‹ Deux mois de mission en ItalieChapitre 13 sur 15 · DEUXIÈME CLASSE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME CLASSE

De 9 h. à 10 h. 1/2 Français.

Lundi. ...] De 10 h. 1/2 à 12 h Allemand.

De 12 h. 1/2 à 1 h. 1/2. . . Italien.

( De 9 h. à 10 h. 1/2 Italien.

Mardi .... I De 10 h. 1/2 à 12 h Allemand.

( De 9.h. à 10 h. 1/2 Allemand.

Mercredi . ( dç jq h. 1/2 à 12 h Français.

Jeudi.

Vendredi .

Samedi, ••

De 9 h. à 10 h Physique.

De 10 h. à il h Mathématiques.

De 11 h. à 12 h Histoire.

De 9 h. à 10 h. 1/2 Français.

De 10 h. 1/2 à 12 h Allemand.

De 12 h. 1/2 à 2 h lUlien.

De9h. àlOh Allemand.

De 10 h. à 11 h Mathématiques.

De 11 h. à 12 h Physique.

De 12 h. 1/2 à 1 h. 1/2. . . Français.

De 1 h. 1/2 à 2 h. 1/2. . . . Histoire.

INSTITUT MAGISTRAL DE ROME. — TROISIÈME ANNÉE (Ann^e scolaire 1879-1880.)

De 9 h. à 10 h Langue allemande.

De 10 h. 1/2 à 12 h Littérature italienne.

Lundi .... <( De 12 h. 1/2 à 1 h. 1/2. . . Histoire italienne.

De 1 h. 1/2 à 2 h. 1/2. . . Français.

De 2 h. 1/2 à 3 h. 1/2. . . Anglais.

De 9 h. à 11 h Anglais.

De 11 h. à 12 h Histoire italienne.

Mardi .... { De 12 h. 1/2 à 2 h Français.

De 2 h. à 3 h Allemand.

De 9 h. à 10 h. 1/2 Allemand.

De 10 h. 1/2 à 12 h Littérature iUlienne.

Mercredi . { De 12 h. 1/2 à -1 h. 1/2. . . Histoire italienne.

De 1 h. 1/2 à 2 h. 1/2.. Français.

De 2 h. 1/2 à 3 h. 1/2. . . Anglais, deuxième cours.

( De 9 h. à 11 h Histoire d'Italie.

® ( De 11 h. à 12 h Anglais, premier cours.

De 9 à 10 h. 1/2 Allemand.

. De 10 h. 1/2 à 12 h Littérature italienne.

Vendredi • < d^ |2 h. 1/2 à 1 h. 1/2. . Histoire d'Italie.

De 1 h. 1/2 à 3 h. 1/2. .. . Anglais, deuxième cours*

( De 9 h. à 11 h Anglais, premier cours.

Saihedi ... [ De 12 h. 1/2 à 2 h. 1/2 .. . Français.

PÉCAUT. 19

Les élèves de Rome sont au nombre de 30 ou 35 î celles dé Florence, de 20 à 24. Quelques-unes, si je me souviens bien, ont déjà enseigné.

Les leçons et les interrogations auxquelles j'ai assisté témoignent chez les élèves d'un esprit sensiblement plus mûr que celui de la moyenne des jeunes filles de l'école normale. La précision des réponses, l'ordre plus lumineux des explications, le développement moins banal des sujets de composition, tout annonce que la mémoire ne tient plus le principal rôle et que la réflexion est en voie de naître. Il est vrai que l'on a affaire à une élite d'élçves qui vient de passer avec distinction les épreuves de la patente supérieure. Je suis frappé en par« ticulier de l'assurance avec laquelle les élèves exposent les théorèmes d'arithmétique et de géométrie. Une élève de deuxième année, en classe de français, lit très convenablement le morceau que je prends au hasard dans le Livre de texte; c'est la page bien connue de M"* de Staël sur les ruines d'Herculanum et de Pompéi. A ce propos, elle me donne son sentiment sur les personnages du livre, sur Corinne qu'elle admire, mais en qui elle ne reconnaît ni une vraie femme, ni une véritable Italienne ; sur Oswald, dont elle goûte fort le caractère noble et sérieux. — D'autres questions l'amènent à me parler de Bossuet'et de son siècle. Les impressions littéraires qu'elle expose ressemblent trop peut-être à des jugements arrêtés, et ces jugements sont en partie prématurés chez une jeune personne, car elle ne peut guère les avoir que d'emprunt; mais ils révèlent d'abondantes lectures, beaucoup d'attention et un esprit sérieux.

L'enseignement littéraire proprement dit, si j*en juge par ce qui se pratique à Florence, est conçu avec ampleur et propre à servir de moyen principal d'éducation intellectuelle. De même que dans l'École supérieure municipale de Milan, on s'applique « à élargir et à approfondir la culture littéraire des jeunes mattresses italiennes en la rattachant aux chefs-d'œuvre antiques, analysés avec soin, et en tirant de ceux-ci les principes fondamentaux de la composition en même temps que des sujets à traiter >. En première année, on étudie la littérature grecque et latine, Ylliade (traduction Monti) et quelques chants de YOdysséa; Pindare, Eschyle et Sophocle ; Thucydide, Socrate, Démosthène et Platon, pour le grec ; un choix d'écrits ou de pages marquantes d'Horace, Virgile, Cicéron, Tite-Live, Tacite, pour le latin. Dans la seconde année, on étudie avec soin et longuement la Divine Comédie et les plus beaux passages de la Vie nouvelle , du Dante; quelques chansons de Pétrarque ; le Roland furieux de l'Arioste, la Jérusalem délivrée, la plus grande partie des œuvres de Manzoni, sans parler des écrivains intermédiaires. On analyse en classe les passages les plus caractéristiques; d'autres sont indiqués aux élèves pour en faire l'objet d'une étude particulière, qu'elles soumettent ensuite au professeur. Il va sans dire qu'on apprend par cœur les plus beaux morceaux.

Les compositions, comme il arrive toujours en Italie, pèchent par l'exubérance du développement. La trame n'en est pas assez serrée ni le style assez sobre ; mais, ainsi que je le disais plus haut, la différence de matu-

rite se marque déjà bien nettement du Cours normal au Cours complémentaire ; il y a moins de phrases, plus de substance, d'idées, d'individualité. Peut-être pourrait-on reprocher aux maîtres de littérature de^ne pas plier leurs élèves à une discipline de pensée et d'expression assez rigoureuse ; le choix même des sujets dans les écoles normales ou supérieures m'a paru en général donner trop de prise à l'imagination banale. Ce sont souvent des lettres à composer sur une situation donnée; les élèves choisissent elles-mêmes volontiers ce cadre commode, et s'y déploient à peu de frais d'invention. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux décourager cette facilité excessive d'application en prenant d'habitude des sujets restreints d'histoire, des descriptions précises, l'interprétation et le développement d'une pensée morale, ou même des thèmes de géographie, d'explication de phénomènes naturels, des récits d'une scène ou d'une excursion bien déterminée, etc., où l'observation attentive, la précision, l'ordre, — l'ordre surtout, — fussent les qualités requises. Je me hâte, au reste, d'ajouter que le choix des sujets, dans les Écoles normales, est varié et souvent judicieux ; mais souvent aussi la composition m'a paru longue à l!exeès, mollement pensée et d'un tissu lâche. Ces remarques sont moins vraies du Cours supérieur normal. Yoici les sujets donnés pour l'examen final du Cours complémentaire à Rome :

I" Année, — Littérature : Les inondations du Pô. — Histoire : Exposer la doctrine religieuse des Médo-

Perses ; comparer ensuite les empires formés dans les vallées du Tigre et de TEuphrate avec celui de Gyrus, et raconter sommairement la vie de celui-ci. — Physique : Gravitation ; lois et effets généraux de cette force. — MathématiqtieSy Algèbre : Déterminer jusqu'aux dixmillièmes, au moyen de logarithmes, l'expression

y = ^ ; trouver le quotient et le reste de la division, sans l'effectuer, de 3 a?' — 7 a? + 2 • ^ — V' — Géométrie : Un problème.

IP Année. — Composition de français, d'anglais ou d'allemand. La composition française a pour thème : Une journée d'automne. — Littérature : Raconter avec des détails vraisemblables l'histoire malheureuse d'une famille contrainte par l'inondation du P6 à mendier son pain et à dormir à ciel ouvert après avoir tout perdu. — Physiques L'organe de la vue. — Histoire : Comparer la législation de Lycurgue et celle de Solon; dire les changements introduits dans la seconde par Clisthènes. — Mathématiques : Connaissant le rayon d'un cercle inscrit à un triangle équilatéral, on demande la longueur du rayon circonscrit au même triangle. — Algèbre : Trois équations à résoudre.

Ces cours supérieurs répondent assurément à un réel besoin, mais à quel besoin,. au juste? A quoi doivent-ils préparer? Quelle direction et quelles limites traeer à l'enseignement? Quelle valeur pratique auront les di-

plômes? Là-dessuSy on est loin de s'entendre, tandis qu'on serait généralement d'accord sur la nécessité de donner un complément y par exemple, une quatriènie année soit facultative, soit obligatoire, aux trois années du Cours normal, en vue des écoles élémentaires de villes ou des pensionnats.

D'excellents esprits pensent qu'il ne faut pas se trop hâter de former des femmes-professeurs; que l'on sera embarrassé de leur donner de l'emploi, puisque la loi réserve jusqu'à présent à des maîtres pourvus de titres de l'ordre secondaire et universitaire les fonctions principales dans les écoles normales ; et quant à assimiler à ces fortes garanties de stade d'études et d'examens les cinq ans réunis du Cours normal et du Cours complémentaire, cela serait contre toute justice. S'il y a des femmes distinguées qui aient la vocation du professorat normdly à quoi bon créer pour elles seules une institution à la fois compliquée et défectueuse? Les cours de l'Université leur sont ouverts en droit et en fait, comme aux hommes. On ajoute qu'à part ces rares exceptions, il vaut mieux tourner de plus en plus les jeunes filles vers les écoles élémentaires, et les plus distinguées d'entre elles vers les écoles du degré supérieur ; là est leur vrai champ d'action. Puisque les maîtres manquent, qu'on donne les écoles de garçons aux femmes.

Ces critiques paraîtront sans doute fondées. Il est bon de diriger en général ks jeunes femmes vers les modestes fonctions où elles trouveront le meilleur emploi de leurs exquises facultés de dévouement, et où

l'on ne peut pas se passer d'elles. Mais si une année de Cours complémentaire régulier peut sufGre pour préparer de bonnes maîtresses élémentaires de ville et des maîtresses-adjointes d'écoles supérieures, ce n'est pas trop, «royons-nous, de deux années complémentaires pour les préparer à la direction des écoles supérieures et des pensionnats. Seulement, il conviendrait, comme le pensent à Florence même et à Rome des hommes de grande expérience, de renforcer certaines parties du programme et d'en diminuer ou d'en supprimer d'autres. Il y aurait à insister beaucoup sur la littérature italienne et sur les littératures anciennes, sans toutefois négliger l'essentiel des littératures modernes, »et cela en vue non pas tant du savoir proprement dit que de la bonne et forte éducation de l'esprit. On ferait concourir au même dessein l'histoire. Des deux langues vivantes, on n'en garderait qu'une, le français, comme terme de comparaison avec l'italien, et à cause des étroits rapports historiques ou religieux qui lient les deux pays. On pourrait supprimer les mathématiques, que l'on ne pousse jamais, dans les pensionnats les plus distinguéSy au delà du programme du degré supérieur normal, ou plutôt n'en retetiir que ce qu'il faut pour donner à l'esprit une allure plus nette et plus ferme. Il y a lieu de croire qu'une institution de ce genre, amendée dans le sens que nous indiquons, serait nécessaire en France, où le professorat des écoles normales est confié à des femmes. Comment recruter un personnel d'élite pour ces établissements nouveaux, dont dépend en grande partie l'avenir de l'éducation

m DEUX MOIS DE MISSION EN ITALIE.

populaire, de réducation même des garçons? On j pourvoit en ce moment par de sévères concours ; mais on a déjà dû s'apercevoir de l'extrême embarras qu'éprouvent les postulantes à se préparer convenablement. Les leçons particulières du meilleur professeur ne tiennent pas Heu des moyens variés et puissants de l'éducation en commun, contrôlée par une autorité compétente. — A cette question s'en rattache une autre, que nous ne pouvons qu'indiquer : Quels titres exiger à l'avenir de nos professeurs d'écoles normales d'hommes? Quels moyens réguliers de préparation, quels établissements offrir aux candidats? L'école de Gluny, fondée en vue de l'enseignement secondaire^ spécial, pourrait-elle répondre à ce besoin? En Italie, il n'y a pas de cours supplémentaires annexés aux écoles d'élèves-maîtres ; et quant aux professeurs des écoles normales pour les deux sexes, nous avons vu que c'est au lycée (ou à l'Institut technique pour les m^héma* tiques) et ensuite à l'Université, c'est-à-dire dans les Facultés, qu'ils se préparent.- Notre système d'enseignement primaire offre à cet endroit une lacune des plus graves qu'il est urgent de remplir.

Milan, 8 janvier 1880.

Il suffit de quelques jours passés à Milan pour s'assurer que le cœur de l'Italie ne bat pas à Rome seulement, mais que c'est le privilège du nouvel État unitaire d'avoir plusieurs foyers intenses de vie sans avoir pour cela des capitales politiques rivales. Je n'ai senti nulle part autant que dans cette ville que l'Italie n'esl pas, comme le prétendait dédaigneusement M. de Met^ temich, une simple dénomination géographique ; qu'elle n'est pas non plus une création arbitraire des diplomates ou une fantaisie éphémère des peuples : c'est bien une nation vivante, qui, à la vérité, ne vit pas, si je puis ainsi dire, au même degré d'intensité dans tous ses membres, mais qui est contente et fière, malgré tous ses embarras actuels, de se sentir en possession de l'indépendance, de l'unité, de la liberté civile, ces grands biens qu'elle a poursuivis à travers les siècles sans jamais les atteindre. L'élan des premiers jours de

l'affranchissement se conserve ici peut-être mieux qu'en aucune autre ville ; on s'y souvient de la servitude passée, on supporte de meilleur cœur les charges présentes, on prend une part active à la vie nationale, en même temps que la vie municipale et l'initiative privée se déploient en des œuvres déjà anciennes ou nouvelles : écoles, instituts de science, de bienfaisance, de progrès social. S'il y a des gens en France qui nourrissent encore l'illusion de voir se rompre le faisceau italien, je leur conseille de venir en Lombardie ; ils se convraincront vite que dans ce corps il y a une âme ardente, que cette patrie a des citoyens, et qu'il faudrait briser bien des < remparts d'hommes > pour la détruire.

Pas plus à Milan qu'à Florence il n'y a un parti se* rieux anti-unitaire. Sans doute on peut signaler des familles mal disposées pour ce qui s'est fait dans le sens libéral, et plus en défiance encore à l'égard de ce qui- se fera ; mais la bourgeoisie et l'aristocratie sont en très grande majorité dévouées au nouvel ordre de choses et aux institutions libres. 11 en résulte naturellement que l'on se divise en deux partis : la droite, animée' de sentiments plus conservateurs mais non pas moins libéraux, plus attentive ,aux nécessités de gouvernement et d'ordre public ; la gauche, plus remuante, plus favorable aux tendances démocratiques, très engagée dans la lutte de l'esprit séculier contre l'esprit ecclésiastique, et partagée elle-même, si je ne me trompe, en des groupes assez divers. Les députés de Hilan au Parlement appartiennent moitié à l'un des

partis^ moitié à Tautre ; M. Visconti-Venosta, l'ancien ministre des affaires étrangères, est l'un d'eux. Un des principaux journaux d'Italie, des mieux rédigés et des plus répandus, la Perseveranza, se publie ici et défend les intérêts de la droite. Cette feuille se distingua en 1870, au moment où notre pays essuyait désastres sur désastres, par sa fidélité à la cause française. Elle ne cessa de rappeler à l'Italie la dette de réconnaissance qu'elle avait contractée envers nous, et comme, à cette heure néfaste, les succès de l'Allemagne faisaient tourner toutes les tètes, ce zèle en notre faveur attira à la Perseveranza des manifestations populaires hostiles. Je m'informe des dispositions présentes de l'esprit public à l'égard de notre pays : on me répond que les choses sont bien changées. En 1870, l'Italie était sous l'impression du mécontentement que lui causait depuis plusieurs années notre occupation de Rome ; elle se voyait séparée de sa capitale par le drapeau français ; elle avait été naguère blessée au vif par le malheureux mot échappé au général de Failly sur le « chassepot qui a fait des merveilles », et par le mot non moins malheureux : « Jamais ! » arraché par le parti clérical à M. Rouher. Les victoires allemandes, en rappelant notre corps d'occupation en France, devaient combler le vœu séculaire de la nation et la conduire enfm à Rome : ainsi s'explique l'oubli momentané des services rendus. Mais depuis lors le sentiment public est revenu à la justice et même à la reconnaissance ; on se souvient très bien en Lombardîe du sang versé à Solferino ; j'ai voyagé avec un officier piémontais qui m'a parlé sur les

lieux mêmes de la confraternité de Solférino et de San Martino ; les professeurs, dans les écoles de tout degré, ne manquent pas de dire que l'Italie ne s'est faite que grâce au généreux concours de la France. On tient, il est vrai, à garder une part de gratitude à l'empereur Napoléon III : cela est naturel et juste ; je demande seulement aux honorables Milanais, mes interlocuteurs, qu'en aimant l'empereur ils détestent l'empire, dont ils ne voudraient à aucun prix pour leur pays ; et là-dessus je rencontre, un entier acquiesce ment.

La plus grande partie des classes aisées et instruites se range du côté conservateur ou modéré. Mais on compte au premier rang de ces conservateurs des hommes qui pensent et parlent très librement en philosophie et en religion. Ce que je vous ai dit en de précédentes lettres du crédit dont jouit ailleurs le positivisme pourrait également s'appliquer à Milan; j'ai même lieu de croire que les doctrines € négatives:», où aboutit souvent le positivisme, comptent d'assez nombreux partisans. -

On peut juger par un fait de la liberté d'esprit qui règne ici. C'est à Milan qu'a été tentée la nouveauté de brûler les morts au lieu de les enterrer; et elle a parfaitement réussi. On brûle chaque année, chaque mois même, un certain nombre de corps. Au commencement, il s'était produit une assez forte opposition du côté de l'Église ; aujourd'hui, la chose ne fait plus scandale ; prêtres, pasteurs et rabbins conduisent le convoi jusqu'au « crématoire » ; ils se retirent ensuite j

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tandis que rincinératîon se fait. Tout est fini en une heure et demie environ ; on recueille les cendres et on les livre à la famille, qui les dépose en terre ou dans un columbarium à la façon des anciens.

Le même esprit de tolérance se remarque dans les écoles. Je suis entré dans un Collège Royal semblable à celui de Florence, où sont élevées des jeunes filles de haute condition ; on y admet des pensionnaires de tous les cultes, par exemple des israélites, sans que les familles se plaignent ni que la bonne harmonie des élèves en soit troublée. Pour le dire en passant, la règle de l'internat y est beaucoup moins rigoureuse qu'à Naples et à Florence ; les élèves peuvent sortir tous les deux mois, et passer quelques jours dans leurs familles aux fêtes de Pâques ; elles ont quinze jours de grand congé au commencement d'octobre, que les parents (et, je pense, aussi les enfants) trouvent trop courts. A ces quinze jours s'ajoutent deux mois environ de vacances mitigées par quelques heures d'études, que l'on passe dans le collège même ou à la campagne, ou, s'il en est besoin, au bord de la mer (moyennant un léger supplément de prix), mais toujours sous la discipline, d'ailleurs très douce, de la maison.

Je retrouve ici, comme dans tous les établissements publics de l'Italie, l'institution excellente et sérieusement pratiquée des examens annuels de promotion de classe devant un jury compétent, avec faculté de réparer l'échec de juillet à la rentrée d'octobre. Le plan d'études est à peu près le même qu'à Florence ; M. C. Sée l'a reproduit dans son rapport parlementaire ; il em-

brasse trois années de cours de perfectionnement à la suite de quatre ou cinq années 'de cours élémentaire. Les leçons du cours supérieur sont confiées à des maitres du dehors; les maîtresses internes ne donnent que. l'enseignement élémentaire ; il va sans dire qu'elles doivent toutes être munies, ainsi que les surveillantes (appelées ici institutrices), du brevet supérieur.

Un esprit religieux pénètre la discipline, mais tempéré par un juste sentiment des nécessités de la morale séculière : pas plus ici qu'au Poggio impériale de Florence, les petites pratiques dévotes n'occupent une place démesurée. Bien que les jeunes filles appartiennent pour la plupart à des familles riches, on les élève en vue des devoirs les plus graves de la famille ; et de fait elles ont la réputation de sortir du Collège Royal, non pas grandes dames et frivoles, mais avec des habitudes de bonne tenue, des manières aisées, un assez bon fonds d'instruction, et prêtes à accomplir toutes les obligations de la vie domestique. Il va sans dire que le secret des lettres entre les parents et les enfants est respecté.

Le choix de la directrice (nommée en Italie directement par le roi) et de la sous-direclrlce est l'affaire capitale pour ce qui regarde l'éducation proprement dite ; c'est à ces dames de composer ensuite, en vue de l'instruction élémentaire, de la direction morale et des bonnes manières, un bon personnel de maîtresses et d'institutrices ou auxiliaires surveillantes, qui sont en contact immédiat avec les élèves : ce personnel est tout interne et à la nomination du ministre. J

J'oubliais de dire que ]a messe se célèbre tous les mâtins dans la maison, et qu'un aumônier donne les leçons de religion, d'histoire religieuse et de morale jusqu'à la fin des études, qui se terminent ou plutôt qui sont interrompues par le départ des pensionnaires vers l'âge de quatorze ou quinze ans. L'établissement date de la domination française, au commencement du siècle. Vérone possède aussi un collège royal constitué sur un plan semblable.

Milan, 9 janvier.

L'institution scolaire la plus intéressante de Milan, «t dont la ville est justement fière, est Yécole supérieure des filles. C'est la première qui ait été fondée «eti Italie; la municipalité s'empressa de la créer au lendemain de l'affranchissement de la Lombardie, dès 1861 ; et en cela elle montra une intelligence peu commune des vrais besoins du pays. Depuis lors, plusieurs grandes villes, Rome, Turin, Gènes, Venise, etc., ont suivi l'exemple de Milan ; mais quelques-unes de •ces écoles, pour avoir été mal conduites ou avoir voulu trop embrasser, ont mal réussi, et l'école mère continue d'occuper le premier rang dans l'estime de toute i'Italie. Gratuite jusqu'en 1876, elle est devenue alors payante (100 fr. par an), ce qui ne l'empêche pas d'avoir deux cents élèves, de douze à dix-sept ans, toutes «externes.

On voit arriver chaque matin ces jeunes filles, dont

quelques-unes sont à la veille d'être des femmes mariéesy à neuf heures^ accompagnées d'un membre de leur famille, et se retirer à trois heures; l'intervalle est tout rempli par les leçons (instruction ou travaux d'aiguille), sauf une heure consacrée à la collation et à la gymnastique ; les leçons de musique sont réservées à la famille. Il n'y a pas de cours de religion, les élèves ayant déjà fait leur première communion.

Ce long temps continu passé chaque jour sous la règle, qui est sévère sans être rigoureuse, donne lieu à l'action éducairice de s'exercer avec efficacité. On ne cherche pas seulement à faire des élèves, mais des femmes, des maltresses de maison ; et ce souci se trahit jusque dans l'organisation des travaux à l'aiguille, où les raffinements de luxe sont tout à fait subordonnés à la couture et aux ouvrages domestiques ordinaires, tels que raccommodage, confection de chemises d'homme, etc. Il règne sur les figures un air de bienveillance et de simpliste comme il faut, qui tient sans doute en partie aux bonnes habitudes des familles milanaises, mais dont il est juste aussi de faire honneur à l'influence de la directrice. M""* Griseri, et de l'inspectrice bénévole nommée par le conseil municipal, la comtesse Amalia Sola. Je vous ai déjà signalé, en parlant de l'école supérieure de Rome, cette excellente institution des inspectrices du dehors, qui ne vaut, il est vrai, que par la manière dont elle est appliquée. J'ai été frappé de l'action singulièrement salutaire qu'une femme du monde, de position indépendante, de caractère respectable et de tact, peut exercer par ses visites fréquentes,

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ses avis désintéressés^ sa seule présence, sur la marche d'un établissement de ce genre. C'est Tœil des familles ouvert sur tout ce qui se passe dans la maison ; c'est une aide en même temps qu'un contrôle pour la directrice ; c*est la société milanaise, la bonne société, présente au milieu des jeunes Glles pour les protéger, les conduire et les juger chacune à sa valeur.

Je n'entrerai pas dans le détail des programmes littéraires ou scientifiques, qui embrassenit quatre années de cours. Je dirai cependant que, sans être tout à fait complets à mon gré, ils sont très bien remplis et qu'il y règne un esprit de mesure particulièrement digne d'éloges quand il s'agit de l'éducation des femmes. Ce sens de la juste mesure n'exclut pas des parties d'enseignement singulièrement suggestives, et qui paraîtraient bien hardies en France. J'ai assisté, par exemple/à une leçon sur les droits de rhomme et du citoyen^ qui font, vous le savez, partie du programme officiel de toutes les écoles. Le professeur, homme de grand mérite, ami fidèle de l'illustre Manzoni, M. Rizzi, avait à traiter ce jour-là de la Constitution italienne, de son origine, des circonstances où elle est née, des traits qui la distinguent, des nécessités complexes auxquelles elle devait pourvoir, de ses rapports avec le tempérament et la situation de l'Italie, des motifs qui firent adopter la forme unitaire de préférence à la forme fédérative, etc. Vous voyez quel champ étendu s'ouvrait aux développements du maître, et de combien d'aperçus historiques, de leçons morales, de parallèles entre les pays divers, il pouvait le remplir. Je ne peux dire com-

bien j'ai été charmé de la parole simple, animée, familière d'allures en même temps que riche de fond, du professeur. Les élèves prenaient peu ou point de notes ; mais quelle attention sur tous ces visages ! et comme un tel cours indirect de politique italienne et libérale, exempt de dogmatisme, tout plein de raison et de sentiment patriotique, m'a paru propre à former une élite de femmes du monde, dévouées en connaissance de cause à leur pays et aux institutions libérales! Il va sans dire que cette leçon était donnée aux élèves les plus avancées.

J'en ai entendu une autre sur la littérature, où M. Rizzi était, pour ainsi dire, encore plus dans son élément, et qui n'est guère, comme vous allez voir, dans nos habitudes françaises. Elle s'adressait aux élèves de troisième année, c'est-à-dire de l'âge de quatorze à quinze ans environ. Dans ce cours, on lit VIliade (traduction de Monti), des morceaux de VOdyssée et quelques chants de VEnéide (traduction de Caro), et quelques-unes dès tragédies grecques. De VEnéidCy on lit en classe, et tout au long, avec d'amples considérations sur les croyances, les coutumes, l'histoire, les idées esthétiques des anciens, rapprochées de celles des modernes qui ont inspiré le Dante : le II* livre, le VI% l'épisode de Nisus et d'Euryale, la fin du poème. On veut, par ce commerce immédiat avec les modèles classiques, non seulement initier les élèves à l'art et à la pensée antiques, mais développer chez eux le sentiment juste du beau et du bien, et les préparer ainsi d'avance à comprendre et à goûter l'instituteur par excellence de l'es-

prit italien, le Dante, que Ton aborde dans le second semestre, et dont on ne se sépare plus jusqu'à la fin des études. Le caractère de ces lettres ne permet pas d'entrer plus avant dans le détail du programme de l'enseignement littéraire ; je veux seulement vous signaler ce qu'il y a de fécond dans cette accointance directe, prolongée, avec les grands maîtres de l'esprit humain, poètes, historiens, philosophes, et aussi avec quelquesuns de nos écrivains contemporains italiens, allemands ou français. Il est vrai qu'un semblable commerce demande à être ménagé par des hommes de beaucoup de savoir, de goût, de tact, qui sentent vivement et avec justesse, et qui en tout se gardent de l'excès : M. Rizzi m'a paru être un de ces maîtres. Par exemple, à propos de YEnfer du VI* livre de Virgile comparé à celui du Dante, il mettait en relief, dans une causerie simple et animée, cette idée principale : que le Dante a exposé l'esprit moderne, le sentiment chrétien dans les cadres de la mythologie et de l'art antiques, mais en modifiant ces cadres mêmes selon les inspirations et les exigences de l'esprit nouveau. Chemin faisant, une foule d'aperçus clairs et toujours marqués d'un cachet de réalité sensible sur les croyances, les manières de penser, etc. Vous vous imaginez sans peine quelle culture à la fois fine et forte doit résulter d'un enseignement littéraire ainsi conduit, combiné avec un enseignement solide et suffisamment étendu d'histoire, de sciences naturelles, d'arithmétique, de comptabilité domestique, d'hygiène. La langue française figure dès la première année dans le programme obligatoire, l'allemand dès

la deuxième. On étudie aussi le dessin linéaire, d'ornement et de paysage. J'allais oublier des notions d'économie sociale en quatrième année sur la richesse, la propriété, le capital, le travail, la production, etc., qui ne forment pas une partie insignifiante de l'éducation, et enfin la gymnastique.

Le régime de l'externat, qui effraye, en France, beaucoup de personnes, n'offre dans cette grande ville, à ce que l'on m'assure, aucufte sorte d'inconvénients ; on y trouve, au, contraire, plus d'un avantage. La famille reste le principal milieu nourricier pour Tàme de la jeune fille ; les parents et les enfants ont également à gagner de part et d'autre à n'être pas dégagés un seul jour d'obligations actives les uns envers les autres ; les jeunes filles, en particulier, dans les heures très occupées et toujours surveillées qu'elles passent à l'école, n'ont pas le temps de se livrer aux jaseries frivoles qui, à partir d'un certain âge, sont un des écueils delà vie de pensionnat. Je rappelle avec insistance qu'à Milan, ainsi qu'à Rome, à Florence, à Naples, etc., sous des influences et des climats divers, les écoles normales ou les écoles supérieures n'ont en général que des externes ; dans les premières, l'instruction est gratuite ; dans les autres, elle est d'un prix peu élevé, ce qui amène le mélange des conditions sociales : les directeurs et directrices m'ont partout affirmé que cet état de choses n'était nullement défavorable à la moralité des élèves. *

Quand aurons-nous, au moins dans nos principaux chefs-lieux, des écoles semblables? Je suis entré à des-

sein dans des détails qui peuvent paraître un peu excessifs, parce que je voudrais appeler l'attention de tout notre public intelligent sur ce grand intérêt de l'éducation secondaire des filles, entièrement négligé jusqu'à aujourd'hui ou abandonné presque partout aux congrégations religieuses.

J'ajoute que des leçons telles que celles que j'ai entendues à Milan, et dont j'ai essayé de donner une idée à vos lecteurs, m'ont paru donner de précieuses indications sur la façon dont on pourrait, dans renseignement secondaire spécialy suppléer à l'absence des langues anciennes classiques pour la culture littéraire. J'avais toujours pensé que, à l'aide de bennes traductions et de longues lectures, il ne serait pas impossible à des maîtres expérimentés de mettre les jeunes gens étrangers au latin et au grec en communication directe avec les écrivains de la Grèce et de Rome, et de rsicheter ainsi en partie l'infériorité flagrante de l'éducation secondaire spéciale par rapport à l'éducation classique. L'exemple de» U* Rû^i, professant dans une école de filles, est venu me confirmer dans mon sentiment.

Milan, 15 janvier.

Je viens de visiter un établissement bien digne d'in-* térêt : l'Institut des enfants rachitiques, fondé et dirigé par le docteur Gaetano Pini. L'excessive humidité qui règne dans la basse Lombardie et surtout la mauvaise alimentation multiplient dans les classes populaires les cas de maladies scrofuleuses et d'infirmités précoces. Le mais est, comme vous le savez, la principale nourriture des paysans et des pauvres : on la consomme sous forme de bouillie à l'eau et au sel, sans addition de beurre et de graisse : c'est la pollenta. De là vient que la pellagre, maladie observée de fort près depuis quelques années, se montre fréquemment chez les gens de la campagne, et le rachitisme chez les enfants de la ville. Il y a environ quatre ans, quelques personnes, émues de compassion à la vue de ces centaines de petits êtres, condamnés dès le premier jour à une existence de misère et de souffrance, repoussés des hôpitaux, des

asiles, des écoles, se cotisèrent pour établir une école. dei bambini rachitici.

Des œuvres de ce genre sont toujours bien accueillies à Milan ; on avait commencé par une quête entre amis, dans un chapeau ; peu à peu les souscriptions vinrent ; on réunit d'abord dans un local exigu quinze petits enfants déformés ; plus tard on acquit une maison plus spacieuse, et aujourd'hui .l'institut possède la personnalité juridique; il abrite quarante-cinq enfants; il donne des soins à plus de cent autres ; il en a secouru plus de mille, dont un bon nombre ont été rendus sains, et robustes à leurs familles ; il possède un patrimoine de 120000 fr., et il songe à bâtir un modeste édifice approprié à sa destination spéciale.

Cette belle œuvre, quand elle aura complété son développement, comprendra une ambulance, une école, un petit hôpital. Jusqu'à présent l'insuffisance des ressources et l'installation défectueuse n'ont pas permis de dépasser les deux premières étapes. Mais que de bien déjà accompli, et quel émouvant spectacle que celui de ces petites créatures malingres, bouffies, estro* piées, que l'art et la charité disputent avec acharnement — et avec succès, au moins dans les limites d'un certain âge — soit à la mort précoce, soit à la débilité physique et mentale ! Ceux qui, au nom des théories de la sélection, sont d'avis qu'il faut laisser les faibles succomber à la concurrence vitale, apprendraient ici à ne pas mésestimer à ce point la nature humaine, et à tenir l'enfant, même malingre et difforme, pour un être sacré digne de soins et capable de relèvement.

DE MISSION EN ITALIE. 3fô

L'ambulance fournit gratuitement des soins , des remèdes^ des appareils aux enfants que leurs mères apportent chaque jour aux médecins de la maison. L'école reçoit des enfants depuis Tâge de quatre ans, qui passent là tout le jour. Ceux qui demeurent trop loin^ un omnibus va les chercher le matin et les ramener le soir. Ils apprennent à lire, à écrire, à compter; mais tout cela, bien entendu, ne vient qu'en seconde ligne : avant tout, la gymnastique rationnelle, à l'aide de com» binaisons de mouvement élémentaires ou d'appareils fort bien imaginés, cordes à anneaux, échelle de corde, échelle inclinée avec planche où l'on monte et descend couché sur le dos, etc. On a recours aussi au chant pour développer les muscles pectoraux. A midi, il y a un repas substantiel tel que le requièrent ces tempéra^ ments appauvris. Plusieurs de ces petites créatures portent des appareils ou des. corsets de plâtre. On en voit quelques-uns dormir sur leurs bancs à dossier, et l'on n'a garde de troubler leur repos.

Je ne puis pas dire que cette école ait un aspect de gaieté ; on devine bien, à voir ces visages, qu'une vie exubérante ne les anime pas ; mais il est manifeste aussi que le mal est eiirayé, que le sang se refait et qu'avec la force arrive la joie de vivre. L'été on les place, s'il est besoin, dans Tun des nombreux hospices de mer établis sur les côtes d'Italie. Sans doute les effets seraient bien autrement prompts et complets si, au lieu de renvoyer le soir les pensionnaires dans des logements insalubres, on pouvait garder les plus malades, leur donner un bon souper, les Coucher dans un dor-

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4oir bien aéré. C'est à quoi est destiné Thôpital, de vingt-cinq ou trente lits, que Ton projette de construire. Mais, avec tout cela, que d'êtres atrophiés ne laisserat*on pas encore, sinon sans secours, au moins sans assistance efficace !

Il est trop évident qu'en tout ce qui concerne les enfants pauvres et infirmes, le seul remède décisif serait celui qui améliorerait la condition générale des parents «ux-mémes. De ce côté, il y a fort à faire en Lombardie, et presque autant à la campagne qu'à la ville. L'agriculture y traverse une crise aiguë. L'industrie du wer à soie étant grièvement atteinte depuis plusieurs années, le contadino^ sorte de cultivateur moitié métayer moitié ouvrier salarié à TaBsée, qui en partageait le profit avec le propriétaire, a perdu sa principale ressource. D'autre part, la récolte de grains, mais, riz, etc., dont il avait aussi une part, variant selon les régions, ici un cinquième, là un quart, etc., a été assez médiocre dans les derniers temps : ce qui ôte à la fois au paysan les moyens réguliers de subsister et au propriétaire ou au grand fermier les moyens, de lui fournir un travail abondant.

Il reste l'élève du bétail, qui se fait en grand dans ces vastes plaines si bien arrosées ; mais le contadino^ qui est salarié pour s'en occuper, n'y a point d'intérêt personnel. Si les métayers souffrent ainsi, à plus forte raison la classe nombreuse des bracciantiy simples ouvriers agricoles dont l'existence est suspendue au plus ou moins de journées de travail qu'amène chaque saison. Considérez maintenant que les besoins nsiturels ou

artificiels s'accroissent ou deviennent plus sensibles au paysan lombard, ainsi qu'au nôtre, à mesure que la civilisation se répand, que les idées de dignité personnelle se propagent par Técole et par le service militaire obligatoire, que les principes d'hygiène domestique se vulgarisent, et vous n^aurez pas de peine à comprendre comment la situation des métayers ou ouvriers ruraux, déjà étroite et précaii:e dans les bonnes années, s'est aggravée au point de rendre nécessaire une enquête spéciale.

Si j'en crois l'un des membres importants de la commission, auprès duquel je m'informe des résultats de cette étude, il n'y aurait pas à compter beaucoup sur les remèdes légaux et sur les modifications obligées des termes du contrat agricole, mais plutôt sur de meilleures récoltes et, dès à présent, sur des améliorations qui dépendent de l'intelligenee et du bon vouloir des propriétaires. Au reste, la condition des métayers est toute différente à mesure qu'on s'éloigne des plaines basses où prévaut le régime des grandes fermes et de la grande culture, et qu'on remonte vers le haut pays du Nord.

Milan, 16 janvier.

Il s'est formé, il y a quelques mois à peine, à Milan, une société qui a pour but l'établissement de recréatori laïques. Ces récréatoires ou Cercles du dimanche et des fêtes pour les jeunes gens du peuple de dix à seize ans, sont destinés à balancer l'influence croissante des oratori ou Cercles catholiques.

Les Oratori sont une institution déjà ancienne à Milan et sans doute aussi en d'autres villes. Il y en a ici environ trente, la plupart destinés aux jeunes hommes et dirigés par des prêtres, les autres ouverts aux filles et aux femmes mariées et conduits par des Sœurs. Ils disposent en général d'un beau local, de cours spacieuses et ombragées, de cloîtres ou portiques. Les en. fants ou adultes y passent toute la journée des dimanches et jours de fête, excepté de dix heures du matin à deux heures de l'après-midi. On les occupe à réciter des oraisons, à chanter les offices du matin et de vô-

près, à servir la messe, à porter des cierges, et, dans les intervalles, à jouer à différents jeux, paume, dominos, cartes, etc. La gymnastique, à peu d'exceptions près, est en défaveur, ainsi que les exercices militaires. A de certains jours se célèbre en grande pompe la fête de tel ou tel saint, surtout celle du patron spécial d^ YOratoire : alors on invite un dignitaire ecclésiastique et des notables laïques, on distribue de pieuses images, des médailles, des amulettes, des reliques, des livres ascétiques ; et la journée se termine par des feux d'artifice et des représentations théâtrales. N'y a-t-il pas là des traits qui rappellent nos € Cercles catholiques d'ouvriers > ?

La Société que j'ai nommée plus haut a fait une enquête attentive sur les Oratori. Elle a constaté qu'ils reçoivent à Milan, dans la ville la plus libérale peutêtre et la plus éclairée de l'Italie, 3130 filles ou femmes et 4200 enfants ou adultes, en tout 7130 personnes soumises à l'action presque exclusive des congrégations ou du clergé et qui la communiquent à leur tour à leurs familles. Les communautés de Sœurs qui ouvrent le dimanche leurs maisons aux Oratori tiennent dans la semaine des écoles gratuites ou payantes, des internats pour les filles de condition aisée, etc. On assure qu'il y a, en outre, des maisons d'éducation où les maîtresses sont laïques, mais qui au fait sont régies par le même esprit qui anime les écoles congréganistes ; des maisons où les idées de patrie italienne, d'indépendance nationale, de liberté, sont en médiocre crédit, tandis que l'on pleure sur la captivité

du pape, sur la persécution de TÉglise, sur la suppression des ordres; où des écrits de propagande cléricale et de dévotion grossière et superstitieuse se mêlent à de bons livres de classe. Les couvents d'éducation ont peu de rapports avec le monde ; quelques-uns n'autorisent que de rares visites des parents ; on n'y a recours aux maîtres séculiers que le moins possible et en restreignant de toutes manières leur contact avec les élèves; — ainsi, par exemple, dans une maison de sœurs Augustines où l'on a imaginé de faire enseigner le piano sans que le professeur puisse voir l'élève ; il peut seulement introduire ses mains sur le clavier à travers une porte ou cloison. — Ailleurs, la Sœur chargée de l'enseignement de l'italien reçoit d'un professeur en renom des leçons, qu'elle répète le lendemain aux jeunes filles.

Comment subvient-on aux frais de tant d'institutions qui entretiennent un personnel nombreux ? Il y a d'à- . bord la rétribution payée par les pensionnaires, laquelle varie selon leur condition ; le produit des travaux d'aiguille ou de tricot dans les écoles gratuites; les offrandes volontaires, qui affluent du côté d'une partie de l'aristocratie, et surtout le produit des pensions payées par des dames milanaises qui, à l'approche des fêtes, se retirent dans les maisons religieuses durant un mois, ou quelques jours, ou quelques heures seulement par jour. A l'occasion de ces retraites, on appelle un prédicateur célèbre, et les couvents rivalisent entre eux pour organiser de belles solennités.

Le parti libéral ne se fait pas illusion sur les effets

d'une telle éducation des jeunes ouvriers, des mères de famille^ des jeunes filles. Il comprend qu'elle n'incline pas le peuple aux institutions nouvelles, pas plus qu'elle ne forme des caractères virils. Il se préoccupe également de l'influence que l'Église militante peut exercer par ces innombrables agents dociles et dévouésdans une lutte électorale et des conflits violents qui plus tard peuvent en résulter. Aussi travaille-t-il à balancer l'action des Cercles ecclésiastiques du dimanche et des fêtes par deux moyens : d'abord en les* soumettant à la surveillance de l'autorité civile, de manière à y faire pénétrer le grand jour de la publicité eft à les mettre le plus possible en harmonie avec l'esprit et les besoins du temps présent; ensuite en organisant des cercles ou Recréatoires logiques gratuits.

La chose n'est pas aisée à réaliser. Il y faut beaucoup d'argent et un personnel assez nombreux. Trouver un local convenable, spacieux, bien situé, et n'eo payer la jouissance qu'un jour par semaine, c'est la première difficulté, et non pas la moins onéreuse. IL reste ensuite à faire les frais d'une installation convenable : salle de réunion et de conférences ; appareils gymnastiques, bibliothèque, etc. On a mis la main à l'œuvre Tété dernier; on a ouvert le premier^ recréafoire, et aussitôt il y a eu quatre cents inscriptions; il a fallu en refuser trois cents jusqu'à ce qu'on ait pu élever de nouveaux établissements. Les familles, comme on peut le croire, sont charmées de cet asile ouvert contre les tentations du cabaret, du jeu et du libertinage. Les jeunes gens entrent à neuf heures ou à huit^

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selon la saison ; ils restent jusqu'au soir ; seulement ils peuvent sortir de onze heures à une heure pour assister, s'il leur plaît, aux offices. On donne des conférences familières sur divers sujets : morale, histoire, géographie, hygiène, économie sociale, expériences de physique, etc. En fait de jeux : la gymnastique, les exercices militaires, le tir, des excursions à la campagne, des visites dans les manufactures, le chant choral (qui est fort goûté) ; par le mauvais temps, les dominos^ sans parler de la lecture. Des membres du comité, désignés à l'avance, assistent aux séances à tour de rôle ; des jeunes gens de la bourgeoisie vienment s'associer aux exercices militaires ou autres. Les jeunes gens (huit à seize ans) sont distribués en compagnies sous la surveillance immédiate de chefs choisis parmi les meilleurs élèves, qui maintiennent l'ordre et la discipline. En cas d'absence non motivée, on donne un avertissement, et, si les absences se répètent, on prononce l'exclusion. Une fois tous les deux mois, les

familles sont mises au courant de la conduite de leurs fils.

Vous penserez avec moi qu'il y a là une tentative digne d'imitation. On approuvera le parti libéral de ne pas s'enfermer dans une politique à courte vue, et d'être attentif aux résultats présents ou prochains~d'un système d'éducation populaire et de tutelle morale si peu conforme aux principes modernes. On l'approuvera également d'appeler l'autorité séculière à contrôler les statuts et la marche de toutes les fondations pieuses, sans annuler toutefois la volonté des testateurs. Mais ce

qui mérite le plus d'éloges, c'est d'ouvrir, les jours de fêtes, un asile honnête et attrayant aux enfants du peuple, qui, au sortir de l'école primaire, c'est-à-dire dès l'âge de dix ou douze ans, sont livrés aux hasards de la rue et aux pires tentations de l'oisiveté et de l'ennui. Cet asile, les Milanais l'appellent à dessein RecréatoirCy selon le sens primitif de ce mot, parce que, disent-ils, ils veulent recréer, c'est-à-dire « refaire les forces physiques des fils du peuple par des exercices gymnastiques bien réglés; leurs forces intellectuelles par les leçons de maîtres compétents et de citoyens respectables ; leurs forces morales, en leur inspirant la foi au travail, ce puissant consolateur et émancipateur, avec le double amour de la famille et de la patrie... » Et cette œuvre, on l'entreprend « sous les auspices du principe laïque, comme du génie inspirateur de l'éducation moderne, du préparateur patient de toute victoire dans l'ordre intellectuel et moral ». Voilà, assurément, un noble et franc programme d'action, qui suffit à honorer un parti et une ville; et il est signé, remarquez-le bien, d'un grand nombre de notables de toute profession.

On ne peut donc qu'applaudir à Une telle initiative ; seulement il s'élève ici une question grave, la même qui, en France comme en Italie, se présente à propos de toutes les réformes scolaires. A l'excès de religion, ou plutôt à une éducation religieuse tout extérieure, rituelle, sacerdotale, antilibérale, presque étrangère à la conscience morale, suffit-il d'opposer les conférences, les sciences, la morale même? A paraître négliger cer-

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taiaes aspirations profondes et invincibles de Tâme, n'est-on pas menacé d'une réaction légitime? Certes, je reconnais qu'il y a souvent lieu d'appliquer à la dévotion matérialiste de notre temps le mot connu : Corruptio optimi pessima ; et les libéraux ont mille fois raison d'y opposer la lumière, l'instruction laïque, la liberté, l'exercice régulier de toutes les facultés ; mais leur illusion serait grande s'ils venaient à penser qu'à la longue l'âme populaire, l'âme humaine, dont ils prennent souci, se passera de croire, d'adorer, d'espérer. J'oserai dire que le jour où le parti libéral, de l'un et de l'autre côté des Alpes, aura nettement appliqué le principe laïque, dont il est justement fier, à l'ordre religieux même, reconnu légitime et nécessaire, alors un pas décisif aura été fait vers le plein affran* chissement des consciences.

J'arrête ici ces notes sur l'Italie, qui se sont étendues au de là de ce que j'avais prévu. Je renonce à vous faii^ part de mes impressions d'ensemble; cela m'entraînerait encore trop loin. Je dirai seulement que ce que j'ai observé de mes propres yeux n'est pas resté au-dessous de ce que je m'étais imaginé à l'avance. Ce qui a le plus attiré mon attention, ainsi que vous l'avez remarqué, c'est moins le glorieux passé de l'Italie, ses chefsd'œuvre de l'art anciens et modernes, ses merveilleuses ruines, que son état présent, ses institutions, ses efforts j^our devenir mère et nourrice d'hommes libres. Au total, il m'a paru que cette nation nouvellement faite sous nos yeux n'était pas menacée de se défaire ; sans

doute, l'œuvre d'assimilation est loin d'être achevée, mais elle marche à grands pas, et les tentatives pour l'interrompre ne serviraient peut-être qu'à l'accélérer en réveillant les forces vives et les meilleurs sentiments du pays. Est-ce à dire que tout aille pour le mieux et qu'il n'y ait pas encore de grandes difficultés à vaincre et des chances redoutables à affronter? Ce serait être plus optimiste que les Italiens eux-mêmes, qui, en ce moment, ne sont contents ni de leur politique intérieure, ni de leur politique extérieure, ni de leur administration, ni de leurs écoles, ni de leurs finances, très embarrassées en effet. Toutefois, ce ne sont pas les embarras matériels ou d'organisation, bien que très graves, qui m'inquiéteraient le plus; c'est plutôt le relâchement de l'esprit public, l'indifférence générale et je ne sais quel manque de ressort et d'élan.

Je ne fais, en disant cela, que reproduire la plainte des hommes les plus clairvoyants. Aussi longtemps que l'Italie a eu devant elle un grand dessein à réaliser, l'indépendance et l'unité à conquérir, la liberté à fonder, elle se sentait comme portée par son idéal ; il n'en est plus de^ même depuis qu'elle n'a plus à pourvoir qu'aux nécessités laborieuses et constantes de la vie des peuples libres; aussi les institutions parlementaires semblent-elles atteintes d'un secret dépérissement intérieur. Nos voisins font en ce moment la même expérience que nous; c'est qu'il est plus aisé encore de conquérir la liberté que de la faire vivre d'une vie normale et en quelque sorte organique. Chez eux, l'idéal politique apparaît parfois comme suspendu en l'air.

étant en contradiction secrète ou avouée avec l'éducation religieuse nationale, ne s'appuyant ni sur des habitudes séculaires ni sur une classe dirigeante appliquée de longue date aux affaires publiqffes. Cet isolement ou cette discordance s'efface aux heures d'enthousiasme, où le sentiment national domine toutes les influences contraires ; mais il se fait de nouveau sentir dès que, les choses reprenant leur cours ordinaire, chacun revient à ses impressions.

La révolution italienne a parcouru en quelques années un si long chemin que l'on s'étonne vraiment de tout ce qu'elle a réussi soit à détruire, soit à fonder. Mais il est certain qu'à bien des égards la loi a devancé les mœurs, l'élite de la nation a devancé le peuple ; l'homme marche à une grande distance de la femme ; chez l'homme même l'intelligence est en avant de la conscience et des habitudes morales; et enfin des provinces entières restent en arrière du mouvement général. C'est là peut-être, plutôt que dans des circonstances extérieures et passagères, qu'il faut chercher la cause profonde de l'état d'atonie et d'impuissance dont se plaignent nos voisins. Si j'avais à exprimer en deux mots l'impression dominante qui me reste de mon voyage, je dirais que j'ai vu en Italie, à côté d'institutions pleines de promesses, beaucoup d'hommes distingués et d'œuvres remarquables ; ce que je n'ai pas senti au même degré, c'est ce souffle puissant et régulier qui, partout répandu, décèle la vie d'un grand peuple en pleine possession de lui-même.

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