‹ Deux misères (volume 2)Chapitre 17 sur 37 · LE MONDE TEL QUU SERA · texte numérisé non relu

LE MONDE TEL QUU SERA

pleurésie; une migraine: on en faisait une fièvre cérébrale; un étourdissement : on le poussait à l'apoplexie.

Au moment ot les deux époux entrèrent, M. Minimum racontait à son cousin les merveilleux résultats obtenus par cette méthode et le pressait de visiter l'hôpital oîi il venait d'en faire l'application. M. Atout s'excusa, mais Maurice accepta à sa place, et, après avoir donné rendez-vous à son hôte chez M. de l'Empyrée, qui les attendait vers le milieu du jour, il monta avec Marthe dans la voiture du médecin.

Celui-ci les conduisit au grand hôpital de Sans-Pair, bâti à l'extrémité du faubourg.

Us aperçurent d'abord d'élégantes galeries entourées de gazons et de bosquets : c'étaient les salles destinées aux médecins; puis un édifice somptueux, s'élevant au milieu des fleurs : c'était la maison des sœiu« hospitalières; puis un palais, devant lequel s'étendaient des jardins décorés de grottes , de jets d'eau et d'ombrages : c'était le logis du directeur.

i< La ville a dépensé 20 millions , dit le docteur Minimum, pour faire de son grand hôpital un établissement modèle. Médecins, surveillants, administrateurs, sont ici logés et nourris aux frais de la République. Des équi-. pages, toujours attelés, attendent leurs ordres, et leurs filles reçoivent une dot sur la caisse des frais de bureau.

— Mais les malades ? demanda Maurice.

— Ah I les malades sont là-bas , dit le docteur en montrant un sombre édifice caché au fond de longues cours sans air et sans verdure. La vue de leurs salles est triste, elle eût déparé l'ensemble de l'étaWissement: on les a cachées derrière , de manière à ne laisser voir

que ce qui constitue véritablement l'hôpital, c'est-à-dire rbabitation des directeurs. Malheureusement le terrain a manqué. Après avoir pris le jardin des médecins, le parterre des religieuses, le parc de Féconome, il n'est resté qu'une petite cour pour les convalescents; mais, comme la plupart des mals^des succombent, on peut, à la rigueur, se passer de promenade.

— Vous ne les recevez donc qu'au moment de l'agonie? dit Marthe.

— Quand nous ne les recevons pas après, répliqua Minimum. Quiconque veut être reçu à l'hôpital ddt d'abord se transporter au bureau d'examen , situé a l'autre bout de Sans-Pair, attendre son tour, obtenir un certificat, puis faire huit lieues pour se mettre au lit. Grâce à ces cKcelleutes précautions, nous sommes sûrs de ne jamais admettre de gens bien portants ; seulement, les malades peuvent nous arriver morts : c'est un léger inconvénient du bon ordre établi parmi les administrateurs. Du reste, rien n'a été négligé par eux pour que le grand hôpital de Sans-Pair puisse servir aox progrès de la science. Nous avons toujours une salle d'essai où l'on expérimente les nouvelles doctrines. Si le malade guérit, le traitement est adopté ; s'il succombe, c'est tant pis pour le système. Il y a, en outre, un laboratoire pour étudier combien il peut entrer de parties ayant un nom dans chaque substance ; un chenil où l'on élève des chiens destinés à être empoisonnés et dépecés dans l'intérêt de l'humanité; des amphithéâtres toujours riches en cadavres de choix, et une magnifique collection de squelettes sous verre. Il nous manque bien encore plusieurs choses : la galerie des monstres n'est pas

complète; nous aurions besoin 'dfe renouveler nos bocaux de fœtus, et Ton demande, depuis longtemps, des échantillons des différentes races humaines proprement empaillés; mais notre économe espère arriver à toutes ces améliorations par les bonis, »

Maurice demanda ce que c'était.

V On nomme ainsi, reprit le médecin, les économies réalisées aux dép^s des malades. Que le potage soit moins gras, boni; le pain moins blanc, encore boni; le vin tempéré d'eau , toiifours Boni ! C'est une méthode perfectionnée pour faire danser l'anse d'un panier qui renferme dix mille portions. C'est ainsi que les établissements s'enrichissent, et que les économes acquièrent des droits à la reconnaissance et aux gratifications. On peut donc dire, en principe, qu'un hôpital bien administré est celui où les malades sont assez mal pour que la caisse s'en trouve bien. »

Tout en parlant, le docteur était arrivé à la première salle.

Le parquet en était soigneusement ciré, les lits élégants, les murs tapissés de nattes coloriées, et les fe* nêtres garnies de rideaux de soie ; mais ce luxe était déparé par l'aspect des appareils opératoires, de toute dimension, qui dressaient çà et là leurs bras d'acier. Quant aux soins, ils n'étaient ni plus tendres ni plus délicats qu'autrefois. Les médecins examinaient toujours publiquement les malades, en découvrant chaque plaie aux yeux des élèves; ils décrivaient froidement leurs souf- Trances, expUquaient tout haut les chances heureuses 3U fatales. Le râle de l'agonisant épouvantait le malheu- ^ux livré à la crise qui devait décider de sa vie ; l'aspect

Digitif^dbyCiOOglC

du raort recouvert par le drap funèbre glaçait le sourire du convalescent qui se sentait renaître !

Marthe, le cœur serré, tourna vers Maurice ses yeux humides.

(( Ah! ce n'est point là ce- que j'espérais, dit-elle à demi- voix; ceci est toujours, comme de notre temps, rinfirmerie du pauvre et de Tabaudonné ! Le parquet peut être plus brillant , le mur moins nu , la fenêtre plus richement ornée; mais qu'a-t-on fait pour ceux qui souffrent? Ne sont-ils point restés confondus connue un bétail, livrés aux tentatives et aux curiosités de la science, épouvantés par la vue de ces instruments de torture? Ahl ce que j'espérais d'une civilisation plus éclairée, c'est que l'hôpital eût perdu son caractère de dureté ; c'est que le malade eût cessé d'être une chose à r^)arer gratuitement, pour devenir un être souffrant dont on eût ménagé les sensations, respecté les effrois, soutenu le cœur; c'est qu'il eût retrouvé, enfin, dans cette demeure commune, quelques-uns des soins de la famille. A quoi bon tant d'or prodigué pour les choses, si rien, hélas! n'est changé pour les êtres? Donnez à chacun de ces malheureux un coin qui soit à lui , et oii les cris du mourant ne viennent point l'épouvanter; ne traitez point son corps endolori comme une propriété qu'il a dû vonâ abandonner en franchissant le seuil; ne lui faites point sentir que ce lit est une aumône ; qu'il est à votre discret tion, non-seulement par le mal, mais par la aiisère« Puisqu'il souffre, c'est lui qui est le roi, vous le servie leur. N'avez-vous donc jamais senti un redoublement ai tendresse pour le membre de la famille que la douleui

atteint? Gonune sa volonté vous devient sainte ! commi

on lui pardonne tout ! comme on donnerait avec joie une part de sa santé et de ses jours pour le guérir ! Eh bien ! le pauvre et le délaissé ne sont-ils point des membres de la grande famille ? Les plus mauvaises mères reprennent quelque amour pour Tenfant malade, pourquoi la société aurait-elle moins de cœur pour ses fils?

— Parfaitement dit, s'écria le docteur Minimum, qui avait entendu les derniers mots prononcés par Marthe ; j'ai toujours soutenu que Ton ne devait point économiser sur le service des hôpitaux, 'et que nos appointements devraient être doublés. Mais on méconnaît les véritables besoins. Toutes les ressources de la République sont dévorées par les femmes et par les avocats. Heureusement que Ton a pour consolation le sentiment du devoir accompli. . . et sa clientèle. La mienne grandit chaque jour, grâce aux succès qu'obtient ici mon traitement. Je lui ai donné le nom de méthode par les infiniment petits , parce que je ne procède que par les atomes : atomes de tilleul, atomes de fleur d' oranger , atomes de sucre candi. Moins il y en a, plus Feffet est certain. Je prends une molécule d'un corps, quelque chose d'impalpable, dinsapide, dinvisible, le millième d'un rien ! je le jette dans trente litres d'eau, je mêle, je décante, et je fais prendre , la lotion par cuillerées. Toute maladie qui résiste à cette médication est positivement incurable , et la mort du sujet ne peut être ilnputée qu'à son organisation. »

Après avoir traversé une partie des salles, les visiteurs ressortirent par l'autre extrémité du grand hôpital , et se trouvèrent en face d'un second édifice, destiné aux aliénés. Sur la prière de ses deux compagnons, le docteur Minimum fit demander son confrère Manomane , qui y remplissait les fonctions de premier ïïiédecin.^^ QqqçJ^

Gelui-d arriva Tair effaré, examina Marthe et Maurice, et s'écria :

« Je comprends Je comprends . . . regards attentifs. . . contraction des sourciliers . . . physionomie étonnée ! . . . Il doit y avoir absorption des facultés générales au profit d'une préoccupation partielle. L'espèce est depuis longtemps classée et peut se guérir.

— Dieu me pardonne ! il vous prend pour des pensionnaires , interrompit Minimum ; veuillez lui déclarer vous-mêmes çue vous ne venez point ici en malades , mais en curieux.

— Ah ! c'est une visite , reprit Manomane , qui examina les deux ressuscites d'un œil scrutateur ; une visite de curiosité !... encore un symptôme !... »

Et se penchant vers son confrère :

« Méfiez-vous d'eux, ajouta-t-il plus bas... Cette apparence calme ... ce sourire . . . nous connaissons cela; méfiez-vous. »

Et, comme Minimum éclatait de rire, il le regarda luimême plus attentivement et murmura :

« Incapacité de suivre un raisonnement . . . créduUté aveugle . . . troisième espèce observée jpar le docteur Insanus et déclarée incurable !... »

Puis, passant devant le médecin et ses deux compagnons, il les invita brusquement à le suivre.

Le contact perpétuel de ses malades était insensiblement devenu .contagieux pour le docteur Manomane. Il prétendait que la société avait enfermé certains fous pour faire croire au bon sens de ceux qu'elle laissait libres, mais qu'en réalité le monde ne se trouvait peuplé que d'aliénés à différents degrés. Les plus^saflesj étaient au

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moins des candidats à la folie. U développa ses principes à cet ^ard en énmnéraiit tous les signes auxquels on reconnaissait raberration. Pensez-vous à une chose plus souvent qu'à toute autre : folie ! Préférez-vous quelqu'un à vous-même : plus grande folie î Vous réjouissez-vous d'une espérance incertaine : comble de la folie!...

Manomane compta ainsi, sous forme de litanie, six cent trente-trois variétés différentes des maladies mentales, comprenant tous les élans de la pensée et tous les mouvements du cœur. U montrait en môme temps à ses trois compagnons des exemples de ces différentes aliénations, classées par ordre comme les familles de plantes d'un herbier.

Dans cette espèce d'exhibition, Maurice s'arrêta devant un homme à l'air calme et souriant.

« Celui-ci, dit le docteur, a été un de nos plus riches commerçants. Malheureusement, tout le monde le croyait dans la plénitude de sa raison, lorsqu'un ancien associé ruiné par son père lui intenta un procès en restitution. Les juges décidèrent en faveur de notre milliohnaire ; mais lui-même, éclairé par les débats, refusa les bénéfices de Farrêt et voulut se dépouiller en faveur de son adversaire. Il a fallu, pour empêcher la restitution, le faire interdire et l'enfermer.

Quant au vieillard qui écrit là-bas, nous ne le connaissons que sous le nom de Père des hommes. Il travaille depuis cinquante ans à un système social d'après lequel chacun serait ici-bas rétribué selon ses œuvres. Il prétend que Dieu a donné à toutes les créatures humaines un droit égal au bonheur, et que dans une société chrétienne la misère ne devrait pas être le résultat du hasard,

mais la puniticm du vice. Chaque soir et chaque matin il se met à genoux et répète les mains jointes cette seule prière :

« Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre règne nous « arrive , et que votre volonté soit faite sur la terre « comme au ciel. »

L'autorité a jugé une pareille folie dangereuse et me l'a envoyé. »

Ils étaient arrivés devant un jeune homme à physionomie pensive et hardie.

« Vous voyez, dit Manomane, un voyageur sans but. Tandis que d'autres parcourent les pays civilisés dans rintérét de leurs recherches ou de leur industrie , lui n'aspire qu'aux routes perdues , aux régions ignorées ! Trois fois il s'est enfoncé dans les immenses régions du vieux continent sans autre motif que de visiter des peuples en décadence, de traverser des fleuves oubliés, de dormir sur des ruines sans nom ! Demandez-lui ce qu'il voulait, il vous répondra : Voir ! Vous l'interrogeriez en vain sur la statistique naturelle ou la base géologique des pays qu'il a parcourus : le malheureux n'a recueilli dans ses voyages ni le plus petit fragment de roche, ni le moindre scarabée ; il n'en a rapporté que des jugements et des impressions. Aussi, dès son retour, sa famille IV t-elle fait enfermer. Et nous le traitons depuis trois mois par les douches et les saignées.

Vous pouvez , du reste , l'entretenir ; il n'est point méchant, et il communique volontiers ses pbservations. »

Maurice profita de la permission pour s'approcher de Pérégrinus et l'interroger sur ce qu'il avait vu. Le jeune voyageur, qui avait parcouru en détail les vieux conti-

nents, lui fit une esquisse rapide de Vétat du inonde en Tan trois mille. Il lui apprit que l'Afrique , initiée au progrès, avait enfin adopté les habitudes civilisées. Le gouvernement constitutionnel venait d'être établi en Guinée ; le roi de Congo préparait une constitution à ses peuples ; les Hottentots avaient formé la république du Capricorne , et l'Afrique centrale était dirigée par un président électif. Pérégrinus vanta surtout à Maurice TEcole polytechnique de Tambouctou et le Conservatoire de musique du grand désert. Quant à la Sénégambie, elle n'était célèbre que par son commerce de préparations médicales) et fournissait des droguistes au monde entier.

L'Asie, au contraire, était retombée dans une torpeur chaque jour pltis profonde ; Pérégrinus l'avait parcourue dans toutes les directions sans pouvoir y retrouver aucune trace de son antique splendeur. L'Indoustan était habité par un peuple de bateleurs qui r e connaissait d'autre industrie que d'avaler des épées et de faire danser des serpents sur la queue ; la Perse se trouvait partagée entre deux sectes, qui s'égorgeaient pour savoir si l'on était plus agréable à Dieu en se fourrant une graine de tamarin dans la narine gauche ou dans la narine droite ; l'empire chinois, endormi par l'opium, n'offrait plus qu'un peuple de somnambules abrutis.

Restait l'Europe, dont la transformation intéressait principalement Maurice et sa compagne. Pérégrinus y avait longtemps séjourné, etputleur en parler avec détail.

Là, les changements étaient encore plus profonds, car la vitalité ardente des populations avait dû précipiter leur élan sur la pente choisie par chacune. Ailleurs , les races s'étaient laissées glisser nonchalanmaent vers le but

inévitable; mais, en Europe, chacune avait enfourché sa folie comme un coursier infernal, et l'avait excité de la voix et de l'éperon. À les voir ainsi passionnées à leur perte, et y volant au galop de leurs mauvais instincts, on eût dit ces barbares d'Alaric, qui, frappés de vertige au moment de la défaite, lançaient leurs diars au milieu des vainqueurs, qu'ils croyaient fuir, et volaient à la mort de toute la vitesse de leurs quadriges. Pérégrinus avait vu la Russie avortée dans sa civilisation hâtive : géant élevé à la brochette par des empereurs de génie, qui avaient en vain espéré en faire une nation. Dépouillée de sa personnalité sans avoir la volonté nécessaire pour s'en créer une autre, ni assez policée ni assez barbare, elle avait épuisé les efforts de cinquante czars, reflétant toigours les civilisations voisines, et rentrant dans l'obscurité à mesure que leur soleil descendait à l'horizon.

L'Allemagne n'avait guère été plus heureuse. Philosophant entre sa pipe et son verre, elle avait discuté un siècle sur Tétymologie du mot liberté^ un siècle sur son essence, un siècle sur son étendue, un siècle sur son résultat 1 Arrivée là, ses rois lui avaient donné une constitution qui permettait de tout penser, pourvu qu'on se gardât de le dire ; de tout sentir, à la condition de n'en rien laisser voir; et de tout désirer, à charge de ne rien faire pour l'obtenir. L'Allemagne, ravie, avait allumé sa pipe, rempli son verre, et s'était remise à chanter patriotiquement, en montrant le poing à la France :

Non , vous ne Taurez pas notre Rhin allemand ! Par le fait, celle-ci ne songeait guère à le lui réclamer.

A force de gouvernements à bon marché , d'électeur» probes et de tentes enlevées à Tempereur de Maroc , elle en était arrivée à la banqueroute publique , suivie des banqueroutes privées. Ramenée à la féodalité par Tomnipotence des banquiers, successivement chassée de toutes les mers que visitait autrefois son commerce, sans autre encouragement pour son agriculture que les ra'pports des sociétés scientifiques et les appointements accordés aux directeurs des haras, elle avait pris le parti de se consoler par les vaudevilles et les bals masqués. Le peuple français, personnifié par les types de feu Chicard et de défunte Pomaré, exécutait, au milieu de ses plaines en friche, de ses ports déserts et de ses villes en ruines, une polka défendue par le préfet de police. Une portion de sa gloire avait pourtant survécu à la nation la plus spirituelle : elle fournissait toujours le monde de modistesx et de cuisiniers.

La Belgique, devenue contrefactrice des pubUeations imprimées dans les cinq parties du monde, avait fini par manquer de places pour emmagasiner ses in-18 et ses in-3â. Il avait fallu s'en servir comme de moellons pour construire les villes, uniquement habitées par des papetiers, des compositeurs, des brocheurs et des satineurs, chacun vivant ainsi cc«nme le rat dans son fromage ; mais une étincelle avait un jour enflanmié ces montagnes de papier imprimé, et la Belgique avait été dévorée avec son petit peuple. Lorsque Pérégrinus y passa, on en cherdiait les restes dans la cendre.

A la même époque, la Suisse venait d'être achetée par une compagnie, qui l'avait enfermée d'une muraille renouvelée des fortifications de Paris, et qui exploitait ses

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paysages, ses cascades et ses ^ders. Un bureau de péage était établi deTanl chaque beauté naturelle, et l'on ne pouvait admirer la chute du Rhin qu'en prenant un billet et en déposant son parapluie. Ce parc gigantesque avait douze portes monumentales , sur le fronton desquelles la compagnie avait fait graver l'antique axiome : Point ^argent, point de Suisse !

L'Italie était ^;alement devenue une propriété particulière, mais interdite au public. Les Etats du pape avaient été achetés par un banquier juif, qui s'était ensuite arrondi en expropriant le roi de Naples , l'empereur d'Autriche et le duc de Toscane. Il avait fait relever les monuments publics, revernir les tableaux et restaurer les statues ; mais le peuple était resté nu et affamé.

Pour la Turquie, c'était autre chose ! Longtemps tiraillée par toutes les puissances de TEurope, conune un vieil habit de pourpre dont chacun veut un morceau, elle était demeurée les jambes croisées et laissant faire. A chaque province enlevée, elle répétait : Dieu est grand ! et prenait un sorbet ; jusqu'au jour où les corbeaux qui la mangeaient par lambeaux se retournèrent l'un contre Tautre et se mirent à se battre pour savoir qui aurait la meilleure part. Après une guerre dans laquelle périrent deux ou trois millions d'hommes, tout le monde finit par accepter ce que tout le monde avait refusé. On convint de partager la proie à l'amiable; mais, quand chacun vint pour prendre possession du lot qui devait lui appartenir , on ne trouva plus rien. Tandis que l'on se disputait à qui l'aurait, la nation turque s'était laissée mourir tout doucement, et, là oti ses envahisseurs espéraient un moroeau de peuple , ils ne trouvèrent que des plaines désertes,

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dans lesquelles dormaient quelques vieux dromadaires ennuyés.

L'Angleterre songeait pourtmit à tirer parti de ces derniers, ne fdt-ce qu'en les tuant pour vendre leurs peaux, lorsqu'une révolution arrêta subitement le cours de ses usurpations triomphantes. Jusqu'alors une aristocratie chaudement vêtue de laine fine, nourrie de rosbif et de xérès, et également instruite dans la science du gouvernement et du boxing, avait tenu sous ses pieds la foule en haillons, atrophiée par Fair des fabriques, les pommes de terre et le gin. Elle avait laissé les dernières lueurs d'en haut s'éteindre dans ces âmes. Quand on l'avait avertie que celles-là aussi étaient les filles de Dieu, qu'il fallait leur faire place au soleil des hommes , et non les rejeter au rang des brutes, elle avait dit :

« A quoi bon ? La brute travaille avec plus de patience ! »

Mais un jour cette patience s'était lassée, la douleur avait tenu lieu de courage, la brute s'était changée en bèie féroce, et, se jetant contre ses maîtres, les avait égoi^és.

Cette première violence accomplie, la colère des misérables avait passé sur l'Angleterre comme une trombe. Que pouvaient-ils conserver, eux qui n'avaient jamais rien possédé! La propriété était leur ennemie. Pendant vingt siècles ils lui avaient obéi. Hommes, ils avaient été les esclaves des choses ; les choses furent brisées, anéanties ! tout périt dans cette première furie de destruction. Palais cimentés avec leurs sueurs, fabriques oti ils languissaient prisonniers, machines dont les mains d'acier leur avaient arraché bouchée à bouchée le pain de la famille, vaisseaux oii les embarquait la violence et où les retenait la peur, ports, villes, arsenaux, monuments

d'une gloire toujours payée avec leurs larmes ou avec leur sang! oli! que de cris de joie sur ces monceaux de débris et decetidre ! Ces richesses, cette puissance, cette gloire, c'étaient autant d'anneaux de leur chaîne brisés par la vengeance. Avaient-ils donc un drapeau, eux qui n'avaient pas de droits? étaient-ils un peuple, eux qui n'étaient pas des hommes? Us effaçaient le passé, parce qu'il ne leur rappelait que des souvenirs d'humiliations et de souffrances; et, quand tout fut à terre, ils dansèrent autour des ruines, comme le sauvage délivré autour du poteau oti il a subi ses longues tortures.

Mais, à la place de cet édifice détruit, leurs mains inhabiles ne pouvaient rien élever; les rois de l'Angleterre, en tombant, avaient laissé briser sa couronne; le vainqueur grossier ne chercha même point à en réunir les débris. Il laissa croître la ronce sur la route déserte; les glaïeuls sur les canauic infréquentés; les houx et les aubépines dans les sillons, devenus stériles. La révolution n'avait point été une réforme, mais seulement une délivrance ; après avoir brisé son licou, la bête de somme était retournée aux forêts. Lorsque Pérégrinus vit les trois royaumes, cette transformation était déjà accomplie. A la place de la race énergique, tenace et hautaine dont le génie avait enchsdné les deux continents dans le sillage de ses vaisseaux, il n'avait plus trouvé qu'un peuple sauvage, vivant de piraterie, toujours en guerre, el mangeant ses prisonniers k défaut du rosbif de la vieille Angleterre... Quelques faibles restes de Taristocratie proscrite se cachaient encore dans les montagnes, toujours poursuivis par les descendants de John Bull, qui, à défaut de chamois, chassaient aux lords 1

L'Espagne avait également passé par cette période de

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guerre d'aflût; mais, grâce à la perfection apportée dans ce genre d'exercice, les partis s'étaient vite décimés et détruits. La mesta avait achevé Toeuvre commencée. A mesure que le nombre des Espagnols diminuait, celui des bêtes à laine allait croissant; et leurs immenses troupeaux, continuant à brouter les haies, les moissons, les prairies, avaient fini par faire du royaume un grand espace tondu oii la nation ne se trouvait plus représentée que par des moutons.

Pendant que Maurice écoutait ces récits, Manomane avait continué sa visite avec Marthe, et tous deux étaient arrivés près d'une jeune femme assise sous un bosquet de cotonniers, dont les flocons soyeux flottaient au vent comme des fleurs épanouies. Vêtue d'un pagne aux couleurs eflacées, et le buste à demi enveloppé par une écharpe bleu de ciel, elle se tenait penchée, effeuillant d'une main distraite une fleur cueillie à ses pieds. Une branche arrachée aux haies vives, et chargée de ses graines sauvages, était enroulée à ses cheveux noirs.

En entendant un bruit de pas, elle redressa vivement la tête, rougit à la vue des étrangers, et serra l'écharpe contre ses épaules.

Mais ses yeux, qui s'étaient d'abord baissés, se relevèrent presque aussitôt sur Marthe avec une tendresse timide.

La jeune femme, prise d'une subite sympathie, s'arrêta : il y eut dans leurs deux regards, qui se parlaient en souriant, un de ces rapides échanges d'émotions qui tiennent lieu d'un long épanchement ; puis, par un mouvement qu'on eût dit involontaire, la jeune fille se leva avec une exclamation confuse, et tendit les mains vers Marthe.

« Sur mon âme , notre belle rêveuse vous fait des avances I dit Manomane avec une brusquerie un peu adoucie.

— Âhl... il m'a semblé... oui... ses. traits m'ont rappelé ma mèrel balbutia la jeune fille, dont les yeux étaient devenus humides. »

Marthe prit ses mains, qu'elle serra dans les siennes.

« C'est une distinction rare venant de miss Rôveose, reprit le médecin avec un sourire ; d'habitude, elle fuit à l'approche des visiteurs.

— Pourquoi leur donnerais-je le triste spectacle de ma folie? dit la jeune fille doucement : les méchants la raillât, et les bons s'en affligent!

— Mais moi? demanda Marthe en se penchant vers eUe.

— Vous, dit miss Rêveuse avec un regard d'où jaillissaient des flots de confiance et de tendresse. .. vous me comprendrez!

— Avez-vous entendu? murmura Manomane, qui se pencha vers son confrère; les fous se devinent! Laissons-les ensemble, et vous verrez. »

Les hommes s'éloignèrent en continuant leur examen , tandis que la jeune fille et Marthe conunençaient un de ces entretiens oîi les âmes, devenues subitement confiantes, s'élancent ensemble à travers la fantaLûe, comme deux enfants qui se prennent par les mains et courent devant eux dans la campagne.

Rêveuse parla de sa mère, qu'elle avait à peine connue, et elle pleura; puis elle montra à Marthe les fleurs qu'elle cultivait, et elle poussa des cris de joie de les voir écloses. Elle raconta en soupirant ses tristesses, et en

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souriant ses joies. Les flots de ce cœur montaient et descendaient pareils à ceux de la mer^ tantôt sombres comme un abime, tantôt étincelants au plein soleil de Fespoir!

Marthe écoutait ravie, suivant tous les mouvements de cet esprit comme on suit les mouvements de l'enfant qui marche sans but; elle cherchait en vain la folie, et ne trouvait que les caprices d'une imagination flottante et jeune.

Cependant Rêveuse avouait cette folie, elle la s^titait; elle ne pouvait en parler sans qu'on vit les larmes briller sous ses longs cils bruns; elle croisait les mains sur sa poitrine avec la résignation plaintive des enfants, et tous ses élans d'espérance s'arrêtaient brusquement devant ce cri :

« Je suis folle !

— Folle? répétait Marthe incrédule. Qui vous l'a dit? d'oîi le savez-vous? quelle en est la preuve?

— Hélas! ma vie entière! répondait Rêveuse. Jamais mes pensées n'ont été celles des autres; jamais je n'ai partagé leurs bonheurs ni leurs afi*ections. Toute petite, je préférais la vue de ma mère à tous les plaisirs; je m'asseyais à ses pieds sans rien dire, assez heureuse de sentir contre mon épaule les plis de sa robe, et sur mon front son regard. Quand elle mourut, je voulus la rejoindre; je ne comprenais rien de la mort, sinon que c'était une séparation, et je ne voulais point vivre séparée de ma mère. Je m'échappai de la maison, je courus au cimetière, j'allai de tombe en tombe, épelant les noms, et, quand j'eus trouvé celui que je cherchais, je m'assis là en disant : u C'est moi, mère, ne me renvoie pas! »

Le jour se passa sans que je sentisse la faim. Je pleurais d'être seule; puis je cueillais de grandes herbes dont je formais des bouquets pour ma mère. La nuit vint, je fis ma prière, je criai bonsoir à la morte, et je m'endormis sur sa tombe.

Ce fut là que Ton me trouva le lendemain, et ceux qui me cherchaient durent m'emporter de force, dans leurs bras.

Quand j'arrivai k la maison , je me jetai à genoux en demandant qu'on me rendît ma mère; je refusais de manger; je voulais mourir pour qu'on me mît avec elle dans la fosse. Ce fat la première fois que j'entendis dire auprès de moi :

« Elle est foUe I »

Le temps adoucit ma douleur sans l'éteindre. Je m^accoutumai à ne plus quitter les endroits que préférait celle que je ne pouvais oublier, à me servir de ce qui lui avait servi, à continuer ses goûts et ses habitudes. On s'était d'abord inquiété de ma persistance d'affection, on finit par la railler. Ces railleries m'y confirmèrent davantage. Seulement, j'évitai d'en parler, de la laisser voir, et je grandis toujours «seule avec mon souvenir.

Celte solitude me donna le goût de la lecture; les livres sont les compagnons consolateurs et fidèles des isolés. J'ouvris mon désert aux créations des vieux romanciers et des vieux poètes ; je pris leurs héros pour amis, je m'attachai à leurs infortunes et à leurs triomphes comme à de vivantes réalités. On me trouvait dans des transports de joie, ou baignée de larmes, sans que je pusse en donner d'autre cause que le bonheur de la famille Primerose ou la mort de Marguerite. Je ne vi-

Vais plus avec les vivants, mais avec les fantômes. Eux seuls avaient mes admirations, mes amours, ma haine. Je ne savais point quels étaient nos voisins, et je connaissais familièrement Childe Harold, Jocelyn, Faust. Leurs noms venaient sans cesse malgré moi sur mes lèvres, et ceux qui m'entouraient, pris d'une pitié méprisante, répétaient plus haut :

« Elle est folle !» ♦ '

Mais cette folie, hélas! devait encore grandir! A force de fréquenter les charmantes visions des poêles, j'y pris insensiblement une place : mes désirs s'exaltèrent sous leurs inspirations. Accoutumée à un breuvage enivrant, je repoussai la vie vulgaire comme une boisson sans saveur. Je dressai à l'amour, dans mon cœur, un temple mystérieux oîi ne pouvaient entrer que les plus nobles et les plus charmantes fantaisies; je me créai un idéal dont je jurai d'attendre le modèle.

Ma famille m'annonça en vain que l'heure du mariage était venue, que de riches fiancés se présentaient : le seul fiancé que je voulusse accepter était choisi depuis longtemps; mais ce n'était qu'une image! Je ressemblais à ces héros de contes de fées, qui meurent d'amour pour une princesse inconnue dont ils ont seulement vu le portrait. Je refusai d'abord sans donner de motifs ; puis, comme on passait de la surprise au mé^ contentement, et du mécontentement aux reproches, je crus tout arrêter en révélant mon espoir. Il n'y eut qu'un seul cri]:

« Elle est folle I elle est folle ! »

Il fallait bien le croire , car nul ne me comprenait, nul ne sentait comme moi. J'acceptai Tarrêt porté, je me ré-

signai à ne point trouver de place dans un monde fait pour d'autres esprits et d'autres cœurs; je me dis également à moi-même :

Il Tu es folle! »

Et je me laissai conduire ici.

— Et vous y restez? s'écria Marthe, qui pressait les mains de Rêveuse dans les siennes avec une admiration attendrie.

— Jusqu'à ce que le docteur me fasse transporter comme incursd^le dans l'ile des Réprouvés. Mais voici de nouveaux visiteurs. Leur curiosité m'humilie; je cnim leurs questions; adieu, ne m'oubliez pas. »

Elle embrassa tendrement Marthe, et disparut sous les bosquets comme une biche eflBrayée.

La jeune femme rejoignit ses compagnons, dont Manomahe venait de prendre congé, et tous trois s'acheminèrent vers l'Observatoire, oîi les attendait M. Atout.

Ils visitèrent, en passant, le Muséum, où ils aperçurent, parmi les échantillons de races perdues, les animaux domestiques que recommandait seulement leur attachement, et les bêtes fauves qui n'avaient reçu en don que leur beauté. L'utilité bien entendue avait éliminé du règne animal tout ce qui ne produisait pas un bénéfice appréciable et immédiat.

Encore les espèces conservées avaient-elles été perfectionnées par la méthode des croisements, de manière à changer de forme. Ce n'étaient plus des êtres soumis à une loi d'harmonie, mais des choses vivantes modifiées au profit de la boucherie. Les bœufs, destinés à l'engrais, avaient perdu leurs os; les vaches n'étaient plus que des alambics animés, transformant l'herbe en

laitage; les porcs, des masses de chair qui grossissaient à vue d'oeil comme des ballons ! Tout cela était parfait, mais hideux. La création, revue et corrigée, avait cessé d'être un spectacle pour devenir un garde-manger; Dieu lui-même n'eût pu la reconnaître. La plupart des êtres créés par lui n'existaient d'ailleurs qu'à l'état scientifique; l'œuvre des sept jours avait été mise en flacon dans de l'esprit-de-vin et confiée à l'art des empailleurs.

Quant au jardin botanique cultivé près du Muséum, on y trouvait la collection complète de toutes les herbes, rangées par familles , avec de beaux écriteaux rouges qui leur donnaient des noms latins de peur qu'on ne pût les reconnaître. Il y avait également des serres oti l'on cultivait les plantes des cinq parties du monde pour l'instruction et l'agrément du public, qui n'y entrait jamais. Nos visiteurs rencontrèrent heureusement M. Vertèbre, dont ils avaient fait la connaissance à bord de la Dorade^ et qui leur fit ouvrir les portes, habituellement fermées. Il leur montra un semis de sapins du Nord sous cloche, des chênes en pots, et une' bordure de peupliers de quinze centimètres de hauteur. C'étaient les spécimens des forêts viciées de l'ancien monde ! Mais ils admirèrent, en revanche, des cerises de la grosseur d'un melon, et des ananas qu'il fallait scier au pied comme des arbres de haute futaie.

En quittant les serres, M. Vertèbre les conduisit aux cellules réservées de la ménagerie, oîi il leur montra des embryons de baleine, qu'il nourrissait, comme des poissons rouges, dans de grands bocaux; de petits phoques élevés par lui au biberon, et des oiu^ blancs, à peine sortis de l'adolescence, qu'il espérait naturaliser dans le

pays. Enfin, Theure les pressant, ils prirent congé de l'honorable professeur de zoologie, qui les rappela pour leur annoncer le prochain accouchement d'un grand saurien des Antilles, et les engager à revenir voir les nouveau-nés.

Un cimetière à la mode. — Voitures établies en faTear des morts. — Baiar fonéraire. — Système d'impôts. — Epitaphes-omnibus. -^ Un courtier mortuaire.

AU sortir du 'jardin des plantes, nos visiteurs furent arrêtés par une longue file de gens qui suivaient un corbillard. Blaguefort se trouvait parmi eux; il reconnût Maurice et se détacha du cortège pour le saluer. Le jeune homme demanda quel était le mort dont passait le convoi.

<c Eh ! parbleu ! vous le connaissez , répliqua Blaguefort: c'est notre ancien compagnon de voyage, Thomme au racahout ! En le faisant maigrir, les dégraisseurs-jorés ont réussi à constater son identité , mais il en est mort. C'est une perte qui sera très sensible à sa famille, et surtout à la compagnie, dont il était le prospectus vivant. J'y suis moi-même pour la façon d'un corset orthonasique dont il m'avait fait la commande, comme vous le savez.

— Ainsi , dit Maurice , l'erreur d'un gendarme aura coûté la vie à un homme , ruiné une famille et compromis de nombreux intérêts!...

— Sans que l'on ait droit de réclamer aucun dédomnra-

gement, acheva Blaguefort. Si un particulier accuse à tort, il est condamné comme calomniateur; s'il se trompe dans un jugement, s'il fait preuve de précipitation ou d'imprudence , il en demeure responsable. Mais la société a le privilège de l'erreur; si elle méconnaît un droit, si elle perd un honnête homme, si elle jette la mort et la désolation parmi des innocents, il lui suffit de dire : « Je me suis trompée.» Cela passe pour une réparation suifisante. C'est toujours l'histoire du loup qui trouve la grue trop heureuse de n'avoir point été dévorée:

Allez, vous êtes une ingrate :

Ne tombez jamais sous ma patte ! »

Tout en parlant ainsi, Blaguefort s'était rapproché du convoi, et Maurice et Marthe, qui avaient pris congé du docteur Minimum, le suivirent machinalement.

Ils arrivèrent à l'enceinte funèbre, autour de laquelle s'étendait un bazar.

a Vous voyez le cimetière à la mode, leur dit Blaguefort ; tous les gens qui savent vivre doivent se faire enterrer ici, sous peine de mauvais ton. A la vérité, rien o'a élé négligé par les directeurs de cet établissement mortuaire pour lui conserver sa réputation. Ils ont compris qu'il fallait pleurer les morts de la manière la plus confortable pour les vivants ; aussi le cimetière est-il desservi par trois lignes de voitures nommées les Plains tives, La veuve et l'orphelin n'ont qu'à tirer le cordon pour que le conducteur les arrête à la porte de leur défunt. Il y a, en outre, des cabinets particuliers pour les

personnes qui désirent pleurer seules, et des marchands d'onguent pour les yeux rouges. Le bazar construit à côté du cimetière renferme tout ce qui peut servir aux trépassés et à leurs survivants , depuis les couronnes d'immortelles en raclure de baleine jusqu'aux chapons à la Marengo. On y trouve même des orateurs funèbres qui, moyennant un prix modéré, se chargent de faire l'éloge du mort, et de souhaiter que la terre lui soit /égère! Celui qui parle dans ce moment , et que l'éloignement nous empêche d'entendre , est un des plus employés. Autrefois commissaire-priseur, il a apporté dans . ses nouvelles fonctions toutes les ruses de son ancien métier. Selon l'argent qu'on lui donne , il fait monter ou descendre de trente pour cent les vertus des trépassés. Du reste, voici la cérémonie achevée, et nous n'avons plus qu'à prendre congé du frère du défunt qui a conduit le deuil. »

Ils voulurent approcher de ce dernier, qui venait de saluer les assistants et qui allait gagner une autre porte du cimetière, mais ils le trouvèrent déjà assailli par une multitude d'industriels qui venaient exploiter sa tendresse pour le défunt. Il y avait d'abord le marbrier, présentant des modèles réduits de monuments funèbres à tous prix et de toutes formes ; le fossoyeur, qui sollicitait une gratification en tendant un chapeau sur lequel était écrit : Il est défendu de demander; le jardinier du cimetière , proposant de planter autour de la tombe des cyprès et des haricots d'Espagne; le portier, attendant le denier à Dieu que doit tout nouveau locataire; le buraliste des Plaintives , offrant un abonnement de cinquante cachets ; enfin , les marchandes d'inunortelles ,

d'anges en carlon-pierre et de lampes funéraires en porcelaine, qui offraient leurs articles au prix de fabrique. Blaguefort lui serra la main; puis, s' éloignant avec ses compagnons :

«Le malheureux sortira ruiné, dit-il; on vivrait dix ans à Sans-Pair avec la somme qu'il faut payer pour avoir la permission d'y mourir. Encore ne voyez-vous ici c[ue les menus frais. Il y a, en outre, les droits du fisc ! Partout oti l'on suspend les draperies noires tachées de larmes, vous le voyez accourir la bouche entr'ouverte et les griffes tendues. Tout héritage est soumis à sa dîme. Comme les vampires de la Bohême, il s'engraisse de morts. Qu'une femme ait perdu le mari qui la faisait vivre , qu'une veuve pleure le fils sur lequel elle s'appuyait, qu'un enfant voie succomber le père dont il recevait tout, le fisc accourt, au nom de la société, et leur enlève une part de ce qu'ils ont pour leur permettre de garder le reste. Chaque acte mortuaire est une lettre de change souscrite à son profit. A la vérité , ces droits grossissent l'actif du budget, et permettent d'entretenir trente-deux millions de fonctionnaires publics, occupés huit heures par jour à tailler des plumes et à rayer du papier. C'est une des branches de ce grand arbre toujours en fleurs et en fruits que nous appelons le système d'impôts.

— Et ce système a sans doute un principe? demanda Maurice.

— Un principe admirable , répliqua Blaguefort ; on avait déjà observé que les hommes les moins riches étaient ceux qui se créaient le moins de besoins ; nos législateurs en ont conclu que le prolétaire , qui vivait

de rien, devait avoir, plus qu'aucun autre, du superflu. En conséquence, ils lui ont fait supporter double charge, fournir double service, payer double taxe. Tout ce qu'il consomme psfsse trois ou quatre fois sous le râteau du fisc. Mais ce résultat n'a point été obtenu sans peine. Longtemps l'obstination du pauvre diable a lutté contre l'équité distributive de la loi. On avait imposé la nourriture, il jeûnait ; les vêtements, il marchait nu ; le jour, il murait ses fenêtres! Toutes les tentatives pour trouver un impôt auquel il ne pût se soustraire avaient été inutiles, lorsque notre ministre des finances a enfin découvert ce que l'on cherchait vainement : il a créé l'impôt des nez! Désormais, quiconque jouit de cette annexe paye la taille sans plus ample information ; le pei^ cepteur n'a à constater ni l'âge, ni la profession , ni le domicile, ni la fortune : il suffit de constater le nez. Quelques représentants avaient voulu rendre l'impôt proportionnel à ce dernier ; il eût suffi de l'appliquer au mètre rectifié, qui eût donné le rapport du nez de chaque citoyen avec le diamètre de la terre ; mais les députés de l'opposition ont rappelé que tous les hommes devaient être égaux devant la loi , et l'on a renoncé à la nasostiftique proposée.

— Cependant, objecta Maurice, lès gens qui ne possèdent rien ne peuvent rien payer : par exemple, les mendiants!....

— Nous n'en avons point , répondit Blaguefort.

— Vous avez alors élevé pour eux des asiles.

— Nous avons élevé des poteaux indicateurs. L'argent autrefois consacré à soulager les indigents a été employé à leur annoncer qu'on ne les soulagerait plus. Ils ont

beau, désormais, aller devant eux ; partout se dresse la fameuse inscription : La mendicité £ST défendue dans CE DÉPARTEMENT. De sorte que, de poteaux en poteaux, et de défense en défense, ils arrivent infailliblement à quelque fossé où ils meurent de fatigue et de faim. Vous ne sauriez croire avec quelle rapidité ce procédé a fait disparaître les mendiants. Quelques-uns persistaient pourtant, soutenus par les secours de mauvais citoyens; mais le Gouvernement vient de proposer une loi par laquelle Taumône donnée sera punie de la même peine que Faumône reçue ! De cette manière , nous espérons extirper des âmes jusqu'aux dernières racines de ce que Ton appelait autrefois la charité. Chacun, ne comptant plus sur personne, s'occupera de se secourir lui-même; on ne demandera plus, parce qu'on aura cessé de don-K ner, et tous les hommes jouiront tranquillement de leur fortune.... ou de leur misère ! Mais nous voici au rondpoint du cimetière; avant de partir, ne seriez-vous point curieux de jeter un coup d'œil sur la ville des morts? » Avertis par cette demande , le jeune homme et sa compagne regardèrent autour d'eux. L'enceinte funèbre était partagée en trois quartiers fermés par des grilles et favorisés d'un concierge. Le plus petit renfei^mait les morts fameux , dont les tombes ne pouvaient être visitées qu'en compagnie de plusieurs gardiens. Le premier vous montrait les illustres guerriers, recevait son pourboire, et vous remettait à un second gardien, qui, après vous avoir exhibé les grands littérateurs et avoir obtenu une seconde gratification, vous confiait à un confrère spécialement chargé des savants morts , toujours moyennant quelque menue monnaie ,

lequel vous livrait à un c[uatrième guide, préposé aux célèbres artistes. Chacun d'eux avait, en outre, de petites industries accessoires, telles que ventes de boutures du saule de Napoléon ; boucles de cheveux de Voltaire, blonds ou noirs, selon la demande; fragments du cercueil d'Héioïse et d'Abélard; tabatière de lord Byron, qui ne prenait point de tabac ; roses blanches cueillies sur la tombe de Robespierre, et aconits spontanément poussés sur celle de M. de Talleyrand.

Le second quartier était consacré aux banquiers, bourgeois, rentiers, commerçants et fonctionnaires publics. C'était là que Ton trouvait les croix d'honneur sculptées, les bustes sous cloche et les petits chiens empaillés; Quant aux épitaphes, il n'en existait que trois, toujours ramenées au-dessous des noms. Pour la tombe d'un chef de maison, on mettait :

Il fut bon époux^ bon père , bon ami^ et électeur de son arrondissement.

Pour la tombe d'une jeune fille .

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses ^ L'espace d'un matin.

REOUIESCAT IN PAGE.

Pour la tombe d'un enfant :

C'est un ange de plus dans le ciel.

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