures de la Haye, ms. AA 1 74, n'a jamais été, que nous sachions, signalé d'une manière particulière jusqu'ici. C'est un volume, relié en velours grenat à fermoirs de cuivre, de 98 feuillets utiles, qui mesurent aujourd'hui, après avoir été rognés courts à la reliure, environ 0m1 45 de haut sur 0m1 00 de large. Le volume ne porte aucune marque d'ancien possesseur et l'on ne sait rien de sa provenance originaire. Mais toutes les particularités matérielles : décoration, forme des initiales, corps de l'écriture, enfin style des miniatures, indiquent à première vue le produit d'un atelier travaillant dans les pays soumis à l'influence de l'École de Tours, la Touraine

même ou la région voisine de l'Anjou, vers l'époque approximative du règne de Louis XI l .

Le texte n'a rien d'intéressant. En tête est placé un calendrier de douze feuillets où se lisent, parmi les noms des saints principaux écrits en lettres d'or, avec le nom de saint Martin, de Tours, ceux de saint Maurice et de saint Maur, spécialement honorés dans le diocèse d'Angers, ce qui est conforme aux inductions à tirer de l'aspect matériel du volume quant à la question de son origine locale. Viennent ensuite des extraits des quatre Évangiles, la Passion selon saint Mathieu de la messe du dimanche des Rameaux, et enfin les Heures de la Vierge, ne paraissant pas être complètes et au travers desquelles sont intercalées des prières : « Ad horas de Sancta Cruce. — Ad horas de Sancta Trinitate. — Ad horas de Sancta Ka[tari]na ».

1. Comparer, pour l'ordonnance générale de la disposition matérielle, notre reproduction du « Calvaire » de ce manuscrit de la Haye avec les feuillets du Livre d'heures d'Etienne Chevalier représentant le Baiser de Judas (Chantilly), le Portement de croix (ibid.) la Mise au tombeau (ibid.), le Martyre de saint André (ibid.), et la Famille de la Vierge (Bibl. nationale; publiée par M. Duplessis dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de 1881). Avoir soin de noter, en faisant le rapprochement, que dans ces débris du Livre d'heures d'Etienne Chevalier on a caché, par une pièce rapportée et couverte d'une méchante ornementation, trois ou quatre lignes de texte qui se trouvaient encadrées dans l'image, à la droite de la lettre initiale, tout comme dans la page du manuscrit de la Haye.

i-i n.w POUQUKTi 17

Le manuscrit, en dehors de petites images au calendrier, œuvres de praticien 1res secondaires, renferme quinze miniatures, dont deux ;i pleine page, se succédant dans l'ordre suivant :

Fol. 1 3. Saint Jean écrivant .

Fol. 15. Saint Luc.

Fol. 17. Sain! Mathieu.

Fol. 19. Sainl .Marc.

Fol. 21. Le baiser de Judas au jardin des Oli- \ iers i miniature à pleine page).

Fol. 33 v°. La Visitation.

Fol. 47 v°. Le Calvaire (miniature à pleine page, dont nous donnons la reproduetion).

Fol. 49. La Pentecôte.

Fol. 50 v°. La Trinité.

Fol. 52. Sainte Catherine.

Fol. 53 v°. La Nativité.

Fol. 63. L'annonce aux bergers de la naissance du Christ.

Fol. 72. L'adoration des Mages.

Fol. 81 . La présentation au Temple.

Fol. 90. La fuite en Egypte.

D'une façon générale, ces quinze peintures appartiennent à l'École de Touraine et dénotent, de la façon la plus accentuée, l'influence immédiate de Jean Fouquet. On constate, toutefois, -dans la plupart d'entre elles, des faiblesses de détail et une certaine mollesse d'exécution qui imposent le doute, en rendant tout au moins extrêmement

\S DEUX MINIATURES INEDITES

discutable la possibilité d'une attribution au maître lui-même. Mais il faut mettre à part les deux images qui couvrent chacune une page entière : le .« Baiser de Judas » et le « Calvaire » .

Le « Baiser de Judas » rappelle extrêmement, pour les lignes générales de la disposition, et surtout pour le rendu très particulier de l'effet de nuit, la page reproduisant le même sujet dans les Heures d'Etienne Chevalier. Si la touche n'était pas empreinte d'un peu de cette mollesse déjà signalée, on aurait bien des raisons pour croire que c'est le même pinceau qui a retracé la même scène, à la fois dans la série de Chantilly et dans le ms. A A 174 de la Haye. Il est préférable de se tenir sur la réserve, sans se hasarder à conclure dans un sens ni dans l'autre. Mais des critiques plus hardis viendraient un jour réclamer le « Baiser de Judas » de la page de la Haye pour l'inscrire au catalogue des créations authentiques de Jean Fouquet, à la condition de n'y voir qu'une œuvre un peu négligée du maître, que cette opinion n'aurait rien d'inadmissible.

J'oserai être plus affirmatif pour la seconde miniature à pleine page, le « Calvaire » , dont nous donnons la reproduction.

Il suffit de comparer cette page avec l'image correspondante des Heures d'Etienne Chevalier, sans même recourir à l'original de Chantilly, et en s'aidant simplement des publications de

Miniature de Jean Fouquet

(Livre d'heures AA 174 de la Bibliothèque royale de la Haye.)

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M. Gruyer ou de Curmer, pour être frappé d'une très grande similitude dans l<*s données générales ainsi que dans les détails de la composition.

Même ordonnance d'ensemble, dominée par 1rs trois croix, placées de semblable façon. Sur celles-ci, le Christ et les deux larrons sont vus dans I;» même attitude simple, peut-être inspirée d'un souvenir de Tari italien1, les corps tombant droits, sans mouvements convulsés, les bras cloués largement ouverts, surtout chez les deux voleurs, dont les croix ont, de part et d'autre, la forme d'un T. En avant des croix, à droite, groupe identique de cavaliers, dont celui qui se trouve le plus vers le centre du tableau a une monture à poil blanc, se présentant par la croupe, en raccourci. A gauche, le même soldat élevant avec sa lance une éponge vers la tête du Christ, la même Vierge tombant dans les bras du même saint Jean. Mais ce qui est, peut-être, le plus frappant,

1. En effet, cette attitude de simplicité et de calme pour les corps des deux larrons, qui contraste avec les poses au contraire violemment contournées qu'affectionnent le plus souvent, en pareil cas, l'art français et l'art flamand du xve siècle, pourrait bien être, chez Fouquet, le résultat de l'influence des œuvres de Fra Angelico, que le maître de Tours a eu l'occasion d'étudier lors de son voyage en Italie sous le pontificat d'Eugène IV. Il est intéressant de~comparer, sous ce rapport, le « Calvaire » de la Haye et surtout celui de Chantilly, où les proportions sont plus fortes et l'exécution plus poussée, avec la grande fresque du « Crucifiement » peinte par Fra Angelico au rez-de-chaussée du couvent de San-Marco à Florence.

c'est tout à fait au premier plan, en avant, le groupe des quatre soldats, accroupis ou à demi couchés, qui jouent aux dés la tunique du divin Crucifié. Ici, le décalque est presque absolu.

L'examen de tous les détails, surtout sur l'original où ils sont naturellement plus visibles, prête à de semblables observations. Les cottes de mailles des hommes d'armes, par exemple, sont comprises et rendues absolument de la même façon que dans les peintures du Josèphe de la Bibliothèque nationale. Même sentiment dans le dessin des chevaux. Même parti-pris pour la disposition des plis des vêtements et l'expression de leur modelé. J'attirerai spécialement l'attention sur la manière de délimiter la partie principale de la composition, sur le devant, par une brusque cassure du terrain formant une muraille de rochers à pic, une sorte de petite falaise, en deçà de laquelle sont rejetées quelques figures épisodiques (dans l'espèce, les soldats qui jouent aux dés). C'est là un procédé cher à Jean Fouquet, car il l'a fréquemment employé dans les Heures d'Etienne Chevalier1, et qui lui est absolument

1. Voir parmi les miniatures de Chantilly celles qui représentent le Baiser de Judas, le Portement de Croix, Jésus- Christ mort sur les genoux de sa mère, la Mise au tombeau, Saint Paul sur le chemin de Damas, le Martyre de saint André, le Martyre de saint Pierre, Saint Jean dans l'île de Pathmos, le Martyre de sainte Catherine d'Alexandrie. Voir aussi la page de la Famille de la Vierge, appartenant à la Bibliothèque nationale, que M. Duplessis a publiée dans le

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personnel, si caractéristique même que la présence de ce détail peut être considérée comme équivalanl ;» une véritable signature.

Reste l'hypothèse d'être en présence d'une copie, ou d'une imitation, exécutée précisément d'après le modèle offert par les Heures d'Etienne Chevalier. Certaines des créations de Fouquet ont évidemment fait impression sur les miniaturistes contemporains. Ceux-ci n'ont pas hésité, dans plusieurs circonstances, à plagier le maître sans nul scrupule. On peut voir, par exemple, des copies très curieuses, d'après certaines pages des Heures d'Etienne Chevalier, dans le manuscrit des Heures de Laval à la Bibliothèque nationale { ainsi que dans un autre beau Livre d'heures appartenant à la bibliothèque de Poitiers. Mais ces copies se trahissent à première vue par l'infériorité de l'exécution, la lourdeur de la touche, l'apparence raide et comme gênée du dessin, et surtout le manque d'initiative personnelle, la gaucherie apportée à l'imitation trop appuyée et maladroitement servile des détails du prototype. Or, dans

Bulletin de la Société des Antiquaires de France de 1881 (avec l'indication de Mém., etc., t. XLI, pi. VI).

1. Ms. latin 920. Une des images de ce Livre d'heures est la copie du Saint Martin partageant son manteau avec un pauvre, provenant des Heures d'Etienne Chevalier, que l'auteur du présent mémoire a eu jadis l'heureuse chance de pouvoir faire passer du cabinet de feu M. Feuillet de Gonches au Musée du Louvre (reproduite dans l'ouvrage de Gurmer).

le cas que nous discutons, rien de pareil. Sous cette ressemblance générale d'aspect entre les deux « Calvaires » de Chantilly et de la Haye se révèle, à examiner les choses de près, une très grande liberté dans les particularités d'arrangement prises une à une. Ici, l'on aperçoit, dans le fond, une échappée de vue sur la campagne; là, un rideau continu d'hommes d'armes intercepte tout aspect du paysage. Ici, le Christ et le bon Larron lèvent la tête ; là, ils la baissent. Ici, deux guerriers se tiennent debout devant la croix du Christ; là, au contraire, les groupes s'écartent pour laisser entièrement dégagé le pied de la croix. Ici, les soudards qui jouent aux dés portent des jambières et des casques dorés avec ornements ; là, des bottes de cuir et de simples couvrechefs de fer battu. Ici, la monture blanche du cavalier, vers la droite, est une mule ; là, un cheval ; etc. Il n'y a donc pas copie, ni même imitation, à proprement parler. Nous sommes en présence d'une réplique, inspirée il est vrai du même principe, mais traitée avec tant d'indépendance et de variété qu'elle constitue un nouvel original à côté du premier.

Ce qui achève de donner à cette réplique de la Haye un prix particulier pour l'étude de l'œuvre de Fouquet, c'est le caractère de l'exécution.

Dans le « Calvaire » de Chantilly, nous possédons la page définitive, où tout est arrêté, étudié et minutieusement peint avec le plus grand soin.

M \\\\ mi mu 28

Dans celui de la Haye, la touche est beaucoup plus sommaire, plus rapidement jetée «lu bout < lu pinceau. (Tes! presque une esquisse, enlevée avec brio. Nous avons ainsi l'occasion d'observer deux laces différentes du talent de Fouquet. En même temps, la comparaison amène a reconnaître avec quelle souplesse d'esprit le bon peintre <Iu roi Louis XI savait renouveler ses idées pittoresques en traitant par deux fois le même thème. De part et d'autre, aussi, nous trouvons à admirer une science de composition qui justifie ce qu'a si bien dit de Fouquet notre confrère M. Le Prieur : « Nul ne s'entend comme lui à faire évoluer des masses nombreuses de personnages, cavaliers ou piétons, soldats ou gens d'église, en diversifiant les gestes et les poses, variant les attitudes, gardant à chacun sa vie propre, son caractère, sa personnalité1. »

Ainsi la Bibliothèque royale de la Haye peut s'enorgueillir de posséder peut-être trois, et en tout cas au moins deux miniatures de la main de Jean Fouquet. Privilège enviable en vérité.! car, en dehors de Chantilly, de Paris et de Munich, les pages susceptibles d'être attribuées avec autant de vraisemblance au maître de Tours sont de

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