MISÈRES
Parmi tant d" honnêtes gens que notre société honore pour la peine qu'ils se donnent de ne rien faire, et que nos préjugés favorisent en proportion de leur inutilité, il est un oisif par excellence, dont l'inaction n'a été, ce nous semble, jusqu'à ce jour, l'objet d'aucune récrimination; nous voulons parler de l'aubergiste de petite ville.
L'aubergiste de petite ville peut être jeune ou vi^ux, beau ou laid, pauvre ou riche; mais avant top^, il est homme de loisir! Ses fonctions domestiques ^ sociales se réduisent en effet à veiller au perpétuem^'t de sa race, à porter une casquette de loutre et à fu^^r sur Je seuil de sa cuisine en été. Si parfois des b^^'s d'activité s'éveillent en lui, il bat le chien dç^-^ maison, gronde le garçon d'écurie ou jure après sa"^^™*^^ i^^'^'s ce sont là des velléités passagères et ily^^îti'e bientôt dans son repos superbe.
Par compensation, s?'^^^^°^^ " '"^ "^ rclàclio ni trêve. Elle sert le repas qu'''"^"g<^' tire le vin qu'il boit, fait le lit où il dort! s^°"^'^^"^ ^^^'^■> se levant lût, travaillant vingt heur ^^^ vingt-quatre, elle trouve encore
moyen d'accoucher une fois par an, à ses moments perdus. Tout ressort de son activité et y retourne ; le temps ne lui manque pour rien; elle apprend à lire à ses enfants, tient un bureau de messageries et aide à essuyer la vaisselle. S'il y a hôritage, c'est elle qui le dispute aux hommes de loi; s'il y a procès, c'est elle qui va pleurer chez les juges. Et quand vingt ans de ce rude métier lui ont acquis de quoi vivre enfin en repos, une maladie d'épuisement l'enlève à son mari qui fait coudre un crêpe à son chapeau, vend son auberge et achète, hors de l'octroi, quelque ancien manoir où il va vivre avec sa cuisinière.
On se tromperait pourtant, si l'on concluait de ce que nous venons de dire, que l'auberge fût possible sans l'aubergiste. Celui-ci ressemble aux rois constitutionnels; c'est une inutilité nécessaire pour l'ordre. Son oisiveté est comme la paix dont nous jouissons depuis dix ans, une oisiveté armée. C'est lui qui défend la pudeur des servantes contre les rouliers ivres, qui fait payer la carte aux voyageurs récalcitrants en la leur présentant les poings fermés, et qui met à la porte les hôtes insolvables.
Or à ce dernier égard, comme pour tont le reste, l'aubergis'i^ du Lion-dOr à Monlargis, eût pu servir de modèle. L'eL^x]isse rapide que nous venons de tracer de ses confrères engrènerai pourrait même paraître à ceux qui l'ont connu ui. portrait rigoureusement ressemblant, et maître Rigaud, s;i vivait encore, n'aurai' point trop de peine, la loi aidant,T nous faire condamner comme coupable de lui avoir Uv ^^^ vérités qu'il ne voulait pas entendre, ce qui' en leri.o ^q légistes, s'appelle dijfamer.
Qui mieux que lui en tr^t gavait tuer le temps, cet éternel ennemi de ceux qui n ^ veulent rien faire? Quel art à varier les occupations de-^jgj^.^.^^i q^^ d'beures passées les soirsd'hiver, devant le j,^^^| p^,yg,.^ .^ changer la jambe qu'il croisait sur l'autre Ci regai^dcr la chan-
délie se consumer pour la moucher! Gomme ses mains s'endormaient délicieusement dans les poches de sa veste fourrée 1 Tandis que tous travaillaient autour de lui, avec quelle quiétude il regardait l'agitation des ai;trcs; que (le patience à voir leurs fatigues ; quelle sérénité au milieu de leurs soucis! La vie n'avait point de mouvement pour Rigaud ; elle ressemblait à la terre qui tourne sous nos pieds sans que nous nous en apercevions.
Mais en revanche, qu'il fallût appuyerune réclamation de paiement, ou éconduire un piéton qui se présentait sans autre bagage qu'un bâton de houx, toute l'activité du maître aubergiste se réveillait ; il y avait dans cet homme quelque chose du chien qui garde ; il ne semblait point né pour acquérir lui-même, mais pour défendre ce que les autres avaient acquis.
Un pareil instinct trouvait nécessairement danssonétat de fréquentes occasions de se satisfaire, et peu de semaines se passaient sans que l'aubergiste du Lion-d'Or n'eût à exercer sa force ou sa prudence contre de pauvres diables plus riches en appétit qu'en argent. Dans ces circonstances, son indexibilité était proverbiale, et lorsque les voituriers, les marchands de bois ou les bateliers du Loirely voulaient donner idée d'une impossibilité absolue, ils avaient coutume de dire :
— 11 serait plus facile de faire perdre cinq sous au père Rigaud.
Du reste, comme on doit le penser, une surveillance aussi scrupuleuse de ses intérêts amenait fréquemment phez lui des débats bruyants dans lesquels l'auborgislc k'inquiélaitplusd'arilhméliquequcde philantiiropie. Or, c'est précisément par une scène de ce genre que s'ouvre i'histtire dont nous voulons entretenir le lecteur.
Midi venait de sonner ; c'était un jour d'automne sombre et pluvieux ; un seul voyageur se tenait debout, devant le foyer, les bras pendants, la tête penchée, et présentant tour à tour avec distn.'.clion chacun de ses
pieds à la flamme de l'âtre. Maître Rigaud avait allumé, pour la sixième fois, sa pipe d'écume de mer et recommençait à parcourir l'immense cuisine à pas égaux lorsque la porte qui conduisait à l'escalier s'ouvrit et une femme entra.
Son costume avait un luxe fané, qui sentait à la fois la pauvreté et le désordre. Une robe de soie devenue trop courte laissait voir les grossiers brodequins qui la chaussaient ; un faux cachemire dont la trame de coton avait été Jaunie par l'usage, était jeté sur ses épaules, puis noué autour de sa taille avec une négligence déplaisante, et son bonnet de forme coquette mais à rubans flétris, semblait près de s'envoler. Son visage ressemblait à sa toilette ; on y apercevait les traces d'une beauté évanouie et je ne sais quelle élégance souillée.
A son entrée, Rigaud l'arrêta.
— Eh bien ! votre pays est-il enfin levé ? demanda-t-il.
— Levé! répondit la jeune femmed'un accent criard, il a voulu s'asseoir dans son lit, il ne peut pas seulement soutenir sa tête.
L'aubergiste la regarda.
— Bah ! reprit-il, il est malade ?
— Très-sérieusement.
■ • Diable ! comment va-t-on faire alors ?
^Ne vous inquiétez pas, je le soignerai, moi; mais il comu^gg ^ gyQJp (J^ délire, il faut avenir un médecin.
— Ln lût^pji^ I j^^péta Rigaud en secouant la cendre de sa pipe, vo. ^^^^^^^ ^^-i, j.^^^ ^^ médecin?
— Quand je \ ^j^ ^^-jj ^^^ reconnaissait à peine tout à 1 heure ' " '- a pas à attendre un jour ni une heure, envoyez de s.^ ^^ ^j^^^ ^^j^. ^^.^ demeure le plus près.
L'aubergiste ne bougea .^^ -Vous ne voulez pis? de. ;^ ^^.^^^^ ^^^^^^ ^.^^^ ■ voix aigre.
— A quoi bon ? répondit iranquillemfint Rigaud, votre pays ne peut pas rester ici.
— Pourquoi ?
— 11 m'a dit lui-même hier soir en payant son souper et son coucher qu'il ne lui restait rien.
— Et vous voulez pour cela qu'il meure là-haut comme un chien ?
— Je ne veux pas au contraire qu'il meure là-haut.
— Que voulez vous alors?
— Qu'il s'en aille.
La jeune femme recula.
— Quoi! sécria-t-elle, vous auriez le cœur de le mettre sur le pavé à moitié mort comme il est I quelle espèce d'homme êtes-vous donc?
— Je suis aubergiste, répondit sèchement Rigaud, je loue ma maison, je ne la donne pas. S'il sulTisait d'être malade pour prendre mes lits, le Lion-cVOr serait bientôt un hôpital. Votre paijs n'est ni mon parent ni mon compère, n'est-ce pas ? je ne lui dois rien, et lui me doit sa chambre ; qu'il la paie donc ou qu'il s'en aille.
A ces mots prononcés d'un ton qui n'admettait point de réplique, maître Rigaud ralluma sa pipe tranquillement.
— Eh bien 1 puisque c'est comme cela, je paierai, moi, dit la jeune femme indignée.
Rigaud tendit la main avec un sourire narquois.
— Faut-il vous rendre la monnaie? demanda-t-il. Elle rougit légèrement.
— Vous savez bien que je n'ai point d'argent maintenant, gros tigre que vous êtes ; mais le premier que je gagnerai...
— Avec votre guitare et votre gosier?... Je ne fais point crédit sur pareille marchandise, d'autant que la saison est meilleure pour les marchands de parapluies que pour les chanteuses des rues ; nous aurons de l'eau jusqu'à la nouvelle luue.
— Ainsi, vous refusez de nous garder?
— Je vous donne une heure à vous et à votre pays pour plier bagage.
— Eh bien ! moi, s'écria la chanteuse, je vous avertis que nous ne partirons pas...
L'aubergisle haussa les épaules.
— ...Que je vais chercher un médecin... Il secoua la tête avec indifférence.
— ... Qu'il faudra nous jeter dans la rue... Il fit un signe de consentement.
— Et que je crierai partout que vous êtes un juif et un sans cœur.
Il sourit d'un air de mépris. La chanteuse s'élança dans la rue en frappant la porte avec violence.
L'étranger qui se tenait debout devant le foyer avait écouté tout ce débat en silence et sans faire le moindre mouvement ; mais quand la jeune femme fut sortie, il se tourna vers l'aubergiste.
— Vous êtes dur, monsieur Rigaud, dit-il.
— Je défends mon bien, monsieur Antoine, répliqua l'aubergiste sans se déconcerter. Notre état est pénible, et ce que nous gagnons nous coûte assez de peine pour ne pas le laisser manger au premier venu.
— Quels sont ces gens ?
— Je ne les connais point. La femme qui est à Montargis depuis deux jours joue de la guitare devant les portes, et vend des chansons. Je crois qu'elle a fait plus d'un métier avant celui-là, et si elle trouve place en paradis, ce ne sera toujours point parmi les onze mille vierges. Quanta l'homme, il est arrivé hi<^r ici, comme un orage; je ne voulais point le loger, tant il avait l'air misérable et désespéré; mais il a vidé sa bourse pour me payer d'avance son lit et son souper. Quand la chanteuse est rentrée, il l'a reconnue, elle lui a sauté au cou ; je crois même que ma femme a dit qu'ils avaient pleuré. Ils sont restés ensemble ici une partie de la nuit, se ra-
contant sans doute leurs aventures, puis l'homme s'est plaint d'avoir la fièvre ; il est allô se coucher, et ce matin non ■ avons su qu'il était malade.
— Vous n'ôtes point monté chez lui ?
— Non, mais je vais y aller ; c'est demain marché, il nous arrivera des pratiques ce soir, il faut qu'il déguerpisse pour leur faire place.
— Ne le dérangez pas, dit l'étranger froidement; je solderai sa dépense.
— Vous I dit Rigaud en levant la tête stupéfait.
— N'accepterez-vous point ma caution ?
— Par exemple! toute la maison est à vos ordres, monsieur Antoine.
— Le malade est seul ?
— Oui, mais je vais envoyer savoir s'il a besoin de quelque chose.
— C'est inutile ; j'irai moi-môme. Où loge-t-il?
— Dans la petite mansarde au-dessus du hangar; on va vous la montrer; prenez garde seulement à l'escalier, car il manque des marches. Catherine, conduisez monsieur.
Antoine suivit la servante, qui le mena à une sorte de grenier dont la porte ne fermait point. Il entra doucement et aperçut le malade étendu sur un pliant sans oreiller. Les haillons qu'il avait quittés étaient entassés sur une chaise ; un de ses bras, qu'une chemise déchirée ne couvrait qu'à demi, pendait hors de la couche, tandis que l'autre, replié sur sa poitrine, s'agitait convulsivement. Au bruit que fit l'étranger en entrant, il tourna la tôte, jeta sur lui des regards hagards, et murmura quelques mots inintelligibles.
— Cet homme ne peut demeurer ici, dit Antoine à la servante qui s'était arrêtée sur le seuil ; faites préparer une autre chambre.
— 11 y a le cabinet jaune, Monsieur, répondit-elle
s DEUX MISERES.
en ouvrant une seconde porte qui donnait sur le même palier.
L'étranger parcourut la chambre du regard.
— C'est bien ; allez chercher François.
Celui-ci monta, et le malade fut transporté dans la chambre voisine. Tout cela s'était fait sans qu'il donnât siicun signe de connaissance et comme s'il n'eût riea fompris à ce qui se passait.
On venait de le mettre au lit lorsque la chanteuse rentra à l'auberge avec un médecin. On lui apprit en bas quel protecteur inattendu son pays venait de trouver, et elle monta avec des exclamations de joie.
— A la bonne heure, s'écria-t-elle entrant dans la nouvelle chambre où le malade avait été porté ; ici du moins il pourra respirer.
Et courant vers l'alcôve :
— Pauvre Louis, vous êtes mieux là, n'est-ce pas... Mon Dieu ! comme ses mains brûlent I Parlez-moi donc,
Louis..,, me voilà revenue c'est moi Seigneur,
qu'a-t-il à me regarder les yeux si ouverts ?
— Il ne vous reconnaît pas, dit Antoine qui se tenait dans l'ombre aux pieds du lit.
La jeune femme se tourna de son côté.
— Ah I c'est vous^ Monsieur, qui l'avez fait porter ici, dit-elle en saluant avec une sorte de respect affectueux ; c'est une bonne œuvre et qui vous profitera, car i! mérite qu'on ait pitié de lui, le pauvre abandonné. Mais Jésus I voyez comme ses lèvres tremblent et comme il a l'air oppressé.
Le médecin qui s'était approché, et qui depuis quelques instants l'examinait avec attention, secoua la lête.
— Vous le trouvez bien mal ? demanda la chanteuse à demi-voix.
— Fort mal.
— Et il y a du danger?
— Oui.
DEUX WISKKE8. »
— Mais vous espérez le sauver, pourtant?
— Avec des soins...
— Pour en, il n'en manquera pas; dites seulement ce qu'il faut faire.
— D'abord ne point le quitter.
Elle dénoua vivement son châle et le jeta sur une chaise.
— Je ne bouge plus d'ici, dit-elle.
— Suivre rigoureusement les prescriptions.
— Je les suivrai, Monsieur.
— Et surtout éviter tout bruit près de lui.
— Je m'empêcherai de respirer, s'il le faut.
Le médecin écrivit son ordonnance, fit ses recommandalions et avertit qu'il reviendrait dans la soirée
Lorsqu'il fut sorti, Antoine s'approcha de la chanteuse.
— Demandez à madame Rigaud tout ce qui vous sera nécessaire, dit-il ; ne ménagez rien pour soulager le malade, et si vous avez besoin de moi, ordonnez de m'avertir, je viendrai tout de suite.
— Merci, Monsieur, répondit la jeune femme avec un sourire auquel la reconnaissance donnait une sorte de grâce ; votre bonté portera bonheur à Louis, et, puisqu'il vous a trouvé, il guérira.
Malgré cette prédiction, l'état du malade s'était aggravé le lendemain, et le médecin annonça qu'à moins d'une réaction nouvelle, il était perdu.
Cette déclaration attrista la chanteuse, mais ne la découragea pas. Tant qu'il restait une chance de salut, il lui était permis d'espérer, et elle ne négligea rien de ce qui pouvait aider à la crise demandée. Les épreuves du sort oii-t cela d'utile qu'elles nous rendent moins faciles à accepter l'affliction. Quand on a peu souffert, on se livre
sans résistance aux craintes d'une infortune, mais ceux qui ont rudement essayé la vie ne s'énervent point dans de douloureuses prévisions : loin d'anticiper sur le malheur, ils ajournent leur désespoir, et attendent le coup pour en souffrir. Pareils à ces vieux soldats qui, entourés d'ennemis, combattent avec la même confiance et ne pensent à la mort qu'en la recevant.
Antoine était venu plusieurs fois et avait admiré la courageuse activité de la jeune femme Forcé de s'absenter pour plusieurs jours, il craignait de ne plus trouver le malade au retour ; mais il apprit en arrivant que les soins de la chanteuse avaient triomphé et que Louis était convalescent : il monta pour le voir.
La jeune femme qui reconnut sa voix dans l'escalier courut lui ouvrir.
— Entrez, dit-elle, entrez. Louis est bien maintenant, et il sera si heureux de votre visite.
Antoine entra. Le malade était assis sur son séant encore pâle et hâve, mais l'œil paisible. Il fit un effort pour se soulever.
— Je vous attendais. Monsieur, dit-il d'une voix émue, non pour vous remercier, les remerciements sont aussi diificiles à faire qu'à entendre; mais pour vous voir et me rappeler les traits d'un homme qui a été si bon^ pour moi.
— Ce que j'ai fait est peu de chose, et vous ne devez de reconnaissance qu'à Madame, c'est elle qui vous a sauvé.
— Je le sais, je le sais, reprit Louis avec un triste sourire ; mais il y a entre Rosalie et moi une vieille amitié! N'est-ce pas le moins, d'ailleurs, que des misérables se secourent l'un l'autre? Les chiens abandonnés de Jérusalem léchaient les ulcères de Job I mais que vous, bien portant et sans besoins, vous ayez pris pitié d'un mourant en haillons, voilà ce qui est rare et ce que vous me permettrez d'admirer. Alors, que Dieu soit
béni d'avoir changé voire sort; il a été juste une fois.
— Croyez-vous donc qu'il ne le soit pas toujours? Le malade secoua la tùte d'un air rêveur.
— 11 ne faut pointaccuser Dieu devant un bienfaiteur, dit-il, car celui-ci semble prouver une providence ; mais si la justice éternelle n'est point un mensonge, c'est du moins une cruelle énigme pour quelques-uns.
— Pour lui surtout! dit Rosalie en regardant le malade avec une amitié plaintive ; vous ne savez pas tout ce qu'il a soulïert, tout ce qu'il souffre encore.
Il lui imposa silence de la main.
— Ne parlez point de moi, Rosalie, dit-il doucement, ceux qui ont failli ne peuvent se plaindre d'avoir été éprouvés. . .
Et se tournant vers Antoine :
— Pardon, Monsieur. Je serai, je pense, complètement rétabli dans quelques jours, et je pourrai chercher du travail. Puis-je en espérer ici?
— One savez-vous faire?
— iîélas ! peu de chose...
— Votre langage prouve cependant des études.
— Tant d'autres en ont fait de plus sérieuses, que je dois compter pour rien mon instruction incomplète ; aussi, ce que je cherche, c'est une occupation pour mes bras, malheureusement faibles et inhabiles, mais que je forcerai du moins à la patience.
— Je tâcherai de vous la trouver. -^
— Oh ! merci, merci, Monsieur, s'écria Louis dont les\ yeux devinrent humides; que grâce à vous je puisse \ mettre fin à ma vie flottante; peu m'importe le reste : 1 gue le travail soit dur, le salaire léger!... il faut si peu 7 J2QiÎElYÎyrc quand on a renonçO. à être heureux. Ce que \ je. demaûdcv c'est de rester au même lieu, d'avoir une \ cabane pour moi seul, une pierre sur laquelle je vienne | m'asseoir au soleil couchant ; c'est enfin que je puisse / m'habituer ffijiTeSv aux maisons, aux visages, qu'on /
sache mon nom et que je sois quelque chose de ce tout an milieu duquel je vivrai. C'est là mon rêve, mon seul es; oir désormais. Hélas ! cette joie m'est encore inconnuel jusqu'à présent j'ai traversé la vie en vagabond!...
— C'est pourtant vrai, dit Rosalie en soupirant; moi aussi j'ai marché jusqu'à ce jour comme un cerf-volant, allant à droite ou à gauche, selon le vent I Mais qu'y faire? nous autres qui n'avons ni feu, ni lieu, nous ressemblons aux hirondelles; on nous prête un nid pour venir au monde, et nos plumes à peine poussées, il faut aller ailleurs chercher la pâture et le beau temps. Les pauvres diables naissent sans pays, on les reçoit oîi il y a place, et on leur donne à manger où il y en a trop.
Puis secouant celte rapide tristesse :
— Bah I ajouta-t-elle, après tout, il vaut mieux qu'il en soit ainsi; changer de gêne délasse, et quand on ne doit jamais être bien, il est du moins heureux de ne pas être toujours mal de la même manière ; on se console de chaque mauvaise situation en pensantqu'elle cessera bientôt ; c'est comme les lits d'auberge dont on se plaint modérément, parce qu'on ne doit y coucher qu'une nuit.
En prononçant ces mots, Rosalie essuya à la dérobée une larme qui glissait sous sa paupière.
— Pauvre fille 1 dit Louis en lui tendant une main. Elle la prit, la secoua gaiement et se mita tout ranger
dans la chambre en chantant.
Dans ce moment, on frappa à la porte; la chanteuse alla ouvrir ; c'était un brigadier de gendarmerie.
Louis tressaillit.
— Qu'ya-t-il? que voulez-vous? demanda-t-il en se tressant sur son lit.
Le brigadier porta la main à son chapeau.
— Excusez la compagnie ; c'est ici qu'il y a un voyageur malade?
— C'est moi.
— Ahf c'est vous? bon I reprit le gendarme en s'approchant, et vous vous appelez Louis Foucaud?
— En eiïfit.
— Ça doit être mon affaire alors; vos papiers? Le malade devint pâle,
— Pourquoi cela? demanda-t-il.
— Vous le saurez; mais voyons d'abord votre feuille de route.
Louis sembla hésiter.
— Est-ce que vous ne l'avez pas? dit Rosalie inquiète.
— Je l'ai, murmura le malade.
— Alors, montrez-la, reprit le brigadier, aussi bien je ne m'en irai point sans l'avoir vue.
Louis chercha sous son oreiller, et prit dans un portefeuille de cuir déteint un papier qu'il présenta au gendarme avec un dépit honteux. Celui-ci le déplia, et Antoine reconnut la feuille de route sur papier jaune que reçoivent les libérés 1
Le malade avait appuyé son front sur ses deux poings fermés et semblait en proie à une rage désespérée.
— C'est bien cela, dit le brigadier après avoir lu; Louis Foucaud, comment vous trouvez-vous à Montargis?
il ne répondit pas.
— Vous deviez rester au Mans, et je dois vous arrêter pour avoir rompu votre ban.
Rosalie poussa une exclamation.
— Vous arrêter, Louis, s'écria-t-elle ; pourquoi cela? que veut-il dire?
— Ce qui est, reprit le malade d'une voix sombre; vous avez cru peut-être qu'iftic fois hors de prison le condamné recouvrait sa liberté? iMais on ne fait qu'allonger sa chahie. On lui donne pour bagne une ville, on l'y retient sous la surveillance de tous, parqué dans l'infamie! et si le besoin ou la honte le forcent à fuir, s'il cherche un coin retiré où il lui soit permis de recommencer la vie sans que le passé flétrisse d'avance notre ave-
nir, les gardiens de l'ordre arrivent, ils le forcent à montrer son passe-port ou son épaule, posent le pied sur les pauvres espérances qu'il avait commencé à bâtir, et le ramènent à sa prison!
— Ainsi, il :audra que vous retourniez au Mans?
— Je .«îuis aux ordres de Monsieur, dit amèrement Louis en regardant le brigadier.
Celui-ci parut incertain de ce qu'il devait faire; Antoine, qui avait tout écouté jusqu'alors en silence, demanda si le procureur du roi était au parquet, et sur la réponse affirmative du brigadier, il sortit.
Une demi-heure après, il était de retour avec un permis de séjour provisoire pour Louis Foucaud. Le gendarme se relira.
— Je n'abuserai point de la liberté que vous m'avez obtenue, Monsieur, dit le libéré; dans quelques jours je reprendrai la route de la Vendée. Pardonnez-moi d'avoir accepté votre bienveillance, sans vous dire à qui elle s'adressait! J'aurais dû, tout à l'heure, quand j'ai sollicité de vous du travail, vous avouer ce que j'étais, et ne point laisser au hasard le soin de vous éclairer : mais je désirais tant sortir de ce cercle de Jionte dans lequel je suis enfermé, retrouver l'estime de moi-même, en retrouvant celle des autres hommes! Oh! vous ne savez pas. Monsieur, quelle soif on peut avoir du bien, quand on esta demi sorti de cette fournaise, oîi tous les vices ont fait sentir leur brûlure 1 Comme on appelle avec angoisse le dieu secourable qui pourrait nous dépouiller de notre passé. Ah! si j'avais pu secouer au vent cette odeur de bagne qui me reste, relro^ver dans la pauvreté et le travail, le droit de marcher la tête haute, de sentir une main s'appuyer sur mon épaule sans tressaillir!... J'aurais donné pour cela, non pas la moitié de mes jours, le sacrifice, hélas! ne serait qu'à mon avantage, mais la moitié de ce qui peut m'arriver de joies fugitives; la moitié de mes espérances, ce dernier trésor des abandonnes.
UEUX MISÈRES. 15
A ces mots, le libéré s'arrêta ; gagnée par ses larmes Rosalie s'approcha vivement vers lui, et lui prit les deux mains :
— Louis, Louis, au nom de Dieu, ne pleurez pasl Pourquoi se désespérer ainsi? les chances ne sont pas toujours contre nous! Ce qu'on a souffert est autant de moins à payer au mauvais sort. Il se trouvera bien à la fin un homme qui verra ce que vous valez cl qui vous aidera à sortir de peine. Ce serait si facile! Que vous eussiez du travail seulement pour vivre, et, le soir, quelques heures pour penser à de belles choses, cela sul'iirait à vous rendre heureux. Ah! si ce brigadier n'était pas venu vous demander vos papiers, monsieur n'eût rien appris, il vous eût occupé et, plus tard, en apprenant tout, il n'eût pas cessé pour cela de vous proléger.
— Non, non, dit vivement Louis, tout est bien ainsi : je retournerai en Vendée; il le faut, je subirai ma peine jusqu'au bout. Tant d'autres l'ont supportée avant moi, tant d'autres la supporteront après! Pourquoi me plaindrait-on plus qu'eux? Quand on n'a d'autres garanties à donner de ses bonnes intentions, qu'une première faute commise, vous croire serait folie.
— A moins qu'oD ne connaisse les circonstances de la faute, observa Antoine.
— Ah! racontez tout à Monsieur, Louis, dit Rosalie avec expansion.
— A quoi bon?
— Vous m'avez bien tout raconté.
— Parce que mon cœur avai' besoin de décharger sa douleur et que je la sentais là qui me tuait. En vous parlant, je me parlais, pour ainsi dire, à moi-même; vous aidiez mes souvenirs, vous donniez la réplique à mes colères et à mes désolations ! Ce que je vous racontais d'ailleurs était une partie de voire propre existence, nous avions passé presque par les mêmes misères, nous pouvions mettre en commun nos sensations, nous compreu-
dre à demi-mots; j'éta:s sur de vous toucher, parce que vous trouviez votre histoire dans la mienne; mais quel intérêt ce triste récit pourrait-il avoir pour monsieur et que pourrait-il y apprendre?
— A connaître les hommes par vous, et à trouver le moyen de les servir, répliqua Antoine en s'approchant. Dites-moi comment une intelligence aussi droite, et aussi pénétrante que me paraît être la vôtre, a pu arriver à la corruption; racontez-moi tout sans crainte : je vous le demande comme une faveur.
Il s'était assis près du lit, Louis soupira.
— Vous le voulez, reprit-il d'un air pensif, je l'essaierai ; mais pardonnez-moi si je suis long et si je m'oublie en justifications ou en plaintes; le besoin d'excuses est, chez ceux qui ont faibli, une preuve qu'ils aiment encore le bien. Je serai sincère d'ailleurs, et je ne vous cacherai rien de mes pensées ni de mes actions. A tout autre, il m'eût été douloureux de renouveler de tels aveux; mais vous. Monsieur, je ne sais quelle confiance pieuse vous m'inspirez. Avant de vous voir, je vous ai connu comme on connaît Dieu, par le bien que vous m'aviez fait; votre seule présence ici me relève, et votre attention me console. Je sens en vous ce que le fidèle doit sentir dans le confesseur, le pouvoir de guérir mon âme.
— Dieu veuille que j'aie réellement ce pouvoir, dit Antoine doucement.
Et comme il vit que Louis se préparait à parler, il fit signe à Rosalie de fermer la porte afin d'éviter toute interruption, celle-ci obéit, puis baissant les rideaux pour amortir l'éclat du jour, elle vint s'asseoir en silence aux pieds du malade.
— Je suis né dans une vieille maison de la rue des Francs-Bourgeois, au Marais. J'étais encore en nourrice
dans la Brie, lorsque ma mère mourut, et ce fut seulement quelques mois après celte perte que l'on me ramena à Paris.
Mon père, garçon de bureau au ministère de l'intérieur, ne pouvant prendre soin de moi, me confia à la portière. J'eus le bonheur de trouver dans celle-ci, à défaut d'affection, une paresse qui l'empêcha de me tourmenter, et, à la condition de ne point ouvrir trop souvent la porte de la loge, de peur des vents coulis, de respecter son chat, et de ne jamais monter dans le grand escalier, je pus jouir d'une liberté complète.
Je ne voyais mon père que le soir, et encore me permettait-il rarement de rester près de la table sur laquelle il écrivait; car toutes les heures qu'il ne passait pointa son bureau, étaient employées à faire ou à copier des pétitions! C'était pour lui une préoccupation unique, constante; il avait placé là son rêve de fortune, et toutes ses facultés avaient été mises au service de cette monomanie. 11 découvrait dans chaque circonstance politique un motif inattendu pour ses demandes auxquelles il donnait chaque jour quelque forme nouvelle. Ce que les autres hommes dépensent d'imagination en rêveries tendres, en vagues espoirs, en aspirations infinies, lui, il l'avait dépensé en pétitions; c'était le roman de sa vie.
Celte habitude singulière lui avait acquis une sorte de célébrité au ministère, où il n'était connu que sous le nom de Simon le pétitionnaire. Quelques plaisants avaient même cruellement entretenu ses illusions par une approbation railleuse, et avaient ainsi rendu sa folie incurable.
Je n'avais pas encore quatre ans lorsque l'idée lui vint da £8 servir de moi comme moyen nouveau de pétition. Le roi de Rome venait de naître, et mille voix s'étaient élevées chantant des hymnes de triomphe autour de son berceau. Napoléon avait répondu par d'immenses largesses. Mon père se demanda s'il ne pouvait point avoir
part à cette màne dorée. Son imagination s'exalta, et il conçulla pensée d'opérer un miracle en faveur du nouveau roi: il nes'agissaitderien moinsquede me fa ire écrire une pétition dans laquelle, après avoir salué îa bienvenue du roi naissant, je lui demandais que son apparition dans4e monde fût pour moi le commencement d'une vie meilleure. Le moyen était bizarre, mais par cela môme il pouvait réussir. Mon père s'enferma avec moi, et à force d'allcntion, de patience, de volonté, il réussit à me faire copier la pétition au roi de Rome au bout de huit jours. Certes le résultat était curieux, et l'on avait récompensé de moindres efforts ; mais c'est surtout le nom de l'ouvrier qui donne à l'œuvre sa valeur; celui de Foucaud suffisLiit pour rendre la nôtre ridicule. Cette pétition, sur laquelle mon père avait fondé tant d'espérances, demeura sans réponse comme toutes les autres.
Cet échec parut l'abattre. Ses espérances avaient été proportionnées à ses efforts, et il fut quelque temps à se remettre de son désappointement. Quanta moi, je gagnai à cet essai d'avoir appris à écrire en moins de temps qu'on n'en met d'habitude pour apprendre à tenir une plume. Quelques mois de leçons me suiïirent également pour savoir lire. Là s'arrêtèrent les enseignements de mon père; c'était à peu près tout ce qu'il savait luimême: puis le courage lui étant revenu, il retourna à ses pétitions I
Je grandis donc sans autre éducation que celle de la rue, livré à ma paresse et à mes caprices, voyant presque partout le mal et entendant applaudir à la corruption précoce des enfants de mon âge, comme à une supériorité.
Cependant, quelque chose en moi résistait à ces malignes influences, mon âme était blessée par le vice, comme mes sens par les odeurs fétides. Je sentais dans tout mon être une délicatesse native qui repoussait la corruption, et qui me rendait la pureté pour ainsi dire nécessaire.
Pcut-êlro, du reste, cette disposition qne j'attribuais à ma nature, venait-elle d'ailleurs, car le hasard avait placé au milieu de toutes les causes de démoralisation qui m'entouraient, une source féconde de bons sentiments, de douces hnbiludes; et si le mal m'était trop souvent appris par l'exemple, un exemple continuel me faisait en revanche connaître et aimer Le bien.
La maison où nous demeurions était divisêo on deux corps de bâtiments distincts cl fort dilTèrents. Le plus petit, placé au fond d'une cour sombre, était loué en chambres séparées. On n'y voyait point de rideaux aux fenêtres, point de lampe dans l'clroit escalier, et leslocataires changeaient presque à chaque mois : c'était là que nous habitions.
L'autre corps de bâtiment, au contraire, donnait sur la rue; des vases de fleurs rares garnissaient les balcons, et le porche, orné de statues, conduisaU à ce grand escalier toujours ciré, lumineux, et que j'avais appris à respecter dès mon enfance.
Là, au second étage, demeurait la marquise de Glérembeau, grande femme maigre, triste et lière, qui ne vous entendait jamais quand on lui disait bonjour. Soit qu'elle n'eût point émigré, soit qu'une partie de ses biens eût échappé à la confiscation nationale, elle avait conservé une fortune suffisante pour vivre dans une aisance qui, à nous, pauvres gens toujours privés, semblaient l'extrême opulence. Elle élevait une nièce que la révolution avait laissée sans autre parent et sans autres ressources; mais il était aisé de voir, au premier aspect, que c'était l'orgueil et non la tendresse qui avait présidé à cette adoption. Trop vaine pour abandonner une enfant qui portait le nom de Glérembeau, elle était en même temps trop égoïste pour ne point regretter le bien qu'elle lui faisait, et, ne veillant que par respect humain au sort de cette orpheline, elle lui en voulait de la forcer à être généreuse; elle la haïssait de vivre.
Or l'enfant sentait d'aulant plus douloureusement le poids de cette protection reprochée, que c'était un^^ âme délicate et fière. Cependant, après s'être affligée elle se soumit, car la soumission dominait tout le reste danscet angélique caractère. Elle accepta la dure bienfaisance de sa tante comme une nécessité, et la crut juste, puisque Dieu le voulait ainsi.
Cécile descendait assez souvent, à ses heures de récréation, dans la petite cour qui séparait les deux corps de bâtiment. Nous étions du même âge, isolés tous deux et également privés d'afl'ection. Nous dûmes bientôt nous rapprocher. Mes haillons me rendaient timide; elle fit les premiers pas et m'enhardit à partager ses amusements. J'avais eu, avant elle, des compagnons de jeux; mais je sentis bien vite la difTérence. Avec les autres, il fallait sans cesse défendre ses droits et choisir forcément entre le rôle d'esclave ou celui de tyran ; avec elle, tout était soumise une justice tendre; celui qui cédait était le plus heureux. Avant de connaître Cécile, aucun de mes sentiments n'avait encore pu se manifester. Engourdi par la froide atmosphère qui m'entourait, j'avais vécu comme ces animaux des montagnes, qui passent de longs hivers dans une sorte de demi évanouissement, qui n'est ni la mort, ni la vie. Ce fut elle qui me révéla à moi-même, qui m'apprit que j'avais des goûts et une intelligence. Je savais lire, mais je n'avais jamais ouvert que l'Almanach. Elle m'apporta quelques livres, que nous lûmes ensemble, assis dans un coin de la sombre cour. J'ignore aujourd'hui quels étaient ces livres; mais je me rappelle encore l'étrange changement qu'ils opérèrent dans tout mon être. Je sentis mon intelligence sortir comme d'un brouillard, il me sembla qu'un soleil intérieurs'allumait en moi; de longs jets de lumière descendirent de la tête au cœur; et je me détachai, pour ainsi dire, du monde qui m'entourait; je devins pour moi-même quelque chose de distinct, je me sentis vivre.
Cécile semblait elle-même se développer dans ce contact. Nosjeunes intelligences s'aidaient et se complétaient l'une l'autre. Ce que la nature ne m'eût point révélé, Cécile me l'expliquait, et ce qu'elle avait peine à comprendre, je le devinais à mon tour. Moi, tout ce qui était grand et hardi m'entraînait, tandis qu'elle préférait, au contraire, ce qui était doux et affectueux. J'animais sa résignation silencieuse, elle modérait mon orgueil audacieux. Nous étions l'on pour l'autre un enseignement perpétuel. Oh! que de belles heures passées ensemble à discuter lequel des héros de nos livres valait le mieux! Comme nous aimions alors le bien, pauvres enfants, qui ne savions pas encore ce qu'il coûte à suivre! Que de saintes promesses faites tacitement à Dieu, surtout par elle, dont tous les élans ?e tournaient en prières! Ah! les mauvaises passions ont vainement depuis répandu en moi leur venin, un coin de mon cœur est toujours resté parfumé de ce passé et gardant, comme une arche do salut, le souvenir de ces saintes promesses.
La présence de Cécile m'était devenue nécessaire; je ne savais jouer qu'avec elle. J'attendais les heures de son arrivée comme un prisonnier attend le jour de sa délivrance. Quand je reconnaissais son pas sur le grand escalier, quand j'entendais son cri d'appel, la cour obscure semblait s'illuminer ; tout devenait gai et vivant
Elle ne s'était jamais plainte à moi de sa tante; mais les conversations de la loge et ce que j'avais pu ohservcr m'avaient suffisamment appris qu'elle n'était point heureuse. Je crus remarquer, un jour, qu'elle avait pleuré; je lui en demandai la cause, mais cjle prit un détour pour ne point me répondre. Je m':i perçus seulement, les jours suivants, qu'elle était embarrassée. Elle me parlait d'un air craintif, refusait déjouer et regardait sans cesse aux fenêtres de s> tante. Enfin, un soir, que je l'avais forcée de s'asseoir près de moi pour lire, une des fenêtres s'ouvrit, et madame de Clércmbeau appela Cécile. L'enfant
22 DEUX MISÈUES.
se leva toute tremblante, en laissant tomber le livre qu'elle avait sur ses genoux.
~ Encore!... s'écria la marquise d'une voix irritée.
— Ma tante balbutia Cécile suppliante.
— Remontez ! dit la grande femme maigre avec un ges'e violent.
L'enfant me jeta un regard humide, baissa la tête et disparut.
J'étais resté immobile de surprise et le cœur serré sans savoir pourquoi. J'attendais avec angoisse le lendemain pour interroger Cécile; elle ne descendit ni le lendemain, ni les jours suivants. Une seule fois je l'aperçus collée aux vitres et regardant tristement dans la cour. Elle voulut même me faire un signe, mais une main la retira brusquement de la croisée.
Quelques jours après j'entrais chez la portière pour y déposer la clef de notre logement, au moment même où la vieille servante de la marquise en sortait; à ma vue elle s'arrêta :
— Âh I ah î dit-elle, c'est donc toi, vaurien, qui fais gronder mademoiselle Cécile?
— Moi? répondis-je stupéfait.
— Qui donc! ne sais-tu pas que sa tante lui a défendu déjouer avec toi?
— Pourquoi cela?
— Pourquoi ? en voilà une question ! comme s'il était décent de voir une demoiselle bien élevée fréquenter un gamin ! Madame est bien trop sur son quant à moi pour cela. 11 y a huit jours qu'elle avait ordonné à sa nièce de ne plus te parler.
— Âh ! voilà donc d'oii venait son air embarrassé quand je voulais jouer avec elle ?
— Beau miracle 1 toutes les fois qu'on la voyait elle était battue
— Battue? répétni-je.
— Oui, oui; Madame a la main Icslc. Avant-hier en-
core elle lui a meurtri les bras en l'avertissant qu'elle ne descendrait plus dans la cour.
— Et mademoiselle Cécile ne m'avaitrien dit! m'6criai-je.
— Elle m'a avoué ça hier quand je l'ai grondée....
— Pourquoi n'avertissait-elle pas Louis? demanda la portière.
— Une idée d'enfant, reprit la servante; savez-vous ce qu'elle m'a dit quand je lui ai fait la même question ? qu'elle avait eu peur de l'humilier Voyez-vous, humilier ce gamin 1
Les deux vieilles femmes partirent d'un éclat de rire, mais je l'entendis à peine. L'idée que Cécile avait souffert en silence les menaces, les reproches et les mauvais traitements plutôt que de m'aflliger, me toucha au di.là de tout ce que je puis dire. Je remontai dans notre chambre le cœur gonflé, et à peine arrivé, je fondis en larme3> J'aurais voulu que Cécile fût là pour la serrer dans mes bras comme une sœur, et la remercier. Mais je ressentis en même temps une noble émulation de dévouement. Quelque nécessaire que me fût devenue son intimité, jo résolus d'y renoncer, puisque c'était pour elle une source de tourments. Je me promis, en moi-même, de l'éviter avec autant de soins que j'en avais mis jusqu'alors à la rechercher, de ne point regarder quand elle passerait, de ne plus répondre à son bonjour, d'être pour elle, enfin, comme un inconnu.
Mais la première fois que je la rencontrai, toutes mes résolutions s'évanouirent devant le regard plaintif et doux qu'elle me jeta.
— Vous m'en voulez de ne plus jouer avec vous, Louis? me dit-elle à demi-voix.
— Oh I non, répondis-jc tout ému; ne faites point attention à moi; ne me parlez plus, mademoiselle Cécile, votre tante vous battraitl
Elle rougit légèrement.
— On ne me permet plus de descendre, reprit-elle.
— De peur que vous ne me trouviez; mais dites à votre tante que je vous laisserai la cour ; je n'y paraîtrai plus ; je puis jouer ailleurs, moi
Dans ce moment nous entendîmes la porte de la marquise s'ouvrir ; Cécile tressaillit.
— Adieu, lui dis-je; faites comme si j'étais mortl Et je m'élançai dans la rue.
Mon orgueil et ma probité étaient intéressés à l'accomplissement de ma promesse; je la remplis fidèlement en ne reparaissant plus dans la cour. Cécile eut alors la permission d'y redescendre; mais elle y vint de moins en moins, et je finis par ne plus la voir.
Notre rupture forcée avait, du reste, jeté dans mon âme des levains tout nouveaux de jalousie et de haine. Il est rare que nos opinions aient le raisonnement pour cause, la plupart ont leur source dans une impression d'enfance que nous oublions nous-mêmes quand elle a porté ses fruits. Fouillez dans la vie des réformateurs, vous y trouverez toujours quelques froissements infligés à leurs premières années. Le point de départ de chacun est en lui-même, et la première expérience nous vient de Dous et non d'ailleurs. Avant la défense faite à Cécile par sa tante, je n'avais remarqué l'inégalité des conditions humaines que comme un fait extérieur; la différence de fortune ne m'avait pas plus étonné que la différence de visage; mais cette inégalité me parut odieuse dès qu'elle me fut révélée par une douleur. Je sentis les points d'attache que le cœur pouvait avoir avec les positions sociales, el comment ces distinctions, qui m'intéressaient si peu auparavant, pouvaient constituer ou non le droit d'être heureux.
De là au mécontentement et à la révolte la pente était facile. Je la descendis lenlement, sans m'en apercevoir moi-même. Trop jeune encore pour formuler et comprendre mes propres désirs, il ne pouvait y avoir en moi que
des penchants, mais ceux-ci devinrent plus distincts. L'aspect des riches me rendait déjà triste. Sansm'avouer que j'eusse voulu être dans leurs dépouilles, je commençais à le sentir.
Mes nouveaux compagnons de jeu aidaient peut-être à ce changement plu^ que tout le reste. C'étaient tous de pauvres enfants abandonnés aux hasards de la rue, dès qu'ils avaientpu se tenir droit sur leurs deux pieds; endurcis aux coups à l'âge où d'autres n'ont encore reçu que des caresses ; éprouvés par le froid, les maladies, la faim, et ne connaissant les joies du monde que pour les avoir enviées chez ceux qui en jouissaient. La souffrance leur avait appris le mal, et comme il arrive toujours à cet âge d'ardente volonté, ils s'y précipitaient avec une émulation funeste; les plus faux, les plus affronteurs étaient aussi les plus admirés.
J'eus peine, d'abord, à me mêler à leurs amusements; mais l'isolement et l'oisiveté me les rendirent nécessaires. Repoussé d'une compagnie plus douce, j'acceptai la leur avec une sorte de dépit, et, comme j'avais en moi, dès lors, cet orgueil qui devait me perdre, je ne voulus rester inférieur à aucun en audace, ni en corruption.
Le travail seul eût pu m'arracher à celte dangereuse école ; je l'aurais accepté avec joie ; car je n'aimais point le mal. Je priai moi-même mon père de me mettre en apprentissage, mais il s'y refusa.
— Le fils d'un employé au ministère de l'intérieur ne peut devenir ouvrier, s'écria-t-il d'un ton indigné.
— Que deviendrai-je alors?
— Ne t'inquiète de rien, j'y pense ; j'ai déjà adressé plusieurs pétitions aux ministres et au roi ; j'en compose une adressée à la duchesse d'Angoulême.
— Pour que j'aie une place ?
— Oui, au collège. Puisqu'on m'a toujours refusé sous l'empire, il faut bien m'accorder quelque chose sons les Bourbons ; c'est un droit. Je veux que lu fasses
tes études, et que lu deviennes expéditionnaire après ma mort.
Je sentais la folie d'une pareille espérance, mais mon père ressemblait à tous les hommes qui n'ont qu'une seule idée, il ne cédait jamais. Je le savais par expérience, aussi n'essayai-je point de le dissuader. Un vieux prêtre qui vint, vers cette époque, habiter une mansarde voisine de la nôtre, le confirma encore dans son projet, en proposant de me donner gratuitement des leç'ns qui devaient préparer mon entrée au collège. Mon père accepta avec empressement. L'abbé Bigon se mit immédiatement à l'œuvre. C'était un homme patient, aimable et fort savant, mais qu'une insurmontable timidité avait tenu pour ainsi dire à l'écart de la vie. Satisfait d'un revenu qui lui fournissait à peine de quoi satisfaire aux premiers besoins, il s'était réfugié dans les langues anciennes comme un ermite dans sa croyance, et passait le jour à relire ou à commenter ses auteurs latins, sans rien souhaiter au delà, ni rien regretter.
Je fis sous sa direction des progrès rapides, mais qui furent malheureusement interrompus, au bout de trois années, par la nomination inattendue de labbé Bigon à la chaire de seconde dans un collège de province. Il partit, regrettant de me laisser aux premières odes d'Horace, et je retombai bientôt dans mon désœuvrement d'autrefois. J'atteignis ainsi ma seiziè^ne année.
L'oisiveté me pesait chaque jour davantage; mes compagnons d'enfance s'étaient tous décidés, l'un après l'autre, à prendre des états ; seul j'étais sans carrière et sans avenir. Mon père qui voyait toutes ses pétitions repoussées, finit par craindre que la bourse demandée ne se fît attendre trop longtemps, et pensa qu'il serait prudent de me faire continuer des études qu'il avait espéré voir finir au collège: malheureusement l'argent lui manquait pour payer des maîtres, et il ne savait où trouver un second abbé Bigon.
DEUX HISÉHES. 27
Un hasard inattendu vint le tirer d'embarras.
J'avais un oncle dont je ne vousai point encore parlé, parce qu'il lut sans action sur ma première enfance. Celait un frère de ma mère, à la fois vigneron, maraîcher et entrepreneur de charrois à Viroflay. Celle triple industrie l'avait fait propriétaire de quelques arpents de teire, et d'une maison dont il louait une partie, chaque été, aux Parisiens amoureux d'air et d'ombrage.
Bien que Claude Minart n'eût point d'enfant, et qu'il trouvât moyen d'ajouter presque tous les ans quelques sillons à ses vignes, je l'avais toujours entendu se plaindre de la Pureté des temps. Je crois le voir encore assis à notre foyer avec sa blouse usée, ses souliers à semelle de bois, sa figure rougca^ude, et racontant à mon père, d'une voix traînante, comment la gelée avait brûlé la vigne, le soleil gâté les fourrages, le vent endommagé sa maison. En passant par sa bouche, la plainte avait je ne sais quelle bonhomie qui vous persuadait, et vingt fois j'avais regreitè que notre propre misère nous empêchât de venir au secours de notre oncle.
Nous ne le voyions, du reste, que de loin en loin, lorsque ses affaires l'amenaient à Paris, et il ne manquait jamais alors d'arriver à l'heure du repas. Un jour, au moment où nous allions nous mettre à table, on frappe à la porte :
— Je parie que c'est Minart, dit mon père en allant ouvrir.
C'était lui.
— Bonjour, beau-frère, dit-il, bonjour, Louis.
— Tu viens dîner avec nous ? demanda mon père.
— Dîner ! ça n'est donc pas encore fait ?
— Gomme tu vois.
— Alors je ne veux pas vous déranger. Je vais me
mettre là au bout de la table, seulement pour dire que je vous tiens compagnie, car je n'ai pas faim.
— Toi?
— Non, je n'ai pas le cœur à la nourriture, vois-tu, les affaires vont si doucement, si doucement... Plus de soupe que çà, Foucaud, c'est la seule chose dont je mange.
— Est-ce que tu as encore fait quelque perte?
— Toujours, mon pauvre vieux I II n'y a plus de bonheur dans ce monde-ci pour les honnêtes gens. La récolte de noix a manqué ! . . . Moi qui comptais justement cette année vous en apporter un panier I
— Ah diable 1 et la vendange ?
— Une autre ruine, beau-frère.
— Il n'y aura donc pas de vin ?
— Au contraire.
— J'entends, il ne vaudra rien ?
— Ce n'est pas encore ça ; le piqueton sera de bonne qualité, mais on ne sait pas ce que nous coûtent nos vignes; les vignerons, vois-tu, Foucaud, c'est les vraies victimes du gouvernement ; c'est eux qui devraient faire des révolutions. Si ça continue, mon pauvre bonhomme, il faudra vendre ce qu'on a et aller demander une médaille de mendiant à la préfecture de police.
— Pourquoi ne faites-vous pas une pétition au roi ou à la Chambre des députés?
— C'est une idée que tu me donnes là, beau-frère : passe-moi le miroton.
Jû passai le plat à Claude Minart qui le reçut en soupirant et le vida mélancoliquement dans son assiette.
— A propos, reprit mon père, jene t'ai poinldemandé des nouvelles de ta femme.
Le p;iysan sourit.
— Ma femme, reprit-il ; eh bien ! c'est toujours une mangeuse de Père Eternel.
— Tu n'as donc pas pu la changer ?
DEUX MISKRES. 29
— Plus souvent! Je lui ai dit tout ce qu'on peut dire; j'ai même eraployéle manche de mon fouet pourla rendre raisonnable ; c'est comme si j'avais chanlé.
— Vous devez vous quereller, alors?
— Oui, oui, quand je trouve des amis qui me paient à boire et que je reviens avec un coup de soleil, elle veut quelquefois b ugonner et me parler de son bon Dieu ; mais alors je lui renfonce sa mauvaise humeur dans l'estomac.
— Et elle ne se révolte pas?
— Ah bien î oui, elle sent son infériorité, parce que comme je lui dis, vois-tu : Si tu avais apporté quelque chose dans la maison, tu aurais droit de parler, je respecterais ton opinion ; mais c'est moi qui ai gagné tout ce qui est ici, ainsi, motus ! Elle comprend ça, et elle file doux.
— ^^Et qu'est-ce qui t'a amené aujourd'hui à Paris ?
— Oh ! voilà, beau-frère ; j'avais à te parler.
— A moi ?
— Oui.
— Qu'est-ce que c'est?
Claude Minart fit un geste pour imposer silence; il regarda autour de lui afin de s'assurer que nous étions seuls, appuya les deux coudes sur la table et approchant sa tête de celle de mon père :
— C'est un service que j'ai à te demander, dit-il à>demi-voix ; j'avais auprès de chez moi, vois-tu, un tout petit verger qui appartenait à un avocat de Paris; ça me gênait; ça donnait de l'humidité cala maison, puis tout le monde disait : — Pourquoi donc, père Minart, que vous n'achetez pas ce mouchoir de terre ? JMa foi, poussé à bout, je l'ai acheté, et je viens aujourd'hui pour le payer.
A ces mots, il poussa un gros soupir.
— On ne sait pas comme ça ruine de devenir propriétaire, reprit-il en secouant la tête ; ia terre maintenant,
vois-tu, Foucaud, se vend plus cher que le Paradis; il faut la couvrir de gros sous; il faut se saigner les quatre membres. J'ai tout vendu pour payer ce méchant lopin de vorger ; mais j'ai eu beau faire, il me manque une quarantaine de francs. "^
— Et lu viens me les emprunter ? demanda mon père; malheureusement je ne les ai pas.
— Ah ! tu ne les as pas, répéta le paysan d'une voix traînante ; c'est-il avoir du guignon; cependant, il faut que je solde aujourd'hui si je ne veux, pas que les huissiers m'arrivent. Seigneur Dieu 1 comment donc que je vais faire ?
Il soupira encore et prit un air atterré ; puis comme s'il se fût ravisé :
— Peut-être bien, dit-il, que je trouverai quelque monnaie en fouillant toutes mes poches; et si tu pouvais seulement me donner trente francs?
— Impossible 1
— Yingl-cinq, alors?
Mon père alla à sa commode qu'il ouvrit et en tira quatre pièces de cent sous.
— Voilà ce qui me reste pour finir le mois, dit-il.
— Eh bien, partageons comme des frères, reprit vivement Claude Minard.
( — Soit, répondit mon père en lui jetant deux des pièces.
Minard les reçut et les fit sauter dans sa main.
— De bel argent tout neuf, dit-il en riant ; merci, Foucaud.
Et passant le bras sous sa blouse, il en lira un sac de toile, défit le cordon qui le fermait, et y laissa gliîscr doucement les deux pièces.
— Tu me les rendras le plus tôt que tu pourras, observa mon père.
Le paysan sourit d'un air narquois et faisant tpurner le cordon autour du sac;
— Inutile, beau-frère, dit-il d'un ton câlin, ça ira pour la provision de fèves et de haricots que je t'ai fournie l'an dernier.
Mon père étonné leva la tête : le sac venait de disparaître sous la blouse, et Claude Min .rd avait repris son bâton.
— Il faut partir tout de même, dit-il, Viroflay est loin de chez vous; mais, ah çà, ce n'est pas tout, mes gars, je veux que vous nous rendiez visite ; j'étais venu pour vous inviter.
— Tu sais que je ne suis libre que le dimanche, observa mon père.
— C'est dimanche prochain aussi que je t'attends. Il y aura une csftèce de fête chez nous, et un grand dîner.
— Que tu donnes?
— Moi? est-ce que je donne jamais! les temps sont bien trop difficiles pour ça : mais c'est un Parisien qui a demeuré à la maison l'été passé et qui m'a demandé à venir ce jour-là dîner sur l'herbe dans notre verger. C'est lui qui apportera tout; aussi j'ai consenti. Il est convenu seulement qu'il nous donnerait à dîner. Gomme vous êtes de la famille, vous mangerez naturellement avec nous.
— Mais, si ce monsieur trouvait mauvais?....
— Par exemple ! est-ce que vous ne serez pas chez moi? D'ailleurs, j'apporte ma part au dîner ; j'ai promis de leur prêter des assiettes et de leur vendre du raisin. Il faut venir, beau-frère; M. Figel est un bon vivant qui boit sec et chante des chansons comme tu n'en as jamais entendu. Puis, vous qui êtes instruits, vous causerez avec lui ; il sait tout, ce luron-là ; du reste, c'est pasétonnanl, le bâtard d'un pair de France 1
— Est-ce vrai? demanda mon père.
— Comment sic'est vrai 1... d'un fameux encore; d'un dévot qui va à la messe tous les jours... J'ai oublié son nom, mais quand M. Figel sera lancé, il vous le dira.
Mon père parut réfléchir.
— Un pair de France I répéta-t-il à demi-voix, s'i! pouvait ;.posliller une de mes pélilions!... Je veux faire la connaissance de ce monsieur Figel ; j'irai dimanche, beau-frère.
— Avec Louis ?
— Avec Louis.
— A la bonne heure, je compte sur vous; mais je m'nttarde, je m'attarde que c'est effrayant; je suis sur que j'arriverai après le souper.
Il avait avancé la main vers la table pour prendre son chapeau; ses yeux tombèrent sur le reste du dîner :
— Au fait, dit-il , je vais toujours , par précaution , prendre un chiffon de pain... avec ce reste de fromage... si la faim me vient en marchant, ça me refera. Bonsoir, beau-frère ; adieu, Louis ; à dimanche; venez de bonne heure pour n'avoir pas de soleil.
Il partit à ces mots en nous laissant, mon père et moi, dans une grande impatience de voir la semaine terminée.
Le jour convenu arriva enfin. Nous nous levâmes à la pointe du jour et nous nous mîmes en route pour Viroflay. Nous ne trouvâmes au logis que ma tante qui nous reçut assez froidement.
— Ah 1 vous venez pour manger le dîner du Parisien? dit-elle.
— C'est Minartquinous va invités, répondit mon père.
— Oui, oui, murmura la vieille dévote en haussant les épaules, il ne trouve jamais qu'il y ait assez de monde quand c'est le bien des autres qu'on grapille; ce sera une belle vie ici aujourd'hui I Mais n'importe , asseyezvous.
Nous nous assîmes un peu déconcertés, et ma tante continua à ranger le ménage sans nous adresser davantage la parole. Je commençais à regretter d'être venu , lorsque Claude Minart entra.
— Eh ! bonjour les parents, s'écria-t-il en nous voyant;
rommcnt I vous êtes là et on ne me dit rien ! Pourquoi que tu ne m'as pas averti, Françoise ?
— Je vous croyais au champ, répondit-elle d'un ton de mauvaise humeur.
— Et tu n'as pas seulement proposé au beau-frère de se rafraîchir?
— C'est inutile, dit mon père.
— Par exemple ! vous avez chaud, il faut que vous goûtiez l'eau de notre puits; elleestbicn meilleure depuis que nous avons une pompe. . . Veux.-lu bien aller en tirer, vieille souris d'éûiiise !
La paysanne prit le seau et sortit en^ grommelant.
— Tu vois comme je la fais marcher, reprit Minart en s'adressant à mon père ; il faut ça avec elle, vois-tu, elle obéit parce que c'est moi qui ai le magot et qui lui donne sa pitance, mais c'est une vraie vipère : si je ne la tenais pas sous le talon, elle me mangerait les yeux. A propos, je ne vous demande pas si vous êtes à jeun ; personne n'est à jeun à celte heure.
Mon père répondit que nous avions mangé avant de partir.
— C'est dommage, dit Minart d'un air ravi ; je vais alors être obligé de déjeuner tout seul ; Françoise, donnemoi ma soupe.
Celle-ci lui apporta une écuelle immense remplie jusqu'au bord. Lorsqu'elle fut vide, Minart nous proposa de sortir avec lui. Nous fîmes le tour de sa propriété et nous arrivâmes au verger qu'il venait d'acquérir. Je lui demandai combien il l'avait payé.
— Eh I mon garçon, la terre n'a plus de prix, dit-il, on ne retire point seulement l'intérêt de son pauvre argent.
— Pourquoi en achetez-vous alors?
— Une folie, Louis, une vraie folie, mon fieu.
— Ce verger vous a donc coûté bien cher ?
— C'est à no pas le croire, vois-tu, et pourtant le propriétaire qui m'a vendu ce demi arpent n'en faisait rien;
il li3 louait comme ça, tantôt à l'un, tantôt à l'autre ; eh bien ! quand il a fallu le vendre on eût dit qu'il avait enterré là tous ses parents, on ne lui en offrait jamais assez.
— Et vous avez consenti à lui payer....
— Oui , oui , nous autres pauvres gens qui vivons de nos bras, nous irions en chemise pour avoir du terrain grand comme nos culottes... une véritable manie , mon pauvre fieu, et une ruine... car l'argent que l'on donne ne paie rien à personne, il garde sa valeur ; il ne craint ni la grêle, ni la pluie, ni le soleil ; au lieu que la terre, il faut la labourer , la fumer , la biner, la semer ; elle coule sans cesse et ne rapporte pas toujours.
— Et vous avez payé beaucoup de cet argent que vous regrettez tant contre celte terre qui produit si peu ?
— Beaucoup trop, Louis.
— Mais encore?
— Plus que je n'en trouverais si je voulais la vendre.
— Quelle somme enfin?
— Mon Dieu I celle qu'on m'avait demandée , mon .pauvre fieu, car je n'ai pu obtenir aucune diminution, et maintenant il faut que je laboure tout ça sans savoir si rien poussera. Ah ! on a bien raisînf de dire, va , qu'acheter un champ, c'est acheter de la fatigue et du souci.
La ruse paysanne avec laquelle mon oncle éludait ma question commençait à m'amuser, et j'allais lui demander encore le prix du verger, lorsqu'un jeune homme parut tenant une femme par le bras.
— Eh ! c'est M. Figel, s'écria Claude Miuarl; comment vous portez-vous, monsieur Figel ?
— ïrès-bien , père Minart.
— Et mademoiselle Rosalie, elle est toujours en bonne santé?
— Comme vous voyez,
— Au fait, elle a pris du corps, mademoiselle Rosalie... est-ce que?... dites donc, monsieur Figel?...
Minart éclata de rire.
— Elil non, gros nigaud, s'écria la jeune femme; c'est le lait d'ûncsse qui m'a fait engraisser.
Puis se penchant vers le vigneron en nous désignant du regard :
— Qu'est-ce que c'est que ce vieuxet ce jeune homme ? demanda-t-elle à demi-voix.
— C'est mon beau-frère et mon neveu, dit Minart qui se retourna vers nous avec une sorte de solennité... Ils sont venus me voir aujourd'hui... par hasard.
— Eh bien ! ils nous aideront à manger les provisions, interrompit Figel. Dites donc, père Minart, voyez si on les a retirées du fiacre! J'ai dit à votre femme d'y prendre garde ; mais elle nous a répondu avec la grâce d'un gendarme qui vous met les poucelles.
— Vraiment? eh bien I je vas lui donner une leçon de politesse 1...
— C'est inutile; faites seulement mettre le vin à rafraîchir, et envoyez ici le dîner.
Mon oncle sortit.
Nous éprouvâmes d'abord quelque embarras de nous trouver seuls avec M. Figel et sa compagne que nous voyions pour la première fois; mais cet embarras ne dura qu'un instant. Mademoiselle Rosalie proposa une promenade dans les bois en attendant le dîner; nous acceptâmes, et tout en marchant nous eûmes bientôt fait connaissance. M. Figel apprit de mon père son nom, son état, quels projets il avait formés pour moi et quels obstacles rencontraient leur accomplissement. Je m'aperçus qu'il m'observait tout en écoutant. Lorsque mon père eut achevé, il m'adressa quelques questions indilTércnles en apparence, mais qui m'amenèrent insensiblement, sans que je m'en aperçusse, à lui pnrler de mes préoccupations habituelles et de mes désirs. Il devina facilement quels germes d'ambition couvaient en moi.
— Ce n'est point un expéditionnaire qu'il f:iudrait
faire de vous, me dit-il, mais un poëte ou un capitaine de corsaires. Un esprit comme le vôtre a besoin do mouvement et d'espoir. Aux premiers siècles, il eût suffi de vous mettre une épée à la main et de vous montrer le monde; vous aur ez bientôt été le chef d'une de ces bandes d'aventuriers qui, le sort aidant, devenaient un peuple : mais aujourd'hui, on ne fonde plus que des empires invisibles; la force du bras est passée dans l'intelligence, le tranchant du fer dans la parole; les puissants sont les habiles.
— Sans doute, répondis-je tristement; mais qui me tirera de mon ignorance? Oh I je voudrais, Monsieur, que l'on put invoquer le démon comme on le croyait autrefois; je lui vendrais mon âme pour la science.
— Je suis tenté d'accepter au nom du diable, répondit M. Figel.
Je le regardai.
— Nous reparlerons de cela , dit-il en me mettant la main sur l'épaule ; mais nous voici revenus au verger et je vois votre oncle qui met le couvert ; songeons d'abord à dîner.
Les mets étaient nombreux et délicats; les vins excellents. La gaielé qui nous avait gagnés l'un après l'autre devint de plus en plus bruyante. Claude Minart ne parlait que des bons marchés qu'il avait faits; mon père récitait par cœur ses plus belles pétitions ; mademoiselle Rosalie chantait les chansons de Déranger, et je racontais tout haut mes rêves de fortune.
M. Figel, qui avait seul gardé son sang-froid, nous observait d'un air railleur; mais c'était moi surtout dont il hiterrogeait l'ivresse, et je lui confiais peu à peu mes pensées les plus secrètes. Il parut s'y intéresser ; et lorsque nous nous levâmes, il s'approcha de mon père :
— Ne vous inquiétez plus dune bourse au collège pour votre lils, monsieur Foucaud, dit-il, je me charge de son instruction.
DEUX MISÈRES. âï
Je jetai un cri d'étonncment.
— Voici mon adresse, continua-t-il, venez chez moi demnin vers midi...
I\Ion père voulut se confondre en témoignages de reconnaissance, il l'interrompit.
— Ne me remerciez pas, dit-il ; ce que j'en fais c'est pour ma propre satisfaction, et parce que votre fils me plaît. Je ne vous promets point de continuer si les leçons m'ennuient. Je vis pour moi avant tout, et comme je ne veux point qu'on me demande de dévouement, je n'attonds pas non plus de reconnaissance. Dans ce moment, mes journées sont vides; je n'ai personni: à qui parler, et j'ai formé le projet de repasser mes auteurs, c'est une occasion de les faire connaître à votre hls : qu'il vienne donc demain; nous causerons.
J'étais le lendemain chez M. Figel à l'heure indiquée.
Je le trouvai dans un appartement richement meublé, mais dont le désordre me frappa. Tous les fauteuils étaient embarrassés de livres, de chats, de perroquets ou de vêtements de femme. Un violon avait été jeté sur le divan de soie à côté d'une broderie; un plateau de déjeuner encombrait encore la cheminée, et le parquet était couvert de papillotes déchirées et de débris de cigares,
M. Figel débarrassa une chaise en jetant à terre un chapeau et un corset qui s'y trouvaient, l'approcha de son bureau et me dit de m'asseoir.
J'obéis d'un air timide. Le luxe de l'appartement et la figure sérieuse de mon nouveau maître m'avaient ôté toute mon assurance de la veille; je me sentais là hors de ma s[)hère et tout à la discrétion de celui qui me recevait.
J'attendis avec une sorte d'anxiété qu'il m'adressât la parole. 11 me fit d'abord quelques questions sur ce que j'avais appris et sur mes lectures; il provoqua mes iu8;e-
ments, parut s'en amuser et finit par me donner un Lucrèce, dont il me demanda quelques passages.
Je m'en tirai moins mal qu'il ne s'y attendait, sans doute, car il laissa là le texte et me demanda si j'avais jamais réfléchi aux doctrines exposées par le poëte. J'avouai que l'abbé dont j'avais reçu les leçons ne s'était attaché qu'à me faire comprendre l'expression. Il commença alors une série de questions qui m'amenèrent insensiblement à dégager les principes de l'auteur des nuages poétiques qui me les avaient cachés jusqu'alors. C'était la première fois qu'une des portes du monde philosophique s'ouvrait devant mes yeux; je demeurai comme ébloui des innombrables perspectives qui m'apparaissaienletallaient se perdre dans l'infini. Mon émerveillement fit sourire M. Figel.
— Vous ne connaissez encore la vie que comme les Tuileries, me dit-il, pour avoir passé devant ; je vous y ferai entrer.
Il m'indiqua ensuite quelques lectures et me renvoya.
Je revins le lendemain et les jours suivants, pendant plusieurs mois. L'instruction de M. Figel était immense; mais son enseignement n'obéissait qu'au hasard ou au caprice. Il changeait chaque jour d'objet, passant à travers la morale, la science et l'art, avec l'insouciance du dédain. On eût dit le gardien ennuyé d'un palais de fée, qui, chargé de vous en montrer les beautés, ouvrait de loin en loin une porta^ tirait un rideau, puis vous conduis5it, ailleurs, encore tout étourdi des magiques apparitions que vous n'aviez fait qu'entrevoir.
Du reste, ces leçons incomplètes et toujours interrompues éveillèrent en moi une prodigieuse avidité de connaître. J'essayais de remplir, à force d'études ou de réflexions, le vide que M. Figel laissait entre toutes choses; je m'élançais avec une curiosité elTréiiée dans les mille carrières qu'il m'ouvrait, je les explorais seul en tous sens, au risque de m'égarer. Je m'avançais au
bord des abîmes pour regarder au-dessous : je gravissais aux sommets les plus élevés, jetant de là un regard éperdu sur l'espace I M. Fige! semblait suivre avec une joie nonchalante toutes ces courses à travers les mondes invisibles. A mon insu, il dirigeait de loin ma marche; ses enseignements, sans suite en apparence, s'inspiraient tous à la même source ; il me plantait, de loin en loin, un jalon qui me marquait ma voie et m'entraînait fatalement vers son out.
Je ne lardai point à y arriver I
Pour discuter impunément les règles établies, il faut avoir appris d'abord à les respecter. Une longue habitude de vénération enlève alors au doute son audace ; il s'observe lui-même, il se contient, et s'il triomphe, c'est avec une dignité douloureuse. Mais la jeunesse est téméraire dans son incrédulité comme dans sa foi. Un rêve lai crée des dieux : un soupçon les lui fait briser. Je n'avais trouvé qu'incertitude dans l'examen indiscret de toutes choses que je venais de hasarder ; ne pouvant justifier les principes, j'arrivai à les nier. Égaré au milieu de philosophies contradictoires, balloté entre des vérités qui Si' détruisaient l'une et l'autre, je les regardai toutes bientôt d'un œil indifférent.
C'était là que M. Figel m'attendait.
Je ne doutais encore que des idées ; les faits qui constituaient le monde réel m'étaient inconnus. Mon incrédulité eût pu rester à l'élat de spéculation intellectuelle, tandis que l'habitude eût maintenu tous mes actes dans la ligne du deroir; mon maître voulut éviter ce résultat en achevant alors mon initiation. Il me peignit la société telle qu'il l'avait vue, et m'apprit que ces lois pr'^claraées louthaul, par l'ensemble des hommes, étaient méprisées, tout bas, par chacun. Je sus par lui qu'il y avait une morale pour les livres, les professions de foi eu les réquisitoires de procureur du roi, et une autre morale pour la pratique ! Enfin, il me fit comprendre qu'il ne devait
y avoir ici-bas d'autre règle, pour l'homme éclairé, que son intérêt ou son plaisir.
Par une bizarrerie que je ne m'étais jamais bien expliquée, M. Figel, qui ne voyait que des gens de peu d'importance et de réputation équivoque,connaissait tous les hommes puissants ou célèbres de l'époque ; il semblait avoir vécu dans leur familiarité et avait à raconter sur chacun d'eux quelque anecdote honteuse ou ridicule. Je perdis, en l'écoutant, le respect instinctif que j'avais jusqu'alors éprouvé pour les grands noms, et j'arrivai à douter des dieux de la terre après avoir douté de ceux du ciel.
Le résultat de tous ces enseignements fut de me faire regarder la vie humaine comme une orgie masquée où les mêmes vices étaient seulement habillés de costumes différents. Ce qu'on appelait vertu ne me parut plus qu'une sorte de cérémonial adopté par certains hommes, comme l'habit noir ; une apparence hypocrite et inutile dont s'habillaient leurs passions.
M. Figel ne manquait point de féconder chez moi les germes de démoralisation eu me donnant sans cesse do nouvelles preuves contre ce qu'il appelait la fiction humaine. Familiarisé avec tous les systèmes qui s'étaient produits, depuis quelques années, pour une nouvelle organisation sociale, il n'en avait retenu que les critiques contre l'ordre établi ; il les développait avec une éloquence véhémente. De pareilles leçons ne pouvaient manquer de me conduire à la révolte contre la société que l'on me montrait ainsi inique et trompeuse ; Figel le savait et n'avait point d'autre but. J'ai, depuis, beaucoup réfléchi à cet homme; je crois avoir compris son besoin de corrompre tout ce qui l'approchait. Trop élevé pour avoir entièrement perdu l'instinct du vrai, Figel souffrait d'y être ramené. Le contact d'une nature droite et amoureuse du devoir, produisait sur lui le même effet que la vue d'un ange sur Satan ; c'était un souvenir du
ciel qui lui faisait plus cruellement sentir les tortures de son enfer. Aussi s'ellbrçait-il d'entraîner avec lui dans l'abîme celui qui l'avait réveillô. On a déjà remarqué l'espèce d'impatience que cause à la femme perdue la pureté d'une autre femme, et la joie qu'elle trouve à préparer sa chute. Figel éprouvait quelque chose de semblable : la virginité des autres lui était odieuse. C'est ainsi seulement que je puis m'expliquer l'ardeur qu'il mit à éclairer mon esprit de toutes ces lueurs fausses, mais étincelantes, qui sont à la vérité ce que l'éclairage d'un lustre est au soleil. Grâc3 à lui, je dépouillai l'une après l'autre les heureuses crédulités, les confiances infinies, les saintes vénérations. Sa logique passa comme un fer tranchant à travers ces charmantes fleurs de l'adolescence ; mes illusions coupées au pied se fanèrent, et là où j'avais espéré un parterre plein de parfums, je ne vis plus qu'un aride champ de bataille.
Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur, que mes éludes et mes nouvelles relations m'avaient insensiblement fait perdre de vue mon ancienne compagne d'enfance. Mademoiselle Cécile était d'ailleurs maintenant une jeune fille, et la différence de nos conditions, devenue plus sensible depuis que nous avions grandi, n'eût guère permis la continuation de nos rapports d'autrefois. Tout se bornait désormais à quelques saluls échangés lorsqu'il nous arrivait de nous rencontrer par hasard. Cependant des indiscrétions de servantes m'avaient appris que mademoiselle de Glérembeau continuait à s'informer de moi avec intérêt. Deux ou trois fois il me sembla même, quand je passais près d'elle sur l'escalier, qu'elle eût voulu me parler, et je crus surprendre dans ses regards une expression de reproche chagrin,
'Ainsi que je vous l'ai déjà dit, Figel connaissait un grand nombre d'hommes haut placés par leur fortune, leurs emplois ou leurs talents. Il était môme condisciple de plusieurs d'entre eux, et en parlait de manière à prou-
ver qu'il avait vécu dans leur familiarité ; mais, soit qu'il eût laissé volontairement ces relations se dénouer, soit que ''audace de ses principes et le cynisme de sa conduite eussent éloigné de lui ses anciens amis, tous avaient cessé de le voir, et son cercle de connaissances habituelles ne se composait que d'hommes obscurs, vivant de professions pour lesquelles on n'a point de noms. Les uns, qui avaient leurs entrées dans les bureaux de certaines administrations, servaient d'intermédiaires pour des conventions tacites entre les chefs de service et certains industriels ; d'autres brocantaient des créances ou des procès ; plusieurs servaient de compères à des entreprises hasardées. A ces amis exerçant une quasi-profession, il fallait ajouter les chevaliers d'industrie trouvant leurs ressources dans les bénéfices du jeu ou la générosité de femmes perdues, et quelques oisifs vivant d'une industrie invisible qui les tenait toujours flottant entre l'opulence et la misère.
Parmi ces derniers, se trouvait un homme qui me frappa, dès lors, plus que tous les autres ; il se nommait Jacques Fourreau. Il avait été, à ce que me dit Figel, commissionnaire de roulage, puis marchand de bestiaux, puis chef d'une entreprise de contrebande ; mais rien ne lui ayant réussi, il avait quitté le commerce et était venu à Paris pour chercher un emploi. Cette recherche durait depuis deux ans sans que Jacques Fourreau eût trouvée s'occuper et sans qu'il parût s'en inquiéter, car, malgré son oisiveté, rien ne lui manquait. J'avais souvent demandé à Figel le secret de cette aisance, mais il se contentait de me répondre : Jacques a des ressources, et parlait d'autre chose. Quant à interroger Fourreau, je n'y songea» même pas. C'était un homme brusque, sombre, et ne pnrlant que par monosyllabes. Son intelligence était médiocre, son instruction nulle, mais en revanche sa vigueur dépassait tout ce que j'ai connu dans ce genre. Petit et d'une apparence chétive, il pouvait supporter
sans fatigue la veille, les privations, les excès, et je l'avais vu, en se jouant, terrasser plusieurs de nous à la fois. Il semblait que la force et la vie resserrées chez lui dans un plus étroit espace, en eussent pris plus d'intensité. Facile à irriter, il avait une violence taciturne plus saisissante que tous les transports de colère. Aussi inspirait-il une sorte de crainte soupçonneuse. A le voir au milieu des amis de Figel, on eût dit une bête fauve que l'on ménageait de peur des morsures. Figel seul osait affronter ce caractère redoutable qui ne se montrait patient qu'avec lui. Tous deux avaient même, quelquefois, des conférences secrètes d'où Jacques Fourreau sortait toujours plus respectueux et plus soumis.
Cependant, j'avais déjà dix-huit ans, et mon père continuait à ne s'occuper de mon avenir que dans les pétitions qu'il adressait sans relâche à tous les membres de la famille royale. Je m'étais, à la longue, accoutumé à cette vie de loisirs que remplissaient les leçons de Figel, les promenades dans Paris, et surtout les lectures.
Mon nouveau maître avait mis à ma disposition sa bibliothèque, composée presque exclusivement d'ouvrages contemporains. J'y trouvai les théories hasardeuses des socialistes modernes, mêlées aux rêveries des poêles et aux ardentes sensualités de nos romanciers. Ce ne serait point assez de dire que je dévorai ces livres, je les biis^ si j'ose le dire, non avec In prudence d'un dégustateur qui veut juger le breuvage, mais comme le malheureux dont la soif s'accroît avec l'ivresse et qui s'inquiète peu que la liqueur soit snlutaire ou empoisonnée. Ces fiévreuses lectures faites coup sur coup sans défiance, sans ordre et Sun? choix, me jetèrent dins un état singulier. Incapable d'associer tant d'éléments contraires, mon intelligence éprouvait une sorte de plénitude maladive qui s'exprimait tour à tour par l'exaltation ou l'abattement. Figel m'avait déjà ôté les croyances, mais pour y substituer la religion de l'égoïsme et du doute; mon incrédulité môme
était donc une sorte de foi ; ces nouveaux livres me la ravirent. Balloté entre tous ces révoltés qui jetaient contre l'ordre social un cri différent, entraîné à leur suite dans des passions contraires, je me sentis pris de vertige, et je fermai les paupières, aimant mieux la nuit que les éclairs qui me brûlaient les yeux sans me rien montrer.
Parmi toutes les crises morales que j'ai subies, celleci a été non-seulement l'une des plus pénibles, mais l'une des plus longues. Je continuai, en effet, malgré moi ces lectures qui me troublaient si profondément. Malheureux de les faire, je n'avais plus la force de les fuir; j'en étais arrivé à cet état du fumeur d'opium qui ne peut se passer d'une ivresse qu'il redoute, et sur qui l'habitude est plus puissante que la douleur ellemême.
Ces débauches intellectuelles achevèrent d'éteindre en moi toute clarté intérieure ; mon esprit obscurci et énervé s'accroupit dans une sorte de torpeur et tout mon être demeura livré à l'impulsion des sens qui venaient de s'éveiller.
Un jour que je me trouvais seul dans la mansarde de mon père, occupé à parcourir une publication récente contre le mariage et la famille, je vis tout à coup entrer Minart et sa femme qui venaient, comme d'habitude, nous demander à dîner. Mon oncle me dit qu'ils s'étaient rendus à Paris pour débattre des prix de charrois, et qu'il avait amené Françoise parce que, dans un marché, la femme obtenait toujours quelque chose pour ses épingles.
— Ça n'est guère bon qu'à ça, ajouta-t-il; encore faut-il toujours leur laisser une partie du cadeau.
— Ça n'est pas vous, toujours, qui me laisseriez quelque chose, dit ma tante aigrement.
— Moi, je sais comment conduire ma maison, interrompit Minart d'un ton dominateur; je ne suis pas un homme qui beurre son pain des deux côtés. Tu aimerais
DEUX MISÈRES. 4îJ
mieux peut être avoir un mange-tout qui ne le laisserait pas un drap pour t'ensevelir?
Fran(;oise grommela tout bas une réponse inintelligible ;mon oncle me regarda en cli;^nant l'œil d'un air fin.
— Je lui clos le bec, à la bourgeoise, dit- il à demivoix ; c'est vrai qu'elle est trop beureuse d'avoir un homme rangé comme moi; mais les femmes, vois-tu, ressemblent aux charrettes, plus on les charge, plus elles crient! eh! eh! ehl... Mais, à propos, est-ce qu'il ne va pas venir bientôt, le père Foucaud ?
— A cinq heures, comme d'habitude.
— C'est que nous venions, sans façon, dîner avec vous. Je l'avais deviné dès leur entrée; mais j'afîectai de
paraître étonné.
— Ah! quel malheur, m'écriai-je, vous tombez justement un jour de diète.
— Gomment ! demanda mon oncle avec inquiétude, vous ne dînez pas aujourd'hui?
— C'est-à-dire que depuis quelques jours mon père est au régime et ne boit que du lait.
— Du lait de la rue des Francs-Bourgeois! merci l mais toi?
— Moi, je dîne chez M. Figel.
— Excusez, dit Minart avec un geste inimitable de convoitise; tu vas manger du fricandeau et boire du bouché... Mais tiens, si j'allais lui faire une visite aussi, moi, à M. Figel?
— Vous! repartit Françoise en jetant à son mari un regard dédaigneux.
— Ti( ns, et pourquoi donc pas? Il m'en a bien fait une, lui! ... D'ailleurs, ça ne te regarde pas, toi, la mère Sournoise ; tu resteras à tenir compagnie au beau-frère pendant que j'irai là-bas avec le lieu! pas vrai, Louis?
Je répondis assez froidement qu'il s'exposait à trouver M. Figel près de se mettre à table.
— Eh bien! tant mieux, s'écria Minart; s'il m'invite,
il n^y a pas d'affront! J'aime les bons morceaux tout comme un autre: eh! eh ! eh ! Il ne fera d'ailleurs que me rendre ma politesse; il a dîné chez moi...
— Avec ce qu'il apportait, observai-je.
— Et je ne lui ai jamais rien demandé pour l'eau et le couvert, continua Minart; ainsi, c'est lui qui m'en redoit, et je puis bien manger dans ses assiettes comme il a mangé dans les miennes.
En parlant ainsi, Minart, qui avait remis son chapeau, s'avançait vers la porte; je pris congé de ma tante, et nous nous rendîmes chez Figel.
Celui-ci reçut mon oncle mieux que je ne l'aurais pensé. Il le retint à dîner, et le plaça entre Jacques Fourreau el Rosalie, à laquelle je l'entendis recommander de foigner le bonhomme. Rosalie suivit si bien la recommandation que, vers le milieu du repas, Minart était déjà gris, et se mit à nous raconter ses roueries paysannes.
Je fus stupéfait de tout ce que l'avarice pouvait inspirer à l'espril le plus grossier. Ce rustre avait quelquefois déployé plus de tact, d'artifice et de patience pour voler cent écus à un bourgeois que n'en déploie un ministre constitutionnel pour faire voter par les chambres une dotation de prince ou une loi d'impôt.
Vous devinez avec quels applaudissements les convives écoutèrent la confession de Minart; ils y trouvaient leur propre histoire ramenée à des formes grotesques et amoindris; c'était leur drame mis en vaudeville. Le paysan le sentit au milieu de son ivresse, car après les applaudissements qui avaient accueilli. sesaveux, il poussa un profond soupir.
— Oui, oui, dit-il avec une sorte d'amertume, on n'est pas plus sot qu'un autre, et on saurait tondre les moutons si on en avait; mais que peut faire un pauvre homme qui travaille dans un village et qui est obligé de s'y reprendre à cent fois pour g'igner cent sous? Parlezmoi de vous autres, ici! quand vous voulez mettre un
bourgeois dedans, vos finesses sont comme les coups de fusil à plomb ; ça écarte et vous en attrapez une douzaine à chaque décharge. Puis, quelle vie!,., que de loisirs!... bonne table, bonne cave, et des princesses à discrétion... au lieu de soupe aux choux, de piqueton et de vieilles dévotes, à qui on tordrait le cou si ce n'était le procureur du roi et les héritages. Ah! c'est que sous mon vieux cuir, je suis encore plus jeune que vous ne le croyez, allez 1 Oui, je sais faire la dilîérence d'une peau jaune avec une peau blanche. Aussi quand je passe quelquefois, le soir, sur les boulevards et que je vois toutes ces belles femmes qui se promènent là, les épaules au vent, je me dis que c'est dommage que ce soit si cher!...
Tous les convives éclatèrent de rire et l'on se leva de table.
Cependant l'imagination cynique de Figel s'était éveillée aux aveux de Minart. Il nous emmena sous prétexte d'une promenade; mais dès que nous fûmes sortis, il s'écria qu'il voulait réaliser, à ses frais, les rêves de Claude et lui faire connaître les princesses dont il avait parlé avec tant d'admiration. Tout le monde applaudit, et mon oncle plus que tous les autres. Quant à moi, j'éprouvais une sorte de saisissement. J'aurais voulu ne point les suivre, et je n'osais l'avouer. Je me laissai emmener comme un homme ivre qui a perdu le pouvoir de se conduire.
L'aspect du lieu où nous arrivâmes et l'effronterie des femmes qui nous reçurent me causèrent d'abord une impression de dégoût; miis je sentis bientôt s'y mêler je ne sais quel trouble avide et curieux. Une sorte de vertige s'empara de moi. Ce qui frappait mes yeux me faisait honte et allumait en même temps mes désirs; tout mon sang refluait au cerveau ; j'avais un nuage sur les yeux ; mon corps tremblait!... J'hésitais encore, pourtant; une raillerie de Figel, qui avait remarqué mon indécision, la termina; je ne voulus paraître ni plus novice, ni moins
résolu que les autres, et je surmontai mes derniers scrupules.
Quant à mon oncle, il trompa toutes les prévisions de ses compagnons. Ceux-ci avaient espéré s'amuser de la gaucherie luxurieuse d'un paysan, et demeurèrent stupéfaits de l'énergie presque féroce avec laquelle Claude Minart se plongeait dans l'orgie. Condamné jusqu'alors à une vie régulière, non par choix mais par avarice, il y apportait la fougue du jeune homme jointe à la brutalité du rustre. Son cynisme naïf dépassa la corruption de tous les autres, et loin d'avoir besoin de leçons, il eût pu en donner. Il fallut l'emmener presque de force et nous n'arrivâmes chez mon père que fort avant dans la nuit.
Minart n'était plus le même homme; il portait la tête plus droite, marchait d'un pas plus délibéré et parlait plus haut. Il entra le premier, et en chantant, dans notre mansarde; mon père était couché : j'en fus bien aise, car je craignais ses questions ; mais Françoise avait attendu.
A la vue de Claude, la cravate dénouée, le gilet ouvert et le chapeau sur l'oreille, elle s'écria :
— Ah ! Jésus I dans quel état le voilà f
— De quoi, de quoi, vieille poule-dinde? reprit Minart en frappant le plancher du bâton qu'il avait à la main; pourquoi n'es-tu pas encore au chenil?
— Je voulais savoir à quelle heure vous alliez rentrer ?
— C'est-à-dire que tu m'espionnes, interrompit le paysan d'un air méchant; prends garde, Françoise, j'aime pas qu'on s'occupe de ce que je fais.
— Ce que vous faites, répéta la paysanne, ce n'est pas malin à savoir, vous vous perdez le corps et l'âme
— Assez 1 interrompit Minart en s'avançanl brusquement vers elle, garde tes sermons pour la semaine de Pâques ou gare à la doublure de ta chemise.
Il avait pris son bâton par le milieu, et l'agitait d'UD
air de menace ; sa femme lui jeta un regard de côté plein de peur et de haine.
— Oui, oui, saint Pierre ne veut pas entendre le coq chanter, dit-elle plus bas.
— Est-ce fini? demanda le paysan dont la main commençait à trembler de colère.
— Heureusement que nous serons tous jugés un jour, continua la dévole qui ne pouvait renoncer à avoir le dernier mot.
— Tu ne te tairas pas I s'écria Minart les yeux étincclants.
— Vieux scélérat 1 murmura Françoise.
Le mot n'était point achevé que le bâton du mari s'était abattu et relevé pour s'aL atire de nouveau ; je voulus l'arrêter, mais Claude qu'animait le vin m'écarla brusquement et poursuivit sa femme en répétant qu'il avait eu jusqu'alors trop de patience et qu'il aimait mieux être veuf! 11 fallut que mon père, réveillé par le bruit, vînt m'aidera le retenir; enfin nos exhortations le calmèrent et il se coucha.
Ce voyage de mon oncle Minart me laissa de profonds souvenirs et ouvrit, pour ainsi dire, une nouvelle ère dans ma vie. Ce fut à partir de ce moment que je fis passerdansla pratique ce qui n'était auparavant qu'une théorie. Je n'avais eu jusqu'alors que de faux systèmes, je commençai à avoir des vices.
Fige! y aida de toutes ses forces, en m'associant à ses orgies et y intéressant mon orgueil.
Comme je l'ai déjà dit, le désir d"ôtre le premier avait toujours été ma plus dangereuse faiblesse. J'étais avide, non d'argent, de plaisir ou de pouvoir, mais de louanges. J'avais besoin d'être beaucoup pour ceux parmi lesquels je vivais, quels qu'ils fussent; je voulais leur sympathie
ÎJO DEUX MISÈRES.
et leur admiration à tout prix. Cette ambition qui eût pu me servir dans de meilleures circonstances devait me perdre et me perdit Je voulus surpasser Figel et ses amis par ma corruption précoce. Ce fut d'abord une forfanterie ; mais je la pris insensiblement au sérieux ; ce qui n'était qu'un rôle joué devint une habitude. J'entendais dire autour de moi :
— Il se forme ; il ira loin : il est pire que nous tous!
Et à défaut d'approbations honorables ces exécrables éloges m'encourageaient.
Je vous ai déjà parlé d'une jeune femme nommée Rosalie qui habitait avec Figel, Cette liaison durait depuis trois ans et avait perdu tout son charme pour ce dernier; mais il s'était vainement efforcé de la rompre; le caractère de Rosalie lui opposait un obstacle invincible. Elle souffrait toutes ses brusqueries sans se plaindre, attendait patiemment un retour de bonne humeur et l'accueillait comme un bienfait. Non qu'elle eût cette douceur 4jui repousse vos attaques comme une cuirasse impôné-i trahie et qui semble moins une vertu qu'un défi ; ellel sentait les coups, mais elle les oubliait; sa douleur ne] durait jamais plus que votre colère, et il suffisait quej votre regard se reportât sur elle pour que son sourire reparût.
Figel se désolait de celte nature sans fiel qui le désai mait malgré lui et le forçait à garder une chaîne qui commençait à lui paraître pe.sanle. Il m'avait souvent] parlé de son embarras et du désir de trouver une issue par l.iquclle il pût échapper à ce qu'il appelait son ma-2 ria(je force; il crut enfin l'avoir rouvée. ]
Rosalie, seule parmi ses habitués, avait vu avec cha-' grin les désordres de ma conduite; elle m'avait même ; donné quelques avertissements à cet égard et m'avait! exhorté à ne point prendre cette route dangereuse. Je connaissais encore trop peu le cœur humain pour croire\ à la sincérité de tels conseils venant d'une femme qui
les avait si peu suivis pour son propre compte; je n'y vis qu'un lieu commun hypocrite, et j'en parlai dans ce sens à Figel. Il ne me répondit rien dans le moment ; mais, quelques jours après, il y revint:
— J'ai réfléchi, dit-il, à ce que tu me racontais dernièrement du sermon de la Brebis (c'était le nom qu'il donnait à Ro?«lic) ; je crois avoir deviné son motif.
— Et quel est-il ?
— Elle te prêche la sagesse dans son intérêt.
— Que voulez-vous dire?
— Qn'elle désirerait se charger seule de ton éducation.
Je m'écriai que c'était impossible.
— Pourquoi donc? reprit Figel; tu es jeune, la petite s'ennuie; rien de plus naturel.
— C'est-à-dire que c'est une supposition...
— Dont tu peux faire une réalité.
— Moi ?
— Et qui n'aura rien de bien pénible. Ne trouves-tu pas Rosalie charmante?
— Sans doute.
— Alors, mon petit, prête-toi à son caprice et faismoi le plaisir de m'en débarrasser.
— Vous ne pouvez parler sérieusement.
— Si sérieusement, que si tu me rends ce service, je me déclare ton obligé jusqu'au jour du jugement.
J'avais pris d'abord les paroles de Figel pour une plaisanterie, et il fallut toute son insistance pour me persuader du contraire. Je refusai pourtant d'abord de me prêter à son projet ; mais il y revint si souvent et réussit si bien à allumer mon imagination, à exciter mon orgueil, que je consentis enfin à son essai.
Les doctrines du maître avaient déjà assez fructifié en moi pour que je n'éprouvasse aucun remords de l'eS" pèce de trahison méditée contre Rosalie. Les femmes étaient désormais pour moi hors de la loi commune;
la perfidie était de l'esprit de conduite, le mensonge ui droit, l'égoïsme implacable une preuve de supériorité.
Je commençai donc à devenir plus assidu près de la jeune femme, et à me montrer empressé pour ses moindres désirs. Figel me secondait de tout son pouvoir ; il était .| chaque jour plus maussade, afin de me donner l'occasion de jouer le rôle de consolateur. Notre complot marchait à souhait. Rosalie, qui était sans défiance, recevait mes soins avec plaisir, riait de mes déclarations et me permettait une familiarité qui semblait confirmer les soupçons de Figel. Celui-ci, que je tenais au courant de tout, me conseilla de brusquer le dénoùment et me ménagea lui-même une occasion.
C'était un soir du mois d'août, l'air était tiède et embaumé par les caisses de réséda qui garnissaient la fenêtre ; les rideaux abaissés ne laissaient pénétrer qu'une lueur affaiblie, et Figel, qui avait passé une partie de la^ journée à tourmenter la Brebis, venait de nous quitter, en annonçant qu'il ne pourrait revenir que fort lard. Rosalie, velue d'un peignoir qui, à chaque mouvement,: laissait voir une de ses épaules, et renversée sur un canapé, d'où pendait l'un de ses pieds déchaussés, promenait ses yeux d'un air distrait sur les voluptueuses gravures qui garnissaient la chambre. Je vins m'asseoir près d'elle, et je passai hardiment mon bras autour de sa taille ; elle ne parut point y prendre garde. Je ne savais trop par où commencer. Enfin, après quelques secondes d'hésitation, j'ouvris brusquement l'entretien par une accusation contre la mauvaise humeur de Figel, que je reprochai à Rosalie de souffrir trop patiemmenl.
— Oui, il est bien changé, soupira-t-elle, comme si elle répondait moins à ce que j'avais dit qu'à sa propre pensée.
— Il faut l'imiter, observai-je.
— En changeant aussi de caractère î r- En changeant d'amant.
Elle haussa les épaules.
— Je n'ai point le cœur à la plaisanterie, Louis.
— Aussi n'ai-je point l'intention de plaisanter. Votre roman n'est-il pas fini avec Figel ?
— Hélas! il y a longtemps.
— Eh bienl recommencez-le avec ud autre... avec moi.
Elle me regarda.
— On croirait, à la fin, que vous parlez sérieusement, dit-elle.
— En doutez-vous encore ? m'écriai-je en posant mes lèvres sur son épaule nue.
— Gomment 1 toutes ces déclarations que vous me faites depuis huit jours...
— Sont sincères.
— Ce n'était point pour me faire rire?
— C'était pour me faire aimer.
Elle se dégagea vivement et me regarda en face.
— Eh b'en I Henri a là un excellent ami, dit-elle.
— Un ami modèle, répliquai-je, et la preuve, c'est qu'il veut tout partager avec lui.
Elle ne put s'empêcher de sourire et reprit :
— Il faudrait au moins avoir sa permission.
— Je l'ai, répondis-je étourdîment.
Elle se dressa.
— Vrai? demanda-t-elle d'un accent altéré. Henri est averti ?... Oh ! ne me trompez pas, je vous en prie, Louis...
Je crus faire un coup de maître, et je répondis d'une manière alTirmativo. Rosalie voulut douter d'abord ; mais je lui racontai en détail tout ce qui s'était passé entre Figel et moi, persuadé que le dépit causé par cette révélation hâterait ledénoùment; à ma grande surprise, Rosalie ne montra nulle colère; elle joignit seulement les mains sur ses genoux et se mit à pleurer.
Je m'attendais si peu à cette douleur résignée, que j'en
at DEUX MISERES.
fus tout saisi. Je voulus pourtant résister à ma propire ômotion, et, cherchante continuer le rôle que j'avais entrepris, j'engageai Rosalie à se venger de Figel au lieu de le pleurer. Mais la pauvre fille me répondit, au milien de ses sanglots, qu'elle ne lui en voulait pa?.
— Tôt ou tard, nous devions en venir là, ajouta-t-elle. Je cherchais à reculer cette séparation, mais sans espoir de l'éviter.
— Pourquoi tant de désolation, si vous étiez préparée? demanda i-je.
— Pourquoi ? Croyez-vous qu'un coup vous frappe moins douloureusement parce qu'il est inévitable ? Je m'étais accoutumée à vivre ici, et il y avait des instants où je me croyais dans mon ménage. Pauvre folle! Comme si je devais perdre de vue ce que j'étais, et oublier que pour nous autres la vie aboutit toujours à la morgue ou à l'hôpital I
— Quelle idée ! interrompis-je, troublé, malgré moi, de celte douleur sans éclat.
— Oui, oui, reprit-elle du même ton, c'est là que nous allons toutes... J'y ai pensé bien des fois, sans rien dire, pendant ces derniers temps... Et voilà pourquoi je vous engageais à ne point prendre le même chemin que moi, Louis, à travailler, au lieu de ne songer qu'à votre plaisir; car, nous autres, il n'y a que le travail qui nous sauve. Ah I je voudrais être une pauvre ouvrière, comme celle qui est là, vis-à-vis, passant la journée à coudre dans ma mansarde, avec un pot de giroflée devant moi. C'est toujours la même chose ; mais du moins on n'a pas peur de penser. Quand on chante, c'est pour s'égayer, et non pour s'étourdir... Puis on peut se faire des contes à soi-même, espérer qu'on trouvera quelque honnête garçon qui vous prendra pour femme, qu'on pourra embrasser ses enfants sans se cacher ! Ces idées-là vous donnent de la patience ; et s'il ne vous arrive ni mari, ni famille, eh bien 1 on espère du moins, et Ion se dit qu'on
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n'a point mérité son isolement. Tandis que moi, oh ! moi, Louis, je n'ai rien à attendre ni à demander.
L'accent de Rosalie avait une expression de sincérité douloureuse, à laquelle il était impossible de résister. Cette explication de l'intérêt qu'elle m'avait témoigné et la confiance qu'elle mettait à m'ouvrir son cœur, sans rancune de ce qui venait de se passer, me touchèrent profondément. Malgré toute ma rouerie théorique, j'étais trop jeune pour ne pas être facile à émouvoir. Cuirassé contre les raisonnements, je ne l'étais pas contre les larmes ; et l'homme faisait mentir le prétendu philosophe. Remué par celte allliction sans phrases, je m'efforçai de consoler Rosalie et de lui montrer son avenir sous un jour moins sombre ; mais je fus étonné de la persistance de son désespoir, si l'on peut toutefois donner ce nom à la conviction résignée que toute espérance esta jamais perdue. Je pus reconnaître alors que la malheureuse fille avait réfléchi depuis longtemps à sa situation, qu'elle en avait prévu toutes les suites, et que la gaieté et la douceur que j'avais jusqu'alors admirées en elle, ne venaient point de l'ignorance d'un esprit imprévoyant, mais de l'invincible tendance d'une nature heureuse et charmante. Bien qu'elle vît l'abîme jusqu'au fond, elle continuait à sourire et à chanter: âme si jeune, quels goût de la joie avait eu sur elle plus de puissance que l'effroi de la chute !
— Tant que je l'ai pu, j'ai éloigné de moi la pensée de ce moment, mo dit-elle ; j'ai fait comme les malades condamnés par les médecins, et qui veulent au moins profiter de ce qu'il leur reste de jours à vivre. Maintenant ,11 faut prendreunparti. 11 y a trop de douleur et d'humiliation dans ces changements; je n'en veux plus. Je sais bien que nous autres malheureuses, on nous regarde comme des meubles de hasard, qui passent de mains en mains: aujourd'hui à celui-ci, demain à un autre... Mais moi, je veux en finir...
5ft DEUX MISÈRES.
— En finir ! répétai-je. . . Que comptez- vous donc faire?
— Voir Henri d'abord, lui parler à cœur ouvert.
— Et puis ?...
— Et puis... Que Dieu ait pitié de moi 1 s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses deux mains.
Je ne pus obtenir aucune autre réponse, malgré toutes mes prières ; et il fallut la quitter sans savoir quel était son projet.
Je reucontrai au bas de l'escalier Henri, à qui je racontai rapidement et avec émotion tout ce qui s'était passé. Il m'écouta tranquillement et se contenta de me répondre:
— Nous verrons.
Je passai une nuit fort agitée, et je courus dès le lendemain matin chez Figel. Je le trouvaiseul. Il m'apprit tranquillement qu'après l'explication qui avait eu lieu, Rosalie était partie.
— Et vous ne l'avez pas retenue? m'écriai-je.
— Inutile; elle reviendra d'elle-même.
Je ne répondis rien ; car je n'osais exprimer mon inquiétude. Cependant le jour s'écoula tout entier sans que Rosalie reparût; enfin, je laissai voir mes craintes. Figel, qui sortait, me promit de prendre des informations.
Il rentra deux heures après, l'air aussi calme.
— Eh bien? demandai-je.
— ]\Ia foi, tu avais raison, dit-il en jetant son chapeau sur un fauteuil.
— Quoi! Rosalie 1... m'écriai-je.
— Devine oîi elle allait en sortant d'ici?
— Ah I dites, je vous en prie!...
— Se jeter dans la Seine.
Je poussai un cri.
— Oh! rassure-toi, reprit Figel, qui s'était mis à charger une pipe d'écume de mer; on l'a sauvée.
— Gomment l'a vez-vous su?...
— Par Jacques Fourreau, qui était là.
— Mais où est-elle ?
— Je ne sais; celui qui l'a repêchée était nne de ses anciennes connaissances et l'a emmenée.
— Et vous ne vous êtes point informé où la trouver?
— A quoi bon?
Je regardai Figel. Il y avait dans son œil, d'un bleu clair, une impassibilité féroce qui me fitfroid. Jepris brusquement mon chapeau.
— Où vas-tu? me demanda-t-il.
— La chercher.
— Ne t'en avise pas, reprit-il vivement, en me saisissant par la main ; elle croirait que je t'envoie, et ce serait un prétexte pour un raccommodement.
— Mais vous ne pouvez l'abandonner ainsi I m'écriai-je.
— Pourquoi donc?
— Ce serait une barbarie.
Il attacha sur moi son regard scrutateur, fit un mouvement d'épaules et dit froidement :
— Tu es trop nerveux, mon cher; laisse-là ton chapeau et assieds-toi.
Je résistai, en répétant que je voulais voir Rosalie.
— Et où la chercheras-tu? reprit-il; Fourreau n'a pu me dire lui-même ce qu'elle était devenue. Attends au moins qu'il se soit informé. . . Rosalie n'a que faire de toi, d'ailleurs, puisqu'elle a refusé tes consolations. Encore une fois, laisse-là ton chapeau et écoute-moi.
Il me prit par la main, avec cetair d'autoritésùre d'ellemême, qui ne le quittait jamais, me conduisit au canapé et me força à y prendre place.
— Maintenant écoute-moi, reprit-il.
— A quoi bon ? que voulez-vous? demandai-je avec impatience.
— Te donner une leçon do philosophie.
— Eh ! mon Dieu ! je la devine d'avance, m'écriai-je ; vous allez dire que tout ceci est une comédie jouée pour éviter une rupture, que Rosalie s'est jetée à l'eau avecla certitude d'être sauvée.
— La ruse serait trop dangereuse, en temps de crue comme aujourd'hui.
— Alors vous croyez qu'elle a véritablement voulu mourir-
— Je le crois.
— Et celte pensée ne vous inspire aucun e pitié ?
— Celte pensée me prouve le danger de mêler à sa vie des femmes qui prennent les choses au sérieux. Si j'avais su Rosalie capable d'une telle résolution, notre liaison eût été rompue depuis longtemps.
— Pourquoi cela ?
— Parce que la femme doit être un moyen de distraction, et non une inquiétude; parce que chacun de nous a trop de trouble en lui pour y ajouter; parce qu'il est enfin assez difficile de se contenter soi-même, sans être obligé de contenter une femme, dont la joie nous coûte toujours quelque chose de notre plaisir, de notre repos ou de notre liberté. Car, as-tu quelquefois réfléchi, Louis, à cette merveilleuse inconséquence des hommes ? Ils craignent d'engager leur travail à un maître, leur fortune à un usurier, et ils engagent, sans balancer, à une femme, leurs passions; ils lui donnent leur âme en gage, et lorsqu'ils veulent la retirer, il suffit d'un élan de désespoir pour qu'ils se résignent à la lui abandonner éternellement ; esclaves que l'on retient dans la servitude avec des larmes comme on en retient d'autres avec le fouet. Et tu voudrais que j'imitasse une pareille folie? Je connais trop bien la vie pour cela, mon petit. Je ne renouerai pas un lien, parce qu'en se rompant il a fait une blessure à celle dont je voulais me séparer. Il faut traiter les affections devenues importunes de la même manière que les membres morts, sans hésitation ni pilié. Si tu veux que les femmes ne soient pas dangereuses, habitue-toi à les regarder comme de^ papillons dont on admire la beauté, et sur lesquels on met les pieds quand on a fléui leurs ailes. Gela te paraît
DEUX MISÈRES. oO
cruel ; mais nous n'avons point fait la société, nous la subissons. Soumets-toi donc à ses lois. Tout le secret du calme, de la force, du succès csl dans l'insensibilité. Pour le monde moral comme pour le monde matériel, c'est avec le fer seul que l'on brise les obstacles. On fait pardonner un vice, on se rachète d'un crime, mais rien ne peut vous sauver d'un attendrissement. Tu n'es qu'un enfant, Louis, il te reste encore, comme disent les Écossais, du lait de ta nournce autour du cœur ; l'âge et l'expérience te raffermiront, j'espère; tu comprends que pour éviter ces assassinats moraux qui enlèvent un homme à la vie d'action et le rangent parmi les morts, il faut porter une cotte de mailles au dedans, comme les tyrans de l'Italie en portaient au dehors.
Figel avait une manière de soutenir ses opinions que je n'avais jamais vue qu'en lui : on sentait dans sa parole une autorité railleuse, assurée, qui ébranlait votre propre confiance et vous ôtait le courage de lui répondre. Avec lui, la discussion se transformait toujours en une sorte d'enseignement, où il prenait le rôle de professeur et vous donnait, malgré vous, celui d'écolier. Je m'étais souvent débattu conlre celte domination, mais sans pouvoir jamais soutenir la lutte Figel, qui sentait sa force, s'amusait d'abord de ma résistance, comme ces spadassins, qui laissent ferrailler quelques instants leurs adversaires inexpérimentés; mais dès que je devenais plus pressant, il se redressait avec un sourire, dégageait le fer et me frappait à mort, sans que je susse même d'où le coup était venu. Aussi le quittais-je, toujours réduit au silence, sinon persuadé, et emportant, à mon insu, de la discussion, quelque doute funeste qui devait grandir en moi sourdement.
Cette fois encore je sortis mécontent de la dureté de Figel, mais ti-ouvant, comme malgré moi, dans mon
souvenir, mille exemples qui lui donnaient raison. Je courus chez Jacques Fourreau espérant obtenir de lui des renseignements plus précis sur Rosalie; il était absent et je fus forcé de rentrer sans avoir rien appris. Plusieurs jours se succédèrent sans que je fusse plus heureux. Enfin un événement inattendu vint interrompre brusquement mes recherches.
Mon père, dont la santé était altérée depuis quelque temps, tomba tout à coup gravement malade. Les premiers soins parurent amener d'heureux résultats, et, pendant quelques jours, on le crutsauvé; mais la fièvre reparut bientôt; et près d'un mois s'écoula en demi-guérisons et en rechutes. Enfin le mal prit une telle violence qu'il fallut renoncer à tout espoir.
Je soignais assidûment mon père dont les souffrances avaient éveillé chez moi, pour la première fois, un sentiment d'affection filiale. Figel venait rarement et ne restait jamais qu'un instant sous prétexte que la vue d'un malade lui mjaçcnt les nerfs ; mais mademoiselle de Clérembeau envoyait chaque jour demander des nouvelles du malade. Elle-même vint un soir pour m'offrir, de la part de sa tante, disait-elle, tous les services et tous les secours que l'on peut accepter entre voisins. Je fus profondément touché de cet intérêt, sur lequel je ne comptais plus. Malheureusement mon père n'eut point le temps d'en profiter ; il mourut le surlendemain.
Ses derniers moments furent pleins de calme et de sérénité. Sa confiance d'enfant lui resta jusqu'à la fin. Il me recommanda une pétition inachevée qui devait me procurer immanquablement une pension sur la cassette du roi, et rendit le dernier soupir en se félicitant de me laisser à l'abri du besoin t
Celte dernière illusion, persistant jusque clans l'agonie, donna à la mort de mon père quelque chose de touchant qui rouvrit to>.tes les sources fermées démon cœur. C'était d'ailleurs la première fois que j'assistais à une de ces
séparations suprêmes qui remuent si puissamment tout ce qu'il y a d'humain en nous. Je ne pouvais échapper à l'espèce de réaction qui manque rarement alors de s'opérer dans notre âme, en faveur de celui que nous avons perdu. Je me reprochai amèrement d'avoir témoigné à mon père si peu de tendresse pendant qu'il avait vécu; je me rappelai, avec indignation contre moi-même, l'espèce de dédain que j'avais toujours alîecté pour son innocente manie; je m'accusai tout haut, près de ce cadavre qui ne pouvait plus m'entendre, d'ingratitude et d'insensibilité. De quel secours, en efl'et, avais-je été pour mon père? Quelle joie avais-je apportée dans sa vie? Pourquoi était-ce lui, faible et déjà vieux, qui m'avait toujours nourri, moi, jeune et fort 1 Comment ne point rougir de cette longue oisiveté qui avait fait de ma présence une charge quand elle eût dû être une ressource?...
Puis passant de ces reproches à un retour sur moimême, je me demandai comment je pourrais désormais me diriger et me suffire, moi qui n'avais su me préparer aucune place dans le monde? Jusqu'alors mon père avait pourvu au pain de chaque jour; mais maintenant la vie allait être à ma charge ; avec l'indépendance venait la responsabilité!... A cette dernière pensée, mille doutes, mille terreurs se dressèrent en moi. Je me rappelais mes deux dernières années; je repassais les changements qu'elles avaient apportés à tout mon être; je me demandais ce que j'en devais craindre ou espérer, et occupé de cette espèce d'examen de conscience, je voyais, tour à tour, ma vie repasser devant moi comme les scènes confuses d'un drame. C'était d'abord les joies de mon premier âge, les lectures des livres saints, les prières devant le rameau béni, le souvenir de quelque faute d'enfant amèrement pleurée, de quelque facile joie dont le p rfum me restait encore! Puis ces images s'ciïaçaicnt tout à coup pour faire place à d'autres plus récentes. J'entrevoyais le monde de plaisirs sans frein qui m'avait été ou-
vert, j'entendais la voix de Figel raillant les timidités de ma conscience, me montrant la prospérité du mal, proclamantsa nécessité... Et balloté entre ces deux influences, n'osant retourner aux traditions de mon passé, me défiant des inspirations du présent, je demeurais incertain, troublé, également incapable de prendre un parti et d'accepter rindécision.
Tout entier à cette crise, j'avais laissé la nuit venir sans m'en apercevoir. Assis aux pieds du lit où reposait mon père, le front appuyé sur mes deux mains, j'assistais, pour ainsi dire, spectateur haletant, à cette lutte de mon cœur et de ma raison, lorsqu'un pas léger se fit entendre derrière moi, je relevai la tête, et, malgré l'obscurité, je reconnus Cécile.
Elle regarda d'abord autour d'elle, comme si elle eût craint quelque témoin, puis, s'approchant du lit mortuaire qu'éclairait un seul cierge, elle s'agenouilla et se mita prier tout bas.
Je ne puis dire la cause de ce que j'éprouvai à cette vue, mais le combat que se livraient en moi deux principes contraires s'arrêta tout à coup; il y eut comme un moment de suspension pendant lequel mon âme entière demeura saisie et absorbée par cette apparition inattendue. Il me sembla voir la personnification de tout ce passé que je venais de rappeler et auquel Cécile se trouvait liée par tant de bons souvenirs; c'était le gracieux fantôme de mon enfance venant pour terminer mes angoisses et éclairer mon âme !
Je demeurai fasciné à la même place, contemplant cette vision dans un muet enchantement. Après avoir prié, la jeune fille se leva, prit d'une main timide de l'eau bénite qu'elle répandit sur le mort, regarda de nouveau autour d'elle, soupira et se dirigea vers la porte. J'étais tremblant d'émotion. Ce regard, je n'en pouvais douter, c'était moi qu'il avait cherché; ce soupir, c'était pour mo> qu'il s'était fait entendre; c'était moi qu'elle plaignait ou qu'elle
accusait plutôt, car elle m'avait cru absent alors que le cadavre de mon père était encore là !... Je ne pus supporter cette idée, et je me levai vivement ; mademoiseHe deClérembeau tressaillit à mon aspect.
" — Monsieur Louis! dit-elle en rougissant; je ne vous avais point aperçu...
— Je vous ai vue, moi, répliquai-je attendri ; je vous ai vue vous agenouiller et prier pour mon père! Que Dieu vous récompense d'avoir songé à venir, Mademoiselle, et surtout d'ôtre venue...
— Je serais montée plus tôt si je l'avais osé, reprit la jeune fille timidement, mais je craignais, dans ce moment de douleur, que ma présence ne fût importune...
— Oh ! ne le croyez pas, m'écriai-je, elle m'honore et me console 1 vous seule , depuis un mois , m'avez montré de la pitié...
— Parce que je pouvais mieuxqu'un autre m'associer à votre malheur... Ne suis-je pas aussi orpheline ?
— Oui , je le sais, et maintenant je comprends ce qu'il y a d'affliction dans ce mot... Hélas î c'est depuis quelques heures seulement que j'ai senti ce que mon père était pour moi, et combien je lui devais de reconnaissance. Tout ce que j'ai reçu de joie et de repos dans ce monde, je le lui dois 1 Emporté dans sa destinée comme dans un char ami que l'on n'a point à conduire, je vivais d'une part de son air et de son soleil!... Et maintenant me voilà seul, sans protecteur , sans avenir préparé , ne sachant où chercher ma route dans la vie.
— Le travail ne peut-il vous en ouvrir une? demanda timidement mademoiselle Cécile.
— Et où en trouver ? m'écriai-je.
— N'avez-vousdonc aucun ami qui puisse vous aider?
— Un seul.... quo je crains.
— Aucun parent ?...
— Uti oncle, mais uniquement dévoué à son intérêt.
— Faites qu'il le trouve à vous être utile. Ayez le cou-
rage d'accepter un apprentissage, quelque dur qu'il soit, pourvu que vous arriviez par lui à vivre de vos propres efforts...
Elle s'arrêta à ces mots, confuse de ce quelle venait de dire, et ajouta en rougissant et en souriant à la fois :
— Pardon de vous donner des conseils; mais vous savez que c'était une habitude d'enfance...
— Ah ! parlez, parlez, repris-je vivement ; je vous écoute comme la voix de ma conscience. Oui, vous avez raison ; le travail seul peut me sauver... le travail loin d'ici surtout... Oui, je suivrai vos conseils.
— Puissent-ils tourner au profit de votre bonheur, dit mademoiselle de Clérembeau d'une voix pénétrante... J'en emporterai du moins l'espérance en quittant Paris.
— Vous partez ? m'écriai-je.
— Dans quelques jours.
— Et votre tante consent...
— Ma tante a déjà beaucoup fait pour moi ; ses ressources sont bornées, et il y aurait de l'égoïsme à accepter de plus longs sacrifices... Mais pardon ; je m'oublie, et l'on me cherche peut-être.
Les questions qui se pressaient déjà sur mes lèvres s'y arrêtèrent: je m'inclinai en silence, et mademoiselle Cécile sortit.
Mais cette courte entrevue avait mis fin à mes incertitudes et décidé la crise en faveur de mes souvenirs d'enfance. Tout l'échafaudage de sophismes élevé dans mon esprit s'écroula brusquement. Je secouai les mauvaises passions qui depuis trois années s'étaient enfoncées dans mon cœur comme autant de flèches empoisonnées, et revenant avec sincérité aux premières croyances de ma vie, je résolus de suivre la route du bien, naïvement, par inclination et sans demander à Dieu de rendre sa justice visible dans le gouvernement de la terre.
Cette conversion vous semblera peut-être rapide, Monsieur ; mais les âmes jeunes ressemblent à ces mondes ré-
cemment créés, au centre desquels s'agitent mille forces contraires, dont l'explosion peut tout changer en un instant. La stabilité ne vient que plus tard, lorsque rame et le monde refroidis ont revêtu leur forme défiuilive et pris leur mouvement régulier dans l'ensemble des choses.
Figel me trouva dans ces nouvelles dispositions. Je lui déclarai, dès les premiers mots, la révolution qui s'éiait opérée en moi. Il n'y vit d'abord que la réaction de la crise que je venais de subir et chercha à me confondre par un de ses arguments habituels; mais la soudaineté même de mon changement donnait à mes nouvelles convictions une vivacité inaccoutumée. Je répondis avec assurance, opposant raisonnement à raisonnement, sarcasme à sarcasme, dédain à dédain. Figel, surpris d'abord, reprit bien vite son calme railleur, s'interrompit tout à coup et cessa de discuter. Je m'arrêtai, forcément désarmé par son silence.
tl me regarda alors d'un air froidement moqueur et dit:
— Diable ! mon cher , la perte de votre père vous a singulièrement profité... Non -seulement vous voilà redevenu excellent chrétien, mais encore vous avez reçu le don des langues, comme les apôtres.
— De grâce , épargnez-moi , interrompis-je brusquement ; la chambre d'un mort est un lieu mal choisi pour des railleries.
— Parlons donc sérieusement, dit-il avec indiiïérence ets'asseyant près du lit funèbre... La perte de votre père va vous laisser suns ressources.
— Ne suis-je point d'âge à vivre de mon travail ? répliquai-je avec un peu d'aigreur.
Figel laissa glisser sur moi un regard oblique d'une inexplicable ironie.
— Ah ! vous avez raison , dil-il d'un ton grave ; votre travail 1 je l'avais oublié... Et dites-moi... à quai comptez-vous travailler ?
Cette question si simple m'embarrassa. Il n'eut point l'air d'y prendre garde.
— J'ignorais, reprit -il en fixant les yeux sur moi , que votre père vous eût enseigné une profession.
— Il en est qui ne demandent point d'apprentissage , observai-je.
— Celle de roi constitutionnel , par exemple. Je fis un mouvement d impatience.
— A moins que vous préfériez être soldat , continua Figel ; magnifique état, à ce que l'on assure à l'Opéra- Comique.
— Peu m'importe le genre de travail, répliquai-je, pourvu que je sorte enfin de ma honteuse oisiveté. Avec dL la jeunesse , de la force et une volonté ferme on doit trouver les moyens de vivre. Je quitterai Paris , s'il le faut.
— Pardieu ! qui vous empêche de rejoindre votre excellent oncle Minart ? Il vous occupera.
— Je compte le lui demander, répliquai-je vivement. Figel tixa les yeux sur moi, sourit, puis se levant :
— A la bonne heure, dit-il; vous prenez le parti le plus sage, mon cher. Avec le temps, vous pourrez devenir premier charretier du père Minart, et quelque jour même, qui sait, vous aurez à vous un cheval borgne et un tombereau de rencontre. On ne saurait tropfaire pour se préparer un tel avenir. Bon courage, et que Dieu vous bénisse 1
Il partit ; mais cette fois sa moquerie, au lieu d'ébranler ma résolution, n'avait fait que m'y confirmer. Révolté contre son autorité, je mis mon orgueil à accomplir ce qui n'avait été pour lui qu'un projet absurde et impossible. Outre la difficulté de trouver du travail à Paris, je craignais d'ailleurs, en y restant , de retomber sous l'inlluenco de Figel ou de ses amis. Une terreur instinctive et secrète m'engageait à les fuir. Je n'avais point oublié les conseils de Rosalie, et je voulais en proliter.
Quant aux difficultés à prévoir , elles étaient plutôt pour moi une cause d'excitation que de découragement. Tout paraît facile à qui n'a rien essayé. Puis les résolutions de la jeunesse sont si ardentes, son zèle si infatigable, ses abnégations si immenses! A chaque impossibilité d'action elle projette un effort plus impossible , comme si l'homme n'avait qu'à prendre davantage en lui-même pour combler tous les abîmes et franchir tous les espaces.
Bien que je connusse l'égoïsme rapace de l'oncle Minart, je résolus donc de lui demander à aller vivre chez lui , certain de le désarmer à force de zèle et de dévouomenl.
Celte prière parut le surprendre, et il hésita d'abord à y répondre nettement ; mais je fus si pressant, je me montrai si disposé à faire tout ce qu'il exigerait de moi qu'il finit par consentir.
Après la cérémonie funèbre, mon oncle vint me reconduire à la maison avecFigel. Il m'avertit qu'il retournerait le soir même à Viroflay , d'où il devait revenir le lendemain, avec sa plus grande charrette, ponr raiiporter le mobilier de mon père.
— Et qui fera l'inventaire? demanda Figel.
— Un inventaire 1 répéta Minart de l'air le plus innocent ; Seigneur-Dieu ! qui est-ce qui a jamais parlé de faire un inventaire entre parents ? le fieu se rappellera bien ce qui est à lui, et pour d'honnêtes gens la mémoire est plus sûre que le papier.
J'appuyai l'opinion de mon oncle en déclarant que je me confiais entièrement à lui.
— Kt tu as raison , interrompit-il. Pauvre fieu! va ; ce n'est pas moi qui te ferais tort... bien au contraire...
A quoi que ça me conduirait, d'ailleurs, puisque j'ai pas
d'enfant?
— C'est juste, observa Figel d'un air sérieux, ça ne tournerait qu'à voire profit.
— Et j'en ai pas besoin, ajouta mon oncle, foi d'homme.
— Pardieul on sait que vous êtes un richard.
— Moi ! s'écria le paysan ; ce sont mes ennemis qui disent ça, monsieur Figel ; je n'ai rien de rien..., si ce n'est quelques perches de terre qui me ruinent en impôts et en fumage!... mais nous autres, pauvres gens, nous vivons do si peu !...
— Ce qui ne vous empêchera pas de dîner avant de partir, demanda Figel.
Minart prit un air aimable.
— Dès que ça vous fait plaisir de m'inviter, je suis pas assez malhonnête pour refuser une politesse.
— En passant, j'ai donné des ordres chez le restaurateur, et l'on va nous apporter ce qu'il faut.
— Eh bien, c'est dit I s'écria Minart, que l'idée d'un bon repas mettait toujours de belle humeur, faudra demander des pieds de mouton à la poulette... ; c'est ma religion à moi, d'abord, les pieds de mouton. Ettoi,fieu, ajouta-t-il, secoue un peu cet air de carême-prenant...; tu vas casser une croûte et boire un verre de vin avec nous... ; ça distrait toujours démanger.
Je m'excusai sur mon manque d'appétit.
— Ça te viendra en nousvoyant faire, reprit le paysan, qui s'occupait déjà d'avancer la table au milieu de la chambre et d'ai)procher des chaises ; d'ailleurs tu es un homme ou tu ne l'es pas î... si tu es un homme, il faut savoir résister aux désagréments de la vie... Donne-moi donc le linge et la vaisselle ?
J ouvris le buffet où tout se trouvait enfermé, et passant brus(iuement dans la pièce voisine, j'allai m'asseoir au coin le plus obscur, le cœur douloureusement froissé. J'entendis mon oncle qui disait :
— Eh bien! eh bienl qu'a-t-il donc, le fieu ?,...
— II vous trouve bien indilTérent à la perte qu'il vient de faire, répliqua Figei.
— Parce que je veux dîner, s'écria le paysan ; en voilà une bèlise, par exemple I est-ce que les morts empêchent les vivants de manger, donc? faut qu'il ait quelque chose de toqué ! ... et c'est pas étonnant du reste ; ça a vécu jusqu'à présent à ne rien faire ; c'est encore capricieux et pleureur comme une demoiselle ; heurcusemenl qu'il va se former chez nous. On lui fera durcir la peau des mains et un tantinet celle du cœur... Eh I eh I eh ! c'est un vraiservice de parent que nous lui rendrons.
Gomme il achevait ces mots, le garçon du restaurateur entra avec le dîner, et la conversation changea d'objet.
Pendant quelque temps je n'entendis que le bruit des assiettes et des verres, mêlé aux remarques de Minart sur chaque mets. J'avais enfin cessé d'écouter pour tomber dans une de ces rêveries sans but où l'esprit attristé s'égare, d'un souvenir à l'autre, sans s'arrêter à aucun, lorsque mon nom prononcé à haute voix par Figel rappela mon attention.
Il me sembla, d'après les derniers mots qui frappèrent mon oreille, qu'il louait mon oncle d'avoir consenti à me recevoir chez lui et à me servir de protecteur.
Minart qui, à en juger par un certain bredouillement que je connaissais, n'avait pasfait moins d'honneur au vin qu'à la cuisine du traiteur, se contenta de faire une réponse vague.
— Ce sera une charge pour vous, reprit Figel, car le fieu n'a su travailler jusqu'à présent que de la mâchoire.. .
— Chut! murmura JMinart en baissant la voix, il peut nous entendre.
— Il est sorti.
— Vous croyez?
— ' J'en suis sûr.
Le paysan se versa un verre de vin, le but et fit claquer sa langue contre son palais.
— Alors on peut causer, dit-il.
— Et vous aurez quelque peine à lui donner l'habitude du travail, reprit Figel.
Minart, dont je voyais tous les mouvements dans une petite glace placée au-dessus de ma tête, cligna les yeux et fit entendre un sifflement narquois.
— Pour être un paysan on n'est pas si novice, dit-il à demi-voix, j'ai pensé à la chose et j'ai mon plan.
— Comment cela ?. . . .
— Tous les garçons que j'ai gagés jusqu'à cette heure étaient des fainéants qui avaient peur de se fatiguer. Le dernier vient encore de me quitter sous prétexte que je le faisais travailler trop tard et lever trop tôt. Je donnerai sa place au fi eu.
— Quoi! vous en ferez votre domestique?
— Du toutl puisque je ne lui donnerai pas de gages. Ce sont les gages qui font qu'on est domestique. Le fîeu restera toujours notre neveu..., seulement il fera l'ouvrage du garçon; ça sera une économie pour nous et un avantage pour lui.
— Un avantage?
— Rapporta la santé ! A son âge on a besoin de prendre de l'exercice.
— Reste à savoir si celui que vous lui procurerez sera de son goût.
— Nom de nom I il faudra bien, monsieur Figel, dit Minart en frappant du poing sur la table; comme neveu, il me doit obéissance. Je loferai l'égal dosa tante, voyez-vous ; c'est-à-dire que s'il me résiste , je continuerai la conversation avec le manche de fouet.
— El vous croyez qu'il vous laissera faire, père Minart?
— Mille chiens, je voudrais bien qu'il se révoltât... Je fais pas d'embarras; mais il n'y a encore pas dans la commune de gars qui puisse me faire plier la poigne.
Des pâtes moKes comme le fieu, j'en pétrirais une do thaque main.
— Possible, ditFigel, en jetant un regard sur les membres secs et noueux du paysan ; mais alors il vous quittera.
— Ah! pour ce qui est de partir, reprit mon oncle , en vidant la dernière bouteille, je n'ai rien à dire! le grand chemin appartient à tout le monde ; seulement il faudra qu'il s'en aille comme un petit saint Jean, vu que je garderai les nippes.
— Vousl...
— Par la raison que comme tuteur du fieu , je puis l'empêcher de dissiper 'on avoir.
— Mais il vous appellera en justice pour vous forcera lui rendre ses comptes.
Minart h;iussa les épaules en ricanant.
— Oui, on peut dire ça à un enfant, répliqua-t-il; mais je sais, moi, ce qu'il faut de gros sous pour réclamer devant les tribunaux. La justice ressemble à la terre, ça ne produit que pour ceux qui ont de quoi semer, et le fieu n'aura rien 1 Aussi je le tiendrai en mon pouvoir comme un chien de basse-cour ; s'il me quitte, je garde sa niche et son collier. Ahl ah 1 ah! il ne se doute pas de mon plan ! il croit peut-être venir à la campagne pour manger des fromages à. la crème et vagabonder dans les bois ; mais minute ! l'oncle xMinart est un vieux dur à cuire qui tirerait de l'huile des cailloux, comme on dit dans le pays; et je veux qu 'ça me serve à quelque chose de faire du bien au fieu; seulement faut pas effaroucher le poisson avant que le filet soit fermé !
J'avais écoulé cet entretien, la tête penchée, resj)irant à peine et en passant, tour à tour, de la curiosité à la surprise, de la surprise à l'indignation, de l'indignation au désespoir. Cet égoïsme cruel et calculateu!- démon oncle,au moment où je me livrais à lui avec tan» d'abandon, brisa subitement tout mon courage. T'était
comme une réponse ironique de la réalité à mes espérances, une première leçon qui me révélait à la fois les difficultés de ma position et mon inexpérience!
J'avais éprouvé depuis quelques jours trop d'émotions énervantes pour pouvoir supporter ce nouveau désappointement. Ainsi menacé de voir tourner contre moi mes bonnes résolutions, il me sembla que Dieu lui-même me trahissait, et, pris d'un amer abattement, je me mis à pleurer.
Vous vous indignez peut-être, Monsieur, de tant de faiblesse ; vous ne pouvez comprendre la nécessité de cet appui que j'espérais trouver dans mon oncle; vous vous demandez si je ne pouvais à dix-neuf ans me protéger moi-même, et chercher une occupation qui me procurât le pain de chaque jour. Mais cette occupation, il fallait la trouver, et dans notre société sans lien, vivre de son travail n'est point un droit mais un privilège I il faut pour cela un long noviciat, de puissantes protections ou un heureux hasard. L'homme qui offre ses bras sans autre recommandation que sa force, inspire moins d'intérêt que de la défiance. Par cela seul qu'il n'est point occupé, on soupçonne qu'il n'est point digne de l'être. La clientèle est comme la réputation, comme la puissance, elle va chercher celui qui en regorge déjà. Puis, que pouvais-je faire sans apprentissage? quel travail solliciter? à qui m'adresser dans une grande ville? L'isolement de chacun empêche que l'on se communique l'un à l'autre ses besoins; celui qui cherche des bras et celui qui voudrait offrir les siens se coudoient sans se connaître. Pour qu'ils se rencontrent, il faut un centre ou un intermédiaire qui puisse les servir réciproquement.
Or, c'était cet intermédiaire qui me manquait. J'avais enfin besoin d'un maître qui m'exploitât! Je croyais l'avoir trouvédans mon oncle Minart, et voilà qu'où j'avais espéré une protection, dure peut-être mais fructueuse, je
trouvaisun complot contre ma liberté et la menace d'une tyrannie impossible à supporter!
Je vous l'ai avoué, Monsieur, ce retour inattendu brisa mon courage et je ne pus retenir un gémissement.
Figel et son compagnon m'entendirent sans doute; car ils quittèrent la table et entrèrent dans la chambre où je me trouvais. A ma vue le paysan recula comme s'il eût aperçu un aspic.
— Ah! le lieu était là ! s'écria-t-il. Figel éclata de rire.
— Et vous m'aviez dit qu'il était parti reprit ! vivement Minart ; saperlottel vous avez beau être un bourgeois, c'est le tour d'un coquin.
— Pourquoi donc? répliqua Figel tranquillement, je parie qu'il n'aura rien entendu !...
Je me levai en essuyant mes yeux.
— Pardonnez-moi, repris-je d'une voix émue par la douleur et la colère; je connais maintenant le projet de mon oncle, et je lui épargnerai la peine de le mettre à exécution.
— Que dis-tu là, fieu? interrompit Minart en s'avançant vers moi; est-ce que tu aurais pris au sérieux moQ bavardage de tout à l'heure ? Gomment, toi qui es uh garçon d'esprit, tu n'as pas vu que je voulais f:ire aller le bourgeois?... Histoire de rire, mon petit, foi de Minart ; viens manger notre soupe aux choux et tu n'en auras pas de regrets. Je te donnerai la soupente qui est audessus de l'entrée, il y a une lucarne, etnousy mctlrons des meubles.
— Je préfère garder 'es miens.
— Mais tu ne peux pas rester ici; il faut que tu apprennes à travailler.
— C'est jusie, répliquai-je ironiquement; à mon âge on a besoin d'exercice; mais j'espère trouver à Paris un maître qui s'intéressera moins à ma santé. ^
Mon oncle dégrisé devint ['aie. 11 se tourna vers Figol
avec colère, murmura entre ses dénis quelques jurements ininlelligibles, puis, passant à son poignet la courroie du mètre qui lui servait de bâton.
— C'est bon, reprit-il, je comprends la chose, tu as peur de venir chez nous parce qu'on ne te laisserait pas faire le fainéant; tu veux vivre les deux mains dans tes goussets comme le fils d'un député; mais faut savoir d'abord si tu en as les droits.
Je le regardai avec ôtonncment.
— Oui, oui, continua-t-il, je demanderai au notaire si on ne peut pas te faire nommer un tuteur qui te passera la bride au cou.
— Et qui t'attèlera à son tombereau! ajouta Figel. Le paysan lui lança un regard vénéneux.
— Ça vaudrait encore mieux que d'être soudé à un galérien, dit-il ; et, s'il suit les conseils de certains, ça ne peut pas lui manquer.
Figel haussa les épaules.
— Allons, vous tombez dans le mélodrame, père Minart, répliqua-t-il, croyez-moi, retournez à Viroflay et ne comptez plus sur le fieu pour domestique; c'est un douillet qui tient à sa peau, et veut vojs laisser essayer vos manches de fouet sur la mère Minartqui en a l'habitude.
La main de mon oncle se crispa sur le bâton qu'il tenait; mais il ouvrit la porte sans répondre et partit.
Demeuré seul avec Figel, je crus qu'il allait tirer avantage de ce qui venait de se passer pour me railler; à ma grande surprise il n'en dit pas un mot, et se mit au contraire de moitié dans mon indignation contre l'oncle Minart. Notre entretien se prolongea sans qu'il parlât de l'explication qui avait eu lieu entre nous la veille et sans qu'il parût vouloir influer en rien sur ma décision. Il m'engagea même, en me quittant, à ne rien précipiter et à relléchir pendant quelques jours.
En donnant un conseil si sage en apparence, il ne savait que trop bien ce qu'il en pouvait espérer. La réao
lion qui s'était opérée en moi avait été trop soudaine pour être durable; chaque heure m'éloignant des causes qui l'avaient amenée devait l'attiédir, et, cette crise passée, la pente fatale de l'habitude ne pouvait manquer de me reporter vers l'abîme dont je m'étais violemment écarté.
Ces provisions de Figel se seraient immanquablement accompliessiunsecoursinespéré n'était venu m'aider momentanément et m'affermir dans mes bonnes résolutions.
J'étais encore sous le poids de l'abattement dans lequel m'avait jeté la scène avec mon oncle, lorsque je reçus une petite boîte à laquelle était jointe la lettre suivante :
« Monsieur Louis,
> En vous quittant hier, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit sur la difficulté de trouver du travail ; et je me suis rappelé un parent de ma mère chez lequel je me suis aussitôt rendue. M. Dufort, qui dirige une fabrique d'orfèvrerie rue des Francs-Bourgeois, n° 16, avait précisément besoin de quelqu'un pour l'emménagement des marchandises et le recouvrement des factures; j'ai pensé que la place pourrait vous convenir et je lui ai parlé de vous.Yeuillcz vous rendre chez lui avec le billet ci-joint, et je ne doute pas que vous ne lui conveniez. Ce travail auquel vous n'êtes point accoutumé pourra d'abord vous paraître pénible ;maisj 'espère que Dieu bénira vos elforts. Quant à moi, je ne cesserai de le prier pour qu'il vous protège, car je n'ai rien oublié de notre vieille amitié, et je voudrais pouvoir aider à votre avenir autrementque par mes bons désirs; mais je touche au moment où toutes les choses de ce monde vont me devenir étrangères, et lorsque vous recevrez cette lettre je serai déjà en route pour la maison religieuse où je dois prononcer mes vœux,
» Au moment de partir cl en mettant en ordre ce qui
m'appartient, j'ai trouvé dans un des coins de mon armoire de sapin une bourse renfermant mes épargnes de jeune fille. Quoique ce soit bien peu de chose, c'est trop pour moi, qui dès aujourd'hui dois accepter comme un devoir l'humilité et l'indigence. Ces quelques pièces d'or seraient d'ailleurs inutiles entre les mains d'une religieuse délivrée de tout besoin; je vous les envoie donc à vous qui demeurez exposé aux. incertitudes de la vie; c'est le legi d'une amie d'enfance qui avant de mourir au monde vous prie de les accepter comme un souvenir 1 « Adieu, monsieur Louis; quel que soit pour vous l'avenir, rappelez-vous qu'il y aura dans un coin du monde un cœur qui ne vous aura point outdié et qui priera Dieu pour vous.
» Cécile. »
La petite boîte, jointe à cette lettre, renfermait cinq pièces d'or I
Après avoir relu la lettre et compté l'argent, je m'assis comme étourdi d'attendrissement, et malgré moi je fondis en larmes.
Un acte nous impressionne généralement bien moins en raison de son importance que de son à-propos ! aussi quelqu'utileque me fut la recommandation de mademoiselle (Je Clérembeau pour son parent, quelque généreux que fût le don qui y était joint, je ne pris garde, pour ainsi dire, qu'au contraste de sa conduite avec celle do mon oncle. Aigri et découragé par la trahison de ce dernier, je me sentis tout à coup relevé par la preuve d'un intérêt aussi inattendu, je crus à la possibilité d'un avenir honnête et laborieux.
Ce qui m'avait elïrayé, dans cet avenir, ce n'étaient«ni les dillicultjs de la route, ni l'incertitude du succès; c'était la pensée de l'isolement ! Or, désormais je n'étais plus seul ! Désormais je pouvais compter sur cette aiïection lointaine qui m'était jurée, sur ces prières dont je
serais protégé. Quelqu'un s'occupait de moi, quelqu'un me désirerait heureux; c'était assez pour avoir la force de vouloir l'être 1
J'embrassai la lettre de mademoiselle Cécile avec une reconnaissance passionnée ; je fis sauter dans ma main ces pièces d'or qu'elle avait touchées; je les pressai sur ma poitrine; je leur parlais comme si elles eussent pu m'entendreet répétera leur maîtresse mes expressionsde reconnaissance I
Je voulus d'abord les garder comme un souvenir de cette amitié généreuseet comme une défense contre toute mauvaise tentation ; mais cette dernière pensée s'emparant peu à peu de mon imagination et se développant plus sérieusement, je résolus de vendre le vieux ménage de mon père et d'acheter avec les six louis tout ce qui devait servir à meubler une mansarde d'ouvrier. De cette manière, mon œil ne pourrait rien rencontrer qui ne me rappelât un saint souvenir, et je multipliais pour ainsi dire le talisman qui devait me garder du mal, me conseiller le bien.
Cette idée, puérile peut-être, mais naïvement née d'un premier attendrissement, s'empara tellement de moi que le surlendemain j'avais quitté le Marais après avoir tout vendu, et que j'habitais, sous les combles dans la rue de Choiseiil, un petit cabinet garni de meubles acquis avec l'or de mademoiselie Cécile.
Ce coup de tête eut du moins l'avantage de m.e séparer de Figcl, à qui je laissai ignorer ma nouvelle demeure. Je connaissais trop bien ma faiblesse pour ne point comprendre que le seul moyen de me régénérer élait de fuir cet homme dont l'irrésistible fascination me maîtrisait malgré moi. Je rompis donc avec tous ceux que j'avais connus jusqu'alors, évitant également de former aucune nouvelle liaison.
Mais la solitude n'est bonne qu'aux âmes saines. Les autres ressemblent à ces eaux troublées qui , loin de se
purifier dans le repos, y développent leurs germes de corruption. Une fois mordu par le vice, vous essayeriez en vain l'air pur, la vie paisible, les douces habitudes ; le mal est en vous et grandira toujours ; la rage ne se prévient qu'en brûlant la morsure au fer rouge , elle ne se guérit pas 1
Les premiers jours pourtant furent tranquilles; j'essayais une nouvelle vie f l'ordre et le travail avaient pour moi le charme de la nouveauté. J'éprouvais la même sensation que les patriciens blasés de Rome lorsque, renonçant au luxe, à la bonne chère, aux courtisanes, ils venaient chercher, dans ce qu'ils appelaient îa chambre du pauvre^ les émotions nouvelles de l'abstinence et de la chasteté.
Mais ces changements d'habitude sans changements de cœur , loin d'amortir les passions , les retrempent ; ce sont des heures de repos données aux coursiers. La retraite fait oublier insensiblement les ennuis de la foule, le silence redonne la force d'aimer le bruit , et délassé du vice, on en reprend le désir ; car ce que l'on a fait n'est point un essai de régénération, maisune halte après laquelle on se retrouve p'us fort et plus ardent.
Je ne lardai pas à l'éprouver. Bien que mon travail chez M. Dufort occupât toutes mes journées, les tentations m'assaillirent bientôt. J'y résistai , mais avec effort et dépit, comme un homme mécontent des difficultés du devoir.
Ce fut surtout alors. Monsieur, que je sentis l'insuffisance de la sagesse pour soumettre les mauvais instincts. L'homme qui a une foi, n'a pas à discuter la loi morale à laquelle il obéit, il n'est point lui-môme son maître. Une règle existe qui lui indique le vrai ou le faux , lui promet la récompense ou le châtiment. Mais pour celui qui doit se faire à lui-même sa loi, combien d'hésitations! que de dégoûts ! quels dangers I où sont ses éléments de certitude? Le bien, pour lui , n'est-ce pas ce qui rend
heureux ? le mal, ce qui fait souffrir ? Au point de vue humain , la vertu n'est-clle point un préjugé honoré?
Malgré moi, je me fcsais toutes ces questions sans y trouver de réponse satisfaisante. J'avais beau me dire à chaque efiort ;
— C'est le devoir I
La passion répondait aussitôt en moi :
— Qui te l'a dit?
El lorsque j'ajoutais :
— Je veux le suivre, La logique reprenait :
— Qu'y gagneras-tu?
Qu'y gngneras-lu! éternelle et terrible objection du raisonnement humain à la morale humaine! Car pour qui ne voit que la terre, à quoi bon la vertu si elle ne rend ni plus puissant, ni plus respecté! A défaut de la récompense de Dieu il faut au moins celle des hommes. Si les sacrifices accomplis ne nous acquièrent point de crédit dans le ciel, c'est au monde de nous les payer comptant !
Or je ne m'étais point aperçu que mon changement de vie m'eût valu la bienveillance et les encouragements auxquels je croyais avoir droit. On'acceptait ma lionne conduite, mais on n'en tenait point compte, on ne la remarquait point: je ne lui devais aucune considération particulière. Si, en descendant de mon cinquième étage, je rencontrais la dame qui habitait le premier, elle recevait mon salut sans me le rendre; si une lettre m'arrivait, le portier s'évitait la fatigue de la porter à ma mansarde, et le propriétaire exigeait chaque mois mon paiement à l'avance. Tous me savaient pourtant un ouvrier tranquille, sobre, poli; mais un ouvrier; et aux yeux de tous mes qualités avaient moins d'importance que ma condition.
Or, plus nous trouvons le devoir difficile, plus nous exigeons l'estime pour l'avoir pratiqué. La vertu sans
croyance n'est jamais qu'un glorieux orgueil qui veut être dédommagé par du respect de ce qu'il a dépensé en eiïorls. Aussi ne pus-je supporter l'indifférence dédaigneuse avec laquelle les miens étaient accueillis, En voyant que la considération s'accordait, non aux actes mais à la classe, je me révoltai contre ces inégalités nées du hasard, et sur lesquelles on avait fondé une organisation sociale tout entière.
Les conversations de Figel, les lectures faites sous sa direction m'avaient déjà préparé à cette révolte. On avait semé dans mon âme la vanité et l'aigreur ; je ne tardai pas à recueillir une moisson de haine et d'envie. Tout ce qui était riche, célèhre, puissant, me devint en- Demi. Je ne regardai plus les privilégiés du monde que comme des usurpateurs, jouissant injustemenlde ma part d'hériti.ge ; je les suivais d'un œil ardent; jem'indignais de leur prospérité , j'accusais la folie dos hommes ; je me raillai moi-même de persister dans un3 vertu stérile !...
Le souvenir de Cécile venait bien, de loin en loin, combattre ces amertumes, maisje l'écarlaisalorsbrusqnement comme on écarte la main d'un ami au moment du désespoir; ou bien, tournant la coupe du côté de l'absinthe, je cherchais dans ce souvenir lui-même un nouveau motif de mépriser les hommes. Je me demandais ce qu'elle avait gagné, elle aussi, à l'accomplissement du devoir; comment elle avait été récompensée de tantde dévouement? quels cœurs s'étaient ouverts pour elle? Et je trouvai» dans cclUî fuite au fond d'un couvent une nouvelle accusation contre la société.
J'insiste longuement. Monsieur, sur tout ces détails, parce que cette époque décida du rcstedema vie. Les trois années qui s'écoulèrent ainsi me transformèrent insensiblement. Meurtri dans toutes mes vanités, aigri par la solitude, je me livrai à tous les sophismes que peut invenler un esprit malade ; en perdant le calme, j'avais perdu le sens moral et la raison. Tous mes sentiments
DEUX MISKRES. 81
s'étaient tournés en haine contre les heureux ; mon cœur ressemblait à un nid de vipères, dressant contre le monde leurs gueules gonflées de venin.
0 Monsieur, j'ai bien souffert depuis, mais jamais mes souffrances n'ont eu cette âcreté dévorante. L'envie est pire que le malheur, pire que la honte ; c'est une arme à deux tranchants, qui blesse aussi profondément celui qui frappe qr:e celui qui est frappé.
Je sentais d'ailleurs, dans cette crise haineuse, mes bonnes résolutions chanceler de plus en plus. Je cherchais à constater partout le mal triomphant, comme si j'eusse voulu me prouver à moi-même sa nécessité et me préparer aux yeux des autres une justification. Mon amertume était déjà moins de l'indignation que du regret.
Je n'avais point revu Figel depuis la mort de mon père. Un jour que je revenais de l'atelier, je faillis être renversé par un élégant tilbury qui traversait le quai de l'École, je levai les yeux et je le reconnus.
11 était vêtu d'une riche polonaise garnie de fourrures précieuses et tenait lui-même les rênes. Il ne m'aperçut point ou affecta de ne point me reconnaitre, et je le vis bientôt disp raîlre au tournant du Louvre.
Cette apparition me frappa vivement. Figel avait donc fait fortune depuis notre séparation ? Mais de quelle manière? J'en soupçonnai d'avance la nature, car je connaissais assez mon ancien maître pjur le savoir plus scrupuleux sur le résultat que sur les moyens. Trois années n'auraient pu, d'ailleurs, suffire pour acquérir légitimement l'opulence que son train semblait annoncer. Il avait donc évidemment mis en pratique les principes que je l'avais entendu pro!esser si souvent, et la chance lui avait été favorable I
Je ne pus m'empêcher de penser que j'aurais peutêtre partagé cette chance en demeurant près de lui, et que, dans ce cas, au lieu de suivre, à pied, les trottoirs boueux, je parcourrais maintenant comme lui la grande ville au galop d'un cheval de race, éparpillant la boue des ruisseaux sur l'honnête homme en bourgeron I Cette pensée me causa un dépit poignant; j'en éprouvai plus de dédain pour les scrupules qui m'avaient fait éviter Figel, et plus d'irritation contre les stériles avantages de ma bonne conduite.
Ces agitations de conscience étaient d'autant plus dangereuses que je n'avais rien pour m'en distraire. Depuis mon entrée chez M. Dufort, j'avais fui toutes les avances faites par les autres ouvriers. Je travaillais en silence avec une exactitude scrupuleuse mais indifférente. Ces manières avaient éveillé contre moi une sorte d'aversion générale. Ma froideur était traitée de fierté, ma tristesse de mauvaise humeur. M. Dufort lui-même, qui m'avait d'abord témoigné quelque bienveillance, finit par partager ces préventions; esprit timide et inquiet, ma taciturnité le mettait mal à l'aise.
Je m'étais aperçu de cette impression, mais loin d'y Toir un motif pour changer de conduite, j'y trouvais une puérile excitation. Ce rôle que j'avais adopté me donnait une physionomie, une attitude I A défaut d'autre importance, j'avais celle de la bizarrerie; je ne ressemblais point aux autres ; j'étais quelque chose enfin !
Je continuai donc à m'cnvelopper d'une apparence chaque jour plus sombre, plus muette, plus glacée, trouvant une sorte d'émotion dramatique dans la répulsion que j'inspirais, et me complaisant dans l'orgueilleuse douleur de me sentir méconnu.
Cet isolement absolu m'avait fait prendre l'habitude de longues promenades, et mes dimanches étaient le plus souvent consacrés à des excursions solitaires dans les environs de Paris.
Un soir que je revenais d'une de ces courses à travers les bois de Versailles, je m'arrùtai dans le reslaurant du Merle-Blanc, placé à l'entrée même du parc de Saial- Cloud. Voulant éviter la foule qui remplissait les bosquets de la guinguette, j'entrai dans une de ses salles désertes et je demandai à dîner. Mais mon costume de piéton produisit son effet ordinaire. Peu soucieux de satisfaire un convive en casquette poudreuse et en blouse, tandis qu'une foule endimanchée les réclamait, les domestiques du restaurant m'oublièrent.
Je commençais à me lasser d'une attente dont je m'étais déjà plaint, lorsque plusieurs voix, se firent entendre dans la salle voisine; celle de Figel dominait toutes les autres.
— Au diable le cabaret, s'écriait-il ; pas môme un garçon à qui parler!
— Allons dîner dans le parc, interrompit quelqu'un.
— Mais comment?
— Nous avons dans la voiture tout ce qu'il faut.
— Sauf le couvert.
— On s'en passera.
Les voix s'étaient rapprochées; quelques dames, conduites par d'élégants cavaliers, venaient de paraître à la porte. En toute autre occasion, la rencontre de Figel n'eût été qu'embarrassante ; mais ici, elle avait quelque chose d'humiliant pour moi. La pensée qu'il pourrait hésiter à me reconnaître sous mon costume sordide, ou que j'aurais à supporter ses sarcasmes traversa mon esprit comme un éclair douloureux; je saisis mon bâton de houx et m'élançant vers l'entrée opposée je m'éloignai d'un pas précipité.
Il était environ quatre heures : le soleil, déjà sur son déclin, enveloppait la forêt d'une lueur plus molle, et la brise gazouillait doucement au milieu des feuilles agitées ! Je m'enfonçai dans 'es allées les plus ombreuses du parc, marchant vite et sans prendre garde à ce qui
m'entourait ; la vue de Figel avait réveillé toutes mes agitations intérieures.
Je venais d'atteindre la grande allée qui réunit Sèvres à Saint-Gloud, et j'allais traverser la foule qui l'encombrait lorsque le cri : — Arrêtez ! retentit derrière moi. Je œe détournai et me trouvai entouré d'une douzaine d'hommes parmi lesquels je reconnus le propriétaire du Merlc-Blcmc.
— Mettez la main dessus, s'écria-t-il, c'est lui, c'est notre voleur.
— Voleur! répétai-je sans comprendre encore ce dont j'étais accusé.
— Oui, oui, fais l'innocent, interrompit le restaurateur ; heureusement que j'avais remarqué ta blouse! Tenez-le bien, mes amis, il doit avoir sur lui les couverts.
Il m'avait saisi au collet ; je le repoussai avec indignalion, croyant qu'il y avait erreur ; mais tous les gens qui se trouvaient là lui prêtèrent main-forte sans vouloir m'écouter; je fus arrêté, abattu et fouillé malgré ma résistance.
Toutes les recherches furent nécessairement inutiles; on ne trouva rien.
— Il aura donné les couverts à quelque compère, observa un des garçons du Merle-Blanc.
— Où il les aura cachés dans le bois.
— Il faut qu'il soit interrogé.
— Conduisons-le à la mairie.
-- Oui.
— On l'enverra de là à la préfecture de police.
— Et on le forcera bien à avouer ce qu'il a fait de l'argenterie.
— C'est cela 1
— Chez M. Laroche I chez M. Laroche!
La résistance était inutile et ne pouvait que fortifier les soupçons ; je déclarai donc que j'étais prêt à suivre
DEUX MlSèHES. 85
mes accusateurs et nous nous dirigeâmes vers la mairie. La foule attirée par les cris du restaurateur, accourait partout sur notre passage. J'entendais répéter autour de moi :
— On vient de l'arrêter... On l'a reconnu! c'est un voleur!
Et je marchais, au milieu de ces murmures, pâle de saisissement, d'humiliation et de rage. Je cherchais en vain parmi tous ces visages une expression de doute ou d'intérêt, lorsque je m'arrêtai tout à coup en poussant un cri; je venais de reconnaître parmi les spectateurs M. Diilort lui-même qui me regardait d'un air effaré.
Je fis un pas vers lui, en l'appelant par son nom; mais il se détourna brusquement avec un geste d'effroi, et essaya de se dissimuler dans la foule. Ceux qui me conduisaient voyant ce mouvement, le prirent pour un complice, et s'élancèrent à sa poursuite. L'orfèvre voulut en vain s'expliquer, on s'empara de lui, et on le força à nous suivre chez M. Laroche, maire de Saint-Cloud.
Celui-ci, qui était à table, arriva la serviette à la main, fort mécontent d'avoir été dérangé.
— Qu'est-ce encore, monsieur Berot? deraanda-t-il au restaurateur; de quoi est-il question?
M. Berot lui fit sa déclaration , et j'appris alors enfin sur quels indices j'étais accusé. Les couverts enlevés se trouvaient dans la .salle où j'avais attendu seul; on s'était aperçu, en même temps, de leur disparition et de la mienne et mon départ subit ayant naturellement fait naître des soupçons, on s'était mis à ma poursuite.
Je voulus justifier la précipitation de ma sortie, par le désir d'éviter Figcl; mais ce désir lui-môme était dillicile à expliquer, il s'agissait d'une sensation plutôt que d'nne raison, et je m'aperçus que M. Laroche ajoutait peu de foi à mes paroles. Quant au traiteur il se récria sur ce qu'un va nu-[)ieds comme moi prétendît connaitre des gens en équipage.
— Je demande qu'on les fasse venir ! m'6criai-je.
— Parce que tu sais bien qu'ils sont portis, reprit Berot.
— Mais ne pourrait-on les retrouver, observa le maire.
— Pardieu! s'il les connaît réellement, rien de plus facile.
— Comment cela?
— Qu'il nous donne leur adresse.
Je tressaillis et j'avouai en rougissant que je ne la connaissais pas.
Un murmure s'éleva parmi les spectateurs.
— Vous entendez, reprit Berot triomphant; voilà qu'il se coupe déjà, mais c'est pas tout, faut savoir qui il est.
Je déclarai qu'il y avait là quelqu'un dont j'étais connu, et je désignai M. Dufort que l'on fit amener.
Mais ce qui venait de se passer l'avait bouleversé, dès la première question il s'écria qu'il ne pouvait rien dire, qu'il ne savait rien.
— Vous ne savez pas qui je suis? m'écriai-je stupéfait.
— Je sais que l'on m'a insulté, reprit l'orfèvre pâle et tremblant, que l'on m'a traîné ici malgré moi, et que je demande protection à l'autorité.
Je voulus l'interrompre.
— Ne me parlez pas, reprit-il avec une indignation effrayée; je n'ai rien à vous répondre, vous n'avez pas le droit de m'interroger.
Et se tournant vers le maire :
■' — On a dit que j'étais son complice, Monsieur, continua-t-il ; moi I un fabricant établi depuis trente ans! Mais je poursuivrai les calomniateurs, je sortirai de mon caractère, j'invoquerai la Charte; oui, Monsieur, la Charte constitutionnelle. Tous les Français sont égaux devant clic... Je saurai si on a droit d'attenter à la liberté individuelle d'un père de famille, électeur, patenté. Je prou-
Terai que je suis homme connu, un honnôte homme!.,.
Il s'arrêta suffoque; il pleurait !,..
Ilyeutunmomentd'embarrasgénéralpendantlequelje demeurai comme étourdi. Le maire prit la parole pour rassurer le vieux bourgeois, et après avoir blâmé l'espèce de violence dont on avait usé envers lui, il l'interrogea de nouveau à mon égard.
Mais M. Du fort, encore sous la terreur des avanies qu'il venait d'éprouver, répondit qu'il ne me connaissait que pour m'avoir employé dans sa fabrique d'orfèvrerie.
— D'orfèvrcriel répéta le restaurateur, comme frappé d'un trait de lumière, et se tournant vers ceux qui l'avaient suivi; entendez-vous ça, vous autres; il travaille dans une fabrique d'orlévrerie et il s'agit d'un vol do couverts!...
Tous parurent trouver dans ce rapprochement une grave présomption.
— Du reste, ajouta Berot, en se tournant vers le vieux fabricant, le bourgeois pourrait nous donner son avis.
— Je n'ai point d'avis!... inter.ompit vivement M. Dufort.
— Vous savez au moins, observa le maire, quelle était la réputation de cet homme dans vos ateliers.
— G'est-à-dire...
— Qui fréquentait-il?...
— Personne.
— Ainsi, on l'évitait, interrompit le restaurateur; c'est clair, ça, j'espère; les camarades connaissaient sa couleur.
— Et ne vous êtes-vous pas aperçu d'aucune infidélité? demanda de nouveau M. Laroche.
L'orfèvre parut hésiter.
— Je ne me rappelle pas l'avoir soupçonné, dit-il...
— Rien n'a jamais disparu?
— Rien, si ce n'est un couvert...
— Un couvert 1 répéta Berot, et ce particulier là était déjà ch;^z vous?
— Depuis un mois seulement.
Le traiteur se tourna vers moi.
— Eh bien! en voilà-t-il assez de preuves, dit-il en s'avançant d'un air menaçant, oseras tu nier encore?...
Il vit que je voulais l'interrompre.
— Rends-moi mes couverts, scélérat! s'écria-t il en s'avançant vers moi les poings serrés; dix couverts de soixante francs pièce; rends-les moi sur-le-champ ou je te fais porter Ihabit rouge pour le reste de ta vie...
Jusqu'alors je m'étais contenu avec peine ; mais cette dernière menace et le geste qui l'accompagnait m'exaspérèrent. Je repoussai rudement le restaurateur qui alla tomber à quelques pas, en poussant un cri. Ceux qui se trouvaient présents voulurent s'élancer sur moi ; je saisis une chaise, en menaçant de briser le crâne au premier qui m'approcherait.
Le maire effrayé courut à la porte pour appeler du secours, mais au même moment, celle-ci s'ouvrit et un des garçons du Merle-Blanc entra suivi de Figel.
A la vuede ce dernier, je laissai tomber la chaise dont je m'étais armé; il me reconnut aussitôt.
— Comment, c'est toi qui es arrêté? Louis, dit-il avec un mouvement de surprise.
— Âh ! venez leur dire qui je suis ! m'écriai-je.
— Un moment, il faut d'abord que je trouve le Vatel du Merle-Dl'.ine.
Berot, qui s'était relevé, se présenta le bonnet à la main.
-^ On m'a dit que vous cherchiez votre argenterie, mon maître, reprit Figel.
— 11 est vrai, dit le traiteur tout étonné.
— Je vous la rapporte.
— Vous, Monsieur...
— Dix couverts embellisdc votrechiffre; voyezplutôt.
DEUX MISÈRKS. 89
— Ce sont eux! s'écria Berot en les examinant, mais comment se fait-il que le voleur...
— Le voleur, c'était moi, répliqua Figel tranquillement.
Une exclamation échappa à tous les assistants.
— Monsieur veut rire, balbutia Berot, qui était devenu aussi aimable qu'il s'était montré grossier un instant auparavant; Monsieur ne pense pas que je croie... ce ne peut être qu'une plaisanterie...
— Précisément, mon cher. Il n'y avait personne à votre comptoir, et comme nous avions besoin de couverts pour dîner dans le parc, nous avons trouvé plaisant de faire main-basse sur ceux du Merle-Blanc. Je venais les rapporter lorsque j'ai appris le mal-entendu qui avait eu lieu, et, bien que je ne me doutasse pas que la personne arrêtée fût de ma connaissance, j'ai voulu expliquer tout moi-même, et rapporter l'argenterie avec le prix de la location.
En parlant ainsi, il fouilla négligemment dans la poche de son gilet, et présenta un louis au traiteur qui se confondit en remerciements.
— Quanta M. le Maire, ajouta Figel, je lui dois des excuses pour l'erreur dont je suis cause et qui l'a forcé, je crois, à interrompre son dîner.
— En elï t, dit M. Laroche.
— Ceci mérite une amende au profit des pauvres de la commune, reprit Figel qui porta de nouveau la main à son gilet, et déposa un second louis sur le bureau du maire.
Le visage de celui-ci s'éclaircit, et il s'inclina.
— J'ose espérer, continua Figel, que ces explications me feront pardonner une mauvaise plaisanterie...
— Dont personne, je pense, ne songera désormais à se plaindre^ interrompit M. Laroche d'un air aimable.
Figel se tourna vers moi :
— Ce gargon a pourtant été accusé, observa-t-il.
— Et il faut dire qu'il est heureux que tout se soit ôclairci, ajouta Berot, car il y avait assez de preuves pour le faire envoyer au pre\ comme ils disent.
— Oii l'avez-vous donc arrêté ?
— Dans le parc, et ça pas été sans peine, je vous en réponds. Le gaillard est solide... Mais quand les passants ont su de quoi il s'agissait, tous m'ont donné un coup de main.
— De sorte qu'il a été traîné ici comme un voleur.
— Il est certain, observa M. Laroche en riant, que vous lui devez aussi une réparation.
— Vous pensez donc, Monsieur, que pour le dédommager du tort que je lui ai fait...
— Il faudrait quelques explications dans le genre de celles que vous avez déjà données. . .
Figel me lança un regard ironiquement interrogateur qui semblait me dire :
— Tu vois ce que l'on estime la réputation d'un pauvre diable.
Je n'y pus tenir plus longtemps.
— Que ce monsieur, m'écriai-je en désignant le maire, se montre satisfait de l'aumône que vous venez de faire, il en est le maître ; mais je n'ai donné à personne le droit de mettre à prix mon honneur. On vient de m'arrêter publiquement, de m'insulter, de me frapper ; je demande justice de ces mauvais traitements.
— Mais on vous rend justice, mon cher, dit M. Laroche, puisque l'on reconnaît qu'il y a eu erreur.
— Mais celte erreur, j'en ai été la victime, Monsieur! j'ai subi la honte d'une arrestation publique ! Tous ceux qui m'ont vu traîner ici comme un voleur, sauront-ils que l'on s'est trompé ? Olercz-vous de l'esprit de la plupart,, le doute que laisse même un acquittement ? Ne savez-vous pas qu'être soupçonné seulement, est une flétrissure? Gomment réparercz-vous le mal que vous m'avez fait? Suflit-Jl donc, quand on a déshonoré un
DEUX MISÈRES. 9i
malheureux, de dire que c'est par erreur? Qu'ai-je fait pour mériter cette injure ? Pourquoi cet homme m'a-t-il accusé sans preuves; pourquoi est-ce moi qu'il a poursuivi ?
— Tiens I s'écria Berot, comme si c'était pas naturel ! je le demande à M. le Maire et à tout le monde ; il n'était entré dans la salle que des gens bien couverts, et ce garçon en blouse... qui pouvait-on soupçonner ?
— Ainsi, repris-je amèrement, outre tous ses autres malheurs, la pauvreté a celui de nous placer dans un état de suspicio~h permanente? Ce que vous appelez les gens bien nés, ne sont accusés que lorsque l'on a la preuve de leurs crimes; nous le sommes, nous, jusqu'à ce que nous ayons fourni des témoignages de notre innocence. L'improbité ne se prouve pas pour les ouvriers comme moi, elle se suppose ; c'est la présomption première, la règle générale 1
— Qui vous parle de cela, interrompit }J. Laroche, en haussant les épaules; on estime tout autant un ouvrier qu'un millionnaire ; seulement, quand il s'agit d'un vol on soupçonne nécessairement le premier. Qui diable eût cru que monsieur s'amusait à emporter l'argenterie de maître Berot? Au fond, mon cher, vous voyez que tout ceci n'est qu'une plaisanterie, ne faites donc pas la mauvaise tôle pour un malentendu.
— D'autant qu'il peut servir à son instruction, ajouta ironiquement Figel, en lui prouvant les incon-vénients de la casquette et de la blouse. Car vous saurez, messieurs, que ce jeune homme est un de mes protégés; il n'a môme tenu qu'à lui de faire son chemin sous ma direction.
— Et il a refusé ?
— De peur de se corrompre dans le grand monde. 11 tient aux vertus antiques et au tablier de toile verte.
— Jobard I murmura le restaurateur avec un ricanement dédaiijncux.
— Peut-être se ravisera-t-il, observa le maire, qui se tourna vers moi en souriant. Il finira par accepter vos propositions... ne fût-ce que pour éviter un quiproquo comme celui d'aujourd'hui.
— C'est ce que je vais tâcher de lui faire comprendre, ditFigel.
Et s'excusant de nouveau, il salua M. Laroche, me prit par le bras et me força à le suivre.
En sortant de chez le maire, nous aperçûmes à une centaine de pas, deux calèch js dans lesquelles se trouvait la compagnie de Figel. Celui-ci m'avertit qu'il y restait une place et qu'il voulait m'emmener à Paris. Je refusai.
— Il le faut, reprit-il, nous avons des femmes charmantes que tu seras bien aise de connaître.
Mais j'avais le cœur trop froissé pour désirer une pareille entrevue, je m'excusai sur mon costume.
— Ah t tu as raison, dit Figel, il fa déjà fait prendre pour un voleur par l'autorité, il pourrait te faire prendre, par ces dames, pour un manant.
— Et c'est ce que je puis éviter, en retournant à pied, répliquai-je.
— Non ! s'écria Figel, j'ai un moyen I... . —Lequel? "^^
— Tu viens de voir ce que l'on gagnait à être un pauvre hère?...
— Oui.
— Eh bien ! je veux te faire voir maintenant ce que l'on gagne à être lecontraire. On t'a traité, tout à l'heure, comme un misérable, on va te traiter comme un prince... et pour cela je n'aurai qu'un mot à prononcer
— Que voulez-vous dire?
— Viens, tu vas le savoir.
Il m'entraîna vers la première voiture dont il ouvrit la portière avec un empressement alTecté. v^ — Je vous dis que nous vous ramènerons à Paris, s'écria-t-il en se tournant vers moi.
— C'est impossible, balbutiai-je, sans comprendre encore ce qu'il voulait faire ; songez que...
— Je songe que je ne vous laisserai point partir à pied
— Mais il n'y a plus de place, observa une dame blonde qui avait mis la tête à la portière.
— Vous voyez, repris-je vivement.
— On se serrera.
— Non, je vous gênerais... Puis je n'ai point l'honneur d'être connu....
— N'est-ce que cela, reprit vivement Figel, en me prenant par la main : M. de La Rocca, mesdames, un de mes amis...
Et il ajouta à demi-voix en se penchant sur la portière.
— Un jeune Portugais, qui a sept cent mille francs de revenus.
J'entendis un ah ! d'admiration, et tout le monde se rangea dans la voiture.
— Il y a place, il y a place! s'écria la dame blonde ; que Monsieur aie la bonté de monter.
J'étais confondu ; Henri voulut expliquer mon décontenancement.
— Ah ! vous espériez ne pas être reconnu sous ce déguisement, dil-il ; mais ce n'est pas moi que l'on trompe ainsi! Figurez-vous, mesdames, que M. de La Rocca a tant de goût pour les études de mœurs, qu'il parcourt toutes les fêtes champêtres de la banlieue avec le costume de Diogène et cherchant comme lui un homme... ou une femme!....
Tout le monde se mit à rire.
— Malheureusement, reprit Figel, il y a eu aujour-
d'hui un malentendu, et l'équipage de M. de La Rocca ne s'est pas trouvé au rendez- vous, si bien que je l'ai rencontré cherchant en vain un coucou, et exposé à s'en retourner à pied.
— Nous serons trop heureux d'avoir monsieur pour compagnon de route, observa la jeune femme qui avait déjà parlé, en m'invitant du geste et du sourire.
Je voulus faire encore quelques objections; je montrai mon costume poudreux et déchiré par les ronces ; mais tout le monde se récria ; la dame blonde ramena à elle les plis de sa robe de mousseline pour me montrer une place vide auprès d'elle et je me décidai enfin à franchir le marche-pied.
Figel se plaça vis-à-vis de moi et la calèche partit.
Son mensonge m'avait tellement pris au dépourvu que je n'avais osé ni le contredire ni l'appuyer. Je me trouvais, par suite, fort embarrassé de ma position dont je cherchais en vain le moyen de sortir. Figel qui s'en aperçut y mit d'ailleurs obstacle en tournant la conversation sur autre chose et me lorçant ainsi à confirmer, par mon silence, le conte qu'il venait de faire. Enlin lorsqu'il pensa qu'un démenti de ma part eét été trop tardif pour être possible, il recommença à me parler de mon hôlel, de mes chevaux, de mon courreur, avec une assurance qui, après m'avoir confondu, me parut plaisante ci mengagea à lui répondre sur le même ton.
Mais à mesure que je lui donnais la réplique, Figel étendait son thème et entrait dans des détails plus audacieux. Il voulut savoir où en était ma galerie, pour laquelle il assura que j'avais déjà dépensé six cent mille francs, demanda des nouvelles delà colonie que je comptais envoyer au Texas, et s'informa des progrès de don Pèdre auquel il déclara que j'avais prêté un million pour conquérir le Portugal. Je tremblais à chaque instant, que ces bouITonnes exagérations ne fissent tout découvrir ; mais à ma grande surprise, la considération que me té-
moignaicnt ses compagnons semblait croître en proportion. Madamn Hortense Rivoi surtout (c'était le nom de la jolie blonde), paraissait dans l'extase, elle poussait des exclamations de ravissement à tout ce que je disais; elle avait tous mes goûts et ne cessait d'exprimer son admiration pour le Port igal et ses habitants. Son seul regret était de ne point savoir le portugais. Figel lui demanda si elle désirait que je le lui apprisse; elle bais-a les yeux de l'air le plus charmant en répondant : — que c'était une mauvaise plaisanterie... que n'ayant point l'honneur de me connaître... elle n'oserait avoir l'indiscrétion.. bref il fût convenu, toujours par Figel qui continuait à parler pour moi, que je reverrais madame Rivoi. Il promit même de me conduire le soir même , au Ixil d'une de ses amies où je devais la rencontrer et continuer la connaissance commencée.
Nous étions précisément arrivés à la porte d'Horlense. Elle me quitta en me disant de sa voix la plus caressante quelle m'attendait.
Figel qui m'avait demandé tout bas mon adresse, se fit descendre rue de Ghoiseul et monta avec moi.
Arrivé dans ma mansarde, il me regarda en face, et nous éclatâmes de rire tous les deux.
— Eh bien ! monsieur de La Rocca , me dit-il , comment trouvez-vous cette petite blonde ?
— Ravissante , une véritable vignette anglaise î
— Avez-vous remarqué celte peau ?
— Et quelle taille!
— El les mains?
— Et le pied !
— Eh bien, mon petit, reprit Figel , en me frappant sur l'épaule, tout cela serait à toi si lu avais seulement un tilbury !
— Oui, cela cl loul le reste, repris-je, brusquement ramené au scr. liment amer de la réalité : ah ! celte journée a été instructive pour moi; elle m'a appris qucli-
berté, plaisir, considération étaient le privilège de la fortune....
' — Comment, comment, dit Figel d'un ton moqueur , t'ennuierais-tu par hasard d'être vertueux à cinquante sous par jour ?... C'est pourtant un rôle, mon cher. En continuant encore une cinquantaine d'années tu peux espérer un prix Montyon... ou une place à Khospice. Je fis un geste violent.
— Et après tout, continua Henri, en lorgnant autour de lui , tu es fort bien ici : un lit, une table , trois chaires.... avec cela, un pot de giroflée et le sentiment du devoir dans son cœur, un honnête homme doit être content.
— Pourvu qu'il se résigne à toutes les privations , à tous les mépris.
— Âh ! ah ! tu as donc remarqué?..,
— La leçon d'aujourd'hui a été assez claire. Pauvre, on me soupçonne, on m'arrête, je subis les injures de tous ; riche, je suis accueilli, flatté, applaudi.
— Eh bien, mon cher, dit Figel en ricanant, cela prouve que Béranger a dit une sottise quand il a vanté le bonheur des gueux el que tu en as lait une plus grande de le croire.
— Oh ! je le sais ! et si l'occasion de réparer ma faute se présentait jamais...
— Eh bien, si l'occasion se présentait!
— Je ferais en sorte d'avoir aussi ma pari de bonheur, m'écriai-je avec une sorte de rage; oui, puisqu'on no peut en acheter que pour de l'or, je chercherais de l'or, fallut-il pour cela entrer jusqu'au ventre dansia boue!..
Figel me regarda de côté.
— A la bonne heure! dit-il; te voilà enfin dans le vrai. Il est fâcheux que le diable se soit retiré des aflaires et que l'on ne puisse plus lui vendreson âme pour quelques millions.
— Ah ! je la vendrais pour huit jours d'opulence scu-
lemcnt , m'écriai-je ; rien que huit jours de vie pleine , de fantaisie sati.^faite ; et peu m'importerait le restel...
— Huit jours ! répéta Figel ; pardieu I ce n'est point trop demander et tu les auras.
— Que dites- vous?
— Que je veux accomplir ton rêve.
Et me prenant par la main.
— Debout , monsieur de La Rocca , continua-t-il gaiement; la fiction est devenue une histoire. Vousavez réellement 700,000 livres de revenu.., pendant huit jours.
Il avait tiré de sa poche un portefeuille dans lequel il prit quatre billets qu'il posa devant moi.
— Deux mille francs ! m'écriai-je...
— Votre rente d'aujourd'hui, répéta-t-il en ramassant son portefeuille.
— C'est une plaisanterie ?...
— Payable à vue.
-— Vous savez bien quejen'accepteraipoint de vous...
— Ce que vous eussiez accepté du diable.
— Le diable m'aurait pris mon âme en retour.
— Mettez que vous me l'avez vendue.
— Alors vous exigez de moi ?
— Que vous vous fassiez conduire à l'instant chez moD tailleur.
— Pourquoi cela ?
— A II 11 que M. de La Rocca puisse me suivre au bal de madame de Ilivoi.
— Vous vous jouez de moi, dis-je, en faisant un effort pour ne point prendre au sérieux les paroles de Figel ; mais je l'ai mérité par mes folles confidences; reprenez ces billets.
— Au diable! interrompit-il avec impatience; finissons-en. Cet argent est à toi, mon petit, et, pour te prouver que je ne m'amuse point à tes dépens, voici la
rente des huit jours... seize mille francs... Ramasse ces ■• G
chiffons et vas te faire habiller sans retard ; je t'attendrai.
J'étais béant et confondu 1 je voulus balbutier quelques objections, mais Figel me quitta sans vouloir m'écouter, en me laissant son adresse et me donnant rendezvous chez lui pour onze heures.
Je demeurai, quelque temps après son départ, immobile et étourdi, me demandant si je n'étais point le jouet d'un rêve. Il y avait dans l'action de Figel quelque chose de si bizarre que ma raison protestait contre ma sensation elle-même. Je regardais les billets étalés devant moi, sans pouvoir croire à leur réalité. Il me fallut les loucher, les lire, les examiner; en appeler enfin à tous mes sens pour me persuader moi-même.
Mais à mesure que j'étais gagné par cette persuasion, un inexprimable changement s'opérait en moi. On eût dit que quelque chose d'enivrant s'exhalait de ces billets magiques et m'enlevait insensiblement la raison. Je sentais ma tête se troubler, mon cœur bondir, mes mains trembler; des cris involontaires s'échappaient de mes lèvres ; je comptais les billets, en répétant tout haut :
— Riche! riche! tout cela à moi....; seize mille francs pour huit jours!... huit jours pour tout épuiser!
Et pris, à cette pensée, d'une sorte de délire, je renversais les meubles que je trouvais sur mon passage, je brisais avec une sorte décolère ces souvenirs de mon passé; je criais à la pauvreté :
— Enfin te voilà sous mes pieds ! je suis riche! je suis heureux !
Et je riais et je pleurais à la fois.
Le bruit de l'horloge m'arracha enfin à cette espèce de folie. Elle sonnait neuf heures. Je me rappelai les instructions de Figel et je sortis pour les exécuter.
Avant minuit j'étais chez lui en toilette de bal.
Il laissa échapper une exi^laraation de satisfaction en m'apercevant, porta à l'œil droit son lorgnon, et après m'avoir examiné de la tête aux pieds :
— Pas mal, dit-il; seulement trop endimanché! M. de La Rocca ne doit point avoir l'air de ménager sa toilette. Fripez-moi un peu cet habit neuf; que l'on voie quelques plis dans ce gilet; froissez ces gants trop bien tendus; montrez enfin votre mépris pour l'économie. L'économie est le enchet des petites gens, tandis que l'homme bien né se reconnaît à deux marques certaines : consommer inutilement et gaspiller sans motif.
Il demanda ensuite sa voiture et nous partîmes pour le bal.
J'y trouvai Hortense qui me reçut avec mille témoignages de joie ; Figel me quitta en me prévenant à demivoix, que la fortune favorisait les audacieux.
En toute autre occasion cet avertissement eût été perdu ; mais la nouveauté de ma position m'avait jeté dans un enivrement qui m'enhardit. Le langage, les regards, l'attitude des femmes dont j'étais entouré m'avertissaient d'ailleurs que je me trouvais dans un monde où l'on pouvait tout oser. La jolie Hortense elle-même ne négligea rien pour m'encourager. Un aveu, d'abord hasardé en riant, fut reçu avec une rougeur et des tremblements dont je fus presque dupe, et, après beaucoup^ d'hésitations jouées, on m'avoua que ma vue avait produit une impression dont on s'était vainement défendue. Cet aveu me rendit plus pressant et l'on, se défendit si mal que je crus pouvoir tout brusquer. Hortense, qui sembla elTrnyée de ma hardiesse, se leva pour partir; mais je la suivis, et malgré ses refus, je persistai à la reconduire.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans que je revisse Figel autrement qu'en passant. J'étais tout entier à l'ivresse de ma nouvelle opulence et de mon nouvel amour. Ne
/filBUOTHECA
voulant point troubler mon rapide bonheur par une inutile prévoyance, j'avais repoussé, pendant sa durée, toute pensée de l'avenir. Mais le moment de regarder cejui-ci en face était enfin venu. Figel, à qui j'allai rendre visite, m'en avertit.
— Combien as-tu encore de jours à vivre en grand seigneur? me demanda-t-il.
— Je ne sais, répondis-je avec un air de légèreté qui n'empêcha pas mon cœur de battre ; deux ou trois peutêtre.
— Diable ! tu prolonges ton rêve au delà du temps convenu; encore deux ou trois jours de paradi?, et après...
— Après ! répétai-je d'une voix qui tremblait malgrô moi... Je verrai.
— Tout est vu, dit Figel, tu reprendras la blouse.
— Jamais !
Il ?e tourna vers moi.
— Et que comptes-tu donc faire?
— Je ne sais, répliquai-je, mais je ne redescendrai point dans celte vie de privations flétrissantes et de désirs inassouvis.
— Alors, mon cher, tu n'as qu'un parti à prendre ; fais un bûcher de ce qui te reste de richesse, de puissance, et mets-y le feu en l'écriant comme le Sardanapale 4e Biron :
» La clarté de cette flamme funéraire ne sera pas seulement une « colonne de fumée et de flammes, un phare éphémère â l"horison, « pour n'offrir ensuite qu'un monceau de cendres, mais ce sera une « leçon. »
— Oui, dis-je, saisi de celte citation, qui répondait aux vagues pensées de suicide par lesquelles mon esprit avait élé traversé pendant huit jours; oui, de cette manière du moins je mourrai avec les parfums du plaisir sur les lèvres et avant d'en avoir touché la lie ! La
coupe une fois vidée, le plus sage n'cst-il point de la briser?
— A moins qu'on ne puisse la r2raplir de nouveau.
— Et par quel moyen? demandai-je en regardant fixement Figel.
Il fit un mouvement d'épaules, silïla entre ses dents, et ne répondit point de suite; mais se tournant enfin brusqu(3ment vers moi :
— Sardanapale tient-il réellement à son palais et à sa Myrrha ? me demanda-t-il.
— Pourquoi cette question?
— Parce qu'il ne serait peut-être point impossible de les lui conserver.
— Que dites-vous? m'écriai-je, vous pourriez î...
— Réponds d'abord à ma question ; tiens-tu à la position nouvelle?
— Assez pour ne pouvoir vivre sans y rester I
— Eh bien ! je puis te la conserver.
— Vous 1
— L'agrandir, si tu le veux.
— Et que faut-il faire pour cela?
— Presque rien, mettre en circulation des billets de banque.
— Gomment?
, — Tu me rendras seulement en argent la moitié de leur valeur.
— Mais ces billets...
Il ouvrit une cas-ette qui en était pleine.
— Les voilà, dit-il, et quand ceux-ci seront échangés, nous en fabriquerons d'autres.
— Des fauxl m'écriai-je en reculant.
Il me regarda avec un rire sardonique.
— Eh bien ! cela t'épouvante, poltron I N'as-lu donc pas été content de ceux que je t'ai déjà aonnCs?
. — Quoi ! ces seize mille francs !...
— Etaient de la même fabrique.
Je poussai un cri et ma vue se couvrit de nuages.
— Des billets faux, balbutiai-je épouvanté ; et je les
ai mis en circulation sans savoir Oh! c'est infâme!
vous m'avez trompé!
— Trompé ! répéta Figel avec une hauteur dédaigneuse ; ah! çà, vous êtes fou, mon cher. Que m'avezvous demandé ? Une opulence de huit jours, je vous l'ai donnée ; l'amour d'IIortense? elle vous adore. Que vous importe l'authenticité des billets avec lesquels vous avez acheté tout cela! Les plaisirs dont vous jouissez depuis une semaine ne sont-iis point réels? Que parlez-vous doric de faux et de tromperie? Vous proposiez votre âme au diable, je me suis présenté à sa place ; de quoi vous plaignez-vous? Me croyez-vous assez ingénu pour vous révéler la source de mon opulence sans vous avoir d'abord compromis? Avant de mettre un homme en position de devenir votre dénonciateur, la prudence exige que vous en fassiez votre complice. Une fois que son cou et le vôtre sont dans le môme nœud coulant, on est sûr qu'il ne tirera point la corde.
— Ainsi, de peur que je ne vous perde, vous m'avez perdu ! m'écriai-je anéanti.
— Qui vous le fait penser? Sommes-nous donc découverts, poursuivis ? Que craignez-vous? La continuation d'une opulence sans laquelle vous déclariez tout à l'heure que vous ne sauriez plus vivre ! Mais, ingrat, tu ne vois donc pas que c'est le bonheur que je viens t'offrir ! Tu l'as en vain cherché dans le travail ; muré dans ta pauvreté, tu n'en serais jamais sorti sans moi ; c'est moi qui t'ai fait goûter à la pomme d'or des Hcspérides; vois maintenant si tu veux la rejeter après y avoir mordu. Mais quoi qu'il arrive, le Ruhicon est passé ; lu es hors la loi. Reste à voir si tu voudras courir les dangers sans recueillir les avantages.
— G'est-à-dire, repris-je, que vous m'avez rendu tout
retour impossible, et que, sans m'en avertir, vous m'avez fait rompre avec la société.
— Pardieu ! lu lui dois bien de la reconnaissance, dit Figel en ricmant. As-lu été admis dans le partage qu'elle devrait faire de ses biens entre tous? t'a-t-elle donné ta place au soleil? te trouves-tu libre de choisir entre les routes qui s'ouvrent devant toi ? Tout homme veut sa joie et a droit de la poursuivre. Eh bien ! regarde où tu trouveras la tienne : dans la soumission aux lois ou dans la révolte ? Soumis, tu travailles, tu souffres, tu tombes; révolté, tu te reposes, tu jouis, tu t'élèves. Pourquoi accepterais-tu des lois qui t'exploitent au lieu de te protéger ? Ne sens-tu donc pas que tu as droit à tout ce que tu prends ? Si tu le dérobes, c'est qu'on te le refuse injustement; si tu emploies la ruse, c'est que tu es le plus faible. Tes tuteurs t'ont ravi ton héritage tout entier, et d'un seul coup : tu es forcé de le leur voler en détail ; à qui la faute et où est le crime?
— Du côté des tuteurs, sans doute, repris-je; mais ils ont la force.
— Eh bien î c'est à nous d'avoir l'adresse. Toutes nos précautions sont prises, et, si tu suis fidèlement mes instructions, nous n'aurons rien à craindre.
— En ètes-vous sûr ?
A cette question tous les traits de Figel s'illuminèrent : il m'avait amené où il en voulait venir. Ainsi arrachée au domaine de la conscience, l'alTaire n'avait plus besoin d'être justifiée, mais examinée. 11 ne s'agissait plus désormais d'en défendre la moralité, mais d'en calculer les chances; et c'était là précisément le terrain sur lequel il avait voulu se placer.
J'étais si troublé que je ne remarquai point, sur-lechamp, l'espèce d'avantage que je venais de lui donner.
Tout chez moi d'ailleurs favorisait cette crise funeste. Vicié par le paradoxe, mon esprit avait insensiblement corrompu mes sentiments eux-mêmes. Puis, je me trou-
vais TOUS le charme des jouissances que je venais d'essayer; au plus fort de la fièvre de mille plaisirslongtemps rêvés I... Toutes les passions entrèrent en moi et ôtouffèrcnt la voix de la raison... Après quelques débats inutiles à vous raconter, j'acceptai les propositions de Figel, et je m'associai à sa criminelle industrie.
Celle-ci ne s'appliquait point à la fabrication de faux billets de banque, comme je l'avais cru d'abord. Craignant d'éveiller les soupçons s'il en émettait un trop grand nombre, Henri imitait également des effets de commerce à longs termes, qu'il savait négocier avec assez de prudence pour rendre toute recherche impossible, alors même que la fraude était reconnue. Mais ces négociations exigeaient des démarches, des voyages auxquels il ne pouvait suffire, et qui lui faisaient désirer depuis longtemps une association. Restait la difficulté de trouver un homme sûr, docile et qui n'eût encore eu aucun démêlé avec la justice; ma rencontre le décida.
Instruit par ses leçons, je le secondai avec un bonheur qui m'attira ses éloges et l'engagea à étendre ce qu'il appelait sa maison de commerce.
Wa corruption était sans doute bien profonde, car j'éprouvriidans ma nouvelle position une quiétude que je n'avais jamais connue. Tranquille derrière les précautions que Figel m'avait enseignées, je montrais une sorte de fierté de ma réussite; le succès m'enorgueillissait, abstraction faite de ses moyens et de son but. Me voyant estmié pour ma richesse, je me trouvais estimable d'être riche ; je prenais insensiblement de moi-môme l'opinion que semblaient en avoir les autres; ma conscience s'était déplacée; elle ne se trouvait plus en moi, mais au dehors!
J'avais adopté promptemcnt la manière de vivre de Figel. Mes journées entières se consumaient en plaisirs dispendieux et bruyants, et, bien que je n'y trouvasse plus le môme attrait, l'habitude me les avait rendus né-
cessaires; car il en est des joies du monde comme des liqueurs enivrantes, qui cessent de vous plaire, et auxquelles on ne peut renoncer. Accoutumé à tout emprunter au\-v excitations extérieures, on devient impuissant à s'émouvoir soi-même ; l'esprit engourdi perd son initiative; on ne vit plus de sa propre vie, mais de celle des autres, et notre âme finit par ressembler à ces foyers assoupis où nulle flamme ne brille que lorsqu'un souffle extérieur la réveille.
Je n'avais point revu Minart depuis la mort de mon père, et je n'y pensais plus, lorsqu'un malin je crus reconnaître sa voix dans l'antichambre. Claude se disputait avec le domestique et voulait entrer malgré lui.
— Je suis sur qu'il demeure ici, criait-il; je l'ai reconnu l'autre jour en voiture... Faut Ijien au moins que je l'embrasse, puisqu'il a fait fortune... car il est riche, pas vrai?... Ce cher enfant du bon Dieu... Moi qui l'ai toujours tant aimé... G'est-il heureux pour la famille qu'il ait réussi comme ça... Avertissez-le que c'est le bonhomme Minart...
Mon premier mouvement avait été de ne point le recevoir ; une puérile fantaisie me fit changer d'avis. Je voulus montrer à ce vieux paysan ma nouvelle opulence et m'arauser de sa surprise. C'était en môme temps une jouissance de vanité et une petite vengeance de sa conduite passée.
Je sonnai donc mon demestique et lui ordonnai de laisser entrer le père Minart.
Celui-ci se présenta d'abord en riant, la tète couverte et la main tendue ; mais à la vue de ma robe de chambre de velours il s'arrêta déconcerté et tira son chapeau.
— Eh ! bonjour , Louis, dit-il avec une sorte de timidité.
106 ' DEUX misére's.
Je le saluai froidement.
— Tu De t'attendais pas à me voir, pas vrai ? reprit-il, en faisant un effort pour paraître à son aise... Ce n'est qu'avant-hier que je t'ai vu passer en voilure, par hasard, et que j'ai su... Mais je te dérange peut-être ?
Je répondis que non et je l'engageai à s'asseoir.
— Merci, je ne suis pas fatigué, dit Minart , qui promena autour de lui un regard rapide et à qui le luxe de mon ameublement sembla inspirer un véritable respect; j'étais seulement venu pour savoir comment que tu te portais et pour te faire compliment.
— En effet, dis-je d'un air de négligence, ma position a changé depuis notre dernière entrevue, et je dois vous savoir gré maintenant de m'avoir forcé à rester à Paris.
— C'est pourtant vrai, dit Minart, qui, loin de comprendre le reproche que renfermait cette allusion, sembla n'y voir que le souvenir d'un service rendu ; c'est pourtant vrai que tu me dois ça et que sans moi tu n'aurais peut-être pas fait fortune I eh 1 eh ! eh !.. Je ne te le dis point par reproche au moins ! Mille noms t.. Je voudrais te voir millionnaire, si tu ne l'es pas déjà, car tu es ici comme un prince , ajoula-t-il en inventoriant tout ce qui l'entourait. Pour avoir fait fortune si vite, faut que lu aies trouvé le chat du diable ! eh ! eh î eh I
Je rougis involontairement, et je lui demandai comment allaient ses propres affaires. Il poussa un gros soupir.
— Pas trop bien ! pas trop bien 1 dit-il, surtout dans ce moment !... Nous sommes ruinés, mon pauvre Louisl
— Ruinés!
— Oui ; il fnut que nous payions une grosse somme au gouvernement; six mille Irancsl Ça serait rien pour toi, mais pour de pauvresgens comme nous, c'est à ne jamais s'en relever.
— Et pourquoi ce paiement ?
— Ah I voilà la chose : Ma femme avait, près de Mon-
targis, une tante, qui vient de mourir, et qui lui laisse tout son bien.
— Mais alors, m'écriai-je, loin d'être ruinés vous voilà riches.
— Et les six mille francs à payer pour droit de mutation?...
— Mais ce ne sera qu'une faible partie de la succession. Minart secoua la tôle.
— N'importe, dit-il, c'est toujours six mille francs de perdus... Et puis, il y a là-bas une ferme qu'il faut conduire, trois cents journaux de bonne terre...
— Vous comptez l'exploiter vous-môme ?
— Faudra bien, mon pauvre Louis; nous avons déjà vendu notre maison de Viroflay...
— Combien ?
— Rien que neuf mille francs.
— Elle vous en avait coûté quatre.
— Oui, mais j'en demandais douze... C'est donc toujours une perte de trois mille francs!... Enfin, faut savoir faire des sacrifices, d'autant qu'il n'y avait pas à choisir; Catherine voulait partir pourMontargis...
— Et vous faites maintenant ce que veut Catherine? demandai-je en souriant.
li cligna des yeux.
— Faut bien, dit-il; la succession est à elle.
— A elle seule?
— Oui; le testament de la damnée tante ne nous donne l'héritage qu'à condition que j'en laisserai la jouissance entière à Catherine. Ça ne devrait pas être permis ; mais que veux-tu? c'est maintenant la bourgeoise qui a la plus grosse bourse, et faut avoir de la considération pjureîîe... Du reste tu vas la voir aussi.
— Ma tante?
— Elle a dit qu'elle viendrait me rejoindre en sortant de chez le notaire... Et tiens, il me semble que c'est elle que j'entends.
Les portes s'ouvrirent en effet pour laisser entrer madame Catherine. Je fus frappé, dès le premier coupd'œil, du changement qui s'était opéré chez elle. Son pas était plus ferme, sa taille plus haute, son front plus droit. Elle avait perdu cet air sournois et revêche qui m'avait toujours éloigné d'elle; tous ses tr.nits semblaient s'être épanouis.ElIeregardaiten face, parlait hautetd'unaccent bref; c'était une parodie de Sixte-Quint devenu pape.
Le luxe de l'appartement, qui avait si vivement agi sur mon oncle, parut ne lui faire aucune impression. Elle me salua à peine et demanda assez brusquement à Minart s'il avait vu Tacquéreur de la maison de Viroflai ; le paysan s'excusa presque timidement.
— Faut donc que je fasse tout ! s'écria Catherine; à quoi que ça sert alors d'avoir un homme qui vous aide à manger votre bien!
— Je causais avec le neveu...
— Le neveu emploie mieux son temps que vous, si on en juge par ce qu'il dépense. C'est ici comme chez un prince.
— C'est ce que je lui disais, reprit Minart d'un ton aimable. Vois donc, ma vieille, les beaux meubles, les beaux tableaux. . . et ce tapis qui est comme de la mousse.
— Oui ; et tu n'as pas même décrotté tes souliers avant d'entrer.
— C'est juste, dit Minart, en essuyant ses pieds au tapis, pour réparer son onbli... Elle pense à tout, la femme... Mais quelles glaces,iiis donc, Catau; on s'y voit jusqu'au mollet... et là sur cette cheminée ces porcelaines, celle pendule, ces...
Il s'arrcLa tout à coup : son regard venait de tomber sur une cassette pleine de billets de banque, que j'avais oublié de refermer.
— Eh bien 1 demanda Catherine; qu'a-t-il donc!
— Regarde! s'écria Minart fasciné... là, dans la petite boîte En voilà-t-il des imagesl..
— Eh bien ! qu'est-ce que cela le fait, puisqu'elles ne sont point à toil
— Je sais bien, reprit le paysan, dont les yeux ne pouvaient quitter la cassette; mais je dis qu'il y a là de quoi rendre un homme heureux... lui et toute sa famille... Et si j'avais seulement la moitié, le quart de ce que je vois... Combien peut-il y avoir là-dedans, monsieur Louis?
— Mon Dieu I je ne sais, répondis-je.
— Tu as donc pas compté?
— Non.
Il regarda encore les billets de banque et devint pensif.
— Ah bah! reprit Catherine avec un certain air de dédain, j'aime mieux avoir de la terre que ces chiffons de papier. . ..De bons champs du moins, ça ne peut ni se perdre ni se brûler.
— Sûrement, dit le paysan, qui continuait à jeter sur les billets un regard de convoitise; mais ces morceaux de papier là peuvent vous donner de la terre et de tout ; c'e^ avec eux que le neveu a eu les belles choses qui sont ici... et dans les autres pièces. . . car tout à l'heure, du vestibule, j'ai vu des chambres qui avaient l'air encore plus belles.
— G'ost-il vrai ? demanda Catherine.
Je lui répondis en souriant qu'elle pourrait en juger» et je lui fis parcourir le logement entier.
Elle en parut médiocrement étonnée, et plus occupée de blâmer que dadmirer. En arrivan t dans l'antichambre elle chercha son mari, et nous nous aperçûmes alors qu'il ne nous avait point suivis.
— Eh bien ! que fait donc ce traînard? s'écria t-elle^ Minart! Minartt je vais partir,
— Voilà! dit le paysan qui accourait.
— Où étais-tu donc resté ?
— J'étais là, balbutia-t-il... je regardais icstablcaux^ parce que...
— C'est bon ! interrompit-elle brusquement : mrtis
iiù DEUX MISÈRES-
nous ne sommes pas des enfants, pour perdre notre temps à regarder des images... Faut que nous allions chez notre acheteur.
— Rue Montorgueill
— Et en passant nous entrerons à Saint-Eustache.
— Pourquoi faire?
Catherine le regarda sévèrement.
— Pourquoi faire? répéta-t-elle; c'est donc pas aujourd'hui dimanche ?
— Après?
— Comment après I Et la messe...
— Tiens, c'est juste, dit Minart d'un air soumis ; tu veux que nous allions à la messe?
- J'espère que nous ne sommes pas des païens, reprit Catherine d'un ton dedemi-menace; je veux'qu'onait de la religion chez moi; et ceux à qui ça ne convient pas n'ont qu'à vivre de leurs rentes....
— Allons, allons, ne le fâche pas, dit mon oncle en ricanant d'un air câlin... Est-ce qu'on veut te contrarier donc... On en aura de la religion, puisque ça te fait plaisir...
— Alors, partons.
— A les ordres.
— Au revoir, neveu.
— Bonsoir, Louis, porte-toi bien et ne nous oublie pas. Tous deux me saluèrent et sortirent.
Quelques heures après celte visite, au moment où j'allais monter en voilure, un cabriolet s'arrêta devant la porte de l'hùlel, et Figel, que je croyais absent de Paris, en descendit.
— Déjà de retour? m'écriai-je étonné.
— 11 faut que je te parle, dit-il en me prenant par e Lras.
Je fus frappé de son air troublé; nous remontâmes rapidcmeni chez moi et il m'entraîna dans ma chambre à couf-her dont ii referma la porte derrière lui.
— Qu'avez-vous? demanda i-je inquiet.
— Où sont les derniers billets que je t'ai donnés ? interrompit-il vivement.
— Tu n'en as mis aucun en circulation ?
— Aucun,
— Alors ils sont tous dans cette cassette ?
— Tous.
— Uieu soit loué! dit-il en vidant le coffret. Vite, ranime le feu qu'on les brûle jusqu'au dernier.
— Mais qu'y a-t-il donc ?
— Il y a que la banque a reconnu, le faux et qu'elle fait des recherches.
— Dieu!
— Heureusement, on m'a averti à temps.
— Mais les billets déjà émis ?
— L'ont été avec trop de précautions et ont déjà passé dans trop de mains pour que l'on puisse remonter jusqu'à nous. Seulement il faut suspendre notre commerce.
— Ah 1 pour toujours t
— Fi donc ! le cœur te manque-t-il déjà, poltron ? Laissons passer une couple de mois et tout sera oublié.
— Songez pourtant...
— Je songe, mon cher, que le plus pressé est d'anéantir le corps du délit...
Jevoulus ranimer le feu assoupi, mais j'étais si troublé que j'achevai de l'éteindre.
— Au diable I le maladroit, s'écria Figel en frappant du pied; allume au moins cette bougie.
Je l'allumai, et nous nous mîmes à brûler l'un après l'autre les faux billets.
Comme le dernier venait d'être réduit en cendres, la porte s'ouvrit brusquement et mon oncle Minart parut avec plusieurs hommes de mauvaise mine.
— Le voilà ! s'écria-t-il en me montrant ; moi j'y suis pour rien, c'est à lui à vous expliquer la chose.
— Quelle chose, et qu'a-t-il à expliquer? demandai-]e.
— Nous cherchons M. Louis Foucaud, dit un des visiteurs qui se faisait distinguer par ses lunettes et son habit noir.
— C'est moi, Monsieur.
— Et vous êtes le neveu de cet homme?
— En effet.
— Vous voyez, s'écria Minart ; j'espère que je n'ai pas menti, mon commissaire.
Ce mot de commissaire nous fit tressaillir, Figel et moi ; l'homme noir s'en aperçut.
— Votre oncle est venu ce matin ici? reprit-il en me regardant.
— Il estvrai.
— Il vous a parlé d'un paiement de six mille francs qu'il devait faire ?
— Oui.
— Et vous lui avez avancé cette somme ?
— Moi?... répélai-je étonné, je n'ai rien avancé... Le commissaire se tourna vers Minart.
— C'est cependant bien la vérité, reprit celui-ci d'un
air d'humilité Faut jamais nier les services qu'on
vous rend ; M. Louis m'a donné les six mille francs.
— C'est un mensonge m'écriai-je, en me rappelant tout à coup la disparition de Minart, pendant que je montrais les autres pièces à Catherine; vous m'aurez pris cet argent...
— Ainsi vous convenez qu'il vous appartenait, observa le commissaire ?
— A preuve, reprit Minart, qu'il était dans la cassette que voilà.
— Et qui est vide, ajoutai-je en l'ouvrant.
— Vide, reprit Minart étonné... Eh bien I et tous les
billets qui étaient dedans I Qu'est-ce qu'ils sont devenus donc!
— Ces messieurs en ont fait un feu de joie, reprit le commissaire en montrant la bougie allumée, et les débris de papier noirci qui voltigeaient encore sur le marbre de la cheminée.
Je regardai Figel en pâlissant ; il s'efforçait de garder une apparence calme.
— Un feu de joie avec des billets de banque, reprit-il en ricanant ; ce serait une prodigalité d'empereur.
— Ou une prudence de faussaire.
— Que signifie. Monsieur...
— Gela signifie, que cet homme est arrêté pour avoir voulu émettre des billets de banque contrefaits, et que ces billets volés ou donnés viennent d'ici.
— La preuve. Monsieur ?. . .
— La preuve... dit vivement le commissaire en ramassant un papier... La voilà I
Nous ne pûmes retenir un cri. . . C'était un billet tombé de la cassette et que, dans notre empressement, nous avions oublié de brûler avec les autres.
Figel fit un brusque mouvement pour s'échapper ; mais sur un signe du commissaire, un des hommes qui était demeuré près de la porte le saisit, tandis que deux, autres s'avançaient vers moi et me so:nmaient de les suivre.
La résistance était impossible, nous ne pûmes qu'échanger un regard, et nous nous laissâmes conduire en prison.
Ainsi tout était accompli!... Aveuglément livré aux emportements de la sensualité et de l'orgueil, j'avais parcouru, en quelques années, tous les degrés de la pente fatale. Après les ensei^^nements corrupteurs et les dés rs sans fin, étaient venus les tentations, la chute, le châtiment ; restait à jouer le dernier acte de ce drame lu-
gnbre, en choisissant entre la corruption irrévocable et la régénération née de l'expiation elle-même.
Je ne m'arrêterai point. Monsieur, sur ks détails de l'instiuction qui suivit l'ar-çstation de Figele'ila mienne. Une fois mise sur la voie, la justice réunit facilement toutes les preuves qui devaient nous perdre, les précautions même dont nous aAnons cherché à nous entourer, fournirent contre nous. Mille circonstances étrangères à DOtre crime furent relevées, réunies en faisceau et devinrent autan! de préventions accablantes. Tout ce que nous avions dit, tout ce que nous avions fait, s'expliquait au point de vue de l'accusation ; rien n'était innocent ou même indifférent dans nos actes. Nous seniblions n'avoir vécu que pour créer, au profit du ministère public, des preuves contre nous.
Ne sachant comment me diriger dans ce dédale, accablé par les suppositions encore plus que par la réalité, combattu dans mes mensonges par des mensonges, je passai de la surprise à l'irritation, et de l'irritation au mépris. Ma défense s'en ressentit, et malgré les efforts de Figel qui employa toute sa finesse à dérouter l'accusation, nous fûmes tous deux condamnés.
Je n'éprouvai d'abord que la satisfaction d'en avoir fini avec la justice Quelle que fût la peine prononcée, elle me paraissait moins pénible à subir, que les débats auxquels je venais d'être soumis.
Lorsque je revis Figel en prison, il me reprocha ma maladresse, je lui demandai s'il avait espéré échappera toutes les preuves recueillies contre nous.
— Les preuves n'étaient rien, me répondit-il en secouant la tête, mais il y avait une circonstance qui devait nous perdre.
— Laquelle? '
— L'acquittement du prévenu jugé avant nous. Les jurés ne veulent point qu'on les accuse d'avoir un parti
DEUX MisènES. 1!5
pris; aussi ne se répètent-ils jamais. Après un acqui'temcntune condamnation, et vice versa. Plus on a été sévère pour l'un, plus on se montre indulgent pour l'autre, ci cela doit être après tout; ces excellents bourgeois ne sont pas des ogres ; quand ils ont décidé que l'on couperait une tête, que l'on brûlerait une épaule, la pitié les prend, et ils se dédommagent en déclarant le prévenu qui suit innocent. C'est l'histoire du p'rc de famille qui se console d'avoir battu son fils aîné, en donnant du pain d'épice aux cadets.
— Malbeureusement nous nous sommes trouvés les aînés.
— Et nous avons joui de tous leurs droits.
— Oui ; quinze années de bagne.
Fige 1 me guigna d'un air interrogateur.
— Quinze années ! répéta-t-il. Cela ne le semble-t-il pas bien long?
— La meilleure moitié de notre vie, soupirai-je.
— C'est trop, reprit Figel, je n'aime pas disposer ainsi de mon temps à l'avance, et je n'accepte point celte condamnation.
— C'est-à-dire que tu veux fuir.
— Et rester à Paris.
— Tu seras repris.
— Non.
— Songe donc à cette armée d'agents dont la police dispose.
— J'y songe.
— Le moyen d'échapper à leurs recherches.
— Rien de plus facile, on n'a qu'à se mettre à chercher avec eux.
— Quoi tu consentirais ?. . .
— A devenir fonctionnaire public, pourquoi non ? Je suis pris de scrupules, mon cher, et je veux me faire honnête homme.
ils BEUX MISÈRES.
— Non, ra'écriai-je, tu ne peux parler sérieusement ; «e serait trop infâme !...
Figel éclata de rire.
— De sorte que tu trouves plus honorable de porter l'habit rouge et la manille? dit-il.
— La manille et l'habit rcuge ne sont pasdu moins des aiensonges, répliquai-je vivement, ils disentceque je suis. Insurgé contre la société, je subis la peine des vaincus avec mes compagnons de révolte, tandis que toi, tu veux les abandonner après la défaite, pour les livrer. Si tu deviens l'auxihaire des honn'les gens, c'est afin d'éviter la peine prononcée et non par haine du mal ; tu restes ce que tu étais, tournant contre t-'S anciens compagnons l'adresse que tu tournais autrefois contre la société, il y a seulement l'hypocrisie de plus et le d.inger de moins. Ton changement n'est point une conversion, c'est une trahison plus honteuse que le crime, car celui-ci a sa responsabilité et ses expiations. Rappelle-toi tout ce que tu m'as dit pour justifier la guerre faite à l'ordre établi.
— Pardieu! je pourrais en dire bien davantage aujourd'hui, interrompit Figel.
— Et tu consentirais pourtant à te mettre à ses gages?. .
— Par la raison qu'il est le plus fort, mon petit. Il faut que tu connaisses encore bien peu la vie pour croire an homme obligé de rester conséquent. Le hasard est an ballon qui vous emporte où il veut ; et quand sa corde CBsse, nous n'avons point à choisir notre parachute; ce qui nous empêche de nous rompre le cou est toujours le bien et le juste. On ne doit se servir de la logique, vois-tu, que comme d'un lest que Ton fait pencher d'un côté ou d'un autre selon le vent et l'allure du vaisseau. Tant que j'ai eu à craindre les mouchards, j'ai crié de tout ce quej'avais de poumons : à bas la police! Aujourd'hui que j'y vois un refuge, je suis frappé de ses avantages; je la respecte, je l'estime, et je suis prêt à me découvrir devant messieurs les inspecteurs. Ce n'est point de la A'^er-
satililé mais de la philosophie; je fais comme Socrate, buvant la ciguë sans réclamations et sacrifiant un coq à Esculape; je me soumets aux lois de mon pays.
Je ne pus faire quitter à Figel ce ton railleur, et notre conversation en resta là.
Quelques jours apiès nous fûmes séparés ; mais j'appris, avant de quitter la prison, qu'il avait réussi à s'échapper , sans que je pusse savoir ni les circon tances de cette fuite, ni par qui elle avait été favoriscL!.
Le moment du départ arriva enfin et l'on réunit lous le3 condamnés pour les enchaîner deux à deux jusqu'à Brest où l'on nous envoyait. Lorsque moii tour fat venu et que je me trouvai en face des compagnons qui m'avaient été choisis, je reconnus Jacques Fourreau?...
— Eh bien! me dit-il en riant, tu ne t'attendais pas à trouver ici un ancien ami?
— Vous aussi 1 m'écriai-je.
— Marron paumé, mon fils ; ils voulaient même me buter sOuS prétexte d'avoir fait suer le cliène^ mais il n'y avait pas suffisamment de preuves, si bien que ce brave homme de jury a reconnu des circonstances atténuantes, et les curieux m'ont seulement envoyé au pré. Mais toi, tu as donc voulu faire des images sans la permission du gouvernemenL?
Je répondis par un signe afiirmatif.
— Et tu en as pour combien?
Je le lui dis.
— Quinze ansl répéta-t-il. Eh bien! à la bonne heure; nous aurons le temps de causer. Je te formerai.
Quelques heures après nous étions en route pour le bagne.
Les charrettes chargées de condamnés suivaient lentement une route boueuse, laissant après elle une odeur
lis DEUX MISÈRES.
fétide et un crquetls de fer. Tout à coup un cri partit de la tête du convoi :
— Brest 1...
Nous nous levâmes tous par un mouvement spontané, et nous nous penchâmes les uns sur les autres pour apercevoir la ville qui commençait à montrer au loin sa forme brumeuse. Un long hoiirrahï dej ie retentit sur toute la iignedu convoi, nous avions enfin atlei .t ie but désiré ; le bagne était là !...
Le bagne ! espoir du condamné qui traverse la France, le triangle de fer au cou, et qu'il a; erçoit au bout de son vo âge comme un lieu de délices! Là, '-umoin?, plus de marches pénibles, plus de luils passées sur le sable des manèges ou des halles; plus de pluie qui le transit, de soleil qui l'enfièvre; plus de carabine à la hauteur de la poitrine et memçant tous ses mouvements; plus, surtout, de celte inquiétude maladive attachée à toute situation inachevée. Pour un condamné le bagne est le port et le foyer. On lui donne son lit, sa gamelle, son bout de chaîne, et il s'y accoutume î il a, à lui, une place, toujoursl i même; un rayon de soleil qui lui revient tous les jours. Il peut y retrouver la joie des habitudes, ces délicieuses vacances de la pensée; il peut se laisser vivre sanss'oc uper de la vie ; il a l'eau et le feu ; il est établi I
Je ressentis [eut-être plus vivement qu'aucun autre ce bonheur, moi qui depuis six mois avais passé successivement par toutes les angoisses de la crainte, de l'attente et du désespoir. J'éprouvai au moral ce que J'on éprouve physiquement après une longue marche ; mon âme n'avait point perdu son énergie, mais sa souplesse; tout en elle élail endolori, et j'aspirais au calme avec une espèce d'avidité frénétique. *-
Aucun repentir ne s'était pourtant éveillé en moi. Atteint par des lois que je m'étais accoutumé à mépriser depuis longtemps, je me trouvais dans la situation d'un homme frappé dans un duel et pour qui la défaite est
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une cause de colère, non de remords. Aussi ne m'occupais-jc que du soin de bien porter ma blessure et de garder une raine fière en face du vainqueur.
Cette fois l'orgueil qui m'avait perdu me servit ; car ce vice ressemble aux armures trop lourdes des anciens paladins qui pouvaient les étouffer, mais qui du moins les tenaient debout. J'y cherchai un appui dans mon abaissement, résolu à conserver sous la casaque du forçat un.' attitude ferme et digne.
Mes compagnons commencèrent par rire du rôle que je voulais jouer; mais je reçus leurs plaisanteries avec un dédain qui les déconcerta dès l'abord. Un protecteur, sur lequel je ne comptais pas, ne tarda pas d'ailleurs à leur imposer silence.
Bien qu'il fût tombé assez gravement malade, dès le lendemain de notre départ, Jacques Fourreau m'avait déclaré son intention de fuir pendant le voyage.
— Fais, lui avais-je dit, moi je reste.
Vers la moitié de la route, il réussit elTeclivemcnt à briser sa chaîne et à limer le barreau d'une fenêtre, dans la prison où l'on nous avait déposes ; mais vaincu par la fièvre, il ne put achever, et vint, mourant, se rasseoir sur la paille auprès de moi.
Le jour commençait à paraître; les gardes entrèrent presque aussitôt. Arrivés à nous, ils aperçurent la chaîne et le barreau rompus. L'état dans lequel se trouvait Fourreau empêchait de le soupçonner, ce fat moi que l'on accusa : je n:: cherchai point à me défendre et l'on me mit à la double chaîne.
Vers le soir, Jacques, qui était moins souffrant, put s'approcher de moi, et il n;e demanda pourquoi je m'étais laissé accuser et punir.'' Je lui répondis que j'ava's voulu lui éviter une surveillance et des fers qui auraient rendu sa luilc impossible, il me regarda un instant avec surprise, puis s'en alla sans rien dire; mais quelques jours après, un des condamnés ayant voulu me railler.
Fourreau qui était rétabli, déclara que le premier qui me contrarierait passerait par ses mains! Il était trop bien connu pour que cet avertissement ne portât pas son fruit; à partir de cet instant les moqueries cessèrent et Fon ne me parla plus qu'avec une sorte de réserve.
Cependant nos charrettes avaient pa-sô le pont-îevis ie Brest, au milieu d"une mulliluda curieuse, et étaient tjntrées dans l'enceinte du bagne. Au moment où nous franchîmes le portail je ne pus me défendre d'un frémissement intérieur; il me sembla que ma chaîne s'alourdissait et que l'atmosphère humide des cachots me pénétrait.
Tout avait été préparé d'avance, et la cour offrait, pour ^eux qui n'avaient jamais assisté à un pareil spectacle, un aspect étrange. Elle étaitentourôede gardes,dechiourmes, ièî pleine d'hommes habillés de rouge. Les uns se tenaient debout près de cuves fumantes; d'autres, appuyés sur de lourdes massues, heurtaient du pied, en jouant, des ïïnneaux de fer qui jonchaient le pavé. A l'une des extrémités, près d'un grand feu, quelques administrateurs en uniforme parcouraient des papiers; on eût dit îne cour du Saint-Office et les préparatifs de supplices àiconnus.
Nous fûmes appelés l'un après l'autre pour être débarrassés du triangle de fer. Chacun, après s'être purifié de la fange du voyage, échangea ses vêtements contre la caaaque rouge, et se fit river à la cheville l'anneau des ^aîériers. Les habits que nous avions quitt's furent jetés dans les flammes devant nos yeux, comme pour nous avertir que le bagne devait être désormais notre seule pafrie, et que, semblables au duc Guillaume, nous avions brûlé nos vaisseaux.
On nous conduisit enfin dans une salle immense dont lès miasmes me suffoquèrent.
— Voici notre nouvelle chambre à coucher, me dit Fourreau.
Il y avait au milieu une loge grillée de fer (Inns laquelle était une fournaise d'usine d'où s'exhaloit une odeur aigre et rance.
— Voilà notre cuisine, continua-t-il.
Des planches étaient clouées en pente sur d'étroites poutres, et une chaîne passait au bas.
— Ceci, ajouta-l-il, c'est notre lit, et la chaîne à laquelle nous serons vissés chaque soir.
Enfin des hommes à figures ignobles se promenaient dans toute la longueur de la sal e, tenant des joncs à la main. Jacques me les montra, et dit :
— Ce sont nos maîtres.
On nous annonça, ensuite, que nous avions huit jours pour nous reposer et prendre les habitudes de notre nouvelle demeure.
Le premier mois de séjour au bagne est un mois d'agonie. Il faut désaccoutumer ses poumons d'air pur, habituer ses membres à leur couche de chêne, vaincre par la faim les répugnances. Mais ce qu'il faut par-dessus tout autre chose, c'est rappeler sa vie à l'intérieur, la parquer dans son âme et abandonner, comme une machine inerte, son corps au règlement.
Car au bagne il n'y a qu'une volonté, qu'un caractère... le règlement ! Tout ce qui en sortes? révolte. Le commissaire directeur est la conscience visible du forçat, le règlement, son credo^ hors duquel il n'y a point de salut. En entrant là le condamné perd jusqu'à son nom, il devient un numéro d'ordre. Rien du monde extérieur ne lui appartient plus. Il est dans un entrepôt de chair humaine où on le lient en partie double. Les événements de sa vie se résument tous en opérations de comptabilité, et les commis de marine sont des historiographes. S'il meurt, on le mène au cimetière sans cortège; on le jette dans la fosse commune, après lui avoir repris la serpilliaire qui lui servait de linceul, et l'on passj son numéro à un autre ; car les numéros du bagne ont cela de
commun avec les rois de France, qu'ils ne s'anéantissent jamais : le numéro est mort, vive le numéro ! *■ Séparés par groupes, les forçais sont attachés chaque soir à une chaîne qui se prolonge d'un bout à l'autre de la salle. Qu'un seul se remue dans ces dortoirs qui en contiennent cinq cents, et un cliquetis de fer retentit sur toute la ligne 1 ce bruissement lugubre est une des souffrances auxquelles on s'accoutume le plus difficilement, et jusqu'à ce que l'oreille ne se soit faite âne plus l'er.tendre, lea nuits se passent en sursaut, et en luttes douloureuses contre le réveil.
Mais le supplice le plus affreux de tous, est celui de l'accouplement- J'avais été rivé à un condamné presjue idiot et déjà vieux qui n'aspirait qu'au repos, tandis que moi, un éternel besoin d'activité m'agitait. Après notre travail dans le port, nous avions quelques heures de relâche, pendant les'uelleson nous laissait la liberté de tous nos mouvements.
— Marchons, disais-je alors à mon compagnon.
— Asseyons-nous plutôt , me répondait-il. Et il s'étendait sur les dalles du chantier.
— Descendons du moins à l'ombre.
— J'aime mieux le soleil.
~ Tournons ^lors vers la mer.
— Je préfère les coteaux.
Irrité je voulais faire un pas.
— Tu n'as que la moitié des anneaux, me criait-il.
— Eh bien ! joue-les contre les miens.
— Soit.
Nous prenions les dés, et je risquais sur un seul coup ce qui me restait de liberté.
Mais le vieux forçat était heureux, et gagnait le plus souvent. Alors il fallait m'étendre à ses pieds, comme un chien soumi; , sans droit de faire un pas ni un mouvement I J'entendais les chants dos matelots sur les cales; je voyais les enfants courir, en jouant, sur les quais ; les
jeunes filles chargées du dîner de leur père descendre d'un pas leste et joyeux les rochers moussiux du port ; et, pris d'une rage convulsive, je me couchaisia face contre terre, afin, du moins, de ne rien entendre, ni de ne rien voir.
Cet homme auquel on m'avait accouplé, éiaitpour moi un supplice de tous les instants ; c'étiiit la mort enchaînée à la vie I Oh ! il faut avoir subi cette épreuve, Monsieur, pour en connaître la torture î trouver toujours sous votre regard un être indifférent ou odieux ; entendre sans cesse sa respin-.tion à votre oreille ; n'avoir pour lui aucune action secrète, aucun geste caché; le sentir, enfin, qui tient à vou- comme une excroissance hideuse, sans pouvoir le fuir ni s'en débarrasser!.... Et ce supplice n'est p'int d'une heure, d'un jour, d'une année ; vous le subissez partout et pour tout ! Aus?i comme la haine naît et grandit dans cette association forcée! Que de fois vous vous dressez !a nuit sur votre couche, avec la pensée de vais débarrasser de cette ombre vivante de vousmOrae! A' ec quelle joie, mon Dieu! j'aurais donné la moitié de mon existence pour m'appartenir un jour entier, pour marcher seul, dormir seul, n:e réveiller en scrutant que je ne traînais pas un autre homme à ma cheville! Âh ! quand du fond de mon cachot je m'étai- préparé à la vie du bagne , je n'avais prévu aucun de ces tourments; et je ne savais p:;s que l'infamie, l'esclavage, le travail forcé étaient les trois plus douces furies de cet enfer inconnu.
Malgré tout ce que je souffrais , j'avais pourtant gardé mon atti:ude hautaine et silencieuse ; cachant le combat douloureux dont mon âme étoit le rhaœp de bataille, je parlais peu, et je ne demandais jamais rien.
Je compris, en outre, que pour conserver quelque dignité dans ma servitude il fallait éviter l'insolente dureté des ordres, en les prévenant. Cette précaution de l'orgueil me donna l'apparence du zèle et me fit noter avantageusement. Il en résulta pour moiquelques faveurs que
je reçus avec le sourire superbe auquel j'avais habitué mes lèvres.
Une d'elle, pourtant, pensa vaincre mon impassibilité. On me sépara de mon compagnon, et je pus travailler seul! Ce bonheur inattendu changea, à mes yeux, l'aspect du bagne ; tout m'y devint supportable.
Le silence que j'avais imposé à mes premières douleurs, avait d'ailleurs tourné au profit de ma tranquillité. On a souvent répété que les plaintes soulagent le cœur; je crois, au contraire, qu'elles l'amollissent. H est rare qu'en racontant ses angoisses, on ne les exagère pas. C'est un fond que notre imagination se plaît à broder. A force d'analyser nos peines, nous nous attendrissons sur nous-mêmes, de manière à ne plus pouvoir les supporter. Que l'on s'interdise la plainte, au contraire, et l'on ne tarde pas à s'endurcir au mal, car il en est des souffrances de l'âme, comme de celles du corps ; laissez couler le sang d'une blessure, l'affaiblissement viendra, mais pressez la main sur la plaie , cachez-la bien à vos propres yeux; et vous la sentirez se refermer.
Le stoïcisme que je m'étais imposé eut donc pour résultat de me soutenir, tandis que mon obéissance préventive avait l'avantage de me rendre insensiblement favorables, ceux qui étaient char^^és de me conduire.
J'en excepte un adjudant nommé Etienne que cette exactitude rendit au contraire mon ennemi. Employé au bagne depuis vingt ans, Etienne semblait avoir choisi ces fonctions, moins par nécessité que par instinct. Sa cruauté avait tour à tour la fougue et les raffinements de la passion; on eût dit Néron devenu argousin. Appuyé sur le règlement il en punissait la moindre infractim, avec un zèle pour ainsi dire anaoureux. Mon soin à éviter tout acte susceptible de réprimande lui causa donc un véritable désappointement. C'était lui refuser l'impôt de souffrances qu'il avait coutume de lever sur tous et me soustraire à ?a royauté.
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Il essaya de me surprendre, mais ma régularité stoïque dérouta tous ses efforts. En vain il employa les menaces, le mensonge, l'injure ; enveloppé dans ma fierté, je feignis de ne rien entendre, de ne rien sentir.
Celte résistance muette l'exaspéra , il y vit un défi porté à son autorité, et il me voua une haine dont Jacques Fourreau m'avertit de craindre les effets.
- Quoi que tu fasses, le gueux trouvera moyen de te mettre mal avec les chefs, il connaît le proverbe : Quand on ne peut empoisonner soi-même le chien de son voisin^ on le dénonce à la police conwie enrayé. Le mieux pour toi serait de choisir une bonne occasion et de lui solder son compte avec trois pouces de fer dans le ventre.
Je répondis que les basses persécutions d'Élienne ne devaient point être prises autant au sérieux. Fourreau hocha ia tête.
— Oui, oui, dit-il, je sais que tu te défends par le mépris, mais la meilleure cuirasse a des jointures , et à la longue, les coups d'épingles font saigner autant que les coups de couteau.
Je ne tardai pas à reconnaître la vérité de ces paroles. Uniquement occupé de me trouver en défaut, Etienne ne me laissa plus un instant de repos, tout délit dont Tau leur restait inconnu, m'était aussitôt imputé. Dénaturant mes actions les plus indifférentes au point de vue de sa haine, il y trouvait toujours quelque motif d'accusation. Je sentais près de moi celte malveillance adroite, active, infatigable , qui me rendait mon zèle inutile et m'exposait chaque jour à quelque nouvelle persécution. Cet homme semblait avoir pris pour tâche d'expérimenter jusqu'où pourrait aller ma patience. Elle eut sans doute lini parcéder, si un heureux hasard ne m'eût tout à coup délivré de mon persécuteur.
Etienne fut retiré de la salle où je me trouvais et passa à l'hôpital maritime comme surveillant des condamnés qui y remplissaient les fonctions d'infirmiers.
Le départ d'Etienne fut pour moi une véritable délivrance. Débarrassé de cette tyrannie contre laquelle il m'avait fallu lutter, je sentis mon cœur irrité s'apaiser et se détendre. L'orgueil silencieux dont je m'étais jusqu'alors fait une armure, m'avait défendu contre la familiarité de mes compagnons de peines et contre la contagion morale qui ne pouvait manquer d'en être la suite. Je vivais à l'écart, étranger aux hideuses passions qui bouillonnaient autour de moi.
Tant que dura la lutte contre Etienne, je ne pus mettre à profit cet isolement; mais redevenu mon maître, après le départ de cet homme, je commençai à regarder dans mon âme et autour de moi.
Quelque coupable qu'eût été mon pas~é, je n'avais pas perdu tout sentiment du bien. Instruit à ne rien espérer après la tombe, et me voyant déshérité de toutes les joies de la terre, j'avais cédé au dépit, à l'orgueil, à la sensualité surtout; j'avais voulu connaître les voluptés de cet Éden dont les portes ne s'ouvrent qu'avec la clef d'or, et, ne pouvant y entrer autrement, j'avais eu recours à la fraude. Mais mon crime avait été un moyen, non un choix. Tout espoir de rachat n'était donc point perdu pour mon âme. Elle-même sentait sa souillure, et en souffrait.
L'aspect du bagne aida d'ailleurs à cette réaction salutaire. J'avais pu accepter la corruption élégante de Figel; la corruption immonde et brutale de mes nouveaux compagnons me révolta. Semblable à ces jeunes Spartiates qui en rencontrant des esclaves ivres, perdaient le goût de la débauche, je pris en mépris le vice, lorsque je vis jusqu'où il pouvait descendre. Sans être encore convaincu de la nécessité du bien, je comprenais déjà tous les dangers et toutes les bassesses du mal ; je sentais moa
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avilissement; j'en souffrais dans mon orgueil, dans ma conscience; j'aurais voulu au prix de ma vie revenir sur ]e passé, ou trouver un moyen de me relever à mes propres yeux.
J'en trouvai enfin l'occasion.
C'était, je m'en souviens encore, un soir d'hiver ; le vent du nord mugissait dans les longs corridors du bagne, la ronde venait de finir et l'on s'occupait de nous river à la chaîne de nuiii, lorsque tout à coup des cris retentirent au dehors; presque au même instant, des argousins se précipitèrent dans la salie en annonçant que le feu était à l'infîrmerie'du bagne.
Nous nous élançâmes dans la cour, et je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit alors à nos yeux.
L'incendie qui s'était déclaré au rez-de-chaussée, enveloppait déjà l'édifice presque tout entier. On voyait les flammes sortir par les ouvertures inférieures, glisser le long des murs, comme si elles eussent monté à l'assaut et effleurer, de leurs ondes étincelantes, les fenêtres du premier étage," auxquelles se pressaient les malades épouvantés.
Au moment où nous arrivâmes, des échelles venaient d'être dressées pour arriver jusqu'à eux. Je m'élançai à leur secours avec plusieurs autres, et nous réussîmes à les faire descendre, malgré la fumée et les flammes.
Comme le dernier touchait la terre, une clameur de joie s'éleva parmi les spectateurs; mais elle fut tout à coup interrompue par un cri terrible I Tous les yeux se levèrent !... A la fenêtre la plus éloignée venait d'apparaître une espèce de spectre chancelant et derai-nu.
Il y eut un moment de saisissement indicible. L'incendie, excité par le vent, venait de gagner le premier étage et ne trouvant plus d'aliment que là, semblait tendre à s'y concentrer. On entendait le feu gronder à l'intérieur et l'édifice entier gémir comme une fournaise près d'éclater.
Le malade qui s'était traîné avec peine jusqu'à la fenêtre, voulut se pencher au dehors , mais repoussé par les flammes, il nous tendit les bras avec une expression si déchirante que tous détournèrent les yeux..
— A tout prix il faut le secourir 1 s'écria le commissaire; où sont les braves? Georges ... Michel, appro'
chez les échelles !
Mais tous secouèrent la tête et restèrent immobiles.
— Au nom de Dieu ! hâtez-vous, reprit le chef d'une voix altérée; voyez, le feu gagne; dans un instant il sera trop tard... Que celui qui montera fixe lui-même sa récompense!.... Quoi! personne, personne qui veuille sauver cet homme.
Il y eut un nouveau silence, et le vieux commissaire joignit les mains avec une exclamation de douleur.
Dans ce moment mon regard se leva vers le malheureux qui se débattait dans l'incendie.... Je ne sais ce qui se passa en moi à cette vue, mais par un élan, pour ainsi dire involontaire, je courus à une échelle, je l'appuyai contre le mur et je me mis à monter.
J'arrivai jusqu'au malade, mais comme je l'enlevais dans mesbras,une bouffée de flamme m'enveloppa et m'étourdit!...
Tout ce qui iuit ne m'a laissé qu'un vague souvenir. Il me sembla pourtant que j'étais entouré d une voûte brûlante et que le feu ruisselait sur moi comme des vagues; j'éprouvai une vive douleur malgré laquelle je continuai à descendre, puis tout devint confus et je ne vis plus rien.
Mais cet oubli de moi-même fut court ; quand je revins au sentiment de ce qui m'entourait, j'étais debout, à quelques pas de l'édifice qui venait de s'abîmer, et entouré de gens qui arrachaient mes habits brûlants. Le malade était étendu à mes pieds.
Ma première sensation fut celle d'une'soufTrance aiguë; mon corps, que l'on venait de dépouiller, était marbré de plaies hideuses, et ma chair fumait.
Le commissaire qui me tenait lui-même, ordonna de me conduire sur-le-champ à l'hôpilal maritime. Je vou lus faire un pas, mais la force me manqua.
Deux gardiens s'approchèrent pour m'en lever dans leurs bras. Le cri : — Place ! se fit entendre et tous les rangs s'ouvrirent.
Je promenai un regard sur la foule qui m'entourait et je ne puis dire, Monsieur, ce que j'éprouvai I Porté audessus de toutes ces tètes qui se découvraient avec respect devant moi; entendant mon nom courir au milieu d'un murmure d'admiration, je fus pris d'une sorte d'ivresse qui m'enleva subitement à ma douleur; il me sembla que mon cœur s'élargissait ! Pourla première fois je sentais que la souffrance pouvait être un triomphe ; je comprenais la sainteté et la douceur du dévouement. Dans ce moment j'aurais voulu donner ma vie pour tous ceux qui étaient là.
Cependant mes blessures étaient plus graves que je ne le supposais moi-même, et je fus pris, dès le lendemain, d'une fièvre accompagnée de délire qui persista assez longtemps pour faire désespérer de ma guérison . Le danger dura enfin huit jours; enfin ma jeunesse triompha du mal, la fièvre s'apaisa, le délire disparut, et je revins au sentiment de mon existence.
Il me sembla, d'abord, que je sortais d'un rêve pénible. -Je ne reconnaissais rien , je ne me rappelais rien! il fallut renouer difficilement, et anneau par anneau, la chaîne de mes souvenirs. Cependant les vagues images qui flottaient dans mon esprit prirent insensiblement plus de consistance; ce qui s'était passé devint à mes yeux une réalité! cet incendie, cet homme sauvé, ce long délire suivi d'une léthargie; je compris que tout cela était vrai!... Cette femme elle-même, que j'avais cru apercevoir à mon chevet, au milieu de mon égarement, ce n'était point un rêve, car je retrouvais encore ses traits dans ma mémoire; j'entendais encore son ac-
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cent, etcetaccent, ces traits, je les avais connus autrefaisl Je cachai ma tête dans mes deux mains, cherchant à rappeler mes souvenirs les plus lointains. Tout à coup, un éclair traversa ma mémoire obscurcie et je me redressai brusquement en prononçant le nom de mademoiselle de Glérembeau.
— Me voilà, répondit une douce voix.
Je levai les yeux et je poussai un cri l
Cécile était à quelques pas, en costume de soaiir hospitalière, et me regardait avec un sourire.
Mon premier sentiment à la vue de mon ancienne compagne d'enfance avait été la joie; le second fut la honte.
Elle s'en aperçut et me parla aussitôt de ma dernière action comme si elle eût voulu me défendre contre moa propre mépris.
Mais il y avait une accusation dans ce généreux subterfuge lui-même, car cet empressement à louer le présent n'était qu'un masque destiné à couvrir l'infamie du passé ! Je fus si douloureusement saisi de cette pensée que je cachai mon visage dans mes deux mains et que je ne pus retenir mes larmes.
Mademoiselle de Glérembeau s'approcha vivement.
■ — Au nom de Dieu! qu'a vez -vous? me demanda-t-elle.
J'essayai de répondre, mais il y avait si longtemps que toute marque d'intérêt m'avait été refusée, que le son de cette voix compatissante augmenta mon attendrissement ; le.s sanglots m'empêchèrent de parler.
— Est-ce donc moi qui vous ai aftligô? reprit Cécile, près de pleurer elle-même. Oh! je vous en conjure, répondez, qu'ai-je dit, qu'ai-je fait dont vous ayez été blessé?...
— Rien, balbuliai-je, ce n'est pas vous qu'il faut ac-
cuser, mais moi seul ! en vous voyant, je me suis rappelé un temps meilleur et des promesses trop mal tenues...
Je m'arrêtai à ces mots. Elle fut quelques moments sans répondre; enfin, baissant la voix :
— Vous repentez-vous? demanda-t-elle doucement.
— Depuis un instant seulement ; depuis que je vous ai vue.
— Et vous êtes résolu à retourner au bien ?
— Si vous me le montrez.
— N'avez-vous donc point une voix qui vous avertit au dedans.
— Hélas! je ne l'entends plus, m'écriai-je; parlez pour elle ; conduisez-moi; rapprenez-moi à haïr le mal. Une fois déjà, après la mort de mon père, vous m'avez retiré des bords de cet enfer ! Oh ! si vous étiez restée, j'aurais compris que le devoir, que la sagesse était d'accepter l'humble place que Dieu nous avait donnée sous le ciel, et que le véritable but de la vie n'était ni le plaisir ni le succès; mais vous êtes partie, le vertige m'a repris et je suis tombé où me voilà...
— Le repentir peut tout racheter, observa sœur Cécile.
— Mais il ne rend ni la paix ni l'honneur, repris-jc douloureusement; le repentir est comme cette pierre brûlante avec laquelle les médecins consument les chairs ulcérées; il n'enlève la corruption que par la soulTrance et en laissant une hideuse cicatrice. Âhl pourquoi suisje sorti de ces flammes qui devaient me dévorer? L'épreuve du moins serait finie et ma mort eût expié, d"un seul coup, les fautes de ma vie!...
— Ce n'est point au coupable de choisir l'expiation, reprit doucement mademoiselle de Clérembeau.
— Je le sais, je le sais! m'écriai-je; mais quel moyen me reste-il de réparer mon passé? Que tenter dans cet enfer immonde auquel je suis condamné? De qui puis-je recevoir dos encouragements et des exemples; à qui puisrje me dévouer? Gomment purifier mon âme dans
une atmosphère de vices, de haines et de mensonges? Âh ! du moins si l'on me demandait un sacrifice, en me montrant au bout la réhabilitation: si quelqu'un me donnait à remplir une tâche qui pût me faire dire tout bas : — Ce que tu fais est bien et te rachète î ...
— J'avais deviné votre désir, interrompit sœur Cécile; cette lâche vous sera donnée; vous ne retournerez plus au bagne.
— Que dites- vous ?
— On a voulu récompenser votre courage.
— Est-ce possible?
— Vous resterez ici.
— Moi! m'écriai-je en me redressant sur mon lit? ici, moi, auprès de vous! Ah! ne me trompez pas!...
— Le commissaire vous a réservé une place d'infirmier.
Je joignis les mains.
— Ainsi Dieu vous accorde ce que vous demandiez, reprit sœur Cécile. Uniquement occupé, ici, de soulager ceux qui souffrent, votre nouvelle mission sanctifiera votre captivité elle-même.
— Ah! je le voudrais, je l'espère, vous me guiderez, m'écriai-je; vous serez ma conscience; vous me direz oîi il faut aller, ce qu'il faut faire, et j'irai... je ferai... je vivrai à votre ombre...
— C'est bien, interrompit-elle en m'imposant silence du geste ; avant tout songez à vous guérir.
— Ah! je ne souffre plus...
— Songez alors à reprendre des forces pour commencer bientôt votre œuvre. J'en ai déjà trop dit, et trop écou'.é, je vous laisse : d'autres malades m'attendent. Adieu, prenez courage et pensez à Dieu.
Elle me fit un signe de tête, puis disparut.
Cette entrevue me laissa dans une inexprimable agitation. Par un concours de circonstances singulières, mademoiselle de Clérembeau était le seul être au monde dont
DEUX ïriîîÉREg. !33
j'eupse reçu des inspirations généreuses et désintéressées.
Son souvenir se liait aux seuls louables efforts tentés par moi, et je devais la regarder comme une sorte de bon génie, dont l'apparition avait toujours amené chez moi un retour vers le bien. Aussi sa rencontre me sembla-telle avoir quelque chose de providentiel. Je la regardai comme un de ces anges que les peintres chrétiens nous représentent pleurant au-dessus des flammes du purgatoire, et encourageant les âmes qui y gémissent à la patience, en leur montrant le Ciel f
Tous les bons désirs qu'elle avait autrefois fait naître dans mon âme, s'y réveillèrent donc de nouveau. Je me mis à repasser les quatre années qui venaient de s'écouler, et retournant pour ainsi dire tous mes souvenirs d'opulence tourmentée, de considération menteuse, de joies impures, je trouvai que le vice m'avait encore plus trompé que la vertu.
Et celle-ci pourtant, je ne l'avais jamais sérieusement aimée. Soumis en apparence à son joug, je l'avais toujours porté avec impatience et incrédulité; la tète était courbée, mais le cœur en révolte; je protestais contre la puissance même à laquelle j'obéissais. J'avais donc réellement à apprendre ce que pouvait être le devoir accompli sans regret et avec amour.
Mais étais-je encore capable d'en sentir la douceur? Mon cœur souillé ne ressemblait-il point à ces larves qui traînent partout leur écume immonde; pouvait-il réellement espérer la régénération que l'on m'avait promise?
Ces doutes agitèrent ma convalescence et l'eussent retardée, si la sœur Cécile ne fût venue au secours démon âme tourmentée. Dès qu'elle était là, tout me paraissait possible. Elle apportait avec elle comme une atmosphère de calme. Ses paroles étaient simples, mais la foi leur communiquait je ne sais quelle grandeur sereine toute nouvelle pour moi. C'était comme un de ces horizons
immenses et doucement lumineux, que l'on aperçoit du haut des monlagnes.
Je me rétablis enfin et je pus prendre le service de la salle qui m'avait été réservée.
Je n'ignorais point quels pénibles devoirs m'y attendaient. Je savais qu'une fois à l'œuvre, je devais renoncer au somï(ieil, supporter les caprices des malades, vivre toujours en face de la souffrance, de l'agonie. Mais qu'était tout cela en comparaison des menaces, des coAips et des injures du bagne ? N'avais-je pas d'ailleurs les encouragements de la sœur Cécile qui me rendait tout facile et doux. Une seule chose me fut pénible dans ce changement: je retombai sous la surveillance d'Élienne, et, bien que ma position nouvelle lui donnât moins d'autorité sur moi que par le passé, je ne pus me retrouver en face de cet homme sans souffrir.
Lui-même parut éprouver quelque dépit de la faveur qui m'avait été accordée.
— Eh bien I me dit-il la première fois qu'il me rencontra, te voilà donc guéri, sournois ? Tu as joué le rôle de brûlé pour te faire bien venir du commissaire?
Je lui jetai un regard de mépris et je lui tournai le dos.
— Mordieu 1 quel air glorieux, s'écria-t-il avec un sourire forcé; ne dirait-on pas l'empereur après la bataille d'Austerlitz ? Et tout cela pour avoir monté à une échelle?... A propos, il est mort le voleur que tu avais retiré du feu.
— Mort? répétai-je vivement en me retournant.
— Le surlendemain de l'incendie.
Celle nouvelle qui m'avait été.cachée me saisit douloureusement; j'aimais cet homme depuis que je l'avais sauvé. ÉLienne s'aperçut de mon émotion et continua.
— Tu vois, mon vieux, que ton expédition n'élail bonne à rien, et que tu n'as même pas la coDsolalion d'à- j voir clé utile à un confrère.
DEUX MISÈRES. 13SJ
Je ne voulus pas en entendre davantage, et je quittai brusquement l'argousin .
Du reste son mauvais vouloir dut se borner à quelques persécutions de ce genre que j'interrompais môme le plus souvent en m'ôchappant.
La salle des olTicicrs dont j'étais chargé ne se trouvant pas sous l'inspection de sœur Cécile, je ne la voyais que rarement, mais elle ne me rencontrait jamais sans me parler et me donner des encouragements. Aussi quelque pénible que fût le service, je m'en acquittais avec zèle, sûr qu'elle en serait instruite.
Elle le fut en effet et me dit un jour :
— Continuez, je suis contente, Louis.
C'était la première fois, depuis que nous nous étions revus qu'elle m'appelait ainsi par mon nom ; je sentis des larmes de bonheur mouiller mes paupières ; il me sembla que ma réhabilitation commençait.
Cependant le départ de l'escadre réunie en rade dégarnit tout à coup l'hôpital : la salle que je servais se trouva presque vide et je pus prendre quelque repos.
J'en profitai pour me procurer des livres.
J'étais privé depuis si longtemps des joies de la lecture que je m'y livrai avec une sorte de fureur. Je m'adressai surtout aux romanciers et aux poètes, lecture dangereuse qui amollit l'âme et la dégoûte du monde ! Mais que ponvais-je aimer autre chose? Fallait-il donc m'arrôler à la réalité pour y trouver le découragement ou l'irrit.ition? A quoi bon d'ailleurs y penser ? Ne m'était-il point défendu désormais d'y rien changer. Je n'avais ni à choisir ni à préparer ma route ; ce que je pouvais faire de plus sage était donc de me réfugier dans la vie imaginaire, les yeux sur les nuages et sans regarder à mes pie.is.
Ces lectures d'ailleurs me jetaient dans une nonchalance rèveu e qui me tenait lieu de résignation. xVllangui par elles, je voyais mon sort sous un aspect moins sombre, je trouvais dans son immuabilité une espèce de com-
pensation. Je n'avais plus ainsi le soin de penser à ma vie, et j'étais si las de crises, de changements, que je ne sais si j'eusse voulu troquer pour un bonheur transitoire, le malheur dôfinilif ! j'avais réglé mes derniers comptes avec le monde, je savais au juste quelle rente il me paierait, et, n'ayant plus rien à discuter de ce côté, je povivais reporter toutes les activités de mon âme vers les chimères.
Que de délicieuses heures me procurèrent ces lectures romanesques! Quels tremblements 1 quelle ivressel quel'e fièvre ! comme j'aimais m3s héros ! et quels tressaillements d'impatience quand il fallait quitter le livre pour un soin à donner ; quel bonheur quand le malade fermait les yeux et s'endormait ! Je respirais bas , je tournais les feuilles avec précaution , je maudissais la mouche qui bourdonnait dans le rayon de soleil près de la fenêtre. Oh ! j'ét»is si malheureux de n'avoir pas à moi tout mon temps, toute ma liberté, et pourtant ce malheur était encore si doux!...
Une circonstance imprévue vint m'arracher à mes extases. La sœur Cécile perdit tout à coup l'un de ses infirmiers attachés à la salle qu'elle dirigeait, et me demanda si je voulais le remplacer.
Bien que ce changement dût m'enlever mes loisirs, je ne balançai point. Sortant avec effort du monde chimérique dans lequel je vivrais depuis quelque temps, je secouai la langueur qui m'avait gagné, et je rentrai dans l'action avec courage.
Le sacrifice fut d'abord pénible, car ces lectures enivrantes ressemblentà l'ofiium des Orientaux, dont l'usage devient vile un besoin. Il fallut plusieurs semaines pour en désaccoutumer mon imagination, encore m'en restat-il comme un arrière-goût. Toutes les fibres sensibles de
mon âme avaient été remuées , et môme au milieu de mes occupations nouvelles j'en conservai une sorte de vibration intérieure.
Les premiers mois furent cependant peut-être les plus heureux sinon les pins calmes de ma vie. Les paroles de sœur Cécile, son exemple, sa présence, agissaient peu à peu sur mon âme ; les honteux ulcères qui l'avaient ravagée commencèrent à se fermer. Chaque jour emportait une erreur, une haine. Mon orgueil enfin terrassé, rampait aux pieds de ma protectrice, comme le démon aux pieds de Marie. Je sentais s'éteindre la fièvre d'ambition et la soif de jouissances qui m'avaient jusqu'alors torture; tout se renouvelait en moi sans que cette crise eût rien de douloureux ; c'était quelque chose comme ces troubles charmants qui accompagnent la guérison ; une sorte de convalescence morale dans laquelle je sentais la force €t la santé revenir dans mon âme à flots successifs et que je pouvais pour ainsi dire compter.
Sœur Cécile contemplait avec une satisfaction souriante celte régénération dont le'miracle lui était dû: car elle seule me l'avait fait désirer. D'abord, en effet, je n'avais point regretté ma chute par bon te, mais parce qu'elle m'éloignait d'elle, et, si j'avais essayé à regravir le chemin diiTicile de la vertu, c'était comme l'enfant qui aspire à la montagne pour se trouver plus près de l'étoile désirée. Seulement, arrivé là, mon àme s'est ouverte aux brises purifiantes et après avoir aimé le bien comme un moyen, je l'avais aimé comme un but. La présence de saeur Cécile avait donc été la chaîne d'or qui lie la terre au ciel. Elle avait dit à ma consciense morte, comme le Christ à Lazare ; — Réveille-loi I El ma conscience s'était réveillée :
D'où venait cette puissance? Comment le cœur aigri s'étail-ilsubitementadouci? Pourquoi l'espritorgueilleux avait-il dépouillé son assurance ? Mystère étrange qu'un seul mot explique; je n'étais plus seul! 11 y avait au
monde un être qui devait se réjouir si je faisais bien, s'affliger si je faisais mal ; j'avais enfin pour me soutenir celte conscience extérieure et vivante, dont j'ange gardien des légendes était le symbole.
Ah I sans doute des croyances plus ardentes rendent ce secours inutile; mais qui peut avoir de nos jours la foi inébranlable ? Qui n'a besoin de trouver, par instants, la loi personnifiée et d'entendre une voix amie la lui rappeler ? Quand le doute a troublé la limpidité des croyances, quand les passions ont soulevé en nous toutes les fanges cacbces, notre âme ressemble à un lac troublé où l'image de Dieu ne se reflète plus I
Bien que la sœur Cécile passât la plus grande partie 4e ses journées dans la même salle que moi, nous trouvions rarement le temps et l'occasion de nous parler ; mais un regard, un sourire, un mot rapide jetés en passant suffisaient pour me rendre heureux, et pour soutenir mon courage.
Que m'importait d'ailleurs sa parole? je la voyais et c'était assez! Tout rayonnait autour d'elle, tout chantait! Je reconnaissais le bruissement que faisait sa robedebure; je devinais son ombre sur les murs blanchis; je sentais sa présence à je ne sais quelle plénitude de courage, son absence à une inquiétude impatiente! Mon oreille connaissait si bien sa voix, qu'elle distinguait de loin et à travers le bruit le moindre mot prononcé par elle ; c'était une musique se détachant de tout le reste.
Un soir elle me chercha des yeux, en entrant dans la salle, et m'appela. J'accourus avec l'espèce de eaisissement que me causait toujours cet appel. Elle me fit entrer dans son cabinet de surveillance, me regarda en souriant et dit:
— J'ai à vous annoncerune heureuse nouvelle, Louis.
Ce nom de Louis, prononcé par elle, me donnait un battement de cœur inexprimable; je pus à peine balbutier une exclamation d'ôlonncment.
DEUX MISÈnES. 130
— Ne devincz-voiis point ce que ce peut être ? repritelle, voyons, cherchez ; que désirez-vous le plus?
— Ce que je désire le plus, répétai je. . . C'est de rester où je suis et comme je suis !
Elle me regarda (Vun air étonné.
— Quoi ! ne regrettez-vous point votre liberté ?
— A quoi bon des regrets inutiles ?
— Mais si l'on vous proposait les moyens delà recouvrer?
— A moi ?
— Le commissaire du bagne veut solliciter voire graciement.
— Qui vous l'a dit ?
— Lui-même. Seulement, celte sollicitation ne peut être faite que sur une demande de voire famille; c'est une formalité indispensable. Avez-vous un parent qui puisse réclamer pour vous cette faveur?
— Il ne me reste qu'un oncle.
— Vous lui écrirez aujourd'hui même; le commissaire fera parvenir la lettre, et dans trois mois vous pouvez être libre.
Je demeurai la tête baissée, tournant mon bonnet entre mes mains et ne sachant que répondre. Sans que j'en eusse bien clairement démêlé la cause en moi-même, cette nouvelle, qui eût dû me jeter dans des transports de joie, m'avait laissé froid et presque mécontent.
Sœur Cécile parut stupéfaite de mon silence.
— Eh bien ! êles-vous donc si indifférent à l'espoir de cette délivrance ? demanda-t-elle.
— Ah 1 j'ai tort, répliquai -je avec embarras; je devrais vous exprimer ma reconnaissance etma joie; mais... je ne sais pourquoi... un tel espoir m'épouvante...
— Que pouvez-vous craindre ?
— Je crains... de partir.
— Vous redevenez libre !..
— En vous quittant I
Elle fit un mouvement.
— Ah ! vous ne savez pas combien j'ai besoin de vous voir! conlinuai-je vivement; ici, votre seule présence me garde ; à chaque tentation lâche ou impure , je n'ai qu'à penser que vous êtes là , et toute tentation s'envole ; tandis que dansce monde, où j'ai déjà fait naufrage, tout se tournera contre moi. Où vous me montrez la délivrance, je ne vois, hélas ! que le souvenir de la chute et les occasions de la renouveler,
— N'ètes-vous point assez fort pour l'éviter désormais? X — Assez fort pourvu que votre regard et votre voix m'encouragent.
Une légère rougeur traversa le visage de la jeune sœur.
— Ne parlez point de moi , ne songez point à moi , reprit-elle avec un peu de précipitation ; le devoir doit être aimé pour lui-même. Ailleurs comme ici, vous pourrez trouver des conseils, des encouragements.
— Mais je trouverai aussi le mépris et les tentations, observai-je timidement; tandis qu'ici tout me sert de sauvegarde. Placé à l'écart de la mêlée sociale, je n'ai à craindre ni chocs, ni contagions; ma capt.vité me défend encore plus qu'elle ne m'enchaîne.
— Et c'est là ce qui peut la rendre dangereuse à la longue, reprit mademoiselle de Clérembeau ; l'impuissance du mal n'est pas la vertu ; celle-ci demande le choix et la liberté d'action. 11 faut que vous sortiez de tutelle pour vous accoutumer à la résistance, pour apprendre à vous suffire à vous-même. Languir dans l'esclavage humiliant que vous subissez serait coupable, alors que vous pouvez en sortir et reconquérir l'estime des hommes par une vie utile. Soyez sûr, d'ailleurs, que vous avez mal interrogé vos désirs. Que pourriez-vous regretter ici?
— Ce que je pourrais regretter ? Vous me le demandez, quand c'est ici que je vous ai retrouvée.
Elle voulut m'intcrrompre.
— Non ! m*écriai-jc ; laissez-moi vous dire combien
DEUX MIsèRE S. 141
VOUS m'êtes nécessaire, puisque vous l'ignorez. Bonnes inspirations, confiance, espoir, tout me vient de vous. Que ferai-je quand vous ne serez plus là ? Oh ! ne m'exposez pas à ce danger! Rappelez-vous notre enfance; prenez-moi en pitié. Étes-vous donc lassée de veiller sur moi? Qa'ai-je fait pour que mon départ vous réjouisse lorsque, moi, il me désespère?
— Plus las, Louis, plus bas, interrompit-elle, effrayée d'entendre ma voi.-c s'élever, et troublée elle-même; quand je vous ai apporté cette nouvelle je pensais vous rendre joyeux, et voilà qu'elle vous afflige... Parce que j'ai cru que la liberté vous serait douce à retrouver, vous me supposez moins désireuse de voire bonheur ! Cela est-il juste ? cela est-il sage ?
Sa voix était entrecoupée, ses yeux humides; je me frappai le front.
— Ah ! vous avez raison, m'écriai-je ; je devrais vous remercier à mains jointes, et j'ose me plaindre ! Mais si vous saviez... Mon Dieu!... Non, je suis un ingrat... Pardonnez-moi ! pardonnez-moi 1
Poussé par un de ces irrésistibles transports qui vous ôtent toute réflexion, j'avais saisi les plis de la robe de sœur Cécile, et je les pressai contre mes lèvres. Un éclat de rire partit tout à coup derrière nous. Je me détournai vivement ; Etienne était debout à la porte du cabinet.
— Bien des excuses de vous déranger, dit-il en portant la main à son bonnet de police; mais ne voyant plus ce vaurien à son poste, j'avais peur qu'il n'eût pris la clef des champs.
Je fis un mouvement de colère ; sœur Cécile m'arrêta par un geste.
— Vous devez être rassuré maintenant, dit-elle d'un accent ému, mais digne.
— Trcs-rassuré, répliqua Etienne, qui me jeta un regard narquois ; je vois que ce garçon-là était sérieusoment occupé...
142 DEUX MISiiRES.
-^A m'adressersesremerciements, interrompit la sœur.
— Il a donc obtenu quelque chose ?
— L'assurance d'une prochaine liberté.
La figure de l'argousin changea subitement d'expression.
— Ah ! on a demandé sa grâce, dit-il d'une voix contrainte ; à la bonne heure. Voilà ce que c'est que de se faire échauder à propos. Les brûlures de ce garçon-là en ont fait un honnête homme. Ah ! ah 1 ah 1 Mais il faut tout de même que la sœur ait bien prié le commissaire.
— Le commissaire a agi de son propre mouvement et selon sa conscience.
Etienne cligna des yeux en riant.
— Compris 1 dit-il, compris I 11 ne faut pas que l'on sache le fin de la chose ; mais pour ce qui est de la discrétion, la sœur peut se fiera moi... je sais me taire...
— Prouve le donc tout de suite, m'écriai-je poussé à bout par l'effronterie insolente de cet homme, et faisant un pas vers lui.
— Arrêtez, Louis I s'écria mademoiselle de Glérembeau.
— Pourquoi donc ? reprit Etienne sans bouger ; nous avons notre paille de gland l
— Misérable 1...
— bh! des injures!...
Il avait levé son bâton ; sœur Cécile s'élança entre nous, et lui montrant la porte d'une main tremblante :
— Sortez ! dit-elle.
L'argousin parut balancer ; mais sur un nouveau geste de la religieuse, il nous lança à tous deux un regard vénéneux et se retira.
Forcé de consentir à ce que me demandait sœur Cécile, j'avais écrit à mon oncle Minart; jefus plusieurs semaines
DEUX miséues. 113
sans recevoir âe réponse ; enfin, on me remit la lettre suivante, que j'ai cru digne d'ôtre conservùc :
« Mon pauvre fieu,
» La présente te serait parvenue plus tôt si ma femme ne m'avait d'abord défendu d'écrire à un garçon qui a déjà causé, dit-elle, trop de chagrin à la famille et qui lui fait tant de déshonneur ; mais j'ai soumis la chose au curé, la dernière fois que je suis allé-à confesse ; il m'a assuré que Catherine se trompait et qju'il était d'un chrétien de pardonner au pécheur.
ï J'ai, en conséquence, profité pour te répondre d'un voyage à Montargis où je suis venu vendre nos foins, d'autant que la dame du bourgeois qui les a achetés veut bien l'écrire cette lettre sous ma dictée.
ï C'est donc pour te faire savoir que je n'ai pas bien compris ce que tu me demandais. Il faut, dis-tu, que j'adresse une pétition pour te réclamer et alïirmer que la trouveras, en sortant de là-bas, des moyens d'cx.istence. Mais es-tu bien sur que cela ne m'engagera à rien ?
» Il est certain que je désire ton bonheur, mais pourvu que cela ne puisse pas me nuire. Toi qui es savant et qui as de l'esprit, tu ne peux manquer de comprendre mes raisons.
» Par conséijuent, le mieux serait de m'envoycr loimôme une pétition comme lu la veux ; je consulterais pour savoir s'il n'y a pas de danger à signer, et alors je te la renverrais avec mon nom au bas.
ï Tâche, par la môme occasion de m'envoyer une tabatière de coco sculptée, comme vous en faites à Brest ; venant de toi, ça me fera bien du plaisir.
» J'espère, mon fieu, que tu es devenu sage et pieux là-bas. Au bouC^4e tout, il n'y a que la religion pour vivre tranquille et content, surtout quand on devient vieux ; ça occupe, ça vous donne une tonne réputation et ça vous gagne une place dans le paradis.
» Adieu, mon pauvre fieu ; porte-toi bien et prie le bon Dieu pour ton oncle. Nous avons bien besoin qu'il nous protège, car nos blés commencent déjà à verser, et si les mauvais temps continuent, je ne sais ce que les pauvres gens deviendront,
» Ton oncle,
» Claude Minart.
» P. S. A propos, quand tu m'enverras la pétition et la tabatière, n'oublie pas d'affranchir le paquet, comme tu avais fait pour la lettre.
» Peut-être que si tu ajoutais quelque chose pour ta tante, ça pourrait la ramener, car au fond elle a du bon. »
Je fis la pétition que demandait mon oncle, j'y joignis la tabatière de coco, quelques bagatelles pour ma tante, j'affranchis le tout et j'attendis.
La réponse ne tarda point. Minart avait signé la pétition, qui fut remise au commissaire du bagne, pour servir d'appui à la demande.
Jusqu'alors je m'étais prêté avec soumission plutôt qu'avec empressement aux démarches qui pouvaient amener ma libération ; mais lorsque tout fut achevé, je commençai à m'effiayer sérieusement de la possibilité du succès. La répugnance confuse que j'avais éprouvée dès les premiers mots qu'avait prononcés sœur Cécile s'était accrue parles explications que j'avais dû lui donner. En cherchant à justifier cette répugnance à ses yeux, je me l'étais justifiée à moi-même; j'y trouvais chaque jour quelque nouveau motif.
Mais de tous, le plus puissant était la crainte de quitter mademoi>elle de Clérembeau. Je m'interrogeai à cet égard, et toutes mes réflexions aboutirent au même désir : la voir 1
Sa présence était insensiblement devenue une des conditions de ma vie ; et cependant cette présence n'avait
DEUX MISERES. Mo
plus l'influence douce et sereine d'autrefois. Au lieu d'y trouver une source de calme, j'y trouvais une cause de trouble ; loin de me faire respirer plus à l'aise, elle m'oppressait Je ne pouvais plus approcher de sœur Cécile sans que tout mon sang refluât vers mon cœur ; sa voix me faisait trembler; l'air agile par sa marche m'enivrait.
Je ne sais si elle s'aperçut de cette impression, mais ses manières devinrent tout à coup plus réservées ; elle évita toutes les occasions de se trouver seule avec moi et ne me parla plus que lorsque le service l'exigeait.
Ce chantiement m'atterra. Je crus d'abord lui avoir donné quelque sujet de mécontentement et je redoublai de soins; mais elle ne parut point le remarquer. Alors le dépit et le découragement me prirent. Je négligeai tout, espérant qu'elle me parlerait au moins pour me faire des reproches et que je pourrais amener ainsi une explication ; mes prévisions furent encore trompées, et elle se contenta de réparer mes négligences sans rien dire.
Cette persistance de froideur me jeta dans un désespoir que je laissai paraître malgré moi. Etienne, qui nous surveillait en silence, le remarqua,
— Eh bien! me dit-il un jour, il y a donc de la brouille?
Je feignis de ne pas comprei^.dre.
— BienI bien! reprit-il, tu es discret; c'est ton devoir; mais lâche seulement de ne pas prendre cette figure d'agonisant chaque fois que la sœur passe sans te parler, il vaut mieux savoir cacher son dépit quand on est amoureux,
A CCS mots Etienne s'éloigna en ricanant.
J'étais demeuré debout à la môme place, sans voix, sans regard, sans pensée, étourdi par le mot qu'il venait de prononcer comme par un coup de tonnerre. Ce mot avait déchiré le voile qui enveloppait mes sentiments à mes propres yeux; je l'entendais retentir dans toutes les
iïG BEUX MISBKES.
profondîMrrs de lûon être, réveillant des milliers d'éclwjs; je le murmurais des lèvres avec une sorte de surprise épouvantôc ; je proinenais les yeux autour de moi , et tout scmWait répéter : amoureux !
Éj^erdu, je m'élançai hors de la salle, je descendis l'escalier, je traversai la cour sans me sentir marcher. Ce que j'éprouvais n'était ni de la douleur ni de la joie, mais je ne sais quelle confusion tumultueuse de sentiments contraires.
J'allai m'asseoir sous les tilleuls et je restai là, le front caché dans mes deux mains. Le jour allait tomber; une brise chargée de senteurs marines bruissait dans les ieuilles, et quelques chants de matelots s'élevaient du port. Je sentis peu à peu le calme frais et joyeux qui m'entourait descendre dans mon âme ; moa trouble s'apaisa.
Sans oser encore m'arrêter à la pensée de cet amour qui venait de m'ètre révélé, je m'y résignai comme à un malheur irréparable qu'il fallait savoir supporter, et, lorsque je remontai à la salle, j'étais redevenu maitre ÙQ moi.
:>Iais je ne tardai pas à éprouver les résultats de ma fatale découverte.
Tant que j'avais ignoré la nature du penchant qui m'entraînait vers sœur Cécile , cette ignorance même avait conservé à mon affection toute sa pureté, et mes désirs n'avaient pu dépasser les bornes du senti luent que je m'étais avoué à moi-même. Une fois averti de mon amour, au contraire, toutes les passions, jusqu'alors contenues, firent explosion comme des révoltés qui ont trouvé un drapeau! Les manife.Ualions, innocentes naguères et sans arrière-pensée, s'envenimèrent subitement ; tout devint péril et poison 1
Les elïorts môme que je tentais pour combattre ces nouveaux sentiments ne firent que les exalter; car l'amour ressemble à ces terrains uiobilcs qui cèdent sous les
pas; plus on essarîe de s'en retirer, plus on s'y enfonce profondément. En me répétant qu'il l'nllait oublier sœur Cécile, je m'occupais d'elle et je n'arrivais qu'à l'aimer davantage.
Bientôt même je cessai de résister à cet entraînement. Je continuai bien à me dire que mon amour était une folie coupable, mais sans avoir la vol'onlié de m'en guérir. Loin de là ; cet amour était mon unique pensée, ma seule occupation. Je cherchais vainement à en voiler l'expression ; il se lisait dafns mes moindres paroles, dans mon geste, dans mon accent : j'en étais venu à désirer que sœur Cécile le devinât; non que je me laissasse abuîer par aucun espoir; j'étais sûr de n'exciter que son mépris ; mais j'éprouvais cette rage impatiente qui nous pousse à tenter ce que nous savons impossible.
Je résistai longtemps à cette fatale impulsion. La froideur toujours croissante de mademoiselle de Glérembeau me poussa à bout. Puisqu'elle me fuyait déjà, qu'importait un aveu qui devait m'en éloigner? ]N 'avait-elle pas repoussé toutes mes avances, toutes mes supplications muettes? ne lui étais-je pas devenu odieux? qu'avais-je donc à compromettre.
Ma position était d'ailleurs impossible à supporter plus longtemps ; je voulais en sortir, fût-ce par ma perte! J'en étais arrivé au même point que ces malades qui se décident à se donner la mort pour abréger les tourments de l'agonie.
Je balançai pourtant bien des jours, je tentai bien des fois d'attirer sur moi les regards de sœur Cécile, de lui arracher une parole d'intérêt ou seulement de compassion!... Elle demeura toujours enveloppée dans sa réserve glacée. Enfin, ne pouvant supporter une plus longue'altente, je lui écrivis!
« Vous m'évitez, vous ne me parlez plus; vous m'avez retiré la protection par laquelle j'étais soutenu; et j'en ignore le motif! De quoi suis-je donc accusé? quel
tort ai-je envers vous? Je vous l'ai demandé, et vous m'avez répondu : — Aucun 1 Alors d'où vient votre changement? Pourquoi m'enlever sans cause une bienveillance à laquelle vous m'aviez accoutumé?...
» Ah ! savez- vous ce que sa perte m'a révélé?... C'est que la vie ne me vient plus que de vous et par vous; c'est que je vous aime ! . . .
» Ne vous récriez pas en lisant ce mot ; ne croyez pas à une erreur, à un accès de folie; mais indignez-vous, punissez une telle insulte, vous serez du moins obligée de vous occuper de moi, et je prélère votre colère à votre indifférence.
» Oh ! si vous aviez voulu me continuer votre compassion, je serais resté à vos pieds comme à ceux d'une sainte patronne, sans oser lever les yeux, sans chercher un nom à mon adoration. Mais vous m'avez abandonné, et la douleur m'a éclairé.
ï Oui, je vous aime! je vous aime!... Ah! j'éprouve une joie douloureuse à répéter ce mot ; je m'y appuie comme sur un poignard. Que cet aveu me perde, je l'attends, je l'espère; j'ai hâte de descendre jusqu'au fond de mon malheur.
» Louis. »
J'avais écrit cette lettre d'un seul trait et dans un accès de fièvre ; je la fermai sans vouloir la relire; je la remis à sœur Cécile et j'attendis.
Je ne puis dire ce qui se passa autour de moi pendant cette attente; j'avais perdu la conscience exacte de toute chose. Je voyais bien des ombres s'agiter, j'entendais bien des voix; mais ces perceptions restaient pour ainsi dire à la surface de mes sens; rien ne pénétrait en moi ; j'étais ivre. ■ '
Cependant les heures s'écoulaient sans que sœur Cécile reparût. Elle devait avoir lu ma lettre; qu'en avait-elle fait? à quoi fallait-il m'altendre? Je prétais l'oreille à tous les pas qui retentissaient dans l'escalier; j'avais les yeux fixés sur la porte avec une palpitation doulunreuse. Enfin, Etienne entra, me chercha des yeux et s'avança Ters moi.
A son air satisfait je compris qu'il venait m'annoncer quelque fâcheuse nouvelle : je demeurai pourtant immobile.
— Tout est donc fini, mon pauvre cardinal, dit-il en m'abordant; et il n'y a pas eu moyen de se raccommoder?
— Gomment?... demandai-je.
— Tu es décidément abandonné.
— Abandonné!... et par qui?
Il cligna les yeux d'un air fin.
— Allons, farceur, tu me prends pour un Quinze- Vingts, à ce qu'il paraît,
— Je cherche ce que vous voulez dire....
— Eh bien ! mon brave, je veux dire que la sœur Cécile a trouvé la salle que lu sers malsaine. . . .
— La sœur Cécile?....
— Et qu'elle va en surveiller une autre.
— Est-ce vrai? m'écriai-je saisi.
— Gomment! dit Etienne en me regardant, ne t'avaitelle point averti!
— De rienî...
Il frappa sur sa cuisse en éclatant de rire.
— Oh, fameux! s'écria-t-il; je suis alors le premier à t'annoncer la nouvelle
— Je ne vous crois point! m'écriai-je; sœur Cécile était ici tout à l'heure ; elle va revenir...
— Elle est déjà remplacée.
iîîO DEUX MlâÈRBS.
— Mensonge I
— Regarde.
Je relevai la tête et j'aperçus une vieille religieuse qui venait d'entrer.
— Sœur Saint-Ange I m'écriai-je.
— C'est à elle que tu auras alTaire désormais, répliqua l'argousin. Ah! ça te vexe, n'«st-ce pas? tu ainaiais mieux l'autre; mais dans ton état faut de la philosophie.
Je restai écrasé. J'avais bien prévu, en écrivant à sœur Cécile, que ma lettre amènerait une séparation, mais j'espérais qu'elle serait précédée d'une explication quelconque. Je comptais sur des reproches; j'avais pensé à ce que j'y répondrais; je m'étais enfin promis les émotions cruelles mais enivrantes d'une dernière entrevue ; et voilà que j'étais subitement frustré de cet espoir! ou persistait dans cette froide réserve dont j'avais voulu forcer à sortir, au prix de mon bonheur même; on se retirait en silence, sans plaintes, sans adieux!
Ce résu'tat inattendu exalta eacore la perplexité douloureuse à laquelle j'étais livré.
Que devais-je conclure de la couduite die sœur Cécile? Celte fuite muette était-elle l'expression du dédain ou de la pitié ? avait-elle méprisé mon audace? l'avait-elle pardonnée ? Ce doute m'était odieux et je ne voyais pourtant aucun moyen d'en sortir.
En écrivant de nouveau, j'eus amené peut-être l'éclaircissement que je n'avais pu obtenir; mais une première âiadace intimide aussi souvent qu'elle enhardit; je n'osai hasarder une seconde lettre et je retombai dans les angoisses que j'avais déjà subies.
Alors seulement je compris ce que j'avais perdu! La veille encore j'étais près de sœur Cécile; je la voyais agir et sourire ; j'assistais à sa vie si je ne m'y mêlais pas. jMaiutenantelle était loin, complètement étrangère à tout; ce qui m'entourait; desjournées entières s'écoulaient sans^ que je pusse l'apercevoir. . ■
DEUX MISOÈBES. 151
Et cependant j'étais sa^ns cesse au guet ; towt me devenait prétexte peur passer devant la salie qu'elle surveillait, paar attendre que la porte ouverte me permit d'y plonger un regard furlif. Heureux quand il m'était donné de saisir, de leiLn, au milieu des murmures confus, un« seule inilexion d* sa voLx. Etranges contradictions de Vême humaine! Une faible part du bonheur qui me laissait autrefois mécontent, était devenue maintenant le but extrême de mes ambitions! I,*a difficulté avait graadi les moindres joies, et tout était richesse dans mon indigence.
Bien que je ne pusse apercevoir sœur Cécile qu'à la dérobée, je remarquai, au bout de quelque temps, qu'elle paraissait soufl'rante. J'avais vu de loin son visage, et il m'avait paru pâle, amaigri! Sa démarche était plus lente, ses mouvements moins libres. Etienne me confirma ces observations en m'annonçant que l'on avait donné une aide à la jeune sœur.
— Je ne sais si c'est le changement de salle, ajouta-tril ironiquement; mais elle est devenue pâle comme sa guimpe.
Je voulus paraître calme et j'attribuai ce changement à la fatigue ; l'argousin secoua la tète.
— Non, non, répondit-il, la sœur a quelque chose sur la conscience.
— Qui vous le fait soupçonner?
— Ce que j'ai pu voir.
— Qu'avez-vous vu?
— Qu'elle ne sortait jamais de sa chambre sans avoir pleuré.
— Sœur Cécile!
— Hier encore je l'ai surprise s'essuyant les yeux. Observe-la, du reste, toi-même, et tu verras!
La révélation d'Etienne acheva de me bouleverser. Cette douleur de Cécile, je n'osais en deviner la cause.
mais une bouffée d'espoir traversa, pour ainsi dire, mon cerveau et m'éblouit. J'avais beau me répéter tout bas que j'étais un insensé, malgré moi un doute enivrant continuait à flotter dans mon cœur. Je sentis revenir mon impatience. L'explication que sœur Cécile était parvenue à éviter, je résolus de l'avoir à tout prix. Je n'avais plus ni honte ni crainte, ni hésitation. J'éprouvais une de ces crises d'audace irréfléchie, qui vous rendent tout possible.
Je connaissais la cellule occupée par mademoiselle de Glérembeau.Lesoirvenu,je montai résolument l'escalier qui y conduisait et dont le passage nous était interdit; j'arrivai à la porte que je poussai doucement; elle s'ouvrît et j'entrai sans hésitation.
La chambre était vide! Je demeurai un instant immobile, cherchant à reconnaître ce qui m'entourait.
La fenêtre sans rideaux laissait pénétrer la lueur des étoiles qui éclairait confusément la cellule. Je distinguai le crucifix noir cloué contre le mur, la chaise de paille à haut dossier destinée à la prière, le bénitier de faïence surmonté d'un rameau bénit. Sur la cheminée de granit brut, brillait une élégante c upe de cristal, seul souvenir mondain dans cette humble retraite, et j'y reconnus un petit chapelet à grains de corail que la sœur Cécile portait quelquefois en bracelet. Uue armoire de sapin et un lit entouré de rideaux à carreaux bleus complétaient l'ameublement.
Je promenai longtemps autour de moi des regards enchantés sans oser faire un mouvement.
Depuis trois années que jesubissais la communauté forcée du bagne et de l'hôpital, c'était la première fois qte je revoyais une chambre où l'on pût se trouver seul et cette chambre élaitccllede sœur Cécile! C'était là qu'elle s'enfermait pour prier I Là tout la rappelait; tout était plein de ses rayonnements et de ses parfums! Ces meubles, ce crucifix, étaient ses amis et ses confidents; Usas-
DEUX MISÈRES. lo3
sistaient à ses agitations, ils avaient le secret de cette vie silencieuse et voilée. Ici sa trace était partout!
Enivré par cette pensée, je parcourais la cellule avec un trouble ravi ; je touchais ce qu'elle avait touché, je respirais avec délire l'air qu'elle avait respiré ; je murmurais son nom en joignant les mains ; j'aurais voulu me mettre à genoux et l'adorer quoique absente comme on adore une divinité dansson temple. Puis, insensiblement, mes regards, accoutumés à l'obscurité, commencèrent à distinguer mille détails qui leur avaient d'abord échappé; une chaussure dont l'élégante petitesse rappelait le pied qui devait la porter ; un vêtement quitté, gardant encore, pour ainsi dire, l'empreinte du corps qu'il avait pressé : un mouchoir demi dénoué posé sur l'oreiller et quisemblait indiquer la place oîi reposait habituellement cette tète charmante !...
A mesure que tous ces objets me rappelaient la femme belle et aimée, mon exaltation descendait de l'amour idéal à de moins pures ardeurs : une émotion involontaire troublait mes sens. Je m'approchais, tremblant, de tous ces objets qui l'avaient touchée! je les caressais de la main ; je les) portais à mes lèvres; je mesurais en passant, d'un regard enflammé, ce lit à demi caché dans ses rideaux, et je me sentais tressaillir; des nuages passaient sur mes yeuxl je m'appuyaisaumur chancelant, ébloui! Mille images brûlantes passaient devant mon imagination allumJe; images aussitôt repoussées et qui revenaient aussitôt.
Ah ! si j'avais pu acheter de ma vie un seul baiser, une seule étreinte! Si une fois seulement, j'avais senti sœur Cécile serrée contre mon cœur, ses mainsdans les miennes et mes lèvres sur ses cheveux !.., Mais ce bonheur !... s'il ne m'était point accordé, ne pouvais-je le ravir ? Décidé à braver le châtiment, qui m'empêcherait lorsque sœur Cécile allait venir, de l'envelopper dans mes bras en lui criant mon amour ?
* Cette pensée me jeta dans une sorte de dôlire. Je parcourais la cellule hors de moi, en répétant:
Oui !... une caresse... un baiser... puis la mort s'il le faut!
El je courais h la porte avec une impatience égarée ; je me penchais vers l'escalier ; j'appelais tout bas Cécile !...
Le son de sa voix se fît tout à coup entendre à l'étage inférieur; mais elle ne montait pas seule! Je me rejetai vivement dans la cellule et je courus me cacher derrière les rideaux de l'alcôve.
Presqu'au même instant elle ouvrit la porte, prit congé de la religieuse qui l'accompagnait et entra.
Je demeurai pressé contre le mur de l'alcôve et n'osant respirer. Mademoiselle de Clérembeau posa sur la cheminée la lampe qu'elle tenait à la main, s'avança vers la fenêtre et regarda un instant le ciel étoile.
Je pus alors voir son visage doublement éclairé par la lueur stellaire et parcelle de la lampe. Je fus eiîrayé du changement que deux mois y avaient apporté.
Le nuage rosé qui animait autrefois sa blancheur un, peu mate, avait fait place à je ne sais quelle teinte jau-l nâtre et inégale; ses lèvres entr'ouvertes étaient toujours! agitées par ce tremblement nei^veux qui précède legf larmes, et ses narines, légèrement contractées, avaient pris une transparence maladive. Ses yeux seuls semblaient avoir gagné en beauté ; demi noyés dans ses longs cils, ils avaient pris une expression de tristesse et de douceur ineffable.
Après être demeurée quelques instants le front appuyé contre la fenêtre, écrivant d'un doigt distrait sur la vil.-e ternie par son haleine, sœur Cécile sembla se réveiller tout à coup de sa rêverie ; elle passa vivement la
main sur les signes qu'elle venait de tracer, parut faire un elîort, et, se rappruchant de la cheminée, commença à détacher lentement son tablier, sa guimpe et sa coiffure.
Bien qu'elle me tournât le dos, j'apercevais ses traits reflétés par un petit miroir accroché au mur, de douloureuses expressions y passaient à chaque instant comme des reflets de nuages sur un lac transparent. Elle s'arrêta enfin tout à coup, laissa retomber ses longs cheveux blonds SUT ses épaules et fondit en larmes.
Cette explosion de douleur inattendue opéra en moi une véritable révolution ; tous les désirs qui m'agitaient s'éteignirent subitement; j'eus honte de moi-même, et saisi de remords, comme si l'injure secrète que je venais de faire à sœur Cécile, eût été pour quelque chose dans ses pleurs, je fis un pas vers elle en prononçant son nom.
Elle se détourna vivement, poussa un cri à ma vue et courut à la porte.
Je tendis vers elle mes mains jointes avec une expression de prière ! Ce mouvement l'arrêta.
— Vous ! dit-elle d'un accent épouvanté : que voulezvous. Monsieur; que cherchez-vous, quia pu vous enhardira monter ici?
— Je voulais vous parler....
Elle m'interrompit rapidement.
— Je ne puis vous écouter; sortez, Monsieur, sortez sur-le-champ, si vousne voulez que j'appelle!...
Je la regardai sans répondre; mais ce regard lui révéla sans doute tout ce que je soufl'rais, car elle ajouta en détournant la tête.
— Je vous en prie, Louis.
Ce nom qu'elle avait cessé de me donner depuis si longtemps, et l'accent avec lequel il était prononcé, me fendirent le cœur. ^
— Ah ! appelez-moi ainsi, parlez -moi ainsi, m'écriaije, et je rie désirerai plus de mourir.
Ib6 DEUX MISÉRE-g.
— Mourir, répéta-t-elle en refermant la porte vivement, d'où vous vient une pareille pensée?...
— Vous me haïssez I
— Moi ! . . . qui peut vous le faire croire ?
— Le soin que vous mettez à m'éviter.
Elle rougit et répondit d'une voix basse :
— Ne m'y avez-vous pas forcée?
— A cause de cette lettre?
— Ne la rappelez point, reprit-elle vivement; je voudrais l'oublier...
— Mais moi, m'écriai-je, moi, je ne l'oublierai point...
— Louis...
— Ce que je sentais alors, je le sens toujours I
— Taisez-vous !
— Non, je veux que vous m'entendiez 1 Vous
pourrez ensuite punir ma hardiesse, mais, une fois du moins, je déchargerai mon cœur du poids qui l'écrase depuis si longtemps.
— Je vous en conjure... balbutia sœur Cécile qui regardait autour d'elle avec effroi.
— Vous ne savez pas ce que je souffre depuis trois mois, repris-je amèrement ; vous ne soupçonnez point les tortures d'un amour que l'on n'ose avouer parce qu'il serait une humiliation pour l'être aimé, et dont on ne peut se guérir I...
— Ah I il le faut pourtant, murmura mademoiselle de Clérembeau éperdue.
— Faites donc que je ne retrouve point partout de quoi l'entretenir, m'écriai-je; que ce ne soit pas la seule de mes douleurs dont je puisse m'occuper sans rougir! Rendez-moi les agitations de la liberté ; quelque noble tâche à accomplir; quelque péril à braver! Mais ici, comment oublier ce qui fait toute ma vie ; ce qui a relevé mon âme de son abaissement, ce qui l'eût sauvée si vous l'aviez voulu 1...
— Ah ! que dites-vous?
DEUX MISÈRES. ÏÙ7
— Pourquoi m'avez-vous abandonné, sans me marquer même la pitié que l'on montre à un insensé? Cette lettre, où je vous ouvrais mon âme, vous n'avez seulement pas daigné me la reprocher! Oh! si du moins
vous m'aviez dit : — Je l'ai lue... je vous plains ! Mais vous ne l'avez môme pas achevée sans doute ; vous ne vous souvenez même plus de ce qu'elle contenait...
Depuis quelques instants, sœur Cécile semblait en proie à une émotion croissante; mais à ces derniers mots, elle parut ne pouvoir se contenir plus longtemps, elle tira un papier de son sein, et me le présenta. Je jetai un cri.
— Ma lettre... vous l'avez gardée I...
— Afin de vous la rendre, interrompit-elle rapidement.
Mais son geste avait été trop spontané et trop expressif pour que je ne l'eusse point compris.
— Non, m'écriai-je égaré de joie et en saisissant sa main, non, vous l'avez gardée par compassion.
— Laissez-moi I...
— Ah I ne rétractez pas l'aveu que vous venez de laisser échapper.
— Eh bien !... oui... dit-elle, en s'efforçant de se dégager; vous me demandiez un signe de sympathie... d'amitié ; je n'ai point eu la force de vous le refuser ; mais
c'est assez, c'est trop! rappelez-vous ce que je suis,
laissez-moi et sortez.
— Oh 1 pas avant que vous n'ayez parlé, repris-je avec une exaltation qui touchait à la folie; vous voudriez en vain me cacher la vérité; je devine tout maintenant. Cette langueur, cette tristesse, les larmes que vous versiez tout à l'heure...
— Au nom de Dieu, taisez-vous.
— Cécile !
— Taisez-vous!
— Je ne suis point le seul à souffrir de notre séparation!...
— Ahl je suis perdue 1 s'écria-t-elle, en se couvrant le visage des deux mains.
— Que craignez-vous? demandai-je d'une voix que le bonheur faisait trembler; ne suis-je point votre esclave, et pensez-vous que la reconnaissance me rende moins soumis ? Perdue, parce que vous vous êtes baissée jusqu'à moi, comme un ange sauveur 1 parce que d'un homme brisé, flétri, désespéré, vous venez de faire le roi du monde!.. . Ah! ne craignez point que j'abuse de ce que j'ai appris, ma sœur. Si ma j'iie vous effraie, je la cacherai ; je ne vous en dirai jamais rien ; je me contenterai de vous adorer silencieusement dans mon cœur et de savoir que vous acceptez mon adoration. Oubliez cette heure, cet aveu arraché, et je mourrai sans vous l'avoir rappelé.
11 y avait sans doute dans mon attitude et dans mon accent, quelque chose qui toucha mademoiselle de Clérembeau, car elle me montra tout à coup son visage baigné de larmes, me tendit les mains et dit :
— Je vous crois, je vous crois, Louis!
Je prisses mains que je pressai contre mon cœur
Dans ce moment, un léger bruit retentit à la porte de la cellule ; Cécile et moi, nous nous détournâmes en tressaillant.
— Quelqu'un nous écoute, murmura la sœur qui était devenue pâle.
Un rire étouffé se fit entendre.
— Etienne! m'écriai-je !
Et je courus à la porte! On venait de la fermer au dehors!
Nous poussâmes un double cri.
— C'est lui ! reprit sœur Cécile avec terreur; il vous a vu monter ; il a fout entendu et il va prévenir
— C'est impossible 1
— Écoulez l
Un bruit de pas et de voix retentissait au bas de l'escalier.
— Les sœurs I dit mademoiselle de Glérembeaa.
— Les sœurs f répétai-je épouvanté; et elles vont venir... me trouver Ici...
Cécile ne répondit rien, mais elle s'appuya au mur chancelante.
— Et nul moyen d'échapper, repris-je avec désespoir 1 Cette entrée est la seule ?
— La seule I
Mon regard rencontra la fenêtre ; je coT^rus l'ouvrir, et je sondai la profondeur obscure qui s'étendait au-dessous sans pouvoir distinguer le fond.
— N'importe, repris-je en posant le pied sur le rebord. Mademoiselle de Glérembeau s'élança vers moi avec
un cri :
— Arrêtez ! s'écria-t-elle ; ce serait la mort I
— Qu'importe ! si je vous sauve 1
Elle m'écarta vivement ei referma la fenêtre.
— Vous resterez, dit-elle d'un accent résolu.
— Mais songez qu'ils vont venir!
— Les voici!
La porte s'ouvrit en effet, et nous aperçûmes les sœurs suivies des chirurgiens de service, et de quelques argousins, derrière lesquels se montrait le visage sardonique d'Etienne.
A ma vue, tous s'arrêtèrent sur le seuil avec des exclamations différentes!
— Eh bien ! qu'est-ce que je vous disais? s'écria le garde-chiourme d'un ton triomphant; vous trouvez le gibier au gîte.
Un rire cynique s'éleva parmi ses compagnons, tandis que les sœurs faisaient entendre un murmure de réprobation.
Quant à Cécile, elle était demeurée debout à la même
place, pâle mais droite, et portant sur tous ses traits l'expression d'une résignation suprême.
— C'était donc vrai? dit la vieille supérieure en s'avançant vers elle.
— Si vrai qu'elle n'a point eu le temps de se recoiffer, observa Etienne avec un rire grossier.
Cécile rougit; et par un mouvement plein d'une grâce pudique, elle porta vivement la main à ses cheveux qui s'étaient déroulés sur ses épaules; mais la supérieure révoltée lui saisit brusquement le bras.
— A genoux, malheureuse, s'écria-t-elle en la forçant à tomber à ses pieds.
Ce mouvement m'arracha à ma stupeur ; je courus à Cécile et je la relevai vivement.
— C'est à ceux qui l'accusent à demander pardon! m'écriai je.
— Emmenez ce misérable I interrompit la religieuse.
— Pas avant que vous m'ayez écouté, repris-je en reculant; malheur à qui porterait la main sur moi!... Je veux que sœur Cécile soit justifiée.
— Qu'elle se justifie elle-même !
— Non ! car moi seul suis coupable I Je suis venu sans qu'elle le sût, sans qu'elle le permît!...
— Et dans quel but?
J'hésitai une minute; puis, me décidant, je tendis à la vieille religieuse la lettre que mademoiselle de Clérembeau venait de me rendre.
Elle la parcourut des yeux.
— Et, après un pareil aveu, vous avez osé vous présenter ici ? s'écria-t-elle avec indignation.
— Parce que l'on avait refusé d'y répondre.
— Maison vous a reçu pourtant; on vous a écouté.
— Et longuement I observa Etienne ; il y a au moins une heure que le drôle a quitté son poste.
— Qui vous empêchait de chasser cet homme? de-
manda la supérieure à sœur Cécile ; pourquoi ne m'avoir point apporté son insolente lettre?
-— Ah 1 ne comprenez-vous pas qu'elle a cédé à la pitié! m'écriai-je.
— Pardieuî c'est connu, reprit en ricanant l'argousiu qui sé^mit à chantonner :
La pitié n'est pas de l'amour !
La supérieure regarda Cécile :
— Et vous demeurez muette? dit-elle; vous laissez cet homme vous défendre seul?
— Parce que toutes mes paroles seraient inutiles, répondit Cécile dont les larmes coulaient silencieusement. Que pourraient mes protestations contre des apparences qui vous ont fait me condamner d'abord? Il y a des injustices qu'il faut savoir supporter, sans résistances et sans plaintes, comme une épreuve envoyée par Dieu I
L'accent de mademoiselle de Clérembeau, son geste, son regard, avaient une douceur si douloureuse que mon cœur en fut brisé. C'était moi qui l'avais exposée à cette insulte, moi dont l'imprudence l'avait perdue! Pris à cette pensée d un désespoir qui me fit tout oublier, je me laissai tomber à ses pieds en joignant les mains et en fondant en larmes :
— Ils ne veulent point me croire, m'écriai-je; ils vous soupçonnent, ils vous insultent, vous, que Dieu placerait au rang de ses anges ! Ah I pourquoi m'avezvous pris en pitié ? Vous voyez bien qu'ils ne comprennent pas voire générosité ; qu'ils vous en font un crime, et une honte; le mal leur paraît plus probable que le bien, seulement parce que c'est mal. Oh I j'aurais dû le devinei ! Mais n'est-il donc aucune parole qui puisse les convaincre? iMais qu'ils vous regardent! qu'ils vous regardent!... Ne voyez-vous point qu'elle est innocente!... Non, ils secouent la tête et ne veulent point croire... Et c'est moi qui suis cause... Oh! pardonnez-moi, moD Dieu ! ne me maudissez pas; ne me haïssez pas l...
162 DEUX MISÈEES.
Je tendais les bras vers sœur Cécile; la eûpériettFe m'écarta brusquement :
— Assez! s'éGria-t-elle; ces explications sont inntilcs; venez!...
Elte saisit la main de mademoiselle de Clérembeau, qu'elle entraîna ; les rangs s'ouvrirent pour la laisser passer.
— Cécile! m'écriai-je éperdu.
Elle se détourna vers moi, me jeta un regard d'une ineffable douceur et me dit :
— Pensez à Dieu ! Louis.
Je suivis d'abord Etienne chez le commissaire qui devait décidi r de mon sort; mais il était absent, et il fallut me recv nduire au bagne jusqu'au lendemain.
Dès que je ^^arus à la porte de la grande salle, je m'aperçus que la nouvelle de ce qui venait de se passer m'y avait précédé. Il y eut, à ma vue, une longue rumeur, mon nom passa de bouche en bouche, et les forçats se soulevèrent sur leurs bancs en criant :
— Le voilà 1
La honte fit monter à mon front tout le sang de mon cœur. Je sentis le sol se dérober sous mes pieds, et je voulus reculer.
— Eh bien! eh bien ! s'écria Etienne qui me poussa en avant, vas-tu pas te donner des airs de Pucelle d'Orléans? Scélérat de séducteur, va; plus loin, plus loin; tout au bout. Il reste une place » ton ancien banc.
Je traversai la salle entre un àouble rang de galériens qui m'accueillaient au passage par des applaudissements ou des questions cyniques; mais je n'écoutais rien; je ne me sentais point marcher, et je ne voyais autour de
moi qu'un nuage rouge! Seulement j'avais le cœur
près d'éclater, car ces questions, ces applaudissements.
il me scmLlait que Cécile devait les entendre ; c'était autant d'insultes qui la frappaient en moi; autant de boue jetée à ce pur et saint amour I
J'arrivai ainsi au dernier banc, chancelant, éperdu ; je m'y assis la tête appuyée sur mes genoux, et j'éclatai en sanglots. Mon désespoir était si profond, que j'avais oublié le lieu où je me trouvais et l'espèce de pudeur qui nous fait îiabituellement cacher nos larmes.
Je demeurai longtemps comme enveloppé dans ce nuage de douleur, ne sachant rien de ce qui se passait autour de moi. Enfin, pourtant, mes pleurs épuisés se tarirent, et je relevai la tôte à demi. La salle, faiblement éclairée, était rentrée dans le repos, et mes compagnons de chaîne eux-mêmes, étondus sur les serpentins^ semblaient dormir. Un seul s'était levé sur son séant et me regardait les bras croisés. Je reconnus Jacques Fourreau.
Il posa une main sur mon épaule, et me dit à voix basse :
— Est-ce fini?... Peux-tu m' écouter?
— Que veux-tu ? demandai-je avec abattement.
— Tu souffres donc bien ?
Je pressai mes deux poings sur ma poitrine sans pouvoir répundre;ilgarda unmomentle silence, puis reprit:
— Alors, c'est vrai que tu l'aimes?
Je baissai la tête.
— Et t-ut a été découvert?
— Par Etienne.
— C'est lui qui vo-us a dénoncés?
— Oui.
Fourreau serra les lèvres.
— C'est bon, murmura-t-il ; voilà assez longtemps qu'il nous lient le pied sur le cou, faut que ça finisse.
Il se retourna à ces mots, et s'étendit à côté de nos compagnons de banc, comme s'il eût voulu s'endormir. 11 me sembla bien deux ou trois fois les entendre causer
à voix basse ; mais, absorbé par ma douleur, j'y pris à peine garde.
Toute la nuit se passa pour moi en crises successives d'3 désespoir et d'abattement. Enfin, au point du jour, mes yeux fatigués se fermèrent, et je commençais à m'endormir lorsque Fourreau m'éveilla.
— Debout 1 mon vieux, dit-il, il faut que tu passes à l'autre bout du banc.
— Pourquoi cela ?
— Tu le sauras tout à l'heure.
Je fus frappé de l'altération de sa voix et de l'éclat sombre de ses regards.
— Qu'y a-t-ildonc? demandai-je en le regardant avec inquiétude.
— Il y a, me répondit-il très-bas, que ça m'a vexé de te voir comme tu étais hier. Qu'une femme pleure, je n'en fumerais pas une pipe de moins; c'est son état; mais un homme!... ça me fait toujours quelque chose... surtout quand il a du cœur au ventre comme toi... Aussi j'ai eu une idée.
— Laquelle?
— Ce gueux d'argousin qui vous a fait arrêter est un vrai choléra pour le bagne ; il n'y a aucun de nous qui n'ait eu à s'en plaindre; mais l'affaire qu'il vient d'avoir avec toi m'a décidé. J'ai fait passer la parole cette nuit, et nous l'avons condamné.
— Condamné?
— A aller se reposer de ses fonctions pour l'étcrnilô.
— Tu ne parles pas sérieusement? m'écriai-je épouvanté.
— Si sérieusement que tout est prêt, dit Fourreau... Seulement, comme on pourrait le soupçonner du coup, après le tour qu'il vient de te jouer, il faut que tu sois loin de lui quand il sera frappé, et c'est pourquoi je t'ai .cvcillj.
— Non, non, repris-je, c'est impossible; vous ne trouTtrez personne pour accepter ce meurtre.
— C'est trouvé, répondit Jacqueç tranquillement.
— Comment?
— Ils m'ont chargé de la chose.
— Toi?
— Et je suis sûr de ne pas le manquer, ajouta-t-il, en entr'ouvrant sa chemise rousse et me montrant un long clou affilé en poignard; trois pouces de ceci dans le côté gauche et tout sera dit.
— Tu ne feras pas cela! m'écriai-je en saisissant sa main.
— Pourquoi donc?
— Parce que tu ne voudras pas tuer ainsi de sang-froid un homme sans défense.
Jacques haussa les épaules.
— J'en ai bien saigné trois pour de l'argent, dit-il, j'en saignerai bien un quatrième pour rendre service aux amis...
Je frissonnai etje laissai retomber la main que je tenais.
— Eloigne-toi seulement, reprit-il, car Etienne va venir pour te chercher, et je ne veux pas manquer mon affaire.
Je voulus répliquer, mais nos compagnons de banc, qui s'étaient approchas, me prirent par le bras et me forcèrent à passer de l'autre côté.
J'étais dans un état impossible à rendre. Bien que ma haine pour Etienne se fut accrue de tout ce qu'il avait fait souffrir à Cécile, l'annonce du péril dont il était menacé suspendit subitement mes désirs de vengeance. L'idée que j'étais le prétexte du crime qui allait se commeltre me d.nna une sorte de vertige. Je cherchais vainement le moyen d'en prévenir l'exécution ; tout semblait le favoriser. La salle entière était livrée à ce premier tumulte qui suit le réveil; les forçats, descendus de leurs
166 DETTX MISèRÎ5"«
bancs, seconaient leurs membres engourdis parla chaîne, échangeaient des appels et se mêlaient confusément, tafndis que les gardiens fatigués s'étaient rapprochés de la grille d'entrée dans l'attente de ceux qui devaient les remplacer.
Tout à coup Jacqaes Fourreau, que mon regard suivait avec anxiété, tressaillit; il se fit aussitôt un mouvement parmi les forçats placés près de lui; je me redressai, et j'aperçus Etienne qui s'avançait vers nous!
11 marchait seul, ayant sur les lèvres ce sourire cruel qui m'avait si souvent révolté; mais cette fois une seule pensée me saisit, c'est que dans un instant l'homme qu' venait là, fort, calme et souriant, ne eerait plusqu'ui cadavre 1 Le mouvement qui suivit cette pensée fut poui ainsi dire involontaire. Je passai vivement derrière Four- Yeau; Etienne était arrivé devant notre banc, et s'entenhi'A appeler il se détourna ; Jacques leva son arme... Je j'eus que le temps de m'élancer entre eux les mains levées, et le coup détourné m'atteignit à l'épaule !
Etienne épouvanté poussa un cri.
— Fuyez, lui dis-je rapidement, et rappelez-vous que c'est sœur Cécile qui vous a sauvé 1
Mais les gardiens accouraient déjà : un coup d'œil suffit pour leur faire comprendre ce qui s'était passé ; l'arme qui m'avait blessé était à mes pieds, et Fourreau, que l'argousin n'avait pu reconnaître, s'était éclipsé dans la foule ; seul j'aurais pu le trahir, mais on comprit dJs les premières interrogations que j'étais décidé à garder le silence ; on me conduisit à l'infirmerie du bagne pour panser ma blessure.
Bien que profonde, elle était sans danger. Quinze jours suffirent pour la guérir.
Je n'avais pu, pendant ce temps, rien apprendre touchant le sort de Cécile. Le commissaire du bagne, qui était venu me voir, m'avait demandé quelques explic:itions sur ce qui s'était passé ; mais il avait refusé de répondre
à toutes mes questions; enfin, un matin, je le vis entrer des papiers à la main.
— Debout, Louis, me dit-il.
— Qu'y a-t-il? demandai-je.
— J'ai reçu la réponse aux demandes en grâce.
— Eh bien ?
— Yoici la vôtre.
Je pris machinalement la dépêche qu'il me tendait; il ajouta en baissant la voix :
— Vous le voyez, je n'ai point voulu mettre d'opposition à une faveur que vous aviez méritée , bien qu'une faute grave et récente pût m'y autoriser...
J'essayai de l'interrompre.
— Je veux croire tout ce que vous m'avez dit pour justifier sœur Cécile, continua-t-il; mais cette justification même vous condamne, car vous seul alors êtes coupable, et elle seule se trouve punie!
— Que voulez-vous dire. Monsieur?
— Que, compromise par vous, elle part aujourd'hui môme pour une maison de retraite de son ordre» oîi elle doit demeurer enfermée.
-*- Enfermée!
— Jusqu'à ce que ses supérieures croient le scandale dentelle est la cause ou la victime suffisamment expié!.,
Jemc laissai retomber sur mon lit enjoignant les mains.
— Quant à vous, ajouta le commissaire, vous êtes libre. Une feuille de route vous sera délivrée dans^ les bureaux sur la seule préscr, talion de ces lettres de grâce; partez aujourd'hui même, et tâchez que je ne vous revoie jamais.
Il me fit un signe d'adieu, puis sortit.
Mai;, pendant qu'il parlait, ma résolution était déjà prise. Je descendis au commissariat, j'y remplis toutes les formalités nécessaires, et, débarrassé de ma livrée de forçat, je courus à l'hôpital maritime, où je demandai la supérieure.
On me fit entrer au parloir, où la vieille religieuse parut presque aussitôt. En me reconnaissant, elle recula avec exclamation et voulut appeler.
— Ah ! ne craignez rien, ma sœur, m'écriai-je, je viens vous revoir en suppliant...
— Que demandez-vous? demanda-t-elle étonnée. Je la regardai.
— Ne le devinez-vous pas? Sœur Cécile... Elle fit un nouveau pas pour se retirer.
— Ahl vous ne soriirez pas sans m'entendre, reprisje impétueusement... Au nom de Dieu I écoutez-moi, ma sœur, je ne fais point de menaces, vous le voyez, j'ai les mains jointes; je parlerai à genoux si vous le voulez, je baiserai la terre s'il le faut; mais ne soyez pas implacable et écoutez-moi.
— Que demandez-vous enfin? dit la supérieure d'une voix radoucie.
— Je demande, répliquai-je timidement, le seul bonheur qui me soit désormais permis I Mademoiselle de Clérembeau va partir?
— Il est vrai.
— Aujourd'hui?
— Tout à l'heure.
— Je veux la voir encore une fois,
— Vousl dit la supérieure en faisant un mouveinent.
— Ah ! ne me refusez pas, ma sœur, m'écriai-je avec un éclat douloureux; si j'étais là, près de mourir, vous m'accorderiez celte grâce! Eh bien, la séparation qui se prépare ressemble à la mort ; je ne verrai plus sœur Cécile sur la terre; cet adieu que je demande à lui faire sera le dernier! Ne vous montrez donc pas inilexible; laissez-moi lui parler une seule fois encore! Que crai
gnez-vousde cet entretien ? vous serez là, ma sœur, vous nous verrez, vous nous entendrez ; si vous trouvez l'entrevue trop longue vous direz : — Assez, et je me retirerai à l'instant, sans objection, sans plainte, sans résistance I... Oh ! ne me rcïusez pas et je vous bénirai, ma sœuri ma sœurl par pitié 1...
Je tendais vers la vieille religieuse mes mains tremblantes; elle avait d'abord secoué la tête avec une sorte de mépris indigné; mais à la proposition de l'avoir pour témoin de nos adieux, je vis changer l'expression de son visage, elle parut réfléchir, puis prenant une résolution subite.
— Soit, dit-elle, vous allez la voir.
Je n'eus point le temps de la remercier, car elle sortit précipitamment et reparut presque aussitôt avec mademoiselle de Glérembeau.
A la vue de celle-ci, je ne pus retenir un cri de joie; elle fit un mouvement comme si elle eût voulu s'élancer vers moi, puis s'arrêta confuse.
— Je vous remercie d'être venu avant de partir, ditelle sans me regarder; car vous êtes libre, je viens de l'apprendre.
— Je suis libre, répétai-je sourdement, mais vous... Elle m'interrompit.
— Ne pensez point à moi... Ce que Dieu permet est toujours ce qui doit être; je ne regrette rien, si notre rencontre peut vous profiter; si vous retournez dans le monde meilleur et plus fort !
— Ah! je l'ignore, répondis-je d'un accent entrecoupé; mais voire souvenir, je l'espère, me servira de défense.
Elle retourna vivement la tête.
— Oui, pensez à moi, dit-elle, pensez à moi, Louis î L'idée que ce souvenir vous garde, me sera une consolation, une joie... Mais pensez à Dieu surtout; car tout autre i)oint d'attache est fragile I qui ne songe qu'à la terre, en recherche les jouissances à tout prix; pour lui
170 DEUX MISÉRRS,
le but de la vie est là 1 Placez-le plus loin et plus haut f Faites-vous en vous-mêm€ un bonheur hors de toute atteinte. Si votre cœur souffre, appuyez-le sur la foi; Dieu vous consolera des hommes! Vous allez rentrer dans te monde chargé du poids de votre passé!., ne vous laissez point décourager par les obstacles ou les humiliations, à chaque injustice, à chaque dureté, à chaque ingratitade, pardonnez tout bas comme le Christ, en vous disant qu'Us ne savent ce qu'ils font. Pour celui qui se résigne la douleur est une victoire, et la patience brise, l'un après l'autre, tous les aiguillons de la couronne d'épines. Son* gez que je vous vois pour la dernière fois, Louis. Ah! faites du moins que je vous quitte rassurée; faites, que perdus l'un pour l'autre, nous puissions continuer à nous entendre par les aspirations, que nos cœurs se donnent rendez-vous dans la même foi, dans les mêmes prières! Dites, Louis, me le promettez-vous?
A mesure que sœur Cécile parlait, sa timidité se dissipait; une sérénité cé-'.este illuminait son front tandis qu'un demi-sourire d'une ineffable mélancolie, effleurait ses lèvres; on eût dit cette vierge des douleurs résignée, que l'art chrétien nous a représentée les mains jointes, les yeux au ciel et les sept épées dans le cœur.
Je la regardais fasciné, écoutant sa voix comme une musique lointaine à laquelle on prête encore l'oreille quand elle a cessé.
Elle attendit un instant, puis répéta sa question.
— Je vous le promets, répondis-je avec la ferveur pieuse d'un enfant; oui, la prière nous servira de lien ! Je retrouverai de la soumission, des croyances, car sans elles, je le sais mainlenant, la vertu humaine ressemble à un navire ancré sur le sable; le premier orage l'emporte!
— Que Dieu vous garde ces bonnes résolutions, ditelle, je ne cesserai point de l'implorer pour vous, de demander qu'il vous adoucisse les épreuves, qu'il vous en-
voie les consolations qui soutiennent!... et maintenant... adieu I
Sa voix, faiblit en prononçant ce dernier mot, et je m'écriai :
— Ahl ne me quittez pas encore, ne me quittez pas ainsi.
— Il le faut, dit la supérieure qui avait jusqu'alors écouté avec une attention scrutatrice.
Je joignis les mains.
— 11 le faut, répéta-t-elle d'un accent plus doux; j'ai permis cette entrevue, et je ne m'en repens point, car, ainsi que je l'espérais elle m'a éclairée; mais songez à votre promesse.
— Eti bien I un mot, un seul mot encore, m'écriai-je éperdu ; le père bénit son fils avant de le quitter, la sœur et h mère le recommandent à Dieu ; moi je n'ai plus de famille, plus un seul être au mond ' qui s'intéresse à moi, excepté vous I Souvenirs d'enfance, joies sans remords, courageux espoir, tout ce qu'il y a eu dans ma vie, de doux et de bon, me vient de vous! Bénissez-moi donc, vous qui avez été mon seul guide, bénissez-moi, ô vous, qui seule m'avez aimé ! . . .
J'étais prosterné aux pieds de sœur Cécile que je tenais embrassés en pleurant; j'entendis ses sanglots répondre aux miens.
— Soyez béni, balbutia-t-elle, béni maintenant et toujours.
Ses deux mains s'appuyèrent sur ma tête; elle poussa un cri étouffé; puis, se dégageant par un effort suprême, elle cria deux ou trois Ibis adieu I et s'élança bors du parloir.
Mademoiselle de Clérembeau partit quelques heures après.
Je suivis la voiture qui l'emmenait jusqu'aux portes de la ville; je la vis, du haut des remparts, s'éloigner et
disparaître dans les détours du chemin. Quelque temps encore, j'aperçus le nuage de poussière qui indiquait de loin sa direction, puis tout s'évanouit.
Cécile était partie; elle était morte pour moi !
Je me couchai sur l'herbe des glacis, la face contre terre, et je pleurai longtemps.
Quand je me relevai enfin, le soleil descendait à l'horizon ; les coteaux qui encadrent la rade commençaient à se perdre dans les brumes du soir. Je promenai un douloureux regard sur la ville qui s'étendait à mes pieds, et cherchant, parmi cet amas confus de demeures, celle que j'avais habitée avec elle, je reconnus au loin son frêle clocher et ses longs toits brodés de vitres qui scintillaient joyeusement au soleil couchant. J étendis les bras vers ce paradis perdu; tout mon être lui cria un long adieu, puis descendant le glacis verdoyant, je franchis le pont-levis d'un pas rapide.
Le monde dont on m'avait rejeté cinq années auparavant, m'était ouvert de nouveau, et j'y rentrais régénéré par l'amour, mais seul et déshonoré.
Ici l'émotion empêcha Louis Foucaud de continuer ; il appuya sa tête sur ses genoux et se tut. La chanteuse, assise aux pieds du lit, essuyait furtivement des larmes, et Larry lui-même semblait profondément remué.
Tous trois gardèrent longtemps le silence, diversement préoccupés par le récit qui venait de s'achever; Antoine fut ie premier à le rompre.
— Pardonnez-moi de vous avoir ramené à d'aussi douloureux souvenirs, dit-il, en appuyant affectueusement une de ses mains sur celles du malade: mais je ne puis regretter une indiscrétion qui m'a appris à vous connaître tout entier. Bientôt vous saurez, je l'espère, que je n'ai point cédé à une curiosité égoïste ou déscruvrée. En attendant, songez à prendre du repos et à retrouver vos forces: je crains de les avoir trop éprouvées
par la fatigue de ce long récit, et nous en remettrons la fin à un autre jour.
— Ce qui me reste à vous dire, Monsieur, est peu de chose, reprit Foucaud, et quelques mots suffisent.
En quittant Brest, je me dirigeai vers le Mans qui m'avait été assigné pour séjour. Mais j'y cherchai inutilement du travail : la défiance avait remplacé la captivité : libre, je n'en restais pas moins séparé du reste des hommes et frappé de réprobation I
Deux mois s'écoulèrent en vaines tentatives. Mes ressources s'épuisaient, la misère commençait à menacer: je pensai enfin à mon oncle Minart.
Quelle que fût son insensibilité, elle le cédait h son avarice. En lui offrant mes bras sans demander d'autre salaire que le droit de prendre place à la table de ses valets, j'avais la certitude de l'attendrir et de lever ses scrupules. C'était accepter, il est vrai, le plus dur esclavage; mais j'avais renoncé à toute joie et à tout orgueil. Je partis donc pour Perrière.
Je trouvai Claude Minart occupé à faire lui-même ses préparatifs de départ! Ma tante était morte depuis trois jours, laissant un testament qui la vengeait, d'un seul coup, de tout le passé, en livrant son héritage à l'Eglise î
Tels étaient le désappointement et la rage de Minart, que je ne pus même réussir à lui parler.
— Tout à la fabrique! répétait-il à chaque question que j'essayais de lui adresser; elle a tout donné, mon pauvre fieu ! Moi qui depiiiscinq ans raé'.ais fait son esclave ; moi qui pour lui faire plaisir avais recommencé à èlre bon chrétien et à tirer mon chapeau aux prêtres! Scélérats de cnlolinsl... Et ce sont eux qui m'ont dépouillé I Oh ! maintenant, je voudrais me faire huguenot î Je voterais pour changer toutes les églises en greniers a foinl Gueuse de défunte! Me voler du bien qui m'était dû! Ah? si du moins elle pouvait brûler pour l'éternité !...
Je ne pus en tirer autre chose. Son départ, d'ailleurs,
iO.
mettait mon projet à néant ; je revins à Montargis, découragé, et ne sachant que devenir...
Ce fut là qu'un heureux hasard me fit rencontrer Rosalie, que je n'avais point revue depuis sa séparation d'avec Figol.
Ainsi que vous le savez déjà, je tombai malade le lendemain même de cette rencontre, et je n'ai dû la vie qu'à ses soins secondés de votre généreuse intervention.
A ces mots Louis se tut, et Larry se leva. Il s'excusa de nouveau d'avoir permis ce long récit, remercia le jeune homme, et, l'engageant à prendre un repos dont il devait avoir besoin, il se retira.
Le lendemain, le convalescent était assis près de la fenêtre ouverte, et Rosalie s'occufait à ranger la chambre en chantant, lorsque Antoine entra.
Louis voulut se lever à sa vue, mais il le força à se rasseoir et s'informa de sa sanléavec intérêt.
— Vous le voyez, Monsieur, dit le jeune homme, la guérison est complète, et quand vous êtes entré j'étais là, regardant la cîme des peupliers qui se balancent, et écoutant avec une sorte d'enivrement les oiseaux gazouiller sur les toits. Je ne sens plus que cette faiblesse de la convalescence, qui est presque une volupté.
— Aussi votre gardienne a-t-elle retrouvé sa voix, observa Larry en souriant.
Louis tourna les yeux vers la chanteuse.
— Bonne Rosalie, dit-il; on la croirait convalescente comme moi.
— C'est la vérité, répondit la chanteuse; il me semble queje suis guérie de votre mal! J'ai eu tantde peur quand je vous ai vu dans ce délire... et tant de chagrin de ne pouvoir rien pour vous soulager... Heureusement que tout est fini, et je remercie doublement Dieu de notre rencontre, puisqu'elle vous aura servi à quelque chose.
— Dites qu'elle m'a sauvé, Rosalie ; je vous dois tout, même la bienveillance de Monsieur.
— Ah I ce service là vous pouvez m'en remercier, réponditelle avec unegaieté amicale, carje vous ai trouvé un protecteur comme on en voit peu! Aussi vous quitterai-je maintenant sans inquiétude...
— Comptez-vous donc partir si tôt? demanda Larry.
— Louis peut se passer de moi.
— Et quels sont vos projets ?
— Mon Dieu I je n'en ai pas, répondit la chantCuse ; j'ai seulement rencontré hier de braves gens qui montrent des figures de cire et qui vont à la foire de Gicn ; ils m'ont proposé de les suivre pour chanter à la porte de leur spectacle, ctcommej'aurai une place dans leur fourgon, je tiens à profiter de l'occasion...
— Ainsi vous êtes décidée à continuer votre vie errante ?
— N'est-ce point la seule qui me soit possible désormais ?
— Peut-être, dit Antoine en la regardant; j'ai vu votre dévouement pour Louis ; je sens ce qu'il y a en vous de tendre et de courageux ; je voudrais vous être utile...
— A moi ! interrompit Rosalie ; ah ! je reconnais votre bon cœur. Monsieur ; mais on peut regretter plus tard la protection accordée à ceux qu'on ne connaît pas...
— Ce que Louis m'a raconté hier...
— Louis ne vous a pas tout dit , reprit vivement Rosalie; son récit ne m'a présentée à vous que comme une pauvre tille trompée... Si vous saviez la vérité tout entière 1
Elle s'arrêta en rougissant ; des larmes roulaient dans ses yeux.
— La vérité entière révélerait encore plus de souffrances que de fautes, observa Foucaud.
— Eh bien ! dites-lui tout, interrompit brusquement la chanteuse ; je ne vous ai rien caché, Louis, ne cachez rien vous-même. Que Monsieur sache d'où je suis partie.
el quelle route j'ai suivie pour arriver où il me voit... Moi, je ne pourrais mettre en ordre mes souvenirs... je m'arrêterais à chaque instant pour songer au passé ou pour pleurer ; il vaut mieux que ma confession passe par votre boi^che.
Et comme Louis voulait faire quelques objections.
— Il le faut, dit-elle, je ne reviendrai que lorsque vous aurez fini.
Et elle sortit.
Resté seul avec Larry, le jeune homme garda quelque temps le silence; puis se détournant vers ce dernier:
— Puisqu'elle le veut, dit-il, je vous apprendrai tout ce que je sais; non telquc jel'ai su d'elle, car je ne pourrais reproduire son récit sans ordre, entrecoupé à chaque instant par les expressions de sa douleur ou par mes encouragements et mes demande^ ; mais je vous dirai ce qui est demeuré dans mon souvenir. Peut-être oublieraije beaucoup de détails, peut-être ajouterai-je des réflexions qu'elle n'a point faites, mais qui s'éveillèrent alors en moi, et qui sont restées liées, dansma mémoire, à quelques circonstances de la narration ; je ne promets point de vous répéter exactement ce qu'elle m'a dit ; je vous raconterai seulement les impressions que m'ont laissées ses aveux.
Rosalie Buret n'avait jamais connu sa mère ni son père. Orpheline dès le berceau, elle fut recueillie par une tante qui vivait au Marais du prix de son IvavaW pour quelques bonnes maisons ou elle était appréciée ! c'étaient ses propres expressions;. Madame Noirou avait, en eflet, de grandes prétentions à la considération ! Elle avait longtemps servi comme femme de chambre au faubourg Saint Germain , et l'on eût dit, qu'à ses yeux , cette domesticité ressemblait à certaines charges du moyeu âge,
ennoblissant ceux qui les avaient exercées. Elle ne parlait des gens du peuple que d'un ton de dédain , avait chez elle tous les portraits de la famille royale, et recevait, de septième main , un journal absolutiste qu'elle mettait trois jours à lire.
Par un contraste bizarre, cet amour pour le pieux gouvernement de la Restauration s'alliait chez elle à un mépris décidé pour la religion. A cet égard, elle en était encore à l'incrédulité voltairienne de la vieille noblesse. Elle savait une foule d'anecdotes scandaleuses sur le clergé, et répétait, en les estropiant , des couplets impies que lui avait appris dans sa jeunesse un des derniers abbés du noble faubourg. Car la jeunesse de madame Noirou avait élé, non pas orageuse , les orages supposent de la passion , mais semée d'aventures auxquelles elle faisait allusion à motscouverts, et à la troisième personne^ dans ses jours de gaillardise. Les méchantes langues du voisinage lui contestaient même son nom, et prétendaient que M. Noirou ressemblait à ces évéchés in partibus infideUum que les titulaires eux-mêmes n'ont jamais vus. Cependant, lorsque la ravaudeuse vint s'établir au Marais, elle était accompagnée d'une fille qu'elle présentait comme preuve du aiari défunt. Mais plus tard, cette fille étant morte, elle avait adopté Rosalie pour la remplacer.
L'enfance de celle-ci fut pénible. Madame Noirou qui, en sa qualité d'incrédule, ne voulait point laissera Dieu le soin de récompenser son bienfait , tâchait d'en tirer elle-même tout le profi-t possible, et fit de sa nièce une servante destinée à l'exempter de ce qu'il y avait de plus pénible ou de plus repoussant dans les soins du ménage.
Rosalie se soumit à tout avec cette heureuse gaieté qui fait la force de son caractère. Sa tante, ayant besoin de son travail, ne lui donna point de maître ; mais une vieille voisine infirme, qui avait autrefois tenu la corap-
i78 DEUX MISÈRES.
tabilité d'une maison de lingerie, lui en servit, Rosalie lui montait son pain et son bois, balayait sa cbambre , l'aidait à faire son lit ; et, en retour, la bonne femme lui donnait quelques leçons.
La jeune fille apprit la lecture , l'écriture, le français, comme elle faisait taut, sans résistance et sans effort. Sa tante avait commencé par traiter ces études de temps f)erdu ; mais lorsqu'elle vit le résultat, elle s'apaisa et déclara à Rosalie qu'en récompense de ses progrès, elle lui permettait de lui lire haut son journal. Seulement, à partir de ce moment, elle ne parla plus de ce que lui devait sa nièce, sans ajouter à l'énumération habituelle : les sacrifices faits pour son éducation.
Vers cette époque, la vieille voisine de Rosalie fut atteinte d'une maladie de langueur qui ne lui permit plus de quitter sa chambre, et força le parent chez qui elle touchait sa pension de venir l'apporter lui-même.
M. Loririer était un homme fort connu par ses travaux philanthropiques, auxquels il devait une dizaine de décorations et le titre de membre de l'Institut. Il avait fait •décerner, depuis peu d'années, à sa vieille parente, un prix de vertu, gagné par une vie entière de dévouement, et dont la rente l'aidait aujourd'hui à mourir plus doucement.
Malgré sa profession de philanthrope, le digne académicien était le meilleur homme du monde , indulgent, serviable, aimant le bien. Il fut frappé des soins que Rosalie donnait à sa parente, et lui adressa à ce sujet, devant madjime No iroa , des félicitations que celle-ci prit pour son compte. Il engagea de plus la uièce et la tante à s'adresser à lui si elles avaient jamais besoin dequelque conseil ou de quelque appui, et se mit au nombre des pratiques de cette dcriiière.
Celte cu'constance recommanda Rosalie aux yeux de madame Noirou. La vieille femme commençait d'ailleurs à s'apercevoir que sa nioce grandissait et devenait de jour
DEUX MISÈRES. il*
en jour plus jolie. Elle la regardait souvent avec une sorte de complaisance en murmurant :
— Une belle brune!... comme celte pauvre Maria (c'était sa fille). Il y a beaucoup de gens qui aiment les brunes ! Oh ! si Maria eût vécu !
- Et poussant un soupir, elle tombait dans la rêverie.
Parmi le petit nombre de personnes qui visitaient madame Noirou, il en était une plus avant que toutes les autres dans son intimité. C'était un vieux, valet de chambre du baron Renol , qui l'avait sans doute connue dans sa jeunesse, et qui savait ce que les autres ne pouvaient que supposer. Il venait rarement, mais ses visites se prolongeaient toujours en entreliens particuliers avec madame Noirou qui ne parlait jamais de monsieur Brossard qu'avec une considération sérieuse. Rosalie, sachant que sa tante n'aimaitpointà être dérangée dans ces entrevues, évitait de se présenter lorsque le vieux domestique se trouvait avec elle, de sorte que celui-ci la connaissait à peine. Cependant, un malin qu'elle ne le savait point là, elle entra dans la chambre de madame Noirou, sans corset . et tenant à la main la robe qu'elle voulait mettre. A la vue de M. Brossard, elle croisa sur sa poitrine ses deux bras nus avec une exclamation de surprise.
— Eh bien I eh bien! s'écria la tante ; à quoi pensezvous, petite sotte, d'entrer ici en costume de chérubin? Allez mettre votre robe 1
— Laissez , Aglaé, interrompit le vieux valet ( c'était la seule personne qui appelait madame Noirou par son petit nom); ne la grondez point, il n'y a pasde mal!... Mais je n'en reviens pas que ce soit là celte petite que j'ai vue haute comme un tabouret... savez-vous que c'est presque une femme.
— Vous trouvez, dit madame Noirou qui échangea un regard avec M. Brossard.
— El vous n'avez plus à rcgretler votre fille, ajouta le vieux valet; approchez, pctile.
Rosalie confuse, hésita.
— Eh bien ! entendez-vous ce qu'on vous dit, s'écria la tante.
— Doucement , doucement , Âglaé, reprit Brossard, qui semblait aussi caressant que madame Noirou était acariâtre; il ne faut point l'effaroucher. Venez donc, ma petite... c'est Rosalie, je crois qu'on vous appelle.... Venez.
La jeune fille s'approcha avec répugnance en se voilant à demi de sa robe.
— Un bras qui sera charmant! observa Brossard, les hanches b en placées et la jambe fine... mais il faut prendre garde à cette chaussure, Aglaé ; vous lui déformez le pied... et ces mains, voyez, toutes rouges, toutes gercées... ne permettez point cela; ne lui laissez faire aucun ouvrage trop rude ; c'est très-important, ma chère.
— Je le sais, dit madame Noirou, mais ce sont des dépenses...
Brossard fit un mouvement d'épaules.
— Allons donc , dit-il : quand le hasard vous envoie un diamant, regret terez-vous l'avance nécessaire pour le polir ? Il faut voir les choses plus en grand.
Rosalie, qui n'avait rien compris à cet entretien , fut étrangement étonnée le lendemain lorsque sa tante lui annonça qu'elle allait prendre une femme de ménage, et qu'elle ne lui permettrait plus que de coudre et broder. Elle exigea également que sa nièce demeurât désormais toujours gantée, la fit chausser en maroquin, acheta pour elle d'élégantes toilettes et l'habitua à toutes ces recherches qui ajoutent l'élégance à la beauté.
Elle commença en même t mps à Véclairei\ en lui présentant la fortune et les plaisirs qu'elle procure comme le seul Lut de la vie , et lui citant l'exemple de filles pauvres comme elle, qui, pour avoir plu à de grands seigneurs, avaient aujourd'hui des hôtels, des laquais, des'
équipnges ! Le tout était de savoir mettre à profil l'instant et d'avoir de la conduite.
Par bonheur, Rosalie écoutait ces enseignements sans y prendre garde. Longtemps soumise aux mauvais traitements de sa tante, elle s'était accoutumée à ne point l'écouter. Dès que madame Noirou prenait h parole , la jeune fille envoyait son esprit ailleurs, se défendant contre la corruption, comme elle s'était autrefois défendue contre la dureté, par la distraction.
Madame Noirou qui n'était point dans le secret de celle habitude, prit l'immobilité de sa nièce pour de l'attention, son silence pour une approbation, et se mon'ra de plus en plus conlianle dans l'avenir doré qu'elle rêvait.
Quant à Rosalie, toutes ses coquetteries de jeune fille 'étaient satisfaites. Passant le jour à arranger ses cheveux, et à soigner son héliotrope , libre de se livrer aux paresses rêveuses qui sont la joie de cet âge, elle fut longtemps sans rien désirer. Enfin quelques vieux romans loués par sa tante et qu'elle eut l'idée de lire, un soir qu'elle était seule, éveillèrent en elle des pensées qui no lui étaient point encore venues. Elle comr::ença à trouver triste d'être seule, à rester des heures entières à la fenêtre, regardant les jeunes gens qui passaient , et se demandant lequel elle aimerait mieux pour mari.
Une jeune ouvrière qui vint habiter une mansarde voisine et dont elle fit la connaissance l'cntietint dans ces nouvelles préoccupaticns.
Mariette était une vraie fille de Paris, jolie, gaie, résclueetne connaissant d'autre Dieu que l'indépendance elle plaisir. Elle parla à Rosalie des fêtes champêtres auxquelles la conduisait Adrien, des promenades à Sceaux et à Montmorency, des bals déguisés, des parties sur l'eau, des spectacles, enfin de toutes les habitudes agitées qui sont, à Paris, le privilège exclusif de l'aristocratie ou du peuple.
Rosalie avait été trop bien préparée par les conversa-
lions de madame Noirou, pour que de pareilles rôvôla lions pussent la surprendre ni la repousser. Dépouillée, grâce À sa tante, de cette pudeur ignorante qui défend mieux par la répugnance, que la raison par tous ses efforts, elle n'éprouva qu'un désir curieux de connaître la vie étourdie que lui vantait Mariette. Celle-ci ne lui avait du reste pirlé dans ses aveux, que des plaisirs que l'on pouvait avouer; aussi en souhaitant vivre comme sa nouvelle amie, Rosalie ne crut-elle aspirer qu'à plus de liberté,de mouvement et de distractions. Mais ces nouveaux plaisirs suffisaient pour lui rendre insupportable la solitude dans laquelle sa tante la rctetiait. Elle se mit à comparer l'indépendance des autres jeunes filles de son âge à son esclavage monotone, et se fit à elle-même l'elTet d'un oiseau qui de sa cage regarde passer les libres oiseaux de l'air.
Mariette arriva le soir chez Rosalie en toilette de ville et un bouquet de violettes à la main.
— Ahl vous voilà? dit-elleenapercevantla jeune fille; j'avais peur de ne pas vous trouver ; mais, au fait, vous ne sortez jamais, vous!... Je venais vous prier de donner celte brodene si, par hasard, on l'envoyait demander.
— Vous passez donc la soirée dehors ? demanda Rosalie.
— Au Cirque-Olympique, ma chère, on y joue maintenant une pièce grecque que tout le monde veut voir ; 'une vraie merveille ! il y a combat sur mer, des cbamcaux, des odalisques portées en palanquin el un éléphant!...
— Vous allez bien vous amuser 1
— Avec ça que nous n'aurons pas besoin de faire queue à la porte; Adrien a un de ses amis qui nous gardera des places... En sortant nous irons souper chez le iraiLcur el il me ramènera en (iacre.
DEUX MISÈUE3. 183
— Et cela ne vous empêchera pas d'aller demain à "Versailles?
— Du tout îdemnin c'est dimanche, et il faut bien qu'on s'amuse le dimanche... sans compterques'il restede l'argent à Adrien, nous irons lundi voir la girafe qui est arrivée au Jardin des Plantes... J'adore le Jardin des Plantes, moi, à cause des crêpes qu'on vend à la Chaumière....
— Ah! vous êtes bien heureuse! soupira Rosalie, que la perspective de tantde plaisir promis à Mariette rendait jalouse.
— Qu'est-ce qui vous empêche de faire comme moi ? demanda la jeune ouvrière.
— Vous savez bien que je ne suis point libre, observa Rosalie.
— Eh bienl on se r''volutionne donc, répliqua Mariette en riant; oh ! si j'étais à votre place, ça ne serait pas long; c'est pas moi qui me résignerais à vivre ici renfermée comme un serin. Quand on a dix-huit ans et une figure de premier choix, comme dit Adrien, on a le droit d'aimer la société !..
— Sans doute; mais ma tante?
— Eh bienl à votre place, je ferais entendre raison à la mère Noirou.
— Elle ne m'écouterait pas.
— Alors, je lui demanderais mon extrait de naissance et sa bénédiction pour aller loger ailleurs.
— Quoi! vous oseriez ?...
— Ah! moi, jesuiscommeceîa,ma chère; jedis coque ]e veux, et veux ce que jedis. Si vous aviez un peu plus de caractère, votre tante serait plus raisonnable ! Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous, ce soir, par exemple?
— Au Cirque?
— Voiisdisiez l'autre jour que vous aimiez lespectaclc?
— Certainement; mais on ne me permettrait pas... je n'oserais même en parler...
— Voulez-vous que je le demande à la mère Noiron?
— Vous?... oh! non... Ce serait inutile...
— Laissez-moi faire, dit Mariette en tirant son châle d'un air capable; on sait comment il faut parler à de grands parents qui vous ont donné de l'éducation et des souliers. Je vais lui adresser une tirade sentimentale dans le goût de Mimi Dupuis de la Gaîté, et il faudra bien qu'elle vous laisse venir.
— C'est ce qui vous trompe f interrompit madame Noirou qui venait d'entrer à la sourdine.
RosaHe parut confuse; Mariette se contenta d'un geste de surprise.
— Tiens! vous étiez là? dit-elle tranquillement.
— Et j'ai entendu les bons conseils que vous donnez à ma nièce, ajouta la vieille femme en prenant un air blessé; mais Rosalie est, j'espère, trop bien éduquée pour y prendre garde.
— Qu'est-ce que j'ai donc dit ? demanda Mariette d'un air de parfaite innocence; je lui ai coftseillé de prendre le plus de plaisir qu'elle pourrait.
— Avec des ouvriers?
— Tiens! faudrait peut-être que ce fût avec des ducs et pairs?...
— Pourquoi pas. Mademoiselle ? répliqua madame Noirou d'un ton de dignité sérieuse; on en a vu de plus laides qu'elle faire leur chemin!
Mariette la regarda.
— Ah ! vous avez donc des projets? dit-elle...
— Chacun connaît ses affaires, interrompit sèchement madame Noirou ; mais je ne veux point que l'on voie Rosalie au Cirque; c'est un théâtre où il ne va que du peuple...
— C'est juste, observa l'ouvrière; votre nièceest trop grande dame 1...
— De grâce, Mariette, interrompit Rosalie que blessait cette ironie.
— Laissez-la dire, reprit aigrement la vieille femme; on ne doit pas faire plus attention à ses moaucries qu'à ses conseils.
— Diable! dit Mariette piquée, du mépris I — Je ne cache jamais mes sentiments.
— Et quand mademoiselle Rosalie devient-elle duchesse?
— Le plus tôt possible.
— Elle aura sans doute un salon?
— Je l'espère.
— Des bals où vous présiderez, madame Noirou?
— El où vous ne viendrez pas, ma chère.
— Je m'en moque pas mal 1 s'écria la grisetle qui s'efforça de rire pour cacher sa colère; je voudrais qu'elle fût déjà en place, votre nièce. Ah 1 ah 1 ah ! Et elle vous fera un sort, j'espère; elle vous doit bien cela; vous ne la quitterez plus; elle vous donnera un tabouret dans sa loge...
— Au Grand-Opéra ?
— Non ! à la porte de son hôtel.
— Insolente! s'écria la vieille femme.
Mariette éclata de rire et sortit.
Mais madame Noirou avait été blessée au vif. Ne pouvant décharger sa colère contre la coupable, elle s'en prit à Rosalie, l'accusant d'être cause de tout ce qui s'était passé. Celle-ci chercha à se défendre, et il en résulta une querelle que madame Noirou voulut terminer en exigeant impérieusemiintdc sa nièce la promesse de rompre toute relation avec Mariette; Rosalie refusa de prendre aucun engagement.
— Eh bien ! s'écria la tante, c'est moi qui te surveillerai alors; et pour commencer, tu ne sortiras plus seule 1
Elle tint rigoureusement parole.
Rosalie s'irrita d'abordd(!cette espèce d'esclavage, puis tenta d'y échapper. Elle était à cet âge où l'àuie, nouvelle à la vie, cherche des crises pour s'essayer elle-même
iS6 DEUX MISÈRES.
et OÙ tout lui devient sujet de débat. Il s'engagea ainsi entre la tanie et la niè:e une sorte de lutte qui, en se prolongeant, s'aggrava chaque jour. Rosalie, qui y trouvait une source d'émotion et de mouvement, s'y complaisait à son insu. C'était une distraction pour son ennui. Elle saisissait toutes les occasions de s'échapper et de parler à Mariette, moins pour le plaisir qu'elle y trouvait que pour l'émotion que lui donnait sa désobéissance.
Le résultat de ses conversations clandestines fut nécessairement de lui rendre sa retraite forcée de plus en plus odieuse. Exaltée par les confidences de sa voisine, qui lui vantait sans cesse la vie joyeuse qu'elle menait avec Adrien, Rosalie ne tarda pas à se regarder comme une victime sevrée de tous les plaisirs que permettait son âge; elle se mit à s'apitoyer sur elle-même et à accuser madame Nûirou !
Or, de laccusation à la révolte la pente est fatale! La jeune fille qai n'avait d'abord résisté à sa tante que par humeur et caprice, en vint bientôt à prendre sadésobéis sance au sérieux, à s'y confirmer, à l'agrandir. Les maladroits reproches de madame Noirou développèrent encore ces dispositions; on s'aigrit des deux côtés; enfin, unjour, à lasuited'unequerelleviolente, lavieillefemme, qui devait passer la journée à Saint-Germain avec Rosalie, partit seule, ea. portant la clef de l'appartement et laissant sa nièce prisonnière.
Le premier mouvement de celle-ci fut de s'échapper; •puis réfléchissant qu'elle ne saurait que faire de sa liberté conquise, elle se résigna à demeurer; seulement elle se promit de saisir la première occasion de désobéir ouvr/lcment, ne fût-ce que pour braver sa tante.
Provisoirement, elle tâcha de se persuaderqu'elle était bien aise de ne l'avoir point accompagnée, et elle se mil à partourir l'appartement en chantant d'un air indifférent. Mais le soleil étinceîait joyeusement à travers la fenêtre ouverte, un air frais agitait les rideaux, et les
moineaux gazouillaient sur les toits! Rosalie pensa malgré elle aux beaux arbres de Saint-Germain, aux fleurs cueillies le long des haies, et elle soupira !
Cependant, ne voulant point s'avouer son regret, elle ouvrit le livre qu'elle avait comraencô la veille, et essaya délire; mais il avait perdu tout son intérêt! Elle le rejeta avec impatience pour prendre sa broderie. Toutalla bien pendant quel{]ue temps. L'aiguille semblait voltiger sur le métier ; seulement les yeux de Rosalie se levaient de plus en plus fréquemment, et se tournaient vers la porte fermée. Bien qu'elle n'eût aucun besoin de l'ouvrir, la pensée seule qu'elle ne pouvait le faire lui causait un malaise et une irritation nerveuse. Enfin, au bout d'une demi-heure, la broderie eut le même sort que le livre ; Rosalie se leva avec un geste d'impatience et vint s'accouder à la fenêtre.
Celle-ci se trouvaitplacée au-dessus d'un corps de logis beaucoup moins élevé, et dont le toit venait la rejoindre de manière à former devant elle une sorte de terrasse inclinée. La fenêtre de la mansarde habitée par Mariette se trouvait précisément sur ce toit, de sorte que Rosalie pouvait voir tout ce qui se passait chez sa voisine. Elle l'aperçut devant son miroir, occupée à se coiffer, tandis qu'Adrien Garnot fumait à la croisée.
Ce dernier reconnut la jeune fille qu'il avait rencontrée quelquefois dans les escaliers, et lui souhaita le bonjour.
Mariette se détourna.
— Tiens, c'est Rosalie, dit-elle; votre tante vous a donc permis aujourd'hui de prendre l'air?
— Elle est absente, répondit la jeune fi'lle.
— Alors, vous êtes seule.
" — Jusqu'à ce soir.
— E'i bien! qu'est-ce que vous allez faire comme ça de votre journée? demanda Adrien.
— Je ne sais! répliqua Rosalie.
— Si elle venait avec nous ! s'écria Mariette.
— Où cela ?
— A Vincennes; Adrien a justement un de ses pays que nous attendons; ça ferait une partie carrée.
— Ah ! il n'y faut point songer, dit Rosalie tentée, mais incertaine.
— Pourquoi donc? reprit Adrien, nous reviendrons avant votre tante.
— Ce serait du moins une journée de liberté.
— Nous visiterons le château.
— El nous danserons au bal d'été.
— Allons, un peu de courage.
— Il faut prouver à la mère Noirou que vous n'avez pas peur d'elle.
Rosnlie ne savait à quoi se résoudre. D'un côté, l'idée de saisir celte occasion de révolte et de prouver à ; a tante que l'on ne gagnait rien à l'enfermer, lui souriait singulièrement; de l'autre, elle était effrayée de la respçnsabilitôd'un pareil coup de tète. Elle fit enfin comme tous les gens près décéder, et se mit à l'abri derrière une impossibilité en avouant sa captivité.
— Comment, vous êtes enfermée! s'écria Mariette; eh bien, en voilà du despotisme! Mais c'est donc un gendarme, que cette vieille Noirou? A-t-on jamais vu! Mettre sa nièce sous clef comme un animal domestique... Il faut forcer la serrure, ma chère.
— C'est inutile, dit Adrien, mademoiselle Rosalie peut venir par votre man^:arde, le toit sert de pont entre les deux fenêtres,
— Au fait, il lui suffit de descendre dans la gouttière.
— .!e vais vous aider. . .
^ — Non, interrompit Rosalie ; je ne veux pas.
Mais Adrien était déjà sur le toit, et quelques pas lui suffirent pour atteindre la fenêtre delà jeune fille.
Là commença un nouveau débat; Rosalie continuait à refuser.
— Avez-vous peur? clomanda Mariette.
— Non, ce n'est point la peur, dit-elle.
— Dôcidez-vous, alors !
— Je ne puis!...
— Venez au moins un instant me voir.
— Vous voir ? répéta Rosalie. . . Soit. . . mais je reviendrai...
Garnot lui tendit la main, elle franchit la croisée avec hésitation, et, hasardant un trajet plus inaccoutumé que dilTicile, elle atteignit la mansarde de Mariette.
A peine fut-elle arrivée que celle-ci referma la fenêtre.
— Ne la laisse pas s'en retourner, Adrien, s'écria-telle en riant; elle est notre prisonnière, il faut qu'elle nous obéisse maintenant.
— Mariette, je vous en prie I...
— Ta, ta, ta... Vous viendrez avec nousà Vincennes...
— Songez que ma tanle...
— Au diable la vieille Noirou!
— i^.lais je ne suis même point habillée.
— Vous prendrez une de mes robes.
— Non.
— Venez.
Et la jeune ouvrière entraîna Rosalie dans le cabinet où elle couchait
Lorsque les deux jeunes filles reparurent, elles étaient en toilette et prêtes à partir; Rosalie essaya bien encore quelques objections, mais Mariette lui imposa silence, et rarrivéedu/>flysd'Adrien l'empêcha d'insister davantage.
Colui-ci était un ouvrier en horlogerie qui lui fui présenté sous le nom d'Olivier RuUin. Son costume était plus soigné que celui d'Adrien, et il y avait dans loute sa personne une sorte de propreté rangée qui ressemblait presque à de l'élégance; du reste, sa vie répondait h celte
i% DEUX MISERAS.
apparence, et bien qu'Olivier fût d'une habileté médiocre, il avait réussi à réaliser, à force d'ordre, d'assez fortes économies qu'il avait su placer d'une manière avantageuse.
Mariette eut soin de donner ces renseignements à Rosalie, pendant que toutes deux s'aidaient à mettre leurs châles, et celle-ci, rassurée par d'aussi bons tô;noignages, accepta sans trop d'embarras les avances polies du jeune horloger.
Les premières heures furent employées à faire connaissance. Olivier avait une conversation simple et tranquille, mais qui n'était point dépourvue d'intérêt. Le même ordre que l'on remarquait dans sa toilette et dans ses actions, se retrouvait dans son esprit. 11 connaissait les détails usuels des choses, et pouvait répondre à toutes ces questions générales qu'inspire l'habitude autant que la curiosité. Il ressemblait à ces guides anglais qui ne renferment ni impressions, ni jugements, ni ébns d'imagination, mais dans lesquels on trouve la hauteur des montagnes, l'explication technique des phénomènes et les dates historiques.
Pondant que Mariette parcourait le Jardin des Plantes en se faisant poursuivre par Adrien, sans rien regarder, heureuse seulement dcsenlir le parfum des serres en tr'ouvertcs, de voir l'herbe fine des parcs et de pouvoir arracher en passant quelques feuilles à la charmille, Olivier conduisit successivement Rosalie aux endroits les plus curieux, et lui expliqua tout, en homme qui avait interrogé et retenu. La jeune fille, qui n'était ni assez tranquille ni assez joyeuse pour imiter les folies de sa compagne, prit beaucoup de plaisir à cet entretien, qui, en occupant son esprit, l'empêchait de penser à la manière dont sa tante la recevrait au retour.
Elle s'enhardit peu à peu avec le jeune horloger, et, lorsque tous quatre prirent le chemin de Vincennes, sa gêne avaitdéjà fait placeà une confiance presque familière.
Le reste delà journée acheva la connaissance. Olivier dansa avec Rosalie, puis on dîna sous les arbres, et le jour commençait déjà à tomber lorsque l'on songea à regagner Paris.
'■ Animée par l'air des champs, le mouvement etle plaisir, Rosalie avait réussi à oublier tout le reste. Chaque fois que le souvenir du retour lui revenait, elle lui tournait le dos, comme à un avertissement importun. Ce fut seulement en apercevant la rue des Francs-Bourgeois que sa gaieté s'évanouit et qu'elle sentit son cœur se serrer.
Madame Noirou était-elle déjà revenue ? Gomment allait-elle la revoir? Elle monta l'escalier en tremblant, entra chez Mariette, et courut à la fenêtre de la mansardel... Aucune lumière ne brillait derrière les vitres de sa tante ; madame Noirou n'était point encore de retour I
La jeune fille respira plus librement.
Mariette e:saya de la retenir encore; mais elle déclara qu'elle voulait rentrer sur-le-champ, et Olivier sechargca de la reconduire par-dessus le toit. Mallicureusement, pour le retour, il fallait descendre, et l'obscurité empêchait Rosalie de voir où son pied se posait. Elle s'arrêta plusieurs fois effrayée : son conducteur l'encourageait en riant, et la soutenait à demi. Tous deux atteignirent ainsi la fenêtre de la jeune fille, qui, se voyant arrivée, poussa un cri de joie et voulut s'élancer ; mais elle glissa sur le plomb humide, et tomba dans les bras d'Olivier dont les lèvres rencontrèrent les siennes I... Ce fut un baiser aussi rapide qu'inattendu; Rosalie se rejeta vivement en arrière, et le jeune homme ne chercha point à la retenir.
'■ — Pardon, dit-il en souriant, mais le hasard n'a été que juste; je vous ai conduite et toute peine mérite un salaire...
— Laissez-moi rentrer, répondit Rosalie, qui était
trop émue pour entreprendre une discussion sur ce sujet; je tremble que ma tante n'arrive.
— Mais vousreverrai-je bientôt, du moins?
— Je ne sais...
— Ob! je vous en prie, promettez-le moi....
— J'espère... je tâcberai... balbutia Rosalie; mais écoutez, on monte l'escalier.
— Entrez vite, alors.
Il aida la jeune fille qui eut à peine le temps de franchir la fenêtre et de murmurer un bonsoir rapide, pendant que sa tante ouvrait la porte.
Dès le surlendemain, Rosalie reçut par l'entremise de Mariette une lettre d'Olivier dans laquelle il lui exprimait tout le plaisir qu'il avait éprouvé à la voir, et le désir de rendre cette connaissance plus intime. Ce n'était encore qu'un préambule; mais quelques jours après, riiorloger lui écrivit une seconde lettre pour lui avouer son amour.
Bien que Rosalie eût prévu cette déclaration et l'atlendît avec une curiosité inquiète, elle témoigna une grande surprise et reprocha à sa voisine de s'en être chargée; mais celle-ci lui apporta dès le poursuivant une troisième lettre plus pressante et dans laquelle Olivier sollicitait une réponse.
Un plus long silence eût été dangereux : Rosalie se décida à écrire au jeune homme pour le prier de cesser une correspondance qui pouvait d'autant plus la compro- Fiietlre qu'elle craignait les indiscrétions de l'intermédiaire qu'il avait cboisi. Olivier parut comprendre qu'il suffisait de trouver un moyen plus secret de faire parvenir ses lettres et il réussit à les glisser lui-même sous la porte de la jeune fille. Celle-ci ayant voulu l en dissuader, il en résulta un débat épistolaire qui amena insensiblement des aveux, des promesses, cl finit par se Iranslormer en une correspondance amoureuse dans toutes les règles.
Rosalie avait été d'abord plus entraînée que séduite ; mais peu à peu son esprit s'intéressa à cette intrigu mystérieuse; son cœur se Irouhla de ses propres rêves A peine avait-elle revu Olivier deux ou trois fois depuis leur rencontre chez Mariette, car madame Noirou s'absen'ait rarement et ne laissait sortir sa nièce que pour quelques courses dans le voisinage, mais ces obstacles mômes servirent à resserrer des liens qu'une liberté plus grande eût peut-être empêchés. Rosalie trouva dans ci tte liaison naissante et traversée, l'occupation qui manquait à son esprit. Quant à son cœur il y prit moins de part qu'elle ne le crut elle-même, et il entra dans cet amour, comme dans tous les premiers choix des jeunes filles, plus de curiosité, d'impatience, d'oisiveté et de contradiction, que de véritable penchant.
Cependant madame Noirou, qui ne soupçonnait rien, avait repris ses conversations d'autrefois. Elle entretenait chaque jour sa nièce des magnifiques espérances qui pourraient se réaliser pour elle; mais celle-ci, tout entière à son nouvel amour, ne l'entendait même pas, et tandis que la vieille femme développait tout haut son roman d'avenir, elle continuait à se raconter le sien tout bas.
Sa tante prit ce silence distrait pour un 'demi-consentement.
M. Brossard, de son côté, venait plus souvent, depuis quelque temps, et se montrait chaque fois plus caressant. Il donnait des conseils à Rosalie sur sa toilette, sur ses manières, sur ce qu'il fallait dire ou cacher. La jeune fille écoutait avec indilïérence. Elle pensait bien que ces leçons avaient un but, comme celles de sa tante; mais elle ne voulait ni ne pouvait s'y arrêter; son attention était ailleurs.
Un jour que Rosalie rentrait d'une course qii lui avait permis do voir Olivier et de lui parler, elle trouva sur le palier madame Noirou reconduisant M. Brossard.
— Eh! arrive donc, nonchalante 1 s'écria à sa vue la vieille femme dont la figure était triomphante.
— Pardon, ma tante; j'ai été retenue.... balbutia Rosalie.
— On vous attendait avec impatience, observa Brossard souriant.
— Moi ? qu'y a-t-il ?
— Votre tante vous le dira.
. — Oui, oui, ne vous retardez pas, mon cher ; M. le baron peut avoir besoin de vous.
— En effet.
— Je vais parler à Rosalie.
— C'est cela.
— Puis n.ons eu recauserons.
Brossard salua et partit. Madame Noirou se bâta de faire centrer Rosalie.
— Embrasse- moi, mignonne, s'écria-t-elle, dès que la porte fut fermée, embrasse-moi.
— Qu'esl-il arrivé? demanda la jeune fille étonnée.
— Il est arrivé, ma petite, que notre fortune est faite.
— Notre fortune?
— Oui 1 Ah ! l'on a bien raison de dire qu'il est toujours bon d'avoir des amis parmi les gens comme il faut ; ce brave M. Brossard y a mis un zèle...
— Je ne vous comprends pas, ma tante.
— Eh bien, mignonne, voici la chose. Tu sais que je t'ai fait peindre, le mois dernier.
— El vous avez donné mon portrait à M. Brossard...
— Oui l'a laissé voir comme ];«>' mégardedi son maître.
— Comment ?
— Et il t'a trouvée charmante!..
— Que dites-vous, le baron Ronol ?
— Chut ! inlerrompil madame Noirou en posant un doigt devant ses lèvres... 11 ne faut pas le nommer. Maintenant, tu sais, on exige que les gens en place lassent les cafards. Aussi le baron, qui occupe une place à la Cour,
Csl-il obligô d'avoir de la religion ; il communie tontes les semaines! mais c'est tant mieux. ; s'il avait jamais ridée de se mal conduire avec toi, tu le retiendrais par la [)eur du scandale ?
— Moi ! s'écrin Rosalie qui comprit enfin clairement et rougit malgré elle; que m'importe le liaron, etcomment pourrait-il se mal conduire à mon égard?.. Je ne le connais ni ne veux le connaître...
— Allons, fais donc pas l'enfant, Rosalie, ditmadame "Noirou en lui lançant un regard de fine complicité. Av^c le vieux, à la bonne heure ; ça ne peut faire que bon elïel; mais entre nous, jouons caries sur table, comme on dit. C'est le-Ciel qui t'envoie cette occasion; faut le remercier et ne pas perdre de temps à jouer la comédie avec sa conscience. J'ai bien vu , d'ailhurs, comment ta m'écoutais tous ces temps-ci, quand je te parlais des espérances que j'avais pour toi.
— Parce que je ne vous comprenais pas, dit Rosalie, parce que j'avais honte de vous comprendre !
— Comment ! reprit la vieille étonnée ;êles-vous folle, ma chère ? Vous ne savez donc pas...
— Je sais, interrompit la jeune fille indignée que vous voulez me vendre au baron Renol.
— Plus bas donc, malheureuse I
— Mais, moi,jeneveux pas! continua Rosalie gagnée par les larmes; je veux rester une honnête fille... je veux qu'un homme puisse me donner sou nom...
Madame Noirou tressaillit.
— Tu aimes quelqu'un? s'écria-t-elle.
Rosalie ne dit rien ; mais son attitude répondit pour elle.
— Est-ce bien possible, repritla vieille pâle de colère ; et sans que je le sache 1
— Ma tante...
— Et qui aimes-tu ? parle ; son nom tout de suite.
— Je vous en prie...
— Son nom, je le veux. Tu ne réponds pas! c'est donc quelque vaurien ?
— Oh ! non, ma tante; un honnête ouvrier... Madame Noirou recula comme si elle eût été piquée
par un aspic.
— Un ouvrier 1 répéta-t-clle : est-ce possible? Tu aimes un ouvrier, et lu ne meurs pas de honte !
— Ses intentions sont honorables.
— Hein I Tu dis ?
— Qu'il veut m'épouser.
— Et tu consentirais!
— Mais ma tante...
— Se marier à un ouvrier ! s'écria madame Noirou exaspérée... et quand on peut avoir un millionnaire! J'aurais encore passé une fantaisie, parce qu'on n'est pas de pierre après tout ; mais vouloir épouser !.. Il faut que lu n'aies pas de cœur.
— Mais il me semble...
— Du reste, je ne te laisserai pas te casser le cou ; je veux que tu sois heureuse malgré toi ! Si cet ouvrier est un honnête garçon comme tu le dis, il comprendra luimême qu'il ne doit pas nuire à ton avenir. J'ai trop dépensé avec toi pour que ça ne te conduise à rien et il faut que lu sois une ingrate, vois-tu , pour l'oublier!
— Je me rappelle tout ce que je vous dois, ma tante.
— Oui, et tu veux que j'en sois pour mes frais, n'estce pas? Tu ne te dis pas que j'ai mangé une partie de mes économies pour l'entretenir à ne rien faire ! C'était comme de l'argent placé ; qui me le rendra si tu épouses ce va-nu-picds ? il faudra donc que je finisse mes jours à l'hospice? Tu veux me ruiner... me voler!..
Rosalie essaya de parler ; mais la vieille femme , hors d'elle, ne le lui permit pas.
— Tu n'as rien à dire, malheureuse! s*écria-t-elle , rien qui puisse l'excuser ! C'est la voisine sans doute qui t'aura fait faire celle mauvaise coimaissance 1 je l'en re-
mercierai!... Mais comment s'appellc-t-il , Ion ouvrier? Que fail-il ? Où demeure-l-il ?
Elle répondit à ces questions et à plusieurs autres de manière à c nvaincre madame Noirou que tout s'était borné jusqu'alors, à un commerce de lettres ou à quelques in nocentes entrevues. Cette assurance apaisa un peu la tante qui avait cru d'abord le mal plus grand.
— C'est bien, c'est bien ! dit-elle en interrompant les excuses de Rosalie; je saurai ce qu'il en est au juste et j'aurai l'œil ouvert !.. Ce serait bien le diable si Âglaé Noirou ne réussissait point à garder une petite fille contre les entreprises d'un garçon horloger.
Lorsque madame Noirou avait cru facile de vaincre la résistance de sa nièce, elle n'aviit point tenu compte de l'énergie qu'un premier amour éveille dans le cœur d'une jeune lille. Rien ne paraît difficile dans cette première effervescence, et les partis extrêmes, loin de faire peur, sont toujours les premiers auxquels on s'arrête.
Dès qu'elle se trouva seule, Rosalie ne songea qu'au moyen d'échapper à la domination desa tante. Outre le dégoût que lui inspiraient les honteux projets de celle-ci et de M. Brossard, elle se révoltait à l'idée de n'être dans leurs mains qu'une c/tose dont ils croyaient pouvoir disposer et faire marché; elle avait à sauver à la fois son honneur et son indépendance. Celle considération lui fit passer par-dessus toutes les autres.
Les obstacles subits qui venaient de s'élever entre elle et Olivier donnaient d'ailleurs à sa liaison avec ce dernier quelque chose d'attrayant. Outre que la vulgaire biographie tournait ainsi au roman, la guerre déclarée par sa tante à cet attachement devait nécessairement le lui rendre plus cher; car le cœur humain est ainsi fait qu'il aspire à un bonheur en proportion de la dillicullé qu'il
rencontre à l'obtenir. Rosalie prit pour l'émotion d'un amour mpnacê le trouble qui causait cette lutte, étoile écrivit à Olivier sous cette impression.
Après lui avoir raconté, autant quelle le pouvait, ce qui s'était passé entre elle et sa tante, elle appelait le jeune homme à son aide.
« Je sais, disait-elle en terminant, que je fais quelque chose de répréhensible; mais la nécessité me pousse, et j'ai confiance en vous. La protection de ma tante est devenue pour moi un danger ; je dois en chercher une autre!... Vous avez dit que vous m'aimiez; vo;:s m'avez répété dans toutes vos lettres qu'il vous serait doux de vivre avec moi !... Je vous ai cru et c'est pourquoi je m'adresse à vous dans mon abandon ; pourquoi je vous demande si vous voulez que je sois votre femme sur-lechamp ? »
Cette lettre parvint au jeune horloger dès le lendemain. La réponse se fit atlendn; deux jours. Enfin, elle arriva pleine d'exclamations de joie, d'assurances de tendresse, mais prolixe et embarrassée. Olivier remerciait Rosalie de sa confiance; elle avait prévenu son plus vif désir. Malheureusement leur mariage ne pouvait avoir lieu contre la volonté de madame Noirou avant la majorité de la jeune fille. Mais qu'importait une vaine cérémonie?... Ne pouvaient-ils être heureux secrètement, en attendant qu'on leur accordât l'autorisation refusée ? Et, à ce propos, l'horloger répétait tous les paradoxes inventés par la. passion intelligente et devenus depuis les lieux communs de la séduction vulgaire.
Cette lettre jeta la jeune fille dans une douloureuse perplexité. Elle n'avait jamais cru que sa tante pût s'opposer à son mariage, et, malgré son ignorance des lois, elle se persuada qu'Olivier se trompait. Le difficile était de s'en assurer! Après avoir cherché dans sa pensée quelqu'un qui pût l'éclairer, elle se rappela tout à coup M. Lormier.
DEUX MISlcr.ES. 109
Vous n'avez point sans doute oublié, Monsieur, ce philanllirope, mrmbre de l'Inslilut, renconlré par Rosalie chez sa vieille voisine, et qui s'était mis alors au nombre des pratiques de sa tante. La jeune fille avait continué à le revoir de loin en loin, et M. Lormier ne manquait jamais, dans ces occasions, de lui donner de bons conseils accompagnés de quelques peîites brochures sur l'hygiène ou sur les caisses d'épargnes, dont madame Noirou se servait pour faire des papillotes à son fauxtour.
Rosalie avait nécessairement pris une grande opinion de la sagesse et de la bonté d'un homme qui passait sa vie à enregistrer les vertus des autres, ou à écrire des livres pour le bonheur du genre humain; aussi saisitelle avec empressement l'occasion que lui fournit sa tante de consulter le vieux philanthrope en l'envoyant reporter quelque travail qu'elle venait d'achever pour lui.
M. Lormier occupait, sur le quai Saint Michel, un troisième étage pour lequel il avait fait un bail de dixneuf ans, afin de profiler des aménagements perfectionnés qu'il y avait établis. Tout son domestique se composait d'une vieille gouvern;inte , qui pa>sait sa vie à essayer des marmites économiques ou des rôlissoiies à réflecteurs de l'invention de M. Lormier, et d'un vieux serviteur qui remplissait tour à tour, près de lui, les fonctions de valet de chambre et de secrétaire. Ce fut celui-ci qui reçut Rosalie et qui l'introduisit dans une grande pièce où il la pria d'attendre.
Celte pièce servait de cabinet de travail à M. Lormier et était rangée avec une mélhode qui eût fait honneur à un comptoir hollandais. On voyait, au fond, un immense cartonnier dont chaque côté portait une étiquette. 11 y avait des carions pour les traits de vertus, pour les potages économiques, pour la moralis.tion des classes inférieures et pour les distributions d'eau à domicile ; le tout
avoc des lettres d'ordre et des chiffres de renvoi, prouvant que M. Lormier avait su ramener ses sympathies humanitaires à l'état de comptabilité.
Tout le reste répondait à cet arrangement systématique. Point de vide dans la bibliothèque (preuve évidente que le maître se contentait de donner ses idées sans prêter ses livres) : point de papiers épars sur le bureau, rien enfin de ce qui annonce l'agitation d'un travail passionné. Il était clair que la philanthropie de M. Lormier n'avait rien d'exalté; le digne académicien n'était point l'amant de l'humanité, il l'avait seulement épousée!
Mais, en revanche, il semblait épris d'une véritable passion pour les mille petites inventions dont le but est d'introduire la mécanique dans le ménage. Tout, dans son cabinet, était soumis à cette loi. Il y avait un fauteuil raiionnel (c'était sa manière de désigner les improvements modernes), un encner rationnel et une table rationnelle ; le tout singulièrement perfectionné, car on ne pouvait s'en servir sans un apprentissage.
Le seul ornement de ce cabinet était une demi-douzaine de thermomètres destinés à f;iire connaître au vieil académicien le degré de chaleur dont il avait besoin, mais qui, malheureusement, ne s'accordaient jamais entre eux.
Il y avait déjà quelque temps que Rosalie attendait, lorsque M. Lormier entra. A la vue de la jeune fille, le vieillard fit une exclamation joveuse.
— Kh ! c'est m'a petite ravaudeuse, dit-il, il y a longtemps que je ne l'avais vue.
Ro-salie lui remit ce qu'elle apportait, en s'excusant de le déranger.
— 11 n'y a point de mal, il n'y a point de mal, reprit-il ; mon temps appartient à tout le monde ; je suis bien aise de voir d'ailleurs que vous n'avez point changé I Toujours aussi jolie!... et aussi sage, j'espère?
La jeune fille rougit.
— il faut persister, petite, il faut persister, reprit M. Lormier; la sagesse n'est pas sculcuicnt le pnrti le plus honorable, c'est encore le meilleur calcul, le plus sûr moyen d'éviter les chagrins, la pauvreté, les maladies. Songez toujours à cela et vous resterez une brave fille. Pour votre classe, ma chère, tous les commandements de Dieu peuvent se réduire à deux articles : 1" N'avoir point d'amoureux; 2" Mettre à la caisse d'épargnes que nous avons fondée ! J'espère que vous y placez vos économies ?
— Pardon, répliqua Rosalie, mais jusqu'à présent je n'ai point encore eu occasion...
— C'est un tort , un véritable tort , interrompit M. Lormier gravement ; il est désolant que les ouvriers ne comprennent pas mieux cette institution. Je croyais pourtant vous avoir expliqué tous ses avantages.
— Il est vrai, Monsieur, mais n'ayant point d'économies...
— Il faut en faire, reprit vivement le membre de l'Institut, ne fût-ce que d'un centime par jour 1 Je l'ai dit dans un de mes derniers mémoires : * La poule aux œufs d'or que nous désirons tous n'est point une fitble ; elle existe dans le plus pauvre ménage : c'est l'économie. » Il faut que je vous donne cette brochure.
A CCS mots, M. Lormier fit jouer un bouton de cuivre qui se trouvait sur son bureau ; c'était un des perfectionnements dont nous avons parlé, et grâce auquel le philanthrope n'avait plus la peine de sonner avec la main, pourvu qu'il sonnât avec le pied.
Le domestique entra, et M. Lormier l'envoya chercher un exemplaire de la brochure qu'il remit à la jeune fille, en lui recommandant de la lire allnlivement.
Celle-ci le promit et voulut en venir au sujet de sa visite; mais M. Lormier, comme tous les hommes exclu-
sivcment préoccupés d'un ordre d'idées, avait l'habitnde de parler sans écouter. II parlait d'abord pour les autres, et, quand l'attention semblait se lasser, il continuait à parler pour lui-même, imitant ces habitués de salles d'armes qui tirent au mur lorsqu'ils n'ont plus d'adversaires.
Après une assez longue attente, la jeune fille, désespérant de pouvoir amener l'entretien sur le sujet qui l'intéressait, allait enfin prendre cc:-gé du savant, lorsqu'un hasard fit subitement ce que tous ses efforts n'avaient pu faire. M. Lormier, qui lui avait parlé tour à tour de statistique, du prix Monthyon et de l'utilité de la vaccine, s'écria tout à coup :
— A [iropos de votre bonne femm.e de tante, elle va toujours bien?
— Toujours, Monsieur, répondit Rosalie.
— Elle est bien fière sans doute d'avoir une grande nièce bonne à marier... Ah çà, j'espère qu'elle n'y songe pas, pourtant?
— Je ne sais, répliqua Rosalie embarrassée.
— C'est une idée qui ne peut manquer de lui venir, reprit le vieil académicien. Ces bonnes femmes ne rêvent qu'à être grand'tantes ou grand'mères! Elles ont besoin d'enfants à bercer comme les petites filles ont besoin de poupées! mais ne vous laissez point marier au premier venu, ma chère, il faut choisir, et bien choisir.
— Ma volonté est soumise à celle de ma tante, observa Rosalie d'un ton qui semblait donner à cette affirmation un sens interrogatif.
— Sans doute, sans doute; moralement^ répliqua M. Lormier, mais vous êtes pourtant votre maîtresse: madame Noirou ne peut ni vous forcer à prendre un mari contre votre gré ni vous empêcher de prendre celui que vous auriez choisi.
— Est-ce bien vrai? Monsieur, reprit vivement Rosalie.
— Pardieul ne connaissez-vous point vos droits?
— Ainsi, je pourrais me marier malgré l'opposition de ma tante?
— Avec autorisation d'un conseil de famille, article 160 du code civil. Mais pourquoi cette question ?
— Parce que c'est pour un mariage de ce genre, dit Rosalie, que je venais vous demander vos conseils.
Elle avoua alors à M. Lormier, non sans quelque hésitation, le choix qu'elle avait fait et la résistance qu'elle trouvait dans madame Noirou, dentelle n'osa pourtant révéler les honteux projets. Cette espèce de confession coula beaucoup à la jeune fille ; mais elle fut aussi sincère qu'elle pouvait l'être. Exaltée par l'effort même qu'elle avait dû faire, Rosalie ouvrit complètement son cœur au vieux philanthrope, et commença à lui redire en pleurant, non-seulement tout ce qu'elle avait fait, mais tout ce qu'elle avait pensé!...
il l'interrompit au milieu de ses confidences.
— Un moment, ma chère, un moment, dit-il. Avant tous ces détails, il en est un plus important. Que gagne ce jeune honîme que vous appelez Olivier?
— Mais... je ne sais, Monsieur... dit Rosalie étonnée; ce que gagne sans doute un autre ouvrier.
— Et il n'a aueun patrimoine ?
— Aucun, je pense.
— Eh bien! ma petite, il ne faut pas l'épouser, dit brusquement M. Lormier; vous ne le devez point; ce serait une imprudence, un crime!
Rosalie lo regarda stupéfaite.
— Un crime! répéta-t-elle.
— Que nos codes devraient prévenir, continua le philanthrope avec chaleur. C'est en permettant le mariage aux gens qui n'ont rien que l'on compromet l'avenir des sociétés, que l'on agrandit la plaie du paupérisme. Le moyen d'espérer aucun bonheur ni aucun repos tant qu'on laissera naître près de chaque pain, comme dit Mallhus, trois hommes qui se le disputeront! Le mariage
devrait être un privilège, comme les droits politiques. Mais non, on refuse au peuple le suffrage universel et on lui accorde la propagation universelle; on lui défend de faire un député qui ne lui coûte rien et on lui permet de faire des enfants qui affament la société. Je voudrais qu'un homme n'eût droit d'avoir un fils qu'après avoir déposé un cautionnement qui assurât les moyens de le nourrir. Mais puisque les lois n'ont pris aucune précaution contre ce fléau, la moralité des individus doit suppléer à leur insuffisance. Vous êtes trop raisonnable, ma chère, pour ne point comprendre cela. Il fjut que vous renonciez à votre projet de mariage dans l'intérêt de tous, et surtoutdanslevôtre; car, quedeviendriez-vous, dilesmoi, une fois mariée et mère, sans autre ressource qu'un salaire journalier, qui peut vous êtreenlevé par la cessalion de travail, la maladie, la mort ?... Y avcz-vous réfléchi?
— Non, dit Rosalie déconcertée; j'avais cru jusqu'à présent que le devoir de chacun était de faire ce qu'il pouvait , et, pour le reste, de croire à la bonté de Dieu.
— Sans doute, reprit M. Lormier; j'ai toujours eu delà religion, moi; je veux aussi que l'on croie à la bonté de Dieu ; d'autant que cela ne peut nuire. Il faut compter sur la Providence, mais en agissant toujours de manière à pouvoir s'en passer...
— Alors les pauvres gens n'auront jamais le droitd'avoir une famille, observa Rosalie, qui sentait tout son cœur se révolter contre la logique du philosophe.
— C'est une habitude à prendre, ma petite, répliqua celui-ci ; ils se sont déjà accoutumés à se passer de presque tout ; il ne s'agit donc en définitive que d'une chose de plus.
— Oui, mais quand cette chose est tout ce qui reste, observa la jeune fille avec une certaine amertume.
— Eh! ma chère, on fait un effort, interrompit l'aca-
démicien. Moi, qui vous parle, j'ai bien renoncû à me mettre en ménage.
— Quoi I demanda Rosalie , vous vous trouviez trop pauvre ?
— Ce n'est pas cela ; mais je n'avais point de goût pour le mariage. Une femme, des enfants, cela dérange; je suis resté célibataire dans l'intérêt de mes travaux. Il faut imiter mon courage.
— C'est dillicilc quand on a fait un choix, balbutia la jeune fille embarrassée.
— Pourquoi donc? On se raisonne...
— Mais quand on est arrivé à aimer !
— Eb bien ! on se dit qu'il ne faut plus penser l'un à l'autre, et on n'y pense plus.
Rosalie secoua la tète.
— Du reste, ajouta M. Lormier en se ravisant tout à coup, si vous avez besoin d'être raffermie, j'ai ce qu'il vous faut.
— Ouoi donc? Monsieur.
— Un discours de présidence à la société de la Morale imiWjue , dans lequel j'ai traité la question du prolétariat. Il doit me rester encore des brochures.
Il sonna de nouveau son méthodique valet, qui rapporta peu après l'exemplaire demandé, en observant que c'était le dernier.
— Allons, vous jouez de bonheur, ma petite, dit M. Lormier, en souriant et présentant le discours à Rosalie; vous trouverez là dedans toutes les preuves capables de vous persuader , et chaque fois que vous aurez quelque tentation ou quelque regret, vous n'aurez qu'à lire le tableau statistique placé à la fin. Il n'y a rien à répondre à l'arithmétique, voyez-vous, et il faut bien que le cœur se taise quand leschiiïres lui prouventqu'il a tort.
La jeune fille eût voulu répondre, mais les larmes gonllaient ses paupières, elle sentait qu'au premier mot elle ne pourrait les retenir ; elle se hâta de murmurer
un remercîment contraint et de prendre congé de l'académicien, qui la reconduisit jusqu'à la porte du corridor, en lui recommandant encore de lire son discours contre le prolétariat.
Rosalie, qui avait compté sur les encouragements de M. Lormier, revint chez sa tante tout abattue.
Les paroles du philanthrop3 ne l'avaient point convertie, mais elles lui avaient ôté la confiance. Pour jouir de nos sentiments les plus sincères nous avons besoin de l'acquiescement des êtres que nous estimons; leur désapprobation inquiète notre conviction et met un doute au milieu de notre joie elle même.
Rosalie secoua pourtant cette impression et se décida à passer outre.
Sa visite chez M. Lormier avait eu du moins pour résultat de lui apprendre que madame Noirou ne pouvait s'opposer à son mariage, comme on l'avait persuadé à Olivier. Elle se promit de mettre à profit celte découverte.
Avant de rentrer, elle monta chez Mariette, qu'elle n'avait point vue depuis longtemps et qu'elle désirait également consulter. Car c'est surtout aux moments où la passion nous entraîne que nous sentons le besoin d'en appeler à l'opinion des autres. Irrésistiblement dominés, nous feignons une indécision que nous n'éprouvons pas, dans l'espoir que l'on nous engagera à ce que nous avons intérieurement décidé nous-mêmes, et qu'en dem-ardant à être éclairés nous serons applaudis.
Rosalie était d'ailleurs bien aise de pouvoir opposer un avisa celui de M. Lormier, et de trouver une complice en sortant d'entendre un contradicteur.
Lorsqu'elle arriva chez Mariette, celle-ci était seule, chaussOe de vieux souliers à quartiers rabattus sans cor-
sel, et les cheveux simplement roulés sous un faux madras. Elle travaillait près de sa fenêtre en fredonnant un air qu'elle interrompait de loin en loin par un bâillement d'ennui. Mais si sa toilette était plus négligée que d'habitude, en revanche, sa mansarde avait pris un aspect d'ordre et de propreté tout à fait inaccoutumé. Les phinles mortes qui garnissaient autrefois sa fenêtre avaient été remplacées par de nouvelles fleurs et un oiseau gazouillait dans une cage suspendue au-dessus de sa chaise de travail.
Ce changement frappa Rosalie dès son entrée, mais elle n'eut point le temps d'en demander l'explication; car en l'apercevant Mariette rejc.a son ouvrage avec une exclamation de surprise.
— Vous ici! s'écria-t-elle, votre tante a donc Lvé la quarantaine? \e ne suis plus une pestiférée?...
Rosalie lui expliqua comment elle avait profilé d'une sortie pour la venir voir, sans la permission de madame Noirou.
— Ah! vous vous révoltez, dit la grisette, eh bien, vous avez raison; il faut faire ce qu'on veut, puisqu'on a une charte, comme disait ce polisson d'Adrien... A propos, vous savez que nous sommes brouillés?
— Vous?
— A mort, ma chère.
— Et (lc|)uis quand?
— Oh ! depuis bientôt huit jours. Figurez-vous qu'il a quitté son état pour devenir marchand de billets de spectacle, ce qui lui a fait connaître une figurante dont il est tombé amoureux.
— Est-ce |X)ssible?
— Oh 1 vous ne savez pas, ma chère, comme c'est dangereux les femmes de théâtre I Ça porte des chapeaux, des cachemires de coton, des gants glacés, qui leur donnent un air comme il faut ; puis savez-vous surtout ce qui a séduit Adrien?
— Non!
— C'est que sa figurante fume et joue au billard; il dit que ça lui donne un chic artiste 1 quelque chose de propre! on l'aurait bien aussi ce chic là, si l'on voulait. Mais les hommes, voyez-vous, il faut qu'ils changent: on les mettrait dans le paradis avec les onze mille vierges, qu'ils finiraient par s'ennuyer, et demanderaient à aller faire un tour en enfer pour courtiser les sorcières. Du reste, je dois bénir Dieu d'en avoir fini avec Adrien, je commençais à avoir sur lui des idées...
— Gomment?
— Oui, oui, il avait depuis quelque temps des connaissances dont je n'aimais pas la tournure ; des gens qui n'avaient pas de chemise de rechange et dont les poches étaient pleines de pièces de cent sous. Avec ça qu'Adrien ne craint ni Dieu ni diab'e, et qu'il vendrait le squelette de sa mère pour avoir de quoi s'amuser. Du reste ils sont tous comme cela, et je vous engage à vous défier du vôtre...
— D'Olivier?
— C'est un pci'js d'Adrien!... et comme on dit : môme sac, même mouture! Pendant quelque temps il aura l'air d'un chien à qui on n'a qu'à crier : — Rapporte ! Puis, un beau jour, serviteur! il vous dira qu'il en a assez des brunes, qu'il veut connaître la conversation des blondes, et il vous plantera là comme une connaissance d'umnibus.
— Je ne puis craindre rien de pareil, observa Rosalie, l'alTection d'Olivier est fervente.
— Parbleu! et celle de son pays, donc! ne m'a-t-il pas menacée de me tuer dans le commencement, parce que je n'all.iis pas assez vite à son idée !... et il aurait bien pu le faire, car il est féroce au fond. Les hommes se chérissent trop eux-mêmes, pour ne pas aimer toujours sérieusement ce qu'ils désirent ; mais une fois satisfaits.
ils font comme les mariniers qui ont leur chargement comi)iet, ils lâchent la corde.
— Il faut l'attacher assez solidement pour qu'ils ne puissent la dénouer, observa Rosalie en souriant.
— Ah! hien, et le moyen? vous le connaissez, vous?
— Sans doute, en se mariant
— Hein ? s'écria Mariette qui la regarda entre les deux yeux, comment dites-vous?
— Je dis, reprit la jeune fille, en rougissant légèrement, que lorsqu'on aime quelqu'un il faut l'épouser,
— Est-ce que vous penseriez, par hasard, à devenir la lemme de M. Olivier?
— Pourquoi non? Mariette éclata de rire.
— Ah hien! en voilà une idée I s'écria-t-elle ; se marier à dix-huit ans, et à quoi cela peut-il vous servir?
— A quoi? répéta Rosalie étonnée; mais quand on aime quelqu'un...
— C'est une raison pour se passer la corde au cou à perpétuité? Allons, ma chère, vous ne pensez pas à ce que vous dites. Que l'horloger vous plaise, je ne m'y oppose pas, vous êtes d'âge à avoir un sentiment, mais ça ne durera pas toujours.
— Pourquoi donc?
— Pourquoi? elle est bonne, la question, reprit Mariette en riant plus fort; parce que ça n'est jas plus dans la nature, ma chère, que de voir les gendarmes porter des chaussons de satin turc; parce que, de temps en temps, le cœur a besoin de changer d'air.
Et comme elle vit l'espèce d'incrédulité douloureuse qui se peignait sur les traits de Rosalie.
— Écoutez, ma petite, ajoula-t-elle plussérieusement, je suis trop votre amie, pour vous laisser faire une sottise sans vous avertir. Il y en a qui vous diraient que vous perdez votre avenir, votre tante, par exemple; je ne la Llàme pas, les goûts sont libres. Quant à moi, je
n'ai jamais pu penser à me mettre à bail avec un vieux qui porterait de la flanelle et prendrait du tabac; si c'est une faiblesse, je ne la cache pas ; j'ai toujours voulu choisir mes connaissances. Mais engager ma liberté I devenir la chose d'un homme qui ferait de moi un chien de garde attaché à sa niche! doucement, je n'en suis plus! je veux un peu connaître quel goûta la vie, pendant que j'ai mes dents et que je ne porte point de faux tours. La jeunesse, ma chère, ressemble au carnaval; il faut profiter de tous ses plaisirs, vu que le carême vient après.
— Gela peut être vrai pour vous, Mariette.
— Comme pour les autres; tout le monde aime mieux passer sa journée à danser, à boire du lait ou à faire des farces qu'à raccommoder des culottes, soigner un mirotôB et moucher des enfants. Citez-moi une fem:ne d'ouvrier qui soit heureuse? Est-ce celle de ce maçon votre voisin, qui est ivre cinq jours sur sept? Est-ce Catherine, que son mari bat pour se distraire ; ou l'enlumineuse de vis-à-vis qui a le sien à l'hôpital depuis six semaines et dant les enfants mangent nos balayures ? Cherchez bien, et vous verrez que nous n'avons rien à attendre dans le ménage que du dégoût, de la- brutalité ou de la misère. Aussi, pour ma part, j'en userai le plus tard possible, et je vous engage à en faire autant.
Rosalie quitta la jeune ouvrière le cœur serré. Elle était venue dans l'espoir d'obtenir un encouragement, et elle n'avait trouvé que des objections nouvelles.
Ainsi, tout s'accordait pour condamner ses aspirations vers l'amour légitime, et les joies permises de la famille. Elle avait contre elle, sa tante, M. Larmier, Mariette; c'est-à-dire,rexpérience,leraisonDem«ntel l'imagina lion.
— Songe à la fortune I
— Songe au bien-être!
— • Songe au plaisir!
Lui criaient successivement les trois voix ; puis elles répétaient en chœur:
— Prends garde I
Gorame d le choix qu'elle allait faire devait la perdre à jamais.
Cepondant Rosalie persista. Obéissant à ce premier Eftouvemeril qui reporte toute notre énergie à la dèl'ense de l'opinion que nous sentons menacée, elle se raidit contre celle triple attaque, se promeltaût, non-seulement de suivre sa volonté, mais de saisir la première occasion de la faire connaître, ne fùl-ce que pour se rendre le recul impossible.
En arrivant à la porte de sa tante, elle se trouva en face d'Olivier, qui venait de glisser une lellre pour elle, à l'endroit convenu. Cette rencontre, dans les dispositions où elle se trouvait, ressemblait à un de ces à-propos inallendus qui l'eraient supposer de rintelligence au hasard. Elle ne put retenir une exclamation.
— Ah ! c'est vous que je voulais voir 1 s'écria-t-elle vivement; ma tante est absente, entrez; il faut que je vous parle 1
Le jeune ouvrier entra.
Tant de douloureuses incertitudes avaient été éveillées depuis quelques heures dans le cœur de Rosalie, qu'elle sentait le besoin d'y échapper par une explication définitive et entière. Mais au moment de l'entreprendre, elle ne put trouver les mots dont elle avait besoin; une hésitation subite la saisit; elle regarda Olivier, rougit et baissa les yeux.
Le jeune horloger paraissait lui-même embarrassé; cependant, il lit un effort pour lui exprimer la joie de la revoir.
Elle releva brusquement la tête.
— Ainsi, c'est bien vrai, vous m'aimez! dit-elle en rougissant, mais d'un accent bref et résolu.
— Eles-vous donc à le savoir? répliqua Olivier surpris.
— El tout ce que vous m'avez dit élail sincère?
— Pouvez-vous en douter?
— Non, je vous crois, reprit la jeune fille vivement et comme si elle se parlait à elle-même pour s'encourager. Alors ce que je vous ai écrit...
Elle rougit, et hésita un instant.
— Go que je vous ai écrit doit s'accomplir, reprit-elle enfin ; je vous épouserai, Olivier.
Celui-ci tressaillit.
— N'avez-vous point reçu ma lettre? dit-il.
— Je l'ai reçue ; mais nous nous passerons du consentement de ma tante; nous n'en avons point besoin 1
— Que dites-vous?
— J'ai consulté M. Lormier.
— Vous I comment ?
Elle lui raconta sa visite chez le membre de l'Institut (en passant toutefois sous silence ce qu'il avait dit contre le mariage), et cita l'article qui lui permettait de disposer de sa main avec l'autorisation d'un conseil de famille.
— Mais ne m'avez-vous point dit que vous étiez sans autres parents que votre tante? observa Olivier.
— Il e.>t vrai.
— Comment alors former ce conseil ? A qui s'adresser?
— Mon Dieu ! Je croyais que vous auriez pu me guider, balbutia la jeune fille déconcertée; il doit y avoir moyen pourtant d'exécuter la loi.
— Oui, pour les riches qui peuvent payer des frais de justice, intéresser des avoc;ils à leur défense; mais nous, qui voudra se charger de notre cause? Que deviendrezvous en attendant que l'arrêt soit prononcé? Savons-nous même ce que déciderait ce conseil de famille, dont nous ne connaissons personne? Croyez-moi, ne remettons point notre bonheur, Rosalie, à un pareil hasard.
— Mais que faire alors? s'écria-t-elle avec angoisse.
— Ne vous l'ai-je point dit ! Pour être heureux, nous n'avons besoin ni de la permission de voire lame, ni de l'avis dun conseil, et si vous vouliez...
— ?>on, je ne puis vous écouter, dit la jeune fille.
DEUX MISKRES. 213
— Âh I VOUS ne m'aimez pas 1
— Vous savez bien le contraire.
— Pourquoi me refuser alors tout ce que je vous uemancîc ?
— Vous demandez sans cesse davantage.
— Parce que je vous aime toujours plus! s*écria-l-ll, en attirant Rosalie contre son cœur; je ne pense qu'à vous, j'en oublie mon travail, j'en perds le sommeil !... Aie donc confiance en moi, Rosalie, et sois bonne fiile.
Il l'avait enveloppée dans ses bras ; elle voulut relever la tète pour lui répondre et se trouva livrée à ses baisers I Une émotion rapide parcourut toutes ses veines, sa vue se troubla, ses membres fléchirent.
— Laissez-moi, murni'ira-t-clle... Olivier... assez... Elle fut interrompue par une exclamation poussée à
quelques pas; elle se dégagea vivement des bras du jeune horloger, et se trouva en face de madame Noirou, qui venait d'ouvrir la porte.
— Eh bien 1 j'arrive dans le bon moment, à ce qu'il paraît! s'écria la vieille femme immobile de surprise et de colère.
Rosalie se couvrit le visage de ses deux mains.
— Ahl tu te chauffes de ce bois là, malheureuse!
— Mi tante, ne croyez pas... bégaya la jeune fille.
— Gomment, que je ne croie pas... Que fait ici ce vaurien 1
— Pardon, répondit Olivier avec embarras, je viens d'entrer et je prenais congé...
— Ah ! tu appelles cela prendre congé ! excusez du peu ! Et toi, tu lui avais donné rendez-vous ! C'est sans doute là le va-nu-pieds pour qui tu en tiens ! Un gringalet en veste ! Oh ! je voudrais pouvoir l'étrangler !
— Ma tante !
— Oscs-lu bien seulement me regarder?
— Plus bas, au nom de Uieu 1
— Je veux parler haut.
— Songez que les voisines peuvent écouter!
— Qu'elles écoulent; elles sauront que lu reçois ici ton amant.
— Je vous en conjure...
— Et je vais les avertir moi-même de venir le voir.
— Eh bien, allez ! s'écria Rosalie exaspérée ; moi aussi je leur dirai ce qui m'a forcée de chercher un prolecteur.
— Comment I infâme!
— On n'est pas une infâme, parce qu'on aime quelqu'un, ma tante, mais bien quand on se donne sans amour...
— Te tairas-tu!
— Quand on se vend comme vous vouliez me vendre au baron Renol.
— Âh ! misérable 1 cria la vieille en s'élançant vers Rosalie les mains levées.
Et avant que celle-ci eût songé à parer le coup, elle la frappa deux fois au visage.
Le premier cri de la jeune fille fut d'effroi et de douleur, le second d'indignation. Elle recula, pâle de colère, et regardant sa lanle en face :
— Je ne veux pas être frappée, Madame, dit-elle d'une voix tremblante.
— Ah ! tu ne veux pas, répéta madame Noirou ; et bien, moi, drôlesse, je veux te rouer de coups.
— Je ne le souffrirai pas ; je partirai plutôt.
— Toi ? Pars malheureuse 1 pars tout de suite !
— Ainsi vous me chassez! s'écria Rosalie, dont les yeux élincelèrent.
— Voilà le chemin libre, dit madame Noirou en ouvrant la porte.
La jeune fille parut balancer un moment, puis la fierté et la colère l'emportant, elle se tourna vers l'ouvrier qui avait suivi celte scène en silence :
I)EUX MISÈRES. 21î5
— J'accepte votre protection, Olivier, dit-elle ; adieu, Madame, vous ne me reverrez plus.
Et saisissant la main du jeune homme, elle l'entraîna hors de l'appartement.
Les circonstances qui avaient jeté Rosalie dans les bras d'Olivier furent pour ce dernier lui-même une sorte de surprise qu'il ne tarda point à regretter. Ses propositions de mariage à la nièce de madame Noirou n'avaient jamais été à ses yeux qu'un de ces lieux communs de séduction employés pour endormir les scrupules et fournir un prétexte à là défaite. Il avait désiré Rosalie pour maîtresse, mais sans vouloir la séparer de sa tante, et dans l'espoir qu'une pareille liaison lui laisserait toute sa liberté; aussi éprouva-t-il un embarras mêlé de dépit lorsqu'il se vit tout à coup chargé de la jeune fille, et pour ainsi dire responsable de son avenir. C'était un quasi-mariage impossible à rompre sans débals, et qui pouvait entraver sa vie de mille ennuis. Là où il n'avait cherché que le rôle d'amant, il se trouvait subitement condamné à celui de protecteur.
Cette pensée le préoccupa assez fortement pour ôler toute leur saveur aux premières joies de la possession. Celait, avant tout, une nature égoïste, voulant recevoir sans donner, et n'acceptant les devoirs Imposés qu'autant qu'il pouvait y trouver tranquillité et profit. Nourri dans cette religion de Vintcrct bien entemlit, substituée de nos jours à.£clle du dévouement, initié à l'ambition du comfort, dont nos philosophes modernes ont fait un mcbile pour toutes les actions, instruit du gain que l'on trouve dans l'ordre et dans l'économie, il avait toutes les qualités que peut donner cette éducation pratique, lien au delà ! C'était un ouvrier sobre, exact, honnête, non psr amour de l'honnêlelé, de la sobriété ou de
l'exactitude, mais par calcul ; traitant la morale comme une caisse d'épargnes, il plaçait ses actions à intérêts composés, et savait au juste ce que pouvait rapporter chaque vertu. Ses passions elles-mêmes étaient soumises à de certaines règles, et il leur faisait sagement la part de temps et d'argent. Il ne fuyait point le mal, mais l'excès; il tenait pour ainsi dire ses vices en partie double, n'ouvrant à chacun d'eux qu'un crédit raisonnable.
Cette morale, élevée à la hauteur de l'arithmétique, avait acquis à Olivier, parmi les maîlres, une réputation qui était une partie de son état^ comme il le disait. On le citait en exemple, et il se vantait lui-même d'avoir tou jours évité les fautes qui fout tort.
Or, ce témoignage, pouvait-il continuera se le rendre? En faisant de sa chambre de garçon une sorte de ménage où Rosalie se trouvait désormais établie, n'avait-il pas, à la fois, grevé son présent d'obligations pesantes, et exposé à mille embarras son avenir? Gomment briser sans trop de peine ni de bruit des iiens ainsi noués? Séparé de la jeune fille, la chaîne eut été légère, la rupture facile: mais maintenant qu'un malheureux hasard les avait réunis, il ne pouvait se retirer sans s'exposer aux plaintes; il avait introduit dans sa vie un éléent de trouble et de désordre, un embarras dont il ne devait sortir que par un effort douloureux.
Ces réflexions qui l'obsédèrent dès le premier jour, répandirent sur ses rapports avec Rosalie une sorte d'inquiétude et de malaise boudeur, que celle-ci s'efforça en vain d'expliquer. Encore émue de la première honte que laisse la défaite, elle s'étonnait que sa confiance n'excitât point chez Olivier plus de gratitude et de joie ; elle se demandait comment un bonheur si vivement sollicité pouvait être si froidement reçu ; elle s'affligeait et s'irritait tout bas de cette disproportion entre le sacrifice accompli et le résultat obtenu ; et alors, mettant les torts de l'amant sur le compte de l'amour même, leel
DKUX MISÈRES. 21?
s'en prenait à lui de son désappointement et l'acjusuit de tout demander pour accorder si peu en retour.
Ainsi, le premier essai venait contredire toutes ses espérances et donner raison aux opinions jusqu'alors combattues par elle! L'amour n'était pointée qu'elle avait cru ! Triste et dangereux aven qu'une femme ne se fait jamais impunément à elle-môme, et dont la conséquence fatale ne peut être que la corruption ou le dér^cspoir.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans amener aucun changement dans la position de Rosalie. Elle s'était d'abord indignée du retard d'Olivier à tenir ses promesses ; elle cessa bientôt d'en récla:ïier l'accomplissement, autant par inclination que par (icrlé. L'expérience qu'elle faisait avait, en effet, trop profondément ébranlé sa confiance pour ne point l'effrayer sur les suites d une union indissoluble. ïrompéedans sa premièreexpérience, elle commençait à douter de tout ce qu'elle avait cru jusqu'alors, et s'arrêtait indécise sur ce qu'elle devait craindre ou désirer.
Elle ne pressa donc point davantage Olivier, qui regardant ce silence comme une renonciation à tout pr(»jet de mariage, parut moins inquiet.
îiosalie avait d'abord vécu dans un isolement absolu; mais elle reçut enfin !a visite d'Adrien qui vint voir l'horloger en qualité de pays. Bien qu'il eût abandonné, son état, il vivait dans une abondance que le conmierce des billets de Spectacle expliquait dillicilement. La jeune lille qui se rappelait ce que iMariette las avait dit de son liiicicn amant, le reçut avec assez de froideur; mais Adrien n'était pas homme à se déconcerter pour si peu. llusalie l'avait connu au début de la vie, alors que la corruption elle-même revêtant quelques-unes des poésies de la jeunesse peut {laraître seulement une incluuilion trop vive pour les plaisirs: il s'essayait au vice et n'en connaissait encore que la surface; mais depuis, la science
lui élait venue. Le germe du mal ne trouvant dans celta âme que vice et pourriture, y avait démesurément grandi en quelques mois. Son assurance d'autrefois était devenue de l'audace, son égoïsme de la scélératesse. Dépouillé de tout sentiment humain, ne cherchant en toute chose que la jouissance, et ayant appris par une fâcheuse expérience que le moyen le plus sûr de tout avoir était de tout oser, i! ne reculait devant aucun de ses désirs, prêt à tout pour y satisfaire.
# Il fut frappé do la beauté de Rosalie, qu'il avait perdue de vue depuis quelque temps, et subitement pris de la pensée deTenlever à Olivier. L'éloignemcnt qu'elle paraisr^ait éprouver pour lui l'inquiéta peu. Habitué à vaincre des résistances calculées, il ne croyait point aux répugnances sincères. Aussi déclara-t-il ses intentions sans embarras. Rosalie y répondit comme elle devait le faire; mais son dédain n'eut pour résultat que de rendre Adrien plus pressant. Il revenait sans cesse, restait malgré elle des heures entières et devenait chaque jour plus entreprenant. La jeune fille le menaça d'avertir Olivier ; mais il réfiondit en ricanant que si Olivier voulait faire le méchant, il \e démolirait^ et Rosalie, effrayée, n'osa rien dire.
Savait-elle, d'ailleurs, si sa plainte eût été écoulée?
Qu'importait à Olivier les poursuites d'un rival, alors qu'il r.e l'aimait plus ; alors que sa froideur, croissant chaque jour, semblait se transformer en répugnance. Depuis un mois, il parlait à peine à Rosalie et ne rentrait que pour manger ou dormir. Enfin un soir, il ne reparut plus!
La jeune fille passa la nuit dans le^ plus cruelles angoisses. Le matin venu, elle allait sortir jiour prendre des informations chez le bourgeois d'Olivier, lorsque l'on frappa à sa porte. Elle courut ouvrir. C'était Adrien.
Rosalie fit un geste de surprise à sa vue.
— C'est pas moi qu'on attendait, n'est-ce pas? dit le marchand de billets en riant.
— Il est vrai, répliqua la jeune fille ; Olivier...
— Vous en êtes inquiète ?
— L'auriez-vous vu depuis hier ?
— Il sort à l'instant de chez moi.
— Que dites-vous?
— G est lui qui m'a dit devenir.
Rosalie le regarda, et un pressentiment funeste lui traversa le cœur.
— Vous! répéla-t-cllc; que lui est-il donc arrivé?
— Rien.
— Pourquoi ne pas venir lui-même alors ?
— x\h ! voilà, ma belle, ce qui demande des précautions.
Et regardant la jeune fille qui était pâle et qui tremblait :
— Mais, commençons par nous raffermir le cœur, continua-l-il ; voyons, un pou de courage!...
— J'en aurai ! j'en aurai! interrompit-elle; mais, au nom du ciel ! ne me faites pas languir ! Parlez!...
— Eh bien ! vous allez tout savoir; mais, au moins, asseyez-vous.
La jeune fille se laissa tomber sur une chaise, et Adrien se plaça vis-à-vis d'elle, les deux mains appuyées sur son rotin.
— Voici la chose, reprit-il avec quelque hésitation. Vous savez, sans doute, qu'Olivier travaille depuis dix: ans chez le même patron?
— Oui.
— iMais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'il s'est mis dans la tête de lui succéder.
•^ — Lui I
— Vous comprenez que ça ne pouvait être en achetant le fonds du père Lorot, vu qu'il eût fallu une trop
forte somme ; il ne restait donc qu'un moyen ; c'était d'èpouscr mademoiselle Lorot.
Rosalie ne put retenir un cri.
— Ah! c'était hardi, reprit Adrien; mais ce gueux d'Olivier a un air de sainte-n ij-touche qui enjôle toutes les femmes. Pour être d'ailleurs plus sûr de son affaire, il s'était pris de loin, et voilà huit ans qu'il fait la cour à la petite.
— Huit ans ! répéta Ro-alie ; c'est impossible 1
— C'est lui qui me l'a dit.
— Non ! non ! cela ne peut être ; je le connais depuis deux ans, pourquoi m'eût-il recherchée s'il en aimait une autre ?
Adrien éclata de rire.
— Oh 1 fameux! s'écria-t-i! ; pauvre biche! est-elle rosière de Salency, au moins! Pourquoi? mais, ma chère, par la raison que la petite Lorot était presque une enfant ; que les parents ne s'étaient pas encore prononcés, et qu'une liaison provisoire avec une jolie fille rendait l'attente moins fastidieuse.
— Ainsi,, il ne m'a jamnis aimée ! s'écria Rosalie.
— Je ne dis pas cela, répliqua le marchand de billets tranquillement; mais cet amour-là a fait son temps; Olivier s'est déclaré, il y a deux jours, à la petite Loiot; il y a eu une expl'ination avec les parents...
— Et il l'épouse?
— A la fin du mois.
Rosalie ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste ; dès les premiers mots, elle avait tout prévu. Il y eut seulement une pauso. Adrien, qui s'attendait à une explosion, parut surpris de cette tranquillité.
— Eh bien ! je vois que vous prenez la chose du bon côté, dit-il. Pardicu ! j'aime les filles raisonnables, qui savent faire déménager leurs amours sans bruit.
— Et c'est M. Olivier qui vous a envoyé ?
— Oui ; il m'a dit qu'il était trop sensible pour venir
DEUX MISÈRES. 2il
lui-mômo. Puis, comme il me savait sans connaissance pour le moment et que j'avais souvent envié son bonheur...
lîosalie tressaillit et releva la tête.
— Il a eu l'idée, continua Adrien, en cherchant ses mots, que nous pourrions causer... et nous entendre.
— Lui ! s'écria la jeune fille ; c'est lui qui a pensé?...
— Et je l'en remercie, ajouta le marchand de billets, en se rapprochant et voulant prendre la main de Rosalie.
Mais elle se leva d'un bond.
— Ah ! vous êtes deux lâches I cria-t-elle.
— CommentI comment! dit Adrien, parce qu'on vous parle raison ? Voyons, ma brunelte...
— Ne m'approchez point.
— Un instant, mignonne, je ne veu^s pas avoir pris la peine de venir ici pour le roi de Prusse! J'ai promis à Olivier de vous consoler, je vous consolerai. Il y a longtemps que je me damnais de vous savoir à l'horloger et que j'attendais mon tour. Voilà enfin la place libre : du diable si je la cède à personne! Je veux que vous jugiez de la différence qu'il y a entre moi et cette panade d'Olivier. Faites toutes les façons que vous voudrez, mais je ne sors pas d'ici que nous ne soyons bons amis.
En parlant ainsi, Adrien s'était étalé dans un fauteuil, les jambes étendues et la tête renversée en arrière, comme un homme qui s'établit à demeure. Rosalie comprit qu'une résistance ouverte amènerait un débat pénible et inutile.
— Non, vous ne resterez point, dit-elle en s'efforçant de crcher son indignation; M, Olivier vous attend sans doute.
— Au fait je l'avais oublié.
— Allez lui dire qu'il pourra revenir ici dés ce soir; mes apprêts de départ seront bientôt achevés.
— Ainsi vous parlez?
— Dans une heure.
— Et où voulez-vous aller ?
— Je ne sais.
— Alors ça me regarde ; je viendrai vous prendre.
— Soit.
— C'est dit ; et nous reparlerons de notre affaire ; à tout à l'heure, ma belle.
Il serra la main de Rosalie, qui le laissa faire, et il sortit.
Mais à peine eut-il disparu que la jeune fille rassembla à la hâte ses vêtements et prit le chemin de la rue de Sèvres, où demeurait depuis quelque temps Mariette.
Rosalie fut cordialement reçue par son ancienne voisine, à qui elle raconta tout ce qui s'était pas'-é. La trahison d'Olivier fournit à la couturière le texte d'une nouvelle philippique contre les hommes, qu'elle ne manqua pas de dévouer, selon la formule antique, aux dieux hifernaux ; quant aux prétentions d'Adrien, elle avertit Rosalie d'y prendre garde.
— Autrefois, ce n'était qu'un vaurien, dit-elle, mais maintenant il paraît que c'est quelque chose de pire. Il a eu une affaire à la Correctionnelle, il y a deux mois, pour une jambe cassée à la figurants dont je vous ai parlé. L'avocat a prouvé que c'était un moment de vivacité, et il a été acquitté ; mais il court sur lui de mauvais bruits. Tâchez de l'éviter, car s'il s'est mis dans la tète de prendre la place de l'horloger, il fera tout pour y arriver. Le plus sûr serait peut-être de revoir votre tante et de faire votre paix avec elle. cï
Rosalie remercia la couturière de ses conseils, mais elle repousra l'idée d'une démarche près de madame Noiruu comme incertaine et trop humiliante, déclarant
qu'elle était décidée à vivre désormais de ses propres ressources.
En conséquence elle loua une mansarde près de celle de Mariette et se mit courageusement au travail.
Cependant le calme avec lequel elle avait supporté le coup qui venait de la frapper n'était qu'apparent. >'onseulementson cœur en était profondément douloureux ; mais sa confiance dans les bons instincts qu'elle avait jusqu'alors suivis en avait diminué.
On ne comprend point assez, en général, l'influence d'un premier désappointement sur le reste de la vie. La jeunesse est facile à décourager, et l'on ne peut tromper SCS justes espérances sans s'exposera la corrompre. Elle a besoin de succès pour persister dans ses propres opi- Dions. Victime d'une croyance, elleli prend en haine ou en mépris, et la honte d'une défaite lui fait presque surle-champ abandonner sondiapeau.
Rosalie l'éprouva après la trahison d'Olivier. Punie de sa confiance, trompée dans ses espoirs, elle accepta brusquement les opinions qu'elle avait jusqu'alors combattues, s'accusant elle-même d'aveuglement avec l'exagération amère des gens convertis par le malheur.
Cette révolution s'arrêta d'abord à ses idées, sans passerjusqu'à ses sentiments; maisc'étaitun acheminement. L'esprit abandonnait les i)rinc:pcs, en atlcndanl que le cœur abandonnât les instincts.
Ses con vers 1 tiens de chaque jour avec Mariette et quelques autres jeunes voisines la modifiaient d'ailleurs à son insu. Après avoir perdu sa confiance dans le bien, elle perdait insensiblement sa répugnance pour le mal. Elle écoutait avec une curiosité troublée les confidences de ses nouvelles amies, elle s'accoutumait à respirer dans une atmosphère de pensées impures et d'espérances honteuses; elle s'enfiévrait au contact de toutes ces passions contagieuses qui lui avaient été jusqu'alors inconnues.
Les circonstances vinrent aider à celte éducation per-
verse: le travail lui manqua. Elle fit violence à sa timidité pour en demander; mais les maîtres ne la connaissaient point, et la refusèrent. De sorte que le besoin vint bientôt joindre ses dangereuses sollicitations à celles delà jeunesse. A mesure que l^s ressources de Rosalie diminuaient, les tentations devenaient, pour elle, plus pressantes, plus difficiles à repousser. L'hiver était d'ailleurs arrivé, et , avec lui, toutes ces souffrances poignantes qui donnent à la misère autant d'aiguillons que la maladie.
Sans lumière, sans feu, vêtue d'une simple robe de toile, aux lambeaux de laquelle elle conservait, à grand'peine, un air de propreté, Rosalie fuyait chaque soir sa triste mansarde pourparcourir, avec quelques autres ouvrières, les passagesetles boulevards. Elle s'arrêlnit avec elles devant les magasins garnis de bjouxet d'étolTes brillantes ; elle effleurait du regard les étalages chargés de mets délicats ou de fruits inconnus; elle respirait, en passant, le parfum des fleurs précieuses destinéesaux salons opulents; elle entendait vaguement la musique des salles de fêtes, et, au milieu de cet éclat, de ce mouvement, de ce bruit, il lui semblait qu'une voix mystérieuse et provoquante murmurait à son oreille :
— Tout cela est à toi si tu le veux !
Elle passait en vain rapidement. A chaque équipage qu'il fallait éviter sur le pavé glissant, à chaque hôtel élincelant de lumières, à chaque valet en livrée, debout sous la porte bronzée ou sous le péristyle d'un théâtre, les mêmes mets retentissaient tout bas:
— A toi, si tu le veux !...
Car la voix qu'elle fuyait était en elle; c'était le cri de ses désirs qui s'élevait partout où elle apercevait une joie refusée.
Puis, comme pour ajouter à cette épreuve, ses compagnes étaient là, redisantlouthant ce que la voix murmurait tout bas ! Elles nommaient celles oui avaient
DEUX MISKKES. 2215
cb.inc'ô leur pauvrelù contre un sort plus dou>L; elles montrnientdû riches demeures, et disaient:
— C'est là !
EIIls semblaient envier jusqu'à l'opulence d'emprunt de ces femmes perdues qui, de loin en loin, jetaient aux passants leurs provocations hardies.
— Du moins, elles ont de quoi se couvrir, et ne vivent pas de pain sec, disait amèrement Mariette.
— Non, répondait Rosalie qui cherchait à se débattre contre ses propres tentations, maison les méprise!
— Penses-tu donc qu'on nous estime, nous autres? reprenait vivement la jeune couturière.^ 11 n'y a pas d'homme qui ne se croie le droit de nous demander ce que ces malheureuses proposent, par cela seul que nous portons une robe d'indienne passée et un bonnet reprisé.
— Songez à l'avenir qui les attend !
— 3Ion Dieu! il ne sera pas pire que le nôtre; l'hùpilal et un trou dans la fosse commune ! seulement elles y arriveront plus gaiement.
Vous comprenez. Monsieur, quels germes funestes de pareilles conversations devaient laisser dans l'àme de Rosalie; tous ses bons penchants se trouvèrent insensiblement pervertis. Cependant elle résistait encore, non par conviction, mais par cette force d'inertie qui nous retient dans une habitude alors même qu'elle n'est plus l'expression d'un goût. Il fallait, d'ailleurs, une occasion, etRosalie ne l'eût point cherchée; le hasard la lui fournit.
i\lariette qui, depuis sa rupture avec Adrien, n'avait formé aucune liaison sérieuse, rencontra enfin un fils de fanille, envoyé de province à Paris pour comi)léler son éducation, et qui pensa, sur-le-champ, à mettre la jeune couturière au nombre de ses professeurs. Il lui loiia deux c! ambres, qu'il garnit de meubles ce rencontie, etoù il l'établit piovisoirement, lui promettant un l:;i;îi plus digue d'elle dès qu'il aurait hérité d'une douzaine
d'oncles célibataires et de vieilles cousines sans enfant, <loi;t le hasard l'avait doté.
Deux autres voisines quittèrent presqu'en mênae temps la maison qu'habitait Rosalie, de sorte qu'elle se trouva tout à coup seule et sans appui.
Le peu de travail qu'elle avait pu obtenir jusqu'alors, lui avait été précisément procuré par ces voisines, mieux connues des maîtres et plus hardies à solliciter : leur départ lui enleva donc sa dernière ressource. La pauvreté fit bien vite place à la misère, et avec celle-ci arrivèrent le froid, la faim, les créanciers!... hideux cortège que Rosalie ne connaissait point encore.
Ce dernier coup acheva de l'abattre. Alandonnée de tous, elle s'abandonna à elle-même et résolut de se lais- .ser mourir dans sa mansarde.
Mais ce droit lui fut refusé ! le propriétaire avait fait réclamer le prix du loyer dont le terme était échu ; sur la réponse de la jeune fille qu'elle ne pouvait payer, il la fit chasser avec des menaces et des injures î
A bout de courage, égarée de honte et de douleur, Rosalie marcha devant elle sans pensées et sans but. Elle-même ignore combien de temps elle erra ainsi dans les rues de Paris. Elle ne fut tirée de celte espèce d'égarement que par une voix qui la nommait et par une mr^in qui saisissait la sienne.
C'était madame Noirou que le hasard avait placée sur son passage et qui l'avait reconnue.
La vieille femme emmena Rosalie chez elle et exigea une confession générale. Lorsqu'elle fut achevée :
— Eh bien 1 s'écria-t-elle d'un air triomphant, avaisje raison quand je voulais chasser ce misérable horloger?... Qu'avez-vous gagné avec lui, malheureuse que vous êtes?
— Rien, hélas! sanglota Rosalie, qui en perdant le courage avait perdu toute sa fierté.
— C'est quelque chose de le reconnaître, reprit nmadame Noirou plus doucement, mais vous vous êtes perdue à plaisir.
— Ah! je le sais.
— Tandis que si vous aviez voulu suivre mes conseils...
La jeune fille fit un mouvement.
— Oui, je sais qu'il est trop lard maintenant, observa la vieille, dont l'œil gris sembla inventorier toute la personne de sa nièce, et cependant vous avez encore du bonheur; la misère ne vous a point maigrie, et quant à votre teint, on aime le? femmes pâles maintenant.
La jeune fille comprit, mais ne répondit rien.
— II vous faut seulement quelques jours de repos, reprit madame Noirou , de bon^^ bouillons, une jolie robe, et l'on peut heureusement vous donner tout cela.
La misère avait si cruellement éprouvé Rosalie que ces mots de sa tante lui firent venir les larmes aux yeux, elle joignit les mains et fit entendre un remerciement murmuré plus encore par la soulYrance que par la gratitude. La vieille femme parut contente.
— Allons! dit-elle, il y aura peut-être moyen de réparer vos folies, pourvu que vous soyez docile; car, pensez-y bien, au moins, c'est à celte seule condition que je consens à vous pardonner.
La jeune fille promu tout ce que sa tante voulait : et celle-ci, trop heureuse de retrouver inopinément un moyen de fortune qu'elle avait cru perdu, ne lai parla plus de ce qui s'était [)assé.
Ainsi qu'elle l'avait prévu, quelques jours suffirent pour rendre à Rosalie toute sa beauté. Ces derniers mois lui avaient d'ailleurs fait gagner en expression bien plus qu'elle n'avait pu perdre en jeunesse. Son regard, sans
être moins limpide, s'était éclairé de je ne sais quelle lueur veloutée; ses lèvres plus épanouies semblaient aspirer le baiser ; ses formes plus développées avaient pris quelque chose de souple et de caressant. Malheureusement, la même révolution s'était opérée dans l'âme ellemême. Toutes les soifs de jouissance , toutes les ambitions de luxe y avaient grandi par la privation, comme ces germes qui, loin du soleil, poussent des jets maiadifs mais démesurés.
11 n'y avait pas plus de quinze jours qu'elle se trouvait chez sa tante, lorsqu'elle reçut la visite de M. Brossard. Le vieux domestique, qui était averti de son retour et voulait la voir, parut frappé du changement qui s'était opéré en elle, et eut une longue conférence avec madame Noirou. En le quittant cello-ci vint trouver sa nièce, le visage épanoui.
Rosalie était occupée à épousseter les meubles de sa petite chambre.
— Eh bienl eh bien! que fais-tu donc là? s'écria la vieille femme, veux-tu laisser ce plumeau! Je ne souffrirai pas que tu te fatigues... D'ailleurs la poussière gâte la peau... La femme de ménage fera désormais ta ehambre.
Rosalie devina qu'il se préparait quelque chose d'important.
— Tu vast'habiller, reprit madame Noirou après une pauce employée à ranger les chaises; il faut que nous sortions, j'ai des achats à faire.
Rosalie obéit, et madame Noirou, qui voulut lui servir de femme de chambre, continua l'entretien, tout en faisant des remarques et donnant des conseils.
— 11 faut que nous sortions davantage, dit-elle ; c'est malsain de rester enfermé comme ça ; sans compter que l'on perd ses couleurs; désormais nous nous piomènerons un peu. — Le bas bien tiré, ma chère, il n'y a rien que les hommesaimentcomme une femme bien chaussée.
— Et puis lu ne sais pas? On dit que les olTices sont très-aniusanls, maintenant, à Sainl-Thomas-d'Aquin ; c'est presque comme un théâtre; il y a de la musique, et les acteurs de lOpéra qui cli;inlentcn lalin. — Ça te va très-bien d'être engraissée. — D'ailleurs, vois-lu, on est obligé de fjiire comme les gens bien nés; faut avoir l'air de ne pas être sans religion. — Ferme donc pas tant ton fichu, on n'a pas besoin de cacher ce qu'on a de bien. — Si tu veux, nous irons à Saint-Tliomas, dimanche prochain.
Rosalie y consentit.
— lis auront un fameux prédicateur, continua madame Noirou, et toute la noblesse sera là. Faudra te faire belle, ma petite, avoir l'air modeste et prendie la plus jolie robe. M. Brossard nous procurera des places dans le bon endroit.
Les jours suivants T.rent employés par la tante à préparer la toilette de Rosalie, qu'elle conduisit à Saint- Thomas-dAquin, ainsi qu'elle l'avait annoncé.
C'était la première fois qu'elle assistait à une cérémonie de ce genre, et elle s'y intéressa comme à un spectacle ; mais sans en comprendre le sens religieux. Au moment de sortir, M. Brossard passa près d'elles, et glissa quelques mots à l'oreille de madame Noirou. Celle-ci avertit aussitôt sa nièce de s'en aller sans elle, promettant de ne pas tarder <à la rejoindre.
Lorsque madame Noirou revint, elle était rayonnante.
— Tu es née heureuse ! s'écria-t-elle à sa nièce ; le baron t'a trouvée charmante.
— Il m'a vue? demanda Rosalie qui s'en doutait.
— À Saint-Thomas; c'était un essai. M. Renol est surtout enchanté de ton air^modeste. Faut lui laisser son idée et paraître timide quand nous irons le voir.
Rosalie ne répondit pas. Elle clait bien arrivée à accepter tacitement l'infamie du marché dont elle était
230 DEUX MI SE n ES.
l'objet, mais non à pouvoir en parler. Un dôgoût mêlé de honte surgissait en elle à cette seule pensée ; mais elle le repoussait, en donnTint à sa coupable faiblesse un air de résignation, et en laissant à ceux par qui elle était conduite la responsabilité de ses actions. C'était la doctrine de Pilate, éternelle morale des êtres lâches, ignorants ou découragés, qui croient pouvoir se laveries mains de tout le mal dont ils n'ont pas eu l'initiative.
M. Brossrird vint dès le lendemain, et eut avec la vieille icmme une conversation à la suite de laquelle il fut convenu que la tante présenterait sa nièce au baron. Le prétexte fourni par le valet de chambre lui-même, devait être une pétition adressée au roi, en faveur de Rosalie, dont les parents s'étaient toujours signalés par leur attachement aux descendants de saint Louis!
Madame Noirou prépara sa nièce à cette visite plusieurs jours d'avance. Enfin, à l'heure convenue, toutes deux montèrent dans un fiacre et se firent conduire rue de Lille, chez le baron.
Madame Noirou s'aperçut alors que Rosalie était pâle et tremblante.
— Eh bien I que signifient ces simagrées, ma chère? dit-elle aigrement ; ne savez-vousdonc pas que M. Renol vous veut du bien? Qu'y a-t-il d'effrayant dans celte visite?...
— Rien, sans doute! balbutia Rosalie.
— Alors, ne prenez pas cet air gauche, et ce teint de papier mâché ; on vous croirait malade. Mordez vos lèvres et frottez-vous les joues pour faire revenir des couleurs; les hommes d'un certain âge aiment qu'on ait un air de santé.
Lorsqu'elles arrivèrent, M. Brossard leur apprit que
DEUX MISÈUES. 231
le baron avait reçu une visite inattendue et ne pouvait les recevoirsur-le-cîiarap.Il les conduisit en conséquence dans un petit salon d'attente, garni de portraits de la famille royale, détestablemcnt peints, mais magnifiquement encadrés. Sur la cheminée on voyait une ()endule représentant la religion victorieuse de l'Hydre de l'iinpiété, et la console, placée entre deux fenêtres, était couverte de numéros épars du Drapeau blanc. ^
Rosalie demeura debout promenant autour d'elle un regard timide et curieux; mais madame Noirou qui tenait à prouver que le ton des grandes maisons n'avais rien qui [>ùt la surprendre, se laissa tomber de tout son poids sur un canapé.
— Tu ne fa-seoispas ? dit-elle à sa nièce; as-ln peur de gâter les meubles? Prends donc un fauteuil et passemoi un journal; nous p3uvons avoir pas mal de temps à attendre.
La jeune fille obéit, et madame Noirou venait de déployer un numéro du Drapeau blanc, lorsqu'une voix se filentendredansia pièce voisine, disputantavec Brossard.
— Eh bien! je reste, criait-elle, je reste jusqu'à co que ton maître puisse me recevoir.
— Il est sorti, observait Brossard.
— J'attendrai son retour.
— Il ne reviendra que ce soir.
— Je dînerai ici.
— Peut-être demain.
— J'y coucherai.
— Pardon ! reprit le domestique d'un ton embarrassé, mais vous savez que M. le baron a défendu de recevoir même vos lettres.
— C'est pour cela que je viens en personne, répliqua le visiteur.
— H i.e voudra point vous parler.
— Alorsjo parlerai seul.
— De grâce, Monsieur, songez...
— Au diable! maître Brossard ; je vous répète que je ne quitterai point l'i.ôtel sans avoir vu le baron ; dites-le lui et ne vous mêlez point du reste.
Les voix s'étaient de plus en plus rapproobées, et, au moment où ces derniersmotsfurentprononcés, un homme d'environ vingt-huit ans parât à l'entrée du petit salon. Il portait un certain costume élégant, mais en désordre, etsa figure laide quoique intelligenteavait quelque chose de sardonique. A l'aspect des deux femmes qui attendaient, il fit un geste de surprise, porta le lorgnon à son œil droit, examina d'abord madame Noirou, puis Rosalie.
— Eh! comment donc, très-bien! murmura-t-il en regardant fixement la jeune fille qui rougit; pardon, mesdames, vous voulez sans doute parler à M. Renol ?
— C'est-à-dire que M. le baron nous a donné rendezvous, répliqua madame Noirou étonnée du ton cavalier de l'étranger, et qui était bien aise de prouver qu'elle ne se trouvait pas là en inconnue.
. — Ah 1 un rendez-vous, répéla-t-il ; et son lorgnon se détourna de la tante vers la nièce; le baron protège mademoiselle, peut-être?
Rosalie perdit contenance.
— Et pourquoi ne la protégerait-il pas? reprit aigrement madame Noirou, elle a des titres. Monsieur.
— Gomment donc, interrompit l'étranger en jetant un regard expressif à la jeune fille, des titres visibles, Madame, et que pour ma part je m'estimerais heureux de connaître en détail. Mais, ajouta-t-il sans donner à la vieille le temps de répondre, comment se fait-il qu'ayant un rendez-vous on vous fasse altendre?...
— M. le baron a quelqu'un chez lui.
— Il y eôt donc? s'écria le jeune homme. Je savais bien que ce drôle de Brossard me trompait; pardieu! nous allons voir s'il osera me barrer le passage!
Il sortit à ces mots, mais il rencontra dans la pièce
DEUX MISKURS. 233
voisine le valet de chaml)re; tons deux causèrent quelque temps, puis le jeune homme s'éloigna. Brossard entra dans le petit salon.
— Le baron vous aurait déjà reçues, dit-il, si je n'avais été obligé de lui parler pour ce nouveau visiteur que le ciel confonde 1...
— Comment donc nommez-vous ce monsieur? demanda madame Noirou.
— 11 se fait appeler Figel.
— Hein! s'écria la vieille femme stupéfaite, il serait possible! C'est là le bâtard?...
Brossard imposa silence des deux mains.
— Sur votre tête, ne prononcez pas ici un pareil mot, dit-il elTrayé.
— Je ne le répéterai point, répliqua la vieille femme en baissant sa voix ; mais est-ce bien vrai?
Brossard promena un regard autour de lui, fit un mouvement d'épaules pileux et reprit en soupirant :
— Trop vrai, madame Noirou, trop vrail Vous avez vu l'homme! Un véritable roué; et de mauvais genre, encore! Avec cela, toujours à court d'argenti Malheureusement il nous tient, le misérable!
— Pourquoi cela?
— Il a trouvé dans les papiers de sa mère des lettres de M. le baron dont il le menace; de sorte que, pour éviter le scandale, on est toujours forcé d'en passer par ce qu'il veut : mais tout cela aura une fin. A propos, ne vous e'frayez pas si M. Renol vous reçoit un peu brusquement; celte visite du bâtard lui a remué la bile, mais la vue de mademoiselle Rosalie lui rendra bien vite sa bonne humeur. Je vais vous annoncer.
Les deux femmes suivirent le valet de chambre qui les fit traverser plusieurs pièces somptueuses et arriva à une porte qu'il ouvrit doucement. Il entra seul d'abord, puis revint au bout d'un instaût et les iulrodiiisit en les nommant.
^34 DEUX ÎIISÈRES.
Le baron, en robe de cbambre, était enfonct; dans un fauteuil à la Voltaire, les pieds appuyés coritre un tabouret où dormait un gro.^ chai angora. Il tenait à la main une bonbonnière d'écaillé dans laquelle il venait de prendre une pastille de racine d'iris qu'il broyait av(?c peine entre ses dents gâtées. C'était un hommede soixante ans, petit, replet, à l'œil rond, au teint apoplectique, et dont la tête, fuyant en arrière, était garnie, au sommet, d'une perruque blonde. Sur ses mains flasques et velues flottaient une vingtaine de bagues mal montées, et il portait en épinglette, à son jabot plissé, une miniature représentant une tête de femme entourée de nuages.
Près de lui, sur un guéridon, se trouvaient posés un petit miroir à main, un étui de toilette en ivoire el deux mouchoii's de batiste parfumés d'ambre.
Lorsque Brossard annonça madame Noirou et sa nièce, il fit un léger mouvement de tè'e sans se déranger, et son œil terne s'arrêta sur la vieille femme qui s'était avancée la première. Cette vue ne parut point dissiper sa mauvaise humeur, car, sans répondre aux salutations multipliées de madame Noirou, il dit brusquement, et comme pour les interrompre :
— Bonjour, bonjour, Madame; c'est vous dont m'a parlé Brossard?
— C'est moi! répondit madame Noirou un peu déconcertée.
— Vous avez quelque chose à me demander?
— Vous verrez... dans celte pétition, reprit-elle, en tendant au baron un papier que celui-ci prit avec nonchalance et jeta sur le guéridon ; c'est une demande pour ma nièce...
En prononçant ce dernier mot, elle fit un mouvement qui laissa voir Rosalie, jusqu'alors cachée par elle. A cet aspect, une partie de la maussaderie du baron se dissipa; ses traits lourds el fatigués se ranimèrent; il regarda fixement la jeune fille.
DEUX MISÉnES. 2oO
— Ah! ah! dit-il, c'est pour Mademoiselle... Appro- ■chez donc, ma belle. Allons, il ne faut pas trembler ainsi! Vousfernis-je peur, par hasard?
Uosalic voulut répondre; les mois s'arrêtèrent sur ses lèvres.
— Excusez-la, monsieur le baron, dit la tante désappointée; c'est si jeune et si timide...
— Il n'y a pas de mal. Elle est fort bien, voire nièce. Madame... Madame...
— Noirou, monsieur le baron.
— Noirou, et la petite s'a] pelle?...
— Rosalie.
— C'est cela : Brossard m'a dit que c'était une fille sage...
— Je puis en répondre comme de moi-même, dit madame Noirou avec une imperturbable assurance; voyez plutôt comme elle rougit.
— Très-bien, répliqua M. Renol on prenant la mam de Rosalie; j'aime cette pudeur. Il faut continuer, ma clière, et l'on s'intéressera à vous. Je puis beaucoup, mais je veux, avant tout, de la conduite. Une peau magnifique! interrompit-il en passant h main sur les joues delà joune fille... nous penserons à vous.
— Dis donc que tu en seras reconnaissante, reprit madame Noirou, que le silence de sa nièce impatientait; tu as l'air d'une sourde et muelle. C'est qu'elle a de l'esprit, quand elleveut, monsieur le baron; je me suis ruinée à la faire éduquer. Demandez plutôt à M. Brossard comme elle parle sa langue et comme elle écrit rorthographe. Si j'y avais pensé, je vous aurais apporté un de ses cahiers; mais, quand elle est inlimidée, elle perd tous ses moyens.
— i\ous les lui ferons retrouver, dit le baron en se levant; je suis très-content de votre nièce, madame Noirou ; je ne l'oublierai pas, Brossard ira vous voir de ma part...
Madame Noirou fit la révérence, se confondit en re-
merciements et se préparait à sortir avec Rosalie, lorsque M Renol parut se raviser.
— Un moment, ma chère, dit-il en prenant la main de la jeune fille, j'allais oublier...
Il la conduisit vers la cheminée, prit une bague dans une coupe d'opale qui m contenait plusieurs, et la passant au doigt de Rosalie, il lui demanda comment elle la trouvait.
— Fort belle, dit la jeune fille surprise.
— Remercie donc, alors! s'écria madame Noirou.
— Quoi 1 monsieur le baron ?
— Te la donne, niaise que tu es.
Et elle ajouta en elle-même:
— Ça ne saura jamais tirer parti de sa position. Rosalie balbutia un remerciement que le baron interrompit en déposant un baiser sur son épaule à demi nue.
— Nous nous reverrons, petite, dit-il tout bas et en lui serrant la main. Seulement, pas un mot de tout ceci! Il ne faut point que l'on sache l'intérêt que je vous porte. Vous entendez, madame Noirou?...
Elle cligna les yeux, d'un air d'intelligence.
— Oui, oui, dit-elle en baissant la voix; il faut prendre garde aux mauvaises langues, rapporta la religion et aux. places de M. le baron; mais on sait se conduire. Dieu merci ! et avec nous, personne n'a à craindre pour sa réputation.
M. Renol fit un geste d'adieu, et les deux femmes sortirent.
Dès qu'elles se trouvèrent seules, madame Noirou s'écria :
— Eh bien ! qu'est-ce que tu penses du baron ? En voilà un homme bien élevé et qui a un genre distingué ! Te donner un bijou à la première visite! Je parie que ça vaut au moins une centaine d'écus. Et ce ne sont que les épingles, comme on dit... Mais, pourquoi ne lui astu nen dit ?
DEUX MISÈRES. 2u7
— Je ne pouvais pas! répondit Rosalie qui avait I0 cœur serré.
— Bah I bah I on se force un peu; il me semble que ça en vaut la peine; un homme d'âge, qui a plus de cinquante mille francs de places, sans parier desrenîos, et pas d'enfanls I car je ne compte pas ce vaurien que nous avons vu. Songe quasi lu te conduis bien, il peut te laisser la meilleure part de son héritage.
Rosalie détourna la tête en rougissant.
— Du reste, continua madame Noirou avec une sorte de solennité attendrie, tu y])''nseras, ma chère; je crois avoirmontré jusqu'ici assez dedévouemenl! J'ai fait pour toi cequej'anrais fait pour ma propre fille; maintenant, le reste te regarde!
]\î. Brossard vint le lendemain, ainsi que le baron l'avait annoncé, et tout fut convenu entre lui et madame Noirou. *
Ici le narrateur s'arrêta un instant, comme s'il eût éprouvé quelque dilliculté à continuer. Antoine Larry, attribuant cette interruption à la lassitude, lui proposa de remettre la fin de son récit à plus tard.
— Plus lard je ne le trouverai ni moins fâcheux, ni plus facile à achever, répliqua le malade ; ce qui m'arrête, ce n'est point la fatigue, mais l'embarras. Je voudrais pouvoir passer sous silence le reste de cette histoire, pour vous, pour moi, pour celle que j'ai entrepris de veus faire connaître, surtout. Peut-être ce qui va suivre changera-t-il votre pitié en dégoût; mais quelque profonde que soit la chute, ne vous hâtez point d'^ condamner, Monsieur. Ah ! pour bien comprendre ce qu'il y a d. fatal et d'involontaire dans de pareils avilissements, il f.iut avoir descendu cette échelle du mal dont chaque degré se brise aussitôt qu'il est fra; chi, et avoir senti s'agrandir progressivement derrière soi c: vide qui
rend tout retour impossible ; il faut, comme le mineur emporté vers le fond de son puits ténébreux, avoir vu tout ^ lumière s'éteindre et se trouver au plus bas de l'infamie avec un esprit aveuglé et une conscience éteinte ! • Rosalie en était arrivée ià ! Dôroutéo par les conseils de sa tante, par sa propre expérience, elle avait accepté la corruption, non par choix, mais pour en finir, et comme un voyageur égaré qui, désespérant de retrouver son chemin, suit le premier qu'il rencontre.
Elle laissa donc madame Noirou tout régler avec M. Brossa rd.
Je ne m'arrêterai point, Monsieur, sur les débats de ce marché immonde, auquel Rosalie n'eut point le courage d'assister. Sa tante lui en fit seulement connaître les résultats. Elle apprit en même temps que le baron, qui craignait avant tout le scandale, avait ordonné à- son valet de chambre de chercher un logement oA il pût lui rendre visite sans être remarqué.
Brossard se garda bien de choisir à cet effet une de ces villas écartées qui entourent Paris, et dont l'isolement même éveille les soupçons ; il loua dans le faubourg d'Orléans un petit pavillon confondu avec d'autres maisons, dont rien ne pouvait le faire distinguer. Derrière, seulement, s'étendait un jardin ouvrant sur le boulevard, -et par lequel le baron devait entrer sans être aperçu.
Rosalie déclara, par un reste de honte, qu'elle ne voulait le recevoip que la nuit. En conséquence, au jour convenu, madame Noirou écrivit à M. Brossard que la porte du jardin serait ouverte à onze heures, et qu'elle y attendrait elle-même pour conduire le baron.
Celui-ci se présenta enveloppé dans un manteau qui cachait son visage. La vieille femme lui lit traverser mystérieusement le jardin, le précéda dans un corridor, ouvrit une chambre plongée dans l'obscurité, murmura tout bas :
— C'est là t.. .
Et SG retira.
Une partie de la nuit ^'éiait écoulée ; deux heures venaient de sonner à l'horloge éloignée du Val-de-Grdce^ lorsque madame Noirou, qui s'était endormie dans son fauteuil, fut réveillée en sursaut par des cris : elle prêta l'oreille, et reconnut la voix de sa nièce! Effrayée, elle prit la lampe qui était resiée allumée, et courut à la chambre de Rosalie. Mais à peine y fut-elle entrée, qu'elle s'arrêta pétrifiée devant le spectacle qui l'y attendait.
Le parquet était couvert de vêtements épars et de chaises renversées, au milieu desquelles un homme poursuivait Rosalie tremblante. A l'aspect de sa tante, celle-ci voulut se réfugier sous sa protection, puis, honteuse de sa nudité, elle courut se cacher derrière les rideaux de l'alcôve.
Vu même instant l'homme se détourna, et madame Noirou poussa un cri d'effroi !
Ce n'était point le baron.
En voyant la stupéfaction de la vieille femme, l'inconnu éclata de rire. .
— Ah ! vous ne me saviez pas là, mère ISoirou, dit-il.
— Ce n'est pas M. Renol ! s'écria la vieille qui ne pouvait en croire ses yeux.
— Je viens seulement de l'apprendre ! sanglota Rosalie.
— Comment, tu as cru?...
— Que j'étais le baron, ma chère madame Noirou, ce qui, du re te, n'est qu'une demi-erreur.
— Que voulez-vous dire?
— Que rien n'est sorti de la famille.
— Ah t c'est le bâtard ! s'écria la vieille femme, qui reconnut tout à coup Figel.
— En personne, la mère, dit celui-ci, et heureux de faire avec vous plus ample connaissance. Vous vous êtes bien portée depuis que j'ai eu l'iionneurde vous rencontrer chez mon père ?
Madame Noirou le regarda sans répondre. La présence de Figel l'avait tellement confondue qu'elle fut un instant à se remettre ; mais fermant enfin la porte derrière elle, et posant la lampe sur la cheminée :
— Ceci demande explication, dit-elle ; ce n'est pas le baron, je suppose, qui vous a envoyé à sa place ?
— Il n'est point assez bon père pour cela, madame Noirou.
— Alors, comment vous trouvez-vous ici ? Qui vous a averti qu'on attendait M. Renol ?
— Oh I c'est une histoire dont la reine de Navarre eût tiré parti, reprit Figel. D'abord vous saurez, mère Noirou, que je possédais plusieurs lettres autrefois adressées à ma mère, et qui, en prouvant la paternité du baron, me donnaient droit de lui réclamer, devant les tribunaux, une pension alimentaire.
— ^ Je sais.
— Oui, mais ce que vous ignorez sans doute, c'est que ces lettre?, dont j'avais fait une épée de Damoclès pour M. Renol, il me les a fait voler !...
— Lui?
— Je ne me suis aperçu qu'hier, assez tard, de celte soustraction. Furieux, je suis aussitôt accouru à l'hôtel Renol ; par bonheur, l'antichambre était vide ! J'ai pu arriver jusqu'au cabinet du baron comme un orage ; mais, à ma vue, l'honnête gentilhomme s'est enfui dans sa chambre, où je l'ai tenu assiégé, en déclarant que je ne me retirerais qu'après lui avoir parlé.
— Enfin?
— Gela a duré deux heures; l'ennui commençait à
me gagner, lorsqu'on parcourant de l'œil les papiers qui couvraient le bureau, j'ai aperçu la lettre de madame Noirou à M. Brassard. Ma foi ! il m'est venu une folle idée! J'ai réfléchi que n'étant plus à craindre poiir le baron, je ne pouvais en rien espérer, et qu'une explication me rapporterait moins qu'u:;e vengeance. L'occasion ne pouvait être meilleure; tous les domestiques se trouvaient absents, et le baron se tenait toujours verrouillé dans la pièce voisine. Je l'y ai enfermé à clef, et je suis venu à sa place !
Figel n'avait point achevé qu'un bruit de pas retentit dans le corridor ; madame Noirou ouvrit vivement la porte, et M. Renol lui-même parut sur le seuil.
Quatre cris partirent en môme temps avec une expression distincte, comme quatre notes différentes d'un môme accord ; mais celui du baron domina tous les autres. I! c'était arrêté à la vue de Figel, l'air si effaré, que celui-ci fut pris d'un accès de rire fou. Quant à Rosalie, elle s'était complètement cachée dans la ruelle, tandis que sa tante, qui avait perdu la tête, essayait de balbutier une explication.
— Allons, allons, mère Noirou, remettez-vous, dit cnlin Figel qui se leva; j'expliquerai tout à M. le baron.
— C'est inutile, interrompit celui-ci en voulant sortir. Mais le jeune homme se plaça entre la porte et lui.
— Un moment, monsieur Renol, dit-il ; on a trop de peine à vous rejoindre pour que je ne profite pas de cette rencontre. D'abord, vous saurczqu'en me recevant ici ces dames ont cru vous recevoir vous-même, et que j'ai tiré parti d'un quiproquo...
— Dont vous pourrez continuer à profiter, interrompit le baron d'un ton brusque.
— Soit, dit tranquillement Figel, je prendrai la petite comme un à-compte sur mon avance d'hoirie, reste à savoir seulement ce que vous y joindrez.
M. Renol le regarda.
— Tu oses encore me demander quelque chose, misérable 1 dit-il pour|3re do colère.
— L'enfant naturel n'a-t-il pas droit aux trois quarts des biens de son père, article 757 du Code civil?
— Commence par prouver que je suis ton père.
— Ah ! c'est abuser de vos avantages, monsieur le baron ! Vous savez aussi bien que moi que les papiers qui pouvaient servir à celte preuve, m'ont été volés par vos ordres!.. Mais vous me devez un dédommagement, et vous me l'accorderez.
— Moi?
— Par la raison que si vous me le refusez , vous ne sortiriez pas d'ici.
Le baron recula.
— Oseriez-voasbien, Monsieur, me retenir de force?., s'écria-t-il.
— J'oserai tout simplement fermer cette porte et en mettre la clef dans ma poche , reprit Figel qui exécuta en même temps sa menace.
— Mais c'est un guet-apens ! s'écria le baron. Et se tournant vers madame Noirou :
— Je suis chez madame -, ordonnez à cet homme do me laisser sortir, ou prenez garde 1
La vieille femme vouluts'enlremettre ; mais Figel posa une chaise contre la porte, s'y assit, et déclara que personne ne quitterait la chambre sans sa permission.
M. Renol courut à la fenêtre en menaçant d'appeler du secours.
— Faites ! dit Figel de l'air le plus calme , le poste n'est qu'à deux cents pas, et l'on ne peut manquer de vous entendre.
— Mais on nous arrêtera! s'écria madame Noirou effrayée.
— Pourvu que M. le baron se nomme, observa le jeune homme, cl qu'il puisse expliquer comment il se trouve
à une lieue de son hôtel et dans une maison ôquivoq ;e, à trois heures du malin.
M-. Renol, qui allait ouvrir la fenêtre, s'arrêta.
— Ce serait une véritable bonne fortune pour la Gazette des Tribunaux^ ajouta Figel , et je pourrai moi même lui fournir mes notes...
— Voyons, finissons-en, dit le b:iron d'un ton plus bas et en revenant sur ses pas ; vous voulez m'arracher une nouvelle aumône; soitî
Il tira un agenda de cuir de Russie , et y prit deux billets qu'il présenta à Figel.
— Vous en oubliez deux, autres, monsieur le baron, dit celui-ci, qui avait inventorié le porlefeuille d'un regard rapide.
M. Renol livra les deux autres billets sans observation.
Le jeune homme remit alors la clef dans la serrure, et le baron sorùt précipitamment sans vouloir écouter madame Noirou , qui le poursuivit jusqu'à la porte du jardin en essayant de se justifier.
Elle échoua également prés de M. Brossard qui vint sommer, dés le lendemain, elle et sa nièce, de quitter la petite maison , en leur déclarant que tout était rompu avec son maître I
La vieille femme ne put supporter ce coup inattendu. Subitement dépouillée d'espérances si longuement entretenues, et qu'elle avait cru accomplies, elle demeura comme écrasée sous celte déception. Quelques jours après , la fièvre la prit et sa maladie ne fit que s'aggraver. Dans son délire elle croyait voir le baron ; elle lui vantait sa nièce, dont elle détaillait à demi-voix la beauté; elle débattait tout haut le prix du marché ; puis le supposant conclu, elle parlait d'argent à placer, de terres ou de maisons à acquérir, enfin elle mourut en demandant le cours de la Bourse, et en ordonnant l'achat de rentes en son nom.
244 DEUX 3IISÈIIES.
Rosalie lui fit rendre les derniers devoirs, puis se laissa emmener par Figel.
Je vous ai dit, Monsieur, en vous racontant ma propre histoire comment cetteassocicition se prolongea quatre années, malgré Figel, et quel rôle je jouai dans son dénoûment. Vous connaissez déjà la tentative de suicide de Rosalie, après cette rupture ; il me reste à expliquer par quel concours de circonstances cette tentative échoua, et à vous révéler la suite de cette triste destinée.
XXXUI
Rosalie avait quitté la demeure de Figeldécidée à mourir. La dernière épreuve supportée par elle, venait de faire déborder toutes les amertumes entassées dans son cœur depuis quatre années. Sa longue patience semblait n'avoir servi qu'à multiplier les éléments de son désespoir, aussi ce désespoir était-il sans bornes. Elle ne l'appuyait point sur des raisons que l'on peut combattre, elle ne cherchait poin là se le justifier à elle-même; c'était una douleur instinctive, emportée, avec laquelle il n'y a rien à débattre. Assaillie par tous les souvenirs d'espérances trompées, de douleurs, d'humiliations, elle fuyait haletante et égarée, comme l'animal que la meule poursuit, sans voir d'autre refuge que la tombe. Elle traversait les rues à peine éclairées par les lanternes mourantes, sans autres pensées .et en répétant à demi voix : Mourir l mourir! comme un mot de délivrance.
Elle arriva ainsi au pont Marie. La nuit était sombre, aucune étoile ne se montrait au ciel, et la Seine, cachée par le brouillard, clapotait sourdement contre les quais. Rosalie se sentit frissonner à ce bruit lugubre; mais elle ne voulut point y prêter l'creille, et prenant résolument un des escaliers, elle arriva près des arches du pont.
Là elle s'arrêta involontairement, la voix du fleuve
DEUX MISÈIVES. 24S
grondait plus menaçante, et ses eaux jaunâtres apparaissaient de loin tourbillonnant autour des arcs-boutants.
Rosalie se sentit froid ; ses mains se croisèrent sur sa poitrine et elle hésita quelque temps. Chaque fois qu'un éclair de désespoir traversait ses pensées, comme une boull'ée dévorante, et lui faisait faire un pas, un instinct involontaire s'éveillait pour la retenir; l'horreur de la mort lui tenait lieu d'amour de la vie.
Elle était ballotée entre ces deux influences contraires, lorsqu'un bruit de voix retentit à quelques pas. Elle tourna la tète et aperçut un bateau qui glissait sous la seconde arche.
— C'est une affaire faite, disait à demi-voix l'un des interlocuteurs.
— Et bien fin qui se douterait de la chose, répondit le second.
Rosalie tressaillit; il lui sembla qu'elle avait déjà entendu cette voix. Une | aie lueur qui glissa, presque au môme instant, sur la barque, éclaira celui qui venait de parler et elle reconnut Adrien.
— Maintenant, reprit son compagnon après un court silence, nous pouvons aborder.
— Oui; mais attention à ne pas être vus.
— Le brouillard nous cache.
— Tourne à gauche alors.
— Un moment. .. Est-ce que tu ne vois rien î
— Là-bas, près de la première arche?
— Oui.
— 1! y a quelqu'un!
— Ah I malédiction!
— Il faut voir ce que c'est.
La barque tourna sur elle-même et se dirigea vers l'endroit où se trouvait Rosalie. Celle-ci fit un brusque mouvement qui la rapprocha du pont. La pensée de se trouver face à face avec Adrien, qu'ellen'avait point revu depuis la fuite d'Olivier, la nécessité de lui expliquer sa
1i46 DEUX MISÈRES.
présence dans un pareil lieu, à une pareille heure, la crainte que lui inspirait l'ancien amant de Mariette, enfin je ne sais quelle honte de sa trop longue hésitation", la saisirent tout à coup et la déterminèrent. Elle ferma les yeux, étendit les bras en avant, et poussant un cri involontaire se laissa tomber dans le courant.
Lorsqu'elle repritses sens, elle était couchée sur un Ut de sangles, dans une chambre délabrée qu'elle ne connaissait pas, et entourée d'une demi douzaine de personnes étrangères.
— Voilà qu'elle rouvre le.^yeux f observa l'une d'elles.
— Qu'est-ce que je vous disais? s'écria une vieille femme, qui tenait à la main une flanelle imbibée d'eaude-vie. II n'ya rien de tel que les frittions aux pieds pour faire revenir les noyés. Gomme disait le serurijien de notre régiment, il faut toujours agir sur les estrémïtés.
— Continuez alors, mère Lampon, dit unedes femmes, en passant à la vieille un verre d'eau-de-vie à demi plein.
— Il y en a assez, il y en a assez, dit la mère Lampon, c'est péché de perdre tant de cognac.
El elle but ce qui restait.
Cependant Rosalie ranimée se souleva avec effort et demanda où elle se trouvait.
— Chez moi, ma mignonne, répondit la mère Lampon ; c'est le Maigrot qui vous a conduite ici après vous avoir retirée de la rivière.
— Le Maigrot?
— Oui, vous savez bien , Adrien.
Rosalie se rappela son apparition un moment avant celui où elle s'était précipitée dans la Seine, et comprit comment elle avait été sauvée. Elle leva les yeux pour voir si Adrien était là ; son regard s'arrêta sur une femme dont le visage, jeune encore mais flétri, ne lui était pas étranger. Cette femme lui sourit.
— Eh bien ! est-ce que tu ne me reconnais pas, Rosalie? lui demanda-t-elle d'une voix éraillée.
— Je ne puis me rappeler, dit Rosaiie.
— Comment! tu as oublié ton ancienne voisine.
— Mariette 1
— Eh ! oui.
— Mariette ! répéta la jeune fille en se redressant; quoil c'est vous?...
— Mais certainement! Tu me trouves donc bien changée ?
Rosalie n'osa point répondre.
— Eh bien 1 vous voilà en pays de connaissance, à ce que je vois, reprit la mère Lampon ; car le Maigrot aussi est un ancien ami.
— En clTet, j'ai connu autrefois monsieur Adrien.
— Et dire qu'il s'est trouvé là, juste à point pour vous empOcher de faire une sottise.
— Il faudrait l'avertir que sa noyée a rouvert l'œil, observa une des spectatrices.
— Il est sorti, répondit la vieille, il avait affaire avec M. Fourreau; mais il a bien recommandé sa protégée avant de partir, et il a ordonné de lui donner tout ce qu'elle demanderait.
— Je n'ai besoin de rien, dit Rosalie, à qui madame Lampon inspirait une instinctive répugnance, et je ne voudrais pas abuser plus longtemps de l'hospitalité que je reçois ici.
— Pourquoi donc? est-ce que nous vous ennuyons déjà? ou bien avez-vous quelqu'un qui soit en peine de vous?
— Personne, Madame, répondit Rosalie, rappelée par cette question au souvenir de sa situation et sentant les larmes lui venir aux: yeux.
— Où demeurez-vous?
— Hélas! je n'ai plus de demeure ! -
248 DEUX MISÈHES.
— Alors, où diable voulez-Tous aller, ma chère? Restez ici puisque vous y êtes.
— Je craindrais d'abuser...
— C'est bon ! on sait ce qu'on doit à son prochain. Comme disait le grand Empereur : — respect aumolbeur malheureux! Je lui ai parlé, moi, au grand Empereur, parlé comme je vous parle. Il m'a dit: — Bonjour, la mère I Oui, bonjour, la mère. Ah 1 quel homme, mes enfants! Sans la police je voudrais avoir son portrait dans toute la maison. Mais si on faisait prendre quelque chose à cette jeunesse... une rôtie au vin.
— Je vous rends grâce.
— Faites pas de façon, au moins, mignonne, regardezvous ici comme chez vous ; d'autant que vous ne nous quitterez plus, j'espère.
— Madame...
— Vous verrez que la maison est bonne. Mais faut la laisser en repos. Descendez, vous autres, si elle a besoin de quelque chose elle me trouvera.
— Je puis rester près d'elle, observa Mariette.
— Du tout, du tout, interrompit impérieusement madame Lampon, on n'a pas besoin de vos services, la belle yujncuse^ on sait ce qu'ils valent; descendez tout de suite, et ne revenez que quand on vous demandera.
Mariette ne répliqua m.ot, mais elle se pencha vers Rosalie en ayant l'air de draper autour d'elle la couverture, et lui dit à voix lasse :
— Prends garde à toi!
Puis elle la laissa seule avec madame Lampon.
Celle-ci prit un vieux fauteuil de jonc, garni de coussins d'indienne rattachés aux barreaux par des cordons, et vint s'asseoir près de la couchette de Rosalie, qui, sai/ie par l'avertissement mystérieux de Mariette, se mit à la regarder à la dérobée avec une sorte d'effroi. Madame Lampon était une femme d'environ cinquante ans, grande, mais tellement chargée d'embonpoint, que sa
DEUX MISÈUES. 2i9
ceinture ne formait plus qu'une sorte de pli (jui séparait, pour ainsi dire, en deux, blocs cette masse informe et Ireinblaiitc. Sa figure couperosée avait une expression de dureté qu'augmentaient encore le faux tour en soie qui cachait à demi soufrent, et les larges boucles d'oreilles qui tombaient jusque sur son cou. Elle était coilTée d'un serre-tôle de taffetas noir, sur lequel un bonnet de tulle, garni d'une double ruche, formait transparent, et elle portait un châle de mérinos rouge qu'encadrait une bordure rapportée. Sa robe de florence violet, était presque entièrement cachée par un immense tablier de percale blanche d nt les vastes poches entr'ouvertes laissaient voir un mouchoir de Cholet, une tabatière d'argent et un trousseau de clefs. Enfin, elle était chaus>éc d'escarpins de CoStor gris, presque aussi larges que longs, et qui donnaient à son pied déformé l'aspect d'un pied d'éléphant. Après avoir toussé et pris du tabac, madame Lampon se tourna vers Rosalie qui continuait à l'examiner avec inquiétude, et lui dit :
— Ah çà! ma poule, maintenant que nous voilà seules, causons. Vous avez donc voulu véritablement vous noyer? Et pourquoi cela? dites, c'est encore de la faute d'un monstre d'homme?
Rosalie répondit par un signe affirmalif.
— Toujours la même chanson, reprit madame Lampon en haussant les épaules; le Maigrot m'a conté que votre premier vous avait déjà donné congé sans avertissement.
— Quoi I M. Adrien vous a dit?...
— Oui; et miême il paraît qu'il aurait voulu alors vous offrir des consolations... Allons, allons, il ne faut pas baisser les yeux pour cela! Les bons enfants se retrouvent toujours, et ce qui est reculé n'est point perdu.
— Que voulez-vous dire? demanda Rosalie étonnée.
— Pardieu 1 je veux dire qu'en vous revoyant le i\Jaigrot est revenu à son ancienne idée.
2S0 DEUX MIS En ES.
— Ah!
— Et que, puisque vous êtes libre pour le moment, ça s'arrangera tout seul.
— Je veux m'en aller, Madame, dit vivement Rosalie en se redressant.
— £h bien! qu'est-ce qui lui prend? s'écria la mère Lampon.
— Laissez-moi m'en aller.
— Et oîi cela? Ne m'avez-vous pas dit que vous n'aviez ni feu ni lieu.
— N'importe! je ne veux point rester ici.
— Allons, vous êtes folle, ma chère. Pardieu ! Adrien ferait une belle scène, s'il ne vous trouvait point en rcverant, lui qui m'a recommandé de vous garder morte ou vive ! On voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que le Maigrot ! Croyez-moi, ne faites pas la mauvaise, puisqu'il vous veut du bien; il vaut mieux l'avoir pour soi que contre soi.
— Non ! s'ôcria Rosalie plus effrayée que persuadée parles raisons de la vieille femme, quoi qu'il puisse arriver, je veux sortir.
— Et moi, je ne veux pas, ma chère.
La jeune fille se laissa glisser à bas de la couchette et voulut s'emparer des vêtements posés sur une chaise à quelques pas, mais madame Lampon l'arrêta par le bras, lui fit faire un demi-Lour sur elle-même et la repoussa contre le lit.
— Vous ne pouvez me retenir de force! s'écria Rosalie.
— C'est ce qu'il faudra voir, dit la grosse femme en réunissant en paquet les habits.
La jeune fille indignée voulut les lui arracher, mais la lutte fut courte. Madame Lampon irritée saisit les deux mains de Rosalie et, la tenant immobile contre la couchette :
— Ah! l'on se révolte, dit-elle; on veut se fâcher! eh bien ! nous verrons qui se lassera la première.
— Laissez-moi sortir, méchante créature ! cria Ro?alic, dont les mains étaient meurtries par le poignet de fer de l'ex-vivandicre.
— Tu sortiras quand nous le voudrons, et pas avant, répondit madame Lampon d'un accent dyr; pour le moment, recouciic-toi eldemeure en repos.
En parlant ainsi, elle rejeta la jeune fille sur le lit, sortit avec tous les vêlements qu'elle avait réunis et referma la porte à clef.
Rosalie demeura quelques minutes muette et comme étourdie ; mais, après le premier instant de stupeur, elle se releva, cherchant autour d'elle les moyens de fuir.
Elle courut d'ahord à la fenêtre, qui était grillée, et reconnut qu'elle se trouvait à un second étage, au-dessus d'une cour obscure. Une porLe placée vis-à-vis de celle par laquelle madame Lampon venait de disparaître, était condamnée, et la jeune fille put se convaincre, du premier coup d'œil, que tous ses efforts pour l'ouvrir seraient inutiles. Elle ne pouvait, d'ailleurs, sortir sans les vêtements qui lui avaient été retirés. Après quelque hésitation, elle se décida donc à appeler.
Elle fut longtemps sans recevoir de réponse ; enfin, elle entendit un léger bruit de pas derrière la porte condamnée, et son nom fut prononcé avec précaution par une voix qu'elle crut reconnaître.
— Est-ce vous, Mariette? demanda-t-cllc.
— Chut! murmura la voix avec une expression d'inquiétude.
— Est-ce vous? répéta Rosalie tout bas et en collant ces lèvres contre la porte.
— Oui.
— Ah! donnez-moi le moyen dem'échappcr, je vous on conjurel
2cii DEUX MISÈRES.
— Impossible! dit Mariette, l'infernale cantinière a pris toutes ses précautions.
— Mais on ne peut cependant me garder ici malgré moi: on n'en a point le droit!
— On a toujours le droit contre les faibles, dit Mariette; tu ne sais pas dans quelle maison tu es tombée, ma pauvre innocente. Sur douze que nous sommes ici, il n'y en a pas quatre qui voudraient rester si elles étaient libres.
— Qui vous retient donc ?
— La nécessité, la faim et la peur. Toi, on t'a pris les habits; nous autres, ceux que nous portons ne nous appartiennent pas; et, si nous voulions nous échapper avec, la mère Lampon nous ferait arrêter comme voleuses.
— J'aimerais mieux en courir le risque,
— Oui; mais où aller? Pour essayera changer de position, il faL:t avoir au moins le pain d'un jour devant soi, et nous n'avons même pas celui d'un repas. On nous tient ici en cage comme des animaux à qui l'on peut accorder ou refuser la pâture.
— Et vous n'aimez pas mieux renoncer à cette vie, retourner au travail?
— Âh ! bien oui, tu crois qu'on est libre comme cela, toi ! Est-ce que nous ne payons pas patente? Est-ce que la police nous laisserait quitter notre métier sans sa permission? Pour devenir ce que nous sommes, on n'a be- ^^oin que de demander, mais pour reprendre la vie du travail, il faut autant de démarches et de formalités que s'il s'agissait d'obtenir une faveur.
— N'importe, jemo résignerais à tout.
— Excepté aux coups, ma chère. Il y a ici le Maigret et deux ou trois autres, qui sont les associés do la mère Lampon, et qui nous tueraient si nous refusions d'obéir.
— Mais quand ils vous frappent, ne pouvez-vous vous plaindre?
— A quoi bon ? il n'y a jamais de témoins que contre
nous; et les juges ne veulent pas nous croire sur parole. Au fond ils trouvent toujours que nous avons ce que nous méritons, de sorte qu'on nous renvoie faute de preuves, et ceux dont nous nous sommes plaintes se vengent. Le mieux encore, vois-tu, est de se résigner.
- Et c'est là ce que l'on compte faire de moi! s'écria Rosalie épouvantée.
— Pas encore, reprit Mariette ; pour le moment ]e Maigrot veut t'avoir à lui seul.
— Jamais! jamais!
— Sauve-toi si tu peux, mais le seul moyen pour cela est d'avoir l'air de céder.
— Comment?
— Voici ce qu'il faut faire : le Maigrot va venir...
— Il est venu! interrom[Mt tout à coup une voix rude que Rosalie reconnut.
— Adrien! s'écria Mariette teniaée.
— Ah ! je t'y prends, la belle pi(jneuse^ voilà les conseils que tu donnes, et comme tu nous sers.
— Non... je ne savais pas... je ne croyais pas, balbutia-t-elle.
— Hors d'ici, vipère!... :Ycria Adrien d'un accent de colère.
Et comme la malheureuse n'obéissait point sans doute assez vite, Rosalie entendit un bruit de coups, suivi de gémissements et de prières. Elle recala épouvantée.
Quelques instants après, la clef tourna dans la serrure, elle n'eut que le temps de courir vers son lit et de s'envelopper dans les couvertures. Au même instant, Adrien tintra suivi de la mère Lampon.
Rosalie n'avait fait que l'entrevoir la veille; elle demeura siisie du changement que ces dernières années avaient opéré on lui. Dépouillée de dents et de cheveux, sa tête avnil pris une expression de caducité prématurée, contre laquelle protestaient le feu sombre de ses regards et la fermeté des linéaments de son visage. La maigreur
2î)| DEUX MISÈRES.
à laquelle il devait son nom de guerre, n'était plus la svelte souplesse d'autrefois, mais une sorte de dépérisse ment maladif. Ses membres Irêles et nerveux lui donnaient l'aird'un squelette animé. Cependant une énergie fébrile se révélait dans ce corps appauvri plutôt qu'atïai bli; ses mouvements étaient prompts, saccadés, résolus. Il s'arrêta devant le lit de Rosalie, et l'enveloppanf pour ainsi dire de son regard ardent :
— Eh bien ! on ne se sent donc plus du bain de rivière de celle nuit? dit-il d'un ton qu'il voulaitrendre plaisant.
— Grâce, à vous, Maigrot, interrompit madame Lampon, car sans votre secours elle serait maintenant sur la route du Havre, entre deux eaux.
— Je sais ce que je dois à M. Adrien, balbutia Rosalie» qui, ayant retenu le dernier conseil de Mariette, désirait éviter la lutte s'il était possible; je suis reconnaissante...
— Il faut alors le lui prouver, ma belle, reprit la grosse femme, et ne pas faire l'ellarouchée comme tout à l'heure.
— Laissez donc; mademoiselle Rosalie s'apprivoisera, reprit Adrien qui appuya sur la jeune fille son dur regard; nous allons causer.
11 fit en même temps un signe à la mère Lampon qui sortit; Rosalie effrayée voulut la rappeler.
— Soyez donc calme, ma petite princesse, dit le Maigrot, on ne veut pas vous manger; mais c'est bien le moins qu'on puisse se parler à l'aise quand on a été si longtemps sans se voir.
— Que voulez-vous de moi. Monsieur?
— Ah bienl en voilà une question! ily a huit ans que vous le savez, ce que je veux !
— Au nom do Dieu ! laissez-moi m'en aller...
— Pour ne plus revenir, n'est-ce pas, comme le jour où je vous ai annoncé le mariage d'Olivier? On n'est pas si jobaid, ma reine ! vous vous êtes moquée de moi une fois, ça sulUt; et aujourd'hui je ne vous lâche pas.
DEUX MISÊnE». 2o5
Adrien s'était approché du lil, Rosalie se rejeta dans la ruelle en ramenant la couverture jusque sur son visage.
— Allons, voyons, continua le Maigret d'un ton d'impatience, vous avez dit à la mère Lamponque vous étiez pour le moment sans bon ami et sans ressources; je ne vous laisserai manquer de rien, moi...
— Ne m'approchez pas I s'écria Rosalie.
— Bah ! est-ce que tu vas faire la vierge, par hasard ?
— Si vous me touchez j'appelle au secours 1
— Appelle, ma petite.
— Laissez-moi, laissez-moi I...
— Allons, pas d'enfantillages.
Il avait saisi Rosalie dans ses bras; celle-ci, à qui la peur et le dégoût donnaient des forces se dégagea et s'élança vers la fenêtre en criant; mais il la poursuivit et la lutte recommença.
Elle ne pouvait durer longtemps. Adrien, qui y avait mis d'abord une certaine retenue, irrité par la résistance, commença à employer sérieusement toutes «es forces; Rosalie, presque nue et haletante, ne pouvait plus éciiapper à ses étreintes, lorsque tout à coup ses cheveux, déroulés dans la lutte, laissèrent tomber la longue épingle d'argent qui les retenait.
— Qu'as-tu là, drôlesse? demanda le Maigrot qui avait vu briller quelque chose.
— Laissez-moi! cria Rosalie en faisant un dernier effort.
— Jette ce que tu tiens.
— Non.
— Je t'y forcerai bien.
Il l'éloigna de lui en essayant de saisir l'épingle d'nr-
'enl; mais Rosalie profila do ce mouvement pour len frapper à la joue. Adrien fit un pas en arriére avec une îxclamation de douleur, porta les deux mains à son visage et les relira pleines de sang.
— Âh ! gueuse, tu m'as blessé! s'écria-t-il en pâlissant.
. — Je vous avais averti ! bégaya Rosalie, qui s'était reculée contre le mur tout égarée de ce qu'elle venait de faire.
Le Maigrot fit entendre une sorte de rugissement, se précipita sur elle, lui prit les deux mains, et la fit tomber rudement à genoux sur le carreau. Elle poussa un cri de détresse.
Madame Lampon entra brusquement.
— Saint Napoléon, que fais-tu là, mon petit? s'écriat-elle.
— Il faut que je l'éreinte, dit Maigrot hors de lui et en secouant la jeune femme de manière à la briser.
— Mais tu ne l'entends donc pas crier?
— Qu'elle crie! je veux lui faire demander grâce.
— Es-tu fou? la garde va venir.
— La garde ! répéta Adrien, dont la colère sembla tomber à ce mot; est-ce qu'on a entendu ?
— Pardieu ! les voisins sont tous à leurs fenêtres; o m'a demandé si on égorgeait quelqu'un ici.
— Ah ! damnée braillarde ! dit Adrien en levant le poing sur Rosalie.
Mais celle-ci, apprenant qu'elle était entendue et que l'on pourrait venir à son secours, se mit à pousser des cris plus perçants.
— Ferme-lui donc la bouche, dit la grosse femme effrayée.
— Te tairas-tu, malheureuse ?
— Quand vous me laisserez libre.
— Te tairas-tu?
— Non.
— Un mouchoir, mère Lampon.
— Voilà, répliqua la grosse femme en dénouant le foulard qu'elle avait au cou.
Adrien s'en servit pour bâillonner Rosalie, dont il lia ensuite les mains avec sa cravate.
— A la bonne heure, dit la vivandière, comme cela on pourra causer sans qu'elle nous étourdisse; mais elle a donc continué à faire la bégueule ?
— Voyez I dit Adrien en montrant sa joue sanglante.
— Comment ! elle a joué de la grilTe ?
— Pis que cela ; mais que je sois buté si elle ne le paie. Ah ! lu fais l'honncle femme I eh bien, je veux que tu me demandes toi-même bien lot ce que tu m'as refusé. Oui, oui, tors-loi là à tc»re comme une vipère blessée; le mouchoir et la cravate tiennent bien. D'ailleurs, si tu les dénoues, on t'en mettra de plus solides 1
Et ramassant l'épingle qui était tombée aux pieds de Rosalie :
— C'est avec ça qu'elle m'a frappé, dit-il en la tordant; gredine ! une ligne plus haut elle me crevait l'œil.
— Tiens, on dirait de l'argent ! observa madame Lampon en prenant l'épingle des mains du Maigret.
— Ça en est, répliqua celui-ci avec un regard distrait.
— Vrai ! eh bieii, c'esl-il bête de l'avoir tordue comme ça... Je la donnerai à redre-ser.
Et clic la piqua à son châle de mérinos.
— Mais que va-t-on faire de celle mijaurée?
— C'est ce que je vous dirai, répliqua Adrien ; pour le moment, laissez-la où elle est, et fermez les volets.
La mère Larapon fit ce qu'ordonnait le Maigrot, puis sortit avec lui.
Leur départ accrut, s'il est possible, la terreur de Rosalie. xVprc.s de longs efforts, elle finit par se dégager du mouchoir qui la bâillonnait; puis, au moyen de ses dents, elle dénoua la cravate dont ses mains étaient liées, et chercha en tâtonnant la fenêtre, afin d'en ou-
258 dî:ux misèues.
vrir les volets; mais elle s'aperçut que ceux-ci étaient fermés au cadenas. Elle se dirigea alors vers la porte, qui résista également à tous ses efforts. ' L'idée lui vint de pousser de nouveaux cris, qui pussent ôlre entendus du dehors; mais elle fut retenue par la crainte de ramener ses persécuteurs. Après avoir erré quelque temps au milieu de l'obscurité, elle rencontra enfin sa couchette et s'y laissa tomber en fondant en larmes.
Les crises successives qu'elle avait traversées depuis plusieurs jours, et la lutte qu'elle venait de soutenir, l'avaient épuisée. Elle se trouvait également à bout de forces et décourage. Peu à peu, une torpeur somnolente s'emparn de tout son être. Cependant, la crainte du retour d'Adrien la tenait dans une sorte d'éveil, mais les heures s'écoulèrent sans qu'il reparût. Un profond silence régnait autour de la chambre; aucun murmure de voix, aucun bruit de pas ne se faisait entendre au dehors; on eût dit une demeure délaissée ou une tombe.
Ce silence finit par inquiéter Rosalie; elle commença à se demander ce qui empêchait Adrien ou madame Lam-: pon de revenir, et leur retour, qu'elle avait d'abord redouté, devint insensiblement pour elle une sorte d'espérance. En voyant s'éteindre les lueurs qui pénétraient à travers la fente des volets, elle comprit que la nuit avait succédé au jour. La faim commençait à la torturer, et elle voulut en vain dormir. La nuit entière se passa, le jour reparut sansqu'elle vît personne ! toujours môme immobilité partout, môme silence I Elle n'y put tenir, plus longtemps, et se décida à appeler. On ne lui fit au- '^ cune réponse I
Une profonde épouvante la saisit. Elle crut que l'on avait résolu de la laisser mourir sans secours. La faim et la soif devenaient à chaque instant plus déchirantes; elle recommença à appeler, non plus avec un ton de
menace, mais avec des pleurs et des prières. La souffrance l'avait vaincue! elle demandait à parler à madame Lampon, à Adrien; enfin, la voix lui manquai Elle regagna son lit en chancelant, les gémissements succédèrent aux cris, et elle ne tarda pas à tomber dans un« somnolence à demi délirante.
Elle était depuis quelque temps dans cet état, lorsqu* Adrien parut un panier à la main. Rosalie se redressa avec une exclamation :
— Enfin, murmura-t-elle d'une voix mourante; ahl vous avez donc enfin pilié !...
Le Maigrot lui jeta un regard de côté, et fut sans douU content de son examen, car il sourit.
— On est apprivoisée, dit-il d'un ton goguenard,
— Ne me laissez pas mourir 1 s'écria Rosalie les main» jointes.
— Regardez-moi ça, dit le Maigrot en posant sur une table la bouteille et les plats contenus dans le panier.
La malheureuse affamée poussa un cri et étendit soe mains avides.
— Ah! ah! reprit Adrien, dont l'œil cynique s'arrêta sur les épaules nues de la jeune femme, on veut donc bien faire ménage à cette heure avec le Maigrot"? On ni lui donnera plus de coup d'épingle d'argent?
— Du pain! balbutia Rosalie les mains étendues. ' — Mais alors on sera bonne fille?
— Oh! oui. Monsieur... du pain!
— On baisera la joue que l'on a déchirée?
— Oui ; mais du pain, du pain, répéta Rosalie, dont les lèvres desséchées se posèrent sur le visage cadavéreux du Maigrot.
— A la bonne heure, dit celui-ci en approchant la table du lit. J'étais bien sur que l'appétit te ferait changer d'avis; le meilleur chemin du cœur est l'estomac. Maintenant que tu es raisonnable, nous allons souper tête-à-tête comme des tourtereaux.
Rosalie n'écoutait pas. Elle avait saisi les premiers aliments placés à sa portée, et les dévorait avec un rire convulsif mêlé de larmes brutales. Tout entière à l'assouvissement de sa faim, elle ne se souvenait plus de ce qui s'était passé la veille, elle avait oublié l'horreur que lui inspirait le Maigrot ; elle le remerciait de la voix, du geste, du regard, elle eût baisé sa main de squelette! il la faisait manger!
Adrien, qui avait prévu cet abaissement, en profita; il s'assit près d'elle sur le lit, la fit boire à coups répétés, et quand le repas s'acheva, Rosalie, qu'une trop longue abstinence avait affaiblie, n'était plus en état de lui rien refuser. Elle était ivre!
Pendant les deux ou trois jours qui suivirent, Adrien parut vouloir faire accepter à Rosalie, au moyen de cadeaux et de parties de plaisir, la position qu'il lui avait violemment imposée. Les épreuves que celle-ci venait de subir l'avaient tellement brisée, qu'elle se prêta à tout avec une soumission inerte. Elle conservait bien la pensée de fuir à tout prix de cet odieux esclavage; mais le Maigrot, qui devinait sans doute ses intentions, ne la quittait point, et sa présence tenait Rosalie dans une sorte de stupeur épouvantée. 11 lui avait dit en effet, le lendemain de celte affreuse soirée où la faim l'avait livrée à lui, que la moindre tentative pour lui échapper serait immédiatement punie, et elle ne pouvait oubher le regard qui avait accompagné cet avertissement. Où se réfugier, d'ailleurs? à qui demander protection, que devenir? 11 est des misères si irrémédiables que la victime finit par s'y abandonner. Le courage le plus ferme ne se soutient que par l'espérance, et quand le naufragé a épuisé en vain ses forces, quand en élevant la lête audessus des vagues il n'aperçoit à l'horizon que les flots
mouvnntsct le ciel sombre, un moment vient où abaissant ses deux bras et fermant les yeux, il se laisse couler sans résistance an fond de l'abîme!
Rosalie n'en était point encore à ce complet abandon d'elle-même, mais elle en approchait. Incapable d'engager une guerre ouverte et immédiate contre son tyran, elle attendait une occasion de délivrance.
Cet espoir môme lui fut bientôt retiré.
Le cinquième jour Adrien, qui ne s'était jusqu'alors occupé que de promenades et de spectacles, lui annonça qu'il était obligé de s'absenter pour affaires, et la laissa à la garde de la mère Lampon.
Rosalie se retrouva ainsi avec Mariette, qu'elle n'avait point vue depuis l'entretien à travers la porte condamnée.
L'ancienne couturière l'emmena à l'écart, tandis que la grosse femme préparait la seconde tasse de café à l'eaii-de-vie qu'elle prenait tous les matins pour aidera la digestion de la première.
— Tu n'as donc pas pu leur échapper, pauvre fille? lui dit Mariette d'un ton de demi compassion.
— Ah! si lu savais!... balbutia Rosalie honteuse.
— Je sais tout, je sais tout, reprit Mariette; la grosse qui est là et l'autre, vois-tu, en remontreraient au diable ! Quand j'ai entendu le Maigrot dire qu'il ne te laisserait pas échapper cette fois, j'ai bien pensé que tout finirait ainsi. Du reste, tu ne seras pas pis que nous, et l'on finit par s'r.ccoutumer à tout.
— Ahl jamais je ne m'accoutumerai à cette ignoble servitude, reprit Rosalie, si je ne puis y échapper, j'aime mieux mourir.
— Bah ! on dit cela !
— J'ai prouvé que je pouvais le faire.
— Oui, une fois, parce que tu n'avais pas été assez malheureuse, il faut faire cas de soi pour penser à se tuer; mais il vient un moment où l'on ne trouve pas qu'on vaille la peine de faire cet effort.
— Je ne veux pourtant point rester dans cette position, dit Rosalie ; un jour ou l'autre la surveillance diminuera et j'en profiterai.
— Pour t'échapper?
— Oui, quand je devrais mendier sur les grands chemins!...
— Et tu crois, malheureuse, que le Maigret ne te rattrappera pas?
— Je ne serai plus renfermée et à sa merci ; je pourrai lui résister.
Mariette regarda autour d'elle, et se penchant, en baissant la voix :
— Il y en a déjà deux qui ont voulu le quitter, ditelle; l'Alsacienne, qui avait suivi un jeune ouvrier, et Joséphine, que j'ai connue.
— Eh hien 1
— Eh bien, Joséphine a été trouvée au fond de la rivière, une pierre au cou, et l'Alsacienne dans un des chantiers de l'île Louviers, avec douze coups de couteau dans le corps.
Rosalie poussa un léger cri.
— Et leur assassin? demanda-t-elle.
— On ne le connaît pas, ma chère ; seulement le Maigret les avait prévenues que si elles le quittaient, il leur arriverait malheur.
— Mais moi aussi, il m'a prévenue! dit Rosalie qui était devenue pâle.
— Eh bien, tâche de te rappeler l'avertissement, répliqua Mariette d'un ton expressif, à moins que tu ne tiennes à paraître sur les tables de la Morgue.
Cette révélation augmenta encore la terreur que le Maigret inspirait à Rosalie, et la fit balancer à fuir.
Ce que Mariette lui avait annoncé ne larda pas d'ail- ' leurs à se réaliser. Tombée si bas, elle se prit elle-même en indifférence, et une sorte d'apathie s'empara de tout son être. Elle seprometlait de saisir la première occasion ^
DTiUX MISÈnES. 2fi3
de rompre la chaîne lionleuso qu'elle portait, et, l'occasion venue, elle manquait de décision pour en proliler. Les jours s'écoulèrent ainsi, chaque retard rendant la rupture plus (lilhcile. Une position subie quelque temps est presque une position acceptée. On s'y arrange, on trouve l'attitude nécessaire pour en ôvUer les plus cruels aiguillons, et, une fois établi ainsi dans son malheur, on ne peut se résoudre à l'elïort nécessaire pour en sortir.
Puis le premier désespoir était adouci ; l'habitude tressait sourdement autour de Rosalie ses invisibles liens. Entrée dans ce goulTre de honte, elle en descendait chaque jour un degré sans remarquer que les ténèbres devenaient plus profondes; ou, si elle s'en apercevait, elle ne voulait point y prendre garde. Livrée à cet engourdissement que nous prenons souvent pour la résignation, elle se déclarait à elle-même le retour impossible, pour n'être point obligée de l'essayer, et elle se laissait emporter à la pente des événements qui l'entraînaient.
On ne soupçonne point généralement, Monsieur, jusqu'à quel point peut conduire cette inerte soumission de l'être quia abdiqué toute dignité et toute volonté d'être heureux. Une fois plié à l'esclavage, il s'y acclimate progressivement, et arrive bientôt, sans s'en apercevoir, aux dernières limites de la servilité. Celui qui a consenti à se mettre aux genoux d'un maître ne tarde pointa baiser la poussière de ses pieds. L'âme humaine est comme ces ressorts qui, trop plies, perdent leur élasticité et ne se redressent plus.
Rosalie, qui n'avait d'abord accepté le tyrannique amour d'Adrien que provisoirement et de force, finit par s'y accoutumer. Sa soumission, quelque temps contrainte, devint volontaire; elle se résigna enfin à l'espèce d'union qui lui avait été imposée, comme à une de ces infirmités que l'on se décide à garder plutôt que de recourir au dangereux remède qui pourrait la guérir.
Cependant, la crainte que lui inspirait le Maigret n'a-
vait fait que grandir. Outre les instincts violents qu'elle lui connaissait, et dont elle découvrait chaque iour de nouvelles preuves, ses habitudes avaient quelque chose d'équivoque dont elle fut surprise d'abord, puis elTrayée. Il s'absentait souvent, et presque toujours la nuit, sans expliquer la cause de ses absences. Rosalie, qui ignorait ses moyens d'existence, s'était plusieurs fois étonnée de ses opulences passagères, et lui en avait demandé la cause; mais le Maigrot lui avait toujours durement imposé silence. Madame Lampon, interrogée avec adresse, avait également refusé deré|)ondre, et Mariette elle-même s'était contentée de secouer la tête d'un air sinistre.
Un tel myslère suffisait .-ans doute pour lui faire comprendre qu'Adrien vivait d'une de ces professions honteuses qu'on n'ose nommer, mais elle ignorait laquelle. Était-il soudoyé par la police, comme semblait l'indiquer l'autorité dont il jouissait chez la mère Lampon, ou bien exerçail-il une indusliie plus coupable et plus dangereuse ? Rosalie allait de l'un à l'autre soupçon sans décider entre eux. Elle avait entendu plusieurs fois Adrien prononcer le nom de Fourreau, sans comprendre quelles relations pouvaient exister entre lui et l'ancien ami de Figel ; ses questions à cet égard avaient été rudement interrompues, comme d'habitude, par l'ordre de s'occuper de ses chilfons et de laisser les hommes faire leurs affaires. Une circonstance inattendue vint enfin jeter, au milieu de ces doules, une affreuse lumière.
Une nuit qu'elle s'était endormie plus tard qu'à l'ordinaire, après avoir longtempsattendu Adrien, elle fut réveillée dans son premier sommeil, par un bruit confus de voix ; il lui sembla que plusieurs personnes étaient arrêtées sur le palier, près de sa chambre, et causaient vi-
DEUX MISÈRES. 2G'ô
Tement. Une clef tourna enfin dans la serrure, la porte s'ouvrit et Adrien entra.
Il portait un costume que Rosalie ne lui avait jamais vu. C'était un grand clinpcau de roulier à cuve ronde, une blouse bleue, un pantalon de velours olive et de larges chaussons de lisière souillés de boue. D'une main il tenait un paquet enveloppé dans un foulard élégant, de l'autre, un chandelier de fer-blanc à abat-jour.
Il s'approcha d'abord avec précaution du lit ou se trouvait Rosalie; celle-ci ferma instinctivement les yeux. Il passa la chandelle devant ses paupières pour s'assurer qu'elle dormait, puis, rassuré sans doute, il se hûta de dépouiller le déguisement qui cachait son costume habituel, s'avança vers l'armoire d'attache placée à l'autre bout de la chambre, ouvrit un compartiment caché dans le mur, dont Rosalie ne soupçonnait point l'existence, y déposa les vêtements qu"il venait de quitter et referma la cachette.
Revenant alors au paquet qu'il avait précédemment déposé sur une table, il se mit à en faire l'inventaire. Bien qu'il tourna le dos à Rosalie, celle-ci pouvait suivre tousses mouvements dans un miroir accroché au-dessus de la table. El le le vit tirer d'aborddu paquet desdentelles, une timbale d'argent, des couverts, et quelques menus bijoux. Il sépara de ceux-ci une chaîne d'or émaillé et des bracelets qu'il mit à part ; puis, après avoir examiné le reste en détail, comme s'il eût voulu en estimer la valeur, il l'enveloppa de nouveau dans le foulard et sortit en emporiant le tout.
Rosalie avait suivi cette scène muette avec un inexpri- L,.able saisissement; ce qu'elle venait de voir mettait fin à toutes ses incertitudes sur le i\laigrot : c'était un voleur!
Elle n'eut pointle temps, du reste, de réfléchira cette découverte, car il entra presque aussitôt, mais sans précaution celte fois et en homme qui veut que l'on s'aper-
çoive de son arrivée. Rosalie fut obligée d'ouvrir les yeux comme si elle s'éveillait.
— Ah ! ah ! on dort donc déjà ? dit Adrien. Pardieu ! il faut que lu sois une vraie marmotte... il est à peine minuit.
— Minuit, répéta Rosalie qui avait entendu sonner trois heures un instant auparavant.
— Tout au plus, tu vois que je rentre de bonne heure, je me moT^ue de ce qui se passe aujourd'hui dans Paris après minuit....
Mnigré l'indifférence avec laquelle ces mots étaient prononcés, Rosalie comprit qu'ils avaient pour but do lui donner le change sur l'heure véritable du retourd'Adrien.
Celui-ci «'était approché du lit touten parlant, etelle remarqua alors, pour la première fois, l'altération de ses traits. Sa pâleur habituelle était devenue de la lividité; son œil plus dilaté avait une expression d'égarement, et des tressaillements convulsifs agitaient par instants tous les muscles de son visage : ses pas même semblaient mal assurés, comme si le vin les eût rendus chancelants ; mais sa voix, loin d'avoir le bégaiement embarrassé de celle d'un homme ivre, était brève, rauque, saccadée. Cependant cette animation avait quelque chose de distrait : on eût dit qu'il parlait haut et vite, sans en éprouver le besoin et seulement pour s'étourdir.
Frappée de ce trouble, Rosalie demeura sur son séant, contemplant le Maigret avec une curiosité mêlée de frayeur; il s'aperçut sans doute de cet examen, car il s'écria tout à coup avec une demi-colère :
— Qu'y a-i-il? que veux-tu? est-ceque j'ai changé do figure depuis hier ?
— Je n'ai point dit cela ! murmura Rosalie.
— Alors pourquoi me regardes-tu comme la colonne Vendôme? Voyons, réveille-loi tout à fait.
— Je suis réveillée.
Le Maif^rot loi jeta un regard oblique.
— Tu sais bien que je n'aime pas ces airs de mater doloroso^ dit-il d'un ton sourd ; je veux qu'on soit gaie, moi.
— Je suis gaie, dit précipitamment Rosalie, effrayée. Pourquoi ne serais-je pas gaie?
— C'est ce que je me demande ; d'autant qu'à partir de demain nous allons nous donner du bon temps.
— Comment?
— Oui, ma princesse, jesuisen fonds, j'ai des monarquesau moins pour huit jours ! Nous irons au spectacle, nous roulerons en fiacre, et nous ferons des parties champêtres comme des gens établis.
Rosalie le regarda à la dérobée.
— Ah ! ça le fait lever la tèle pourtant, reprit le Maigret trompé par ce mouvement; ça te va de vivre en millionnaire? Eh bien î à la bonne heure. S'il ne faut que de la dépense pour le mettre de belle humeur, on en fera. J'ai dojà commencé.
— Vous/
— Tu te plaignais l'autre jour de n'avoir pas de cordon de montre. Eh bien, regarde.
Il avait porté la main à la poche de son gilet, et en tira la chaîne émaillée. Rosalie ne put s'empêcher de tressaillir.
— Ne va pas croire que c'est du faux, au moins, continua-t-il en la déroulant; vois, le contrôle y est.
— Oui... je vois...
— Et rien n'y manque.
— Sans doute; mais je n'oserai porter...
— Allons donc! as-tu peur qu'on ne te prenne pour une marquise?
— Songez...
— J ' le dis de l'essayer.
— li avait jeté la chaîne sur le lit, Rosalie la prit avec répugnance, et sentant les anneaux humides, elle voulut
l'essuyer à l'oreiller; mais tout à coup elle la laissa retomber en poussant un cri.
— Qu'y a-t-il? demanda Adrien.
Rosalie, éperdue, montra l'oreilier rougi.
— Dusang, balbulia-t-elle.
— Du sang! s'écria le Maigrot qui devint pâle, c'est impossible!..
— Là, voyez.
— Non, ce n'est point, ce ne peut être la chaîne....
— Reprenez-la, reprenez-la ! s'écria la jeune femme avec horreur, je n'en veux, point; je ne veux ni chaîne ni bracelets!...
— Qui t'a dit que j'avais des bracelets? s'écria Adrien en reculant.
Rosalie voulut répondre et ne put que balbutier ; le Maigrot se frappa le front.
— Ah ! tu m'as vu, reprit-il, tu ne dormais pas! Là tout à l'heure, tu m'espionnais; tu sais d'où vient celte chaîne, d'oii vient ce sang
— Non.
— Malheureuse 1...
Il s'élança vers le lit ,les bras levés. Rosalie, qui était à genoux, et les mains jointes, plia la tèle en criant grâce.
— Avoue ce que tu sais, reprit Adrien qui la releva violemment. Qu'as-tu vu?
— J'ai vu, bégaya Rosalie, que vous changiez de vétemenls, que vous examiniez de l'argenterie, des bijoux.
— Après?
— Je n'ai rien vu de plus.
— Maistuasdcvinéd'oùjevenaisetcequis'étaitpassé:' Rosalie frissonna et garda le silence; il y eut une pause de quelques secondes.
— Eh bien! soit, rcprn, tout à coup le Maigrot, comme s'il eût pris son parti, il fallait après tout en linir par là. Tu sais maintenant de quoi je vis ; reste à s'assurer que lu te tairas.
La jeune fille voulut protester de sa discrétion.
— Bah 1 des promesses, interrompit le voleur, j'en fais cas comme de l'honneur d'un mouchard. Ce ne sont pas des paroles qu'il me faut, mais des assurances; et j'ai heureusement pris mes précautions d'avance.
Elle le regarda.
— Oui, ma princesse, continua le Maigrot tranquillement, si tu me dénonces désormais, je déclare que tu étais de la boutique, et tu auras ton affaire en môme temps que nous.
— Que dites- vous? s'écria Rosalie; mais c'est un mensonge.
— Dont les juges feront une vérité; les faits d'ailleurs sont contre toi.
— Contre moi ?
— Pardieu ! qui a profité jusqu'ici de la meilleure part du butin ? Qui a porté les bagues, les dentelles, les châles enlevés aux bourgeois? Par qui la montre de cet Anglais, du mois dernier, a-t-elle été déposée au Mont-de-Piété ? Tu vois, ma belle, que toutes les présomptions t'accusent, et tu sais que deux présomptions valent une preuve. L'intérêt de ta propre sûreté te commande donc le silence, et voilà pourquoi j'y compte.
Rosalie demeura atterrée. Il était évident qu'associée à son insu aux crimes d'Adrien, elle en partagerait désormais la solidarité devant les hommes. Celui-ci s'aperçut de l'impression que ses paroles avaient produite, et continua :
— C'est donc une chose bien entendue, ma chère, nous partagerons le même sort, quel qu'il soit, et comme aujourd'hui la chance a été bonne, je veux que tu prennes cette chaîne pour ta part, et que tu la portes.
Rosalie voulut refuser.
— Allons, ne fais pas la bégueule, dit le Maigrot en la lui jetant autour du cou.
Et comme il vit qu'elle allait la retirer avec un mou-
Yement d'horreur, il ajouta de ce ton bref qu'elle n'entendait jamais sans un tressaillement :
— Je veux que tu la gardes, comprends-tu? je le veux I et ne me force pas à le dire trop de fois, car j'ai les nerfs agacés ce soir.
Rosalie se laissa retomber sur son oreiller sans oser porter les mains à la chaîne, mais frissonnant sous la froideur des anneaux d'or, comme si elle les eût encore sentis
humides de sang.
Malgré l'assurance que le Maigrot avait témoignée, Rosalie b'aperçut dès le lendemain qu'elle était plus soigneusement surveillée que par le passé. Mariette le lui fit remarquer et l'avertit de prendre garde ! Mais Rosalie n'avait pas besoin de cette recommandation. Sa dernière scène avec Adrien l'avait tellement effrayée, qu'elle n'osait plus sortir, de peur d'éveiller ses soupçons.
Cejiendant, au bout de quelques jours, la défiance de celui-ci parut se dissiper, et un matin, il vint annoncera Rosalie qu'il l'emmenait pour passer la journée à la campagne avec quelques amis.
Jacques Fourreau se trouvait du nombre. Il revit Rosalie comme une vieille connaissance, mais sans lui parler du passé. Après quelques pourparlers, sur b- choix de la promenade, ce fut lui qui décida que l'on irait à Saint-Germain.
La journie entière fut employée à parcourir la forêt, €t se passa sans autre incident qu'une assez longue absence d'Adrien que Jacques emmena pour voir de plus près quelques maisons de campagne de belle ap[)arence.
Revenus de celte excursion, ils proposèrent de retourner à Paris par Bougival, où ils laissèrent encore Rosalie au restaurant avec un des leurs, pendant qu'ils poussaient de nouvelles reconnaissances dans les environs.
Lorsqu'ils revinrent, le jour était déjà tombé , et ils trouvèrent leur compagnon attable avec un gros bomme qu'il était facile de reconnaître, à son costume, pour un de ces demi-manants, auxquels la fortune donne, à défaut d'aisance, l'effronterie des manières. Il avait forcé Rosalie à s'asseoir près de lui , et au moment où Adrien entra, il essayait quelques agiceries qu'elle repoussait.
— Doucement 1 ne vousécbauffez pas tant, dit le Maigret qui s'était arrêté sur le seuil en fronçant le sourcil.
— Ah I ah ! il paraît que c'est le bourgeois, dit le gros homme en riant.
— Lui-même.
— Eh bien ! tonnerre ! qu'il soit le bien venu ; un autre bol de punch, garçon I Voici des particuliers dont je veux faire la connaissance.
Adrien examina rapidement l'étranger.
— Reste à savoir si ça leur convient, dit-il d'un ton bourru.
— Et pourquoi ça ne leur conviendrait-il pas ?
— Parce que nous ne buvons pas avec le premier venu.
— C'est-à-dire que vous voulez savoir mon nom ?
— Que nous importe ?
— Je m'appelle Perollet, mes gars: François Perollet, marchand de farine, propriétaire de trois moulins à Juziers, et pouvant faire la galanterie d'un bol de punch sans se gêner.
En prononçant ces derniers mots, le meunier avait frappé sur les poches de sa veste grise , qui firent entendre un cliquetis d'argent. Adricb et ses compj^^nons échangèrent un regard.
— Alors nous acceptons la politesse, dit le premier.
— A la bonne heure ; mais où est donc madame Rosalie 1 reprit Perollet en cherchant la jeune femme, qui était allée s'asseoir près de la fenêtre, à l'autre bout de la salle ; il faut que ce soit elle qui fasse les honneurs.
— A condition que vous lui parlerez de moins près, observa le Maigrot.
— Fi ! Est-ce qu'il y ades jaloux, ici? A bas les jaloux! Si vous me poussez à bout, d'abord, mon cher, je vous l'enlève.
— Rosalie ?
— Oui.
— Je ne vous conseille pas d'essayer.
— Bah ! bah ! quand on a de la persévérance et de la finance... dit le meunier en prenant un air fin.
— Et vous en avez ?
— De la persévérance ? c'est mon fort.
— Et de la finance ?
— Ce n'est pas mon faible , répliqua Perollet avec un gros rire, et au moment où je vous parle, on pourrait appuyer sa déclaration de quelques billets de cinq cents francs !...
— Qu'on irait chercher à Juziers...
— Non, Monsieur ; qu'on a dans son portefeuille. Mais appelez donc madame Rosalie ; voici le punch.
Adrien fit signe à la jeune femme qui vint s'asseoir près du meunier pour remplir les verres. Le Maigrot s'était éloigné de quelques pas et causait à voix basse avec deux de ses compagnons ; Perollet n'y prit point garde ; il était tout occupé de sa voisine, à !aq lelle il adressait tout bas des galanteries entremêlées de propositions équivoques.
• Enfin tout le monde s'assit, et l'on commença à causer en vidant le bol de punch. Le meunier déjà échauffé par de nombreuses libations, arriva bientôt à toutes les indiscrétions de l'ivresse. Sans cesser ses agaceries à Rosalie, il raconta en détail ses affaires; parla des rccou- Trements achevés à Saint-Germain, et de ceux, qui lui restaient à effectuer à Paris. Le Maigrot écoulait avec attention et continuait à faire boire Perollet, tout en se ménageant lui et ses compagnons.
Enfin pourtant , le gros homme parut se rappelcrqn'il devait se rendre à Paris; il demanda son char-à-bancs, et alla sur le seuil pour le voir préparer.
Onze heures venaient de sonner. La nuit était chaude, mais sans étoiles ; et quelques gouttes de pluie, annonçant un orage, tombaient lourdement sur le pavé poudreux. Rosalie, qui était demeurée assise, le front appuyé sur sa main et à demi endormie de fatigue, entendittout à coup un chuchotement de voix au milieu duquel son nom la frappa. Elle entr'ouvrit les yeux, aperçut, à quelques pas, ses compagnons de promenade qui sem- ] liaient discuter à voix basse, et prêta l'oreille.
— Je te dis qu'il vaut mieux s'en débarrasser . répé-, lait Jacques Fourreau.
— Et moi, je tiens au contraire à ce qu'elle nous aide; répliqua Adrien.
— Mais si elle nous livre?
— Le moyen quand elle sera compromise avec nous. Ici plusieurs voix s'élevèrent à la fois, les paroles se
confondirent et Rosalie fut quelque temps sans pouvoir rien distinguer. Enfin Adrien reprit :
— C'est le plus sûr, croyez-moi ; nous prendrons par le raidillon.
— Oui.
— Et nous attendrons au Bultard.
— Convenu.
L'entrée du meunier qui venait boire le coup de l'étrier, les empêcha d'en dire davantage ; tous s'approchèrent de la table; les verres furent remplis une dernière fois et l'on trinqua.
François Perollet se tourna vers Rosalie.
— A la santé des brunes, dit-il d'une voix ivre; j'ai toujours aimé les brunes, moi..., et quand madame voudra une place dans mon moulin...
— Il vaudrait mieux qu'elle eût une place dans volro char-à-bancs, observa !e Mai- rot.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'elle ne serait pas obligée de retournera pied à Versailles.
— Nous allons à Versailles? dit Rosalie étonnée.
— Et la voilure sur laquelle nous comptions nous a manqué, continua Adrien ; moi, je m'en moque, en prenant par les bois de la Celle, ce sera une promenade, mais Rosalie n'est point marcheuse.
— Vrai? dit le meunier; eh bien! donnez-la moi, et je l'emmène.
— Mais vous allez à Paris.
— Je prendrai la route de la Celle, et je passerai par Versailles.
— Pardieu ! ça fera l'affaire, s'écria Fourreau.
— Minute! minute! interrompit Adrien, le camarade Perollet est un peu vif, et il a des manières avec les femmes...
— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria Perollet, me crois-tu capable de manquer au sexe, par hasard ?
— Je crois ce que j'ai vu.
— Parce qu'on est galant, qu'on sait entretenir la conversation ; mais pour ce qui est des égards, vois-tu, Parisien, les meuniers de Juziers pourraient t'en remontrer.
— Vous croyez ?
— Un peu, mon vieux, on la connaît, la société, et l'on a un certain genre!...
— Si j'étais sûr!...
— Laisse-moi conduire madame Rosalie, je te dis, et tu n'auras pas à t'en repentir.
Les compagnons d'Adrien appuyèrent ces assurances, et le firent consentir à ce que proposait le meunier. Quant à Rosalie, ses objections ne furent point écoutées; le Maigrot la lit monter, presque de force, dans le char- -baucs, et, après avoir indiqué à Perollet l'auberge où
DEUX MIsèRES. '«îTS
elle devait descendre à Versailles, il prit les devants avec ses compagnons.
Le gros homme régla son compte, monta à côté de Rosalie, et laissant la route de Paris à sa gauche, il suivit celle qui montait les coteaux, en se dirigeant vers les bois de la Cell» Saint-Gloud.
Cependant ce brusque changement d'itinéraire, joint à queltiues mots entendus à Bougival, avaient éveillé les soupçons de la jeune fille. Sans connaître le plan du Maigret, et bien qu'elle ne pût comprendre la faci ilé avec laquelle il l'avait confiée à un étranger, elle pressentait quelque complot dont son conducteur et elle-même pouvaient être victimes. Elle voulut, en conséquence, l'avertir de se trouver sur ses gardes; mais le grand air avait achevé d'étourdir le meunier qui fut bientôt hors d'état de rien entendre. Bercé par le mouvement du char-à-hancs, il était tombé dans ce demi sommeil des ivrognes qu'entrecoup;iient des éclairs de lucidité aussitôt évanouis. De temps en temps il se tournait vers Rosalie pour revenir à ses propositions galantes, ou il relevait les guides, et jetait au cheval un cri d'encouragement, puis, presque aussitôt, ses mains retombaient sur ses genoux, sa voix s'éteignait en un bégaiement confus, et sa tête flottante s'abaissait sur sa poitrine, comme celle d'un homme qui lutte contre le sommeil.
Cependant le char-à-bancs avait franchi la montée et dépassé le village de la Celle. Il venait d'entrer sous de sombres allées où ne pénétraient aucunes des fugitives lueurs de la nuit. Rosalie regarda autour d'elle et sentit son sang se glacer.
La route était déserte : aucune lumière d'habitation ne brillait au loin; on n'entendait autour de soi que le frissonnement des feuilles, mêlé au gémissement monotone des eaux sous les ponceaux du chemin. Des deux côtés s'étendaient de sombres taillis où l'œil ne pouva it pénétrer; enfin l'orage qui se préparait depuis à long
temps commençait à gronder sourdement, et de pâles éclairs pénétrant à travers les voûtes de feuillage, éclairaient, par instants, cette lugubre solitude qui retombait aussitôt après dans le silence et les ténèbres.
Exallée par les circonstances, l'heure et le lieu, la terreur de Rosalie allait toujours croissant. Enfin, apercevant un obscur ravin au fond duquel la route s'enfonçait subitement, elle saisit les guides et arrêta court le cheval.
L'interruption du mouvement réveilla le meunier en sursaut.
— En route donc, cocotte ! bégaya-t-il en faisant claquer sa longue contre son palais.
— Au ..om de Dieu ! ne suivez pas ce chemin. Monsieur, dit Rosalie qui retint de nouveau le cheval.
— Hein ? qu'y a-t-il ? demanda Perollet.
— Cette route me fait peur.
— Peur ! pourquoi peur?... i.A c'est à cause de la nuit... Les femmes sont timides la nuit I... Ah ! ahl ah!
— Monsieur, de grâce ! retournons.
— Le fait est, reprit le gros homme qui suivait sa pensée sans entendre Rosalie, le fait est que si l'on voulait profiter de la circonstance, eh I eh! eh! Qu'en ditesvous, la jolie brune? Je ne suis pas un va-nu-pieds,
ma chère, j'ai trois moulins à Juziers, et un portefeuille bien garni.
— Oh ! c'est ce qui m'épouvante 1 interrompit Rosalie.
— Gomment, balbutia le meunier, vous êtes épouvantée d'un portefeuille. Eh! oui, je comprends, parce que ça tente, n'est-ce pas? On est faible contre les billets de banque.
Il avait passé un bras autour de la taille de Rosalie ; elle se dégagea vivement.
— On sait que vous portez sur vous cet argent, repritelle précipitamment, comme si elle se parlait à ellemême, vous avez eu l'imprudence de le dire à Bougival,
et cette route isolée que l'on vous a fait prendre au liea de celle de Paris... Ah ! rebroussez chemin.
— Gomment! s'écria PeroIIet, quand je suis à moitié route ! Nous voilà arrivés au Buttard.
— Au Buttard I répéta Rosalie qui se rappela tout à coup l'espèce de rendez-vous qu'Adrien et ses compagnons s'étaient donné dans ce lieu ; ah ! Monsieur, ne faites pas un pas de plus.
— Oubliez-vous que j'ai promis de vous conduire à Versailles?
— J'irai seule, répliqua Rosalie en écartant vivement le tablier de cuir du char-à-bancs, et sautant à terre.
— Seule ! mais du tout, du tout, je ne veux pas, dit Perollet qui chercha le marchepied et descendit lourdement ; vous ne m'échapperez pas ainsi, ma belle.
— Je vous en conjure.
— Allons, pas d'enfantillage.
Il avait repris Rosalie par le bras, et s'efforçait de la faire remonter dans le char-à-bancs ; tout à coup celleci recula éperdue.
Plusieurs ombres venaient de se détacher des taillis qui bordaient la route!
Elle voulut jeter un cri, mais il était trop tard; le Maigret avec ses complices s'était déjà élancé et les entourait. Le meunier fut terrassé tandis qu'elle était saisie, bâillonnée et entraînée de force à l'écart où elle s'évanouit.
Lorsqu'elle reprit ses sens, elle se trouva assise sur un tertre, le dos appuyé à un arbre. A quelques pas, était étendu le cadavre du meunier, la tôle broyée sous la roue du char-à-bancs, qui avait servi à donner à un assassinat l'apparence d'un accident involontaire.
Rosalie passa la journée du lendemain enfermée et sans voir personne : enfin, vers six heures du soir, Adrien rentra,
A sa vue elle se leva.
— Je viens te chercher, dit rapidement le Maigrot; nous quittons Paris ce soir.
— Ah I s'écria Rosalie, qui devint pâle, on a donc découvert...
— Découvert, quoi ?
— Le meunier!...
Adrien l'interrompH brusquement :
— Qui te parle de cela? Le meunier est un ivrogne qui s'est fait écraser par son char-à-bancs, et dans les poches duquel on a trouvé assez d'argent et de billets à ordre pour qu'on ne puisse soupçonner personne d'avoir voulu le dépouiller. Il s'agit d'autre chose...
— Qu'est-ce donc?
— Presque rien I un déménagement fait dans une maison de campagne, à Passy, sans l'autorisation du propriétaire. C'est de là que venait l'écharpe que tu portais l'autre jour.
~ Dieu !
— Tu vois que la chose te regarde autant que moi, et bien qu'il s'agisse d'une misère, je désire éviter leseX' plicalions; une recherche en amène une autre.
— Mais comment partir sans être reconnus et arrêtés?
— J'espère qu'on va nous on fournir les moyens ; tu n'as qu'à me suivre.
Elle ol)éit en tremblant, et tous deux se rendirent à la bari'ière des Amandiers, chez un mardi nd de vin oii ils rencontrèrent leurs compagnons de la veille, attablés avec un homme et une lemme que Rosalie n'avait jamais vus.
L'homrae, dont la figure basanée, le regard sombre et les traits anguleux annonçaient une origine méridionale, était vêtu d'un costume complet de drap brun doni les parties les plus exposées au frottement, étaient garnies de pièces de cuir éraillé. Il avait à côté de lui le bâton ferré, le flageolet et le tambourin des montreurs d'ours. Quant à la femme, maigre, noire, déguenillée, elle était assise vis-à-vis, accoudée sur une guitare, et promenant au tour d'elle un regard distrait , mais hardi.
A la vue de ce couple, le Maigrot avait laissé échapper un signe de satisfaction; Fourreau se leva et vint à lui.
— Ce sont eux, dit-il à voix basse.
— Leur as-tu parlé? demanda Adrien.
— Oui.
— Et tu crois qu'ils consentiront?
— Ils désirent rester à Paris.
— Bien.
Le montreur d'ours s'était détourné; Fourreau lui présenta Adrien comme l'ami dont il lui avait déjà parlé. Tous deux s'examinèrent sans se saluer.
— C'est donc lui qui a un marché à me proposer? demanda enfin le cornac avec un accent étranger.
— C'est lui, répondit Fourreau.
— Et j'e>père que nous nous entendrons, ajouta Adrien en prenant place vis-à-vis.
— Peut-être.
— C'est toi qu'on appelle Bory?
— Et loi leiMaigrot?
— Oui.
— Fais tes propositions.
— Tout à l'heure, dit Adrien, qui avait fait demander une bouteille de vin bouché; il faut que nous trinquions d'abord; ton verre, Bory.
Celui-ci demeura immobile.
— On n'a point besoin de boire pour s'entendre, dit-il sèchement.
— Tiens I es-tu au régime, par hasard?
— Non.
— Tu as peur que je ne te grise, alors?
— Oui.
— Au diable le butor !
— Est-ce là tout ce que tu as à me dire? demanda Bory en avançant la main vers son bâton ferré.
— Ehl non, sauvage 1 s'écria le Maigrot, tu sais bien que je veux causer avec toi.
— Causons, alors.
— Eh bien t voilà la chose. J'ai besoin do faire un voyage d'agrément en province avec la brunette que tu vois là...
Le regard de Bory effleura Rosalie.
— Et pour cela, il te faut mon ours et mes papiers?
— Oui ; ce serait un moyen d'éviter tous les ennuis.
Le cornac prit silencieusement dans sa poche un portefeuille dont il tira quelques papiers timbrés et crasseux qu'il jeta sur la table.
— Voici les papiers, dit-il.
— Et la hôte? demanda Adrien.
— Elle est derrière toi.
Le Maigrot se détourna brusquement, et aperçut, en effet, dans le coin le plus obscur de la salle, un ours énorme attaché par une chaîne au poteau qui soutenait la rampe de l'escalier.
— Ah ! c'est là Ion pensionnaire, dit-il; il est muselé, au moins?
— Tu le vois.
Pour toute réponse, Bory se retourna.
— Debout, Rustaut, s'écria-t-il.
L'ours tressaillit, poussa un grondement étoulTé et se releva.
— Au mur I
L'ours s'appuya contre le mur et se dressa sur ses pattes de derrière.
— Immobile!
L'ours prit l'altitude d'un factionnaire allemand qui voit passer son général.
— Pardicu I je voudrais avoir une femme aussi bien élevée que cet animal là, s'écria le Maigret ; il obéit au premier mot.
— Parce que le coup arrive avant le second.
— Et combien veux-tu le vendre ?
— Avec les papiers?
— Oui.
— Trente louis.
— Un ours et trois chiffons trente louis? répéta le Maigret; allons, tu es un farceur.
— Je t'ai dit le prix, répliqua froidement Bory; tu n'es point forcé d'acheter.
— Je te donnerai dix louis?
— Non.
— Douze?
— Non.
— Eh bien! quinze, et va-t'en au diable!
Le montreur d'ours ne répondit rien; mais il regarda la femme à la guitare. Celle-ci, qui avait jusqu'alors tout écouté avec une apparente inditïérence, se leva. Bory en fît autant,
— Eh bien! vous vous en allez? s'écria le Maigrot.
— Oui, répliqua la femme.
— Mais vous n'avez donc pas entendu, ma chère, que j'offrais quinze louis.
— J'ai entendu que lui, il avait dit trente.
— El vous ne voulez rien diminuer .
— Rien.
Adrien regarda Fourreau, qui se mit à lui parler à voix basse. Pendant ce temps, Bory s'occupait de ramasser ses papiers et de détacher Uustaut La femme
jaune reprit sa guitare ; tous deux se dirigeaient vers la porte, lorsqu'Âdrien parut se décider.
— Âttei.ds! s'êcria-t-il; tu es un vrai juif, Bory; tu abuses du besoin que j'ai de ta marchandise; mais cela se retrouvera. Ramène ici l'ours et rapporte tes papiers.
Le cornac se rapprocha de la table sur laquelle il vida de nouveau son porlcfouille.
— Voilà tes trente louis, reprit Adrien en comptant l'argent pièce à pièce ; seulement, je veux que tous les accessoires soient du marché : le flageolet, le tambour et la guitare.
— La voilai dit la compagne de Bory qui tendit l'instrument à Rosalie.
— Et maintenant, ajouta le Maigrot, en regardant fixement le montreur d'ours, rappelle-toi que tout ceci doit rester entre nous.
— Je sais.
— Si tu parles, j'ai de quoi bavarder aussi de mon côté.
— C'est bon, dit Bory d'un air sombre.
Et reprenant son bâton, il sortit avec sa femme sans adresser d'adieux à personne. *
Deux heures après, Rosalie et Adrien, revêtus de costumes appropriés à leur nouvelle situation et suivis de Rustaud, prenaient, malgré la nuit, la route de la Picardie.
Vous connaissez trop bien la vie. Monsieur, pour ne point savoir qu'il en est de l'âme comme du corps; le voisinage de la corruption lui est toujours funeste. A force de voir le mal, on s'accoutume à le prendre pour la loi générale; à force d'en soulïrir, on se résigne à l8 craindre et à le respecter.
L'existence de bohémien dans laquelle Rosalie venait d'être entraînée , acheva sa dégradation involontaire. Je ne voudrais point prolonger ce récit, en vous racontant la série d'épreuvesqui brisa une à une ses forces morales, et la livra enfin, désarmée de volonté, à la terrihic domination du Maigrot. Ce fut une longue agonie, pendant laquelle la fatigue, la misère et les mauvais traitements usant successivement sa résistance, l'amenèrent à cette soumission abrutie qui est le dernier malheur de la servitude.
En se décidant à quitter Paris, où l'éveil était donné sur son compte et où il voulait se laisser oublier, le Maigrot n'avait point renoncé à sa terrihle profession. Grâce à l'espèce de franc-maçonnerie établie entre ses pareils, il put trouver des complices dans la plupart des villes qu'il traversa, et former avec eux des entreprises dont son audace etson expérience lui donnaient toujoursla direclion. Mais le succès ne répondit point à son attente. Iln'avaitplusaffaire ici au public parisien; c'étaientd'autre habitudes à connaître, une nouvelle stratégie à éludier; il échoua presque partout. Cependant, l'arrestation de Fourreau et sa condamnation pour un assassinat dans lequel il se trouvait compromis, rendait son retour à Paris impossible ; malgré l'insuccès, il fallut donc continuer à parcourir la province, vivant misérablement de maraudages etde rapines.
Celte constance de mauvaise fortune aigrit Adrien; il devint sombre et brutal. L'espèce de passion grossière qu'il avait éprouvée pour Rosalie étaitd'ailleursassouvie; celle-ci n'était plus pour lui une femme désirée, mais une complice dont il redoutait les indiscrétion <; aussi passa-t-il insensiblement de la tyrannie à la cruauté. Aux duretés succédèrent les injures et aux injures les coups !
Rosalie s'habitua à tout.Lacontinuitéde la souffrance, en lui ôtant le courage, lui avait ôté la dignité, qui est
encore une résistance. Accroupie dans son malheur, elle n'essayait plus aucun effort pour en sortir, et n'attendait la délivrance que d'un heureux hasard.
Un soir, Adrien et elle arrivèrent à Pithiviers, après une tournéede marche, sous la pluie et le vent, par des chemins d'oîi ils avaient craint de ne pouvoir sortir. Il devait y avoir foire le lendemain, et toutes les auberges étaient déjà pleines de paysans qui venaient pour vendre ou acheter. Aussi, lorsqu'ils entrèrent dans la sallebasse du Soleil d'Or^ qui servait en même temps de cuisine et de salle à manger, eurent-ils quelque peine à se faire place entre les tables pressées et garnies de gens quisoupaient bruyamment. Le Maigrot ne trouva d'autre moyen que de crier debout à Ruslaut et de le faire marcher en avant pour qu'on les laissât passer.
Étant ainsi parvenu à l'extrémité de l'immense salle où une table était vide, il ordonna à Rustaut de se coucher à terre, s'empara du seul tabouret qui fût resté libre et demanda à souper d'un ton bourru. Quant à Rosalie, elle s'assit à quelques pas, sur la pierre del'àtre, et appuya sa tête contre le chambranle du foyer d'un air accablé.
Outre la fatigue de la route, elle avait eu à subir ce jour-là plus de mauvais traitements qu'elle n'en avait encore enduré jusqu'alors. Aussi, pour la première fois depuis longtemps, sa patience était-elle à boutet sentaitelle, au fond de sa peur, un levain de haine contre le Maigrot. De temps en temps, son regard se tournait vers lui à la dérobée et un éclair de douloureuse colère traversait ses traits ; mais au moindre mouvement du montreur d'ours, cet éclair s'elïaçail pour faire place à une expression de soumission mécontente.
Adrien, de son côté, semblait lui garder rancune des torts qu'il avait eus avec elle, et il s'était misa souper sans l'engagera venir le rejoindre. Elle le laissa faire en silence, ranima le feu qui commençait à s'éteindre, s'é-
tablit dans le coin le plus reculé du vaste foyer, et ne tarda pas à tomber dans cette somnolence rùveuse à laquelle invitent le repos et la chaleur.
Cependant la plupart des paysans avaient achevé leur repas et ils se reliraient l'un après l'autre. Le bruit confus qui faisait retentir la salle du Soleil d'Or s'éteignit peu à peu, et Rosalie, arrachée à son demi sommeil par ce changement, rouvrit les yeux.
Toutes les tables étaient vides, sauf celle occupée par le Maigrot, et une autre, plus éloignée, à laquelle étaient assis un gendarme et un paysan. Tout à coup celui-ci, qui était debout et qui achevait de bourrer une de ces courtes pipes de terre appelées brûle-gueule^ s'avança vers le loyer pour l'allumer, et Rosalie le reconnut.
— Claude Minartt s'écria-t-elle.
Le paysan s'arrêta.
— Tiens, vous savez mon nom? dit-il avec surprise. Et la regardant plus attentivement :
— Que Dieu me sauve 1 conlinua-t-il d'un accent d'hésitation, on croirait... oui... on dirait que c'est mademoiselle Rosalie.
— Ah! vous me reconnaissez pourtant! reprit-elle les larmes aux yeux.
— C'est-il bien possible que ce soit vous, mademoiselle Rosalie? Vous ici, et...
Il s'arrêta, son regard parcourut la toilette fanée de la jeune femme. Elle le comprit et continua en rougissant :
— Et avec ce costume I voilà ce qui vous étonne, n'est-ce pas ?
'— Chacun s'habille selon son goût ou ses moyens, dit Minart d'un ton sentencieux, et l'habit qu'on ne doit pas est toujours assez bon ; mais il est de fait que je vous ai vue plus sur votre trenle-et-un quand vous étiez amie avec M. Figel... A propos, vous savez le malheur qui lui est arrivé, à M. Figel ?
— Un malheur?
— Pour faux et par jugement de cour d'assises I
— Dieu!
— Vingt ans de fer; il a été condamné avec Louis, vous vous rappelez bien le petit Louis?
— Votre neveu?
— Oui, malheureusement; c'est une terrible croix pour d'honnêtes gens comme nous... mais, après tout, les fautes sont personnelles; pas vrai, brigadier?
— C'est logique, répondit le gendarme d'un ton doctoral.
— Est-ce bien possible? reprit Rosalie, à qui cette nouvelle annoncée avait remué le cœur; vous êtes sur de la condamnation de votre neveu et...
Elle hésita.
— Et de M. Figel, acheva Minart; pardieu 1 j'étais témoin au jugement! même que j'ai manqué d'être compromis. Car c'est toujours dangereux d'être lié à des hommes qui ne manhentpas droit; leurs connaissances passent pour leurs complices! pas vrai, brigadier?
— C'est légal, répliqua le gendarme du même ton de fonctionnaire public.
Rosalie tourna involontairement les yeux vers la table où snupait Adrien ; mais celui-ci n'y était plus ; elle regarda autourd'elle avec inquiétude : Minart s'en aperçut.
— Vous cherchez le grand maigre qui était là tout à l'heure? deraanda-t-il ; l'aubergiste vient de l'emmener.
— Et le voici qui revient, ajouta le gendarme en montrant du doigt la porte d'entrée.
Le Maigrot venait en effet d'y reparaître, son bâton ferré à la main et semblant disputer avec Ihôlelier.
— Je ne puis disposer d'autre chose, disait celui-ci d'un ton poli.
— Alors que le ciel vous confonde, répliqua brusquement Adrien, j'irai ailleurs. Le Soleil d'Or n'est point la seule gargote du pays.
— Le Soleil d'Or eit un hôtel, Monsieur, répliqua l'aubergiste d'un ton piqué.
— Oui, où l'on propose aux voyageurs, pour chambre à coucher, une écurie en ruines.
— Parce que le reste de la maison est occupé; il y a foule partout aujourd'hui; vous pouvez voir les autres auberges.
— C'est ce que je vais faire.
— Vous ne trouverez rien de mieux.
— Alors, je pousserai plus loin, dit le Maigret. J'aime autant coucher sur le grand chemin que dans une ville de sauvages comme la vôtre.
— La pluie continue, observa Rosalie qui craignait qu'il ne s'arrêtât à cette idée de poursuivre sa route.
— Madame fera venir un fiacre, répondit la Maigrot d'un ton ironique.
— Nous avons déjà fait huit lieues aujourd'hui.
— Eh bien, nous en ferons huit autres cette nuit, s'il le faut.
— Mais qui nous oblige?...
— Allons, la paix! s'écria Adrien en frappant le seuil de son bâton ferré; tu feras ce qu'on te dira de faire. Pour le moment, veille sur les bagages et sur Rustaut; je vais voir les autres bouchons.
A ces mots il sortit. Minart regarda la porte par laquelle il venait de disparaître, puis Rosalie, puis le gendarme qui avait tout écouté d'un air majestueusement slupide.
— En voilà un homme î s'écria-t-il d'un ton d'étonnement auquel se mêlait une sorte d'admiration ; tonnerre! comme ça commande' et mademoiselle Rosalie ne se regimbe pas?
— Comment le pourrais-je?... répliqua-t-elle sourdement.
— lia donc des droits sur vous ?
— Le droit que les forts ont toujours sur les faibles.
— Cependant, dites donc, s'il n'est pas votre mari, vous êtes toujours libre de le laisser là !... pas vrai, brigadier ?
— C'est un fait, répondit le laconique agent de la force publique.
— Et qui me mettra à l'abri de sa vengeance ? observa Bosalie avec une frayeur qui ne cherchait point à se cacher.
— Comment? est-ce que ce serait un homme à craindre?...
— II me tuerait 1
— Vous! bah I ça se dit pour effrayer les femmes.
— El ça se fait.
— Laissez donc.
— Je ne serais pas la première.
— Hein ? reprit vivement Minart en baissant la voix, vous dites qu'il a déjà...
— Rien, je ne dis rien ! interrompit Rosalie qui re- Li;arda vers la porte en pâlissant; ne m'interrogez pas, je ue puisrépondre, je ne sais rien, vous dis-je.
Elle s était brusquement retournée du côté du foyer, et appuya sa têle sur ses deux mains comme si elle eût voulu rompre l'entretien. Le paysan l'observa quelques instants, puis attirant son compagnon à part, il reprit tout bas :
— Avez-vous entendu, brigadier?
— Sans doute, répondit le gendarme.
— Il paraît que c'est un particulier dangereux.
— Vous croyez?
— Justement vous cherchez des échappés du bagne, si c'en était un.
— Ah 1 diable.
— Dans ce cas il y aurait une prime pour celui qui mettrait la main dessus.
— Comme vous dites.
— M'en àonnez-vous la moitié si je découvre ce qu*!' en est ?
— Comment pourricz-vous?
— Ça me regarde, mais c'est-il convenu ?
— Convenu.
— Alors tope! nous allons voir.
Minart frappa dans la main du brigadier comme pouf la conclusion du marché, puis se retourna vers Rosalie qui n'avait rien entendu de cette courte conversation.
— Ça ne peut pas être vrai que vous repartiez ce soi[\ dit-il.
— Si on m'y oblige, répliqua la jeune femme.
— Mais il est donc sans miséricorde , votre montreur d'ours?
— Sans miséricorde ! répéta Rosalie amèrement.
— Il me semble qu'il ne vous a pas fait souper avei lui?...
— Non.
— Sur mon salut I vous ne partirez pas ainsi saiu prendre quelque chose.
— La fatigue m"a ôté la faim.
— Quand ça ne serait qu'un verre de vin? on ne refuse pas de trinquer avec une vieille connaissance , pai vrai, brigadier?
— Jamais.
— Voyons, mademoiselle Rosalie, ça sera comme à Viroflay; vous vous rappelez le repas sur l'herbe? Nom de nom ! le bon vin qu'il avait ce M. Figel I quel dommage qu'il ait voulu contrefaire des images... Voilà un tabouret et un verre... Allons, à votre santé.
Rosalie céda.
La vue de Minart lui avait rappelé trop de souvenirs pour qu'elle n'arrivât pas à faire entre le passé et le présent une comparaison, qui devait lui rendre ce dernier plus oaieux. Ne pouvant demander protection à des étrangers qui eussent refusé de la croire, elle avait ac-
ceplé jusqu'alors son esclavage comme une n^-cessité cruel.:;; l'embarras de la réciamalion lavait amenée au dése.cpoir et à la soumission silencieuse; mais la rencontre de Claude réveilla en elle une sorte de vague espérance. C'était la seule figure connue qu'elle eût revue depuis lon,iflemps, le seul être qui put prendre quelque intérêt à ses misères ! Aussi le hasard qui l'avait conduite à Pitl ivicrs lui sembla-t-il un coup du ciel. L'occasion de dé!>rancequ*ellea.tendait, sur laquelle elle ne comptait presque plus, était enfin trouvée; il ne s'agissait que de savoir en user.
Minart et elle semblaient donc se rencontrer dans une commune intention, et, tandis que l'un désirait tout savoir. Vautre ne cherchait qu'à tout confier.
Ils ne tardèrent pas à s'enten Jre. De questions en questions, Claude l'amena à lui raconter, à peu près, de queil ■ manière elle était devenue l'esclave du Maigret, et comment elle n'osait le fuir.
— Je comprends, dit le paysan quand il eut achevé, Ttf3s -estez de peur des coups de couteau... d'autant que ce ne serait pas son coup d'essai, à ce qu'il paraît ?
Rosalie ne répondit pas.
— Peut-être bien même qu'il est connu pour avoir refro-di plus d'un chrétien? ajouta Minart, l'œil fixé sur la jeune femme.
Elle continua à garder le silence.
— Et qu'il a déjà une brûlure sur l'épaule?
— Qui vous a dit ?... s'écria Rosalie, à qui ce soupçon n'était point encore venu.
— C'est donc la vérité ? interrompit le paysan.
— Je l'ignore.
Il la regarda en secouant la tête, puis appuya ses deux coudes sur la table.
— Voyons, dit-il d'un accent précautionneux, le toui est de s'entendre, vous avez envie de vous débarrasser du montreur d'ours, pas vrai ?
Rosalie fit un geste expressif.
— Et vous en savez assez sur son compte pour le perdre.
Elle baissa la tête.
— Eh bien , faites votre déclaration, et lorsqu'il va revenir, le brigadier lui mettra la main au collet.
Rosalie tressaillit. Bien souvent elle avait songé à co moyen de salut , et elle avait été autant an êtée par la répugnance d'une dénonciation, que par 1:! crainte de se perdre avec le Maigret; mais cette fois, comme nous l'avons dit, sa patience était épuisée; l'occasion ne pouvait se présenter meilleure ; elle fut tentée.
Minart s'aperçut qu'elle balançait.
— Croyez-moi, c'est la seule manière d'en finir, reprit-il d'un Ion persuasif. Le grandmaigre emballé, vous redeviendrez libre comme l'oiseau I plus de fatigue, plus de mauvais traitements, plus de peur 1 Tandis que si vous restez à sa merci, ça finira quelque jour par une boucherie.
— Ah ! je le sais, je le sais 1
— Alors il n'y a pas à attendre. Mieux vaudrait mourir que de rester ainsi sous le couteau. Voyons, mam'zelle Rosalie, dites tout au brigadier. Votre parliculierdoit avoir porté l'habit de cardinal...
Un sourd grognement de l'ours l'interrompit ; Rosalie qui allait répondre se détourna vivement et aperçut à quelques pas, dans l'obscurité, une ombre qui sembla tout à coup glisser vers la porte et s'évanouir.
Elle se leva avec un cri.
— Qu'y a-t-il ? demandèrent en même temps Minart et le brigadier.
— N avez- vous pas vu quelqu'un, là, de ce côté? balbutia Rosalie.
— Personne.
— J'ai cru distinguer une ombre.
— C'est la frayeur, dit Claude en riant ; ma femme ,
elle, croit toujours voir le diable, et quand je dis qu'il n'y a rien, elle me traite de mécréant... Aussi je réponds le plussouvçnt que j'ai aperçu quelque chose; c'est un petit mensonge qui ne peut pas faire de mal au bon Dieu, et qui, à moi, peut me faire du bien quand la bourgeoise diclera son testament. Mais revenons à nos moutons , comme on dit : mam'zelie Rosalie ne nous a pas encore appris le nom de son compagnon.
La vue du montreur d'ours qui parut à la porte de la salle, l'arrêta court; Rosalie devint pâle.
— Ah ! ah ! dit le Maigrot en s'approchant , et sans porter la main à son chapeau , il paraît qu'on a trouvé d'anciens amis.
— C'est la vérité, répondit Minart avec un sourire obséquieux, je viens de reconnaître mam'zelie Rosalie, et je l'ai invitée sans façons à se rafraîchir avec nous...
— Désolé de vous déranger., interrompit le Maigrot.
— Il n'y a pas d'affront. On peut trouver une place au bout de la table.
— Merci.
— Pourquoi donc ? nous causerons en trinquant.
— Je n'ai rien à dire.
— Une seule bouteille de vin , c'est le brigadier qui paie.
Adrien ne daigna même pas répliquer, et ordonna à Rosalie de le suivre. Elle obéit en jetant sur Minart un coupd'œil désolé. Le paysan se pencha vers le gendarme.
— Faudrait pourtant savoir ce que c'est que ce mauvais gars, dit-il à voix basse.
— Attendez, répondit le brigadier.
Et se levant avec l'imperturbable sang-froid qui semblait ne jamaisTabandonner, il appuya la poignée de sou sabre sur son bras gauche, porta la main droite à son chapeau, e'. dit d'un ton de gravité officielle :
— Vos papiers.
Adrien tira son portefeuille et y nrit le passe-port de
Pierre Bory qu'il présenta. Le brigadier le déploya lentement, le lut avec attention depuis le titre imprimé jusqu'à la dernière signature, le replia soigneusement dans les mômes plis et le rendit au Maigrot avec un mouvement particulier du poignet qui semblait dire: — Tout est bien.
— Ainsi vous savez ce que vous vouliez savoir? dit le montreur d'ours en ramassant son portefeuille.
— Vous êtes en règle, répondit le brigadier. Minart haussa les épaules, et voulut faire un signe au
gendarme.
— Le planteur de choux a quelqu'observation à présenter? demanda brusquement Adrien.
— Moi ? pas du tout, se hâta de répondre Minart. Le Maigrot se tourna vers Rosalie.
— Alors, en roule! reprit-il d'un accent bref.
— Nous repartons? demanda-t-elle inquiète.
— Non.
— Et où passerons-nous la nuit?
— Ici, dans le vieil appentis.
— Ah I vous l'acceptez donc ? interrompit l'aubergiste qui était survenu ; je vous l'avais bien dit, que vous ne pourriez trouver mieux.
— C'est bon ; montre-nous le chemin, interrompit Adrien ; une nuit est bientôt passée.
En achevant ces mois, il tira brusquement la chaîne de Rustaut. qui so réveilla en sursaut.
— Allons, debout I dit-il en le frappant de son bâton ferré.
L'animal se redressa brusquement et saisit le bâton entre ses gritîes. Mais Adrien tira la chaîne avec une telle violence, que la tête de l'ours alla heurter le mur.
— Vous allez le rendre furieux, observa Rosalie.
— D'autant qu'il n'a point soupe, ajouta l'aubergiste.
— A bas ! cria Adrien, en continuante frapper l'animal irrité qui ciicrchait à se redresser, à bas! drôle,
294 DKUX MISÈRES.
OU je te crève ton dernier œil, comme je t'ai déjà crevé l'autre!...
On eût dit que l'ours comprenait cette menace, car à la vue de la pointe de fer qui le menaçait, il recula la tête en grondant, se laissa retomber à terre, etsuivit Adrien et l'aubergiste avec un reste de résistance.
Rosalie obligée de sortir avec eux, n'eut que le temps d'indiquer tout bas un rendez-vous à Minart pour le lendemain.
Ils traversèrent d'abord une cour, puis une ruelle solitaire, et entrèrent enfin dans une friche au bout de laquelle se trouvait un édifice de peu d'importance, dont le délabrement prouvait un abandon déjà ancien. Le toit affaissé dans plusieurs endroits, était entouré d'une frange de chaume noirci par la pluie. Les murs crevassés laissaient échapper, çàet là, de larges touffes d'herbes, tandis que les orties et les ronces embarrassaient le seuil.
L'inlérieur n'était nimoins triste ni moins dévasté. On n'y voyait que quelques râteliers vermoulus, indiquant la dernière destinaiionde cette ruine, une échelle à demi brisée conduisant à un grenier à foin, et un vaste coffre à avoine dont le couvercle avait disparu. C'était de ce dernier et unique meuble que le propriétaire du Soleil d'Or avait prétendu faire un lit, en y plaçant une paillasse, un sac de balles en guise d'oreiller, et deux couvertures trouées. Une escabelle et une cruche d'eau complétaient ce mobilier sommaire, et transformaient la i vieille élable en chambre à coucher. j
En y entrant, l'aubergiste éleva sa lanterne à la hauteur j de la tête, et en promena les rayons lumineux autour de ,i lui comme s'il eût voulu réjouir les yeux de ses hôtes, ^' par l'aspect de tout le confortable qui leur était destiné.
— Vous serez ici comme des millionnaires, dit-il à
Adrien ; voyez, le plancher du grenier empêche la pluie de tomher du côté du lit.
Au lieu de répondre, le Maigret promena un regard rapide autour de l'étable.
— La porte ne ferme pas ! dit-il.
— La serrure a été enlevée, mais voici une barre que l'on peut mettre.
— Bien.
— Du reste, ajouta l'aubergiste avec une expression d'ironie voilée, je*ne pense pas que vous ayez à craindre les voleurs.
— Heureusement, répliqua le Maigrot; car si on nous égorgeait ici, les voisins n'en sauraient rien.
— Par la raison qu'il n'y en a pas ! c'est la vérité; mais je réponds de vous corps pour corps... Vous avez tout ce qu'il vous faut ?
— Oui.
— Bonne nuit, donc !
— Adieu.
L'hôtelier sortit; Adrien barra la porte après lui.
Rosalie qui s'était assise sur l'escabelle, le regarda faire; sans oser lui demander la cause de celte précaution. Soit que ce fût l'effet des diverses émotions qui venaient de l'agiter, de l'aspect lugubre de cette crèche en ruines, ou d'une de ces intuitions rapides auxquelles on a donné le nom de pressentiment, el'e éprouvait une épouvante qu'elle ne pouvait s'expliquer. Immobile et muette comme si elle eût voulu faire oublier sa présence, elle suivait d'un œil inquiet les mouvemenls du Maigrot quisemblaientavoirquelquechosed'élrange. Aussi ne putelle s'empêcher de tressaillir, lorsqu'il lui ordonna de se coucher. Elle obéit pourtant, et commença à se déshabiller lentement, en continuant à observer Adrien à la dérobée.
Celui-ci paraissait en proie à une agitation impatiente.
Il s'assura de nouveau que la porte était assez solide-
296 DEUX UISÉRES.
ment barrée pour ne pouvoir être ouverte, même du dedans, qu'avec effort ; il rangea le bagage près du coffre transformé en lit, but le reste d'une gourde à demi pleine d'eau-de-vie, et finit par s'approcher de l'ours qu'il avait attaché contre un étançon qui servait à soutenir le toit en ruine.
L'animal fit entendre à son approche un gront'.rfment de faim et de colère.
— Au nom de Dieu, ne tourmentez point Rustaut, dit Rosalie en pâlissant, il méfait peur.
Adrien se détourna.
— C'est donc pour cela que tu veux te séparer de lui? répliqua-t-il avec un sourire sardonique.
— Moi! s'écria Rosalie.
— Et que tu cherchais tout à l'heure, avec ces deux compagnons, le moyen de te débarrasser de moi ?
— Quoi vous savez ?
— Que tu allais me dénoncer.
— Je n'ai rien dit! s'écria la jeune femme.
— Parce que je suis rentré à temps ; mais tu as donné rendez-vous à ce paysan.
Rosalie ne put retenir une exclamation de surprise et d'épouvante.
— Tu vois que j'ai torit entendu, reprit le Maigrot, et que je ne suis pas si facile à livrer.
— Âhîjenevoulaispas, reprit Rosalie éperdue. Non... je ne demandais qu'à sortir d'une position que je ne puis plus supporter....
•— A la bonne heure, mais comme je ne veux pas que ce soit à mes dépens, je t'en ferai sortir moi-même.
— Et de quelle manière?
— De manière à t'empêcher de me trahir jamais.
— Âhl je ne vous trahirai point, reprit Rosalie qui tremblait de tous ses membres, je vous le promets, je vous le jure...
— Tu as déjà promis et juré sans tenir, je n<» *e trois
DEUX MlSèRES. 297
plus, reprit le montreur d'ours, en détachant une des lanières de cuir qui liaient son sac de voyage : on ne m'a jamais fait peur impunément, vois-lu. Il y adéjà longtemps d'ailleurs, que je suis ennuyé d'être à ta merci, l'occasion ne sera jamais plus favorable, et il faut en finir.
Il avait saisi les mains de la jeune femme et se mit à les lier avec la courroie.
— Que voulez- vous faire ? laissez-moi I . . . s'écria-t-elle en cherchant à se débattre.
— Je t'avais avertie! reprit le Maigrot dont l'œil était sanglant; tu n'as point voulu me croire I... Tu iras rejoindre les deux autres.
Rosalie jeta un cri, et fit un efiort pour se relever; mais il la rejeta en arrière, la tint immobile sous ses genoux, et lui lia les pieds.
— Grâce !.. par pitié! ne me tuez pas, dit la malheureuse d'un accent étouffé.
— La paix ! répondit-il durement; tout est préparé. Je ne veux pas en être pour mes frais.
Rosalie essaya d'appeler au secours.
— Oui, crie, crie, murmura le Maigrot; nous sommes trop loin pour que personne vienne 1 Oh I toutes mes précautions sont prises, la belle ! tu n'as pas affaire à un conscrit 1
— Au nom de Dieu! laissez-moi, Adrien ! Ah ! j'ai eu tort de parler tout à l'heure; mais c'est la première fois. Battez-moi et ne me tuez pas. Adrien, vous disiez que vous m'aimiez...
— C'est bon , dit le Maigrot en se relevant ; mais si tu crois aux bêtises de l'autre monde, je t'engage à recommander ton âme à Dieu.
— Non... Oh 1 vous voulez m'effrayer... Vous n'aurez pas le cœur... Au lieu de vous sauver, d'ailleurs , ce serait vous perdre ; car si demain on me trouve morte , tout le monde saura que c'est vous qui m'avez tuée ; il n'y a que vous ici.
— Moi et Rustaut !
— Que voulez-vous dire ?
— Tu vas le voir.
Il courut à l'ours qui continuait de gronder sourdement, ouvrit le cadenas de son collier, s'élança vers l'échelle qui conduisait au grenier, et la retira rapidement après lui.
L'animal, étonné sans doute de se sentir plus à l'aise , secoua la tête et la muselière tomba. A ce moment Rosalie, qui avait tout vu et tout compris, poussa un cri terrible.
— Au secours ! . . Adrien... tuez-moi plutôt! balbutiat-elle égarée.
Mais Adrien , couché sur le ventre à l'ouverture du giTnier, regardait d'un œil avide et ne répondit pas.
La jeune femme se tordit quelques instants à terre , en poussant des cris à peine articulés.
Cependant l'ours s'était redressé lentement avec un grondement sourd, et avait fait quelques pas vers Rosalie. En entendant de plus près sa respiration bruyante , elle fit un nouvel effort ; mais tout à coup, une haleine humide effleura son visage ; elle retomba en arrière avec un léger cri, puis demeura muette et immobile : elle avait perdu tout sentiment.
L'ours s'arrêta un instant devant ce" corps sans mouvement ; il tourna autour comme indécis. Le Maigrot, impatient, lui jeta une menace en l'effleurant de son bâton pour l'irriter.
A cette atteinte et à cette voix , l'animal releva brusquement la tête, aperçut son tyran et fit entendre un rugissement de rage. Ses yeux s'allumèrent; il se redressa debout en montrant les dents et étendant vers Adrien ses griffes sans ongles; celui-ci était hors de sa portée. Après plusieurs essais infructueux, il sembla chercher autour de lui, parcourut deux ou trois fois l'élable, et s'arrêtant enfin à l'étançon, il se mit à le gravir résolument.
Rosalie, qui venait de se ranimer et qui le cherchait autour d'elle, l'aperçut au moment où il atteignait le grenier. Par un mouvement involontaire, elle poussa un cri d'avertissement vers Adrien, qui se releva d'un bond ; mais il était déjà trop tard. Rustaut l'avait atteint. Elle entendit quelques cris de douleur étouffés par les rugissements furieux de l'ours, la chute d'un corps pesant qui ébranla le grenier, un sourd craquement d'os brisés ou de chairs rongées, mêlé aux grondements mourants d'une faim qui s'apaise, enfin, le bruit d'une respiration pleine, forte et paisible, annonçant que Rustaut, satisfait, s'était endormi.
Une rosée de sang tombait à travers le plancher vermoulu !
Minart n'ayant point trouvé le lendemain la chanteuse au rendez-vous convenu, alla prévenir l'aubergiste du Soleil iVOr^ qui vint avec lui frapper à l'étable.
Rosalie n'avait pu se débarrasser de ses liens; elle leur cria d'enfoncer la porte, ce qui fut exécuté. Ils apprirent alors tout ce qui s'était passé. La justice fut aussitôt avertie, et le procureur du roi arriva peu après sur les lieux avec le brigadier et ses gendarmes. L'ours, qui n'avait point quitté le grenier, y fut tué à coups de fusils, près du cadavre à demi rongé du Maigret.
Quant à Rosalie, dabord retenue pour être interrogée, elle fut, quelques heures plus tard, rendue à la liberté, et put quitter Pithiviers.
Enfin, quinze jours après, elle arrivait à Montargis, où je la rencontrai.
Vous savez le reste. Monsieur, notre entrevue, ma maladie, ses soins dévoués, puis enfin les circonstances qui nous ont amenés tous deux à vous raconter notre passé. Vous le connaissez maintenant tout entier. Ces aveux auront pu nuire à l'intérêt que vous éprouviez pour deux malheureux, dont les fautes justifient peut-
être, à vos yeux, les misères; mais j'avais promis d'être sincère, je ne vous ai rien caché. J'aurais pu invoquer comme excuse la misère, la surprise, l'ignorance; c'eût été mentir! Non, Monsieur; quand nous avons pris la mauvaise route, c'était de notre consentement et en sachant où nous allions; mais ne croyez point pour cela que tout bon sentiment soit éteint chez nous. Souvent on choisit la corruption moins parce qu'on l'aime que parce qu'on ne la connaît pas ! On se figure que l'on pourra s'y accoutumer, que l'on y trouvera du bonheur; et puis, quand on s'y est donné, on est pris d'un invincible dégoût; on sent une espèce d'impossibilité de continuer; on a beau vouloir s'y enfoncer, il y a en nous de bons instincts qui résistent toujours; on est enfin comme un homme qui a su nager et qui essaie en vain de se noyer ; l'habitude l'emporte sur la volonté, et dans l'exercice même du mal on ne peut oublier le bien. Mon histoire et celle de Rosalie en fournissent la preuve.
— Elles prouvent encore autre chose, dit Larry, qui avait écouté le libéré avec une attention sympathique et sérieuse; c'est que l'on a tort de croire que pour les enfants du peuple la misère soit la seule cause de corruption. Ce qui a perdu Rosalie, vous et tant d'autres, ce n'est point la soif du corps, mais celle de l'âme; c'est ce besoin de connaître et de jouir, qu'aucun principe ne combattait; c'est cet entourage de vices provocateurs, cette absence de toute croyance morale!... Voilà ce qu'on ne saurait trop répéter. Les amis du peuple ont droit, sans doute, de demander pour lui un partage plus égal des biens ; mais il faut surtout qu'ils réclament une culture plus délicate de ses sentiments. Qu'importerait de le rendre plus riche en jouissances, s'il demeurait aussi pauvre en raison et en vertus. Non ! la plus yrande accusation contre la société nest point dans la mi-ère du pauvre, mais dans ses fautes; et la question d'avenir est bien mo.ns une question de salaire que d'éducation. Ce qu'il
faut surtout, et à tout prix, c'est l'arracher aux hasards de la tentation ; c'est le défendre contre les vices des classes privilégiées; c'est lui ôter l'avidité brutale des jouissances, en lui enseignant le culte des affections; c'est le guérir, à la fois, de la servilité, de la haine et de l'envie par la conscience de sa dignité. Là, est notre véritable tâche à tous et l'espérance d'un avenir meilleur. La régéneraiion humaine ne relève point de l'économie politique, mais de la morale; car derrière le monde apparent des intérêts est le monde invisible des sentiments qui le domine et le gouverne, et c'est de lui que nous dépendons. Vous-même en avez fait l'expérience; deux démons, la sensualité et l'orgueil, vous avaient entraîné dans l'abîme, et vous n'avez pu en être retiré que par l'amour.
— Gomme Rosalie l'a été par la pitié, ajouta Louis; car une véritable révolution semble s'être opérée chez elle...
— Est-il vrai?
— Lorsque je l'ai rencontrée, en arrivant à Montargis, elle avait perdu l'habitude de l'ordre, de la fixité, du devoir; elle était décidée à continuer sa vie errante tant qu'il resterait une note dans sa voix et une corde à sa guitare; mais cette semaine passée près de moi en soins et en veilles, la considération que vous lui avez témoignée et dont elle avait perdu l'habitude, les loisirs de ces derniers jours qui lui ont permis de songer à son passé et d'en tirer des enseignements, tout s'est réuni pour éveiller en elle des désirs de régénération que je ne lui avais jamais vus, et, ce matin, elle me parlait sérieusement d'entrer dans un couvent.
— Se peut-il?
— C'est la vérité, Monsieur, dit Rosalie qui venait d'entrer et avait entendu les derniers mots prononcés par Louis.
Antoine se leva.
302 DEUX MISéBKS.
— De sorte, dit-il sérieusement, que vous aussi vous comprenez maintenant la sainteté du devoir, quoi qu'il puisse coûter à accomplir; vous aussi vous seriez heureuse d'une vie retirée, calme et sainte; comme Louis, vous accepteriez le travail et le dévouement dans la solitude?
— Oh ! ce serait nous ouvrir le paradis après l'enferl s'écrièrent à la fois le forçat et la chanteuse.
Larry lendit une main à chacun d'eux.
— Eh bien, je vous l'ouvrirai, dit-il d'un accent attendri, car je repars aujourd'hui même pour la Bretagne et je vous emmène.
— Où cela ?
^ A Kergarantès.
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