‹ Deux misères (volume 3)Chapitre 1 sur 2 · Deux misères · texte numérisé non relu

Deux misères

Parmi tant d'honnétcs gens que notre société honore pour la peine qu'ils se donnent de ne rien faire, et que nos préjugés favorisent en proportion de leur inutilité , il est un oisif par excellence, donl l'inaclionn'a été, ce nous semb]e,jusqu'à ce jour, l'objet d'aucune récrimination; nous voulons parler del 'aubergiste de petite ville.

2 DEUX MrSÈRES.

L'aubergiste de petite ville peut être jeune ou -v^ieux, beau ou laid , pauvre ou riche ; mais avant tout , il est homme de loisir ! Ses fonctious domestiques et sociales se réduisent en effet à veiller au perpétuement de sa race , à porter ime casquette de loutre et à fumer sur le seuil de sa cuisine en été. Si parfois des besoins d'activité s'éveillent en lui , il bat le chien de la maison , gronde le garçon d'écurie ou jure après sa femme; mais ce sont là des velléités passagères et il rentre bientôt dans son repos superbe.

Par compensation , sa femme n'a ni relâche ni trêve. Elle sert le repas qu'il mange, tire le vin qu'il boit, fait le lit où il dort ! Se couchant tard, se levant tôt, travaillant vingt heures sur vingt-quatre , elle trouve encore moyen d'accoucher une fois par an , à ses moments perdus. Tout ressort de son activité et y retourne; le temps ne lui man-

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que pour rien ; elle apprend à lire à ses enfants, lient un bureau de messageries et aide à essuyer la vaisselle. S'il y a héritage, ('/est elle qui le dispute aux hommes de loi ; s'il y a procès , c'est elle qui va pleurer chez les juges. Et quand vingt ans de ce rude métier lui ont acquis de quoi vivre enfin en repos, une maladie d'épuisement l'enlève à son mari qui fait coudre un çrépe à son chapeau, vend son auberge et achète, hors de l'octroi, quelque ancien manoir où il va vivre avec sa cuisinière.

On se tromperait pourtant, si l'on concluait de ce que nous venons de dire, que l'auberge fût possible sans l'aubergiste. Celui-ci ressemble aux rois constièiitionneîâ; c'est une inuliiité nécessaire pour Tordre. Son oisiveté est comme la paix dont nous jouissons depuis dix ans, uuq oisiveté armée. C/esl lui qui ué/^^jK^ l;i pudeur dos

servantes contre les rouliers ivres, qui fait payer la carte aux voyageurs récalcitrants en la leur présentant les poings fermés , et qui met à la porte les hôtes insolvables.

Or à ce dernier égard, comme pour tout le reste, l'aubergiste du Lion-d'Or à Montargis, eut pu servir de modèle. L'esquisse rapide que nous venons de tracer de ses confrères en général pourrait même paraître à ceux qui l'ont connu un portrait rigoureusement ressemblant, et maître Rigaud s'il vivait encore n'aurait point trop de peine , la loi aidant, à nous faire condamner comme coupable de lui avoir dit des vérités qu'il ne voulait pas entendre, ce qui, en terme de légistes, s'appelle diffamer.

Qui mieux que lui en effet savait tuer U temps, cet éternel ennemi de ceux qui n'en veulent rien faire? Quel art h varier les occupations de l'oisiveté ! Que d'heures pas- '

sées les soirs d'hiver, devant le grand foyer, à changer la jambe qu'il croisait sur l'autre et à regarder la chandelle se consumer pour la moucher ! Comme ses mains s'endormaient délicieusement dans les poches de sa veste fourrée! Tandis que tous travaillaient autour de lui , avec quelle quiétude il regardait l'agitation des autres; que de patience à voir leurs fatigues; quelle sérénité au milieu de leurs soucis ! La vie n'avait point de mouvement pour Rigaud 5 elle ressemblait à la terre qui tourne sous nos pieds sans que nous nous en apercevions.

Mais en revanche, qu'il fallut appuyer une réclamation de paiement, où éconduire un piéton qui se présentait sans autre bagage qu'un bâton de houx , toute l'activité du maître aubergiste se réveillait; il \ avait dans cet homme quelque chose du chien qui garde ; il ne semblait point né

pour acquérir lui-même mais pour (Jéfeadre

ce que les autres avaient acquis.

Un pareil instinct trouvait iiécessaiieineiit dans son état de fréquentes occasions de se satisfaire, et peu de semaines se passaient sans que l'aubergiste du Lion-d'or n'eût à exercer sa force ou sa prudence contre de pauvres diables plus riches en appétit qu'en argent. Dans ces circonstances , son inflexibilité était proverbiale , et lorsque les voituriers , les marchands de bois ou les bateliers du Loiret^ voulaient donner idée d'une impossibilité absolue, ils avaient coutume de dire :

— Il serait plus facile de faire perdre cinc] sous au père Rigaud.

Du reste, conmie on doit le penser, une surveillance aussi scrupuleuse de ses intérêts amenait fréquemment chez lui des débuts bruyants dans^ lesquels raubergistc

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s'inquiéhût plus d'arithmétique que de philanthropie. Or, c'est précisément par une scène de ce genre que s'ouvre l'histoire dont nous voulons entretenir le lecteur.

Midi venait de sonner; c'était un jour d'automne sombre et pluvieux; un seul voyageur se tenait debout , devant le foyer, les bras pendants . la tête penchée , et présentant tour à tour avec distraction chacun de ses pieds à la flamme de l'àtre. Maître Rigaud avait allumé, pour la sixième fois, sa pipe d'écume de mer et recommençait à parcourir l'immense cuisine à pas égaux lorsque la porte qui conduisait à l'escalier souvrit et une femme entra.

Son costume avait un luxe fané , qui sentait à la fois la pauvreté et le désordre. Une robe de soie devenue trop courte laissait voir les grossiers brodequins qui la chaussaient; uii faux cachemire dont la îra»

s DKUX MISKRES.

rne de coton avait été jaunie par T usage, était jeté sur ses épaules, puis noué autour de sa taille avec une négligence déplaisante, et son bonnet de forme coquette mais à rubans flétris, semblait près de s'envoler. Son visage ressemblait à sa toilette; on y apercevait les traces d'une beauté évanouie et je ne sais quelle élégance souillée.

A son entrée, Rigaud l'arrêta :

— Et bien! votre pays est-il enfin levé? denianda-t-il.

— Levé ! répondit la jeune femme d'un accent criard, il a voulu s'asseoir dans son lit , il ne peut pas seulement soutenir sa tête.

L'aubergiste la regarda.

— Bah ! reprit-il, il est malade?

— Très sérieusement.

— Diable ! comment va-t on faire alors ?

— Ne vous inquiétez pas , je le soignerai

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moi ; mais il commence à avoir du délire , il faut avertir un médecin.

— Un médecin ! répéta Rigaud en secouant la cendre de sa pipe, vous croyez qu'il faut un médecin?

— Quand je vous dis qu'il me reconnaissait à peine tout à l'heure ; il n'y a pas à attendre un jour ni une heure, envoyez de suite et chez celui qui demeure le plus près.

L'aubergiste ne bougea point.

— Vous ne voulez pas? demanda la jeune femme d'une voix aigre.

— A quoi bon? répondit tranquillement Rigaud , votre pays ne peut pas rester ici.

— Pourquoi?

— ïl m'a dit lui-même hier soir en payant son souper et son coucher qu'il ne lui restait rien.

— Et vous voulez pour cela qu'il meurre là-haut comme un chien?

10 DLLX xAllSERES.

— Je ne veux pas au contraire qu'il meurre là-haut.

— Que voulez-vous alors?

— Qu'il s'en aille.

La jeune femme recula.

— Quoi! s'écria- t-elle, vous auriez le cœur de le mettre sur le pavé à moitié mort comme ii est ! quelle espèce d'homme étr svous donc?

— Je suis aubergiste , répondit sèchement Rigaud, je loue ma maison, je ne la donne pas. S^il suffisait d'être malade pour prendre mes lits , le Lion-d'Or serait bientôt un hôpital, \oivc pays n'est ni mon parent ni mon compère , n'est-ce pas? je ne lui d<.is rien , et lui il me doit sa chambre ; qu'il la paie donc ou qu'il s'en aille.

A ces mois- prononcés d'un ton qui n'admettait point de ré])lique, maître Rigaud ralluma sa pipe iranquillement.

— Eh bieii ! puisque c'est comme cela, je paierai, moi , dit la jeune femme indignée.

Rigaud tendit la main avec un sourire narquois.

— Faut-il vous rendre la monnaie? demanda-t-il.

5^/ '^'^ \\ Elle rougit légèrement.

1^ i'-^l — ^o^s savez bien que je n'ai point d'ar-

F ,^r IcSp"'' maintenant, gros tii>re que vous êtes ;

|<^/*^ais le premier que je gagnerai...

\'''''^jf' — Avec votre guitare et votre gosier?... Je ne fais point crédit sur pareille marchandise , d'autant que la saison est meilleure pour les marchands de parapluies que pour les chanteuses de rues ; nous aurons de l'eau jusqu'à la nouvelle lune.

— Ainsi , vous refusez de nous garder.

— Je vous donne une heure à vous et à votre pays pour plier bagage.

*— Eh bien! moi, s'écria la chauleusc.

je VOUS avertis que nous ne partirons pas. ... L'aubergiste haussa les épaules.

— ... Que je vais chercher un médecin.. Il secoua la tête avec indifférence.

— ... Qu'ilfaudranousjeterdanslarue...

Il fit un signe de consentement.

— Et que je crierai partout que vous êtes un juif et un sans cœur.

Il sourit d'un air de mépris. La chanteuse s'élança dans la rue en frapjjant la porte avec violence.

L'étranger qui se tenait debout devant le foyer avait écouté tout ce débat en silence et sans faire le moindre mouvement; mais quand la jeune femme fut sortie, il se tourna vers l'aubergiste.

— Vous êtes dur, monsieur Rigaud, dit-il.

— Je défends mon bien , monsieur Antoine, répliqua l'aubergiste sans se décon-

DEUX MISliFlES. i5

cei'tor. Notre état est pénible , et ce que nous gagnons nous coûte assez de peine pour ne pas le laisser manger au premier venu.

— Quels sont ces gens?

— Je ne les connais point. La femme qui est à Montargis depuis deux jours joue de la guitare devant les portes, et vend des chansons. Je crois qu'elle a fait plus d'un métier avant celui-là, et si elle trouve place en paradis , ce ne sera toujours point parmi les onze mille vierges. Quant à l'homme, il est arrivé hier, ici, comme un orage; je ne voulais point le loger , tant il avait l'air misérable et désespéré; mais il a vidé sa bourse pour me payer d'avance son lit et son souper. Quand la chanteuse est rentrée , il l'a reconnue, elle lui a sauté au cou; je crois même que ma femme a dit qu'ils avaient pleuré. Ils sont restés ensemble ici une par-

d4 DKIJX MISÎiRES.

lie de la nuit, se racontant sans doute leurs aventures, puis l'homme s'est plaint d'avoir la fièvre; il est allé se coucher, et ce matin nous avons su qu'il était malade.

— Vous n'êtes point monté chez lui.

— Non, mais je vais y aller; c'est demain marché, il nous arrivera des pratiques ce soir , il faut qu'il déguerpisse pour leur faire place.

— Ne le dérangez pas, dit l'étranger froidement ; je solderai sa dépense.

— Vous 1 dit Rigaud en levant la tête stupéfait.

— N'accepterez-vous point ma caution?

— Par exemple ! toute la maison est à vos ordres , monsieur Antoine.

— Le malade est seul?

— Oui , mais je vais envoyer savoir s'il a besoin de ([uelque chose.

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— C'est iniuilc; j'irai moi-même. Où loge-t-il?

— Dans la petite mansarde au-dessus du ]iangaid; on va vous la montrer; prenez garde seulement à l'escalier, car il manque des marches. Catherine, conduisez monsieur.

Antoine suivit la servante, qui le mena à une sorte de grenier dont la porte ne fermait point. Il entra doucement et aperçut le malade étendu sur un pliant sans oreiller. Les haillons qu'il avait quittés étaient entassés sur une chaise; un de ses bras, qu'une chemise déchirée ne couvrait qu'à demi, pendait hors de la couche, tandis qjc l'autre, replié sur sa poitrine , s'agitait convulsivement. Au bruit que fit l'étranger, en entrant, il tourna la tête , jeta sur lui des regards hagards, et murmura quelques mots inintelligibles.

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— Cet homino ne peut demeurer ici , dit Antoine à la servante qui s'était arrêtée sur le seuil ; faites préparer une autre t'})ambre.

— il y a, à coté, le cabinet jaune, monsieur, répondit-elle en ouvrant une seconde porte qui donnait sur le même pallier.

L'étranger parcourut la chambre du regard.

— C'est bien ; allez chercher François.

Celui-ci monta , et le malade fut transporté dans la <'hambre voisine. Tout cela s'était fait sans qu'il donnât aucun signe de connaissance et comme s'il n'eut rien compris à ce qui se passait.

On venait de le mettre au lit lorsque la chanteuse rentra à l'auberge avec un médecin. On lui apprit en bas quel protecteur inattendu, son pays venait de trouver, et elle monta avec des exclamations de joie.

— A la bonne heure, s'écria-t-elle en

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entrant dans la nouvelle chambre où le malade avait été porté ; ic du moins il pourra respirer.

Et courant vers l'alcôve.

• — Pauvre Louis , vous êtes mieux là , n'est-ce pas.... Mon Dieu ! comme ses mains brûlent! Parlez-moidonc, Louis... , me voilà revenue., c'est moi... Seigneur, qu'a-t-il à me regarder les yeux si ouverts !

— U ne vous reconnaît pas, dit Antoine qui se tenait dans l'ombre aux pieds du lit.

La jeune femme se tourna de son côté:

— Ah ! c'est vous, Monsieur, qui l'avez fait porter ici , dit-elle en saluant avec une sorte de respect affectueux ; c'est une bonne œuvre et qui vous profitera , car il mérite qu'on ait pitié de lui , le pauvre abandonné. Mais Jésus! voyez comme ses lèvres tremblent et comme il a l'air oppressé.

i$ DEUX MISI-IŒS.

Le médecin qui s'était approché, et qui depuis quelques instants l'examinait avec attention , secoua la tête.

— Vous le trouvez bien mal? demanda la chanteuse à demi-voix.

— Fort mal.

— Et il y a du danger ?

— Oui.

— Mais vous espérez le sauver , pourtant?

— Avec des soins

— Pour çà, il n'en manquera pas; dites seulement ce qu'ij/aut faire.

— D'abord ne point le quitter.

Elle dénoua vivement son schall et le jeta sur une chaise.

— Je ne bouge plus d'ici , dit-elle.

— Suivre rigoureusement les prescriptions.

— Je les suivrai , Monsieur.

— Et surtout éviter tout bruit près de lui.

— Je m'empêcherai de respirer s'il le faut.

Le médecin écrivit son ordonnance, fit ses recommandations et avertit qu'il reviendrait dans la soirée.

Lorsqu'il fut sorti , Antoine s'approcha de la chanteuse.

— Demandez à madame Rigaiid tout ce qui vous sera nécessaire, dit-il ; ne ménagez rien pour soulager le malade , et si vous avez besoin de moi , ordonnez de m'avertir , je viendrai tout de suite.

— Merci, Monsieur, répondit la jeune femme avec un sourire auquel la reconnaissance donnait une sorte de grâce ; votre bonté portera bonheur h Louis, et, puisqu'il vous a trouve, il guérira.

Malgré cette prédiction , l'état du malade s'était aggravé le lendemain , et le médecin annonça qu'à moins d'une réaction nouvelle , il était perdu.

Cette déclaration attrista la chanteuse, mais ne la découragea pas. Tant qu'il restait une chance de salut, il lui était permis d'espérer, et elle ne négligea rien de ce qui

pouvait aider ;i la crise demandée. Les épreuves du sort ont cela d'ntile qu'elles nous rendent moins faciles à accepter Taflliction. Quand on a peu souffert, on se livre sans résistance aux craintes d'une infortune , mais ceux qui ojit rudement essayé la vie ne s'énervent point dans de douloureuses prévisions : loin d'anticiper sur le malheur, ils ajournent leur désespoir et attendent le coup pour en souffrir. Pareils à ces vieux soldats qui , entourés d'ennemis , combattent avec la même confiance et ne pensent à la mort qu'en la recevant.

Antoine était venu plusieurs fois et avait admiré la courageuse activité de la jeune femme. Forcé de s'absenter pour plusieurs jours, il craiiinait de ne plus trouver le malade au relour; mais il api>rit en arrivant que les soins de la cbanleuse avaient trioUÀ«

phé et que Louis était convalescent : il monta pour le voir.

La jeune femme qui reconnut sa voix dans l'escalier courut lui ouvrir.

— Entrez, dit-elle , entrez, Louis est bien maintenant , et il sera si heureux de votre visite.

Antoine entra. Le malade était assis sur son séant encore pâle et hâve, mais l'œil paisible. Il fit un effort pour se soulever.

— Je vous attendais, Monsieur, dit-il d'une voix émue, non pour vous remercier, les remercîments sont aussi difficiles à faire qu'à entendre ; mais pour vous voir et me rappeler les traits d un homme qui a été si bon pour moi.

— Ce que j'ai fait est peu de chose , et vous ne devez de reconnaissance qu'à Madame , c'est elle qui vous a sauvé.

— - Je le sais, je le sais, reprit Louis

2i nuux MisiaîES.

avec 1111 tristo soin ire ; mais il y a en Lie Rosalie et moi une vieille amitié ! N'est-ce pas le moins, d'ailleurs, que des misérables se secourent l'un l'autre? Les chiens abandonnés de Jérusalem léchaient les ulcères de Job! mais que vous, bien portant et sans besoins, vous ayez pris pitié d'un mourant en haillons , voilà ce qui est rare et ce que vous me permettrez d'admirer. Alors, que Dieu soit béni d'avoir changé votre sort; il a été juste une fois.

— Croyez-vous donc qu'il ne le soit pas toujours?

Le malade secoua la tête d'un air rêveur.

— Il ne faut point accuser Dieu devant un bienfaiteur, dit-il, car celui-ci semble prouver une providence; mais si la justice éternelle n'est point un mensonge , c'est (hi moins une cruelle énigme pour quelquesuns.

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— Pour lui surtout ! dit Rosalie en regardant le malade avec une amitié plaintive; vous ne savez pas tout ce qu'il a souffert, tout ce qu'il souffre encore.

Il lui imposa silence de la main.

— Ne parlez point de moi , Rosalie, dit-il doucement , ceux qui ont failli ne peuvent se plaindre d'avoir été éprouvés....

Et se tournant vers Antoine.

— Pardon, Monsieur. Je serai, je pense, complètement rétabli dans quelques jours, et je pourrai chercher du travail. Puis-je en espérer ici?

— Que savez-vous faire ?

— Hélas ! peu de chose....

— Votre langage prouve cependant des études.

— Tant d'autres en ont faites de plus sérieuses , que je dois compter [tour rien mon instriK'lion iucoinplrîp ; luissi , ce (pie je

2« DEUX MlSFRliS.

cherche , c'est une occujDation pour mes bras, malheureusement faibles et inhabiles, mais que je forcerai du moins à la patience.

— Je tacherai de vous la trouver.

— Oh! merci, merci Monsieur, s'écria Louis dont les yeux devinrent humides; que grâce à vous je puisse mettre fin à ma vie flottante; peu m'importe le reste : que le travail soit dur, Te salaire léger !... il fout si peu pour vivre quand on a renoncé à êiic heureux. Ce que je demande c'est de resler au même lieu , d'avoir une cabane pour moi seul , une pierre sur laquelle je vienne m'asseoir au soleil couchant ; c'est enfin que je puisse m'habituer aux rues, aux maisons, aux visages, qu'on sache mon nom et que je sois quelque chose de ce tout au milieu duquel je vivrai. C'est là nîon rêve, mon seul espoir désormais. Hélas I celle joie m'est encore inconnue ! jusqu'à

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présent j'ai traversé la vie en vagabond!....

— C'est pourtant vrai , dit Rosalie en soupirant; moi aussi j'ai marché jusqu'à ce jour comme un cerf-volant, allant à droite ou à gauche , selon le vent ! Mais qu'y faire ? nous autres qui n'avons ni feu , ni lieu , nous ressemblons aux hirondelles; on nous prête un nid ])our venir au monde , et nos plumes à peine poussées , il faut aller ailleurs chercher la pâture et le beau temps. Les pauvres diables naissent sans pays; on les reçoit où il y a place, et on leur donne à manger où il y en a trop.

Puis secouant cette rapide tristesse :

— Bah! ajoula-t-eile, après tout, il vaut mieux qu'il en soit ainsi; changer de gêne délasse, et quand on ne doit jamais être bien, il est du moins heureux de ne pas être toujours mal de la même manière ; on st.' conssoie de chaque mauvaise :>iiiiulioJi eu

28 DirX .AHSÎ'RES.

pensant qu'elle cessera bientôt ; c'estcomme les lits d'auberge dont on se plaint modérément, parce qu'on ne doit y coucher qu'une nuit.

En prononçant ces mots, Rosalie essuya à la dérobée une larme qui glissait sous sa paupière.

— Pauvre fille ! dit Louis en lui tendant une main.

Elle la prit, la secoua gaiement et se mit à tout ranger dans la chambre en chantant.

Dans ce moment , on frappa à la porte ; l:i chanteuse alla ouvrir ; c'était un brigadier de gendarmerie.

Louis tressaillit.

— Qu'y a-t-il, que voulez-vous? demanda-t-il en se dressant sur son lit.

Le brigadier porta la main h son chapcaii.

DEUX MiSf:RES. 29

— Excusez la compagnie; c'est ici ([u'il y a un voyageur malade?

— C'est moi.

— Ah! c'est vous? bon! reprit le gendarme en s'approchant , et vous vous appelez Louis Foucaud?

— En effet.

— Ça doit être mon affaire alors; vos papiers !

Le malade devint paie.

— Pourquoi cela? demanda-t-il.

— Vous le saurez ; mais voyons d'abord votre feuille de roule.

Louis sembla hésiter.

— Est-ce que vous ne l'avez pas? dit Rosalie inquiète.

— Jo l'ai , murmura le malade.

— Alors , monlrez-là , reprit le brigadier, aussi bien je ne. m'en irai point sans r.avoir vue.

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Louis chercha sous sou oreiller, et prit dans un portefeuille de cuir déteint un papier qu'il présenta au gendarme avec un dépit honteux. Celui-ci le déplia , et Antoine reconnut la feuille de route sur papier jaune que reçoivent les libérés!

Le malade avait appuyé son front sur ses deux poings fermés et semblait en proie à une rage désespérée.

— C'est bien cela , dit le brigadier après avoir lu; Louis Foucaud, comment vous trouYez-vous à Montargis?

Il ne répondit pas.

— Vous deviez rester au Mans, et je dois vous arrêter pour avoir rompu votre ban.

Rosalie poussa une exclamation.

— Vous arrêter, Louis, s'écria-t-elle; pourquoi cela? que veut il dire?

— Ce qui est, reprit le malade d'une voix

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somlDre ; vous avez cru peut-être qu'une fois hors de prison le condamné recouvrait sa liberté? Mais on ne fait qu'allonger sa chaîne. On lui donne pour bagne une ville, on l'y retient sous la surveillance de tous, parqué dans l'infamie ! et si le besoin ou la honte le forcent à fuir, s'il cherche un coin retiré où il lui soit permis de recommencer la vie sans que le passé flétrisse d'avance notre avenir , les gardiens de l'ordre arrivent, ils le forcent à montrer son passeport ou son épaule, posent le pied sur lespauvres espérances qu'il avait commencé à bâtir, et le ramènent à sa prison !

— Ainsi , il faudra que vous retourniez au Mans?

— Je suis aux ordres de Monsieur, dit amèrement Louis en regardant le brigadier»

Celui-ci parut incertain de ce qu'il devait faire; Antoine, qui avait tout écouté jus-

5'j rarx Misf:RES.

qu'alors en silence, demanda si le procureur du roi était au parquet , et sur la réponse affirmative du brigadier il sortit.

Une demi-heure après , il était de retour avec un permis de séjour provisoire pour Louis Foucaud. Le gendarme se retiia.

— Je n'abuserai point (ie la liberté que vous m'avez obtenue, monsieur, dit le libéré ; dans quelques jours je reprendrai la route de la Vendée. Pardonnez-moi d'avoir accepté votre bienveillance , sans vous dire à quielles'adressait! J'auraisdûjtoutàl'heure, quand j'ai sollicité de vous du travail, vous avouer ce que j'étais, et ne point laisser au hasard le soin de vous éclairer : mais je désirais tant sortir de ce cercle de honte dans lequel je suis enfermé, retrouver l'estime de moi-même, en i*etrouvant celle des autres hommes ! Oh ! vous ne savez pas, monsieur, quelle soii' ou peut avoir du bien, quand on

est à demi sorti de cette fournaise, où tous les vices vous ont fait sentir leur brûlure ! Comme on appelle avec angoisse le dieu secourable qui pourrait nous dépouiller de notre passé. Ah! si j'avais pu secouer au vent cette odeur de bagne qui me reste, retrouver dans la pauvreté et le travail, le droit de marcher la tête haute, de sentir une main s'appuyer sur mon épaule sans tressaillir !... J'aurais donné pour cela, non pas la moitié de mes jours, le sacrifice hélas! ne serait qu'à mon avantage, mais la moitié de ce qui peut m'arriver de joies fugitives; la moitié de mes espérances, ce dernier Irésor des abandonnés.

Aces mots, le libéré s'arrêta; gagnée par ses larmes Rosalie s'approcha vivement vers lui, et lui prit les deux mains :

— Louis, Louis, nu nom de Dieu, ne pleurez pas! Pourquoi se désespérer ainsi? les

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chances ne sont pas toujours contre nous! Ce qu'on a souffert est autant de moins à payer au mauvais sort. Il se trouvera bien à la fin un homme qui verra ceque vous valez et qui vous aidera à sortir de peine. Ce serait si facile ! Que vous eussiez du travail seulement pour vivre, et, le soir, quelquesheures pour penser à de belles choses, cela suffirait à vous rendre heureux. Ah! si ce brigadier n'était pas venu vous demander vos papiers, monsieur n'eût rien appris, il vous eiàt occupé et, plus tard, en apprenant tcut, il n'eut pas cessé pour cela de vous protéger, — Non, non, dit vivement Louis, tout est bien ainsi : je retournerai en Vendée; il le faut, je subirai ma peine jusqu'au bout. Tant d'autres l'on supportée avant moi, tant d'autres la supporteront après ! Pourquoi me plaindrait-on plus qu'eux? Quand on n'a d'autres garanties à donner de ses bonnes inten-

tioiis, qu'une première faute commise, vous croire serait folie.

— A moins qu'on ne connaisse les circonstances delà faute, observa Antoine.

— Ah! racontez tout à monsieur, Louis, (lit Rosalie avec expansion.

— A quoi bon ?

— Vous m'avez bien tout raconté.

— Parce que mon cœur avait besoin de décharger sa douleur et que je la sentais là qui me tuait. En vous parlant, je me parlais, pour ainsi dire, à moi-même; vous aidiez mes souvenirs, vous donniez la réplique à mes colères et à mes désolations ! Ce que je vous racontais d'ailleurs était une partie de votre propre existence, nous avions passé presque par les mêmes misères, nous pouvions mettre en commun nos sensations, nous comprendre à demi-mots; ]'étais sûr de vous toucher, parce que vous t ton viez votre bis-

toire dans la mienne: mais quel intérêt ce triste récit pourrait-il avoir pour monsieur et que pourrait-il y apprendre?

— A connaître les hommes par vous, et à trouver le moyen de les servir, répliqua Antoine en s'approchant. Dites-moi comment une intelligence aussi droite, et aussi pénétrante que me paraît être la vôtre, a pu arriver à la corruption; racontez-moi tout sans crainte : je vous le demande comme une faveur.

Il s'était assis près du lit , Louis soupira.

— Vous le voulez, reprit-il d'un air pensif; je l'essaierai; mais pardonnez-moi si je suis long et si je m'oublie en justifications ou en plaintes; le besoin d'excuses est, chez ceux qui ont faibli, une preuve qu'ils aiment encore le bien. Je serai sincère d'ailleurs, et je ne vous cacherai rien de mes pensées ni de mes actions. A tout autre, il m'eût été dou-

DEUX 3lIStRLS. Sf

loureux de renouveler de tels aveux; mais vous, monsieur, je ne sais quelle confiance pieuse vous m'inspirez. Avant de vous voir, je vous ai connu comme on connaît Dieu, par le bien que vous m'aviez fait; votre seule présence ici me relève, et votre attention me console. Je sens en vous ce que le fidèle doit sentir dans le confesseur, le pouvoir de guérir mon âme.

— Dieu veuille que j'aie réellement ce pouvoir, dit Antoine doucement.

Et comme il vit que Louis se préparait à parler, il fit signe à Rosalie de fermer la porte afin d'éviter toute interruption, celle-ci obéit, puis baissant les rideaux pour amortir l'éclat du jour, elle vint s'asseoir en silence aux pieds du malade.

ni

— Je suis né dans une vieille maison de la rue desFrancs Bourgeois, auMarais. J'étais encore en nourrice dans la Biie, lorsque ma mère mourut, et ce fut seulement quelques mois après cette perte que l'on me ramena à Paris.

Mon père, garçon de bureau au ministère de rintérieur, ne pouvant prendre soin de

moi, meconfiaà la portière. JVusle bonheur de trouver dans celle-ci, à défaut d'affection, une paresse qui l'empêcha de me tourmenter, et, à la condition de ne point ouvrir trop souvent la porte de la loge, de peur des vents coulis, de respecter son chat, et de ne jamais monter dans le grand escalier, je pus jouir d'une liberté complète.

Je ne voyais mon père que le soir, et encore me permettait- il rarement de rester près de la table sur laquelle il ccrivait; car toutes les heures qu'il ne passait point à son bureau, étaient employées à faire ou à copier des pétitions ! C'était pour lui une préoccupation unique, constante; il avait placé là son rêve de fortune, et toutes ses facultés avaient été mises au service de cette monomanie. Il découvrait dans chaque circonstance politique un motif inattendu pour ses demandes auxquelles il donnaitchaque jour quelque forme

nouvelle. Ce que les autres hommes dépensent d'imagination en rêveries tendres, en vagues espoirs, en aspirations infinies, lui, i] Tavait dépensé en pétitions; c'étaitle roman de sa vie.

Cette habitude singulière lui avait acquis une sorte de célébrité au ministère, où il n'était connu que sous le nom de Simon le pétitionnaire.Quelquesplaisantsavaient même cruellement entretenu ses illusions par une approbation railleui^-, et avaient ainsi rendu sa folie incurable.

Je n'avais pas encore quatre ans lorsque l'idée lui vint de se servir de moi comme moyen nouveau de pétition. Le roi de Rome venait de naître, et mille voix s'étaient élevées chantant des hymnes de triomphe autour de son berceau. Napoléon avait répondu par d'immenses largesses. Mon père se demanda s'il ne pouvait point avoir part à cette mânc

42 DEUX MISLRLS .

dorée. Son injai^ination s'exalta, et il conçut la pensée d'opérer un miracle en faveur du nouveau roi; il ne s'agissait de rien moins que de me faire écrire une pétition dans laquelle, après avoir salué la bienvenue du roi naissant, je lui demandais que son apparition dans le monde fut pour moi le commencement d'une vie meilleure. Le moyen était bizarre, mais par cela même il pouvait réussir. Mon père s'enferma avec moi, et à force d'attention, de patience, de volonté, il réussit à me faire copier la pétition au roi de Rome au bout de huit jours! Certes le résultat était curieux, et l'on avait récompensé de moindres efforts; mais c'est surtout le nom de l'ouvrier qui donne à l'œuvre sa valeur; celui de Foucaud suffisait pour rendre la nôtre ridicule. Cette pétition, sur laquelle mon père avait fondé tant d'espéranc, demeura sans réponse comme toutesles autres.

DEUX MlSfiRES. 45

Cet éehec parut l'abattre. Ses espérances avaient été proportionées à ses efforts, et il fut quelque temps à se remettre de son désappointement. Quanta moi, je gagnai à cet essai d'avoir appris à écrire en moins de temps qu'on en met d'habitude pour apprendre à tenir une plume. Quelques mois de leçons me suffirent égalenient pour savoir lire. Là s'arrêtèrent les enseignements de mon père; c'était à peu près tout ce qu'il savait lui-même; puis le courage lui étant revenu, il retourna à ses pétitions.!

Je grandis donc sans autre éducation que celle de la rue; livré à ma paresse et à mes caprices, voyant presque partout le mal et entendant applaudir à la corruption précoce des enfants de mon âge, comme à une supériorité.

Cependant, quelque chose en moi résistait à ces malignes influences, mon âme était

blessée par le vice, comme mes sens par les odeurs fétides. Je sentais dans tout mon être une délicatesse native qui repoussait la corruption, et qui me rendait la pureté pour ainsi dire nécessaire.

Peut-être, du reste, cette disposition que j'attribuais à ma nature, venait-elle d'ailleurs , car le hasard avait placé au milieu de toutes les causes de démoralisation qui m'entouraient, une source féconde de bons sentiments, de douces habitudes; et si le mal m'était trop souvent appris par l'exemple, un exemple continuel me faisait en revanche connaître et aimer le bien.

La maison où nous demeurions était divisée en deux corps de bâtiments distincts et fort différents. Le plus petit, placé au fond d'une cour sombre, était loué en chambres séparées. On n'y voyait point de rideaux aux

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fenêtres, pointde lampe dans l'étroit escalier, et les locataires changeaient presque à chaque mois : c'était là que nous habitions.

[.'autre corps de bâtiment, au contraire, donnait sur la rue; des vases de fleurs rares garnissaient les balcons, et le porche, orné de statues, conduisait à ce grandescalier toujours ciré, lumineux, et que j'avais appris à respecter dès mon enfance.

Là, au second étage, demeurait la marquise de Clérembeau, grande femme maigre, triste et fière, qui ne vous entendait jamais quand on lui disait bonjour. Soit qu'elle n'eut point émigré , soit qu'une partie de ses biens eut échappé à la confiscation nationale, elle avait conservé une fortune suffisante pour vivre dans une aisance qui, à nous, pauvres gens toujours privés, seniblail l'ixtrôme opulence, l-lle élevtiiî une nièce (juc la révolution avait lais-

sée sans autre parent et sans autres ressources; mais il était aisé devoir, au premier aspect, que c'était l'orgueil et non la tendresse qui avait présidé à cette adoption. Trop vaine pour abandonner une enfant qui portait le nom de Clérembeau, elle était en même temps trop égoïste pous ne point regretter le bien qu'elle lui faisait, et, ne veillant que parrespecthumain au sort de cette orpheline, elle lui en voulait de la forcer à être généreuse; elle la haïssait de vivre.

Or l'enfant sentait d'autant plus doulou- ' reusement le poids de cette protection reprochée, que c'était une âme délicate et fière. Cependant, après s'être affligée elle se soumit, car la soumission dominait tout le reste dans cet angélique caractère. Elle accepta la dure bienfaisance de sa tante comme une nécessité , et la crut juste, puisque Dieu le voulait ainsi.

DJiUX jnSi-îŒS. 47

Cécile descendait assez souvent, à ses heures de récréation , dans la petite cour qui séparait les deux corps de bâtiment. Nous étions du même âge, isolés tous deux et également privés d'affection. Nous dûmes bien* tôt nous rappi'ocher. Mes haillons me rendaient timide; elle fit les premicis pas et m'enhardit à partager ses amusements.

J'avais eu, avant elle, des compagnons de jeux; mais je sentis bien vite la différence. Avec les autres, il fallait sans cesse défendre ses droits et choisir forcément entre le rôle d'esclave ou celui de tyran; avec elle, tout était soumis à une justice tendre ; celui qui cédait était le plus heureux. Avant de connaître Cécile, aucun de mes sentiments n'avait encore pu se manifester. Engourdi par la froide atmosphère qui m'entourait, j'avais vécu comme ces animaux des montagnes, qui passent de longs hivers dans une

48 DBiX MiStîŒS.

sorte de demi évanouissement, qui n'est ni la mort, ni la vie. Ce fut elle qui me révéla à moi-même, qui m'apprit que j'avais des goûts et mie intelligence. Je savais lire, mais je n'avais jamais ouvert que l'Almanach. Elle m'apporta quelques livres, que nous lûmes ensemble, assis dans un coin de la sombre cour. J'ignore aujourd'hui quels étaient ces livres; mais je me rappelle encore l'étrange changement qu'ils opérèrent dans tout mon être. Je sentis mon intelligence sortir comme d'un brouillard, il me sembla qu'un soleil intérieur s'allumait en moi ; de longs jets de lumière descendirent de la tête au cœur; et je me détachai, pour ainsi dire, du monde qui m'entourait; je devins pour moi-même quelque chose de distinct, je me sentis vivre.

Cécile semblait elle-même se développer dans ce contai L Nos jeunes intelligences

s'aidaient et se complétaient l'une l'autre. Ce que la nature ne m'eût point révélé, Cécile me l'expliquait, et ce qu'elle avait peine à comprendre , je le devinais à mon tour. Moi, tout ce qui était grand et hardi m'entraînait, tandis qu'elle préférait, au contraire, ce qui était doux et affectueux. J'animais sa résignation silencieuse, elle modérait mon orgueil audacieux. Nous étions l'un pour l'autre un enseignement perpétuel. Oh! que de belles heures passées ensemble à discuter lequel du héros de nos livres valait le mieux ! Comme nous aimions alors le bien, pauvres enfants, qui ne savions pas encore ce qu'il coule à suivre! Que de saintes promesses foites tacitement à Dieu, surtout par elle, dont tous les élans se tournaient en prières! Âh ! les mauvaises passions ont vainement depuis répandn en moi leur venin , un coin de mon cœur est

toujours resté parfumé de ce passé et gardant, comme une arche de salut, le souvenir de ces saintes promesses.

La présence de Cécile m'était devenue nécessaire; je ne savais jouer qu'avec elle. J'attendais les heures de son arrivée comme un prisonnier attend le jour de sa délivrance. Quand je reconnaissais son pas sur le grand escalier, quand j'entendais son cri d'appel, la cour obscure semblait s'illuminer ; tout devenait gai et vivant.

Elle ne s'était jamais plaint à moi de sa tante; mailles conversations de la loge et ce que j'avais pu observer m'avaient suffisamment apprisqu'elle n'était pointlieureuse. Je crus remarquer , un jour , qu'elle avait pleuré; je lui en demandai la cause, mais elle pritun détour pour ne point me répondre. Je m'aperçus seulement, les jours suivants, qu'elle était embarrassée. Elle me parlait d'un air

DEUX MISÈRES. îfl

craintif, refusait de jouer et regardait sans cesse aux fenêtres de sa tante. Enfin, un soir, que je l'avais forcée de s'asseoir près de moi pour lire, une des fenêtres s'ouvrit, et madame de Clérembeau appela Cécile. L'enfant se leva toute tremblante, en laissant tomber le livre qu'elle avait sur ses genoux.

— Encore!... s'écria la marquise d'une voix irritée.

— Ma tante , balbutia Cécile suppliante.

— Remontez ! dit la grande femme maigre avec un geste violent.

L'enfant me jeta un regard humide , baissa la tête et disparut.

J'étais resté immobile de surprise et le cœur serré sans savoir pourquoi. J'attendais avec angoisse le lendemain pour interroger Cécile ; elle ne descendit ni le lendemain , ni les jours suivants. Tne seule fois je

S2 DEUX MISftRES.

l'aperçus collée aux vitres et regardant tristement dans la cour. Elle voulut même me faire un signe, mais une main la retira brusquement de la croisée.

Quelques jours après j'entrais chez la portière pour y déposer la clef de notre logement, au moment même oii la vieille servante de la marquise en sortait; à ma vue elle vs' arrêta :

— Ah! ah ! dit-elle , c'est donc toi, vaurien , qui fais gronder mademoiselle Cécile?

— Moi? répondis-je stupéfait.

— Qui donc ! ne sais-tu pas que sa tante lui a défendu de jouer avec toi ?

— Pourquoi cela ?

— Pourquoi? en voilà une question !

comme s'il était décent de voir une demoiselle bien élevée fréquenter un gamin !

Madame est bien trop sur son quant à moi

pour cela. II y a huit jours qu'elle avait ordonné à sa nièce de ne plus te parler.

— Ah ! voilà donc d'où venait son air embarrassé quand je voulais jouer avec elle?

— Beau miracle ! toutes les fois qu'on la voyait elle était battue.

— Battue? répétai-je.

— Oui, oui; Madame a la main leste.

Avant-hier encore elle lui a meurtri les bras en l'avertissant qu'elle ne descendrait plus dans la cour.

— Et mademoiselle Cécile ne m'avait rien dit ! m'écriai-je.

— Elle m'a avoué ça hier quand je l'ai grondée..,.

— Pourquoi n'avertissait-elle pas Louis?

demanda la portière.

— Une idée d'enfant, reprit la servante; savez-vous ce qu'elle m'a dit quand je lui ai fait la même question? qu'elle avait eu peur

de l'humilier Voyez-vous! humilier ce

gamin !

Les deux vieilles femmes partirent d'un éclat de rire , mais je l'entendis à peine. L'idée que Cécile avait souffert en silence les menaces, les reproches et les mauvais traitements plutôt que de m'affliger, me toucha au-delà de tout ce que je puis dire. Je remontai dans notre chambre le cœur gonflé, et à peine arrivé, je fondis en larmes. J'aurais voulu que Cécile fut là pour la serrer dans mes bras comme une sœur, et la remercier. Mais je ressentis en même temps une noble émulation de dévouement. Quelque nécessaire que me fut devenue son intimité, je résolus d'y renoncer, puisque c'était pour elle une source de tourments. Je me promis, en moi-même, de l'éviter avec autant de soins que j'eii avais mis jusqu'alors à la rechercher , de ne point regarder

DEUX ;AJISÈRES. 3o

quand elle passerait, de ne plus répondre à son bonjour, d'être pour elle, enfin, comme un inconnu.

Mais la première fois que je la rencontrai, toutes mes résolutions s'évanouirent devant le regard plaintif et doux qu'elle me jeta.

— Vous m'en voulez de ne plus jouer avec vous, Louis? 11] e dil-elle à demi-voix.

— Oh ! non , répondis-je tout ému ; ne faites point attention à moi ; ne me parlez plus , mademoiselle Cécile, votre tante vous battrait !

Elle rougit légèrement.

— On ne me permet plus de descendre, re[rit-elle.

— De peur que vous ne me trouviez ; mais dilcs à votre tante que je vous laisserai la cour; je n'y paraîtrai plus; je puis jouer ailicuis, moi

Dans ce moment nous entendîmes la porte

de la marquise s'ouvrir ; Cécile tressaillit.

— Adieu, luidis-je; faites comme si j'étais mort !

Et je m'élançai dans la rue.

Mon oi'gueil et ma probité étaient intéressés à l'accomplissement de ma promesse ; je la remplis fidèlement en ne reparaissant plus dans la cour. Cécile eut alors la permission d'y redescendre ; nr.iis elle y vint de moinsenmoins, etje finis par ne pluslavoir.

Notre rupture forcée avait, du reste, jeté dans mon âme des levains tout nouveaux de jalousie et de haine. Il est rare que nos opinions aient le raisonnement pour cause , la plupart ont leur source dans une impression d'enfance que nous oublions nousmêmes quand elle a porté ses fruits. Fouillez dans la vie des réformateurs, vous y trouverez toujours quelques froissements infligés à leurs premières années. Le point

de départ de chacun est en lui-même, et la première expérience nous vient de nous et non d'ailleurs. Avant la défense faite à Cécile par sa tante , je n'avais remarqué l'inégalité des conditions humaines que comme un fait extérieur ; la différence de fortune ne m'avait pas plus étonné que la différence de visage ; mais cette inégalité me parut odieuse dès qu'elle me fut révélée par une douleur. Je sentis les points d'attache que le cœur pouvait avoir avec les positions sociales , et comment ces distinctions, qui m'intéressaient si peu auparavant, pouvaient constituer ou non le droit d'être heureux.

De là au mécontentement et à la révolte la pente était facile. Je la descendis lentement , sans m'en apercevoir moi-même.

Trop jeune encore pour formuler et comprendre mes propres désirs , il ne pouvait y avoir en moi que des penchants, mais ceux-

ci devinrent plusdistiiicts. L'aspect desriches me rendait déjà triste. Sans m'avouer que j'eusse voulu être dans leurs «dépouilles, je commençais à le sentir.

Mes nouveaux compagnons de jeu aidaient peut-être à ce changement plus que tout ic reste. C'étaient tous de pauvres enfants abandonnés aux hasards de la rue, dès qu'ils avaient pu se tenir droit surleurs deux pieds; endurcis aux coups à l'âge oii d'autres n'ont encore reçu que des caresses ; éprouvés par le froid, les maladies, la faim,^et ne connaissant les joies du monde que pour les avoir enviées chez ceux qui en jouissaient. La souffrance leur avait appris le mal, et, comme il arrive toujours à cet âge d'ardente volonté, ils s'y précipitaient avec une émulation funeste; les plus vicieux, les plus faux, les plus affronteurs étaient aussi les plus admirés.

J'eus peine, d'abord, à me melei' à leurs amusements ; mais l'isolement et l'oisiveté me lesrendirent nécessaires. Repoussé d'une compagnie plus douce, j'acceptai la leur avec une sorte de dépit, et, comme j'avais en moi, dès-lors, cet orgueil qui devait me perdre, je ne voulus rester inférieur à aucun en audace, ni en corruption.

Le travail seul eut pu m'arracher à cette dangereuse école; je l'aurais accepté avec joie; car je n'aimais point le mal. Je priai moi-même mon père de me mettre en apprentissage, mais il s*y refusa.

— Le fils d'un employé au ministère de l'mtérieur ne peut devenir ouvrier, s'écriat-il, d'un ton indigné,

— Que deviendrai-je alors !

— Ne t'inquiète de rien; j'y pense; j'ai déjà adressé plusieurs pétitions aux minis-

très et au Roi; j'en compose une adressée h la duchesse d'Angouléme.

— Pour que j'aie une place?

— Oui, au collège. Puisqu'on m'a toujours refusé sous l'empire, il faut bien m'accorder quelque chose sous les Bourbons; c'est un droit. Je veux que tu fasses tes études, et que tu deviennes expéditionnaire après ma mort.

Je sentais la folie d'une pareille espérance, mais mon père ressemblait à tous les hommes qui n'ont qu'une seule idée, il ne cédait jamais. Je le savais par expérience, aussi n'essayai-je point de le dissuader. Un vieux prêtre qui vint, vers cette époque, habiter une mansarde voisine de la nôtre, le confirma encore dans son projet, en proposant de me donner gratuitement des leçons qui devaient préparer mon entrée au collège. Mon pèreaccepta avec empressement. L'abbé Bigon se mit immédiatement à l'œuvre. C'était

DEUX MiSîiRES. 61

un homme patient, aimable et fort savant, mais qu'une insurmontable timidité avait tenu pour ainsi dire à l'écart de la vie. Satisfait d'un revenu qui lui fournissait à peine de quoi satisfaire aux premiers besoins, il s'était réfugié dans les langues anciennes comme un ermite dans sa croyance, et passait le jour à relire et à commenter ses auteurs latins^ sans rien souhaiter au-delà, ni rien regretter.

Je fis sous sa direction des progrès rapides, mais qui furent malheureusement interrompus, au bout de trois années, par la nomination inattendue de l'abbé Bigon, à la chaire de seconde dans un collège de province. Il partit, regrettant de me laisser aux premières odes d'Horace, et je retombai bientôt dans mon désœuvrement d'autrefois. J'atteignis ainsi ma seizième année.

L'oisiveté me pesait chaque jour davanta-

ge; mes compagnons d'enfance s'étaienttous décidés, runaprèsTautrCjà prendre desétats; seul j'étais sans carrière et sans avenir. Mon père qui voyait toutes ses pétitions repoussées, finit par craindre que la bourse demandée ne se fitattendretroplongtemps,et pensa qu'il serait prudent de me faire continuer des études qu'il avait es}juéré voir finir au collège : malheureusement l'argent lui manquait pour payer des maîtres, et il ne savait où trouver un second abbé Bigon.

Un hasard inattendu vint le tirer d'embarras.

rv

l'avais un oncle dont je ne vous ai point encore parlé, parce qu'il fut sans action sur ma première enfance. C'était un frère de ma mère, à la fois vigneron, maraîcher et entrepreneur de charrois à Viroilai. Cette triple industrie l'avait fait propriétaire de quelques arpents de terre, et d'une maison dont il

6i DEUX MISi-RES.

louait une partie chaque été, aux Parisiens amoureux d'air et d'ombrage.

Bien que Claude Minart n'eut point d'enfant, et qu'il trouvât moyen d'ajouter presque tous les ans quelques sillons à ses vignes, je l'avais toujours entendu se plaindre de la dureté des temps. Je crois le voir encore assis à notre foyer avec sa blouse usée, ses souliers à semelle de bois, sa figure rougeaude, et racontant à mon père, d'une voix traînante, comment la gelée avait brûlé la vigne, le soleil gâté les fourrages, le vent endommagé sa maison. En passant par sa bouche, la plainte avait je ne sais quelle bonhomie qui vous persuadait, et vingt fois j'avais regretté que notre propre misère nous empêchât de venir au secours de notre oncle.

Nous ne le voyions, du reste, que de loin en loin, lorsque ses affaires l'amenaient à Paris, et il ne manquait jamais alors d'arri-

Di-fX: .MlSi'Kî-lS. G;>

ver à l'heure du repas. Un jour, au uiomcut où nous allions nous mettre à table, ou frappe à la porte :

— Je parie que c'est Minart, dit mon père en allant ouvrir.

C'était lui.

— Bonjour beau-frère , dit-il , bonjour Louis.

— Tu viens dîner avec nous, demanda mon père.

— Dîner I ça n'est donc pas encore fait ?

— Comme tu vois.

— Alors je ne veux pas vous déranger, levais me mettre là au bout de la table, seulement pour dire que je vous tiens compagnie, car je n'ai pas faim.

— Toi?

— Non, je n'ai pas le cœur a la nourriture, vois-tu, les affaires vont si doucement, si

doucement...Plusdesoupeqiie çà,Foucaud, c'est la seule chose dont je mange.

— Est-ce que tu as encore fait quelque perte ?

— Toujours, mon pauvre vieux ! iî n'y a plus de bonheur dans ce monde-ci pour les honnêtes gens. La récolte de noix a manqué !.. Moi qui comptais justement cette année vous en apporter un panier !

— Ah diable ! Et la vendange?

— Une autre ruine, beau-frère.

— Il n'y aura donc pas de vin?

— Au contraire.

— J'entends, il ne vaudra rien ?

— Ce n'est pas encore ça; lepiqueton sera de bonne qualité, mais on ne sait pas ce que nous coûtent nos vignes ; les vignerons , vois-tu, Foucaud, c'est les vrais victimes du gouvernement ; c'est eux qui devraient faire des révolutions. Si ça continue, mon pauvre

DEUX MIStRES. 67

bonhomme , il faudra vendre ce qu'on a et aller demander une médaille de mendiant à la Préfecture de police.

— Pourquoi ne faites-vous pas une pétir tion au roi ou à la Chambre des députés?

— C'est une idée que tu me donnes-là, beau-frère : passe-moi le miroton.

Je passai le plat à Claude Minart qui le reçut en soupirant et le vida mélancoliquement dans son assiette.

— A propos , reprit mon père, je ne t'ai point demandé des nouvelles de ta femme.

Le paysan sourit.

— Ma femme, reprit-il; eh bien! c'est toujours une mangeuse de Père Éternel.

— Tu n'as donc pas pu la changer?

— Plus souvent! Je lui ai dit tout ce qu'on peut dire ; j'ai même employé le manche de mon fouet pour la rendre raisonnable; c'est comme si j'avais chanté.

68 DEUX MISfcRES.

— Vous devez vous quereller, alors?

— Oui, oui, qnaud je trouve des amis qui me paieut à boire et que je reviens avec un coup de soleil, elle veut quelquefois bougonner et me parler de son bon Dieu ; mais alors je lui renfonce sa mauvaise humeur dans l'estomac.

— Et elle ne se révolte pas?

— Ah! bien oui , elle sent son infériorité, parce que comme je lui dis, vois tu : Si tu avais apporté quelque chose dans la maison, tu aurais droit de parler, je respecterais ton opinion ; mais c'est moi qui ai gagné tout ce qui est ici, ainsi, motus! Elle comprend ça, et elle file doux.

— Et qu'est-ce qui t'a amené aujourd'hui à Paris !

— Oh! voilà, beau-frère ; j'avais à te parler.

— A moi?

DEUX MISI'RtS. 69

— Oui.

— Qu'est-ce que c'est?

Claude Minart fît un geste pour imposer silence; il regarda autour de lui afin de s'assurer que nous étions seuls, appuya les deux coudes sur la table et approchant sa tête de celle de mou père :

— C'est un service que j'ai à te demander, dit-il à demi-voix; j'avais auprès de chez moi, vois-tu, un tout petit verger qui appartenait à un avocat de Paris; ça me gênait; ça donnait de l'humidité à la maison, puis tout le monde disait : — Pourquoi donc, père Minart, que vous n'achetez pas ce mouchoir de terre? Ma foi, poussé à bout, je l'ai acheté, et je viens aujourd'hui pour le payer.

A ces mots, il poussa un gros soupir.

— On ne sait pas comme ça ruine de de. venir propriétaire, reprit-il en secouant la

tête; la terre maintenant, vois-tu, Foucaud, se vend plus cher que le Paradis; il faut la couvrir de gros sous; il faut se saigner aux quatre membres. J'ai tout vendu pour payer ce méchant lopin de verger ; mais j'ai eu beau faire, il me manque une quarantaine de francs.

— Et tu viens me les emprunter? demanda mon père; malheureusement je ne les ai pas.

— Ail ! lu ne les as pas, répéta le paysan d'une voix traînante ; c'est-il avoir du guignon; cependant, y faut que je solde aujourd'hui si je ne veux pas que les huissiers m'arrivent. Seigneur Dieu ! comment donc que je vais faire?

Il soupira encore et prit un air altéré ; puis comme s'il se fut ravisé :

— Peut-être bien, dit-il, que je trouverai quelque monnaie en fouillant toutes mes

DEUX MISÈRES. 7i

poches ; et si tu pouvais seulement me donner trente francs?

— Impossible!

— Yingt-cinq, alors?

Mon père alla à sa commode qu'il ouvrit et en tira quatre pièces de cent sous.

— Voilà ce qui me reste pour finir le mois, dit-il.

— Eh bien ! partageons comme des frères, reprit vivement Claude Minart.

— Soit, répondit mon père en lui jetant deux des pièces.

Minart les reçut et les fit sauter dans sa main.

— De bel argent tout neuf, dit-il en riant; merci, Foucaud.

Et passant le bras sous sa blouse, il en tira un sac de toile, défit le cordon qui le fermait, et y laissa glisser doucement les deux pièces.

— Tu me les rendras le plus tôt que tu pourras, observa mon père.

Le paysan sourit d'un air narquois et faisant tourner le cordon autour du sac.

— Inutile, beau-frère, dit-il d'un ton câlin, ça ira pour la provision de fèves et de haricots que je t'ai fournie l'an dernier.

Mon père étonné leva la tête; le sac venait de disparaître sous la blouse, et Claude Minart avait repris son bâton.

— Il faut partir tout de même, dit-il, Viroflay estloin de chez vous; mais, ah ça, ce n'est pas tout, mes gars, je veux que vous nous rendiez visite ; j'étais venu pour vous inviter.

— Tu sais que je ne suis libre que le dimanche, observa mon père.

— C'est dimanche prochain aussi que je t'attends. Il y aura une espèce de fête chez nous, et un grand diner.

— Que tu donnes?

— Moi? est-ce que je donne jamais! les temps sont bien trop difficiles pour ça ; mais c'est un Parisien qui a demeuré à la maison l'été passé et qui m'a demandé à venir ce jour-là diner sur l'herbe dans notre verger. C'est lui qui apportera tout ; aussi, j'ai consenti. II est convenu seulement qu'il nous donnerait à dîner. Comme vous êtes de la famille, vous mangerez naturellement avec nous.

— Mais, si ce monsieur trouvait mauvais?

— Par exemple ! est-ce que vous ne serez pas chez moi? D'ailleurs, j'apporte ma part au dîner; j'ai promis de leur prêter des assiettes et de leur vendre du raisin. II faut venir, beau-frère; M. Fige! est un bon vivant qui boit sec et chante des chansons comme tu n'en as jamais entendu. Puis, vous qui êtes instruits , vous causerez avec lui; il sait tout ce luron-là; du reste, c'est

7i DEUX iMISJiRES.

pas étonnant, le bâtard d'un pair de France !

— Est-ce vrai? demanda mon père.

— Gomment si c'est vrai !... d'un fameux encore; d'un dévot qui va à la messe tous les jours... J'ai oublié son nom, mais quand M. Figel sera lancé, il vous le dira.

Mon père parut réfléchir.

— Un pair de France 1 répéta-t-il à -demivoix, s'il pouvait apostiller une de mes pétitions!... Je veux faire la connaissance de ce monsieur Figel; j'irai dimanche, beaufrère.

— Avec Louis"?

— Avec !-,ouis.

— A ia bonne heure , je compte sui vol;.:mais je m'attarde, je m'attarde que c «lI c frayant; je suis sûr que j'arriverai après le souper.

Il avait avancé la main vers la table pour

DEUX MiSÈRES. 7S

prendre son chapeau; ses yeux tombcieiit sur le reste du dîner.

— Au fait, dit-il, je vais toujours, par précaution, prendre un chiffon de pain... avec ce reste de fromage... si la faim me vient en marchant, ça me refera. Bonsoir, beau-frère; adieu, Louis; à dimanche; venez de bonne heure pour n'avoir pas de soleil.

Il partit à ces mots en nous laissant , mon père et moi, dans une grande impatience de voir la semaine terminée.

Le jour convenu arriva enfin. Nous nous levâmes à la pointe du jour et nous nous njimes en route pour Viroflay. Nous ne trouvâmes au logis que ma tante qui nous reçut assez froidement.

— Ah ! vous venez pour manger le dîner du Parisien ? dit-elle.

— C'est Minart qui nous y a invités , répondit mon père.

re DEUX MfSfcRKS.

— Oui, oui, murmura la vieille dévote en haussant les épaules , il ne trouve jamais qu'il y ait assez de monde quand c'est le bien des autres qu'on grapille; ce sera une belle vie ici aujourd'hui! Mais n'importe, asseyez-vous.

— Nous nous assîmes un peu déconcertés, et ma tante continua à ranger le ménage sans nous adresser davantage la parole. Je commençais à regretter d'être venu, lorsque Claude Minart entra.

— Eh! bonjour les parents, s'écria- t-il en nous voyant; comment vous êtes là et on ne me dit rien ! Pourquoi que tu ne m'as pas averti, Françoise?

— Je vous croyais au champ, réponditelle d'un ton de mauvaise humeur.

— Et tu n'as pas seulement proposé au beau-frère de se rafraîchir?

— C'est inutile, dit mon père.

DEUX 3IISi:RES. 7T

— Par exemple 1 vous avez chaud, il faut que vous goûtiez l'eau de notre puits ; elle est bien meilleure depuis que nous avons une pompe... Yeux-tu bien aller en tirer, vieille souris d'église!...

La paysanne prit le seau et sortit en grommelant.

— Tu vois comme je la fais marcher, reprit Minart en s'adressant à mon père; il faut ça avec elle, vois-tu ; elle obéit parce que c'est moi qui ai le magot et qui lui donne sa pitance, mais c'est une vraie vipère : si je ne la tenais pas sous le talon, elle me mangerait les yeux. A propos, je ne vous demande pas si vous êtes à jeun ; personne n'est à jeun à cette heure.

Mon père répondit que nous avions mangé avant de partir.

— C'est dommage, dit Minart d'un air

7i DEUX ^IISÈRES.

ravi; je vais être alors obligé de dcjeûner tout seul; Françoise, donne-moi ma soupe. Celle-ci lui apporta une écuelle immense remplie jusqu'au bord. Lorsqu'elle fut vide, Minart nous proposa de sortir avec lui. Nous finies le tour de sa propriété et nous arrivâmes au verger qu'il venait d'acquérir. Je lui demandai combien il l'avait payé.

— Eh! mon garçon, la terre n'a plus de prix, dit-il, on ne retire point seulement l'intérêt de son pauvre argent.

— Pourquoi en achetez-vous alors?

— Une folie, Louis , une vraie folie, mon fîeu.

— Ce verger vous a donc coûté bien cher ?

— C'est h ne pas le croire, vois-tu, et pourtant le propriétaire qui m'a vendu ce demiarpent n'en faisait rien ; il le louait comme ça, tantôt à l'un , tantôt à l'autre; eh bien !

quand il a fallu le vendre on eût dit qu'il avait enterré là tous ses parents, on ne lui en offrait jamais assez.

— Et vous avez consenti à lui payer...

— Oui, oui, nous autres pauvres gens (|ui vivons de nos bras, nous irions en cheiinse pour avoir du terrain grand comme nos culottes... une véritaLle manie, mon pauvi-e fieu, et une l'uine... car l'argent que l'on donne ne paie rien à personne, il garde sa valeur ; il ne craint ni la grêle, ni la pluie , ni le soleil; au lieu que la terre, il faut la laboui'er, la fumer, la biner* la semer; elle coûte sans cesse et ne rapporte pas toujours.

— Et vous avez payé beaucoup de cet argent que vous regrettez tant contre cette terre qui produit si peu?

— Beaucoup trop, Louis.

— Mais encore?

80 MUX MISÈRES.

— Plus que je n'en trouverais si je voulais la vendre.

— Quelle somme enfin ?

— Mon Dieu ! celle qu'onm'avait demandée, mon pauvre fieu, car je n'ai pu obtenir aucune diminution, et maintenant il faut que je laboure tout ça sans savoir si rien poussera. Ah ! on a bien raison de dire, va, qu'acheter un champ, c'est acheter de la fatigue et du souci.

La ruse paysanne avec laquelle mon oncle éludait ma question commençait à m'amuser, et j'allais lui demander encore le prix du verger, lorsqu'un jeune homme parut tenant une femme par le bras.

— Eh ! c'est M. Figel , s'écria Claude Minart; comment vous portez-vous. Monsieur Figel?

— Très bien, pèreMinart.

~ Et Mademoiselle Rosalie, elle est toujours en bonne santé?

— Comme vous voyez.

— Au fait, elle a pris du corps, mademoiselle Rosalie... est-ce que?... dites donc, Monsieur Figel?..,

Minart éclata de rire,

— Eh! non , gros nigaud, s'écria la jeune femme; c'est le lait d'ânesse qui m'a fait engraisser.

Puis se penchant vers le vigneron en nous désignant du regard :

— Qu'est-ce que c'est que ce vieux et ce jeune homme? demanda-t-elle à demivoix.

— C'est mon beau-frère et mon neveu , dit Minart qui se retourna vers nous avec une sorte de solennité... Ils sont venus me voir aujourd'hui par hasard.

— Eh bien! ils nous aideront à manger

82 DFXX MISÈRES.

les provisions , interrompit Figel. Dites donc, père Minart, voyez si on les a retirées du fiacre! J'ai dit à votre femme d'y prendre garde ; mais elle nous a répondu avec la grâce d'un gendarme qui vous met les pouceltes.

— Vraiment? eh bien ! je vas lui donner une leçon de politesse!....

— C'est inutile; faites seulement mettre le vin à rafraîchir, et envoyez ici le dîner.

Mon oncle sortit.

Nous éprouvâmes d'abord quelque embarras de nous trouver seuls avec M. Figel et sa compagne que nous voyions pour la première fois ; mais cet embarras ne dura qu'un instant. Mademoiselle Rosalie proposa une promenade dans les bois en attendant le dî ner; nous acceptâmes, et tout en marchant nouseûmesbientôt fait connaissance. M. Figel apprit de mon père son nom, son état,

quels projets il avait formés pour moi et quels obstacles rencontraient leur accomplissement. Je m'aperçus qu'il m'observait tout en écoutant. Lorsque mon père eut acbevé , il m'adressa quelques questions indifférentes en apparence, mais qui m'amenèrent insensiblement, sans que je m'en aperçusse , à lui parler de mes préoccupations habituelles et de mes désirs. Il devina facilement quels germes d'ambition couvaient en moi.

— Ce n'est point un expéditionnaire qu'il faudrait faire de vous, me dit-il, mais un poète ou un capitaine de corsaires. Un esprit comme le vôtre a besoin de mouvement et d'espoir. Aux premiers siècles, il eut suffi de vous mettre une épée à la main et de vous montrer le monde ; vous auriez bientôt été le chef d'une de ces bandes d'aventuriers qui , le sort aidant , devenaient

un peuple; mais aujourd'hui, on ne fonde plus que des empires invisibles ; la force du bras est passée dans l'intelligence, le tranchant du fer dans la parole; les puissants sont les habiles.

— Sans doute, répondis-je tristement; mais qui me tirera de mon ignorance? Oh! je voudrais, Monsieur, que l'on pût invoquer le démon comme on le croyait autrefois ; je lui vendrais mon âme pour la science.

— Je suis tenté d'accepter au nom du diable, répondit M. Figel.

Je le regardai.

— Nous reparlerons de cela, dit-il en me mettant la main sur l'épaule; mais nous voici revenus au verger et je vois votre oncle qui met le couvert; songeons d'abord à dîner.

Les mets étaient nombreux et délicats;

DEUX MIStRES. 83

les vins excellents. La gaîté qui nous avai' gagnés l'un après l'autre devint de plus en plus bruyante. Claude Minart ne parlait que des bons marchés qu'il avait faits ; mon père récitait par cœur ses plus belles pétitions ; mademoiselle Rosalie chantait les chansons de Béranger, et je racontais tout haut mes rêves de fortune.

M. Figel, qui avait seul gardé son sangfroid, nous observait d'un air railleur; mais c'était moi surtout dont il interrogeait Tivresse, et je lui confiais peu à peu mes pensées les plus secrètes. Il parut s'y intéresser; et lorsque nous nous levâmes, il s'approcha de mon père ;

— Ne vous inquiétez plus d'une bourse au collège pour votre fils. Monsieur Foucaud, dit-il, je me charge de son instruction.

Je jetai un cri d'étonnement.

— Voici mon adresse, continua-t-il, venez chez moi demain vers midi...

Mon pèrQ yokAk^^oO confondre en témoignages de reconnaissance, il l'interrompit.

— Ne me remerciez pas, dit-il; ce qne j'en fais c'est pour ma propre satisfaction, et parce que votre fîls me plaît. Je ne vous promets point de continuer si les leçons m'en'nuient. Je vis pour moi avant tout, et comme je ne veux point qu'on me demande de dévouement, je n'attends pas non plus de reconnaissance. Dans ce moment, mes journées sont vides; je n'ai personne à qui parler, et j'ai formé le projet de repasser mes auteurs, c'est une occasion de les faire connaître à votre fds : qu'il vienne donc demain; nous causerons.

J'étais le lendemain chez M. Fige! h l'heure indiquée.

Je le trouvai dans un appartement richement meublé , mais dont le désordre me frappa. Tous les fauteuils étaient embarrabses de livres, de chats, de perroquets, ou de vêtements de femme. Un violon avait été jeté sur le divan de soie à côté d'une brode-

88 Di.UX MIS! RES

rie ; un plateau de déjeuner encombrait en core la clieriiinée, et le parquet, était (ouvert de papillotes déchirées et de débris de cigares.

M. Figel débarrassa une chaise en jetant à terre un chapeau et un corset qui s'y tiou- A^aient, l'approcha de son bureau et me dit de m'asseoir.

J'obéis d'un air timide. Le luxe de l'appartement et la figure sérieuse de mon nouveau maître m'avaient ôté toute mon assurance de la veille ; je me sentais là hors de ma sphère et tout à la discrétion de celui qui me recevait.

J'attendis avec une sorte d'anxiété qu'il m'adressât la parole. Il me fit d'abord quelques questions sur ce que j'avais appiis et sur mes lectures ; il provoqua mes jugements, parut s'en amuser et finit par me

DKrx mis?:rf.s 89

donner un Lucrèce, dont il me demanda d'cxplu|uei' quelques passages.

Je m'en tirai moins mal qu'il ne s'y attendait, sans doute, car il laissa là le texte et me demanda si j'avais jamais réfléchi aux doctrines exposées par le poète. J'avouai que l'abbé dont j'avais reçu les leçons ne s'était attaché qu'à me faire comprendre Yexpression. Il commença alors une série de questions qui m'amenèrent insensiblement à dégager les principes de l'auteur des nuages poétiques qui me les avaient cachés jusqu'alors. C'était la première fois qu'une des portes du monde philosophique s'ouvrait devant mes yeux; je demeurai comme ébloui des innombrables perspectives qui m'apparaissaient et allaient se perdre dans l'infini. Mon émerveillement fit sourire M. Figel.

— Vous ne connaissez encore la vie que

comme les Tuileries » me dit-il, pour avoir

passé devant; je vous y ferai entrer.

Il m'indiqua ensuite quelques lectures vt me renvoya.

Je revins le lendemain et les jours suivants pendant plusieurs mois. L'instruclioiî de M. Figel était immense-, mais son enseignement n'obéissait qu'au hasard ou au caprice. Il changeait chaque jour d'objet, passant à travers la morale, la science et l'art, avec l'insouciance du dédain. On eût dit le gardien ennuyé d'un palais de fée, qui , chargé de vous en montrer les beautés, ouvrait de loin en loin une porte, tirait un rideau, puis vous conduisait ailleurs, encore tout étourdi des magiques apparitions que vous n'aviez fait qu'entrevoir.

Du reste, ces leçons incomplètes et toujours interrompues éveillèrent en moi une prodigieuse avidité de connaître. J'essayais

DEUX MISÈRES. 9i

de l'emplir, h force d'études ou de réflexions, le vide*que M. Figel laissait entre toutes lîhoses ; je m'élançais avec une curiosité effrénée dans les mille carrières qu'il m'ouvrait, je les explorais seul en tous sens, au risque de m'égarer. Je m'avançais au bord des abîmes pour regarder au-dessous : je gravissais aux sommets les plus élevés, jetant de là un regard éperdu sur l'espace î M, Figel semblait suivre avec une joie nonchalante toutes ces courses à travers les mondes invisibles. A mon insu, il dirigeait de loin ma marche; ses enseignements, sans suite en apparence , s'inspiraient tous à la même source ; il me plantait, de loin en loin, un jalon qui me marquait ma voie et m'entraînait fatalement vers son but.

Je ne tardai point à y arriver !

Pour discuter impunément les règles établies, il faut avoir appris d'abord à lesrespec-

92 DEUX MISf'RLS.

tel*. Une longue habit ude de vénération enlève alors ;îu doute son audace ; il s'observe luimême, il se contient, et s'il triomphe, c'est avec une dignité douloureuse. Mais la jeunesse est téméraire dans son incrédulité comme dans sa foi. Un rêve lui crée des dieux; un soupçon les luf fait briser. Je n'avais trouvé qu'incertitude dans l'examen indiscret de toutes choses que je venais de hasarder; ne pouvant justifier les principes, j'arrivai à les nier. Égaré au milieu de philosophies contradictoires, ballotté entre des vérités qui se détruisaient l'une Tautre , je les regardai toutes bientôt, d'un œil indifférent.

C'était là que M. Figel m'attendait.

Je ne doutais encore que des idées ; les faits

qui constituaient le monde réel m'étaient

inconnus. Mon incrédulité eût pu rester à

l'état de spéculation intellectuelle, tandis

que l'habitude eût maintenu tous mes actes dans la ligne du devoir; mon maître voulut éviter ce résultat en achevant alors mon initiation. Il me peignit la société telle qu'ill'avait vue, et m'apprit que ces lois proclamées, tout haut , par l'ensemble des hommes , étaientméprisées, tout bas, par chacun. Jésus par lui qu'il y avaitunemorale pourleslivres, les professions de foi ou les réquisitoires de procureur du roi, et une autre morale pour la pratique ! Enfin, il me fit comprendre qu'il ne devait y avoir ici-bas d'autre règle, pour l'homme éclairé, que son intérêt ou son plaisir.

Par une bizarrerie que je ne m'étais jaamisbien expliquée, M. Figel, qui ne voyait que des gens de peu d'importance et de réputation équivoque , connaissait tous les hommes puissants ou célèbres de l'époque ; il semblait avoir vécu dans leur familiarité

et avait à raconter sur chacun d'eux quelque anecdote honteuse ou ridicule. Je perdis, en l'écoutant, le respect instinctif que j'avais jusqu'alors éprouvé pour les grands noms, et j'arrivai à douter des dieux de la terre après avoir douté de ceux du ciel.

Le résultat de tous ces enseignements fut de me faire regarder la vie humaine comme une orgie masquée où les mêmes vices étaient seulement habillés de costumes différents. Ce qu'on appelait vertu ne me parut plus qu'une sorte de cérémonial adopté par certains hommes , comme l'habit noir; une apparence hypocrite et inutile dont s'habillaient leurs passions.

M. Figel ne manquait point de féconder chez moi les germes de démoralisation en me donnant sans cesse de nouvelles preuves contre ce qu'il appelait la fiction humaine» F'iimiliarisé avec tous les systèmes qui s'é-

DEUX MISÈRES. 9Jf

talent produits depuis quelques années, pour une nouvelle organisation sociale , il n'en avait retenu que les critiques contre l'ordre établi; il les développait avec une éloquence véhémente. De pareilles leçons ne pouvaient manquer de me conduire à la révolte contre la société que l'on me montrait ainsi inique et trompeuse; Figel le savait et n'avait point d'autre but. J'ai, depuis, beaucoup réfléchi à cet homme; je crois avoir compris son besoin de corrompre tout ce qui l'approchait. Trop élevé pour avoir entièrement perdu l'instinct du vrai, Figel souffrait d'y être ramené. Le contact d'une nature droite et amoureuse du devoir, produisait sur lui le même effet que la vue d'un ange sur Satan ; c'était un souvenir du ciel qui lui faisait plus cruellement sentir les tortures de son enfer. Aussi s'cfforçait-il d'entraîner avec lui dans l'abîme celui qui

l'avait réveillé. On a déjà remarqué l'espèce d'impatience que cause à la femme perdue la pureté d'une autre femme, et la joie qu'elle trouve à préparer sa chute. Figel éprouvait quelque chose de semhlable :1a virginité des autres lui était odieuse. C'est ainsi seulement que je puis m'expliquer l'ardeur qu'il mit à éclairer mon esprit de toutes ces lueurs fausses, mais étincelantes , qui sont h la vérité ce que l'éclairage d'un lustre est au soleil. Grâce a lui, je dépouillai l'une après l'autre les heureuses crédulités, les confiances infinies, les saintes vénérations. Sa logique passa comme un fer tranchant à travers ces charmantes fleurs de l'adolescence ; mes illusions coupées au pied se fanèrent, et là où j'avais espéré un parterre plein de parfums, je ne vis plus qu'un aride champ de bataille. Je n'ai j»as besoin de vous dire , Monsieur, que mes éludes et uses nouvelles relations

DEUX MISÈRES Sf.

m'avaient insensiblement fait perdre de vue mon ancienne compagne d'enfance. Mademoiselle Cécile était d'ailleurs maintenant une jeune fille , et la différence de nos conditions, devenue plus sensible depuis que nous avions grandi, n'eût guère permis la continuation de nos rapports d'autrefois. Tout se bornait désormais à quelques saluts échangés lorsqu'il nous arrivait de nous rencontrer par hasard. Cependant des indiscrétions de servantes m'avaient appris que Mademoiselle de Clérembeau continuait à s'informer de moi avec intérêt. Deux ou trois fois il me sembla même, quand je passais près d'elle sur l'escalier, qu'elle eût voulu me parler, et je crus surprendre dans ses regards une expression de reproche chagrin.

Ainsi que je vous l'ai déjà dit , Figel connaissait un grand nombre d'hommes haut

98 HFr.V MISÎ-RFS.

placés par leur fortune , leurs emplois ou leurs talents. Il était même condisciple de plusieurs d'entre eux, et en parlait de manière à prouver qu'il avait vécu dans leur familiarité ; mais , soit qu'il eût laissé volontairement ces relations se dénouer, soit que l'audace de ses principes et le cynisme de sa conduite eussent éloigné de lui ses anciens amis, tous avaient cessé de le voir, et son cercle de connaissances habituelles ne se composait que d'hommes obscurs, vivant de professions pour lesquelles on n'a point de noms. Les uns, qui avaient leurs entrées dans les bureaux de certaines administrations , servaient d'intermédiaires pour des conventions tacites entre les chefs de service et certains industriels ; d'autres brocantaient des créances ou des procès ; plusieurs servaient de compères à des entreprises hasardées. A ces amis exerçant une

DEUX 3IISÈRES. 99

quasi-profession, il fallait ajouter les chevaliers d'industrie trouvant leurs ressources dans les bénéfices du jeu ou la générosité de femmes perdues , et quelques oisifs vivant d'une industrie invisible qui les tenait toujours flottant entre l'opulence et la misère. Parmi ces derniers, se trouvait un homme qui me frappa , dès-lors, plus que tous les autres; il se nommait Jacques Fourreau. 11 avait été, à ce que me dit Figel , commissionnaire de roulage , puis marchand de bestiaux, puis chef d'une entreprise de contrebande; mais rien ne lui ayant réussi , il avait quitté le commerce et était venu à Paris pour chercher un emploi. Cette recherche durait depuis deux ans sans que Jacques Fourreau eut trouvé à s'occuper et sans qu'il parut s'en inquiéter, car, malgré son oisiveté, rien ne lui manquait. J'avais souvent demandé à Figel, le

secret de cette aisance, mais il se contentait de me répondre : Jacques a des ressources, et parlait d'antre chose. Quant à interroger Fourreau , je n'y songeai même pas. C'était un homme brusque, sombre, et ne parlant que par monosyllabes. Son intelligence était médiocre, son instruction nulle, mais en revanche sa vigueur dépassait tout ce que j'ai connu dans ce genre. Petit et d'une apparence chétive, il pouvait supporter sans fatigue la veille , les privations , les excès, etjel'avaisvu, en se jouant, terrasser plusieurs de nous à la fois. Il semblait que la force et la vie resserrées chez lui dans un plus étroit espace, en eussent pris plus d'intensité. Facile à irriter , il avait une violence taciturne plus saisissante que tous les transports de colère. Aussi inspirait-il une sorte de crainte soupçonneuse. A le voir au milieu des amis de Figel , on eût dit une

DEUX MISÈRES. iOl

bête fauve que l'on ménageait de peur des morsures. Figel seul osait affronter ce caractère redoutable qui ne se montrait patient qu'avec lui. Tous deux avaient même, quelquefois, des conférences secrètes d'où Jacques Fourreau sortait toujours plus repectueux et plus soumis.

Cependant j'avais déjà dix-huit ans , et mon père continuait à ne s'occuper de mon avenir que dans les pétitions qu'il adressait sans relâche à tous les membres de la famille royale. Je m'étais , à la longue, accoutumé à cette vie de loisirs que remplissaient les leçons de Figel , les promenades dans Paris, et surtout les lectures.

Mon nouveau maître avait mis à ma disposition sa bibliothèque, composée presque exclusivement d'ouvrages ' contemporains.

J'y trouvai les théories hasardeuses des socialistes modernes, mêlées aux rêveries des

poètes et aux ardentes sensualités de nos romanciers. Ce ne serait point assez de dire que jedévoraices livres, je les 6?/5, si j'ose le dire, non avec la prudence d'un dégustateur qui veut juger le breuvage, mais comme le malheureux dont la soif s'accroît avec l'ivresse et qui s'inquiète peu que la liqueur soit salutaire ou empoisonnée. Ces fiévreuses lectures faites coup-sur-coup , sans défiance , sans ordre et sans choix , me jetèrent dans un état singulier. Incapable d'associer tant d'éléments contraires, mon intelligence éprouvait une sorte de plénitude maladtve qui s'exprimait tour à tour par l'ex 1tation ou l'abattement. Figel m'avait Jéjà ôté mes croyances , mais pour y substituer la religion de l'égoïsme et du doute; mon incrédulité même était donc une sorte de foi ; ces nouveaux livres me la ravirent. Ballotté entre tous ces révoltés qui jetaient

contre l'ordre social un cri différent, entraîné à leur suite dans des passions contraires, je me sentis pris de vertige , et je fermai les paupières, aimant mieux la nuit que les éclairs qui me brûlaient les yeux sans me rien montrer.

Parmi toutes les crises morales que j'ai subies, celle ci a été non-seulement l'une des plus pénibles , mais l'une des plus longues. Je continuai, en effet, malgré moi ces lectures qui me troublaient si profondément. Malheureux de les faire, je n'avais plus la force de les fuir; j'en étais arrivé h cet état du fumeur d'opium qui ne peut se passer d'une ivresse qu'il redoute, et sur qui riiabitude est plus puissante que la douleur elle-même.

Ces débauches intellectuelles achevèrent d'éteindi'e en moi toute darté intérieure; mon esprit obscurci et énervé s'accroupit

dans une sorte de torpeur et tout mon être demeura livré à l'impulsion des sens qui venaient de s'éveiller.

Un jour que je me trouvais seul dans la mansarde de mon père, occupé à parcourir une publication récente contre le mariage et la famille, je vis tout à coup entrer Minart et sa femme qui venaient, comme d'habitude, nous demander à dîner. Mon oncle me dit qu'ils s'étaient rendus à Paris pour débattre des prix de charrois, et qu'il avait amené Françoise parce que, dans un marché, la femme obtenait toujours quelque chose pour ses épingles.

— Ça n'est guère bon qu'à ça, ajouta-til ; encore faut-il toujours leur laisser une partie du cadeau.

— Ça n'est pas vous, toujours, qui me laisseriez quelque chose, dit ma tante, aigrement.

— Moi, je sais comment conduire ma maison, interrompit Minart d'un ton dominateur; je ne suis pas un homme qui beurre son pain des deux côtés. Tu aimerais mieux peut-être avoir un mange tout qui ne te laisserait pas un drap pour t'ensevelir?

Françoise grommela tout bas une réponse inintelligible ; mon oncle me regarda en clignant l'œil d'un air fin.

— Je lui clos le bec, à la bourgeoise , ditil à demi-voix; c'est vrai qu'elle est trop heureuse d'avoir un homme rangé comme moi; mais les femmes, vois-tu, ressemblent aux charrettes, plus on les charge plus elles crient! eh ! eh! eh !... Mais, à propos, est ce qu'il ne va pas venir bientôt, le père Foucaud?

— A cinq heures , comme d'habitude.

— C'est que nous venions, sans façon, dîner avec vous.

Je l'avais deviné dès leur entrée; mais j'affectai de paraître étonné.

— Ah! quel malheur, m'écriai-je, vous tombez j ustement un jour de diète.

— Comment! demanda mon oncle avec inquiétude, vous ne dînez pas aujourd'hui?

— C'est-à-dire que depuis quelques jours mon père est au régime et ne boit que du lait.

— Du lait de la rue des Francs-Bourgeois ! merci ! mais toi?

— Moi, je dîne chez M. Figel.

— Excusez, dit Minart avec un geste inimitable de convoitise ; tu vas manger du fricandeau et boire du bouché... Mais tiens, si j'allais lui faire une visite aussi, moi, à M. Figel?

— Vous ! repartit Françoise en jetant à son mari un regard dédaigneux.

— Tiens, et pourquoi donc pas? Il m'en

a bien fait une, lui!... D'ailleurs, ça ne te regarde pas, toi, la mère Sournoise; tu resteras à tenir compagnie au beau-frère pendant que j'irai là-bas avec le fîeu 1 pas vrai, Louis?

Je répondis assez froidement qu'il s'exposait à trouver M. Figel près de se mettre à table.

— Eh bien! tant mieux, s'écria Minart; s'il m'invite, il n'y a pas d'affront! J'aime les bons morceaux tout comme un autre; eh! eh ! eh ! II ne fera d'ailleurs que me rendre ma politesse; il a dîné chez moi...

— Avec ce qu'il apportait, observai-je.

— Et je ne lui ai jamais rien demandé pour l'eau et le couvert , continua Minart ; ainsi, c'est lui qui m'en redoit, et je puis bien manger dans ses assiettes comme il a mangé dans les miennes.

En parlant ainsi, Minart, qui avait remis

son chapeau s'avauçait vers la porte; jepris congé de ma lante, et nous nous rendimes chez Figel.

Celui-ci reçut mon oncle mieux que je ne l'aurais pensé. Il le retint a dîner, et le plaça entre Jacques Fourreau et Rosalie, à laquelle je l'entendis recommander de soigner le bonhomme. Rosalie suivit si bien la recommandation que, vers le milieu du repas, Minart était déjà gris, et se mit à nous raconter ses roueries paysannes

Je fus stupéfait de tout ce que l'avarice pouvait inspirer à l'esprit le plus grossier. Ce rustre avait quelques fois déployé plus de tact, d'artifice et de patience pour voler cent écus à un bourgeois que n'en déploie un ministre constitutionnel pour faire voter par les chambres une dotation de prince ou une loi d'impôt.

Vous devinez avec quels applaudisse-

DEUX MISERAS. 109

ments les convives écoutèrent la confession de Minart; ils y trouvaient leur propre histoire ramenée à des formes grotesques et amoindries; c'était leur drame mis en vaudeville. Le paysan le sentit au milieu de son ivresse, car après les applaudissements qui avaient accueilli ses aveux, il poussa un profond soupir.

— Oui, oui, dit-il avec une sorte d'amertume, on n'est pas plus sot qu'un autre, et on saurait tondre les moulons si on en avait; mais que peut faire un pauvre homme qui travaille dans un village et qui est obligé de s'y reprendre à cent fois pour gagner cent sous. Parlez-moi de vous autres, ici ! quand vous voulez mettre un bourgeois dedans , vos finesses sont comme les coups de fusil à plomb ; ça écarte et vous en attrapez une douzaine à chaque décharge. Puis, quelle vie!... que de loisirs !... bonne table,

IH) DEUX iMISÈRES.

bonne cave, et des princesses à discrétion... au lieu de soupe aux choux, de piqueton et de vieilles dévotes, à qui on tordrait le cou si ce n'était le procureur du roi et les héritages. Ah ! c'est que sous mon vieux cuir, je suis encore plus jeune que vous ne croyez, allez ! Oui, je sais faire la différence d'une peau jaune à une peau blanche. Aussi quand je passe quelquefois, le soir, sur les boulevarts et que je vois toutes ces belles femmes qui se promènent là, les épaules au vent, je me dis que c'est dommage que ce soit sicher !...

Tous les convives éclatèrent de rire et l'on se leva de table.

Cependant l'imagination cynique de Figel s'était éveillée aux aveux de Minart. Il nous emmena sous prétexte d'une promenade; mais dès que nous fûmes sortis, il s'écria qu'il voulait réaliser, à ses frais, les rêves de

DEUX MISiîRKS. 111

Claude et lui faire connaître les princesses dont il avait parlé avec tant d'admiration. Tout le monde applaudit, et mon oncle plus que tous les autres. Quanta moi, j'éprouvais une sorte de saisissement. J'aurais voulu ne point les suivre, et je n'osais l'avouer. Je me laissai emmener comme un homme ivre qui a perdu le pouvoir de se conduire.

L'aspect du lieu où nous arrivâmes et l'effronterie des femmes qui nous reçurent me causèrent d'abord une impression de dégoût ; mais je sentis bientôt s'y mêler je ne sais quel trouble avide et curieux. Une sorte de vertige s'empara de moi. Ce qui frappait mes yeux me faisait honte et allumait en même temps mes désirs; tout mon sang refluait au cerveau ; j'avais un nuage sur les yeux; mon corps tremblait!... J'hésitais encore, pourtant ; une raillerie de Figel, qui avait remarqué mon indécision, la termina;

je ne voulus pnraître ni plus novice, ni moins résolu que les autres, et je surmontai mes derniers scrupules.

Quant à mon oncle , il trompa toutes les prévisions de ses compagnons. Ceux-ci avaient espéré s'amuser de la gaucherie luxurieuse d'un paysan, et demeurèrent stupéfaits de l'énergie presque féroce avec laquelle Claude Minart se plongeait dans l'orgie. Condamné jusqu'alors à une vie régulière, non par choix mais par avarice, il y apportait la fougue du jeune homme jointe à la brutalité du rustre. Son cynisme naïf dépassa la corruption de tous les autres , et loin d'avoir besoin de leçons, il eut pu en donner. Il fallut l'emmener presque de force et nous n'arrivâmes chez mon père que fort avant dans la nuit.

Minart n'était plus le même homme ; il portait la tète plus droite, marchait d'un pas

DEUX MISÈRES il5

plus délibéré et parlait plus haut. 11 entra le premier, et en chantant, dans notre mansarde: mon père était couché : j'en fus bien aise, car je craiguais ses questions ; mais Françoise avait attendu.

A la vue de Claude, la cravate dénouée, le gilet ouvert et le chapeau sur l'oreille, elle s'écria :

— Ah ! Jésus ! dans quel état le voilà !

— De quoi, de quoi, vieille poule-dinde? reprit Minart en frappant le plancher du bâton qu'il avait à la main ; pourquoi n'es-tu pas encore au chenil?

— Je voulais savoir à quelle heure vous alliez rentrer.

— C'est-à-dire que tu m'espionnes, interrompit le paysan d'un air méchant; prends-garde, Françoise, j'aime pas qu'on s'occupe de ce que je fais.

— ('e que vous faites, répéta la paysanne,

ce n'est pas malin à savoir , vous vous perdez le corps et l'âme

— Assez! interrompit Minart, en s'avaneant brusquement vers e]le , garde tes sermons pour la semaine de Pâques ou gare à la doublure de ta chemise.

Il avait pris son bâton par le milieu , et l'agittait d'un air de menace; sa femme lui jeta un regard de côté plein de peur et de haine.

— Oui , oui, saint Pierre ne veut pas entendre le coq chanter , dit-elle plus bas.

— Est-ce fini ? demanda le paysan dont la main commençait à trembler de colère.

— Heureusement que nous serons tous jugés un jour, continua la dévote, qui ne pouvait renoncer à avoir le dernier mot.

— Tu ne te tairas pas, s'écria Minart les yeux étincelantSa

— ■ Vieux scélérat ! murmura Françoise.

Le mot n'était point achevé que le bâton du mari s'était abattu et relevé pour s'abattre de nouveau; jo voulus l'arrêter, mais Claude qu'animait le vin m'écarta brusquement et poursuivit sa femme en répétant qu'il avait eu jusqu'alors trop de patience et qu'il aimait mieux être veuf! Il fallut que mon père, réveillé par le bruit, vint m'aider à le retenir ; enfin nos exhortations le calmèrent et il se coucha.

Ce voyage de mon oncle Minart me laissa de profonds souvenirs et ouvrit , pour ainsi dire, une nouvelle ère dans ma vie. Ce fut h partir de ce moment que je fis passer dans la pratique ce qui n'était auparavant qu'une théorie. Je n'avais eu jusqu'alors que de faux systèmes, je commençai à avoir des vices.

Figel y aida de tontes ses forces, en m'associant à ses orgies et y intéressant mon orgueil.

Comme je l'ai déjà dit , le désir d'être le premier avait toujours été ma plus dangereuse faiblesse. J'étais avide, non d'argent, de plaisir ou de pouvoir , mais de louanges. J'avais besoin d'être beaucoup pour ceux parmi lesquels je vivais, quels qu'ils fussent ; je voulais leur sympathie et leur admiration à tout prix. Cette ambition qui eût pu me servir dans de meilleures circonstances devait me perdre et me perdit. Je voulus surpasser Figel et ses amis par ma corruption précoce. Ce fut d'abord une forfanterie ; mais je la pris insensiblement au sérieux ; ce qui n'était qu'un rôle joué devint unehabitude. J'entendais dire autour de moi :

— Il se forme ; il ira loin : il est pire que nous tous!

Et à défaut d'approbations honorables ces exécrables éloges m'encourageaient.

Je vous ai déjà parlé d'une jeune femme nommée Rosalie qui habitait ^ avec Figel. Cette liaison durait depuis trois ans et avait perdu tout son charme pour ce dernier; mais il s'était vainement efforcé de la rompre ; le caractère de Rosalie lui opposait un obstacle invincible. Elle souffrait toutes ses brusqueries sans se plaindre, attendait patiemment un retour de bonne humeur et l'accueillait comme un bienfait. Non qu'elle eût cette douceur qui repousse vos attaques comme une cuirasse impénétrable et qui semble moins une vertu qu'un défi , elle sentait les coups , mais elle les oubliait ! Sa douleur ne durait jamais plus que votre colère, et il suffisait que votre regard se reportât sur elle pour que son sourire reparût.

Figel se désolait de cette nature sans tiel qui le désarmait malgré lui et le forçait à garder une chaîne qui commençait à lui paraître pesante. Il m'avait souvent parlé de son embarras et du désir de trouver une issue par laquelle il pût échapper à ce qu'il appelait son mariage forcé; il crut enfin l'avoir trouvée.

Rosalie seule parmi ses habitués, avait vu avec chagrin les désordres de ma conduite; elle m'avait même donné quelques avertissements à cet égard et m'avait exhorté à ne point prendre cette route dangereuse. Je connaissais encore trop peu le cœur humain pour croire à la sincérité de tels conseils, venant d'une femme qui les avait si peu suivis pour son propre compte; je n'y vis qu'un lieu-commun hypocrite, et j'en parlai dans ce sens à Figel. Il ne me répondit rien dans le

DEUX MISiiRES. 121

moment; mais, quelques jours après, il y revint.

— J'ai réfléchi, dit-il, à ce que tu me racontais dernièrement du sermon de hx Brebis (c'était le nom qu'il donnait à Rosalie); je crois avoir deviné son motif.

— Et quel est-il?

— Elle te prêche la sagesse dans son intérêt.

— Que voulez-vous dire?

— Qu'elle désirerait se charger seule de ton éducation.

Je m'écriai que c'était impossible.

— Pourquoi donc ? reprit Figel ; tu es jeune, la petite s'ennuie ; rien de plus naturel.

— C'est-à-dire que c'est une supposition. ..

— Dont tu peux faire une réalité.

— Moi?

' — Et qui n'aura rien de bien pénible.

Ne trouves-tu pas Rosalie charmante ?

— Sans doute.

— Alors, mon petit, prête-toi à son caprice et fais-moi le plaisir de m'en débarrasser.

— Vous ne pouvez parler sérieusement.

— Si sérieusement, que si tu me rends ce service, je me déclare ton obligé jusqu'au jour du jugement.

J'avais pris d'abord les paroles de Figel pour une plaisanterie, et il fallut toute son insistance pour me persuader du contraire. Je refusai pourtant d'abord de me prêter à son projet; mais il y revint si souvent et réussit si bien à allumer mon imagination, à exciter mon orgueil, que je consentis enfin à son essai.

Les doctrines du maître avaient déjà assez fructifié en moi pour que je n'éprouvasse aucun remords de l'espèce de tra-

hison méditée contre Rosalie. Les femmes étaient désormais pour moi hors de la loi commune ; avec elles , la perfidie était de l'esprit de conduite, le mensonge un droit, l'égoïsme implacable une preuve de supériorité.

Je commençai donc à devenir plus assidu près de la jeime femme, et à me montrer empressépour ses moindres désirs. Figel me secondait de tout son pouvoir; il était chaque jour plus maussade, afin de me donner l'occasion de jouer le rôle de consolateur. Notre complot marchait à souhait. Rosalie, qui était sans défiance , recevait mes soins avec plaisir, riait de mes déclarations et me permettait une familiarité qui semblait confirmer les soupçons de Figel. Celui-ci , que je tenais au courant de tout, me conseilla de brusquer le dénouement et me ménagea lui-même une occasion.

C'était uii soir du mois d'août ; l'air était tiède et embaumé par les caisses de réséda qui garnissaient la fenêtre ; les rideaux abaissés ne laissaient pénétrer qu'une lueur affaiblie, et Figel, qui avait passé une partie de la journée à tourmenter la Brebis^ venait de nous quitter, en annonçant qu'il ne pourrait revenir que fort tard. Rosalie, vêtue d'un peignoir qui , à chaque mouvement , laissait voir une de ses épaules, et, renversée sur un canapé, d'où pendait l'un de ses pieds déchaussés, promenait ses yeux d'un air distrait sur les voluptueuses gravures qui garnissaient la chambre. Je vins m'asseoir près d'elle, et je passai hardiment mon bras autour de sa taille; elle ne parut point y prendre garde. Je ne savais trop par où commencer. Enfin, après quelques secondes d'hésitation, j'ouvris brusquement l'entretien par une accusation contre la mauvaise

DFI'X MISKRES. -12»

humeur de Figel, que je reprochai h Rosalie de souffrir tiop patiemment.

— Oui, il est bien changé, soupira-t-elle, comme si elle répondait moins à ce que j'avais dit qu'à sa propre pensée.

— Il faut l'imiter, observai-je?

— En changeant aussi de caractère?

— En changeant d'amant.

Elle haussa les épaules.

— Je n'ai point le cœur h la plaisanterie, Louis.

— Aussi n'ai-je point l'intention de plaisanter. Votre roman u 'est-il pas fini avec Figel?

— Hélas! il y a longtemps.

— Eh bien! recommencez-le avec un autre... avec moi.

Elle me regarda.

— On croirait, à la fin, que vous parlez sérieusement, dit-elle.

— En doutez-vous encore? m'écriai-je, en posant mes lèvres sur son épaule nue.

— Comment! toutes ces déclarations que vous me faites depuis huit jours. . .

— Sont sincères.

— Ce n'était point pour me faire rire?

— C'était pour me faire aimer.

Elle se dégagea vivement et me regarda en face.

— Eh bien! Henri a là un excellent ami, dit-elle.

— Un ami modèle, répliquai-je, et la preuve , c'est qu'il veut tout partager avec lui.

Elle ne put s'empêcher de sourire et reprit :

— 11 faudrait au moins avoir sa permission.

— Je l'ai, lépondis-je étourdiment.

Elle se dressa.

— Vrai?demanda-t-e]le d'un nccoiit altéré.

DEUX jnSfiRES. 127

Henri est averti?... Oh! ne me trompez pas, je vous en prie, Louis...

Je crus faire un coup de maître, et je répondis d'une manière affirmative. Rosalie voulut douter d'abord; mais je lui racontai en détail tout ce qui s'était passé entre Figel et moi, persuadé que le dépit causé par cette révélation hâterait le dénouement; à ma grande surprise, Rosalie ne montra nulle colère; elle joignit seulement les mains sur ses genoux et se mit à pleurer.

Je m'attendais si peu à cette douleur résignée, que j'en fus tout saisi. Je voulus pourtant résister à ma propre émotion, et, cherchant à continuer le rôle que j'avais entrepris, j'engageai Rosalie à se venger de Figel au lieu de le pleurer. Mais la pauvre fille me répondit, au milieu de ses sanglots, qu'elle ne lui en voulait pas.

— Tôt ou tard, nous devions en venir là.

ajoula-t-elle. Je cherchais à reculer cette séparation, mais sans espoir de l'éviter.

— Pourquoi tant de désolation, si vous étiez préparée? deniandai-je.

— Pourquoi? Croyez-vous qu'un coup vous frappe moins douloureusement, parce qu'il est inévitable? Je m'étais accoutumée à vivre i<;i, et il y avait des instants où je me croyais dans mon ménage. Pauvre folle ! Comme si je devais perdre de vue ce que j'étais, et oublier que pour nous autres la vie aboutit toujours à la morgue ou à l'hôpital !

— Quelle idée 1 interrompis-je , troublé, malgré moi, de cette douleur sans éclat.

— Oui, oui, reprit-elle du même ton, c'est là que nous allons toutes... J'y ai pensé bien des fois, sans rien dire, pendant ces derniers temps... Et voilà pourquoi je vous engageais à ne point prendre le même chemin que moi,

Louis, à travailler, aii lieu de ne songer qu'à votre plaisir; car, nous autres, il n'y a que le travail qui nous sauve. Ah ! je voudrais être une pauvre ouvrière, comme celle qui est là, vis-à-vis, passant la journée à coudre dans ma mansarde, avec un pot de giroflée devant moi. C'est toujours la même chose; mais du moins on n'a pas peur de penser. Quand on chante, c'est pour s'égayer, et non pour s'étourdir... Puis on peut se faire des contes à soi-même, espérer qu'on trouvera quelque honnête garçon qui vous prendra pour femme , qu'on pourra embrasser ses enfants sans se cacher! Ces idées là vous donnent de la patience; et s'il ne vous arrive ni mari, ni famille, eh bien! on espère du moins, et l'on se dit qu'on n a point mérité son isolement. Tandis que moi, oh! moi, Louis, je n'ai rien à attendre ni à demander.

i5'j DEUX MISÈRES.

L'accent de Rosalie avait une expression de sincérité douloureuse, à laquelle il était impossible de résister. Cette explication de l'intérêt qu'elle m'avait témoigné et la confiance qu'elle mettait à m'ouvrir son cœur, sans rancune de ce qui venait de se passer, me touchèrent profondément. Malgré toute ma rouerie théorique, j'étais trop jeune pour ne pas être facile à émouvoir. Cuirassé contre les raisonnements , je ne l'étais pas contre les larmes; et l'homme faisait mentir le prétendu philosophe. Remué par cette affliction sans phrases, je m'efforçai de consoler Rosalie et de lui montrer son avenir sous un jour moins sombre; mais je fus étonné de la persistance de son désespoir, si l'on peut toutefois donner ce nom à la conviction résignée que toute espérance est à jamais perdue. Je pus reconnaître alors que la malheureuse fille avait réfléchi depuis

DKUX .MiSI-htS. 151

longtemps à sa situation, qu'elle en avait prévu toutes les suites, et que la gaîté et la douceur que j'avais jusqu'alors admirées en elle, ne venaient point de l'ignorance d'un esprit imprévoyant, mais de l'invincible tendance d'une nature heureuse et charmante. Bien qu'elle vît l'abîme jusqu'au fond, elle continuait à sourire et à chanter ; âme si jeune, que le goût de la joie avait eu sur elle plus de puissance que l'effroi de la chute !

— Tant que je l'ai pu, j'ai éloigné de moi la pensée de ce moment, me dit-elle; j'ai fait comme les malades condamnés par les médecins, et qui veulent au moins profiter de ce qu'il leur reste de jours à vivre. Maintenant il faut prendre un parti. Il y a trop de douleur et d'humiliation dans ces changements ; je n'en veux plus. Je sais bien que nous autres malheureuses, on nous regarde comme des meubles de hasard, qui passent

de mains en mains; aujourd'hui à celui-ci, demain à un autre... Mais moi je veux en finir...

— En finir! répétai-je... Que comptezvous donc faire?

— Voir Henri d'abord, lui parler à cœur ouvert.

— Et puis?...

— Et puis... Que Dieu ait pitié de moi! s'écria-t-elle en cachant son visaee dans ses deux mains.

Je ne pus obtenir aucune autre réponse, malgré toutes mes prières; et il fallut la quitter sans savoir quel était son projet.

Je rencontrai au bas de l'escalier, Henri, à qui je racontai, rapidement etavec émotion tout ce qui s'était passé. Il m'écouta tranquillement et se contenta de me répondre :

— Nous verrons.

Je passai une unit foit ngilée, et je coiuns

DEUX MISÈRKS. <Î55

dès le lendemain matin chez Figel. Je le trouvai seul. Il m'apprit tranquillement qu'après l'explication qui avait eu lieu, Rosalie était partie.

— Et vous ne l'avez pas retenue? m'écria-jCé

— Inutile; elle reviendra d'elle-même.

Je ne répondis rien; car je n'osais exprimer mon inquiétude. Cependant le jour s'écoula tout entier sans que Rosalie reparut; enfin, je laissai voir mes craintes! Figel, qui sortait, me promit de prendre des informations.

Il rentra deux heures après , l'air aussi calme.

— Eh bien? demandai-je.

— Ma foi, tu avais raison, dit-il en jetant son chapeau sur un fauteuil.

— Quoi! Rosalie!... m'écriai-je.

— Devine où elle allait en sortant d'ici?

— Ah! dites, je vous en prie!...

— Se jeter dans la Seine.

Je poussai un cri.

— Oh! rassure-toi, reprit Figel, qui s'était mis à charger une pipe d'écume de mer; on l'a sauvée.

— Comment l'avez-vous su?. . .

— Par Jacques Fourreau, qui était là.

— Mais où est-elle?

— Je ne sais ; celui qui l'a repêchée était une de ses anciennes connaissances et l'a emmenée.

— Et vous ne vous êtes point informé où la trouver?

— A quoi bon?

Je regardai Figel. Il y avait dans son œil d'un bleu clair, une impassibilité féroce qui me fit froid. Je pris brusquement mon chapeau.

— Où vas-tu? me demanda-t*il.

— La chei'cher.

— Ne t'en avise pas reprit-il vivement, en me saisissant par la main ; elle croirait que je t'envoie , et ce serait un prétexte pour un raccommodement.

— Mais vous ne pouvez l'abandonner ainsi! m'écriai-je.

— Pourquoi donc ?

— Ce serait une barbarie.

Il attacha sur moi son regard scrutateur, fit un mouvement d'épaules, et dit froidement :

— Tu es trop nerveux mon cher ; laisselà ton chapeau, et assieds-toi.

Je résistai, en répétant que je voulais voir Rosalie.

— Et où la chercheras-tu? reprit-il ; Fourreau n'a pu me dire lui-même ce qu'elle était devenue. Attends au moins qu'il se soit informé... Rosalie n'a que faire de toi, d'ailleurs, puisqu'elle a refusé tes consolations.

Encore une fois, laisse-là ton chapeau et écoute-moi.

l II me prit par la main , avec cet air d'autorité sûre d'elle-même, qui ne le quittait jamais, me conduisit au canapé et me força à y prendre place.

Maintenant écoute-moi , reprit-il.

— A quoi bon , que voulez-vous ? demandai-je avec impatience.

• — Te donner une leçon de philosophie.

— Eh! mon Dieu! je la devine d'avance, m'écriai- je; vous allez dire que tout ceci est une comédie jouée pour éviter une rupture, que Rosalie s'est jetée à l'eau avec la certitude d'être sauvée.

— La ruse serait trop dangereuse, en temps de crue comme aujourd'hui.

— Alors vous croyez qu'elle a véritablement voulu mourir.

— Je le crois.

DEUX MISÈRES. ISf

— Et cette pensée ne vous inspire aucune pitié?

— Cette pensée me prouve le danger de mêler à sa vie des femmes qui prennent les choses au sérieux. Si j'avais su Rosalie capable d'une pareille résolution, notre liaison eut été rompue depuis longtemps.

' — Pourquoi cela?

— Parce que la femme doit être un moyen de distraction, et non une inquiétude; parce que chacun de nous a trop de troubles en lui pour y ajouter; parce qu'il est, enfin, assez difficile de se contenter soi-même, sans être obligé de contenter une femme, dont la joie nous coûte toujours quelque chose de~notre plaisir, de notre repos ou de notre liberté. Car, as-tu quelquefois réfléchi, Louis, àcette merveilleuse inconséquence des hommes?

Ils craignent d'engager leur travail à un maître, leur fortune à un usurier, et ils enga-

gent, sans balancer, à une femme, leurs passions; ils lui donnent leur àme en gage, et lorsqu'ils veulent la retirer, il suffît d'un élan de désespoir pour qu'ils se résignent à la lui abandonner éternellement ; esclaves que l'on retient dans la servitude avec des larmes comme on en retient d'autres avec le fouet. Et tu voudrais que j'imitasse une pareille folie? Je connais trop bien la vie pour cela, mon petit. Je ne renouerai pas un lien, parce qu'en se rompant il a fait une blessure à celle dont je voulais me séparer. Il faut traiter les affections devenues importunes de la même manière que les membres morts, sans hésitation ni pitié. Si tu veux que les femmes ne soient pas dangereuses, habitue-toi à les regarder comme des papillons dont on admire la beauté, et sur lesquels on met les pieds quand on a flétri leurs ailes. Cela te paraît cruel; mais nous n'avons point

fait la société, nous la subissons. Soumetstoi donc à ses lois. Tout le secret du calme, de la force, du succès est dans l'insensibilité. Pour le monde moral comme pour le monde matériel, c'est avec le fer seul que l'on brise les obstacles. On fait pardonner un vice, on se rachète d'un crime, mais rien ne peut vous sauver d'un attendrissement. Tu n'es qu'un enfant, Louis, il te reste encore, comme disent les Écossais, du lait de ta nourrice autour du cœur; l'âge et l'expérience te raffermiront, j'espère; tu comprends que pour éviter ces assassinats moraux, qui enlèvent un homme à la vie d'action et le rangent parmi les morts, il faut porter une cotte de mailles au dedans, comme les tyrans de l'Italie en portaient au dehors. Figel avait une manière de soutenir ses opinions que je n'ai jamais vue qu'en lui ; on sentait dans sa parole une autorité rail-

leuse, assurée, qui ébranlait votre propre confiance et vous ôtait le courage de lui répondre. Avec lui , la discussion se transformait toujours en une sorte d'enseignement, où il prenait le rôle de professeur et vous donnait , malgré vous, celui d'écolier. Je m'étais souvent débattu contre cette domination, mais sans pouvoir jamais soutenir la lutte. Figel, qui sentait sa force, s'amusait d'abord de ma résistance , comme ces spadassins, qui laissent ferrailler quelques instants leurs adversaires inexpérimentés; mais dès que je devenais plus pressant, il se redressait avec un sourire, dégageait le fer et me frappait à mort, sans que je susse même d'où le coup était venu. Aussi le quittaisje, toujours réduit au silence sinon persuadé, et emportant, à mon insu, de la discussion, quelque doute funeste qui devait grandir en moi sourdement.

vu

Cette fois encore je sortis mécontent de la dureté de Figel mais trouvant, comme malgré moi, dans mon souvenir, mille exemples qui lui donnaient raison. Je courus chez JacquesFourreauespérantobtenirde lui des renseignements plus précis sur Rosalie; il était absent et je fus forcé de rentrer sans avoir rien appris. Plusieurs jours se succé-

ii^ DEUX MISiiKES.

dèrent sans que je fusse plus heureux. Enfin un événement innattendu vint interrompre brusquement mes recherches.

Mon père dont la santé était altérée depuis quelque temps tomba tout-à-coup gravement malade. Les premiers soins parurent amener d'heureuxrésultats, et, pendant quelques jours on le crut sauvé ; mais la fièvre reparut bientôt; et près d'un mois s'écoula en demi-guérison et en rechutes. Enfin le mal prit une telle violence qu'il fallût renoncer à tout espoir.

Je soignais assiduementmon père dont les souffrances avaient éveillé chezmoi,pourla, première fois, un sentimentd'affection filiale, Figel venait rarement et ne restait jamais qu'un instant sous prétexte que la vue d'un malade lui agaçait les nerfs ; mais mademoiselle de Clérembeau envoyait chaque jour demander des nouvelles du malade. Elle-

DEUX MISÈBES. U5

même vint un soir pour m 'offrir, de la part de sa tante, disait-elle, tous les services et tous les secours que l'on peut accepter entre voisins. Je fus profondément touché de cet intérêt, sur lequel je ne comptais plus. Malheureusement mon père n'eut point le temps d'en profiter : il mourut le surlendemain!

Ses derniers moments furent pleins de calme et de sérénité. Sa confiance d'enfant lui resta jusqu'à la fin. Il me recommanda une pétition inachevéequi devaitmeprocurerimmanquablement une pension surla cassette du roi, et rendît le dernier soupir en se félicitant de me laisser à l'abri du besoin !

Cette dernière illusion, persistant jusque dans l'agonie, donna à la mort de mon père quelque chose de touchant qui rouvrit toutes les sources fermées de mon cœur. C'était d'ailleurs la première fois que j'assistais à une de ces séparations suprêmes

iU DEUX MISÈRES.

qui remuent si puissamment tout ce qu'il y a d'humain en nous. Je ne pouvais échapper à l'espèce de réaction qui manque rarement alorsde s'opérer dans notre âme, en faveur de celui que nous avons perdu. Je me reprochai amèrement d'avoir témoigné à mon père si peu de tendresse pendant qu'il avait vécu; je me rappelai, avec indignation contre moimême, l'espèce de dédain que j'avais toujours affecté pour son innocente manie ; je m'accusai tout haut, près de ce cadavre qui ne pouvait plus m'entendre, d'ingratitude et d'insensibilité. De quel secours, en effet, avais-je été pour mon père? Quelle joie avais-je apportée dans sa vie? Pourquoi étaitce lui, faible et déjà vieux, qui m'avait toujours nourri, moi, jeune et fort! Comment ne point rougir de cette longue oisiveté qui avait fait de ma présence une charge quand elle eût du être une ressource?. . .

Puis passant de ces reproches h un retour sur moi-même, je me demandai comment je pourrais désormais me diriger et me suffire, moi qui n'avais su me préparer aucune place dans le monde? Jusqu'alors mon père avait pourvu au pain de chaque jour; mais maintenant la vie allail être à ma charge ; avec l'indépendance venait la responsabilité ! ... A celte dernière pensée, mille doutes, mille terreurs se dressèrent en moi. Je me rappelais mes deux dernières années; je repassais les changements qu'elles avaient apportés à tout mon être ; je me demandais ce que j'en devais craindre ou espérer, et occupé de cette espèce d'examen de consciencCj je voyais, tour-à-tour, ma vie repasser devant moi comme les scènes confuses d'un drame. C'était d'abord les joies de mon premier âge, les lectures des livres saints,

les prières devant le rameau béni, le sou- 1. io

venir de quelque faute d'enfant amèrement pleurée, de quelque facile joie dont le parfum me restait encore! Puis ces images s'effaçaient tout-à-coup pour faire place à d'autres plus récentes. J'entrevoyais le monde de plaisirs sans frein qui m'avait été ouvert, j'entendais la voix de Figel raillant les timidités de ma conscience, me montrant la prospérité du mal, proclamant sa nécessité... Et ballotté entre ces deux influences, n'osant retourner aux traditions de mon passé, me défiant des inspirations du présent, je demeurais incertain, troublé, également incapable de prendre un parti et d'accepter l'indécision.

Tout entier à cette crise, j'avais laissé la nuit venir sans m'en apercevoir. Assis aux pieds du lit ou reposait mon père le front appuyé sur mes deux mains, j'assistais, pour ainsi dire, spectateur haletant, à cette lutte

• DEUX MISÈRES. ii7

de mon cœur et de ma raison, lorsqu'un pas léger se fît entendre derrière moi, je relevai la tête et, malgré l'obscurité, je reconnus Cécile.

Elle regarda d'abord autour d'elle, comme si elle eût craint quelque témoin, puis, s'approchant du lit mortuaire qu'éclairait un seul cierge, elle s'agenouilla et se mit à prier tout bas.

Je ne puis dire la cause de ce que j'éprouvai à cette vue, mais le combat que se livraient en moi deux principes contraires s'arrêta tout-àcoup ; il y eut comme un moment de suspension pendant lequel mon âme entière, demeura saisie et absorbée par cette apparition inattendue. Il me sembla voir la personnification de tout ce passé que je vena is de rappeler et auquel Cécile se trouvait liée par tant de bons souvenir; c'était le gracieux fantôme de mon enfance venant pour

148 DEUX MlSf-IŒS.

terminer mes angoisses et éclairermon âme !

Je demeurai fasciné à la même place, contemplant cette vision dans nn muet enchantement. Après avoir prié, la jeune fille se leva, prit d'une main timide de l'eau bénite qu'elle répandit sur le mort, regarda de nouveau autour d'elle, soupira et se dirigea vers la porte. J'étais tremblant d'émotion... Ce regard, je n'en pouvais douter, c'était moi qu'il avait cherché ; ce soupir c'était pour moi qu'il s'était fait entendre ; c'était moi qu'elle plaignait ou qu'elle accusait plutôt, car elle m'avait cru absent alors que le cadavre de mon père était encore là!... Je ne pus supporter cette idée, et je me levai vivement, MademoiselledeClérembeau tressaillit à mon aspect.

— Monsieur Louis! dit-elle en rougissant; je ne vous avais point aperçu...

— Je vous ai vue, moi, répliquai-je atten-

dri ; je vous ai vue vous agenouiller et prier pour mon père ! Que Dieu vous récompense d'avoir songé à venir, mademoiselle, et surtout d'être venue...

— Je serais montée plus tôt si je l'avais osé reprit la jeune fdie timidement, mais je craignais, dans ce moment de douleur , que ma présence ne fût importune....

— Oh ! ne le croyez pas , m'écriai-je , elle m'honore et me console ! vous seule , depuis un mois, m'avez montré de la pitié...

— Parce que je pouvais mieux qu'un autre m'associera votre malheur.... Ne suis-je pas aussi orpheline?

— Oui , je le sais , et maintenant je comprends ce qu'il y a d'affliction dans ce mot Hélas! c'est depuis quelques heures seulement que j'ai senti ce que mon père était pour moi , et combien je lui devais de reconnaissance. Tout ce que j'ai reçu de

iftfc

iSO DEUX MISËRES.

joie et de repos dans ce monde, je le lui dois ! Emporté dans sa destinée comme dans un char ami que l'on n'a point à conduire, je vivais d'une part de son air et de son soleil ! . . . Et maintenant me voilà seul , sans protecteur, sans avenir préparé , ne sachant où chercher ma route dans la vie.

— Letravailnepeut-il vous en ouvrir une?

demanda timidement Mademoiselle Cécile.

— Et où en trouver? m'écriai-je.

— N'avez-vous donc aucun ami qui puisse vous aider?

— Un seul que je crains.

— Aucun parent?....

— Un oncle , mais uniquement dévoué à son intérêt.

— Faites qu'il le trouve à vous être utile. Ayez le courage d'accepter un apprentissage , quelque dur qu'il soit , pourvu que

VOUS arriviez par lui à vivre de vos propres efforts...

Elle s'arrêta à ces mots, confuse de ce qu'elle venait de dire, et ajouta en rougissant et en souriant à la fois :

— Pardon d'oser vous donner des conseils ; mais vous savez que c'était une habitude d'enfance...

— Ah! parlez, parlez, repris-je vivement; je vous écoute comme la voix de ma conscience. Oui, vous avez raison; le travail seul peut me sauver... le travail loin d'ici surtout... Oui, je suivrai vos conseils.

— Puissent-ils tourner au profit de votre bonheur, dit mademoiselle de Clérembeau d'une voix pénétrante... J'en emporterai du moins l'espérance en quittant Paris.

— Vous partez? m'écriai-je.

— Dans quelques jours.

— Et votre tante consent. . .

— Ma tante a déjà beaucoup fait pour moi; ses ressources sont bornées, et il y aurait de Tégoïsme à accepter de plus longs sacrifices... Mais pardon; je m'oublie, et l'on me cherche peut-être.

Les questions qui se pressaient déjà sur mes lèvres s'y arrêtèrent; je m'inclinai en silence, et mademoiselle Cécile sortit.

Mais cette courte entrevue avait mis fin à mes incertitudes et décidé la crise en faveur de mes souvenirs d'enfance. Tout l'échafaudage de soplïismes élevé dans mon esprit s'écroula brusquement. Je secouai les mauvaises passions qui depuis trois années s'étaient enfoncées dans mon cœur comme autant de flèches empoisonnées, et revenant avec sincérité aux premières croyances de ma vie, je résolus de suivre la route du bien, naïvement, par inclination et sans deman-

der à Dieu de rendre sa justice visible dans le gouvernement de la terre.

Cette conversion vous semblera peut-être bien rapide, monsieur; mais les âmes jeunes ressemblent à ces mondes récemment créés, au centre desquels s'agitent mille forces contraires, dont l'explosion peut tout changer en un instant. La stabilité ne vient que plus tard, lorsque l'àme et le monde refroidis ont revêtu leur forme définitive et pris leur mouvement régulier dans l'ensemble des choses.

Figel me trouva dans ces nouvelles dispositions. Je lui déclarai, dès les premiers mots, la révolution qui s'était opérée en moi. Il n'y vit d'abord que la réaction de la crise que je venais de subir et chercha à me confondre par un de ses arguments habituels; mais la soudaineté même de mon changement donnait à mes nouvelles convictions

une vivacité inaccoutumée. Je répondis avec assurance , opposant raisonnement à raisonnement, sarcasme à sarcasme, dédain à dédain. Figel surpris d'abord , reprit bien vite son calme railleur, s'interrompit tout-à-coup et cessa de discuter.

Je m'arrêtai, forcément désarmé par son silence.

Il me regarda alors d'un air froidement

moqueur et dit :

— Diable! mon cher, la perte de votre père vous a singulièrement profité... Nonseulement vous voilà redevenu excellent chrétien, mais encore vous avez reçu le don des langues, comme les apôtres.

— De grâce, épargnez-moi, interrompisje brusquement; la chambre d'un mort est un lieu mal choisi pour des railleries.

— Parlons donc sérieusement, dit-il avec indifférence et en s'asseyant près du lit fu-

iièbre... La perte de votie père va vous laisser sans ressources.

— Ne suis-je point d'âge à vivre de mon travail? répliquai-je avec un peu d'aigreur.

Figel laissa glisser sur moi un regard oblique d'une inexprimable ironie.

— Ah! vous. avez raison, dit-il d'un ton

grave; votre travail! je l'avais oublié Et

dites-moi... à quoi comptez-vous travailler?

Cette question si simple m'embarrassa. II n'eut point l'air d'y prendre garde.

— J'ignorais, reprit-il, en fixant les yeux sur moi, que votre père vous eût enseigné une profession.

— Il en est qui ne demandent point d'apprentissage, observai-je.

— Celle de roi constitutionnel , par exemple.

Je fis un mouvement d'impatience.

— A moins que vous ne préfériez être sol-

iH DEUX MISÊRLS.

dat, continua Figel ; magnifique état, à ce

que l'on assure à l'Opéra-Comique.

— Peu m'importe le genre de travail, répliquai-je, pourvu que je sorte enfin de ma honteuse oisiveté. Avec de la jeunesse, de la force et une volonté ferme on doit trouver les moyens de vivre. Je quitterai Paris, s'il le faut.

— Pardieu! qui vous empêche de rejoindre votre excellent oncle Minart? Il vous oc-

cjipera.

— Je compte le lui demander, répliquai-je vivement.

Figel fixa les yeux sur moi, sourit, puis se levant :

— A la bonne heure, dit-il ; vous prenez le parti le plus sage, mon cher. Avec le temps, vous pourrez devenir premier charretier du père Minart , et, quelque jour même, qui sait, vous aurez à vous un cheval borgne et

DEUX MISÈRF.S. 487

un tombereau de rencontre. On ne saurait trop faire pour se préparer un tel avenir. Bon courage, et que Dieu vous bénisse.

Il partit; mais cette fois sa moquerie, au lieu d'ébranler ma résolution , n'avait fait que m'y confirmer. Révolté contre son autorité, je mis mon orgueil à accomplir ce qui n'avait été pour lui qu'un projet absurde et impossible. Outre la difficulté de trouver du travail à Paris, je craignais d'ailleurs, en y restant, de retomber sous l'influence de Figel ou de ses amis. Une terreur instinctive et secrète m'engageait à les fuir. Je n'avais point oublié les conseils de Rosalie, et je voulais en profiter.

Quant aux difficultés à prévoir , elles étaient plutôt pour moi une cause d'excitation que de découragement. Tout paraît facile à qui n'a rien essayé. Puis les résolutions de la jeunesse sont si ardentes,

son zèle si infatigable, ses abnégations si immenses! A chaque impossibilité d'action elle projette un effort plus impossible, comme si l'homme n'avait qu'à prendre davantage en lui-même pour combler tous les abîmes et franchir tous les espaces.

Bien que je connusse l'égoïsme rapace de l'oncle Minart, je résolus donc de lui demander à aller vivre chez lui, certain de le désarmer à force de zèle et de dévouement.

Cette prière parut le surprendre , et il hésita d'abord à y répondre nettement; mais je fus si pressant, je me montrai si disposé à faire tout ce qu'il exigerait de moi qu'il finit par consentir.

YI!I

Après la cérémonie funèbre , mon oncle vint me reconduire à la maison avecFigel. 11 m^avertit qu'il retournerait le soir même à Viroflai, d'où il devait revenir le lendemain, avec sa plus grande charrette, pour rapporter le mobilier de mon père.

— Et qui fera l'inventaire? demanda Figel.

im mm misères.

— Vn inventaire! répéta Minait de l'air le plus innocent; Seigneur-Dieu î qui est-ce qui a jamais parlé de faire un inventaire entre parents? le fieu se rappellera bien ce qui est à lui , et pour d'honnêtes gens la mémoire est plus sûre que le papier.

J'appuyai l'opinion de mon oncle en déclarant que je me confiais entièrement à lui.

— Et tu as raison, interrompit-il. Pauvre fieu! va; ce n'est pas moi qui te ferais

tort bien au contraire.... A quoi que ça

me conduirait, d'ailleurs, puisque j'ai pas d'enfant?

— C'est juste , observa Figel d'un air sérieux ; ça ne tournerait qu'à votre profit.

— Et j'en ai pas besoin, ajouta mon oncle, foi d'homme,

— Pardieu ! on sait que vous êtes un richard.

DEUX MISfT.I-S. 161

— >Joi! s'écria le paysan; ce sont mes ennemis qui disent ça, monsieur Figel ; je n'ai rien de rien..., si ce n'est quelques perches de terre qui me ruinent en impôts et en fumage!.... mais nous autres, pauvres gens » nous vivons de si peu ! ...

— Ce qui ne vous empêchera pas de dîner avant de partir, demanda Figel,

Minarl prit un air aimable.

— Dès que ça vous fait plaisir de m'inviter, je suis pas assez malhonnête pour refuser une politesse.

— En passant, j'ai donné des ordres chez le restaurateur, et l'on va nous apporter ce qu'il faut.

—Eh bien, c'est dit ! s'écria Minart, que l'idée d'un bon repas mettait toujours de belle humeur, faudra demander des pieds de mouton à la poulette...; c'est ma religion à moi, d'abord, les piods de mouton. 1. ii

Et toi, fieu , ajouta-t-il, secoue un peu cet air de carême-prenant... ; tu vas casser une croûte et boire un verre de vin avec nous... :, ça distrait toujours de manger.

Je m'excusai sur mon manque d'appétit.

— Ça te viendra en nous voyant faire, reprit le paysan, qui s'occupait déjà d'avancer la table au milieu de la chambre et d'approcher des chaises ; d'ailleurs tu es un homme ou tu ne l'es pas !... si tu es un homme, il faut savoir résister aux désagréments de la vie... Donne-moi donc le linge et la vaisselle?

J'ouvris le buffet où tout se trouvait enfermé, et passant brusquement dans la pièce voisine, j'allai m'asseoir au coin le plus obscur, le cœur douloureusement froissé. J'entendis mon oncle qui disait :

— Eh bien ! eh bien qu'a-t-il donc le fieu!...

— Il vous trouve bien indifférent à la perte qu'il vient de faire, répliqua Figel.

— Parce que je veuxdiner, s'écria le paysan ; en voilà une bêtise, par exemple! estce que les morts empêchent les vivants de manger donc ! faut qu'il ait quelque chose de toqué !... et c'est pas étonnant du reste ; ça a vécu jusqu'à présent à ne rien faire; c'est encore capricieux et pleureur comme une demoiselle ; heureusement qu'il va se former chez nous. On lui fera durcir la peau des mains et un tantinet celle du cœur... Eh! eh! ehî c'est un vrai service de parent que nous lui rendrons.

Comme il achevait ces mots, le garçon du restaurateur entra avec le dîner, et la conversation changea d'objet.

Pendant quelque temps je n'entendis que

le bruit des assiettes et des verres, mêlé aux remarques deMinarf sur chaque mets. J'avais enfin ces??é d'écouter pour tomber dans une de ces rêveries sans but où l'esprit attristé s'égare, d'un souvenir à l'autre, sans s'arrêter à aucun , lorsque mon nom prononcé à haute voix par Figel rappela mon attention. Il me sembla, d'après les derniers mots qui frappèrent mon oreille, qu'il louait mon oncle d'avoir consenti à me recevoir chez lui eî à me servir de protecteur.

Minart qui, à en juger par un certain bredouiilement que je connaissais , n'avait pas fait moins d'honneur au vin qu'à la cuisine du traiteur, se contenta de faire une réponse vague.

— Ce sera une charge pour vous, reprit Figel, car le fieu n'a su travailler jusqu'à présent que de la mâchoire...

DEUX MIM-RES. 165

— Chut! iiiui'aiura Miiiail en baissîul la voix, il peut nous eiUeiuîre.

— Il est sorti.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr.

Le paysan se versa un verre de vin , le but et Ht claquer sa langue conU-e son palais.

— Alors on peut causer , dit- il.

— Et vous aurez quelque peine à lui donner l'habitude du travail, reprit Figol.

Miuart, dont je voyais tous les mouvements dans une petite glace placée au-dessus de ma tête, cligna les yeux et lit entendre un sifflement narquois.

— Pour être un paysan on n'est pas si novice, dit-il à demi-voix, j'ai pensé à la chose et j'ai mon plan.

— Comment cela?....

— Tous les garçons que j'ai gagés jusqu'à

166 niry MisfiRi'S

(■(il(^ luMiio (>t:iiiMit (les fainéants qui avaient pcMir (le so l'aliiiiior. Le dernier vient encore (lo nie (juiller sons prétexte que je le faisais travaill(M' trop tard et lever trop tôt. Je donnerai sa plaee au lîeu.

— Quoi ? vous on ferez votre doniesti- (jue !

— Du tout ! puisque je ne lui donneraipas do gages. Ce sont les gages qui font qu'on est domestique. Le Heu restera toujours notre neveu... , seulement il fera l'ouvrage du gîn\^>u 5 ra sera une économie pour nous et un avantage pour lui.

'^ — Un avantage !

— Rapport à la santé ! A son âge on a besoin de prendre de l'exercice.

— Reste à savoir si celui que vous lui procurere/, sera de sou goût.

■^Nom de noml il faudra bien, monsieur Figel, dit Miuart en frappant du poing sur

DEUX MISÈRES idT

la table; comme nereti, il me doit obéifywàuvM, ie le ferai l'égal de sa tante, -voyezvous; c*est-â-dîtc que h'il me résiste, je continuerai la conversation avec le manche du fouet.

— Et vous croyez qu'il vous laissera faire, I>ère Minail?

— Mille chiens! je voudrais bien qu'il se révoltât.... Je fais pasd'embarras ; main il n'y «encore pas dans la commune de gars qui pakse me faire plier la poigne. Des pâtes molles comme le lieu , j'en pétrirais une de cliaque niain.

— Possible, dit Figel, en jetant un regard sur iesfw^ibres secs et noueux du paysan ; mais alors il vous quittem.

— Ah ! pour ce qui est de partir, reprit mon oncle, en vidant la dernière bouteille, je n'ai rien à dire! le grand chemin appartient à toiil le monde; seulement il faudra

qu'il s'en aille comme un petit saint Jean , vu que je garderai toutes les nippes.

— Yous!...

— Par la raison que comme tuteur du fieu, je puis l'empêcher de dissiper son avoir.

— Mais il vous appellera en justice pour vous forcer à lui rendre ses comptes.

Minart haussa les épaules en ricanant.

— Oui , on peut dire ça à un enfant, répliqua-t-il ; mais je sais, moi , ce qu'il faut de gros sous pour réclamer devant les tribunaux. La justice ressemble à la terre, ça ne produit que pour ceux qui ont de quoi semer» et le fieu n'aura rien! Aussi je le tiendrai en mon pouvoir comme un chien de basse-cour ; s'il me quitte, je garde sa niche et son collier. Ah ! ah ! ah ! il ne se doute pas de mon plan! il croit peut-être venir à la campagne pour manger des fromages à la

crème et vagabonder dans les bois; mais minute ! l'oncle Minart est un vieux dur à cuire qui tirerait de l'huile des cailloux, comme on dit dans le pays; et je veux que ça me serve à quelque chose de faire du bien au fieu ; seulement faut pas effaroucher le poisson avant que le filet soit fermé!

J'avais écouté cet entretien, la tête penchée , respirant à peine, et en passant, tourà-tour, de la curiosité à la surprise, de la surprise à l'indignation, de l'indignation au désespoir. Cet égoïsmecruelet calculateur de mon oncle, au moment où je me livrais à lui avec tant d'abandon brisa subitement tout mon courage. C'était comme une réponse ironique de la réalité à mes espérances, une première leçon qui me révélait à la fois les difficultés de ma position et mon inexpérience !

J'avais éprouvé depuis quelques jours trop

d'émotions énervantes pour pouvoir supporter ce nouveau désappointement. Ainsi menacé de voir tourner contre moi mes bonnes résolutions, il me sembla que Dieu luimême me trahissait, et, pris d'un amer abattement, je me mis à pleurer.

Vous vous indignez peut-être, monsieur, de tant de faiblesse; vous ne pouvez comprendre la nécessité de cet appui que j'espérais trouverdans mon oncle; vous vous demandez si j e ne pouvais àdix neuf ans me protéger moi-même, et chercher une occupation qui me procurât le pain de chaque jour. Mais cette occupation, il fallait la trouver, et dans notre société sans lien, vivre de son travail n'est point un droit mais un privilège ! il faut pour cela un long noviciat, de puissantes protections ou un heureux hasard. L'homme quioffre SCS bras sans autre recommandation

que sa force inspire moins d'intérêt que de la défiance. Par cela seul qu'iln'estpointoccupé, on soupçonne qu'il ne mérite point de l'être. La clientelle estcomme la réputation, comme la puissance, elle va chercher celui qui en regorge déjà. Puis, que pouvais-je faire sans apprentissage? quel travail solliciter? à qui m'adresser dans une grande ville? L'isolement de chacun empêche que l'on se communique l'un à l'autre ses besoins, celui qui cherche des bras et celui qui voudrait offrir les siens secoudoyentsansse connaître. Pour qu'ils se rencontrent, il faut un centre connu , un intermédiaire qui puisse les servir réciproquement.Or c'était cet intermédiaire qui me manquait. J'avais enfin besoin d'un maître qui m'exploitât 1 Je croyais l'avoir trouvé dans mononcleMinart,etvoilà qu'où j'avais espéré une protection dure peut-être mais fructueuse, je trouvais un complot contre ma

iT'i l)l.l"X M!S!-f!FS.

liberté et la nicnacc d'une tviannie impossible à supporter !

Je vous l'ai avoué, monsieur, ce retour inattendu brisa mon courage et je ne pus retenir un gémissement.

Figel et son compagnon m'entendirent sans doute; car ils quittèrenlla table et entrèrent dans la chambre où je me trouvais. A ma vue le paysan recula comme s'il eut aperçu un aspic.

— Ah! le fieu était-là, s'écria-t-il !

Figel éclata de rire.

— Et vous m'aviez dit qu'il était parti reprit vivement Minartj saperlotte! vous avez beau être un bourgeois, c'est le tour d'un coquin.

— Pourquoi donc? répliqua Figel tranquillement, je parie qu'il n'aura rien entendu!...

Je me levai en essuyant mes yeux.

— Pardonnez-moi, rcpris-je, d'une voix émue par la douleur et la colère; je connais maintenantle projet de mon oncle, et je lui épargnerai la peine de le mettre à exécution.

— Que dis-tu là fieu? interrompit, Minart en s'avançant vers moi; est-ce que tu aurais pris au sérieux mon bavardage de tout à l'heure ! Comment, toi qui es un garçon d'esprit, tu n'as pas vu que je voulais faire aller le bourgeois?. . Histoire de rire, mon petit, foi de Minart ; viens manger notre soupe aux choux et tu n'en auras pas de regrets. Je te donnerai la soupente qui est au-dessus de l'entrée, il y a une lucarne, et nous y mettrons des meubles.

— Je préfère garder les miens.

— Mais tu ne peux pas rester ici ; il fiiut que tu apprennes à travailler.

— C'est juste, répliquai-je ironiquem»ent ;

17 i DEUX MISÈRES.

à mon âge on a besoin d'exercice; mais j'espère trouver à Paris un maître qui s'intéressera moins à ma santé.

Mon oncle dégrisé devint pâle. Il se tourna vers Figel avec colère, murmura entre ses dents quelques jurements inintelligibles, puis, passant à son poignet la courroie du mètre qui lui servait de bâton.

— C'est bon, reprit-il : je comprends la chose ; tu as peur de venir chez nous parce qu'on ne te laisserait pas faire le fainéant ; tu veux vivre les deux mains dans tes goussets comme le -fds d'un député ; mais faut savoir d'abord si tu en as les droit.

Je le regardai avec étonnement.

— Oui, oui, continua-t-il, je demanderai au notaire si on ne peut pas te faire nommer un tuteur qui te passera la bride au cou.

— Et qui t'attèlera à son tombera u ! ajouta Figel.

Le paysan lui lança un regard vénéneux.

— Ça vaudrait encore mieux que d'être soudé à un galérien, dit-il ; et, s'il suit les conseils de certains, ça ne peut pas lui manquer.

Figel haussa les épaules.

— Allons, vous tombez dans le mélodrame, père Minart, répliqua-t-il, croyez-moi , retournez à Viroflai et ne comptez plus sur le fieu pour domestique ; c'est un douillet qui tient à sa peau , et veut vous laisser essayer vos manches de fouet sur la mère Minart qui en a l'habitude.

La main de mon oncle se crispa sur le bâton qu'il tenait; mais il ouvrit la porte sans répondre et partit.

Demeuré seul avec Figel, je crus qu'il allait tirer avantage de ce qui venait de se passer pour me railler; à ma grande surprise il

176 Dl.rX .MlShKES

n'en dit i>as un mol , et se mit au contraire de moitié dans mon indignation contre l'oncle Minart. Notre entretien se prolongea longtemps sans qu'il parlât de l'explication qui avait eu lieu entre nous la veille et sans qu'il parut vouloir influer en rien sur ma décision. Il m'engagea même, en me quittant, à ne rien précipiter et à réfléchir pendant quelques jours.

En donnant un conseil si sage en apparence, il ne savait que trop bien ce qu'il en pouvait espérer. La réaction qui s'était opérée en moi avait été trop soudaine pour être durable ; chaque heure m'éloignant des causes qui l'avaient amenée devait l'attiédir , et , cette crise passée , la pente fatale de l'habitude ne pouvait manquer de me reporter vers l'abîme dont je m'étais violemment écarté.

Ces prévisions de Figel se seraient im-

manqiiablement accomplies si un secours

inespéré n'était venu m'aider momenlaué-

ment et m'affermir dans mes bonnes résolutions

J'étais encore sous le poids de l'abattement dans lequel m'avait jeté la scène avec mon oncle, lorsque je reçus une petite boîte a laquelle était jointe la lettre suivante ;

« Monsieur Louis,

«En vous quittant hier, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit sur la difficulté de

180 DEUX 31ISÈRES.

trouver du travail; et je me suis rappelé un parent de ma mère chez lequel je me suis aussitôt rendu. M. Dufort, qui dirige une fabrique d'orfèvrerie rue des Francs-Bourgeois, n» 46, avait précisément besoin de quelqu'un pour l'emménagement des marchandises et le recouvrement des factures ; j'ai pensé que la place pourrait vous convenir et je lui ai parlé de vous. Veuillez vous rendre chez lui avec le billet ci-joint, et je ne doute pas que vous ne lui conveniez. Ce travail auquel vous n'êtes point accoutumé pourra d'abord vous paraître pénible ; mais j'espère que Dieu bénira vos efforts. Quant à moi, je ne cesserai de le prier pour qu^il vous protège , car je n'ai rien oublié de notre vieille amitié , et je voudrais pouvoir aidera votre avenir autrement queparmesbonsdésirs;maisjetoucheaumomoîit où toutes les choses de ce monde vont

me devenir étrangères , et lorsque vous recevrez cette lettre je serai déjà en route pour la maison religieuse oii je dois prononcer mes vœux.

(( Au moment de partir et en mettant en ordre ce qui m'appartient, j'ai trouvé dans un des coins de mon armoire de sapin une bourse renfermant mes épargnes de jeune fille. Quoique ce soit bien peu de cbose , c'est trop pour moi , qui dès aujourd'hui dois accepter comme un devoir l'humilité et l'indigence. Ces quelques pièces d'or seraient d'ailleurs inutiles entre les mains d'une religieuse délivrée de tout besoin 5 je vous les envoie donc à vous , qui demeurez exposé aux embarras et aux incertitudes de la vie; c'est le legs d'une amie d'enfance qui avant de mourir au monde vous prie de les accepter comme un souvenir !

«Adieu, monsieur Louis, quel que soit

pour VOUS ravenir, rappelez-vous qu'il y

aura dans un coin du monde un cœur qui

ne vous aura point oublié et qui priera Dieu

pour vous.

« Cécile. »

La petite boîte , jointe à cette lettre , renfermait cinq pièces d'or !

Après avoir relu la lettre et compté l'argent , je m'assis comme étourdi d'attendrissement , et malgré moi je fondis en larmes.

Un acte nous impressionne généralement bien moins en raison de son importance que de son à-propbs ! aussi, quelqu'utile que me fut la recommandation de mademoiselle de Clérembeau pour son parent, quelque généreux que fût le don qui y était joint, je ne pris garde, pour ainsi dire, qu'au contraste de sa conduite avec celle de mon oncle. Aigri et découragé par la trahison de

ce dernier , je me sentis tout à coup relevé par la preuve d'un intérêt aussi inattendu, je crus à la possibilité d'un avenir honnête et laborieux.

Ce qui m'avait effrayé , dans cet avenir, ce n'étaient ni les difficultés de la route, ni l'incertitude du succès ; c'était la pensée de l'isolement! Or, désormais je n'étais plus seul! Désormais je pouvais compter sur cette affection lointaine qui m'était jurée, sur ces prières dont je serais protégé. Quelqu'un s'occupait de moi , quelqu'un me désirerait heureux ; c'était assez pour avoir la force de vouloir l'être !

j'embrassai la lettre de mademoiselle Cécile, avec une reconnaissance passionnée ; je fis sauter dans ma main ces pièces d'or qu'elle avait touchées ; je les pressai sur ma poitrine ; je leur parlais comme si elles eussent pu m'entendre et répéter à leur mai-

tresse mes expressions de reconnaissance !

Je voulus d'abord les garder comme un souvenir de cette amitié généreuse et comme une défense contre toute mauvaise tentation; mais cette dernière pensée s'emparant peu à peu de mon imagination et se développant plus sérieusement, je résolus de vendre le vieux ménage de mon père et d'acheter avec les six louis tout ce qui devait servir à meubler une mansarde d'ouvrier. De cette manière, mon œil ne pourrait rien rencontrer qui ne me rappelât un saint souvenir , et je multipliais pour ainsi dire le talisman qiii devait me garder du mal, me conseiller le bien ?

Cette idée , puérile peut-être , mais naïvement née d'un premier attendrissement , s'empara tellement de moi que le surlendemain j'avais quitté le Marais après avoir tout vendu, et que j'habitais, sous les combles

dans la rue de Choiseul , un petit cabinet garni de meubles acquis avec l'or de mademoiselle Cécile.

Ce coup de tête eut du moins l'avantage de me séparer de Figel, à qui je laissai ignorer ma nouvelle demeure. Je connaissais, trop bien ma faiblesse pour ne point comprendre que le seul moyen de me régénérer était de fuir cet homme dont l'irrésistible fascination me maîtrisait malgré moi. Je rompis donc avec tous ceux que j'avais connus jusqu'alors , évitant également de former aucune nouvelle liaison.

Mais la solitude n'est bonne qu'aux âmes saines. Les autres ressemblent à ces eaux troublées qui, loin de se purifier dans le repos , y développent leurs germes de corruption. Une fois mordu par le vice, vous essayeriez', en vain l'air pur, la vie paisible, les' douces habitudes; le mal est en vous et

grandiia toujours; la rage ne se prévient qu'en brûlant la morsure au fer rouge , elle ne se guérit pas !

Les premiers jours pourtant furent tranquilles ; j'essayais une nouvelle vie ! l'ordre et le travail avaient pour moi le charme de la nouveauté. J'éprouvais la même sensation que les patriciens blasés de Rome lorsque, renonçant au luxe, à la bonne chère, aux courtisannes, ils venaient chercher, dans ce qu'ils appelaient la chambre du pauvre j les émotions nouvelles de l'abstinence et de la chasteté.

Mais ces changements d'habitude sans changements de cœur, loin d'amortir les passions, les retrempent ; ce sont des heures de repos données aux coursiers. La retraite fait oublier insensiblement les ennuiô de la foule , le silence redonne la force d'aimer le bruit, et délassé du vice, on en re-

prend le désir; car ce que l'on a fait n'est point un essai de régénération , mais une halte après laquelle on se retrouve plus fort et plus ardent.

Je ne tardai pas à l'éprouver. Bien que mon travail chez M. Dufort occupât toutes mes journées , les tentations m'assaillirent bientôt. J'y résistai, mais avec effort et dépit, comme un homme mécontent des difficultés du devoir.

Ce fut surtout alors, Monsieur, que je sentis l'insuffisance de la sagesse pour soumettre les mauvais instincts. L'homme qui a une foi n'a pas à discuter la loi morale à la- -^ quelle il obéit, il n'est point lui-même son h maître. Une règle existe qui lui indique le vrai ou le faux, lui promet la récompense ou le châtiment. Mais pour celui qui doit se foire à lui-même sa loi , combien d'hésitations ! que de dégoûts ! quels dangers ! où

i8S DEUX JIISËRES.

sont ses éléments de certitude ? Le bien, pour lui, n'est-ce pas ce qui rend heureux? le mal, ce qui fait souffrir? Au point cle vue humain, la vertu n'est-elle point un préjugé honoré?

Malgré moi, je me faisais toutes ces questions sans y trouver de réponse satisfaisante. J'avais beau me dire à chaque effort:

— C'est le devoir ! ♦ La passion répondait aussitôt en moi :

— Qui te l'a dit?

Et lorsque j'ajoutais :

— Je veux le suivra, La logique reprenait :

— Qu'y gagneras-tu?

Qu'y gagneras-tu ! éternelle et terrible objection du raisonnement humain à la morale humaine ! Car pour qui ne voit que la terre , à quoi bon la vertu si elle ne rend

ni plus puissant, ni plus riche, ni plus respecté ? A défaut de la récompense de Dieu il faut au moins celle des hommes. Si les sacrifices accomplis ne nous acquièrent point de crédit dans le ciel, c'est au monde de nous les payer comptant !

Or je ne m'étais point aperçu que mon changement de vie m'eut valu la bienveillance et les encouragements auxquels je croyais avoir droit. On acceptait ma bonne conduite, mais on n'en tenait point compte, on ne la remarquait point; je ne lui devais aucune considération particulière. Si , en descendantde mon cinquième étage, je rencontrais la dame qui habitait le premier, elle recevait mon salut sans me le rendre; si une lettre m'arrivait, le portier s'évitait la fatigue de la porter à ma mansarde, et le propriétaire exigeait chaque mois mon paiement à l'avance. Tous me savaient pourtant

un ouvrier tranquille, sobre, poli; mais un ouvrier; et aux yeux de tous, mes qualités avaient moins d'importance que ma condition.

Or, pins nous trouvons le devoir difficile, plus nous exigeons d'estime pour l'avoir pratiqué. La vertu sans croyance n'est jamais qu'un glorieux orgueil qui veut être dédommagé par du respect de ce qu'il a dépensé en efforts. Aussi ne pus-je supporter l'indifférence dédaigneuse avec laquelle les miens étaient accueillis. En voyant que la considération s accordait, non aux actes mais à la classe, je me révoltai contre ces inégalités nées du hasard, et sur lesquelles on avait fondé une organisation sociale tout entière.

Les conversations de Figel , les lectures faites sous sa direction m'avaient déjà préparé à cette révolte. On avait semé dans mon

ame la vanité et l'aigreur; je ne tardai pas à recueillir une moisson de haine et d'envie. Tout ce qui était riche, célèbre, puissant, me devint ennemi. Je ne regardai plus les [uivilégiés du monde que comme des usurpateurs, jouissant injustement de ma part d'héritage ; je les suivais d'un œil ardent ; je m'indignais de leur prospérité; j'accusais la folie des hommes 5 je me raillai moi-même de persister dans une vertu stérile!...

Le souvenir de Cécile venait bien, de loin on loin, combattre ces amertumes, mais je l'écartais alors brusquement comme on écarte la main d'un ami au moment du désespoir; ou bien, tournant la coupe du côté de l'absinthe, je cherchais dans ce souvenir lui-même un nouveau motif de mépriser les hommes. Je me demandais ce qu'elle avait gagné, elle aussi , à l'accomplissement du devoir ; comment elle avait été récompensée

de tant de dévouement; quels cœurs s'étaient ouverts pour elle? Et je trouvais dans cette fuite au fond d'un couvent une nouvelle accusation contre la société.

J'insiste longuement , Monsieur, sur tout ces détails, parce que cette époque décida du reste de ma vie. Les trois années qui s'écoulèrent ainsi me transformèrent insensiblement. Meurtri dans toutes mes vanités, aigri par la solitude, je me livrai à tous les sophismes que peut inventer un esprit malade; en perdant le calme, j'avais perdu le sens moral et la raison. Tous mes sentiments s'étaient tournés en haine contre les heureux ; mon cœur ressemblait à un nid de vipères, dressant contre le monde leurs gueules gonflées de venin.

0 Monsieur , j'ai bien souffert depuis , mais jamais mes souffrances n'ont eu cette âcreté dévorante. L'envie est pire que le

malheur, pire que la honte; c'est une arme à deux tranchants, qui blesse aussi profondément celui qui frappe que celui qui est frappé.

Je sentais d'ailleurs, dans cette crise haineuse, mes bonnes résolutions chanceler de plus en plus. Je cherchais à constater partout le mal triomphant, comme si j'eusse voulu me prouver à moi-même sa nécessité et me préparer aux yeux des autres une justification. Mon amertume était déjà moins de l'indignation que du regret.

Je n'avais point revu Figel depuis la mort de mon père. Un jour que je revenais de Tatelier, je faillis être renversé par un élégant tilbury qui traversait le quai de l'École, je levai les yeux et je le reconnus.

Il était vêtu d'une riche polonaise garnie de fourrures précieuses et tenait lui-même les rennes. Il ne m'aperçut point ou affecta

de ne point me reconnaître, et je le vis bientôt disparaître au tournant du Louvre.

Cette apparition me frappa vivement. Figel avait donc fait fortune depuis notre séparation? Mais de quelle manière? J'en soupçonnai d'avance la nature, car je connaissais assez mon ancien maître pour le savoir plus scrupuleux sur le résultat que sur les moyens. Trois années n'auraient pu, d'ailleurs, suffire pour acquérir légitimement l'opulence que son train semblait annoncer. Il avait donc évidemment mis en pratique les principes que je l'avais entendu professer si souvent, et la chance lui avait été favorable !

Je ne pus m'empêcher dépenser que j'aurais peut-être partagé cette chance en demeurant près de lui, et que, dans ce cas, au lieu de suivre, à pied, les trottoirs boueux, je parcourerais maintenant comme lui la

grande ville au galop d'un cheval de race, éparpillant la boue des ruisseaux sur l'honnête homme en bourgeron! Celte pensée me causa un dépit poignant; j'en éprouvai plus de dédain pour les scrupules qui m'avaient fait éviter Figel , et plus d'irritation contre les stériles avantages de ma bonne conduite.

Ces agitations de conscience étaient d'autant plus dangereuses que je n'avais rien pour m'en distraire. Depuis mon entrée chez M. Dufort, j'avais fui toutes les avances faites par les autres ouvriers. Je travaillais en silence avec une exactitude scrupuleuse mais indifférente. Ces manières avaient éveillé contre moi une sorte d'aversion générale. Ma froideur était traitée de fierté, ma tristesse de mauvaise humeur. M. Dufort lui-même , qui m'avait d'abord témoigné quelque bienveillance, finit par partager ces

préventions; esprit timide et inquiet, ma taciturnité le mettait mal à l'aise.

Je m'étais aperçu de cette impression , mais loin d'y voir un motif pour changer de conduite , j'y trouvais une puérile excitation. Ce rôle que j'avais adopté me donnait une physionomie, une attitude! A défaut d'autre importance, j'avais celle de la hizarrerie; je ne ressemblais point aux autres; j'étais quelque chose enfin!

Je continuai donc à m'envelopper d'une apparence chaque jour plus sombre , plus muette, plus glacée, trouvant une sorte d'émotion dramatique dans la répulsion que j'inspirais, et me complaisant dans l'orgueilleuse douleur de me sentir méconnu.

Cet isolement absolu m'avait fait prendre l'habitude de longues promenades, et mes dimanches étaient le plus souvent consacrés

à des excursions solitaires dans les environs de Paris.

Un soir que je revenais d'une de ces courses à travers les bois de Versailles, je m'arrêtai dans le resîauiant du Merle-Blanc, placé à l'entrée même du parc de Saint- Cloud. Voulant éviter la foiile qui remplissait les bosquets de la guinguette, j'entrai dans une de ses salles désertes et je demandai à dhier. Mais mon costume de piéton produisit son effet ordinaire. Peu soucieux de satisfaire un convive en casquette poudreuse et en blouse, tandis qu'une foule endimanchée les réclamait, les domestiques du restaurant m'oublièrent.

Je commençais à me lasser d'une attente dont je m'étais déjà plaint, lorsque plusieyrs voix se firent entendre dans la salle voisine; celle de Figel dominait toutes les autres.

— Au diable le cabaret, s'écriait-il; pas même un garçon à qui parler !

— Allons diner dans le parc, interrompit quelqu'un.

— Mais comment?

— Nous avons dans la voiture tout ce qu'il faut.

— Sauf le couvert.

— On s'en passera.

Les voix s'étaient rapprochées ; quelques dames, conduites par d'élégants cavaliers, venaient de paraître à la porte. En toute autre occasion , la rencontre de Figel n'eût été qu'embarrassante ; mais ici, elle avait quelque chose d'humiliant pour moi. La pensée qu'il pourrait hésiter à me reconnaître sous mon costume sordide, ou que j'aurais à supporter ses sarcasmes traversa mon esprit comme un éclair douloureux ; je saisis mon bâton de houx et m'élançant vers l'entrée

opposée je m'éloignai d'un pas précipité.

Il était environ quatre heures : le soleil, déjà sur son déclin, enveloppait la forêt d'une lueur plus molle, et la brise gazouillait doucement au milieu des feuilles agitées! Je m'enfonçai dans les allées les plus ombreuses du parc, marchant vite et sans prendre garde à ce qui m'entourait; la vue de Figel avait réveillé toutes mes agitations intérieures!

Je venais d'atteindre la grande allée qui réunit Sèvres à Saint-Cloud, et j'allais traverser la foule qui l'encombrait lorsque le cri : — Arrêtez! retentit derrière moi. Je me détournai et me trouvai entouré d'une douzaine d'hommes parmi lesquels je reconnus le propriétaire du Merle-Blanc.

— Mettez la main dessus, s'écria-t-il, c'est lui , c'est notre voleur.

— Voleur ! répétai-je sans comprendre encore ce dont j'étais accusé.

— Oui, oui, fais riniiocent, interrompit le restaurateur; heureusement que j'avais remarqué ta blouse! Tenez-lebien, mes amis, il doit avoir sur lui les couverts.

Il m'avait saisi au collet ; je le repoussai avec indignation croyant qu'il y avait erreur ; mais tous les gens qui se trouvaient iù lui prêtèrent main-forte sans vouloir m'écoûter; je fus arrêté, abattu et fouille malgré ma résistance.

Toutes les recherches furent nécessairement inutiles ; on ne trouva rien.

— Il aura donné les couverts à quelque compère, observa un des garçons du Merle- Blanc.

— Où il les aura cachés dans le bois.

— Il faut qu'il soit interrogé.

— Conduisons-le à la mairie.

— Oui.

— On l'enverra de là à la Préfecture de Police.

— Et on le forcera bien à avouer ce qu'il a fait de l'argenterie.

— C'est cela!

— Chez M. Laroche! chez M. Laroche!

La résistance était inutile et ne pouvait

que fortifier les soupçons; je déclarai donc que j'étais prêt à suivre mes accusateurs et nous nous dirigeâmes vers la mairie.

La foule attirée par les cris du restaurateur, accourait partout sur notre passage. J'entendais répéter autour de moi:

■—On vient de l'arrêter... On l'a reconnu ! c'est un voleur!

[ Et je marchais, au milieu de ces murmures, pale de saisissement, d'humiliation et de rage. Je cherchais en vain parmi tous ces visages une expression de doute ou d'intérêt, lorsque je m'arrêtai tout à coup

en poussant un cri; je venais de reconnaître parmi les spectateurs M. Dufort» luimême qui me regardait d'un air effaré.

Je fis un pas vers lui, en l'appelant par son nom ; mais il se détourna brusquement avec un geste d'effroi, et essaya de se dissimuler dans la foule. Ceux qui me conduisaient voyant ce mouvement, le prirent pour un complice, et s'élancèrent à sa poursuite. L'orfèvre voulut en vain s'expliquer, on s'empara de lui, et on le força à nous suivre chez M. Laroche, maire de Saint-Cloud.

Celui-ci, qui était à table, arriva la ser viette à la main, fort mécontent d'avoir été dérangé

— Qu'est-ce encore M. Berot? demandat-il au restaurateur; de quoi est-il question?

M. Berot lui fit sa déclaration, et j'appris

alors enfin sur quels indices j'étais accusé.

Les couverts enlevés se trouvaient dans la salle où j'avais attendu seul; on s'était aperçu, en même temps, de leur disparition et de la mienne et mon départ subit ayant naturellement fait naître des soupçons, on s'était mis à ma poursuite.

Je voulus justifier la précipitation de ma sortie, par le désir d'éviter Figel ; mais ce désir lui-même était difficile à expliquer, il s'agissait d'une sensation plutôt que d'une raison, et je m'aperçus que M. Laroche ajoutait peu de foi à mes paroles. Quant au traiteur il se récria sur ce qu'un va nu-pieds comme moi prétendît connaître des gens en équipage.

— Je demande qu'on les fasse venir 1 m'écriai-je.

— Parce que tu sais bien qu'ils sont partis, reprit Berot.

— Mais ne pourrait-on les retrouver, observa le maire.

— Pardieu! s'il les connaît réellement rien de plus facile.

— Comment cela ?

— Qu'il nous donne leur adresse.

Je tressaillis et j'avouai en rougissant que je ne la connaissais pas.

Un murmure s'éleva parmi les spectateurs.

— Vous entendez, reprit Berot triomphant; voilà^ qu'il se coupe déjà, mais c'est pas tout, faut savoir qui il est.

Je déclarai qu'il y avait là quelqu'un dont j'étais connu, et je désignai M. Dufort que l'on fit amener.

Mais ce qui venait de se passer l'avait bouleversé , dès la première question il s'écria qu'il ne pouvait rien dire, qu'il ne savait rien.

DEUX 3IISÈRES. 207

— Vous ne savez pas qui je suis ? m'éeriai-je stupéfait,

— Je sais que l'on m'a insulté, reprit l'orfèvre i)âle et tremblant, que l'on m'a traîné ici malgré moi, et que je demande protection à l'autorité.

Je voulus l'interrompre.

— Ne me parlez pas, reprit-il avec une indignation effrayée ; je n'ai rien à vous répondre, vous n'avez pas le droit dem'interroger.

Et se tournant vers le maire.

— On a dit que j'étais son complice, monsieur, continua-t-il ; moi! un fabricant établi depuis trente ans ! ]\Iais je poursuivrai les calomniateurs, je sortirai de mon caractère, j'invoquerai la Charte ; oui, monsieur, la Charte constitutionnelle. Tous les Français sont égaux devant elle... Je saurai si on a droit d'attenter à la liberté individuelle d'un

père de famille, électeur, patenté. Je prouverai que je suis homme connu, un honnête homme!...;

Il s'arrêta suffoqué ; il pleurait ! . . .

Il y eut moment d'embarras général pendant lequel je demeurai comme étourdi.

Le maire prit la parole pour rassurer le vieux bourgeois , et après avoir blâmé l'espèce de violence dont on avait usé envers lui, il l'interrogea de nouveau à mon égard.

Mais M.Dufort, encore sous la terreur des avanies qu'il venait d'éprouver, répondit qu'il ne me connaissait que pour m'avoir employé dans sa fabrique d'orfèvrerie.

— D'orfèvrerie! répéta le restaurateur, comme frappé d'un trait de lumière, et se tournant vers ceux qui l'avaient suivi; entendez-vous ça vous autres; il travaille dans une fabrique d'orfèvrerie et il s'agit d'un olde couverts!,...

Tous parurent trouver dans ce rapprochement une grave présomption.

~ Du reste, ajouta Berot, en se tournant vers le vieux fabricant, le bourgeois pourrait nous donner son avis.

— Je n'ai point d'avis! interrompit vivement M. Du fort.

— Vous savez au moins, observa le maire, quelle était la réputation de cet homme dans vos ateliers.

— C'est-à-dire....

— Qui fréquentait-il?

— Personne.

— Ainsi on l'évitait, interrompit le restaurateur; c'est clair ça j'espère; les camarades connaissaient sa couleur.

— Et ne vous êtes-vous aperçu d'aucune infidélité, demanda de nouveau M. Laroche?

L'orfèvre parut hésiter.

210 DEUXM[SimES.

— Je ne me rappelle pas l'avoir soupçonné, dit-il....

— Rien n'a jamais disparu?

— Rien , si ce n'est un cou vert

— 'Un couvert! répéta Berot, et ce particulier là était déjà chez vous?

— Depuis un mois seulement.

Le traiteur se tourna vers moi.

— Eh bien! en voilà-t-il assez de preuves? dit-il en balançant la tête d'un air menaçant, oseras-tu nier encore?...

Il vit que je voulais l'interrompre.

— Rends-moi mes couverts , scélérat !

s'écria-t-il en s'avançant vers moi les poings serrés; dix couverts de soixante francs pièce; rends-les moi sur-le-champ ou je te fais porter l'habit rouge pour le reste de ta vie !

Jusqu'alors je m'étais contenu avec peine; mais cette dernière menace et le geste qui l'accompagnait m'exaspérèrent. Je repous-

sai rudement le restaurateur qui alla tomber à quelques pas, en poussant un cri. Ceux qui se trouvaient présents voulurent s'élancer sur moi; je saisis une chaise, en menaçant de briser le crâne au premier qui m'approcherait.

Le maire effrayé courut à la porte pour appeler du secours, mais au même moment, celle-ci s'ouvrit et un des garçons du Merle- Blanc entra suivi de Figel.

A la vue de ce dernier, je laissai tomber la chaise dont je m'étais armé; il me reconnut aussitôt.

— Comment, c'est toi qui es arrêté Louis? dit-il avec un mouvement de surprise.

— Ah! venez leur dire qui je suis! m'écriai-je.

— Unmoment, il faut d'abord que je trouve le Vatel du Merle-BUmc.

2ia DEUX MISÈRES.

Berot qui s'était relevé se présenta, le bonnet à la main.

*— On m'a dit que vous cherchiez votre argenterie, mon maître, reprit Figel.

— Il est vrai, dit le traiteur tout étonné.

— Je vous la rapporte.

— Vous monsieur !

— Dix couverts embellis de votre chiffre; voyez plutôt.

— Ce sont eux ! s'écria Berot en les examinant, mais comment se fait-il que le voleur...

— Le voleur , c'était moi, répliqua Figel tranquillement.

Une exclamation échappa à tous les assistants..

— Monsieur veut rire, balbutia Berot, qui était devenu aussi aimable qu'il s'était montré grossier un instant auparavant; monsieur

ne pense pas que je croie... ce ne peut être qu'une plaisanterie...

— Précisément, moucher. II n'y avaitpersonne à votre comptoir, et comme nous avions besoin de couverts pour dîner dans le parc, nous avons trouvé plaisant de faire main-basse sur ceux du Merle-Blanc, Je venais les rapporter lorsque j'ai appris le malentendu qui avait eu lieu, et, bien que je ne me doutasse pas que la personne arrêtée fût de ma connaissance, j'ai voulu expliquer tout moi-même, et rapporter l'argenterie avec le prix de la location.

En parlant ainsi, il fouilla négligemment dans la poche de son gilet, et présenta un louis au traiteur qui se confondit en remerciements.

— Quant à M. le maire, ajouta Figel, je lui dois des excuses pour l'erreur dont je

suis cause et qui l'a forcé je crois, à interrompre son dîner.

— En effet, dit M. Laroche.

— Ceci mérite une amende au profit des pauvres de la commune, reprit Figel qui porta de nouveau la main à son gilet, et déposa un second louis sur le bureau du maire.

Le visage de celui-ci s'éclaircit, et il s'inclina.

— J'ose espérer, continua Figel , que ces explications me feront pardonner une mauvaise plaisanterie....

— Dont personne, je pense, ne songera désormais à se plaindre, interrompit M. Laroche d'un air aimable.

Figel se tourna vers moi :

— Ce garçon a pourtant été accusé, observa-t-il

— Et il faut dire qu'il est heureux que tout se soit éclairci, ajouta Berot, car il y

DEUX MISÈRES. 2l«

avait assez de preuves pour le faire envoyer au;7r^, comme ils disent.

— Où l'avez- vous donc arrêté?

— Dans le parc, et ça pas été sans peine, je vous en réponds. Le gaillard est solide... Mais quand les passants ont su de quoi il s'agissait, tous m'ont donné un coup de main.

— De sorte qu'il a été traîné ici comme un voleur.

— Il est certain, observa M. Laroche en riant, que vous lui devez aussi uneréparation .

— Vous pensez donc, monsieur, que pour le dédommager du tort que je lui ai fait...

— II faudrait quelques explications àdiW^ le genre de celles que vous avez déjà données. . .

Figel me lança un regard ironiquement interrogateur qui semblait me dire :

— Tu vois ce que l'on estime la réputation d'un pauvre diable.

Je n'y pus tenir plus longtemps.

— Que ce monsieur, m'écriai-je, en désignant le maire, se montre satisfait de l'aumône que vous venez de faire, il en est le maître ; mais je n'ai donné à personne le droit démettre à prix mon honneur. On vient.de m'arrêter publiquement, de m'insulter, de me frapper; je demande justice de ces mauvais traitements.

— Mais on vous rend justice, mon cher, dit M. Laroche, puisque l'on reconnaît qu'il y a eu erreur.

— Mais cette erreur, j'en ai été la victime monsieur ! j'ai subi la honte d'une arrestation publique ! Tous ceux qui m'ont vu traîner ici comme un voleur, sauront-ils que l'on s'est trompé? Oterez-vous de l'esprit de la plupart, le doute que laisse même un acquittement ? Ne savez-vous • pas qu'être soupçonné seulement, est une flétrissure?

Comment réparerez-vous le mal que vous m'avez fait? Suffît-il donc, quand on a déshonoré un malheureux , de dire que c'est par erreur? Qu'ai-je fait pour mériter cette injure? Pourquoi cet homme m'a-t-il accusé sans preuves; pourquoi est-ce moi qu'il a poursuivi?

— Tiens! s'écria Berot, comme si c'était pas naturel ! je le demande à M. le maire et à tout le monde ; il n'était entré dans la salle que des gens bien couverts, et ce garçon en blouse,., qui pouvait-on soupçonnr ?

— Ainsi , repris-je amèrement, outre tous ses autres malheurs, la pauvreté a celui de nous placer dans un état de suspicion permanente? Ce que vous appelez les gens bien nés, ne sont accusés que lorsque l'on a la preuve de leurs crimes ; nous le sommes, nous, jusqu'à ce que nous ayons fourni des témoignages de notre innocence. L'iniprobité

ne se prouve pas pour les ouvriers comme moi, elle se suppose; c'est lu présomption première, la règle générale!

— Qui vous parle de cela, interrompit M. Laroche, en haussant les épaules ; on estime tout autant un ouvrier qu'un millionnaire ; seulement, quand il s'agit d'un vol on le soupçonne nécessairement le premier.

Qui diable eut cru que monsieur s'amusait à emporter l'argenterie de maître Berot. Au fond, mon cher, vous voyez que tout ceci n'est qu'une plaisanterie, ne faites donc pas la mauvaise tête pour un malentendu.

— D'autant qu'il peut servir à son instruction, ajouta ironiquement Figel, en lui prouvant les inconvénients de la casquette et de la blouse. Car vous saurez, messieurs, que ce jeune homme est un de mes protégés ; il n'a même tenu qu'à lui de faire son chemin sous ma direction.

— Et il a refusé ?

— De peur de se corrompre dans le grand monde. Il tient aux vertus antiques et au tablier de toile verte.

— Jobard î murmura le restaurateur avec un ricanement dédaigneux.

— Peut-être se ravisera-t-il, observa le maire, qui se tourna vers moi en souriant. Il finira par accepter vos propositions... ne fut-ce que pour éviter un quiproquo comme celui d'aujourd'hui.

— C'est ce que je vais tâcher de lui faire comprendre, dit Figel.

Et s'excusant de nouveau, il salua M. Laroche, me prit par le bras et me força à le suivre.

En sortant de chez le maire, nous aperçûmes à une centaine de pas, deux calèches dans lesquelles se trouvait la compagnie de Figel. Celui-ci m'avertit qu'il y restait une place et qu'il voulait m'emmener à Paris. Je refusai.

— 11 le faut, reprit-il, nous avons des

2u2 DEUX MISfiRES.

femmes charmantes que tu seras bien aise de connaître.

Mais j'avais le cœur trop froissé pour désirer une pareille entrevue, je m'excusai sur mon costume.

— Ah! tu as raison, dit Figel, il t'a déjà fait prendre pour un voleur par l'autorité, il pourrait te faire prendre, par ces dames, pour un manant.

— Et c'est ce que je puis éviter, en retournant à pied, répliquai-je.

— Non! s'écria Figel, j'ai un moyen!..

— Lequel?

— Tu viens de voir ce que l'on gagnait à être un pauvre hère?...

— Oui?

— Eh bien ! je veux te faire voir maintenant ce que l'on gagne à être le contraire. On t'a traité, toutàTheure, comme un misérable, on va te traiter comme un prince... et

DEUX MISJ'RES. 235

pour cela je n'aurai qu'un mot à prononcer.

— Que voulez-vous dire?

— Viens, tu vas le savoir.

Il m'entraîna vers la première voiture dont il ouvrit la portière avec un empressement affecté.

— Je vous dis que nous vous ramènerons à Paris, s'écria-t-il en se tournant vers moi.

— C est impossible, balbutiai-je, sans comprendre encore ce qu'il voulait faire; songez que...

— Je songe que je ne vous laisserai point partir à pied

— Mais il n'y a plus de place, observa une dame blonde qui avait mis la tête à la portière.

— Vous voyez, repris-je vivement.

— On se serrera.

— Non, je vous gênerais... Puis je n'ai point l'honneur d'être connu....

— N'est-ce que cela, reprit vivement Figel, en me prenant par la main : M. de La- Rocca, mesdames, un de mes amis...

Et il ajouta à demi-voix en se penchant sur la portière.

— Un jeune Portugais, qui a sept cent mille francs de revenus.

J'entendis un ah ! d'admiration, et tout le monde se rangea dans la voiture.

— Il y a place, il y a place ! s'écria la dame blonde; que monsieur aie la bonté de monter.

J'étais confondu ; Henri voulut expliquer mon décontenancement.

— Ah ! vous espériez ne pas être reconnu sous ce déguisement , dit-il ; mais ce n'est pas moi que l'on trompe ainsi ! Figurez vous, mesdames, que M. de La Rocca a tant de goût pour les études de mœurs, qu'il parcourt toutes les fêtes champêtres de la ban-

lieue avec le costume de Diogène et cherchant comme lui un homme ou une

femme!....

Tout le monde se mit à rire.

— Malheureusement, reprit Figel, il y a eu aujourd'hui un malentendu, etl'équipagc de M. de La Rocca ne s'est pas trouvé au rendez-vous, si bien que je l'ai rencontré cherchant en vain un coucou, et exposé à s'en retourner à pied.

— Nous serons trop heureux d'avoir monsieur pour compagnon de route, observa la jeune femme qui avait déjà parlé, en m'invitant du geste et du sourire.

Je voulus faire encore quelques objections ; je montrai mon costume poudreux et déchiré par les ronces ; mais tout le monde se récria ; la dame blonde ramena à elle les plis

de sa robe de mousseline pour me montrer 1. m

une place vide auprès d'elle et je me décidai enfin à franchir le marche-pied.

Figel se plaça vis-à-vis de moi et la calèche partit.

Son mensonge m'avait tellement pris au dépourvu que je n'avais osé ni le contredire ni l'appuyer. Je me trouvais, par suite, fort embarrassé de ma position dont je cherchais en vain le moyen de sortir. Figel qui s'en aperçut y mit d'ailleurs obstacle. en tournant la conversation sur autre chose et me forçant ainsi à confirmer, par mon silence, le conte qu'il venait de faire. Enfin lorsqu'il pensa qu'un démenti de ma part eut été trop tardif pour être possible, il recommença à me parler de mon hôtel, de mes chevaux, de mon courreur, avec une assurance qui, après m'avoir confondu, me parut plaisante et m'engagea à lui répondre sur le même ton.

Mais à mesure que je lui donnais la ré-

PEUX MISÈRJ'S. âî«r

plique, Figel étendait son thème et entrait dans des détails plus audacieux. Il voulut savoir ou en était ma galerie, pour laquelle il assura que j'avais déjà dépensé six cents mille francs, demanda des nouvelles de la colonie que je comptais envoyer au Texas, et s'informa des progrès de don Pèdre auquel il déclara que j'avais prêté un million pour conquérir le Portugal. Je tremblais à chaque instant, que ces bouffonnes exagérations ne fissent tout découvrir ; mais à ma grande surprise, la considération que me témoignaient ses compagnons semblait croître en proportion. Madame HortenseRivoi surtout, (c'était le nom de la jolie blonde), paraissait dans l'extase. Elle poussait des exclamations de ravissement atout ce que je disais; elle avait tous mes goûts et ne cessait d'exprimer son admiration pour le Portugal et ses habitants. Son seul regret était de ne point savoir

le portugais. Figel lui demanda si elle désirait que je le lui apprisse ; elle baissa les yeux de l'air le plus charmant en répondant : — que c'était une mauvaise plaisanterie... que n'ayant point l'honneur de me connaître... Elle n'oserait avoir l'indiscrétion. . bref il fût convenu, toujours par Figel qui continuait à parlerpour moi, que jereverraismadameRivoi. Il promit même de me conduire le soir même, au bal d'une de ses amies où je devais la rencontrer et continuer la connaissance commencée.

Nous étions précisément arrivés à la porte d'Hortense. Elle me quitta en me disant de sa voix la plus caressante ^/wV//^ m'attendait,

Figel qui m'avait demandé tout bas mon adresse, se fît descendre rue de Ciioiseul et monta avec moi.

Arrivé dans ma mansarde, il me regarda en face, et nous éclatâmes de rire tous les deux.

— Eh bien! monsieur de La Rocca,me dit-il, comment trouvez-vous cette petite blonde?

— Ravissante ! une véritable vignette anglaise !

— A vez-vous remarqué cette peau?

— Et quelle taille !

— Et les mains ?

— Et le pied !

— Eh bien, mon petit, reprit Figel, en me frappant sur l'épaule, tout cela serait à toi si tu avais seulement un tilbury!...

— Oui, cela et tout le reste, repris-je, brusquement ramené au sentiment amer de la réalité : ah ! cette journée a été instructive pour moi ; elle m'a appris que liberté , plaisir, considération étaient le privilège de la fortune...

— Comment, comment, dit Figel d'un ton moqueur, t'ennuierais-tu par hasard d'être

250 DEUX MiSÈKES.

vertueux à cinquante sous par jour?. ..C'est pourtant un rôle, mon cher. En continuant encore une cinquantaine d'années tu peux espérer un prix Monthyon... ou une place à l'hospice.

Je fis un geste violent.

— Et, après tout, continua Henri, en lorgnant autour de lui, tu es fort bien ici : un lit, une table, trois chaises... avec cela, un pot de giroflée et le sentiment du devoir dans son cœur, un honnête homme doit-être content.

— Pourvu qu'il se résigne à toutes les privations, à tous les mépris.

— Ah ! ah ! tu as donc remarqué ?...

— La leçon d'aujourd'hui a été assez claire. Pauvre, on me soupçonne» on m'arrête, je subis les injures de tous; riche, je suis accueilli, flatté, applaudi.

— Eh bien, mon cher, dit Fi gel en rica-

nant, cela prouve que Déranger a dit une sottise quand il a vanté le bonheur des gueux et que tu en as fait une plus grande de le croire.

— Oh! je le sais; et si l'occasion de réparer ma faute se présentait jamais...

— Eh bien, si l'occasion se présentait !

— Je ferais en sorte d'avoir aussi ma part de bonheur, m'écriai-je avec une sorte de rage ; oui, puisqu'on ne peut en acheter que pour de l'or, je chercherais de l'or, fallut-il pour cela entrer jusqu'au ventre dans la boue!....

Figel me regarda de côté.

— A la bonne heure ! dit-il ; te voilà enfin dans le vrai. Il est fâcheux que le diable se soit retiré des affaires et que l'on ne puisse plus lui vendre son âme pour quelques millions.

— Ah ! je la vendrais pour huit jours d'o-

pulence seulement, m'écriai-je; rien que huit jours de vie pleine, de fantaisie satisfaite ; et peu m'importerait le reste !...

— Huit jours! repéta Figel ; pardieni ce n'est point trop demander et tu les auras.

— Que dites-vous?

— Que je veux accomplir ton rêve.

Et me prenant par la main.

— Debout, monsieur de LaRocca, continua-t-il gaiement; la fiction est devenue une histoire. Vous avez réellement 700,000 livres de revenu... pendant huit jours.

Il avait tiré de sa poche un portefeuille dans lequel il prit quatre billets qu'il posa

devant moi.

— Deux mille francs! m'écriai-je...

— Votre rente d'aujourd'hui, répé(a-il en ramassant son portefeuille.

— C'est une plaisanterie?...

— Payable à vue.

— Vous savez bien que je n'accepterai point de vous....

— ■ Ce que vous eussiez accepté du diable.

— Le diable m'aurait pris mon âme en retour,

— Mettez que vous me l'avez vendue.

— - Alors vous exigez de moi.

— Que vous vous fassiez- conduire à l'instant chez mon tailleur.

— Pourquoi cela?

— Afin queM. de La Rocca puisse me suivre au bal de madame de Rivoi.

— Vous vous jouez de moi, dis-je, en faisant un effort pour ne point prendre au sérieux les paroles deFigel; mais je l'ai mérité par mes folles confidences ; reprenez ces billets.

— Au diable ! interrompit-il avec impatience ; finissons-en. Cet argent est à toi ,

mon petit, et, pour te prouver queje ne m'amuse point à tes dépens , voici la rente des huit jours.... seize mille francs... Ramasse ces chiffons et va te faire habiller sans retard; je t'attendrai.

J'étais béant et confondu! je voulus balbutier quelques objections, mais Figel me quitta sans vouloir m'écouter, en me laissant son adresse et me donnant rendez-vous chez lui pour onze heures.

Je demeurai, quelque temps après son départ, immobile et étourdi, me demandant si je n'étais point le jouet d'un rêve. Il y avait dans l'action de Figel quelque chose de si bizarre que ma raison protestait contre ma sensation elle-même. Je regardais les billets étalés devant moi , sans pouvoir croire à leur réalité. Il me fallut les toucher, les lire, les examiner ; en appeler entin

à tous mes sens pour me persuader moimême.

Mais h mesure que j'étais gagné par cette persuasion, un inexprimable changement s'opérait en moi. On eut dit que quelque chose d'enivrant s'exhalait de ces billets magiques et m'enleA'ait insensiblement la raison. Je sentais ma tête se troubler, mon cœur bondir, mes mains trembler; des cris involontaires s'échappaient de mes lèvres; je comptais les billets, en répétant tout haut :

— Riche ! riche! tout cela à moi....; seize mille francs pour huit jours !... huit jours pour tout épuiser !

Et pris, à cette pensée, d'une sorte de délire, je renversais les meubles que je trouvais sur mon passage , je brisais avec une

sorte de colère ces souvenirs de mon passé ; je criais à la pauvreté :

— Enfin te voilà sous mes pieds ! je suis riche ! je suis heureux !

Et je riais et je pleurais à la fois.

Le bruit de l'horloge m'arracha enfin à cette espèce de folie. Elle sonnait neuf heures. Je me rappelai les instructions de Figel et je sortis pour les exécuter.

Avant minuit j'étais chez lui en toilette de bal.

Il laissa échapper une exclamation de satisfaction en m'apercevant, porta à l'œil droit

son lorgnon , et après m'avoir examiné de la tête aux pieds :

— Pas mal , dit-il ; seulement trop en dimanche! M. de La Rocca ne doit point avoir l'air de ménager sa toilette. Frippez-moi un peu cet habit neuf; que l'on voie quelques plis dans ce gilet; froissez ces gants trop bien tendus ; montrez enfin votre mépris pour l'économie. L'économie est le cachet des petites gens , tandis que l'homme bien né se reconnaît à deux marques certaines : consommer inutilement et gaspiller sans motif.

Il demanda ensuite sa voiture et nous partîmes pour le bal.

J'y trouvai Hortense qui me reçut avec mille témoignages de joie-, Figel me quitta en me prévenant à demi-voix, que la fortune favorisait les audacieux.

En toute autre occasion cet avertissement

DEUX MISr.BES. 259

eut été perdu; mais la nouveauté de ma position m'avait jeté dans un enivrement qui m'enhardit. Le langage, les regards^ l'attitude des femmes dont j'étais entourém'avertissaient d'ailleurs que je me trouvais dans un monde où l'on pouvait tout oser. La jolie Hortense elle-même ne négligea rien pour m'encourager. Un aveu, d'abord hasardé en riant, fut reçu avec une rougeur et des tremblements dont je fus presque dupe, et, après beaucoup d'hésitations jouées, on m'avoua que ma première vue avait produit une impression dont on s'étaitvainement défendue. Cet aveu me rendit plus pressant et l'on se défendit si mal que je crus pouvoir tout brusquer. Hortense, qui sembla effrayée de ma hardiesse, se leva pour partir ; mais je la suivis, et, malgé ses refus, je persistai à la reconduire.

240 DEUX MîSl-RES.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans que je revisse Figel autrement qu'en passant.

J'étais tout entier à l'ivresse de ma nouvelle opulence et de mon nouvel amour.

Ne voulant point troubler mon rapide bonheur par une inutile prévoyance, j'avais repoussé, pendant sa durée, toute pensée de l'avenir. Mais le moment de regarder celui-ci en face était enfin venu. Figel, à qui j'allai rendre visite, m'en avertit.

— Combien as-tu encore de jours à vivre en grand seigneur! me demanda-t-il.

— Je ne sais, répondis-je avec -un air de légèreté qui n'empêcha pas mon cœur de battre ; deux ou trois peut-être.

— Diable ! tu prolonges ton rêve au-delà du temps convenu ; encore deux ou trois jours de paradis, et après....

— Après! répétai-je d'une voix qui tremblait malgré moi... Je verrai.

— Tout est vu, dit Figel, tu reprendras la blouse.

— Jamais !

Il se tourna vers moi.

— Et que comptes-tu donc faire?

— Je ne sais, répliquai-je, mais je ne redescendrai point dans cette vie de privations flétrissantes et de désirs inassouvis.

— Alors, mon cher, tu n'as qu'un parti à prendre; fais un bûcher de ce qui te reste de richesse, de plaisir, de puissance, et mets-y le feu en t'écriant comme le Sardanapale de Byron :

« La clarté de cette flamme fiméraire ne sera pas seule- <- ment une colonne de fumée et de flammes, un phare « éphémère à l'horizon, pour n'ofli-ir ensuite qu'un mon- « ceau de cendres, mais ce sera une leçon. »

— Oui, dis-je, saisi de cette citation, qui répondait aux vagues pensées de suicide par lesquelles mon esprit avait été traversé

242 DEUX MISftRES.

pendant huit jours; oui, de cette manière du moins je mourrai avec les parfums du plaisir sur les lèvres et avant d'en avoir touché la lie ! . . . La coupe une fois vidée, le plus sage n'est-il point de la briser ?

— A. moins qu'on ne puisse la remplir de nouveau.

— Et par quel moyen? demandai-je en regardant fixement Figel.

Il fit un mouvement d'épaules, siffla entre ses dents, et ne répondit point de suite ; mais se tournant enfin brusquement vers moi.

— Sardanapale tient-il réellement à son palais et à sa Myrrha, me demanda-t-il.

— Pourquoi cette question?

— ■ Parce qu'il ne serait peut-être point •impossible de les lui conserver.

— Que dites-vous?m'écriai-je, vous pourriez ! . . .

DEUX MlSî-RKS. 245

— Réponds d'abord à ma question ; tienstu à ta position nouvelle?

— Assez pour ne pouvoir vivre sans y rester !

— Eh bien ! je puis te la conserver.

— Vous !

—L'agrandir, si tu le veux.

— Et que faut-il faire pour cela?

— Presque rien, mettre en circulation des billets de banque.

— Comment ? ♦

— Tu me rendras seulement en argent la moitié de leur valeur.

— Mais ces billets....

Il ouvrit une cassette qui en était pleine.

— Les voilà, dit-il, et quand ceux-ci seront échangés nous en fabriquerons d'autres.

* Des faux ! m'écriai-je en reculant.

lime regarda avec un rire^sardonique.

244 DEUX MISriRES.

— Eh bien ! cela t'épouvante, poltron ! N'as-tu donc pas été content de ceux que je t'ai déjà donnés?

— Quoi ! ces seize mille francs!....

— Étaient de la même fabrique.

Je poussai un cri et ma vue se couvrit de nuages.

— Des billets faux , balbutiai-je épou« vanté; et je les ai mis en circulation sans savoir.... Oh! c'est infâme! vous m'avez trompé !

— Trompé! répéta Figel avec une hauteur dédaigneuse; ah! ça, vousêtes fou, mon cher. Que m'avez-vous demandé? Une opulence de huit jours, je vous l'ai donnée; l'amour d'Hortense? elle vous adore. Que vous importe l'authenticité des billetl avec lesquels vous avez acheté tout cela! Les plaisirs dont vous jouissez depuis une semaine ne sont-ils point réels ? Que parlez-vous donc

DEUX MISÈRES. 2i3

de faux et de tromperie? Vous proposiez votre âme au diable, je me suis présenté à sa place; de quoi vous plaignez-vous? Me croyez-vous assez ingénu pour vous révéler ïa source de mon opulence sans vous avoir d'abord compromis? Avant de mettre un homme en position de devenir votre dénonciateur, la prudence exige que vous en fassiez votre complice. Une fois que son cou et le vôtre sont dans le même nœud coulant, on est sûr qu'il ne tirera point la corde.

— Ainsi, de peur que je ne vous perde vous m'avez perdu! m'écriai-je anéanti.

— Qui vous le fait penser? Sommes-nous donc découverts, poursuivis? Que craignez-vous ? La continuation d'une opulence sans laquelle vous déclariez tout à l'heure que vous ne sauriez plus vivre ! Mais, ingrat, tu ne vois donc pas que c'est le bonheur que je viens t'offrir ! Tu l'as

en vain cherché dans le travail; muré dans ta pauvreté, tu n'en serais jamais sorti sans moi; c'est moi qui t'ai fait goûter à la pomme d'or des Hespérides ; vois maintenant si tu veux la rejeter après y avoir mordu . Mais quoi qu'il arrive, le Rubicon eSt passé; tu es hors la loi. Reste à voir si tu voudras courir les dangers sans recueillir les avantages.

— C'est-à-dire, repris-je, que vous m'avez rendu tout retour impossible, et que, sans m'en avertir, vous m'avez fait rompre avec la société.

— Pardieu! tu lui dois bien de la reconnaissance, dit Figel en ricauant. As-tu été admis dans le partage qu'elle devrait faire de ses biens entre tous? t'a-t-elle donné ta place au soleil? te Irouves-tu libre de choisir entre les routes qui s'ouvrent devant toi? Tout homme veut sa joie et a droit de la poursuivre. Eh bien! rciiardc où tu trouveras la tienne :

dans la soumission aux lois ou dans la révolte? Soumis, tu travailles, tusouffres, tu tombes; révolté, tu te reposes, tu jouis, tu t'élèves. Pourquoi accepterais-tu des lois qui t'exploitent au Ijeu de te protéger? Ne senstu donc pas que tu as droit à tout ce que tu prends? Si tu le dérobes, c'est qu'on te le refuse injustement; si tu emploies la ruse, c'est que tu es le plus faible. Tes tuteurs t'ont ravi ton héritage tout entier, et d'un seul coup tu es forcé de le leur voler en détail; à qui la faute et où est le crime?

— Du côté des tuteurs, sans doute, repris-je; mais ils ont la force.

Eh bien 1 c'est à nous d'avoir l'adresse.

Toutes nos précautions sont prises, et, si tu suis fidèlement mes instructions, nous n'aurons rien à craindre.

— Eu ètes-vous sur?

 celle question tous les traits de Figel

s'illuminèrent : il m'avait amené où il en voulait venir. Ainsi arrachée au domaine de la conscience , l'affaire n'avait plus besoin d'être justifiée, mais examinée. Il ne s'agissait plus désormais d'en défendre la moralité, mais d'en calculer les chances; et c'était là précisément le terrain sur lequel il avait voulu se placer.

J'étais si troublé que je ne remarquai point, sur-le-champ, l'espèced'avantageque je venais de lui donner.

Tout chez moi d'ailleurs favorisait cette crise funeste. Vicié parle paradoxe, mon esprit avait insensiblement corrompu mes senti meuits eux-mêmes. Puis, je me trouvais sous le charme des jouissances que je venais d'essayer; au plus fort de la fièvre de mille plaisirs longtemps rêves !.. Toutes les passions entrèrent en moi et étouffèrent la voix de la raison... Après quelques débats inu-

tiles h vous raconter, j'acceptai les propositions de Figel, et je m'associai à sa criminelle industrie.

Celle-ci ne se bornait point à la fabrication de faux billets de banque, comme je l'avais cru d'abord. Craignant d'éveiller les soupçons s'il en émettait un trop grand nombre, Henri imitait également des effets de commerce à longs termes, qu'il savait négocier avec assez de prudence pour rendre toute recherche impossible, alors même que la fraude était reconnue. Mais ces négociations exigeaient des démarches, des voyages auxquels il ne pouvait suffire, et qui lui faisaient désirer depuis longtemps une association. Restait la difficulté de trouver un homme sûr, docile et qui n'eût encore eu aucun démêlé avec la justice ; ma renconlre le décida.

Instruit par ses leçons, je le secondai avec

un bonheur qui m'attira ses éloges et l'engagea à étendre ce qu'il appelait sa maison de commerce.

Ma corruption était sans doute bien profonde, car j'éprouvai dans ma nouvelle position une quiétude que je n'avais jamais connue. Tranquille derrière les précautions que Figel m'avait enseignées, je montrais une sorte de fierté de ma réussite; le succès m'enorgueillissait , abstraction faite de ses moyens et de son but. Me voyant estimé pour ma richesse, je me trouvais estimable d'être riche; je prenais insensiblement de moi-même l'opinion que semblaient en avoir les autres; ma conscience s'était déplacée; elle ne se trouvait plus en moi, mais au dehors!

J'avais adopté promptement la manière de vivre de Figel. Mes journées entières se consumaient eu plaisirs dispendieux et

bruyants, et, bien que je n'y trouvasse plus le même attrait, l'habitude me les avait rendus nécessaires; car il en est des joies du monde comme des liqueurs enivrantes, qui cessent de vous plaire, et auxquelles on ne peut renoncer. Accoutumé à tout emprunter aux excitations extérieures, on devient impuissant à s'émouvoir soi-même; l'esprit engourdi perd son initiative; on ne vit plus de sa propre vie, mais de celle des autres, et notre âme finit par ressembler à ces foyers assoupis où nulle flamme ne brille que lorsqu'un souffle extérieur la réveille.

Je n'avais point revu Minart depuis la mort de mon père, et je n'y pensais plus, lorsqu'un matin je crus reconnaître sa vOix dans l'anliehambre. Claude se disputait avec le domestique et voulait entrer malgré lui.

— Je suis sûr qu'il demeure ici, criait-il;

je l'ai reconnu l'autre jour en voiture

Faut bien au moins que je l'embrasse, puis-

qu'il a fait fortune... car il est riche, pas vrai?.. Ce cher enfant du bon Dieu!.. Moi qui l'ai toujours tant aimé... C'est-il heureux pour la famille qu'il ait réussi comme ça... Je veux le voir, que je vous dis... Avertissez-le que c'est le bonhomme Minart...

Mon premier mouvement avait été de ne point recevoir; une puérile fantaisie me fît changer d'avis. Je voulus montrer à ce vieux paysan ma nouvelle opulence et m'amuser de sa surprise. C'était en même temps une jouissance de vanité et une petite vengeance de sa conduite passée.

Je sonnai donc mon domestique et lui ordonnai de laisser entrer le père Minart.

Celui-ci se présenta d'abord en riant, la tête couverte et la main tendue ; mais à la vue de* ma robe de chambre de velours il s'arrêta déconcerté et tira son chapeau.

DEUX MlSfîRF.S. 23»

— Eh! bonjour, Louis, dit-il avec une sorte de timidité.

Je le saluai froidement.

— Tu ne t'attendais point à me voir , pas vrai? reprit-il, en faisant un effort pour paraître h son aise... Ce n'est qu'avant-hier que je t'ai vu passer en voiture, par hasard, et que j'ai su... Mais je te dérange peutêtre?

Je répondis que non et je l'engageai à s'asseoir.

— Merci, je ne suis pas fatigué, dit Minart, qui promena autour de lui un regard rapide et à qui le luxe de mon ameublement sembla inspirer un véritable respect; j'étais seulement venu pour savoir comment que tu te portais et pour te faire compliment.

-—En effet, dis-je d'un air de négligence, ma position a changé depuis notre dernière entrevue, et je dois vous savoir gré main-

tenant de m'avoir forcé à rester h Paris. — C'est pourtant vrai, dit Minart, qui, loin de comprendre le reproche que renfermait cette allusion, sembla n'y voir que le souvenir d'un service rendu; c'est pourtant vrai que tu me dois ça et que sans moi tu n'aurais peut-être pas fait fortune! ehl eh! eh!.. Je ne te le dis point par reproche au moins!.. Mille noms!.. Je voudrais te voir millionnaire, si tu ne l'es pas déjà, car tu es ici comme un prince, ajouta- t-il en inventoriant tout ce qui l'entourait. Pour avoir fait fortune si vite, faut que tu aies trouvé le chat du diable! eh! eh! eh!

Je rougis involontairement, et je lui demandai comment allaient ses propres affaires. Il poussa un gros soupir.

— Pas trop bien! pas trop bien ! dit-il, surtout dans ce moment!... Nous sommes ruinés, mon pauvre Louis!

DEUX MISÈRES. «r

— Ruinés!

— Oui; il faut que nous payons une grosse somme au gouvernement ; six mille francs! Ça serait rien pour toi, mais pour de pauvres gens comme nous, c'est à ne jamais s'en relever.

— Et pourquoi ce paiement?

— Ah! voilà la chose: Ma femme avait, près de Montargis , une tante, qui vient de mourir, et qui lui laisse tout son bien.

— Mais alors, m'écriai-je, loin d'être rui nés, vous voilà riches.

— Et les six mille francs à payer pour droit de mutation?...

— Mais ce ne sera qu'une faible partie di; la succession.

Minart secoua la tète.

— N'importe, dit-il, c'est toujours six mille francs de perdus... Et puis, il y a là-bas

une ferme qu'il faut conduire, trois cents journeaux de bonne terre...

— Vous comptez l'exploiter vous-même?

— Faudra bien, mon pauvre Louis ; nous avons déjà vendu notre maison de Viroflai...

— Combien?

^-Rien que neuf mille francs.

— Elle vous en avait coûté quatre.

— Oui, mais j'en demandais douze... C'est donc toujours une perte de trois mille francs !... Enfin, faut savoir faire des sacrifices, d'autant qu'il n'y avait pas à choisir ; Catherine voulait partir pour Montargis...

— Et vous faites maintenant ce que veut Catherine? demandai-je en souriant.

Il cligna des yeux.

— Faut bien , dit-il ; la succession est à elle.

— A elle seule?

— Oui; le testament de la damnée tante

ne nous donne l'héritage qu^à condition que j'en laisserai la jouissance entière à Catherine. Ça ne devrait pas être permis ; mais que veux-tu? c'est maintenant la bourgeoise qui a la plus grosse bourse, et faut avoir de la considération pour elle... Du reste tu vas la voir aussi.

— Ma tante?

— Elle a dit qu'elle viendrait me rejoindre en sortant de chez le notaire... Et tiens, il me semble que c'est elle que j'entends.

Les portes s'ouvrirent en effet pour laisser entrer madame Catherine.

Je fus frappé, dès le premier coup-d'œil, du changement qui s'était opéré chez elle. Son pas était plus ferme, sa taille plus haute, son front plus droit. Elle avait perdu cet air sournois et revêche qui m'avait toujours éloigné d'elle ; tous ses traits semblaient s'être épanouis. Elle regardait en face, parlait haut

et d'un accent bref ; c'était une parodie de

Sixte-Quint devenu pape.

Le luxe de l'appartement, qui avait si vivement agi sur mon oncle, parut ne lui faire aucune impression. Elle me salua à peine et demanda assez brusquement à Minart s'il avait vu l'acquéreur de la maison de Yiroflai; le paysan s'excusa presque timidement.

— Faut donc que je fasse tout? s'écria Catherine; à quoi que ça sert alors d'avoir un homme qui vous aide à manger voire bien?

— Je causais avec le neveu...

— Le neveu emploie mieux son temps que vous, si on en juge par ce qu'il dépense. C'est ici comme chez un prince.

— C'est ce que je lui disais, reprit Minart d'un ton aimable. Vois donc, ma vieille, les beaux meubles, les beaux tableaux. .« et ce tapis qui çst comme de la mousse.

— Oui; et tu n'as pas même décrotté tes souliers avant d'entrer.

— C'est juste, dit Minart, en essuyant ses pieds au tapis, pour réparer son oubli... Elle pense à tout la femme... Mais quelles glaces, dis donc Catau; on s'y voit jusqu'au mollet-... et là sur cette cheminée ces porcelaines, cette pendule, ces...

Il s'arrêta lout-à-coup : son regard venait de tomber sur une cassette pleine de billets de banque, que j'avais oublié de refermer.

— Eh bien! demanda Catherine; qu'a-t-il donc?

— Regarde! s'écria Minart fasciné... là,

dans la petite boîte En voilà-t-il des

images!. .

— Eh bien ! qu'est-ce que cela te fait, puisqu'elles ne sont point à toi ?

— Je sais bien, reprit le paysan, dont les yeux ne pouvaient quitter la cassette; mais

je dis qu'il y a là de quoi rendre un homme heureux... lui et loute sa famille... Et si j'avais seulement la moitié, le quart de ce que je vois... Combien peut-il y avoir là-dedans, monsieur Louis ?

— Mon Dieu! je ne sais, répondis-je.

— Tu as donc pas compté?

— Non.

Il regarda encore les billets de banque et devint pensif.

— Ah bah! reprit Catherine avec un certain air de dédain, j'aime mieux avoir de la terre que ces chiffons de papier... De bons champs du moins, çn ne peut ni se perdre ni se brûler.

— Sûrement, dit le paysan, qui continuait à jeter sur les billets un regard de convoitise; mais ces morceaux de papier là peuvent vous donner de la terre et de tout; c'est avec eux que le neveu a eu les belles choses qui

sont ici... et dans les autres pièces .. car tout-à-l'heure , du vestibule , j'ai vu des chambres qui avaient l'air encore plus belles.

— C'est- il vrai? demanda Catherine.

Je lui répondis en souriant qu'elle pourrait en juger, et je lui fis parcourir le logement entier.

Elle en parut médiocrement étonnée, et plus occupée de blâmer que d'admirer. En arrivant dans rantichambreellc chercha son mari, et nous nous aperçûmes alors qu'il ne nous avait point suivis.

— Eh bien! que fait donc ce traînard? s'é" cria-t-elle ; Minart 1 Minart! je vais partir.

— Voilà! dit le paysan, qui accourait.

— Où étais-tu donc resté?

— J'étais là, balbiitia-t-il... je regardais les tableaux, parce que...

— C'est bon ! interrompit-elle brusque-

25 î DEUX MISÈRES.

' mont: mais nous ne sommes pas des enfants, pour perdre notre temps à regarder des imageF. . Faut que nous allions chez notre acheteur.

— - Rue Montorgueil!

:? -Et en passant nous entrerons à Saint- Eustache.

— Pourquoi faire?

Catherine le regarda sévèrement.

— Pourquoi fairt'?répéta-t-elle; c'est donc pas aujourd'hui dimanche?

— Après?

— Comment après! Et la messe...

— Tiens, c'est juste, dit Minart d'un air soumis; tu veux que nous allions à la messe?

— J'espère que nous ne sommes pas des payens, reprit Catherine d'un ton de demimenace ; je veux qu'on ait de la religion chez

moi; et ceux à qui ça ne convient pas n'ont qu'à vivre de leurs rentes....

— Allons, allons ne te fâche pas, dit mon oncle en ricanant d'un air câlin... Est-ce qu'on veut te contrarier donc... On en aura de la religion, puisque ça te fait plaisir...

— Alors, partons.

— A tes ordres.

— Au revoir, neveu.

— Bonsoir, Louis, porte-loi bien et ne nous oublie pas.

Tous deux me saluèrent et sortirent.

Quelques heures après cette visite, au moment où j'allais monter en voiture, un cabriolet s'arrêta devant la porte de l'hôtel, et Figel, que je croyais absent de Paris, en descendit.

— Déjà de retour ? m'écriai-je étonné.

— Il faut que je te paile, dit-il, en me prenant par le bras.

Je fus frappé de son air troublé ; nous i emontâmcs rapidement chez moi, et il m'entraîna dans ma chambre à coucher dont il referma la porte derrière lui.

— Qu'avez-vous? demandai-je inquiet.

— Où sont les derniers billets que je t'ai donnés? interrompit-il vivement.

— Tu n'en as mis aucun en circulation ?

— Aucun.

— Alors ils sont tous dans cette cassette?

— Tous.

— Dieu soit loué! dit-il, en vidant le coffret. Vite ranime le feu qu'on les brûle jusqu'au dernier.

— Mais qu'y a-t-il donc ?

— Il y a que la banque a reconnu le faux et qu'elle fait des recherches.

— Dieu!

DEUX MISÈRES. at7

— Heureusement, on m'a averti à temps.

— Mais les billets déjà émis?

— L'ont été avec trop de précautions et ont déjà passé dans trop de mains pour que l'on puisse remonter jusqu'ànous. Seulement il faut suspendre notre commerce.

— Ah ! pour toujours !

— Fi donc ! le cœur te manque-t-il déjà, poltron. Laissons passer une couple de mois et tout sera oublié.

— Songez pourtant...

— Je songe, moucher, que le plus pressé est d'anéantir le corps du délit ! . . . .

Je voulus ranimer le feu assoupi, mais j'étais si troublé que j'achevai de l'éteindre.

— Au diable! le maladroit, s'écria Figel, en frnppant du pied ; allume au moins cette bougie.

Je l'allumai, et nous nous mimes à brûler l'un api'ès l'autre les faux billets.

268 DliUX MISÈRES

Comme le dernier venait d'être réduit en cendres, la porte s'ouvrit brusquement et mon oncle Minart parut avec plusieurs hommes de mauvaise mine.

— Le voilà ! s'écria-t-il en me montrant ; moi j'y suis pour rien, c'est à lui à vous expliquer la chose.

— Quelle chose, et qu'y a-t-il à expliquer? demandai -je.

— Nous cherchons M. Louis Foucaud, dit un des Vtsiteurs qui se faisait distinguer par ses lunettes et son habit noir.

— C'est moi, monsieur.

— Et voue êtes le neveu de cet homme ?

— En effet.

— Vous voyez, s'écria Minart; j'espère que je n'ai pas menti, mon commissaire.

Ce mot de commissaire nous fit tressaillir, Figel et moi ; l'homme noir s'en aperçut.

— Votre oncle est venu ce matin ici ? reprit-il en me regardant ?

— Il est vrai .

— Il vous a parlé d'un paiement de six mille francs qu'il devait faire?

— Oui.

— Et vous lui avez avancé cette somme.

— Moi?... répétai-je étonné, je n'ai rien avancé...

Le commissaire se tourna vers Minart.

— C'est cependant bien la vérité, reprit celui-ci d'un air d'humilité!.... Faut jamais nier les services qu'on vous rend ; M. Louis m'a donné les six mille francs.

— C'est un mensonge, m'écriai-je, en me rappelant tout à coup la disparition de Minart, pendant que je montrais les autres pièces à Catherine ; vous m'aurez pris cet argent

— Ainsi vous convenez qu'il vous appartenait, observa le commissaire ?

— A preuve, reprit Minart, qu'il était dans la cassette que voilà.

— Et qui est vide, ajoutai-je en l'ouvrant.

— Vide, reprit Minart étonné. . . Eh bien ! et tous les billets qui étaient dedans! Qu'estce qu'ils sont devenus donc !

— Ces messieurs en ont fait un feu de joie, reprit le commissaire, en montrant la bougie allumée, et les débris de papier noirci qui voltigeaient encore sur le marbre de la cheminée.

Je regardai Figel en pâlissant ; il s'efforçait de garder une apparence calme.

Un feu do joie avec des billets de banque, reprit-il en ricanant; ce serait une prodigalité d'empereur.

— Ou une prudence de faussaire.

— Que signifie, monsieur

— Cela signifie, que cet homme est arrêté pour avoir voulu remettre des billets de banque contrefaits, et que ces billets volés ou donnés viennent d'ici.

— La preuve, monsieur?..

— La preuve... dit vivement le commissaire en ramassant un papier... La voilà!

Nous ne pûmes retenir un cri... C'était un billet tombé de la cassette et que dans notre empressement nous avions oublié de brûler avec les autres.

Figel fit un brusque mouvement pour s'échapper ; mais sur un signe du commissaire,un des hommes qui était demeuré près de la porté le saisit, tandis que deux autres s'avançaient vers moi et me sommaient de les suivre.

La résistance était impossible, nous ne

pûmes qu'échanger un regard, et nous nous laissâmes conduire en prison.

Ainsi tout était accompli!.. Aveuglément livré aux emportements de la sensualité et de l'orgueil, j'avais parcouru, en quelques années, tous les degrés de la pente fatale. Après les enseignements corrupteurs et les désirs sans fin, étaient venus les tentations, la chute , le châtiment ; restait à jouer le dernier acte de ce drame lugubre, en choisissant entre la corruption irrévocable et la régénération née de l'expiation elle-même.

Je ne m'arrêterai point , monsieur , sur

les détails de l'instruction qui suivit l'arrestation de Figel et la mienne. Une fois mise sur la voie, la justice réunit facilement toutes les preuves qui devaient nous perdre, les précautions même dont nous avions cherché

à nous entourer, fournirent contre nous. Mille circonstances étrangères à notre crime furent relevées, réunies en faisceau et devinrent autant de préventions accablantes. Tout ce que nous avions dit, tout ce que nous avions fait, s'expliquait au point de vue île l'accusation ; rien n'était innocent ou même indifférent dans nos actes. Nous semblions n'avoir vécu que pour créer, au profit du ministère'public, des preuvescontrenous .

Ne sachant comment me diriger dans ce dédale , accablé par les suppositions encore plus que par la réalité, combattu dans mes mensonges par des mensonges, je passai de la surprise à l'irritation, et de l'irritation au mépris. Ma défense s'en ressentit, et malgré les efforts de Figel qui employa toute sa finesse à dérouter l'accusation, nous fûmes tous deux condamnés.

Je n'éprouvai d'abord que la satisfaction

274 DEUX MISliRES.

d'en avoir fini avec la justice. Quelle que fàl la peine prononcée, elle me paraissait moins pénible à subir, que les déliats auxquels je venais d'être soumis.

Lorsque je revis Figel en prison, il me reprocha ma maladresse, je lui demandai s'il avait espéré échapper à toutes les preuves recueillies contre nous.

— Les preuves n'étaient rien, me répondit-il en secouant la tête, mais il y avait une circonstance qui devait nous perdre.

— Laquelle ?

— L'acquittement du prévenu jugé avant nous. Les jurés ne veulent point qu'on les accuse d'avoir un parti pris ; aussi ne se répètent-ils jamais. Après un acquittement une condamnation, et vice-versâ. Plus on a été sévère pour l'un, plus on se montre indulgent pour l'autre, et cela doitêtre après tout; ces excellents bourgeois ne sont pas des

DEUX MlSiiRES. 273

Ogres ; quand ils ont décidé que l'on couperait une tête, que Ton brûlerait une épaule, la pitié les prend, et ils se dédommagent eu déclarant le prévenu qui suit innocent. C'est l'histoire du père de famille qui se console d'avoir battu son fils aîné, en donnant du pain d'épice aux cadets.

— Malheureusement nous nous sommes trouvés les aînés.

— Et nous avons joui de tous leurs droits.

— Oui ; quinze années de bagne.

Figel me guigna d'un air interrogateur.

— Quinze années ! répéta-t-il. Cela ne te semble-t-il pas bien long?

— La meilleure moitié de notre vie, soupi rai-je.

— C'est trop, reprit Figel, je n'aime pas disposer ainsi de mon temps à l'avance, et je n'accepte point cette condamnation.

-^ C'est-à-dire que tu veux fuir ?

— Et rester à Paris.

— Tu seras repris.

— Non.

— Songe donc à cette armée d'agents dont la police dispose.

— J'y songe.

— Le moyen d'échapper à leurs recherches.

— Rien de plus facile, on n'a qu'à se mettre à chercher avec eux.

— Quoi tu consentirais ?...

— A devenir fonctionnaire public, pourquoi non? Je suis pris de scrupules, mon cher, et je veux me faire honnête homme.

— Non, m'écriai-je, tu ne peux parler sérieusement; ce serait trop infâme!...

Figel éclata de rire.

— De sorte que tu trouves plus honorable de porter l'habit rouge et la manille? dit-il.

DEUX MISi-RES. 277

— La manille et l'habit rouge ne sont pas du moins des mensonges, répliquai-je vivement, ils disent ce que je suis. Insurgé contre la société, je subis la peine des vaincus avec mes compagnons de révolte, tandis que toi, tu veux les abandonner après la défaite, pour les livrer. Si tu deviens l'auxiliaire des honnêtes gens , c'est afin d'éviter la peine prononcée et non par haine du mal ; tu restes ce que tu étais, tournant contre tes anciens compagnons l'adresse que tu tournais autrefois contre la société, il y a seulement l'hypocrisie de plus et le danger de moins. Ton changement n'est point une conversion, c'est une trahison plus honteuse quele crime, car celui-ci a sa responsabilité et ses expiations. Rappelle-toi tout ce que tu m'as dit pour justifier la guerre faite à l'ordre établi.

— Pardieu ! Je pourrais en dire bien davantage aujourd'hui, interrompit Figel.

— Et tu consentirais pourtant à te mettre à ses gages?...

— Par la raison qu'il est le plus fort, mon petit. Il faut que tu connaisses encore bien peu la vie pour croire un homme obligé de rester conséquent. Le hasard est un ballon qui vous emporte où il veut; et quand sa corde casse nous n'avons point à choisir liotrc parachute ; ce qui nous empêche de nous rompre le cou est toujours le bien et le juste. On ne doit se servir delà logique,vois-tu,que comme d'un lest que l'on fait pencher d'un côté ou d'un autre selon le vent et l'allure du vaisseau. Tant que j'ai eu à craindre les mouchards, j'ai crié de tout ce que j'avais de poumons : à bas la police. Aujourd'hui que j'y vois un refuge, je suis frappé de ses avantages; je la respecte, je l'estime, et je suis prêt à me découvrir devant messieurs les inspecteurs. Ce n'est point de la versati-

DEnX MISÈRES. 279

lité mais de la philosophie ; je fais comme Socrate, buvant la cigiie sans réclamations et sacrifiant un coq à Esculape ; je me soumets aux lois de mon pays.

Je ne pus faire quitter à Figel ce ton railleur, et notre conver^tion en resta là.

Quelques jours après nous fûmes séparés; mais j'appris, avant de quitter la prison, qu'il avait réussi à s'échapper, sans que je pusse savoir ni les circonstances de cette fuite, ni par qui elle avait été favorisée.

Le moment du départ arriva enfin et l'on réunit tous les condamnés pour les enchaîner deux à deux jusqu'à Brest où l'on nous envoyait. Lorsque mon tour fut venu et que je me trouvai en face des compagnons qui m'avaient été choisis, je reconnus Jacques Fourreau!...

— Eh bien ! dit-il en riant, tu ne t'attendais pas à trouver ici un ancien ami !

— Vous aussi ! m'écriai-je.

— Marron paumé , mon fils ; ils voulaient même me buter sous prétexte d'avoir fait suer le cliêne^ mais il n'y avait pas suffisamment de preuves, si bien que ce brave homme de jury a reconnu des circonstances atténuantes; et les curieux m'ont seulement envoyé au pré. Mais toi, tu as donc voulu faire des images sans la permission du gouvernement?

Je répondis par un signe affirmatif.

— Et tu en as pour combien ?

Je le lui dis.

— Quinze ans! répéta-t-il. Eh bien? à la bonne heure ; nous aurons le temps de causer. Jeté formerai.

Quelques heures après nous étions en route pour le bagne.

Les charrettes chargées de condamnés suivaient lentement une route boueuse, laissant après elle uneodeur fétide et un cliquetis de fer. Tout à coup un cri partit de la tête du convoi :

— Brest 1...

Nous nous levâmes tous par un mouvement spontané, et nous nous penchâmes

282 DEUX ]\1ISÈRES.

les uns sur les autres pourapercevoir la ville qui commençait à montrer au loin sa forme brumeuse. Un long hourra ! de ioïe retentit sur toute la ligne du convoi, nous avions enfin atteint le but désiré ; le bagne était là !...

Le bagne! espoir ducondamné qui traverse la France, le triangle de fer au cou, et qu'il aperçoitau bout de son voyage comme un lieu de délices! Là, du moins, plus de marches pénibles, plus de nuits passées sur le sable des manèges ou des halles; plus de pluie qui le transit, de soleil qui l'enfièvre ; plus de carabines à la hauteur de la poitrine et menaçant tous ses mouvements; plus, surtout, de cette inquiétude maladive attachée à toute situation inachevée. Pour un condamné le bagne est le port et le foyer. On lui donne son lit, sa gamelle , son bout de chaîne , et il s'y accoutume ! il a, à lui, une

place, toujours la même; un rayon de soleil qui lui revient tous les jours. Il peut y retrouver la joie des habitudes, ces délicieuses vacances de la pensée ; il peut se laisser vivre sans s'occuper de la vie ; il a l'eau et le feu ; il est établi !

Je ressentis peut-être plus vivement qu'aucun autre ce bonheur, moi qui depuis six mois avais passé successivement par toutes les angoisses de la crainte, dt3 l'attente et du désespoir. J'éprouvai au moral ce que l'on éprouve physiquement après une longue marche ; mon ame n'avait point perdu son énergie, mais sa souplesse ; tout en elle était endolori , et j'aspirais au calme avec une espèce d'avidité frénétique.

Aucun repentir ne s'était pourtant éveillé en moi. Atteint par des lois que je m'étais accoutumé à mépriser depuis longtemps , je me trouvais dans la situation d'un homme

frappé dans un duel et pour qui la défaite est une cause de colère, non de remords. Aussi ne m'occupais-je que du soin de bien porter ma blessure et de garder une mine fière en face du vainqueur.

Cette fois l'orgueil qui m'avait perdu me servit ; car ce vice ressemble aux armures trop lourdes des anciens paladins qui pouvaient les étouffer, mais qui du moins les tenaient debout. J'y cherchai un appui dans mon abaissement, résolu à conserver sous la casaque du forçat une attitude ferme et digne.

Mes compagnons commencèrent par rire du rôle que je voulais jouer ; mais je reçus leurs plaisanteries avec un dédain qui les déconcerta dès l'abord. Un protecteur, sur lequel je ne comptais pas, ne tarda pas d'ailleurs à leur imposer silence.

Bien qu'il fut tombé assez gravement ma"

lade, dès le lendemain de notre départ, Jacques Fourreau m'avait déclaré son intention de fuir pendant le voyage.

— Fais, lui avais- je dit, moi je reste.

Vers la moitié de la route, il réussit effectivement à briser sa chaîne et à limer le barreau d'une fenêtre, dans la prison où l'on nous avait déposés ; mais vaincu par la fièvre, il ne put achever, et vint, mourant, se rasseoir sur la paille auprès de moi.

Le jour commençait à paraître; les gardes entrèrent presqu'aussitôt. Arrivés à nous ils aperçurent la chaîne et le barreau rompus. L'état dans lequel se trouvait Fourreau empêchait de le soupçonner, ce fut moi que l'on accusa : je ne cherchai point à me défendre et l'on me mit à la double chaîne.

Yersle soir, Jacques, qui était moins souffrant, put s'approcher demoi, et il me demanda pourquoi je m'étais laissé accuser et punir.

Je luirépondis que j'avais voulului éviter une surveillance et des fers qui auraient rendu sa fuite impossible. Il me regarda un instant avec surprise puis s'en alla sans rien dire; mais, quelques jours après , un des condamnés ayant voulu me railler, Fourreau qui était rétabli , déclara que le premier qui me contrarierait 'passerait par ses mains! Il était trop bien connu pour que cet avertissement ne portât pas son fruit ; à partir de cet instant les moqueries cessèrent et l'on ne me parla plus qu'avec une sorte de réserve.

Cependant nos charrettes avaient passé le pont-levis de Brest, au milieu d'une multitude curieuse, et étaient entrées dans l'enceinte du bagne. Au moment où nous franchîmes le portail je ne pus me défendre d'un frémissement intérieur-, il me sembla que ma chaîne s'alourdissait et que l'atmos-

phère humide des cacliots me pénétrait.

Tout avait été préparé d'avance, et la cour offrait, pour ceux qui n'avaient jamais assisté à un pareil spectacle, un aspect étrange. Elle était entourée de gardes , de chiourmes et pleine d'hommes habillés de rouge. Les uns se tenaient debout près de cuves fumantes; d'autres, appuyés sur de lourdes massues, heurtaient du pied, en jouant, des anneaux de fer qui jonchaient le pavé. A l'une des extrémités, près d'un grand feu, quelques administrateurs en uniforme parcouraient des papiers ; on eut dit une cour du Saint-Office etles préparatifs de supplices inconnus.

Nous fûmes appelés l'un après l'autre pour être débarrassés du triangle de fer. Gliacun, après s'être purifié de la fange du voyage , échangea ses vêtements contre la casaque rouge, et se fit l'iver à la cheville l'anneau

288 DEUX MISIÎRES.

des galériens. Les habits que nous avions quittés furent jetés dans les flammes devant nos yeux, comme pour nous avertir que le bagne devait être désormais notre seule patrie, et que, semblables au duc Guillaume , nous avions brûlé nos vaisseaux.

On nous conduisit enfin dans une salle immense dont les miasmes me suffoquèrent.

— Voici notre nouvelle chambre à coucher, me dit Fourreau. ,

Il y avait au milieu une loge grillée de fer dans laquelle était une fournaise d'usine d'où s'exhalait une odeur aigre et rance.

— Voilà notre cuisine, continua-t-il.

Des planches étaient clouées en pente sur d'étroites poutres, et une chaîne passait au bas.

— Ceci, ajouta-t-il, c'est notre Ht, et la chaîne à laquelle nous serons vissés chaque soir.

Enfin des hommes à figures ignobles se promenaient dans toute la longeur de la salle, tenant des joncs à la main . Jacques me les montra, et dit :

— Ce sont nos maîtres.

On nous annonça, ensuite, que nous avions huit jours pour nous reposer et prendre les habitudes de notre nouvelle demeure.

Le premier mois de séjour au bagne est un mois d'agonie. 11 faut désaccoutumer ses poumons d'air pur, habituer ses membres à leur couche de chêne, vaincre par la faim les répugnances. Mais ce qu'il faut, par-dessus toute autre chose, c'est rappeler sa vie à l'intérieur, la parquer dans son âme et abandonner, comme une machine inerte, son corps au règlement.

Car au bagne il n'y a qu'une volonté, qu'un caractère. .. le règlement! Tout ce qui en sort est révolte. Le commissaire

directeur est la conscience visible du for çat, le règlement, son credo, hors duquel il n'y a point de salut. En entrant là le condamné perd jusqu'à son nom ; il devient un numéro d'ordre. Rien du monde extérieur ne lui appartient plus. Il est dans un entrepôt de chair humai ne où on le tient en partie double. Les événements de sa vie, se résument tous en opérations de comptabilité, et les commis de marine sont ses historiographes. S'il meurt, on le mène au cimetière sans cortège ; on le jette dans la fosse commune, après lui avoir repris la serpillière qui lui servait de linceuil, et l'on passe son numéro à un autre ; car les numéros du bagne ont cela de commun avec les rois de France, qu'ils ne s'anéantissent jamais ; le numéro est mort, vive le numéro !

Séparés par groupes, les forçats sont attachés chaque soir à une chaîne qui se pro-

longe d'un bout à l'autre de la salle. Qu'un seul se remue dans ces dortoirs qui en coatienneut cinq cents, et un cliquetis de fer retentit sur toute la ligne ! Ce bruissement lugubre est une des souffrances auxquelles on s'accoutume le plus difficilement, et jusqu'à ce que l'oreille ne se soit faite à ne plus l'entendre, les nuits se passent en sursaut, et en luttes douloureuses contre le réveil.

Mais le supplice le plus affreux de tous, est celui de l'accouplement. J'avais été rivé à un condamné presque idiot et déjà vieux qui n'aspirait qu'au repos, tandis que moi, un éternel besoin d'activité m'agitait. Après notre travail dans le port, nous avions quelques heures de relâche, pendant lesquelles on nous laissait la liberté de tous nos mouvements.

— Marchons, disais-je alors à mon compagnon.

292 DEUX MiSÈftES.

— Asseyons-nous plutôt , me répondait-

El il s'étendait sur les dalles du chantier.

— Descendons du moins à l'ombre.

— J*aime mieux le soleil.

—Tournons-nous alors vers la mer.

— Je préfère les coteaux.

Irrité je voulais faire un pas.

— Tu n'as que la moite des anneaux, me criait-il.

— Eh bien! joue-les contre les miens.

— Soit.

Nous prenions des dés, et je risquais sur un seul coup ce qui me restait de liberté.

Mais le vieux forçat était heureux, et gagnait le plus souvent. Alors il fallait m'étendre à ses pieds, comme un chien soumis, sans droit de faire un pas ni un mouvement! J'entendais les chants des matelots sur les

calles; je voyais les enfants courir, en jouant, sur les quais ; les jeunes filles chargées du dîner de leur père descendre d'un pas leste et joyeux les rochers mousseux du port; et, pris d'une rage convulsive, je me couchais la face contre terre, afin, du moins, de ne rien entendre, ni de ne rien voir.

Cet homme auquel on m'avait accouplé, était pour moi un supplice de tous les instants ; c'était la mort enchaînée à la vie ! Oh ! il faut avoir subi cette épreuve, monsieur, pour en connaître la torture! Trouver toujours sous votre regard un être indifférent ou odieux ; entendre sans cesse sa respiration à votre oreille ; n'avoir pour lui aucune action secrète, aucun geste caché; le sentir, enfin qui tient à vous comme une excroissance hideuse, sans pouvoir le fuir ni s'en débarrasser!.... Et ce supplice n'est point d'une heure, d'un jour, d'une année; vous le su-

bissez partout et pour tout ! Aussi comme la haine naît et grandit dans cette association forcée! Que de fois vous vous dressez la nuit sur votre couche, avec la pensée de vous débarrasser de cette ombre vivante de vousmême! Avec quelle joie , mon Dieu ! j'aurais donné la moitié de mon existence pour m'appartenir un jour entier, pour marcher seul, dormir seul, me réveiller en sentant que je ne traînais pas un autre homme à ma cheville ! Ah ! quand du fond de mon cachot je m'étais préparé à la vie du bague, je n'avais prévu aucun de ces tourments ; et je ne savais pas que l'infamie, l'esclavage, le travail forcé étaient les trois plus douces furies de cet enfer inconnu.

Malgré tout ce que je souffrais, j'avais pourtant gardé mon attitude hautaine et silencieuse; cachant le combat douloureux dont mon âme était le champ de bataille ,

je parlais peu , et je ne demandais jamais rien.

Je compris, en outre, que pour conserver quelque dignité dans ma servitude il fallait éviter l'insolente dureté des ordres, en les prévenant. Cette précaution de l'orgueil me donna l'apparence du zèle et me fit noter avantageusement.il en résulta pour moi quelques faveurs que je reçus avec le sourire superbe auquel j'avais habitué mes lèvres.

Une d'elle, pourtant, pensa vaincre mon impassibilité. On jne sépara de mon compagnon, et je pus travailler seul ! Ce bonheur inattendu changea, à mes yeux, l'aspect du bagne ; tout m'y devint supportable.

Le silence que j'avais imposé à mes premières douleurs, avait d'ailleurs tourné au profit de ma tranquillité. On a souvent répété que les plaintes soulagent le cœur ; je crois, au contraire, qu'elles l'amollis-

sent. Il est rare qu'en racontant ses angoisses, on ne les exagère pas. C'est un fond que notre imagination se plaît à broder. A force d'analyser nos peines , nous nous attendrissons sur nous-même, de manière à ne plus pouvoir les supporter. Que l'on s'interdise la plainte, au contraire, et l'on ne tarde pas à s'endurcir au mal, car il en est des souffrances de l'âme, comme de celles du corps ; laissez couler le sang d'une blessure , l'affaiblissement viendra , mais pressez la main sur la plaie, cachez-la bien à vos propres yeux, et vous la sentirez se refermer^

Le stoïcisme que je m'étais imposé eut donc pour résultat de me.soutenir, tandis que mon^obéissance préventive avait l'avantage de me rendre insensiblement favorables, ceux qui étaient chargés de me conduire.

J'en excepte un adjudant nommé Etienne

DEUX MIS Ares aer

que cette exactitude rendit au contraire mon ennemi. Employé au bagne depuis vingt ans, Etienne semblait avoir choisi ces fonctions, moins par nécessité que par instinct. Sa cruauté avait tour-à-tour la fougue et les raffinements de la passion; on eut dit Néron devenu argousin. Appuyé sur le règlement il en punissait la moindre infraction, avec un zèle pour ainsi dire amoureux. Mon soin à éviter tout acte susceptible de réprimande lui causa donc un véritable désappointement. C'était lui refuser l'impôt de souffrances qu'il avait coutume de lever sur tous, et me soustraire à sa royauté.

Il essaya de me surprendre, mais ma régularité stoïque dérouta tous ses efforts. En vain il employa les menaces, le mensonge, l'injure ; enveloppé dans ma fierté, je feignis de ne rien entendre, de ne rien sentir.

Cette résistance muette l'exaspéra, il y vit

un défi porté à son autorité, et il me voua une haine dont Jacques Fourreau m'avertit de craindre les effets.

'— Quoique tu fasses, le gueux trouvera moyen de te mettre mal avec les chefs, il connaît le proverbe : Quand on ne peut empoisonner soi-même le chien de son voisin^ on le dénotice à la police comme enragé. Le mieux pour toi serait de choisir une bonne occasion et de lui solder son compte avec trois pouces de fer dans le ventre.

Je répondis que les basses persécutions d'Etienne ne devaient point être prises autant au sérieux. Fourreau hocha la tête.

— Oui, oui, dit-il, je sais que tu te défends par le mépris, mais la meilleure cuirasse a des jointures, et, à la longue, les coups d'é^ pingles font saigner autant que les coups de couteau .

Je ne tardai pas à reconnaître la vérité de

ces paroles. Uniquement occupé de me trouver en défaut, Etienne ne me laissa plus un instant de repos, tout délit dont l'auteur restait inconnu, m'était aussitôt imputé. Dénatuiant mes actions les plus indifférentes au point de vue de sa haine, il y trouvait toujours quelque motif d'accusation. Je sentais près de moi cette malveillance adroite, active, infatigable , qui me rendait mon zèle inutile et m'exposait chaque jour à quelque nouvelle persécution. Cet homme semblait avoir pris pour tâche d'expérimenter jusqu'où pourrait aller ma patience.

Elle eut sans doute fini par céder, si un heureux hasard ne m'eut tout à coup délivré de mon persécuteur.

Etienne fut retiré de la salle où je me trouvais et passa à l'hôpital maritime comme surveillant des condamnés qui y remplissaient les fonctions d'infirmiers.

Le départ d'Etienne fut pour moi une véritable délivrance. Débarrassé de cette tyrannie contre laquelle il m'avait fallu lutter, je sentis mon cœur irrité s'apaiser et se détendre. L'orgueil silencieux dont je m'étais jusqu'alors fait une armure, m'avait défendu contre la familiarité de mes compagnons de peines et contre la contagion morale qui ne

pouvait manquer d'en être la suite. Je vivais à l'écart, étranger aux hideuses passions qui bouillonnaient autour de moi.

Tant que dura la lutte contre Etienne, je ne pus mettre à profit cet isolement ; mais redevenu mon maître , après le départ de cet homme, je commençai à regarder dans mon âme et autour de moi.

Quelque coupable qu'eût été mon passé, je n'avais pas perdu tout sentiment du bien. Instruit à ne rien espérer après la tombe, et me voyant déshérité de toutes les joies de la terre, j'avais cédé au dépit, à l'orgueil, à la sensualité surtout ; j'avais voulu connaître les voluptés de cet Éden dont les portes ne s'ouvrent qu'avec la clef d'or, et, ne pouvant y entrer autrement, j'avais eu recours à la fraude. Mais mon crime avait été un moyen, non un choix. Tout espoir de rachat n'était donc point perdu pour mon âme.

Elle-même sentait sa souillure, et en souffrait.

L'aspect du bagne aida d'ailleurs à cette réaction salutaire J'avais pu accepter la corruption élégante de Figel ; la corruption immonde et brutale de mes nouveaux compagnons me révolta. Semblable à ces jeunes Spartiates qui en rencontrant des esclaves ivres, perdaient le goût de la débauche , je pris en mépris le vice, lorsque je vis jusqu'où il pouvait descendre. Sans être encore convaincu de la nécessité du bien, je comprenais déjà tous les dangers et toutes les bassesses du mal; je sentais mon avilissement; j'en souffrais dans mon orgueil, dans ma conscience; j'aurais voulu au prix de ma vie revenir sur le passé , ou trouver un moyen de me relèvera mes propres yeux.

J'en trouvai enfin l'occasion.

C'était, je m'en souviens encore, un soir

d'hiver; le vent du nord mugissait dans les longs corridors du bagne, la ronde venait de finir et l'on s'occupait de nous river à la chaîne de nuit, lorsque tout à coup des cris retentirent au dehors; presque au même instant, des argousins se précipitèrent dans la salle en annonçant que le feu était à l'infirmerie du bagne.

Nous nous élançâmes dans la cour, et je n'oublierai jamais le spectacle qui s offrit alors h nos yeux.

L'incendie qui s'était déclaré au rez-dechaussée, enveloppait déjà l'édifice presque tout entier. On voyait les flammes sortir par les ouvertures inférieures, glisser le long des murs, comme si elles eussent monté à l'assaut et effleurer, de leurs ondes étincelantes, les fenêtres du premier étage, auxquelles se pressaient les malades épouvantés.

Au moment où nous arrivâmes, des échel-

DEUX MISÈRES. r.03

les venaient d'être dressées pour arriver jusqu'à eux. Je m'élançai à leur secours a^ec plusieurs autres, et nous réussîmes à les faire descendre, malgré la fumée et les flammes.

Comme le dernier touchait la terre, une clameur de joie s'éleva parmi les spectateurs; mais elle fut tout à coup interrompue par un cri terrible! Tous les yeux se levèrent!... A la fenêtre la plus "éloignée venait d'apparaître une espèce de spectre chancelant et demi-nu.

Il y eut on moment de saisissement indicible. L'incendie, excité parle vent, venait de gagner le premier étage, et ne trouvant plus d'aliment que là , semblait tendre à s'y concentrer. On entendait le feu gronder à l'intérieur, et l'édifice entier gémir comme une fournaise près d'éclater.

Le malade qui s'était traîné avec peine

jusqu'à la fenêtre voulut se pencher au

dehors , mais repoussé par les flammes ,

il nous tendit les bras avec une expression

si déchirante que tous détournèrent les

yeux.

— A tout prix il faut le secourir ! s'écria le commissaire; ou sont les braves? — Georges ... Michel , approchez les échelles!

Mais tous secouèrent la tête et restèrent immobiles.

— Au nom de Dieu ! hâtez- vous , reprit le chef d'une voix altérée ; voyez , le feu gagne; dans un instant il sera trop tard... Que celui qui montera fixe lui-même sa récompense !.... Quoi ? personne, personne qui veuille sauver cet homme.

Il y eut un nouveau silence, et le vieux commissaire joignit les mains avec une exclamation de douleur.

Dans ce moment mon regard se leva vers

le malheureux qui se débattait dans l'incendie.... Je ne sais ce qui se passa en moi à cette vue , mais par un élan , pour ainsi dire involontaire , je courus à une échelle , je rappuyai'contre le mur et je me mis à monter. *

J'arrivai jusqu'au malade, mais comme je l'enlevais dans mes bras , une bouffée de flamme m'enveloppa et m'étourdit !.,.

Tout ce qui suit ne m'a laissé qu'un vague souvenir. Il me sembla pourtant que j'étais entouré d'une voûte brûlante et que le feu ruisselait sur moi comme des vagues; j'éprouvai une vive douleur malgré laquelle je continuai à descendre , puis tout devint confus et je ne vis plus rien.

Mais cet oubli de moi-même fut court; quand je revins au sentiment de ce qui m'entourait, j'étais debout, à quelques pas de l'édifice qui venait de s'abhner, et entouré

de gens qui arrachaient mes habits brûlants.

Le malade était étendu à mes pieds.

Ma première sensation fut celle d'une souffrance aigiie ; mon corps, que l'on venait de dépouiller, était marbré de plaies hideuses , et ma chair fumait.

Le commissaire qui me tenait lui-même , ordonna de me conduire sur-le-champ à l'hôpital maritime. Je voulus faire un pas, mais la force me manqua.

Deux gardiens s'approchèrent pour m'enlever dans leurs bras. Le cri : — place ! se fit entendre et tous les rangs s'ouvrirent.

Je promenai un regard sur la foule qui m'entourait et je ne puis dire , Monsieur, ce que j'éprouvai 1 Porté au-dessus de toutes ces têtes qui se découvraient avec respect devant moi ; entendant mon nom courir au milieu d'un murmure d'admiration , je fus pris d'une sorte d'ivresse qui m'enleva su-

bitement à ma douleur ; il me sembla que mon cœur s'élargissait ! Pour la première fois je sentais que la souffrance pouvait être un triomphe ; je comprenais la sainteté et la douceur du dévouement. Dans ce moment , j'aurais voulu donner ma vie pour tous ceux qui étaient là.

Cependant mes blessures étaient plus graves que je ne le supposais moi-même , et je fus pris, dès le lendemain , d'une fièvre accompagnée de délire qui persista assez longtemps pour faire désespérer de ma guérison. Le danger dura environ huit jours; enfin ma jeunesse triompha du mal , la fièvre s'apaisa , le délire disparut , et je revins au sentiment de mon existence.

Il me]sembla, d'abord, que je sortais d'un rêve pénible. Je ne reconnaissais rien , je ne me rappelais de rien l il fallut renouer difficilement et anneau par anneau la chaîne

de mes souvenirs. Cependant les vagues images qui flottaient dans mon esprit prirent insensiblement plus de consistance ; ce qui s'était passé devint à mes yeux une réalité ! cet incendie , cet homme sauvé , ce long délire suivi d'une léthargie ; je compris que tout cela était vrai ! .... Cette femme ellemême, que j'avais cru apercevoir à mon chevet, au milieu de mon égarement, ce n'était point un rcve, car je retrouvais encore ses traits dans ma mémoire ; j'entendais encore son accent , et cet accent, ces traits , je les avais connus autrefois !

Je cachai ma tête dans mes deux mains , cherchant à rappeler mes souvenirs les plus lointains. ïout-à-coup, un éclair traversa ma mémoire obscurcie et je me redressai brusquement en prononçant le nom de mademoiselle de Clérembeau.

— Me voilà , répondit une douce voix.

Je levai les yeux et je poussai un cri !

Cécile était à quelques pas , en costume de sœur hospitalière , et me regardait avec un sourire.

XYl

Mon premier sentiment à la vue de mon ancienne compagne d'enfance avait été la joie ; le second fut la honte.

Elle s'en aperçut et me parla aussitôt de ma dernière action comme si elle eut voulu me défendre contre mon propre mépris.

Mais il y avait une accusation dans ce généreux subterfuge lui-même , car cet em-

pressement à louer le présent n'était qu'un masque destiné à couvrir l'infamie du passé ! Je fus si douloureusement saisi de cette pensée que je cachai mon visage dans mes deux mains et que je ne pus retenir mes larmes.

Mademoiselle de Clérembeau s'approcha vivement.

• — Au nom de Dieu ! qu'avez- vous? me demanda-t-elle.

J'essayai de répondre, mais il y avait si longtemps que toute marque d'intérêt m'avait été refusée, que le son de cette voix compatissante augmenta mon attendrissement ; les sanglots m'empêchèrent de parler.

— E&t-ce donc moi qui vous ai affligé ? reprit Cécile , près de pleurer elle-même. Oh ! je vous en conjure , répondez, qu'ai-je dit, qu'ai-je fait dont vous ayez été blessé ?

— Rien , balbutiai-je , ce n'est pas vous qu'il faut accuser , mais moi seul ! en vous voyant , je me suis rappelé un temps meilleur et des promesses trop mal tenues...

Je m'arrêtai à ces mots. Elle fut quelques moments sans répondre ; enfin, baissant la

voix :

— Vous repentez-vous? -demanda-t-elle

doucement.

— Depuis un instant seulement; depuis que je vous ai vue.

— Et vous êtes résolu à retourner au bien ?

— Si vous me le montrez.

— N'avez-vous donc point une voix qui vous avertit au dedans.

— Hélas ! je ne l'entends plus , m'ccriaijc ; parlez pour elle ; conduisez-moi ; rapprenez-moi à haïr le mal. Une fois déjà, après la mort de mon père , vous m'avez

retiré des bords de cet enfer ! Oh ! si vous étiez restée, j'aurais compris que le devoir , que la sagesse était d'accepter l'humble place que Dieu nousavait donnée sous le ciel , et que le véritable but de la vie n'était ni le plaisir ni le succès ; mais vous êtes partie ,

le vertige m'a repris et je suis tombé où me voilà...

— Le repentir peut tout racheter , observa sœur Cécile.

— Mais il ne rend ni la paix ni l'honneur, repris-je douloureusement ; le repentir est comme cette pierre brûlante avec laquelle les médecins consument les chairs ulcérées; il n'enlève la corruption que par la souffrance et en laissant une hideuse cicatrice. Ah! pourquoi suis-je sorti de ces flammes qui devaient me dévorer? L'épreuve du moins serait finie et ma mort eut expié , dun seul coup, les fautes de ma vie!....

DEUX MISÈRES. 5ir

— Ce n'est point au coupable de choisir l'expiation, reprit doucement mademoiselle de Clérembeau.

— Je le sais, je le sais! m'écriai-je; mais quel moyen me reste-t-il de réparer mon passé? Que tenter dans cet enfer immonde auquel je suis condamné? De qui puis-je recevoir des encouragements et des exemples; à qui puis-je me dévouer? Comment purifier mon âme dans une atmosphère de vices, de haines et de mensonges? Ah! du moins si l'on me demandait un sacrifice, en me montrant au bout la réhabilitation ; si quelqu'un me donnait à remplir une tâche qui put me faire dire tout bas : — ce que tu fais est bien et te rachète ! . . .

— J'avais deviné votre désir, interrompit sœur Cécile ; cette tâche vous sera donnée ; vous ne retournerez plus au bagne.

— Que dites-vous?

5i8 DEUX MISÈRES.

— On a voulu récompenser votre courage.

— Est-ce possible ?

— Vous resterez ici.

— Moi! m'écriai-je en me redressant sur mon lit; ici, moi, auprès devons! Ah! ne me trompez pas!...

— Le commissaire vous a réservé une place d'infirmier.

Je joignis les mains.

— Ainsi Dieu vous accorde ce que vous demandiez , reprit sœur Cécile, Uniquement occupé, ici, de soulager ceux qui souffrent, votre nouvelle mission sanctifiera votre captivité elle-même.

— Ah! je le voudrais, je l'espère, vous me guiderez , m'écriai-je ; vous serez ma conscience ; vous me direz oii il faut aller, ce qu'il fautfaire,et j'irai. .je ferai. ..je vivrai à votre ombre...

— C'est bien, inlerrompit-elle enm'imposant silence du geste; avant tout songez à vous guérir.

— Ah! je ne souffre plus...

— Songez alors à reprendre des forces pour commencer bientôt votre oeuvre. J'en ai déjà trop dit, et trop écouté, je vous laisse: d'autres malades m'attendent. Adieu, prenez courage et pensez h Dieu.

Elle me fit un signe de tête, puis disparut.

Cette entrevue me laissa dans une inexprimable agitation. Par un concours de circonstances singulières, mademoiselle deClérembeau était le seul être au monde dont j'eusse reçu des inspirations généreuses et désintéressées. Son souvenir sellait aux seuls louables efforts tentés par moi, et je devais la regarder comme une sorte de bon génie, dont l'apparition avait toujours amené

520 DEUX MlSr^RES.

chez moi un retour vers le bien. Aussi sa rencontre me sembla-t-elle avoir quelque chose de providentiel. Je la regardai comme un de ces anges que les peintres chrétiens nous représentent pleurant au-dessus des flammes du purgatoire, et encourageant les ûmesqui y gémissent à la patience, en leur montrant le Ciel!

Tous les bons désirs qu'elle avait autrefois fait naître dans mon âme , s'y réveillèrent donc de nouveau ! Je me mis à repasser les quatre années qui venaient de s'écouler, et retournant pour ainsi dire tous mes souvenirs d'opulence tourmentée , de considération menteuse, de joies impures, je trouvai que le vice m'avait encore plus trompé que la vertu.

Et celle-ci pourtant, je ne l'avais jamais sérieusement aimée! Soumis en apparence à son joug, je l'avais toujours porté avecim-

DEUX MISÈRES. 52i

patience et incrédulité ; la tête était courbée mais le cœur en révolte; je protestais contre la puissance même à laquelle j'obéissais ! J'avais donc réellement à apprendre ce que pouvait être le devoir accompli sans regret et avec amour.

Mais étais-je encore capable d'en sentir la douceur? Mon cœur souillé ne ressemblait-il point à ces larves qui traînent partout leur écume immonde ; pouvait-il réellement espérer la régénération que l'on m'avait promise?

Ces doutes agitèrent ma convalescence et l'eussent retardée, si la sœur Cécile ne fut venue au secours de mon âme tourmentée. Dès qu elle était là , tout me paraissait possible. Elle apportait avec elle comme une atmosphère de calme. Ses paroles étaient simples, mais la foi leur communiquait je ne sais quellegrandeur sereine toute

nouvelle pour moi. C'était comme un de ces horizons immenses et doucement lumineux que l'on aperçoit du haut des montagnes.

Je me rétablis enfin et je pus prendre le service de la salle qui m'avait été réservée.

Je n'ignorais point quels pénibles devoirs m'y attendaient. Je savais qu'une fois à Tœuvre, je devais renoncer au sommeil, supporter les caprices des malades, vivre toujours en face de la souffrance, de l'agonie ! Mais qu'était tout cela en comparaison des menaces, des coups et des injures du bagne? N'avais-je pas d'ailleurs les encouragements de la sœur Cécile qui me rendait tout facile et doux.

Une seule chose me fut pénible dans ce changement; je retombai sous la surveillance d'Etienne , et, bien que ma position nouvelle lui donnât moins d'autorité sur moi que par le passé, je ne pus me re-

DEUX MTSfiRES. 525

trouver en face de cet homme sans souffrir.

Lui -même parut éprouver quelque dépit de la faveur qui m'avait été accordée.

— Eh bien ! me dit-il, la première fois qu'il me rencontra, te voilà donc guéri, sournois? Tu as joué le rôle de brûlé pour te faire bien venir du commissaire ?

Je lui jetai un regard de mépris et je lui tournai le dos.

— Mordieu !... Quel air glorieux, s'écriat-il, avec un sourire forcé; ne dirait-on pas l'empereur après la bataille d'Austerlitz? Et tout cela pour avoir monté à une échelle!.. .. A propos, il est mort le voleur que tu avais retiré du feuw

— Mort ! répétai-je vivement, en me retournant.

— Le surlendemain de l'incendie.

Cette nouvelle qui m'avait été cachée, me

saisit douloureusement ; j'aimais cet hom-

me depuis que je l'avais sauvé. Etienne s'a-

pei'çutde mon émotion et continua.

— Tu vois, mon vieux, que ton expédition n'était bonne à rien, et que tu n'as même pas la consolation d'avoir été utile à un confrère.

Je ne voulus pas en entendre davantage, et je quittai brusquement l'argousin.

Du reste son mauvais vouloir dut se borner à quelques persécutions de ce genre que j'interrompais même le plus souvent en m'échappant.

La salle des officiers dont j'étais chargé ne se trouvant pas sous l'inspection de sœur Cécile, je ne la voyais que rarement, mais elle ne me rencontrait jamais sans me parler et me donner des encouragements. Aussi quelque pénible quefûtleservice,je m'ezi acquittais avec zèle, sûr qu'elle en serait instruite.

DEUX 31ISÈRES. 525

Elle le fut en eftet,et me dit un jour.

— Continuez, je suis contente, Louis.

C'était la première fois, depuis que nous nous étions revus qu'elle m'appelait ainsi par mon nom; je sentis des larmes de bonheur mouiller mes paupières; il me sembla que ma réhabilitation commençait.

Cependant le départ de l'escadre réunie en rade dégarnit tout à coup l'hôpital : la salle que je servais se trouva presque vide et je pus prendre quelque repos.

J'en profitai pour me procurer des livres.

J'étais privé depuis si longtemps des joies de la lecture que je m'y livrai avec une sorte de fureur . Je m'adressai surtout aux romanciers et aux poètes, lecture dangereuse qui amollit l'âme et la dégoûte du monde ! Mais que pouvais-je aimer autre chose? Fallait-il donc m'arrêter à la réalité, pour y

trouver le découragement ou l'iritalioii? A quoi bon d'ailleurs y penser? Ne m'était-il point défendu désormais d'y rien changer , Je n'avais ni à choisir ni à préparer ma route ; ce que je pouvais faire de plus sage était donc de me réfugier dans la vie imaginaire, les yeux sur les nuages et sans regarder à mes pieds.

Ces lectures d'ailleurs me jetaient dans une nonchalance rêveuse qui me tenait lieu de résignation, Alîangui par elles, je voyais mon sort sous un aspect moins sombre, je trouvais dans son immuabilité une espèce de compensation. Je n'avais plus ainsi le soin de penser à ma vie, et j'étais si las de crises de changements, que je ne sais si j'eusse voulu troquer pour un bonheur transitoire, le malheur définitif! J'avais réglé mes derniers comptes avec le monde, je savais au juste quelle rente il me paierait, et, n'ayant

plus rien à discuter de ce côté, je pouvais reporter toutes les activités de mon âme vers les chimères.

Que de délicieuses heures me procurèrent ces lectures romanesques ! Quels tremblements ! quelle ivresse ! quelle fièvre ! comme j'aimais mes héros ! et quels tressaillements d'impatience quand il fallait quitter le livre pour un soin à donner; quel bonheur quand le malade fermait les yeux et s'endormait! Je respirais bas, je tournais les feuilles avec précaution, je maudissais la mouche qui bourdonnait dans le rayon de soleil près de la fenêtre. Oh ! j'étais si malheureux de n'avoir pas à moi tout mon temps, toute ma liberté , et pourtant ce malheur était encore si doux !...

Une circonstance imprévue vint m'avracher h mes extases. La sœur Cécile perdit tout à coup 1 un de ses infirmiers attachés à la salle qu'elle dirigeait, et me demanda si je voulais le remplacer.

Bien que ce changement dut m'enlever mes loisirs, je ne balançai point. Sortant avec effort du monde chimérique dans le-

quel je vivais depuis quelque temps, je secouai la langueur qui m'avait gagnée, et je rentrai dans l'action avec courage.

Le sacrifice fut d'abord pénible, car ces lectures enivrantes ressemblent à l'opium des orientaux, dont l'usage devient vite un besoin. Il fallut plusieurs semaines pour en désaccoutumer mon imagination , encore m'en resta-t-il comme un arrière-goût.

Toutes les fibres sensibles de mon âme avaient été remuées, et même au milieu de mes occupationsnouvellesj'en conservai une sorte de vibration intérieure.

Les premiers mois furent cependant peutêtre les plus heureux sinon les plus calmes de ma vie. Les paroles de sœur Cécile, son exemple , sa présence, agissaient peu à peu sur mon âme; les honteux ulcères qui l'avaient ravagée commencèrent à se fermer. Chaque jour emportait une erreur, une haine.

DEUX MISÈRES. S3i

Mon orgeiiil , enfin terrassé, rampait aux pieds de ma protectrice , comme le démon aux pieds de Marie. Je sentais s'éteindre la fièvre d'ambition et la soif de jouissances qui m'avaient jusqu'alors torturé ; tout se renouvelait en moi sans que cette crise eut rien de douloureux; c'était quelque chose comme ces troubles charmants qui accompagnent la guérison ; une sorte de convalescence morale dans laquelle je sentais la force et la santé revenir dans mon âme à flots successifs et que je pouvais pour ainsi dire compter.

Sœur Cécile contemplait avec une satisfaction souriante cette régénération dont le miracle lui était dû; car elle seule me l'avait fait désirer. D'abord, en effet, je n'avais point regretté ma chute par honte , mais parce qu'elle m'éloignait d'elle, et, si j'avais essayé à regravir le chemin difficile de la

vertu, c'était comme l'enfant qui aspire à la montagne pour se trouver plus près de î'étoile désirée. Seulement, arrivé là, mon âme s'était ouverte aux brises purifiantes et après avoir aimé le bien comme un moyen, je l'avais aimé comme un but. La présence de sœur Cécile avait donc été pour moi la chaîne d'or qui lie la terre au ciel. Elle avait dit à ma conscience morte, comme le Christ à Lazare : — Réveille-toi! Et ma conscience s'était réveillée.

D'où venait cette puissance? Comment le cœur aigri s'était-il subitement adouci?

Pourquoi l'esprit orgueilleux avait-il dépouillé son assurance? Mystère étrange qu'un seul mot explique; je n'étais plus seul! Il y avait au monde un être qui devait se réjouir si je faisais bien, s'affliger si je fîusaismal; j'avais enfin pour me soutenir cette conscience extérieure et vivante, dont

DEUX MlSfvRES. 555

l'ange gardien des légendes était le symbole.

Ah ! sans doute des croyances plus ardentes rendent ce secours inutile; mais qui peut avoir de nos jours la foi inébranlable? Quin'abesoindetrouver, par instants, la loi personnifiée et d'entendre une voix amie la lui rappeler? Quand le doute a troublé la limpidité de nos croyances, quand les passions ont soulevé en nous toutes les fanges cachées, notre âme ressemble à un lac troublé où l'image de Dieu ne se reflète plus !

Bien que la sœur Cécile passât la plus grande partie de ses journées dans la même salle que moi, nous trouvions rarement le temps et l'occasion de nous parler; mais un regard, un sourire, un mot rapide jetés en passant suffisaient pour me rendre heureux, et pour soutenir mon courage.

Que m'importait d'ailleurs sa parole? je la voyais et c'était assez ! Tout rayonnait autour

d'elle, tout chantait! Je reconnaissais le bruissement que faisait sa robe de bure; je devinais son ombre sur les murs blanchis ; je sentais sa présence à je ne sais quelle plénitude de courage , son absence à une inquiétude impatiente I Mon oreille connaissait si bien sa voix qu'elle distinguait de loin et à travers le bruit le moindre mot prononcé par elle; c'était comme une musique se détachant de tout le reste.

Un soir elle me chercha des yeux, en entrant dans la salle et m'appela. J accourus avec l'espèce de saisissement que me causait toujours cet appel. Elle me fît entrer dans son cabinet de surveillance, me regarda en souriant et dit :

— J'ai à vous annoncer une heureuse nouvelle, Louis.

Ce nom de Louis, prononcé par elle, me donnait un battement de cœur inexprima-

DEUX MiSfiRES. 355

ble ; je pus à peine balbutier une exclamation d'étonnenient.

— Ne devinez-vous point ce que ce peut être?- reprit-elle, voyons, cberchez; que désirez-vous le plus?

— Ce que je désire le plus, répétai-je.... C'est de rester où je suis , et comme je suis !

Elle me regarda d'un air étonné.

— Quoi! ne regrettez-vous point votre liberté?

— A quoi bon des regrets inutiles?

— Mais si l'on vous proposait les moyens de la recouvrer ?

— A moi?

— Le commissaire du bagne veut solliciter votre graciement.

— Qui vous l'a dit?

— Lui-même. Seulement, celte sollicitation ne peut être faite que sur une demande de vo-

556 DEUX MTSftRES.

tre famille ; c'est une formalité indispensable. Avez-vousun parentqui puisse réclamer pour vous celte faveur ?

— Il ne me reste qu'un oncle.

— Vous lui écrirez aujourd'hui même; le commissaire fera parvenir la lettre, et dans trois mois vous pouvez être libre.

Je demeurai la tête baissée, tournant mon bonnet entre mes mains et ne sachant que répondre. Sans que j'en eusse bien clairement démêlé la cause en moi-même, cette nouvelle, qui eut dû me jeter dans des transports de joie, m'avait laissé froid et presque mécontent.

Sœur Cécile parut stupéfaite de mon silence.

— Eh bien! êtes-vous donc si indifférent à l'espoir de cette délivrance? demanda-t-elle.

— Ah! j'ai tort, répliquai-je avec embar-

DEUX MISÈRES. 35r

ras ; je devrais vous exprimer ma reconnaissance et ma joie; mais.... je ne sais pourquoi... un tel espoir m'épouvante....

— Que pouvez-vous craindre?

— Je crains. . . . de partir.

— Vous redevenez libre!...

— En vous quittant !

Elle lit un mouvement.

— Ah ! vous ne savez pas combien j'ai besoin de vous voir ! continuai-je vivement; ici, votre seule présence me garde ; à chaque tentation lâche ou impure, je n'ai qu'î\ penser que vous êtes là, et toute tentation s'envole ; tandis que dans ce monde, où j'ai déjà fait naufrage, tout se tournera contre moi. Où vous me montrez la délivrance, je ne vois, hélas ! que le souvenir de la chute et les occasions de la renouveler.

— N'êtes-vous point assez fort pour l'éviter désormais?

i. ss

— Assez fort pourvu que votre regard et votre voix m'encouragent.

Une légère rougeur traversa le visage cîe la jeune sœur.

— Ne parlez point de moi , ne songez point à moi , reprit-elle avec un peu de précipitation ; le devoir doit être aimé pour luimême. Ailleurs comme ici vous pourrez trouver des conseils , des encouragements.

— Mais je trouverai aussi les mépris et les tentations, observai-je timidement ; tandis qu'ici tout me sert de sauvegarde. Placé à l'écart de la mêlée sociale, je n'ai à craindre ni chocs, ni contagions; ma captivité

me défend encore plus qu'elle ne m'enchaîne.

— Et c'est là ce qui peut la rendre dangereuse à la longue, reprit mademoiselle de Clérembeau ; l'impuissance du mal n'est pas la vertu; celle-ci demande le choix et la

liberté d'action. Il faut que vous sortiez de tutelle pour vous accoutumer à la résistance, pour apprendre à vous suffire à vous-même. Languir dans l'esclavage humiliant que vous subissez serait coupable, alors que vous pouvez en sortir et reconquérir l'estime des hommes par une vie utile. Soyez sûr, d'ailleurs , que vous avez mal interrogé vos désirs. Que pourriez-vous regretter ici?

— Ce que je pourrais regretter? Vous me le demandez, quand c'est ici que je vous ai retrouvée.

Elle voulut m'interrompre.

— Non! m'écriai-je; laissez -moi vous dire combien vous m'êtes nécessaire, puisque vous l'ignorez. Bonnes inspirations, confiance, espoir, tout me vient de vous. Que ferai-je quand vous ne serez plus là? Oh ! ne m'exposez pas à ce danger! Rappelez-vous notre enfance; prenez-moi evi pitié. Êtes-

640 DEUX MISfïRES.

VOUS donc lassée de veiller sur moi? Qu'ai je fait pour que mon départ vous réjouisse lorsque, moi, il me désespère?

— Plus bas, Louis, plus bas, interrompitelle, effrayée d'entendre ma voix s'élever, et troublée elle-même; quand je vous ai apporté cette nouvelle je pensais vous rendre joyeux, et voilà qu'elle vous afflige.... Parce que j'ai cru que la liberté vous serait douce à retrouver, vous me supposez moins désireuse de votre bonheur! Cela est -il juste? cela est-il sage?

Sa voix était entrecoupée , ses yeux humides; je me frappai le front.

— Ah ! vous avez raison , m'écriai-je ; je devrais vous remercier à mains jointes, et j'ose me plaindre ! Mais si vous saviez... Mon Dieu!... Non,je suis un ingrat.... Pardonnez-moi ! pardonnez-moi !

Poussé par un de ces irrésistibles trans-

DEUX MISi'RES. 541

ports qui vous ôtent toute réflexion, j'avais saisi les plis de la robe de sœur Cécile, et je les pressai contre mes lèvres. Un éclat de rire partit tout à coup derrière nous. Je me détournai vivement; Etienne était debout à la porte du cabinet.

— Bien des excuses de vous déranger, ditil, en portant la main à son bonnet de police; mais ne voyant plus ce vaurien à son poste, j'avais peur qu'il n'eût pris la clef des champs.

Je fis un mouvement de colère ; sœur Cécile m'arrêta par un geste.

— Vous devez être rassuré maintenant, dit-elle, d'un accent ému, mais digne.

— Très rassuré, répliqua Etienne , qui me jeta un regard narquois; je vois que ce garçon-là était sérieusement occupé....

— Am'adresser ses remerciments, interrompit la sœur.

— il a donc obtenu quelque chose ?

— L'assurance d'une prochaine liberté.

La figure de l'argousin changea subitement d'expression.

— Ah ! on a demandé sa grâce , dil-il d'une voix contrainte; à la bonne heure. Voilà ce que c'est que de se faire échauder à propos. Les brûlures de ce garçon-là en ont l'ait un honnête homme. Ah! ah! ah! Mais il faut tout de môme' que la sœur ait bien prié le commissaire.

— Le commissaire a agi de son propre mouvement et selon sa conscience.

Etienne cligna des yeux en riant.

— Compris! dit-il, compris! Il ne faut pas que l'on sache le fin de la chose; mais pour ce qui est de la discrétion, la sœur peut se fier à moi... je sais me taire....

-- Prouve-le donc tout de suite, m'écriaijc, i)oussc à bout par l'effronterie insolente

de cet homme, et faisant un pas vers lui.

— Arrêtez, Louis î s'écria mademoiselle de Clérembeau.

— Pourquoi donc? reprit Etienne sans bouger; nous avons notre paille de gland!

— Misérable!...

— Oh ! des injures ! . . .

Il avait levé son bâton ; sœur Cécile s'élança entre nous, et lui montrant la porto d'une main tremblante :

— Sortez ! dit-elle.

L'argousin parut balancer ; mais sur un nouveau geste delà religieuse, il nous lança à to us deux un regard vénéneux et se retira.

XYIII

Force de consentii' à ce que me demandait sœur Cécile, j'avais écrit à mon oncle Minart ; je fus plusieurs semaines sans recevoir de réponse; enfin, on me remit la lettre suivante, que j'ai cru digne d'être conservée :

« Mon pauvre fieu , «La présente te serait parvenue pi us tôt si

546 DliUX 3IISÈRES.

ma femme ne m'avait d'abord défendu d'écrire à un garçon qui a déjà causé, dit-elle, trop de chagrin à la famille et qui lui fait tant de déshonneur ; mais j'ai soumis la chose au curé, la dernière fois que je suis allé à confesse ; il m'a assuré que Catherine se trompait et qu'il était d'un chrétien de pardonner au pécheur.

« J'ai, en conséquence, profilé pour te répondre d'un voyage àMontargis où je suis venu vendre nos foins, d'autant que la dame du bourgeois qui les a achetés veut bien t'écrire cette lettre sous ma dictée.

« C'est donc pour te faire savoir que je n'ai pas bien compris ce que tu me demandais. Il faut, dis-tu, que j'adresse une pétition pour te réclamer et affirmer que tu ti'ouveras, en sortant delà-bas, des moyens d'existence. Mais es-tu bien sûr que cela ne m'engagera à rien?

c 11 est certain que je désire ton bonheur, mais pourvu que cela ne puisse pas me nuire. Toi qui es savant et qui as de l'esprit, tu ne peux manquer de comprendre mes raisons.

« Par conséquent, le mieux serait de m'envoyer toi-même une pétition comme tu la veux; je consulterais pour savoir s'il n'y a pas de danger à signer, et alors je te la renverrais avec mon nom au bas.

« Tache, par la même occasion, de m*cnvoyer une tabatière de coco sculptée, comme vous en faites à Brest ; venant de toi, ça me fera bien du plaisir.

« J'espère, mon fieu que tu es devenu sage et pieux là-bas. Au bout de tout, il n'y a que la religion pour vivre tranquille et content, surtout quand oii devient vieux; ça occupe, ça vous donne une bonne réputation et ça vous gagne une place dans le paradis.

« Adieu, mon pauvre fieu ; porle-loi bien

us DEUX MISÈRES.

et prie le bon Dieu pour |ton oncle. Nous avons bien besoin qu'il nous protège, car nos blés commencent déjà à verser , et si les mauvais temps continuent, je ne sais ce que les pauvres gens deviendront.

« Ton oncle , « Claude MINARÏ.

« P. 5. A propos, quand tu m'enverras la pétition et la tabatière, n'oublie pas d'affranchir le paquet, comme tu avais fait pour la lettre.

(' Peut-être que si tu ajoutais quelque chose pour ta tante, ça pourrait la ramener, car au fond elle a du bon. »

Je fisla pétition que demandait mon oncle, j'y joignis la tabatière de coco, quelques bagatelles pour ma tante, j'affranchis le tout et j'attendis.

La réponse ne tarda point. Minart avait

DEUX MISftRKS. ' 549

signé la pétition, qui fut remise au commissaire du bagne, pour servir d'appui à la demande.

Jusqu'alors je m'étais prêté avec soumission plutôt qu'avec empressement aux démarches qui pouvaient amener ma libération; mais lorsque tout fut achevé, je commençai à m'effrayer sérieusement de la possibilité du succès. La répugnance con-* fuse que j'avais éprouvée dès les premiers mots qu'avait prononcés sœur Cécile s'était accrue par les explications que j'avais dû * lui donner. En cherchant à justifier cette répugnance à ses yeux, je me l'étaisjustifiée à moi-même ; j'y trouvais chaque jour quelque nouveau motif.

Mais de tous, le plus puissant était la crainte de quitter mademoiselle de Clérembeau. Je m'interrogeai à cet égard, et toutes

mes réflexions aboutirent au même désir !

la voir !

Sa présence était insensiblement devenue une des conditions de ma vie; et cependant cette présence n'avait plus l'influence douce et sereine d'autrefois. Au lieu d'y trouver une source de calme, j'y trouvais une cause de trouble ; loin de me faire respirer plus à l'aise, elle m'oppressait. Je ne pouvais plus approcher de sœur Cécile sans que tout mon sang refluât vers mon cœur ; sa voix me faisait trembler; l'air agité par sa marche m'enivrait.

Je ne sais si elle s'aperçut de cette impression, mais ses manières devinrent tout à coup plus réservées; elle évita toutes les occasions de se trouver seule avec moi et ne me parla plus que lorsque le service l'exigeait.

Ce changement m'attéra. Je crus d'abord

lui avoir donné quelque sujet de mécontentement et je redoublai de soins ; mais elle ne parut point le remarquer. Alors le dépit et le découragement me prirent. Je négligeai tout, espérant qu'elle me parlerait au moins pour me faire des reproches et que je pourrais amener ainsi une explication ; mes prévisions furent encore trompées, et elle se contenta de réparer mes négligences sans rien dire.

Ceîte persistance de froideur me jeta dans un désespoir que je laissai paraître malgré moi. Etienne, qui nous surveillait en silence, le remarqua.

— Eh bien ! me dit-il un jour, il y a donc de h brouille?

Je feignis de ne pas comprendre.

— Bien! bien! reprit-il, tu es discret; c'esl ton devoir; mais tâche seulement de ne pas prendre cette figure d'agonisant

582 DEUX iMISlîRES.

chaque fois que la sœur passe sans te parler. Il faut mieux savoir cacher son dépit quand on est amoureux.

A ces mots Etienne s'éloigna en ricanant.

J'étais demeuré dehout à la môme place , sans voix, sans regard, sans pensée, étourdi par le mot qu'il venait de prononcer comme par un coup de tonnerre. Ce mot avait déchiré le voile qui enveloppait mes sentiments à mes propres yeux ; je l'entendais retentir dans toutes les profondeurs de mon être, réveillant des milliers d'échos, je le murmurais des lèvres avec une sorte de surprise épouvantée ; je promenais les yeux autour de moi, et tout semblait répéter : amoureux !

Éperdu, je m'élançai hors de la salle, je descendis l'escalier, je traversai la cour sans me sentir marcher. Ce que j'éprouvais n'é-

tait ni de la douleur ni delà joie; mais je ne sais quelle confusion tumultueuse de sentiments contraires.

J'allai m'asseoir sous les tilleuls et je restai là , le front caché dans mes deux mains. Le jour allait tomber ; une brise chargée de senteurs marines bruissait dans les feuilles, et quelques chants de matelots s'élevaient du port. Je sentis peu à peu le calme frais et joyeux qui m'entourait descendre dans mon ame : mon trouble s'apaisa.

Sans oser encore m'arrêter à la pensée de cet amour qui venait de m'être révélé, je m'y résignai comme à un malheur irréparable qu'il fallait savoir supporter, et , lorsque je remontai à la salle, j'étais redevenu maître de moi.

Mais je ne tardai pas à éprouver les résultats de ma fatale découverte.

Tant que j'avais ignoré la nature du pen-

5S4 DEUX MISfiRES.

chant qui m'entraînait vers sœur Cécile , cette ignorance même avait conservé à mon affection toute sa pureté, et mes désirs n'avaient pu dépasser les bornes du sentiment que je m'étais avoué à moi-même. Une fois averti de mon amour, au contraire, toutes les passions, jusqu'alors contenues, firent explosion comme des révoltés qui ont trouvé un drapeau! Les manifestations, innocentes naguère et sans arrière-pensées, s'envenimèrent subitement ; tout devint péril et poison !

Les efforts même que je tentais pour combattre ces nouveaux sentiments ne firent que les exalter; car l'amoui* ressemble à ces terrains mobiles qui cèdent sous les pas; plus on essaie de s'en retirer, plus on s'y enfonce profondément. En me répétant qu'il fallait oublier sœur Cécile, je m'occupais

d'elle et je n'arrivais qu'à l'aimer davantage.

Bientôt même je cessai de résister à cet entraînement. Je continuai bien à me dire que monamourétaitunefoliecoupable, mais sans avoir la volonté de m'en guérir. Loin de là ; cet amour était mon unique pensée , ma seule occupation. Je cherchais vainement à en voiler l'expression ; il se lisait dans mes moindres paroles, dans mon geste, dans mon accent : j'en étais venu à désner que sœur Cécile le devinât; non que je me laissasse abuser par aucun espoir; j'étais sûr de n'exciter que son mépris ; mais j'éprouvais celte rage impatiente qui nous pousse à tenter ce que nous savons impossible.

Je résistai longtemps à cette fatale impulsion. La froideur toujours croissante de mademoiselle de Clérembeau me poussa à bout. Puisqu'elle me fuyait déjà , qu'importait un

536 DEWX MISÈRES,

aveu qui devait m'en éloigner? N'avait-elle pas repoussé toutes mes avances, toutes mes supplications muettes? ne -lui étais-jc pas devenu odieux? qu'avais-je donc à compromettre.

Ma position était d'ailleurs impossible à supporter plus longtemps; je voulais en sortir, fût-ce par ma perte! J'en étais arrivé au même point que ces malades qui se décident à se donner la mort pour abréger es tourments de l'agonie.

Je balançai pourtant bien des jours; je

tentai bien des fois d'attirer sur moi les regards de sœur Cécile , de lui arracher une parole d'intérêt ou seulement de compassion 1.... Elle demeura toujours enveloppée dans sa réserve glacée. Enfin , ne pouvant supporter une plus longue attente, je lui écrivis !

DJiUX MISÈRES. 557

« Vous m'évitez, vous ne me parlez plus; vous m'avez retiré la protection par laquelle j'étais soutenu; et j'en ignore le motif! De quoi suis-donc accusé? quel tort ai-je envers vous? Je vous l'ai demandé, et vous m'avez répondu : — Aucun ! Alors d'où vient votre changement? Pourquoi m'enlever sans cause une bienveillance à laquelle vous m'aviez accoutumé?...

« Ah ! savez-vous ce que sa perte m'a révélé?.... C'est que la vie ne me vient plus que de vous et par vous ; c'est que je vous

amie

« Ne vous récriez pas en lisant ce mot ; ne crovez pas à une erreur, à un accès de folie; mais indignez-vous, punissez une telle insulte, vous serez du moins obligée de vous occuper de moi, et je préfère votre colère à votre indifférence.

« Oh ! si VOUS aviez voulu me continuer votre compassion, je serais resté à vos pieds comme à ceux d'une sainte patrone, sans oser lever les yeux , sans chercher un nom à mon adoration. Mais vous m'avez abandonné, et la douleur m'a éclairé.

« Oui, je vous aime!... je vous aime!.... Ah ! j'éprouve une joie douloureuse à répéter ce mot ; je m'y appuie comme sur un poignard. Que cet aveu me perde , je l'attends , jel'esyère; j'ai Iiàte de descendre jusqu'au tond de mon malheur. »

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