‹ Deux misères (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · DROITS DE LA FEMME LIRRE · texte numérisé non relu

DROITS DE LA FEMME LIRRE

« Article 1«'. Dieu sera désormais du genre féminin, vu sa toute-puissance et sa perfection.

« ART. 2. Les droits de la femme consistent à n'en point reconnaître aux hommes.

«.Art. 3. Toutes les femmes seront égales pour commander, et tous les hommes égaux pour leur obéir.

« Art. 4. Toutes les places seront occupées par le sexe le plus intéressant et le plus faible, sauf celles dont il ne voudra pas , lesquelles appartiendront de droit au sexe le plus laid et le plus fort.

« Art. 6. Tous les hommes se marieront et toutes les fétomes resteront filles, c'est-à-dire que les premiers seront enchaînés et n'auront que des devoirs, tandis que les secondes seront libres et n'auront que des droits.

« Art. 6. Les femmes auront seules les clefs des caisses publiques et privées ; on laisse aux hommes le privilège de les remplir ! »

Des acclamations frénétiques accueillirent cet hexa-

logne qui rétablissait d'une manière si équitable l'égalité humaine. Les cris de Vive noire libératrice ! Vive mademoiselle Spartacus ! se croisaient avec mille exclamations d'enthousiasme; chaque auditrice annonçait déjà tout haut ses prétentions. L'une voulait êtrepréfette ou générale de division, Tautre procureuse générale près la Cour d'appel , une troisième inspectrice des remontes , une quatrième grande maîtresse de l'Université. C'était une sorte de carnaval de l'esprit, dans lequel toutes les ambitions se croisaient et se heurtaient en courant comme des masques. M^^« Spartacus, enivrée de ce triomphe , avait relevé ses lunettes sur son front et caressait de l'œil les vingt manuscrits qui gonflaient son sac de velours. Là était le véritable nœud de l'affaire ; elle avait d'abord voulu s'assurer la bienveillance de son auditoire, mais la grande question était de faire agréer le sac avec son contenu.

Elle reprit donc aussitôt que l'enthousiasme de la foule put permettre à sa voix de se faire entendre :

<c Je prévoyais ces transports de joie, et j'y vois le nouveau gage d'un triomphe assuré ! Oui, chères complices , vous vous réunirez pour vaincre la barbarie de ce sexe qui repousse ses adversaires sans respect pour leur faiblesse , et n'a pas même la vulgaire générosité de se laisser battre sans se défendre. Mais, pour arriver à ce résultat, il faut que toutes les fenunes secondent notre complot, qu'eUes en comprennent . l'importance , qu'elles soient éclairées sur les moyens comme sur le but; et, pour cela, des instructions sont indispensables.

« Or, ces instructions existent; j'y ai consacré, depuis dix ans , mes facultés et mes veilles. Romans , poésies , traités philosophiques, impressions de voyages, vaudevilles, j'ai successivement adopté toutes les formes, pris toutes les allures. Ce sac renferme la matière de quatrevingt-douze volumes in-octavo, sans alinéa et sans interlignes, destinés à ramener toutes les femmes à notre opinion. C'est la révolution du monde en manuscrit ; il ne reste plus qu'à en faire les frais d'impression !

n Mais ces frais, en comprenant lajuste rétribution du travail de l'auteur, montent à mi million deux cent mille francs, et ne peuvent, par conséquent, être couverts que par l'association des parties intéressées. J'ai donc l'honneur de vous proposer, au nom du bureau, une souscription ouverte, séance tenante, dans l'intérêt de la cause, pour l'impression immédiate de mes œuvres complètes.

« Le nom des souscriptrices et le chiffre de leurs cotisations seront inscrits par ma secrétaire, qui attend à la grande porte. »

A ces mots, H^^^Spartacus tira ses lunettes, salua l'assemblée et sortit avec les membres du bureau.

Hais aucun applaudissement ne se fit entendre. L'idée de souscription avait glacé les espérances et amorti les plus fiers courages. Des murmures recommençaient à courir au-dessus des têtes agitées, comme la brise sur les épis.

« C'est un piège, répétaient plusieurs voix, on noUâ a attirées dans un coupe-gorge.

penseraient les convives de M"« Facile s'ils pouvaient nous voir et nous entendre? Hélas ! ils ne nous comprendraient même pas, car Tintelligence ne peut s'élever que sur les ailes de l'âme. Livrée aux pesanteurs de la réalité, elle s'abaisse aux lieux bas et voit chaque jour rétrécir son horizon. Hier, tu as pleuré sur ce monde nouveau parce que l'amour l'avait quitté ; mais, en s'envolant, il a encore emmené une compagne.

— Qui donc ? demanda Marthe.

— La poésie. »

TROISIÈME JOURNÉK

Correspondance-omnibas de M. Atout. — Gonttitiitioii politique de la république des Intérftts-Unis. — Circulaire électorale de M. Banqman. — Chambre des eiiToyés de la république des Intéréts-Unisr— iCrise mlnist^ielle à propos de moules de boutons. ^ Magnifique discours de Banqman sur la question de saTOir si l'armée aura ou non des gants tricotés. — La chambre Tote tous les articles de la loi et rejette l'ensemble.

L*âme huteaine est ainsi faite ^ que la difficulté seule peut entretenir son ardeur. Passionnée pour le bien le plus futile s'il menace de lui échapper, elle reste indifférente à tout ce qu'elle obtient sans recherche et sans sacrifice. On aspire de toutes les forces de son désir à réloge qu'il faut arracher, tandis que l'on reçoit atec iû* différence la lettre d'un admirateur inconnu ; on achète avec empressement les livres de l'écrivain qtiô l'on n'a jamais vu , et, le jour où il vous les apporte, on cesse de les lire. On songe longtemps aux moyens de se

présenter chez un voisin , et, s'il fait le premier une visite, on se met vite sur la réserve. Il suffit de voir tous ^es jcnirs l'homme que l'on estime pour n'y plus penser. Quand on le rencontrait une fois par année, on s'informait de ses projets , de ses travaux , de ses idées ; maintenant, on ne s'informe de rien ; il est entré dans le cercle de nos habitudes, il a cessé d'être un but, nous ne le regardons plus !

Étrange nature ! nous ne poursuivons que ce qui nous échappe, nous n'aimons que ce qui nous repousse, e! tout ce qui vient nous chercher éveille à l'instant notre indifférence !

M. Atout faisait ces réflexions devant son bureau couvert de volumes dont les feuilles n'étaient point encore coupées, bien que les auteurs les eussent apportés euxmêmes; de journaux gratuits encore enveloppés de leurs bandes^ et de paquets affranchis qui n^avaient point été décachetés.

Au début de la carrière, ces hommages publics eussent enivré le futur académicien ; mais, depuis, l'habitude l'avait blasé sur ces pots-de-vin de la gloire ; aussi les recévait-il avec une nonchalance dédaigneuse. Ce qu'il y voyait de plus clair était la nécessité de répondre aux trois cents envois qui encombraient son bureau.

Car S. Atout savait que l'exactitude était la politesse des gens de lettres comme des rois, et il répondait toujours. U avait pour cela trois modèles d'épitres sténographiées, auxquelles il ne restait qu'à mettre l'adresse.

S'agispait-il, par exemple, d'un volume de poésies en-

voyé avec une lettre extatique, il prenait le modèle numéro 1 , ainsi conçu :

« Monsieur,

« Vous avez une lyre dans le cœur! J'ai lu ( ici le titre du livre ) avec des émotions toujours renouvelées. La muse qui Ta dicté ressemble à ces oiseaux des autres latitudes qui nichent dans les grandes herbes, chantent dans le feuillage des bois et planent dans les nuées.

« Continuez, Monsieur , et tout ce qu'une indulgence bienveillante vous fait penser de moi, l'avenir le dira un jour pltis justement de vous-même. »

Était<^il, au contraire, question d'une publication périodique, le modèle numéro 2 venait naturellement :

i( Monsieur,

ii Vous avez un glaive dans l'esprit. J'ai lu avec un intérêt palpitant votre (le nom de la publication). Les arguments que vous employez ressemblent à ces armes qui frappent également par les deux tranchants et par la pointe.*

« Continuez , Monsieur, et tout le bien que vous pensez de mes ouvrages, la République entière le dira un jour à meilleur droit de votre journal. »

Fallait-il, enfin, répondre à l'envoi d'un manuscrit, c'était le cas d'avoir recours au modèle numéro 3 :

« Monsieur,

a Vous avez un orchestre dans l'imagination. J'ai lu avec une avidité ravie votre ( ici le titre du manuscrit). Les conceptions de votre génie ressemblent à ces symphonies où Ton entend successivement tous les accents et tous les tons.

« Continuez, Monsieur, et l'attention que le public accorde, dites- vous, à ma voix , se reportera tout entière, et avec plus de raison, sur la vôtre. »

L'envoi journalier de ces lettres avait prodigieusement accru la popularité de l'académicien. Tous les gens auxquels il reconnaissait du génie se faisaient naturellement les preneurs de son discernement. Gomment ne pas soutenir une célébrité qui nous écrit? Ne devenonsnous point quelque chose dans sa gloire ? Plus il est illustre , plus son suffrage honore : nous le transformerions en grand homme, ne fût-ce que pour augmenter le prix de ses autographes.

M. Atout le savait et ne négligeait aucun de ces moyens de renommée , car il en est de celle-ci comme de toute chose humaine : le hasard la sème , l'habileté seule la fait grandir. Aussi beaucoup de gens peuventils se Taire une réputation, mais peu connaissent l'art de la cultiver. 11 faut, pour cela, l'adresse qui prépare, la persistance qui fonde, l'égoïsme qui afiermit. Il faut surtout beaucoup de vanité et peu d'orgueil : car, à la vanité est une voile que nous enflons nous-môme et qui

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ilbus pousse, l'orgueil est une ancre rigide et tenace sur laquelle nous restons immobile. Flattez s'il le faut, pliez au besoin; mais montrez-vous partout; ayez de vousmême l'opinion que vous voulez en donner aux autres : l'homme est imitateur jusque dans ses sensations. L'estime que vous montrerez pour votre propre mérite sera toujours plus ou moins contagieuse. Gardez-vous seulement de justifier trop sérieusement vos prétentions. Notre admiration ne veut point être forcée; on peut l'obtenir de nous par faveur, difficilement comme droit. Chaque homme est toujours plus ou moins de la famille de Thémistocle, les trophées de Miltiade l'empêchent de dormir.

Évitez donc de la multiplier; n'imitez point ces glorieux insatiables que l'on aperçoit toujours dans l'arène, frottés d'huile et le ceSIe à la main. Contentez-vous de faire valoir le passé ; prenez rang parmi ces ducs et pairs de la gloire , qui sont beaucoup aujourd'hui pour avoir été autrefois quelque chose. De cette manière, on vous acceptera comme une sorte d'illustration posthume que tout le monde honore, parce qu'elle ne porte ombrage à personne ; votre paresse sera de la sobriété, votre stérilité de la discrétion ; «on vous tiendra à honneur tout ce que vous ne ferez point , et vous appartiendrez à celte phalange d'artistes sérieux qui prouvent leur valeur en se taisant. *

Nous avons déjà dit comment cette méthode avait réussi à M. Atout , qui occupait la plus haute position littéraire des Intérêts-Unis sans rien écrire, et tenait le premier rang parmi les professeurs sans rien professer.

Aussi était-il bien résolu à persévérer dans une vde qui lui permettait d'arriver sans marcher. Il se hâta donc d'achever sa correspondance habituelle, puis, se rappelant son hôte, il monta à son appartement.

Il le trouva un livre à la main , et se pencha pour voir le titre.

a Que tenez-vous là? dit-il; les fastes de la Convention française ?

— Oui, répondit Maurice, je relisais l'histoire de ces stoiques audacieux , dont les moindres mourairat comme Socrate. Je comptais les sacrifices muets de ce peuple de Decius , et je trouvais le secret de tant de simphcité et de grandeur dans un seul mot : la foi ! »

L'académicien hocha la tête.

« En effet , dit-il d'un air capable , c'était alors le puissant mobile, l'âme immortelle du corps social ; mais le temps a éclairé les hommes ; nous iavons perfectionné le patriotisme , et tious l'avons rendu plus facile. Votre moteur ressemblait à la vapeur, puissance irrésistible , mais difficile à conduire ; les explosions amenaient toujours quelques désastres ; aussi lui avons-nous substitué une force plus aimable, plus docile, et non moins irrésistible.

— Vous la nommez?

— L'intérêt. Notre cx>nstitution a été si heureusement combinée que les devoirs du citoyen se sont trouvés réduits à l'obligation de rechercher en tout son propre avantage. Votre gouvernement constitutionnel contenait, du reste, les germes de cette merveilleuse réforme; germes cachés , souterrains, honteux , que nous avons

haMlement arroses de légalité pour les développer et leur donner place an soleil. Aussi , aujourd'hui , le système politique des Intérêts-Unis répond-il à tous les besoins de l'homme vraiment civilisé.

Il se compose de quatre pouvoirs qui résument les principes sociaux de l'époque.

En tête se trouve le président de la République ou Vimpeccabley ainsi nommé parce qu'il ne peut mai faire , et qui ne peut mal faire parce qu'il ne fait rien. Limpeccable n'est, en efiet, ni un homme, ni une femme, ni un enfant, mais ce que nous appelons une fiction gouvernementale : il se compose d*un fauteuil vide sous un baldaquin I Ce feuteuil est le chef légitime du gouvernement. Les ministres ne peuvent parler qu'en son nom, et leurs déclarations politiques sont appelées discours du fauteuil.

Cette heureuse conception nous a ainsi débarrassés de l'embarras de choisir un président temporaire et des inconvénients du pouvoir transmis par l'hérédité* Quand le chef de l'État vieillit, on appelle un tapissier pour le remettre à neuf, et une douzaine de clous suffisent pour restaurer l'ordre de choses. De plus , point de cour, de liste civile. Toute la maison présidentale se réduit aune brosse et à un plumeau. Nous n'avons ni filles à doter, ni fils à marier. Nous ne pouvons craindre ni coups d'État, ni usurpations, un fauteuil étant forcément condamné au statu quo. Enfin, comme il ne peut rien exécuter, nous lui avons abandonné avec confiance le pouvoir exécutif.

La seconde autorité de l'État est la Chambre des envoyés^

nommée par tons ceux qui dorment sur des sommiers élastiques et boivent du vin vieux.

Le législateur a, en effet, pensé que tout citoyen bien couché et bien nourri devait être un homme ami du bon ordre, c'est-à-dire de sa table et de son lit, et qu'il avait nécessairement de lumières tout ce qu'il en fallait pour ne pas vouloir en donner une part aux consommateurs de paille et de pain noir.

Cependant, comme il pourrait se trouver, par hasard, dans la Chambre des envoyés certains brouillons assez égoïstes pour préférer leurs idées à leurs intérêts , on leur a opposé la Chambre des valétudinaires , composée de gens que le mouvement inquiète et que le bruit fatigue. Pour y être admis, il faut prouver qu'on est ou sourd , ou aveugle, ou goutteux, ou asthmatique; ceux qui réunissent plusieurs infirmités ont la préférence; cependant, avec un peu de protection, l'entêtement et l'igno* rance peuvent suffire.

Le quatrième pouvoir, enfin , est composé des banquiers, qui se sont faits les intendants de la République , lui prêtent à la petite semaine, et se chargent de passer les revenus publics par un crible qui ne laisse tomber que les petites pièces et retient toutes les grosses. L'État a insensiblement mis en gage entre leurs mains la terre, les fleuves, les mers, les mines souterraines et les transports aériens; si bien qu'ils seraient les mwtres de tout, si le fauteuil et les deux chambres n'étaient là; mais leur pouvoir entrave celui des banquiers , qui , à son tour, entrave le leur. Car là est le sublime de notre oi^ni sation politique : tout se compense et se pondère. Le

char de l'État ressemble exactement à celui que Ton a découvert sur les débris de Tare de triomphe du Carrousel, à Paris : tiré en sens inverse par quatre chevaux de forces égales , il reste nécessairement en place , ce qui l'empêche de se heurter aux bornes ou de tomber dans les ornières.

— Mais non d'être écartelé, dit Maurice; et, tôt ou tard, le char se disloquera.

— Si nous n'avions pas une cheville magique qui consolide tout, fit observer l'académicien.

— Et quelle est-elle?

— La peur ! Autrefois on mettait de la passion dans la politique, mais aujourd'hui le progrès des lumières a fait disparaître ces hommes de petite vertu qui tenaient à leurs idées, et qui voulaient à tout prix le triomphe de ce qu'ils regardaient comme la vérité! On ne croit pas plus à ce que l'on défend qu'à ce qu'on attaque; Les opinions sont des logements à loyer dont on déménage dès qu'on en trouve un meilleur. Aussi les luttes ont-elles plus d'apparence que de réalité : on se combat comme au théâtre , en ayant soin de ne pas se blesser, et seulement pour occuper la galerie. Nul ne porte de coups dangereux, de peur d'en recevoir; les adversaires d'aujourd'hui seront nos alliés de demain ; la cocarde que nous sifflons, celle que nous porterons à notre chapeau; cette prévision tient lieu d'indulgence, et, si chacun tire d'un côté différent, c'est avec la modération d'un coursier de fiacre payé à l'heure.

— Alors je comprends, dit Maurice, vous êtes à l'abri des fièvres politiques. Mais qui vous sauvera de l'indifférence?

— Toujours la constitution, réponditM. Atout. Croyezvous que nous en soyons au temps oti Fou demandait aux électeurs de payer leurs députés? Nous avons compris ce qu'une pareille prétention avait de décourageant pour le zèle électoral, et nous Favons retournée. Aujourd'hui, c'est le député qui paye l'électeur! Chaque nomination est soumise à la criée publique , les candidats présentent leurs soumissions, et la place reste au dernier enchérisseur. De cette manière , plus de pièges, plus d'intrigues; chacun débat ses conditions et sait ce qu'il a. Aussi faut-il voir l'empressement des électeurs ! Quelques-uns se sont fait porter mourants jusqu'aux urnes du scrutin pour déposer leurs votes et en recevoir le prix. Grand exemple de l'énergie de cette vie politique qu'entretiennent des institutions fondées sur le seul principe vraiment social, le dévouement à soi-même. Du reste , j'ai là sur moi la dernière circulaire de M. Banqman, qui vous fera apprécier, mieux que toutes mes explications , les avantages de notre système, o

M. Atout chercha dans ses poches et en tira une large feuille imprimée qu'il remit à son hôte.

M. Banqman^ candidat pour la députation^ aux électeurs du quartier B delà ville de Sans-Pair.

« Messieurs,

i( Si j'avais obéi à mes goûts, vous ne me verriez point aujourd'hui solliciter vos suffrages; content d'une position honorée et confortable , je continuerais à en jouir,

loin des agitations de la politique; mais les sollicitations de mes amis ont fait violence à mes inclinations , ^et m'ont décidé avenir réclamer la députation.

« Mes opinions sont connues, Messieurs ; je désire le bonheur de tous les citoyens de la République, et je veux tout ce qui peut assurer ce bonheur. Je voterai toujours pour le bien et pour la vérité ; je n'adopterai que le parti qui aura raison, je n'attaquerai que celui qui aura tort; je ne soutiendrai les ministres qu'autant qu'ils se soutiendront eux-mêmes, et, s'ils tombent, je me rappellerai que la voix du peuple est la voix de Dieu.

« Voilà pour mes idées gouvernementales. Quant aux droits que je puis avoir à votre confiance , les voici :

i< Je gagne , année moyenne, trois millions cinquante mille francs, ce qui doit vous faire comprendre que je^ suis un homme d'ordre.

a J'ai toujours refusé de prendre des associés et de me naarier, le tout par amour de la liberté.

« Je fabrique des moules de boutons pour tous les âges et pour toutes les classes, ce qui témoigne de mon respect pour l'égalitéf

« Enfin , dans tous mes rapports à la Société humaine, j'ai appelé les hommes mes semblables , expression qui prouve mes croyances à la fraternité.

« Maintenant, s'il faut en venir à ma profession de^oi , j e ne serai pas moins explicite.

« Je déclare d'abord m'engager à une distribution do

iDoules de boutons de déchet à tous les pauvres du quartier.

« Je donnerai dans Tanjiée six nais et douze dîners, oîi seront invités tous les électeurs qui m'auront accordé leurs voix.

H Ceux qui pourront réunir dix votes en ma faveur auront droit à une gratification de la valeiu' de mille francs , payable e» rognures de corne de ma fabrique , en petite bière de la brasserie projetée à Noukaïva, ou en actions pour les télégraphes aériens.

« Ceux qui m'apporteront quinze votes auront déplus une médaille en bronze avec la boite en faux maroquin.

<v Enfin, quiconque me procurera vingt voix percevra une rente perpétuelle de deux litres de potage à la gélatine, qu'il pourra faire prendre, tous les matins, à la compagnie hollandaise du liLamtschatka.

«Je ferai di^ribuer en outre à mes clients , au moment du^scrutin , des billets portant mon nom , et dans jesquels sejtrouvera enveloppée une pièce de cent sous, pour leur donner plus de-^oids. Chacun mettra le billet dans l'urne et la pièce dans sa poche.

c( J'ose espérer. Messieurs , que la franchise de ces explications me conciliera vos suffrages, et que je pourrai bientôt porter à la tribune nationale l'expression de vos souhaits et de vos besoins.

« Banqman. »

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« Et cette circulaire a réussi près des électeurs ? demanda Maurice après avoir lu.

— Si bien réussi que Banqman est maintenant un des membres les plus influents à la Chambre des envoyés , répliqua M. Atout, et qu'il doit adresser au ministère, ce matin même, des interpellations foudroyantes.

— Il combat donc le ministère ?

— Depuis que ce dernier a autorisé Tintroduction des crochets étrangers, qui menacent de f^re tomber la fabrication des boutons.

— Et pourrait-on assister à cette séance ?

— Je venais vous proposer d'y aller ensemble. » Maurice accepta avec empressement, et milady Ennui,

qui entra dans ce moment avec Marthe, déclara qu'elle les accompagnerait.

Les débats de la Chambre des envoyés étaient publics, c'estrà-dire qu'on ne pouvait y entrer qu'avec des billets . M. Atout connaissait heureusement l'ambassadeur du Congo, et obtint, par son entremise , l'entrée de la tribune diplomatique. '

Milady Ennui, heureuse d'étaler son corset mécanique sur les premiers bancs, s'appuya à la galerie en lorgnant, tandis que M. Atout expliquait au couple étranger la politique de Sans-Pair.

« Celui que vous voyez vis-à-vis de vous, dit-il, occupé à examiner des colonnes de chiffres, a pris pour spécialité d'éplucher le budget ; il passe ses journées à refaire les additions des comptables et à chercher des réductions. Il a proposé, à la dernière session, treize millions d'économies, sur lesquels la Chambre lui i accordé vingt et un

SeO LE MONDE

francs trente centimes. Un peu plus loin se trouve un de nos confrères , qui s'est fait recevoir à rAcadémie comme homme politique, et à la Qiambre comme littérateur. Il refait tous les ans un discours contre les auteurs contemporains, qui ont le tort de ne lui avoir point laissé une place, et un second en faveur du ministère, qui lui en a accordé sept. A ses côtés siège le général Pataquès, connu par son éloquence mêlée d'oripeaux militaires , de cliquetis de sabres et de lazzis de chambrée. Le vieil homme qui se promène là-bas est le fameux Tacitus , espèce de Montesquieu en raccourci, qui a acquis la réputation d'excellent citoyen en s'abstenant, et de penseur profond en déchirant ses collègues. Derrière lui cause un ancien légiste, M. Format, qui regarde le gouvernement de l'État comme une affinire de procédure , et qui laisserait vendre la République, pourvu qu'elle fût vendue selon le code. Son interlocuteur, milord Grave , est un ancien ministre, qui a le premier introduit l'austérité dans la corruption. De l'autre côté se promène le docteur Traverse , qui parle pour le gouvernement populaire, dont il ne veut pas, afin de ramener la monarchie, que tout le monde repousse. Enfin, voici, au pied de la tribune, M. Omnivore , défenseur des intérêts positifs de la République, pourvu que ces intérêts soient les siens. Tous ces députés sont les chefs d'autant de partis , qui tâchent de s'entendre quand ils ne peuvent pas s'étrangler.

Le plus nombreux de tous est celui des êquilibrisus^ composé des gens qui savent se maintenir sous tous les ministères, et dont l'opinion se résout en un bordereau

d'appointements. On les appelle aussi conservateurs, vu Tardeur qu'ils mettent à conserver leurs places , leurs fournitures et leurs pensions.

Ils ont pour adversaire le parti des aspirants^ comprenant tous ceux qui ont été ministres ou qui c(Hnptcnt le devenir.

Entre eux flottent les indépendants , dont la politique ressemble à la marche d'un homme ivre, et qui, lors* qu'ils ont penché à gauche, se retournent brusquement a droite, uniquement pour prouver qu'ils ne suivent pas de chemin.

Enfin viennent une douzaine de factions , tantôt séparées, tantôt unies, espèce d'appoints parlementaires qui servent à déplacer les majorités , et grâce auxquelles la Chambre contredit aujourd'hui ses décisions d'hier. »

Ici , l'académicien fut interrompu par le son d'une trompette qui jouait l'air connu :

Du courage A Fouvrage , Les amis sont toujours là.

M. Atout apprit à Maurice que ce signal annonçait l'ouverture de la séance. On avait ingénieusement substitué le clairon à la sonnette, comme plus facile à entendre dans le tmnulte , et pouvant épargner au président tous frais d'éloquence. Ses avertissements se traduisaient en airs connus. Voulait-il, par exemple, rappeler à l'ordre un député de l'opposition, il jouait le refrain de la

romance :

Taîsez-vous , je ne vous crois pas

S'agissait-il d'annoncer que le ministre de rinstrucUon publique allait prendre la parole, il jouait en mineur :

Je suis Lindor, ma naissance est commune , Mes yœux sont ceux d'un simple bachelier.

Était-il question de mettre aux voix le budget, il l'annonçait au moyen de l'air :

Quels dînes, quels dîoés Les ministres m'ont donnés.

Fallait-il, enfin, demander un congé pour un maréchal rejoignant son gouvernement, il jouait :

Malbroug s'en va-ten guerre »

Mironton ton ton mirontaine ; Malbroug s en va*t*en guerre , Ne sais quand il viendra.

Au signal qu'il venait de donner, les députés se dirigèrent vers leurs places, et un orateur monta à la tribune pour leur donner le temps de s'asseoir et de se moucher. Maurice reconnut M. Omnivore. M. Atout lui dit qu'il y avait ainsi, à la Chambre , une dizaine de comparses chargés du lever de rideau , et remplissant l'office du verre d'absinthe que l'on accepte avant le dîner, non parce qu'on l'aime , mais parce qu'il donne envie de prendre autre chose.

Ik furent remplacés par des orateurs d'un crédit médiocre; c'étaient le potage et les hors-d'œuvre.

Enfin, il y eut Un silence ; le festin parlementaire allait conamencer ; M. Banqpman venait de paraître à la tribune.

L'illustre fabricant avait le menton rentré au fond de sa cravate et la main droite dans son jabot, indice évident de profondeur. Il promena quelque temps ses regards sur l'assemblée , avança lentement la main gauche , et commença d'une voix qui tenait à la fois du trombone et du bonnet chinois :

« Messieura,

<< Quelque résolu que puisse être un homme politique à accomplir son devoir , il est des circonstances oîi cet accomplissement devient pour lui une douloureuse épreuve , et où il doit envier le sort des citoyens sans responsabilité, qui subordonnent leurs convictions à leurs sympathies, et accordent aux amis qu'ils ne peuvent continuer à approuver la faveur de leur silence I Malheureusement, telle n'est point notre position. Chargé d'une mission publique, nous devons à nos commettants, nous nous devons à nous-même , de déclarer notre pensée toutlentière. Longtemps nous avons attendu, dans l'espoir que les faits éclaireraient ceux qui nous gouvernent ; mais notre attente a été vaine , la prolonger est impossible. Le salut de la République doit être la grande loi, et, nous le déclarons hautement, la main sur le cœur, le moment est venu delà perdre ou de la sauver.

(Murmures au centre ; applaudissements aux extré-

mités; k)ngue agitation; Torateur boit un vene d'eau sucrée.)

« Oui, Messieurs, jamais la situation ne fut plus inquiétante pour le présent, plus dangereuse pour Tavenir !

« Que nous regardions à Fintérieur ou à l'extérieur, tout nous épouvante également. La République nous fait reffet d'une machine conduite par des mains inhabiles, et qui, contrariée dans ses mouvements, s'ébranle, fait crier ses rouages et menace d'éclater I

(Profonde sensation.)

« Et c'est dans une pareille situation qu'on parle d'imposer à la nation de nouvelles charges ! On nous demande un crédit de deux cents millions, en répétant que c'est un vote de confiance. De confiance, soit. Messieurs ; mais voyons d'abord si l'on a fait quelque chose pour la mériter.

(Mouvements en sens divers. L'orateur, qui va s'échauffant, boit un second verre d'eau sucrée.)

•f Je pourrais multiplier les critiques. Messieurs, mais je veux faire preuve de modération. Je ne reviendrai point sur ce qui a été tant de fois et si justement reproché au pouvoir; je me contenterai d'examiner un seul de ses actes, le plus récent. Il suffira, d'ailleurs, pour nous donner la mesure de l'habileté , du tact et de la justice des h(Mnmes qui sont à la tête du gouvernement !

it Quand je parle ainsi. Messieurs, vous comprenez que mes attaques s'adressent à ceux qui peuvent me répondre, aux ministres ici présents, seuls réprébendUes

TEL ami SERA. 295

et responsables. Il est un nom qui doit rester en dehors de toutes nos discussions ; mes remarques ne peuvent donc franchir la sphère inviolable oti le chef de TÉtat demeure, quoi qu'il arrive, cakne et impeccable.

(Approbation générale.)

« Mais les agents de son administration sont soumis à notre surveillance, et la constitution nous permet d'apprécier leurs actes.

(L'attention redouble.)

« Quand j'ai annoncé que je n'en examinerai qu'un seul, tout le monde a compris, sans doute, que je voulais parler de là suppression des trois paires de gants fournies par la République à ses défenseurs, suppression qui a porté la désorganisation dans l'armée entière.

Le général Pataquès : Oui, c'est une idée depékin.

Plusieurs voix d'avocats : Pékin ! c'est une insulte a la Chambre.

Un ANGiBif APOTHICAIRE : C'est indécent.

Les bourgeois en masse : A l'ordre ! à l'ordre I

(Le général Pataquès met son chapeau de travers , incline le torse sur la hanche gauche et passe ses moustaches par-dessus ses oreilles; les cris redoublent; le président fait entendre l'air :

Grenadier, que tu m^affliges.

Le général se rassied et le tumulte s'apaise; l'orateur reprend :)

« Cette suppression déplorable , Messieurs , on doit penser qu'ils Tont au moins effectuée régulièrement, sans violer les prérogatives des Chambres ; qu'ils n'ont pas joint Tillégalité à l'ignorance ! Eh bien l je le dis avec douleur, mais je dois le dire, cette mesure capitale a été prise par ordonnance.

(Profonde sensation.)

M. Format s'écrie avec énergie : L'acte est contraire à toutes les règles de la procédure... je veux dire de la législatare.

Plusieurs voix : Oui, oui.

'AuTE£S VOIX : Non, non.

(Les ministres se regardent avec une visible inquiétude ; longue agitation ; le président joue l'air :

Finissons-en , le monde est assez vieux.

Banqman continue:)

« Et quel était votre but , ministres du fauteuil , en osant hasarder un pareil coup d'État! Votre orgueil se trouvait-il donc blessé de voir les mains qui défendent la patrie gantées comme les vôtres ?

M. Traverse: Ce sont des aristocrates.

M. Banqman. « Et ne pouviez-vous, s'il fallait absolument consonjmer cette inconcevable révolution, sauver du moins les apparences, supprimer les gants du soldat, mais les laisser figurer sur le budget ; de cette manière,

au looifiB , <m n'en eûi rien su, et Thonneur nadonai eût été sauf.

MiLORD Grave (avec un signe approbateur) : Voilà ce qu'il fallait faire.

M. Banquan. « Mais non, vous avez agi avec votre légèreté et votre audace accoutumées , car là sont les deux mobiles de toute votre politique ; vous leur avez dû vos succès eux-mêmes, selon l'admirable expression du profond penseur qui a dit de vous : Ils se sont élevés parce qu'ils étaient vides.

(Mouvement; tous les yeux se tournent vers M. Tacitus, qui a Fair de dormir; rires et applaudissements.)

« En conséquence, continue Torateur, je propose le projet de loi suivant, dont copie a été déposée sur le bureau de M. le président :

« Article 1«'. La Chambre déclare ne point approuver la mesure qui vient de frapper Tarmée , et décide que l'on accordera à chaque soldat six paires de gants, au lieu de trois que lui passait autrefoia^le règlement.

« Art. 2. Ces gants seront tricotés , en fil d'Ecosse, et garnis d'élastiques au poignet.

« Art. 3. Ils devront être distribués à tous les régiments trois jours après la promulgation de la présente loi.

« Art. 4. Les ministres actuels, ne pouvant procéder avec impartialité à cette répartition, sont priés d'en laisser le soin à des successeurs. »

Après la leclure de ces pfopositkMas, M. Banqman descend de la tribune et reçoit les félicitations de toutes les fractions flottantes de la Chambre \ y compris les indépendants. Le ministre de Tintérieur se dirige vers la tribune, mais il est rappelé par son confrère des trayaux publics , qui veut prendre sa place , et est à son tour retenu par le ministre des afiaires étrangères. Une vive discussion s'élève entre eux; enfin les cris : « Aux voix ! aux voix ! » deviennent si nombreux que le président se voit forcé de passer outre.

L'article !•' est mis aux voix :

Nombre de votants. ...... 6,13

Boules noires. . . . 290

Boules blanches. . . 323

La Chambre adopte !

Les ministres se querellent plus fort.

On passe aux art. 2 et 3, qui sont également adoptés.

Les ministres sont près de se prendre aux cheveux ; mais le président lit l'art. 4, qui les apaise subitement; ils se retirent à l'écart pendant qu'on vote et semblent se consulter.

L'art. 4 est également adopté.

Il ne reste plus qu'à voter sur l'ensemble de la loi. Les ministres, qui se sont entendus, font passer à M. Banqman un billet sur lequel ils ont écrit :

«L'introduction des crochets étrangers sera dès de^ main prohibée. »

M. Banqman met le billet dans sa poche avec la boule blanche et vote contre la loi. Un autre billet appraid à M. Format qu'il est nommé avocat général ; un troisième annonce au général Pataquès le titre de maréclml; un quatrième avertit milord Grave que Ton est en mesure de publier des lettres à une comtesse avec les réponses, traduction libre de la correspondance d'Héloïse et d'Abeilard ; un cinquième fait savoir à Tacitus que son neveu aura une perception et sa cousine un bureau de tabac.

On vote sur Tensemble de la loi.

Nombre de votants. . . .

Boules noires. . . .

Boules blanches. . .

La Chambre rejette.

Le président fait entendre Tair :

de la noce.

Et la séance est levée.

AUom^

Un missioiinaire anglais. — Un bal public qai fournit les danseoses. — Ce qu'on appelle l'Eglise nationale. — M. Coulant expliquant sa reUgion k Narcisse Soiffard.

Marcellus avait donné rendez-vous à Maurice dans la gnudessileda Casino des Deux Mondes. 11 le trouva jouant

au bîlkird avec Georges Traveller, missionnaire d'origine anglaise, qui exerçait la triple profession de dentiiste,de pasteur et de marchand de denrées coloniales. Georges Traveller avait parcouru tous les pays idolâtres de la tenre au nom d'une société de propagatioUf et rien ne loi avait coûté pour s'attirer la confiance des peuples barbares. Ken loin d'imiter ces apôtres catholiques qui, sans autres armes qu'un livre de prières et un crucifix, se présentaient au milieu des tribus sauvages comme des envoyés de Dieu en les sommant de renoncer à leurs erreurs, l'honorable missionnaire anglais s'était résigné à partager celles-ci, et avait renouvelé le miracle d'Alcibiade au profit de ses croyances et de son commerce. Ainsi, on l'avait^ vu tour à tour circoncis à Mascat, mari de douze femmes aux îles Marianes , marchand d'esclaves dans le Zanguebar, et quelque peu anthropophage aux Sandwiéh -, mais le tout sans que sa foi en fût ébranlée, et pour le compte de sa société.

Grâce à cette souplesse de nature, il avait réussi à distribuer quelques centaines de sermons imprimés pour l'instruction des idolâtres qui ne savaient pas lire, et à placer dix-sept cargaisons de marchandises de rebut.

Bien qu'il n'appartînt pas à son ÉgUse , Marcellus était fort lié avec le docteur, qui lui avait apporté des narguillés et du tabac d'Orient. Il le présenta à Maurice , devant lequel il dansa une polka africaine non autorisée par la police.

Cette exhibition eût pu se prolonger indéfiniment, si Maurice n'eût rappelé à Marcellus la promesse faite, la veille, de lui expliquer la nouvelle religion connue à

Sans-Paîr sous le nom d'Église nationale. Le jenne pie* tîste sortit avec lui pour le conduire au temple de VeM)é Coulant ; mais, en traversant la place des Annonces, il aperçut tout à coup une énorme afiBche placardée contre une muraille.

« Keu me pardonne 1 c'est la réouverture de FÉden î s'écria-t-il ; de grâce, approchons , que je puisse m'assurer »

Ils traversèrent la place et purent lire l'avertissement qui couvrait la façade entière de l'édifice.

Salle de VÉden, — Bals masqués. — Dimanche soir, grande Fête^ dite des Sauvages. Deux mille jolies femmes , appartenant à rétablissement y exécuteront des danses appropriées à leur caractère. — C/iaque homme recevra ^ en entrant ^ un numéro désignant la danseuse dont il devra être le chevalier pendant tout le bal. — Dans l'intérêt de Vordre , les échanges seront interdits. — Le costume adopté est celui des naturels de r Amérique j lors de la découverte du nouveau monde; mais les gants sont de rigueur. — Il y aura un vestiaire pour déposer les parapluies et les caleçons. — Prix dentrée : 28 francs.

A peine Marcellus eut-il jeté les yeux sur l'affiche qu'il s'excusa près de Maurice et entra vivement au bureau, d'où il ressortit bientôt avec un billet.

« Il était temps, s'écria-t-il; encore cinq minutes, et j'arrivais trop tard pour avoir uneilanéeuse; ils n'ont

pu me donner que le numéro 19^3... une brune de Tingtpdeux uis! Je préfère les blondes, mais il font savoir se mortifier au besdn. Vous m'excuserez seulement de vous quitter ; il faut que j'avertisse le président de la Société des bonnes mœurs, à qui je devais rem^tre un mémoire après-demain, que 4cs occupations inattendues retardent mon travail. »

Il indiqua à Maurice l'adresse du nouveau temple, et le laissa continuer sa route.

; C'était la première fois que notre ressuscité se trouvait seul dans les rues de Sans-Pair, et il se mit à tout examina plus en détail qu'il n'avait pu le faire jusqu'alors.

U remarqua que les locataires de chaque maison plaçaient sous leurs fenêtres une inscription désignant le nom et la profession exercée, de telle sorte que la ville entière était une sorte d'almanach des vingt-cinq mille adresses. On avait, à chaque entrée , au lieu de concierge, un vaste tourniquet mécanique dont les compartiments portaient le nom et renfermaient la sonnette des locataires. En arrivant, le visiteur s'asseyait dans le compartiment convenable , tirait le cordon, et aussitôt la machine enlevée le transportait à la porte même de la personne qu'il venait voir.

Maurice aperçut également une salie de bal oti les pas des danseurs mettaient en mouvement les meules d'un moulin à Ué, et des charrettes qui, tout en revenant à vide du marché , faisaient tourner un rouet et filaient le colon de rebut.

De loin en loin , Iqs rues étaient traversées par des

vifMhiGB 8»r lesquels passsâ^t, en sifflant, les loeoœo^^ ftms poussées par la vapeur ou entraînées par le vide. Les fils de tél^praphes âectriques se, croisaient en tous sens, dans l'air, comme un immense écheveau brouillé; les paratonnerres, lancés jusqu'aux nuages, en soutiraient p^pétueU^i^ent Télectricité au profit des doreurs, des entreprises d'omnibus galvaniques et de la sodété pour l'éclairage. Sous cfaaque rue s'étendait une autre rue, le long de laquelle rampaient, comme d'immenses boasy les mille tuyaux de fer diargés de distribuer partout l'eau, la chaleur, la lumière. Le jeune homme entendait bruire sous ses pied^les voix des travailleurs mêlées au grondement du vent , au clapotement des cloaques, aux grincements des outils et aux lueurs des flammes. C'était comme une seconde cité souterraine , oii s'élaborait la vie de la cité éclairée par le soleil ; un organe caché qui, tour à tour, lui apportait la force et la délivrait de ses impuretés.

Maurice regardait toutes ces merveilles de la civilisation avec une smrprise mêlée de désappointement. Au milieu de tant de perfectionnements q>portés à la matière, il cherchait l'homme et le voyait aussi pauvre , aussi vicieux, aussi déshérité ! Il demandait en vain à tous ces visages qui passaient sous ses yeux si la vie leur était devenue plus lég^ à porter ; les visages restaient fatigués de souffirances ou soucieux d'incertitude ! Alors, un flot d'amertume montait de son cœur à son cerveau. Il se d^nandait à quoi bon tous ces efibrts d'industrie , si la part de bonheur n'était point plus large pour chacun; il cherdiait ce qu'étaient devenues

304 LE MONDB

r^ialité et la fraternité hmnaities au milieu de ces miracles de calcul ; il regardait où avait pu fuir la religion véritable , ceHe qui relie lea hommes l'un à Tautre , et qui conduit au âel par la double échelle de Tamour et du dévouement.

Or, dans ce moment màxie , ses yeux s'arrêtèrent sur le fronton d'un édifice où il aperçut écrit en lettres de bronze : Église nationale. Il entra.

L'égifse nâ^onale était une ancienne salle de criées publiques , repeinte et reta{»ssée pour le compte de la nouvelle religion* Il y avait , à l'entrée, une vielle organisée en guise d'oiigues, et un bureau pour les paraphiies à la place du bénitier.

L'oflBk5e venait précisément de commencer et le ministre était à l'autel.

Maurice n'eut pas besoin d'écouter longtemps pour comprendre de quoi il s'agissait, la nouvelle religion consistant spécialement à répéter^ dans la langue nationale , ce que les officiants catiioliques répètent en latin. Ainsi, au lieu de dire : IntraiboadrOltare Dei^ l'Eglise nationale disait : Je m'approcherai de l'autel de Dieu. Aux mots : Ite, Missa est^ elle sulwtituait ceux-ci : AUe^nfom^ en^ la Messe m finie. Et à la place de : Amen! elle ratait : Ainsi soiHl !

Après l'office, le prêtre national ixionta en chaire, et entreprit une longue diatribe contre les ministres des autres religions qui ne savment point se prêter aux progrès des lumières , et qui continuaient à prier Dieu dans une langue morte. Il prouva, par des citations de Gicéron , 4e Tacite, de saint Augustin et de Tertullitti,

TEL QUIL SEÏIA. 305

que Ton devait renoncer au latin, et finit par tine instruction nationale, dans laquelle il développa les avantages de la culture des rutabagas et de l'éducation des vers à soie ! ^

La prédication achevée, la foule, composée d'une trentaine de personnes, se retira, et Maurice allait en faire autant, lorsqu'un ouvrier, qui avait écouté le sermon avec une impatience visible, s'approcha tout à coup du prédicateur qui venait de quitter la chaire, et, lui barrant le passage :

<c Minute, monsieur l'abbé , dit-il en portant la main à sa tête nue , comme s'il eût voulu saluer avec ses cheveux, vous venez de converser» sur les chenilles et les navets ; mais c'est pas là mon affaire , je voudrais savoir si j'ai celui de parler au fondateur de l'Eglise nationale?

— A lui-même , mon ami, dit le ministre.

— Alors, reprit l'ouvrier, qui s'était évidemment rafraîchi assez de fois pour se trouver légèrement échauffé, vous êtes l'abbé Coulant, le véritable abbé Coidant?

— Précisément. »

L'ouvrier lui donna dans la poitrine un coup de poing d'amitié.

« Eh bien I vous êtes mon homme, s'écria-t>-il , c'est vous que je cherche! Depuis ce matin je suis entré chez tous les marchands de vin du quartier pour savoir l'adresse de l'Eglise nationale : ni vu ni connu! Il parait que votre religion est ici en chambre garnie ? »

L'abbé Coulant voulut s'excuser.

« Y a pas de mal , reprit l'ouvrier; moi aussi , je le

sms , en chambre garnie, '^ pas si bien logé que votre bon Dieu encore ! Mais à la guerre OMnme à la guerre.

— Vous aviez quelque question à m'adresser? demanda le prêtre.

— J'en ai vingt, des questions, répliqua l'ouvrier, vu qu'on m'a dit que vous étiez un bon enfant; et moi, j'aime les bons enfants.

— Enfin.

— En douceur, donc ! Pour en venir à la fin , il faut prendre au commencement. Pour lors, mon abbé, vous saurez que je m'appelle Narcisse Soifiard , un nom qui en vaut un autre, et que j'ai une fille de douze ans qui aide sa mère à carder les matelas. Y a pas de péché à ça, qu'il me semUe.

— Au contraire, le travail est un devoir.

— C'est ce que je répète toujours à ma fille et à sa mère. Le travail , que je leur dis , est un devoir pour la femme... Mais, voyez-vous, la maman a des croyances; elle veut que sa fille fasse sa première communion ; md, je ne vais pas à l'encontre, parce que la croyance, c'est, sans comparaison, comme le vin : faut respecter ceux qui en ont trop pris et les laisser mardier de travers. Si bien donc que je suis allé trouver le curé de notie paroisse, et que je lui ai dit la chose.

— Et il vous a répondu?...

— Ah ! voilà le curieux !... Il m'a répondu que pour communier il fallait savoir ce que Ton faisait.

— C'est-à-dire assister au catéchisme?

— Juste ! assister au catéchisme , à l'heure où elle travaille avec sa mère ! « Mais , mon curé , que je loi ai dit, vous voulez donc nous faire mourir de soifJSila

TEL Q,mi SERA. 307

petite est obligée d'aller cheï vous , Touvrage restera forcément en arrière.

— Il faut qu'elle apprenne sa religion , qu'il me répond.

-- Je veux bien , pourvu que ce soit en cardant des niatelas », que je lui redis... Il me semble que c'était clair comme bonjour! Eh bien! il n'a pas c<»npris ! »

L'abbé Coulant haussa les épaules.

« Cela devait être , dit-il; le clei^é n'entend rien aux besoins du peuple. Amenez-moi votre fiUe, et je la ferai communier.

— Sans l'instruire?

— A quoi bon ? Ce n'est point la science qui est agréable à Dieu. L'$glise nationale ne demande que la bonne volonté. »

Soiffard frappa ses mains l'une contre l'autre.

«Voilà la religion de mon choix! s'écria-t-il. Rien que de la bonne volonté! ça ne ruine pas... Vous pouvez m'inscrire dans votre paroisse, monsieur Coulant; je veux que ça soit vous qui enterriez ma femm^ quand elle mourra.

— Vous aurez soin seulement, reprit le ministre , de donner à votre fille son extrait de baptême. j>

L'ouvrier regarda l'abbé et tordit sa casquette , qu'il ' tenait à deux mains.

« Ah! oui, son extrait de baptême, répéta*t*il plus lentement ; il vous faut ça pour la communion. '

— Sans doute*

— - C'est que je vas vous dire... Sa mère et moi nous avons toujours été si occupés... que la petite n'a pas été précisément baptisée.

— Vous pouvez réparer cet oubli.

— Je ne dis pas , mais ça coûte six francs , le prix de huit bouteilles de vin à quinze. D'ailleurs elle est nommée : on rappelle Rose.

— Au fait, elle a une patronne dans le calendrier. Eh bien, voyons, nous arrangerons cela; TEglise nationale est accommodante.

— Eh bien , la voilà la religion de mon choix ; votre main , monsieur Coulant, sans vous commander.

— C'est entendu, reprit le curé en souriant; il suflSra que votre femme apporte un extrait de votre acte de mariage.»

Soiffard gratta le parquet avec le bout de son pied , et cracha devant lui.

« Ah! il faut l'acte de mariage, dit-il avec quelque embarras; c'est donc nécessaire?

— Indispensable. »

L'ouvrier se frotta la tête.

« Alors... çfi sera difBcile , reprit-il en balbutiant, ça sera bien difBcile , monsieur Coulant; vu que nous avons beaucoup voyagé, et que, dans les voyages, les papiers, ça s'égare... d'autant que ma femme et moi, quand nous nous sommes mariés , nous avons négligé d'aller à la mahrie.

— Ah diable !

— Toujours par raison d'économie. Vous devez comprendre ça : un acte de mariage coûte encore plus qu'un baptême , et dans notre état on regarde à toutes les dépenses ; faut savoir se priver.

— C'est juste, dit l'abbé en soupirant; après tout, Dieu a bien pardonné à la femme adultère 1 Allons, nous

fermerons les yeux, maître Soiffard ; T Église nationale respecte la vie privée.

— Vrai? s'écria Soiffard. La voilà la religion de mon choix! Mille millions, monsieur Coulant, vous êtes un brave homme , et je veux vous payer un verre de vin. »

L'abbé eut beaucoup de peine à se défendre de la politesse de son nouveau paroissien , et put regagner la sacristie.

Soiffard le regarda partir, puis, étendant la^main vers Vautel, avec la gravité solennelle des ivrognes :

« C'est dit, murmura-t-il, la religion me vexait quand elle me défendait de boire, de battre la bourgeoise et de vivre à ma fantaisie; mais, puisque celui-ci a trouvé un Dieu qui est bon prince, je l'adopte, et, à partir d'aujourd'hui, je déclare que moi Narcisse Soiffard, ainsi que la dame Soiffard et la petite, nous faisons partie de l'Église ici présente à perpétuité. »

A ces mots , il remit son bonnet et sortit en chancelant.

Maurice rentra pensif et découragé; Marthe, qui l'attendait avec impatience , fut frappée de sa tristesse.

« Qu'as- tu donc vu? demanda-t-elle avec anxiété.

— Ce que j'aurais dû prévoir, dit Maurice en serrant les mains de la jeune femme ; nous avions déjà vainement cherché dans ce monde perfectionné l'amour et la poésie; mais restait la foi, qui console de tout...

— Eh bien?

— Hélas ! elle aussi s'est envolée. »

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