DEUX
FORÉZIENNES.
PRÈVE DE FOREZ.
Un chevalier bardé de fer côtoyait les bords de la Loire. La tête penchée sur la poitrine, il semblait s'égarer dans de profondes pensées ; son coursier, né dans les marécages de la Bresse , marchait vigoureusement encore ; deux écuyérs suivaient derrière, montés sur de grands chevaux de Normandie ; les deux beaux normands baissaient la tête et n'obéissaient plus a Téperon.
A la poussière dont ils étaient couverts,
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on devinait qu'ils avaient marché depuis l'aurore (la nuit descendait sur les coteaux foréziens), et la sangle qui ne pressait plus leurs flancs attestait que depuis longtemps ils n'avaient pris aucune nourriture ; les écuyers échangeaient des signes de mauvaise humeur et de mécontentement.
Lorsque sur le chemin, des juifs ou des pèlerins, des serfs ou des marchands rencontraient les nobles voyageurs, ils donnaient aussitôt des signes du plus profond respect ; c'est que sur l'écusson qui pendait contre la poitrine du chevalier, comme sur la bannière attachée à sa lance, était peint en noir le redoutable lion de Beaujeu.
Que venait faire sur les bords de la Loire le jeune héritier de cette puissante maison ? Venait-il faire valoir les droits de sa famille sur quelques-uns des villages que retenait le comte de Forez , et que les fiers suzerains du Beaujolais revendiquaient vainement? Venait-il guerroyer
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contre le comte Gérard, que les Lyonnais et les Bourguignons réunis avaient chassé de sa bonne ville de Lyon, et qui, depuis ce temps, nourrissait des projets de vengeance qui ne devaient pas s'accomplir ?
Non ; les montagnes qui séparent le Forez du Beaujolais étaient tranquilles ; aucun bruit de guerre n'avait retenti entre le comte de Forez et ses voisins, et la faible escorte qui suivait Humbert de Beaujeu rassurait les plus timides*
Un bac reçut les voyageurs ; la rivière était calme, la soirée était belle ; au bout d'un instant on eut touché à l'autre bord.
Un petit village, habité par des mariniers et des pêcheurs , se trouvait sur la rive gauche de la Loire. Une hôtellerie de chétive apparence était la seule habitation où l'on pût trouver l'hospitalité ; le chevalier jeta la bride de son cheval à ses écuyers , et, baissant la tête, il entra par une porte basse dans une vaste salle ; une vieille femme dormait devant le feu.
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— Debout , sorcière ; un morceau de pain pour moi et de l'avoine pour mes chevaux. Si tu as un quartier de venaison ou un reste d'agneau, mets-le sur la table.
Le chevalier s'assit, et la vieille courut à un grand coffre d'où elle apporta son tablier plein d'avoine ; elle revint, essuya la table et mit dessus, dans un plat d'étain, un quartier de chevreau entamé la veille.
— Tu as des lit3, dit le chevalier.
— J'ai un mauvais grabat, répondit la vieille 5 les nobles seigneurs vont au château voisin, et les pèlerins préfèrent coucher sur la paille.
— Demain je saurai la vérité, dit le chevalier à voix basse, répondant à sapènsée.
— Par mon patron ! dit un des écuyers en entrant, je suis moulu comme si j'avais vidé les arçons, et cependant on m'a surnommé le robuste.
Je n'ai jamais fait une course si Ion-
gue et si pénible, dit l'autre en lesuivant.
Aussi vais-je m'étendre dans un coin et dormir tout à l'aise.
— Je préfère cent fois les bords de la Saône aux rives de la Loire, dit le premier , et les coteaux .bourguignons au\ plaines foréziennes.
— Toutes les femmes sont vieilles dans ce satané pays ; je n'en ai vu qu'une, et elle a plus de cent ans.
— Silence, maîtres ! dit le chevalier.
— Qu'a donc notre maître aujourd'hui?
dit un des écuyers à voix basse. Il est chagrin , distrait , contre son ordinaire.
Vois comme il a l'air soucieux.
— Je crois qu'il pense à se marier, dit l'autre, jamais je ne l'ai vu d'aussi mauvaise humeur.
Le chevalier et ses écuyers s'assirent en silence devant la table ; tout-à-coup, vers la fin du repas, le chevalier se leva, poussa du pied son banc qui tomba à terre , et , s'adressant à ses écuyers :
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— Allez seller les chevaux, dit-il Je
veux m'en assurer ce soir môme, ajouta-t-il plus bas, et, jetant une pièce d'argent à la vieille, il sortit.
Le bruit des pas des chevaux se fit entendre devant la misérable auberge , et bientôt il s'éteignit dans le lointain.
— Dieu soit loué, les voilà partis ! dit la vieille ; on a toujours quelque chose à craindre avec ces hommes couverts d'acier. Et fermant la porte avec précaution, elle mit la pièce d'argent dans un pot de terre qu'elle cacha soigneusement.
— Par mon patron saint Wlphe, si tant est qu'il y ait un saint de ce nom en paradis, je donnerais bien le plein bouclier de cire que les seigneurs de Bagé paient à Tévêque de Mâcon, pour savoir où nous coucherons ce soir.
— D'autant plus que nos chevaux ne peuvent plus aller , et que c'est pitié de voir de nobles coursiers broncher ainsi à chaque pas.
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— Nos malheureuses guerres de successions m'ont empêché jusqu'à ce jour de juger par moi de sa beauté, disait le chevalier. Etre ennemis lorsque le même sang coule dans nos veines ! nous sommes parents et d'assez près. 11 sera besoin d'une dispense en cour de Rome.
Mais si elle nourrit dans son cœur un amour secret, comme cette lettre me l'assure je ne sais pourquoi je tiens tant
à la voir et surtout à la trouver libre.
— Ne vois-tu point de lumières à droite ou à gauche ? disait un écuyer.
— Je ne vois rien que de grands bois qui doivent être pleins de loups.
— Mauvais pays !
— Triste à mourir.
— Bah ! si j'y trouve une riche héritière, je fais une folie, et j'épouse.
— Ah ! c'est pour plaire aux dames que tu portes en toute saison une cotte rouge garnie de menu-vair ?
— C'est ma couleur favorite.
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Le chevalier fit signe aux écuyers de se rapprocher.
— Vous êtes prudents , mes maîtres, dit-il d'un air sérieux , et il n'est pas besoin de yous recommander plus de raison qu'à l'ordinaire. Nous allons demander l'hospitalité à la fille du comte de Forez, Que rien ne trahisse des jeunes gens étourdis et légers. Wlphe , et toi , Guichard, gardez de me déplaire.
— Je gage ce bracelet contre ton épéc, dit Guichard, que le seigneur Humbert a des vues sur la belle Prève , la reine du Forez , la rose des montagnes , la merveille des belles, comme disent les ménestrels.
— Et je gage mon épée contre ton bracelet qui n'est peut-être pas d'or fin, que la belle Prève, la plus sauvage des châtelaines des bords de la Loire , au premier mot d'amour rejettera bien loin les vœux du vaillant Humbert, la meilleure lance de la Bourgogne,... pourvu que ce
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ne soit pas le signal d'une guerre sanglante !
— Ce n'est pas à nous à craindre, — Je le sais, quoique le comte Gérard ait fait de grands préparatifs.
— Oui, depuis que ton cousin , le roi de Bourgogne, a prêté main-forte aux Lyonnais pour chasser le comte Gérard de ses domaines, ce dernier fait des préparatifs de guerre. Mais ce n'est pas contre le Beaujolais que marchera la noblesse forézienne. Je crois plutôt....
— Que veux -tu dire? Penses-tu que l'étendard de Beaujeu se joindra à la bannière de Forez ?
— Peut-être.
— Et alors la main de la belle Prève cimenterait cette union.
— Oui, et je suis heureux de voir que tu commences à comprendre. Si les sires de Beaujeu , oubliant leurs anciennes querelles , promettent de marcher contre l'évêque et les Lyonnais, le noble comte
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de Forez ne fera-t-il pas bien d'accorder en échange la main de sa fille au vaillant Humbert?
— Avec les villages contestés peut-être?
— Eh ! sans doute ! N'est-ce pas le point de la difficulté? N'est-ce pas à obtenir ces villages des bords delà Loire que la maison de Beaujeu met tous ses efforts depuis tant d'années ? Et quand le lion de Beaujeu se sera établi de ce côté-ci des montagnes , ne lui sera-t-il pas facile d'étendre sa griffe sur tout ce qui sera à sa convenance ?
— On n'enlève pas les domaines d'un beau-père !
— Laisse-donc. D'ailleurs, en politique, lorsqu'on est le plus fort, on prend des droits, on n'en perd jamais. Qui sait si, dans vingt ans , nous ne monterons pas à cheval pour revendiquer nos droits sur la province entière ? 11 ne faut qu'un prétexte quand on a la force de l'appuyer.
— Qui sait plutôt si un sire de Beaujeu
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ne coupera pas les oreilles à son page, dit une voix sévère ! les sires de Beaujeu n'aiment pas qu'on parle de leurs affaires, et moins dans ce moment que jamais.
Les écuyers se turent , et les chevaux ayant marché quelque temps encore, les cavaliers, à la lumière de la lune qui s'élevait à l'horizon, découvrirent devant eux un vieux château.
C'était une noble demeure , et cependant l'œil le moins exercé aurait reconnu que , si elle était à l'abri d'un coup de main, elle n'aurait pas supporté un siège.
Elle offrait une masse imposante , mais des bâtiments vastes et irréguliers étaient à côté d'une forte tour ; derrière les hautes murailles s'élevaient le clocher et les toits d'une église. C'était plutôt l'habitation d'un vieillard pacifique ou d'une femme pieuse que la résidence d'un fier baron , armant ses vassaux , guerroyant contre ses voisins et voulant un abri pour l'heure du danger.
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Au sommet de la plus haute tour on apercevait une bannière. Les ombres de la nuit empêchaient de distinguer le chêne vert étendant ses vastes branches sur un champ de gueules. Ailleurs , ce drapeau aurait été un emblème de fierté et de puissance ; ici ce n'était plus qu'un signe de protection et de paix. Il semblait dire que tout malheureux était sûr de trouver dans ces murs soulagement, aide et secours ; tout voyageur , hospitalité et courtoisie.
Malgré sa faiblesse, il n'eût pas été prudent à une troupe d'aventuriers de mettre le siège devant ce château. Une jeune dame faible et timide l'habitait , mais toute la contrée veillait sur elle. La bannière n'était peut-être pas solidement plantée ; mais nul n'eût été assez hardi pour y toucher. C'est que dame et maison étaient sous la protection de hauts et puissants seigneurs. Le château était le château de Pommiers, la bannière n'était
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autre que la bannière des comtes de Forez, la jeune dame était Prève, la fille du comte Gérard, belle entre les plus belles, merveille de jeunesse et de beauté, fleur modeste et craintive qui se cachait du monde et qui, dans la solitude, trouvait plus de bonheur qu'à la cour de son père.
Pourquoi donc se tenait-elle ainsi cachée ? la ville de Feurs ne réunissait-elle pas tous les plaisirs ? tfy aurait-elle pas brillé au milieu de toutes les jeunes châtelaines qu'attiraient les jeux , les fêtes, les tournois de cette cour galante et fastueuse? N'aurait-elle pas enlevé tous les suffrages et séduit le cœur des jeunes chevaliers ? n'était-elle pas l'amour de son père et l'orgueil de sa famille ? voilà ce qu'on se demandait dans tous les châteaux et dans toutes les chaumières, et à quoi nul ne savait répondre d'une manière positive et certaine.
Quelques personnes soupçonnaient un
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amour secret, mais son père l'avait laissée libre dans son choix , et Prève avait déclaré que nul des jeunes seigneurs qu'elle voyait n'avait su la toucher. Elle avait demandé le château de Pommiers pour apanage, on le lui avait accordé, et la surveillance la plus jalouse avait vu s'évanouir ses soupçons.
Depuis un an qu'elle habitait le château de Pommiers, entourée de jeunes tilles, de dames âgées, de serviteurs fidèles, elle passait son temps à visiter les pauvres, à faire du bien, à soulager les infortunes et à recevoir quelques religieux de Saint-Benoît pour qui elle avait fondé un prieuré dans son château. Elle se promenait, avec ses compagnes, sur les bords de l'Ysable ou dans la forêt qui entourait le manoir ; elle brodait de longues tapisseries ; elle devisait avec ses femmes de choses édifiantes et pieuses ; elle chantait de saints cantiques , et souvent elle passait des heures entières dans l'ora-
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toire caché où nul n'avait jamais le droit de pénétrer.
En ce moment le pont-levis du château de Pommiers était levé. La prière du soir était faite, la sentinelle se promenait sur la plateforme ; le majordome , une lampe à la main, faisait sa ronde habituelle; les hommes d'armes causaient dans une salle voûtée , à côté du pontlevis ; les femmes du château se retiraient dans leurs appartements, et tout allait bientôt rentrer dans le silence.
Une lumière brillait dans une tour à cul-de-lampe qui formait cabinet à côté d'une vaste salle. Là on entendait des soupirs entrecoupés et les discours les plus passionnés et les plus tendres; Là une jeune femme, les mains jointes, lais-p sait échapper les expressions de l'amour le plus vif et le plus brûlant. La porte de sa. chambre était soigneusement fermée, et la jeune femme , croyant n'être pas enten due, laissait monter les accents de sa voi
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— « Oh ! vous le savez bien que je vous aime ! Depuis que je vous ai choisi pour mon époux, ne vous ai-je pas donné ma vie et mes pensées ? Ne me suis-je pas ensevelie au fond d'une solitude où rien ne me distrait de mon amour ? Vous aimer, n'est-ce pas mon existence entière ?
Jeunesse, beauté, amis, parents, fortune, opulence, plaisirs, ne vous ai-je pas tout donné? Je ne regrette rien ; je suis heureuse. ... Oh ! je suis la plus heureuse des femmes parce que je vous aime , parce que je suis à vous et que rien ne pourra nous désunir.
« J'ai quitté sans regret les vains plaisirs du monde ; ce n'est pas là qu'est le bonheur. J'ai repoussé l'hommage des plus vaillants chevaliers; ils ne savent pas aimer. Pour eux, l'amour c'est la beauté, la grandeur, les richesses. Pas un d'eux ne voudrait aimer une pauvre et faible créature. Que l'adversité vous atteigne , leur amour s'évanouit. Oh ! ce n'est pas
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ainsi que je conçois l'amour ! Vous seul savez comprendre une àme timide et craintive qui cache avec soin les trésors de sa tendresse pour les déposer à vos pieds.
« Oui, je sais que vous êtes jaloux; mais n'avez-vous pas mon cœur sans partage ? Ne vous ai-je pas jurér devant les autels de n'avoir des yeux et des soupirs que pour vous ? N'est-ce pas vous qui voyez toutes mes larmes? N'est-ce pas à vous que je demande toute ma joie et mon bonheur ?
« Oh î ce temps d'épreuve ne peut durer ! Bientôt viendra le jour où je serai à vous à la face do monde entier, et alors je pourrai me dire hautement votre épouse et votre fiancée. »
Cette jeune femme était Prève, la fille de Gérard, la descendante des comtes de Forez, et dans ce moment le vent agitait, au-dessus de la tourelle, les longs plis de
la bannière orgueilleuse de gueules au chêne de sinople.
Tout-à-coup les soupirs furent interrompus par les sons bruyants d'un cornet d'ivoire ; c'était rappel d'un chevalier demandant l'hospitalité.
Prève surprise sortit de son cabinet.
Pendant qu'elle enveloppait ses épaules d'une mante fourrée, le vieux majordome frappa à sa porte et lui dit sans entrer :
— Noble dame , un chevalier demande r hospitalité ; il est harrassé de fatigue* Quelle réponse faut-il faire?
— Conduisez-le dans la grande salle.
Servez-lui à manger et donnez-lui un lit.
A-t-il une suite nombreuse ?
— Deux écuvers.
— Qu'ils reçoivent les mêmes soins que leur maître ; vous offrirez mes excuses au chevalier de ce que je ne vais pas le recevoir moi-même.
Le pont-levis s'abaissa. Des varlets vinrent prendre les chevaux, et le major-
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dome passant devant les voyageurs les conduisit dans une salle voûtée où bientôt le souper leur fut servi.
Dès que les voyageurs furent assis, le vieux majordome courut à la chambre de sa maîtresse.
— Noble et puissante dame, les voyageurs portent les armes de la noble maison de Beaujeu.
La dame se servit de son sifflet d'argent pour appeler ses femmes. Prève ne voulait pas descendre auprès du chevalier ; sa nourrice l'exigea impérieusement.
— Conflerez-vous, Madame, l'honneur de la maison de Forez à un vieux majordome plein d'importance , ou à des gens qui n'ont aucun usage ? Il faut que vous vous présentiez vous-même et que vous voyiez s'il ne manque rien à ce chevalier.
Une femme trouve toujours de bonnes raisons pour voir un étranger de bonne mine. La nourrice était curieuse, elle fut éloquente ; Prève répara sa toilette , et,
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accompagnée de quelques femmes , elle descendit,
— Par notre patron que j'invoque souvent , parce qu'il n'a pas autre chose à faire, disait Wlphe en riant, ce manoir a été un rendez-vous de chasse avant d'être l'apanage de la reine de la beauté. Que de bois de cerfs ! que de défenses de sangliers ! que de peaux de loups ! et ces vieilles armures ! Vrai Dieu ! nous ne sommes pas dans un pays aussi sauvage que je le croyais,
— Haute et puissante dame de Forez, dit le majordome en annonçant.
Prève entra. Les voyageurs se levèrent, et le chevalier fit à la dame un profond salut.
— Le sire Humbert deBeaujeu, surpris par la nuit dans ces bois, vous a demandé l'hospitalité, noble dame, et vous avez daigné la lui accorder. Recevez ses humbles remerclments, outre l'hommage qu'un chevalier doit à la grâce et à la beauté.
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— Les sires de Beaujeu seront toujours les bien reçus dans la maison de Forez, dit la dame ; ils y trouveront toujours bon accueil et courtoisie.
Le souper fut grave et sérieux ; on s'examinait de part et d'autre, et nul n'osait beaucoup parler. La dame voyant que les voyageurs avaient besoin de repos, donna brusquement le signal de la retraite.
Lorsque le sire de Beauieu eut été conduit dans sa chambre par le vieu* majordome , il ne put s'empêcher de dire à haute voix : elle est encore plus belle qu'on ne me l'avait dit. Et puis il ajouta : demain je saurai si elle en aime un autre.
— Qu'il est beau , ce jeune chevalier !
disait la nourrice à la fille des comtes de Forez.
— Je n'ai pas remarqué, dit celle-ci.
Elle ne disait pas vrai, la noble dame;
car elle avait rougi en répondant.
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— Belle dame, n'irons-nous point sur les bords de cette jolie rivière ?
— Volontiers, messire ; comment trouvez-vous ce pays?
— Tous les pays sont beaux quand on y trouve fleur de beauté.
— Nous ne pouvons voir d'ici les bords de la Loire ; ils ne valent pas, dit-on, les rives de la Saône ?
— Je les préfère depuis hier.
Et tous les deux descendirent sur les bords de l'Ysable , et ils se promenèrent longtemps, et les dames qui les suivaient échangeaient de doux regards , et Guichard dit à Wlphe à voix basse :
— N'ai-je pas parié hier au soir mon bracelet contre ton épée ?
— Non , dit Wlphe ; je crois que le marché n'a pas tenu.
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Le soir, il y eut festin dans la grande salle du château de Pommiers. Prève était assise sous un dais, au bout le plus élevé de la table, et, sous un dais pareil, à côté ■ d'elle, était assis le vaillant Humbert de Beaujeu , et c'était merveille de voir la haute taille , les noirs cheveux , le teint bruni , l'air fier du chevalier , à côté de douce et frêle créature, la blonde Prève, à l'air mélancolique et tendre, qu'Humbert eût brisée dans sa main puissante, et qu!il environnait de soins si attentifs et si doux.
Les autres convives étaient plus bas, assis chacun suivant sa dignité et son rang.
— Le joli couple ! disaient les dames.
— Bien maladroit sera le chevalier, disait la nourrice au majordome, si la fille du comte Gérard ne devient pas la dame de Beaujeu.
— Il y a de bons vins en Beaujolais !
disait le majordome.
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— Il donne beaucoup de fêtes, disaient les demoiselles.
— C'est un vaillant guerrier, disaient les hommes d'armes.
— Il est bon et généreux , disaient les pauvres serfs.
Et nul ne tarissait sur son éloge, et tous désiraient voir Técu losangé parti de Beaujeu et de Forez, sculpté bientôt aux voûtes de la chapelle.
Les convives devisaient joyeusement, et Humbert disait à Prève tous les plaisirs de la cour de Beaujeu, et il lui parlait de ses guerres et de ses voyages, et il disait les couvents qu'il voulait fonder, les moines qu'il voulait appeler, les pauvres qu'il voulait secourir, et Prève écoutait attentive, et, ne sais comment se fit, mais Prève donna bientôt son avis, approuvant ceci, blâmant cela, comme si elle eût dû avoir une grande influence sur ce qui se passait dans la terre de Beaujeu.
— Ces passerilles sont exquises ; n'en
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goûterez- vous pas, beau sire ? et d'un air à moitié distrait, elle poussa son assiette devant le chevalier.
— Par mon patron, dit Wlphe, ils mangent à la même assiette !
Les dames sourirent en détournant la tête ; la nourrice leva les yeux au ciel, et le majordome se frotta les mains.
— Oh ! noble dame, ces soins qui occupent ma pensée, ne consentirez-vous pas à les partager avec moi ?
— Evrard, dit la dame à un jeune page, portez un rameau de buis à nos convives; que la soirée se finisse au milieu des contes et des chansons.
— Et vous ne me faites point de réponse? dit le chevalier.
— Silence, messire, on va chanter.
Le chevalier baissa la tête, mais son
cœur était plein de joie, car il avait deviné le secret de sa dame ; il se voyait aimé, et il se dit dans sa pensée : non, c'était une calomnie ; elle est pure autant
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qu'elle est belle ; et, avant ce jour, jamais elle n'avait donné son cœur.
Cependant les chansons faisaient le tour de la table, Alix de Cousan chanta les exploits de Charlemagne ; Aliénor de Rochebaron , les amours d'ïseult ; un page de la maison de Fougerolles , les amours de Berthe au long pied ; quand arriva le tour de Guichard , Humbert lui fit un signe :
— Montdor, dit-if, chante-nous la romance des sires de Beaujeu.
Le jeune écuyer chanta :
Du lourd beffroi déjà l'airain sonore Dans le champ-clos appelle les guerrier». Pour le combat qui se présente encore ?
Quel est ce preux ? quels sont ces écuyers ?
Fier, immobile, à travers sa visière On voit briller un regard plein de feu ; Et j'aperçois, écrits sur sa bannière, Ces mots : « A tous venants beau jeu ! »
Laissez aller 1 Voyez comme il s'élance l Jamais Roland n'eut pareille valeur.
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En mille éclats se brise chaque lance ; Au noir lion espérance et bonheur !
Un des tenants roule dans la: poussière ; Adieu vaillance, amour et gloire, adieu !
Et l'inconnu redit d'une voix Gère Ces mots : « A tous venants beau jeu 1 »
Dix fois le cor a sonné sa victoire, Et mille cris l'ont proclamé vainqueur !
Quelle beauté partagera sa gloire ?
Quelle beauté va captiver son cœur ?
Dis-nous ton nom, soulève ta visière ; D'être inconnu tu n'as pas fait le vœu?
— Non, répond-il, aux rives de l'Ardière On me nomme Guy de Beaujeu. %
Guichard avait une voix juste et éclatante : on applaudit à sa chanson.
— Monldor , dit Humbert , tu ne m'en voudras pas si je t'ai fait chanter une romance où Ton compare la vaillance de mon père à celle du divin Roland. La gloire de ton aïeul est comme la lumière du soleil, les comparaisons les plus folles ne peuvent la ternir.
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— Beau sire, lui dit Guichard, la gloire de Roland s'obscurcit dans nos mains*; la vôtre brille tous les jours d'un nouvel éclat.
— Seigneur Urfé, dit Prève, ne chanterez-vous pas aussi votre romance ?
— Son nom est Wlphe ou Ulphé, dit Humbert; il est de race allemande, et je crois qu'il ne chante pas.
— Les gosiers d'outre-Rhin sont trop rudes pour bien chanter, répondit Wlphe en rougissant , mais ils n'en valent que mieux pour pousser le cri de guerre.
— Tu es un, brave jeune homme, dit Humbert, et tu auras plus tard loz et renom.
— Seigneur Ulphé , puisque c'est ainsi qu'on vous appelle, si vous alliez à la cour de mon père, vous courriez grand risque de changer de nom.
— Changé par vous , Madame , il n'en serait pas moins cher.
En ce moment il se fit un profond silence dans la salle.
La porte venait de s'ouvrir, et un religieux paraissait debout sur le seuil d'entrée.
Prève pâlit et voulut se lever. Le trouble qu'elle ressentait fut si violent qu'elle resta immobile.
Les varlets qui tenaient les torches allumées parurent embarrassés.
Les convives perdaient contenance.
— A la santé de la reine de beauté, disait Humbert ; et prenant une vaste corne sculptée, ornée de cercles d'argent doré, il l'emplit d'hypocras et1a vida d'un trait.
— Ma présence est inutile ici , dit le religieux ; un jour a suffi pour de grands changements ; je me retire.
Humbert vit alors la haute taille du religieux. Le moine avait rejeté en arrière son capuchon, et Von voyait, à la lueur des torches, sa barbe noire, son œil vif et profond, son air grave et sévère. L'austérité et la prière avaient gravé de profonds sillons sur son visage. 11 étendit les
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mains , secoua la poussière de ses souliers et sortit.
— Mon père, ne vous en allez pas ! s'écria Prève épouvantée. Oh! mon Dieu !
qu'ai-je fait? Je suis coupable, allez, toutes, retenez-le; dites-lui que je veux lui demander mon pardon à ses pieds.
— Pourquoi ces cris et cet effroi ? dit Humbert étonné ; avez-vous besoin d'aide et de protection en quelque chose ?
— Retirez-vous, messire ; je suis bien coupable, et c'est vous qui êtes cause de mon crime, et ne sais si Dieu le pardonnera.
Les sanglots la suffoquaient. Humbert interdit promenait ses regards dans la salle. Il se passait autour de lui un mystère qu'il ne comprenait pas.
Les varlets s'enfuirent un à un et la salle ne fut plus éclairée que par la lampe d'argent suspendue à la voûte.
Les dames prirent Prève dans leurs bras et la portèrent dans sa chambre.
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— Quel est ce moine, demanda Humbert à un page ?
— C'e3t le père Jubin, te directeur de noble dame Prève. Il est revenu ce soir après une absence de deux jours.
— Et quel crime reproche-t-il à votre maîtresse ?
— D'avoir accueilli un aimable chevalier, et d'avoir assisté , à côté de lui , au festin qu'elle lui donnait.
— Je veux le voir et lui parler à ce moine, par mon épée ! quelle influence ! Je lui demanderai en quoi Prève est coupable en se soumettant aux lois de l'hospitalité.
— Ne sais , messire, si le moine vous rendra raison.
— Je veux le voir ; qu'on l'appelle !
— Messire,* dit un des écuyers, ne vous heurtez pas au pouvoir de l'Eglise.
— Guichard, garde tes conseils. Depuis quand un sire de Beaujeu n'osera -t- il plus lever la tète devant un simple reli-
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gieux? c'est notre indulgence qui fait leur audace. Les moines viennent s'asseoir au conseil des rois ; ils font et défont les empires, et les nobles chevaliers attendent leurs ordres pour sortir ou pour remettre leur épée.
La porte de la salle était ouverte et le religieux était encore sur le seuil.
— Mon fils , trêve de reproches. Ces murmures viennent de votre ignorance , et je vous les pardonne. Demain j'ouvrirai vos yeux et vous reconnaîtrez votre erreur.
— Et Prève ?
— Patience. Je viens en son nom vous prier de modérer les éclats de votre colère. Elle seule est coupable, et elle se repent.
— Coupable? Que se passe-t-il donc autour de moi? par mon épee !
— "Les chevaliers jurent par leur épée, et c'est elle qui tranche leurs difficultés.
Ma : s, au-dessus de la force du glaive, il est une puissance contre laquelle les cheva-
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liers se débattent en vain ; ils la reconnaissent et ne veulent pas s'y soumettre ; elle grandit et elle écrasera tout ce qui voudra lui résister.
— Et quelle est cette puissance ? au nom de Dieu !
— La parole.
Le chevalier parut surpris.
— EtPrève?
— Demain je viendrai vous demander une audience, et nous causerons, mon fils, de choses qui intéressent votre avenir.
— Pourquoi pas ce soir, mon père ?
— Non ce soir, mais demain.
Le chevalier marchait à grands pas dans la salle. 11 était attéré par ce regard ferme et profond du religieux. Le vaillant Humbert comprenait qu'il y avait quelque chose au-dessus de la force et de la naissance ; il frémissait dans tous ses mem-
bres et il ne pouvait secouer la main de fer qui s'appesantissait sur lui.
— A demain donc, mon père ! et il sortit-
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— Que la bénédiction du ciel vous accompagne !
Hurabert ferma la porte avec violence et le bruit de ses pas retentit dans l'escalier.
— Un regard, un instant avaient suffi pour détruire un long ouvrage, disait le moine en se promenant pensif. La chair est donc bien faible que la présence d'un jeune chevalier fasse évanouir les plus fermes résolutions, fasse oublier les serments les plus sacrés? Prève! Prève! je veille sur toi. Le lion rôde pour te dévorer, mais que pourra sa fureur contre les justes ? Je soutiendrai ta faiblesse et nous triompherons ensemble. « Celui qui marche avec les sages deviendra sage : l'ami des insensés leur ressemble. »
Cette nuit fut agitée pour les habitants du château de Pommiers. Jubin la passa en prières ; Humbert se promena dans sa chambre jusqu'au matin ; Prève pleura toute la nuit ; si les autres sommeillèrent,
ce fut d'un sommeil léger et interrompu, — Elle m'aime , disait Humbert , et je n'ai pas su la rassurer et la défendre ! Ce moine a joui de son triomphe. D'un mot il a écrasé Prève ; d'un geste il m'a terrassé ; et je lui ai cédé la victoire , et je n'ai pas su lui disputer le terrain pied à pied comme un brave chevalier doit faire.
Je n'ai jamais pâli devant l'éclat des lances ; mon bouclier a reçu bien des coups de hache d'armes ; j'ai vu la mort sur les champs de bataille et je n'ai pas tremblé, et ce moine audacieux.... demain nous serons à temps de compter.
Elle m'aime , elle est tendre , elle est pure ; et la lettre que j'ai reçue en route , après mon départ de Beaujeu , m'a prévenu qu'elle avait une intrigue secrète !
Ce moine ? non, ce moine est trop austère.
Le crime n'a pas cet air de grandeur et de dignité. Et Prève ? Prève ! malheur à la calomnie !... Que dire envoyant ce regard limpide, ses traits si calmes, cet air si no-
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ble et si décent ?. . . Non, Prève est un ange !
Prève sera à moi ; elle sera mon épouse devant Dieu et devant les hommes, ou jamais la maison de Beaujeu n'aura eu de la force et de la puissance !
Prève pleurait dans son cabinet solitaire. La tète cachée dans ses deux mains, prosternée aux pieds de son crucifix d'ivoire, elle laissait tomber ses larmes qui rayaient le parchemin de sa bible ouverte.
— « Oh I pardonnerez-vous à l'épouse adultère ! J'ai péché, grandement péché !
Mon époux, mon maître, je n'ose plusme dire votre épouse, j'ai trahi tous mes serments; j'ai manqué à vos promesses, et maintenant vous repoussez la femme coupable qui se traîne à vos pieds. Ne rejetez pas mes larmes. Vous êtes bon autant que juste. Vous voyez mon repentir et mes larmes. Eteignez les feux de votre colère et ne précipitez pas dans l'abîme celle qui demande pitié.
J'écrirai à ce jeune chevalier, et je lui
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dirai que j'ai déjà donné mon cœur et ma main.
Le soleil s'était élevé au-dessus des montagnes du Lyonnais et versait ses premiers rayons sur la plaine forézienne.
Le château avait baissé son pont-levis ; les laboureurs étaient répandus dans les champs, les troupeaux paissaient dans la vallée, et les armes des soldats brillaient sur le rempart.
Un cavalier descendait de cheval dans la grande cour intérieure ; une jeune fille était à la fenêtre ; des varlets venaient se grouper autour du nouveau-venu.
— Répondrez-vous ! disait la jeune fille.
— C'est un cavalier qui apporte à noble dame Prève de Forez une lettre du comte, son père , et une lettre au noble sire de Beaujeu, s'il est au château de Pommiers.
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— Montez, messager, je vais vous introduire.
Une ombre légère venait de traverser les longues galeries du château et elle s'était arrêtée à la porte du sire de Beaujeu.
— Voici un billet , disait une voix bien douce, que dame Prève m'a chargée de remettre au noble sire de Beaujeu.
Le sire de Beaujeu prit le billet ; il était ainsi conçu :
« Je suis encore coupable, en vous écri* vant , mais je n'ai pu me refuser à un dernier adieu. J'ai pleuré ma faute toute la nuit et, peut-être, l'aggravai-je encore.
Pardonnez-moi tant de faiblesse. Vous avez surpris mon cœur en me disant doux propos que je ne devais pas entendre. Je me suis laissée aller à des plaisirs qui m'étaient interdits; j'ai trahi des serments sacrés. Adieu, oubliez-moi. Partez. Humbert, au nom de tout ce que vous aimez ne cherchez pas à me voir. Je ne puis
vous donner ma main; je suis fiancée, et je me dois toute à mon époux. »
— Fiancée ! par Satan ! elle est fiancée ?
Où est son époux? Elle m'aime, elle me le dit.... Prève ! tu seras à moi, ou tu ne seras à* personne.
— Une lettre du comte Gérard de Forez à haut et puissant seigneur Humbert de Beaujeu.
— Encore une lettre ? c'est bien : une lettre ? Est-ce la guerre ou la paix ?
« A haut et puissant seigneur Humbert de Beaujeu.
« Le comte Gérard de Forez ,
« Salut.
« Que la bénédiction de Dieu soit avec vous !
« Vous êtes , en ce moment auprès de notre fille chérie, dame Prève de Forez ; nul doute que vous n'ayez touché son cœur et que nous ne puissions enfin serrer des nœuds qui feront la consolation
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de notre vieillesse. Nous avions subordonné notre consentement à celui de notre fille chérie. Dès que vous l'aurez obtenu, nous vous attendons pour vous accorder le nôtre.
« Fait à notre château de Montbrison.
« Gérard. »
— Fiancée ! elle est fiancée ! Son père l'ignore, et il m'accorde sa main !
C'était naguère un mariage de politique et de raison ; et maintenant que c'est un mariage d'amour, il est devenu impossible !
Dame Prève recevait une missive de son père :
« Vous avez auprès de vous haut et puissant seigneur Humbert de Beaujeu.
Je vous prie, et vous ordonne au besoin, de lui faire bon accueil comme à votre futur époux ; le moindre délai apporté à
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votre consentement déplairait souveraiment à votre père ,
« Gérard. »
Un autre billet était joint à celui-ci :
« Bien-aiméè sœur, nous , tes frères, nous t'enjoignons expressément d'octroyer tes bonnes grâces à haut et puissant seigneur Humbert de Beaujeu , ton futur époux : sinon tu encourras notre colère, ce à quoi nous te prions de réfléchir.
« Tes frères, « Geoffroy-Guillaume
« et Gérard de Forez. »
— Mon père î mes frères ! mais je l'aime ! et je ne puis être à lui. Oh î ces serments que je ne puis rompre et qui me lient!
— Vous étiez libre quand vous les avez faits, madame, dit le religieux qui se tenait debout à l'entrée de la chambre de la clu\-
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telaîne ; mieux valait ne pas les faire que les mal tenir.
— Mon père, croyez-vous que je sois bien coupable pour l'avoir aimé un jour ?
— Non, si vous vous repentez ; oui, si votre cœur nourrit un amour eoupable.
— Eh bien ! mon Dieu , prenez votre servante , car il est des sacrifices au-dessus de nos forces.
— Dieu mesure le fardeau à la force de celui qui le porte; mais quand on a chargé soi-même un fardeau plus pesant , il faut avoir le courage d'aller jusqu'à la fin.
— Mon Dieu ! mon Dieu !
— Priez, ma fille.
— Mon père, dites à Humbcrtde partir.
— Que sa pensée ne trouble plus votre prière.
— J'y songe malgré moi.
— Pensez à votre époux.
— Eh bien ! oui , mon père , j'arracherai son souvenir de mon cœur. Je garderai ma foi à celui à qui je l'ai donnée ; je
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n'aimerai que lui ; il remplira désormais mon existence ; mais que le sire de Beaujeu parte au plus tôt. Que je n'entende plus sa voix, que je ne voie plus son visage, que je n'habite plus les mêmesiieux.
Je sens qu'il m'est indifférent; je sens qu'il n'occupe plus ma pensée, mais qu'il s'éloigne ou moi-même je quitte ce manoir. Allez, mon père, et dites-lui ma - volonté... mon Dieu !...
— Wlphe ! Guichard ! criait une voix du dehors , sellez les chevaux , et tenezvous prêts au départ.
Les éclats de cette voix retentirent dans tout le vieux manoir , et les vitraux enchâssés dans les bandes de plomb vibrèrent comme par un jour d'orage.
— Vous l'entendez, mon père, il va partir !
— Dieu soit loué ; et ce château , en reprenant son calme accoutumé, verra
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s'évanouir cet esprit de vertige qui s'était emparé de tous ses habitants,
— Mon Dieu , dit tout-à-coup Prève en levant les mains , mon sacrifice est fait. Recevez -le en expiation de mes fautes.
On entendait sur le pont-levis les pas de plusieurs chevaux.
— Donnez le bonsoir pour moi à noble dame Prève, dit encore la même voix ; et dans cet adieu il y avait quelque chose d'ironique et d'insultant.
Prève s'affaissa sur elle-même comme une fleur brisée par la tourmente ; un long sillon de poussière s'éleva sur la route de Feurs.
— Quelque malheur se prépare , dit le père Jubin en descendant rapidement l'escalier tournant.
Et quelques instants après, une mule portant un religieux marchait à grands pas sur la route qu'avaient prise les cavaliers.
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Les sires de Forez avaient essuyé un rude échec le jour où les Lyonnais, accourant de tous les points de la cité, a- * vaient taillé en pièce les hommes d'armes du comte, et foulé aux pieds le vieil étendard de gueules au chêne de sinople.
Les Foréziens s'étaient vaillamment défendus, mais Conrad-le-Salique avait envoyé ses troupes au secours de la cité, et les Lyonnais, aidés des Bourguignons, avaient triomphé aux cris sanglants : « À bas le petit archevêque ! Mort au comte Gérard et à son fils ! »
11 n'était plus, ce temps où la foule se précipitait saluant de cris de joie le comte qui amenait douce et modeste Alix de Gévaudan, sa fiancée. Le comte avait présenté sa femme au peuple; Àlix avait salué en rougissant, et le peuple avait répondu : Amour pour jamais !
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Bien des années avaient passé depuis.
Le comte s'était toujours montré dur et sévère ; il avait bataillé contre l'archevêque, et le peuple avait pris parti pour ce dernier : à la féauté et à la confiance avaient succédé la méfiance et l'inquiétude ; à l'inquiétude, l'animosité et la haine ; des rixes partielles avaient eu lieu, et le sang avait coulé dans les rues.
Burchard était mort. Cet archevêque, prince de la maison des rois de Bourgogne, avait laissé un neveu, évêque d'Augsbourg, qui prétendait à l'héritage spirituel et temporel de son duché. Gérard s'y était opposé. Gérard qui voyait diminuer sa puissance sur la ville de Lyon, voulut la rétablir en faisant nommer archevêque le plus jeune de ses fils, enfant inhabile à gouverner, trop faible encore pour soutenir le poids d'une crosse et d'une mitre; mais déjà fougueux, emporté, colère, prompt à joindre l'insulte à la menace, et toujours prêt à tirer le
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poignard contre les jeunes seigneurs qui venaient partager ses jeux dans le château de son père,
La guerre alors s'était allumée prompte et terrible. Le fer à la main, les Lyonnais avaient poursuivi Gérard et son fils hors des murs de la cité. Le pape, d'après la prière des Lyonnais, avait nommé archevêque Odile, abbé de Cluny, et le comte Gérard s'était retiré sur les bords de la Loire, rugissant de colère, et prêt à revenir surLyon,dès que l'occasion s'en présenterait.
Ses trois fils avaient grandi, et leur caractère s'était développé avec l'âge. Artaud, Talné, était toujours le blond cavalier dont les dames de Lyon vantaient la beauté et la douceur ; Geoffroy-Guillaume était toujours le fier jeune homme que le mot d'honneur rendait irascible et implacable ; Gérard, que son père avait voulu faire asseoir sur le trône archiépiscopal, Gérard était devenu ce qu'il promettait,
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un soldat féroce et brutal, hideux de visage, parce que son âme était flétrie, usé par les débauches et les plaisirs, cruel, sanguinaire par tempérament et par goût.
Alix de Gévaudan avait aussi donné à son époux deux filles: Prève, que sa beauté et son éloignement du monde avaient rendue célèbre, et Kodulphe, la brune, la sémillante Rodulphe, dont l'esprit, la grâce et l'enjouement faisaient les délices de la cour de Forez.
Tous regrettaient Lyon, la noble cité, commerçante et belliqueuse, assise sur le bord de ses deux fleuves qui l'enrichissent, et sur la colline où coula le sang des premiers chrétiens ; tous regrettaient leur beau palais de Roanne, résidence chérie dont les terrasses étaient baignées par les eaux si calmes de la Saône ; séjour d'amour et de galanterie, dont les fanfares joyeuses se mêlaient chaque jour au son grave des cloches
de Saint-Etienne, l'église métropolitaine.
Et pendant leur enfance ils se disaient souvent ce qui avait frappé leurs jeunes?
années : premières émotions qui ne s'effacent jamais.
— Te souvient-il des fêtes qu'on donnait sur la rivière, disait Rodulphe ; mille nefs légères sillonnaient le bassin de la Saône, depuis les rochers du pont bâti par les Romains, jusqu'au confluent des deux fleuves ; les varlets tenaient des torches dont les flots réflétaient l'éclat, et les trouvères chantaient de douces chansons.
— Et il y avait de belles dames à qui je donnais la main, quand elles sortaient de la barque pour monter les escaliers du beau château de Roanne, disait Artaud, et les dames me souriaient.
— Et il y avait une belle chaire de marbre blanc dans l'église de St-Etienne, disait la .blonde Prève , et une belle église à l'abbaye d'Ainay,
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— Et l'on faisait la Fête des Fous, disait Gérard.
— Et nous menions les enfants des bourgeois de la ville se battre contre ceux de la Guy-Ostière , que commandaient Grôlée et d'Albon, disait Geoffroy-Guillaume , et nous étions toujours vainqueurs.
— Et une fois, d'un coup de fronde, j'ai renversé un de leurs soldats, disait Gérard.
— Et nous y retournerons, disait Geoffroy-Guillaume.
— Le plus tôt sera le meilleur, disait Gérard.
Et pendant que Prève reportait à Lyon ses souvenirs de recueillement et de prières , Rodulphe y voyait des fêtes et des plaisirs, Artaud de belles dames, Geoffroy- Guillaume des combats, Gérard, le meurtre et l'incendie, des projets de vengeance et de destruction.
1^ comte de Forez aussi regrettait sa
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bonne ville de Lyon, et maintenant que ses fils étaient de fiers et hardis chevaliers, que ses coffres s'étaient remplis, que ses feudataires avaient de nouveaux soldats et des armes, il attendait l'instant de repasser les montagnes et de fondre sur la cité rebelle.
Deux alliés surtout devaient l'aider dans son entreprise : Guy de Lavieu, jeune chevalier au courage naissant et déjà indomptable, fier de la promesse qu'on lui avait faite de lui accorder bientôt la main de Rodulphe, qui lui avait déjà donné son cœur, et le vaillant Humbert, le redoutable suzerain du Beaujolais, à qui on avait aussi promis la main de Prève, promesse imprudente, source de bien des larmes.
On n'attendait que la célébration des deux mariages pour reprendre les armes et guerroyer avec fureur ; aussi le comte et ses fils tenaient-ils autant à la prompte exécution des promesses que les
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fiancés eux-mêmes. La haine est aussi impatiente que l'amour, et Gérard donnait ses filles avec joie ; il s'assurait par là les deux meilleures lances de l'ancienne et de la nouvelle Bourgogne.
En ce moment le comte Gérard était à Montbrison, où il sondait la fidélité de ses alliés et de ses feudataires ; Artaud était à Chambéon, maison de chasse des comtes de Forez, au milieu de la plaine.
Il y exerçait des faucons de Norwége que le sire de Beaujeu lui avait envoyés ; Geoffroy-Guillaume et Gérard étaient à Feurs, où ils dressaient des chevaux de guerre. A Feurs était aussi toute la cour qui attendait le prochain retour du comte ; les dames se promenaient sur les bords de la Loire, accompagnées de leurs pages, les chevaliers chassaient, montaient à cheval ou jouaient aux échecs ; beaucoup avaient suivi Gérard à Montbrison ; les jeunes gens jouaient au quintain sur l'esplanade, et les spectateurs ne leur é-
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pargnaient ni les éloges , ni la critique.
La journée était belle, et les meutes avaient déjà quitté le manoir. Les chevaliers galopaient dans les bois ; les dames brodaient sur Pesplanade et causaient. La nouvelle qui occupait tous les esprits était le retour du comte, attendu dans la soirée , et le prochain mariage du sire de Beaujeu avec dame Prève de Forez.
— Il sera bien heureux le sire de Beaujeu, disait Guy de Lavieu à sa fiancée, si, en un jour ou deux, il a obtenu un doux aveu de son amie.
— Vous plaignez-vous de votre long servage, disait Rodulphe? le sire de Beaujeu est un jeune et beau chevalier, vaillant dans les combats, aimé des belles, et j'ai grand désir de le voir.
— Oh ! ne plaisantez pas : chacun de vos sourires est un trait qui me fait souffrir. Plus tôt le sire de Beaujeu aura conquis le cœur de sa fiancée, plus tôt
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mon bonheur sera assuré; aussi, pour le succès de son voyage, ai-je déjà fait bien des vœux !
— Messire de Lavieu, au lieu de soupirer auprès de votre dame, vous feriez bien mieux de lui montrer votre adresse en renversant le quintain.
La journée était belle, les amateurs du jeu de quintain étaient nombreux ; dans Téloignement, quelques serfs et quelques bourgeois regardaient, mais se tenaient à distance,
— Vos désirs sont un ordre, et je vous obéis.
Le sire de Lavieu prit un cheval et une lance, et du premier coup il abattit * le quintain.
Rodulphe lui adressa un doux sourire.
— A toi, Imbert de Brancieu ! cria Hugues de Bruyère; si ma jument n'avait pas fait un écart, je frappais le sarrasin entre les deux sourcils.
— Que Dieu me soit en aide, répondit
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Imbert de Brancieu, et tu vas voir tomber le sarrasin à la renverse.
— Manqué ! cria l'assemblée. Messire Imbert, cédez votre place à un autre.
— Gare le sire de Rochetaillée ! il a du bonheur depuis qu'il porte au bras le chiffre de sa dame.
Le sire de Rochetaillée prit du champ, lança son cheval au galop, et sa lance frappa le sarrasin de bois au beau milieu du front.
— Bravo ! cria t-on de toutes parts.
— Rochetaillée,dit Geoffroy-Guillaume, notre oncle chéri Artaud III ne frappait pas mieux, quand il guerroyait contre les Sarrasins à Grenoble.
— C'est que mon cheval est calme et docile ; un enfant le guiderait sans peine.
— D'où vient-il ?
— C'est un présent de l'évêque d'Autun, et l'évêque est connaisseur.
— Ajoutez que c'est un cheval du Morvan, et que les chevaux du Morvan
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sont les premiers chevaux du monde.
— A toi Couzan.
Gouzan fut aussi heureux que Rochetaillée ; les sires de Mwitrond et de Sugny méritèrent aussi les acclamations de la foule ; le cheval de Girin de Sal s'abattit ; on fut obligé d'emporter le cavalier.
— A moi, mes maîtres, cria Gérard.
Depuis une heure j'exerce un cheval du Poitou, et je crois que nous n'en pourrons rien faire. Epinac , donne-moi un cheval et une lance.
Le sire d'Epinac amena un beau et jeune cheval, et Gérard, qui était cité pour son adresse à ce jeu, mit sa lance en arrêt et partit ; mais, soit que le cheval eût fait un mouvement, soit toute autre cause, la lance frappa l'épaule du sarrasin, et le sarrasin, tournant sur son pivot, frappa Gérard de son sabre de bois.
Par malheur, Gérard entendit derrière lui quelques éclats ile rire. Furieux, il
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donna une violente secousse à la bride du jeune cheval qui se cabra et se renversa avec son cavalier.
— Méchante bête ! cria Gérard ; et s'é- • tant levé, il lui cassa la lance sur la tête.
Tu es bien nommé Belzébuth, cheval d'enfer ! disait-il ; et il le frappait à coups redoublés avec le tronçon qui lui était resté à la main.
— Par notre dame, Gérard, tu vas tuer ce beau cheval, dit Geoffroy-Guillaume ; calme un peu ta colère et laisse-le aller.
— Garde tes conseils, ou je te traite comme lui.
— Tout beau, mon maître, ne m'insulte pas ; je n'ai jamais supporté une menace.
Lavieu n'était plus là, personne n'osait s'interposer entre les deux frères. Geoffroy-Guillaume se retira en haussant les épaules.
— Méchante bête ! disait Gérard ; et je voudrais bien connaître ceux qui ont r/-
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ajouta-t-il, en promenant autour de lui un regard de colère.
— On joûtait mieux que cela, de notre temps, dit le vieux sire d'Argental.
— Et Ton n'avait pas cette brutalité, • dit le vieux sire de St-Priest.
Pendant que Gérard assommait son cheval, trois cavaliers marchaient rapidement sur la route de Feurs. Ils approchaient de la Loire, et déjà ils voyaient les tours du château, les murs, les palissades et la noble bannière aux longs plis.
— Tu es un bon coursier, disait un des cavaliers ; le roi de France a de plus beaux chevaux dans son écurie; je ne t'échangerais pas contre le meilleur d'entre eux. Mes normands soufflent derrière toi :
mes écuyers les excitent, et je suis obligé de modérer ton ardeur ; leur poil fume, je vois que par moment ils fléchissent, ot qu'on les soutient avec la bride et l'éperon ; et toi tu as l'air de te jouer
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de cette longue course, comme si tu paissais encore sur les bords de la Reyssouse, dans les marais de la comté de Villars. Bientôt nous retournerons sur les champs de bataille, et ton maître oubliera un fol amour, en poussant son cfi de guerre dans la mêlée.
Les hommes d'armes du château voyaient s'approcher un nuage de poussière qui roulait du côté de la Loire ; un coup de vent laissa briller une lance et des armes.
— Par la Vierge, voilà des cavaliers bien pressés.
— C'est un chevalier et sa suite.
— Le chevalier est bien monté !
— Ils entrent dans le bac.
— Quelles nouvelles apportent-ils ?
— Nous le saurons bientôt.
— Voici Geoffroy-Guillaume et Gérard qui vont à sa rencontre.
— Reconnais-tu ses couleurs ?
— D'or au lion de sable.
— Eh ? c'est le sire de Beaujeu.
C'était le sire de Beaujeu. Humbert salua brusquement les sires de Forez. Son teint était animé par la rapidité de la course, ses yeux étaient irrités et presque insultants.
— Geoffroy-Guillaume, et vous Gérard, dit le sire de Beaujeu, sans répondre aux amicales salutations des deux frères, j'ai demandé la main de votre sœur, et vous me l'avez accordée, merci d'un don si cher ; quand je la demandai je la croyais libre.
— Libre ? la main de notre sœur n'est pas libre ?
— La main de votre sœur n'est pas libre. Les puissants comtes de Forez ne le savaient-ils pas ?
— Que dit le sire de Beaujeu ?
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— Votre sœur est mariée.
— Mariée ?
— Prève?
— Prève, votre sœur est mariée ou fiancée, je pense qu'il importe peu.
— Qui l'a dit ?
— Elle-même.
— Messire Humbert, ne vous jouez pas de nous et de notre honneur. Nous ne souffririons d'insultes de personne.
— Voici sa lettre.
— C'est elle !.. « Je me dois tout à mon époux. »
— C'est sa main, son écriture. Fiancée !
et quel est l'audacieux?
— Je l'ignore.
— Et quel est le prêtre qui a osé serrer ces nœuds sans le consentement des comtes de Forez ? Quel est celui qui les a bénis ? Malheur à l'époux et au prêtre !
— Malheur aussi à la fiancée !
— Le prêtre est le moine Jubin. Si on n'y prend garde, son cordon veut tout
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conduire ; l'époux, je ne le connais pas.
— Nous n'attendrons pas le retour de mon père. L'honneur de la maison de Forez nous appartient aussi bien qu'à lui ; à nous en appartient la vengeance ; nous allons partir pour Pommiers.
— Et son époux?
— Par Dieu! Ce n'est pas un prêtre qui a béni leur union. Son séjour à Pommiers indiquait une intrigue criminelle.
Sa honte rejaillit sur nous. A cheval, frère, et avant la nuit vous aurez dé nos nouvelles !
-5T Geoffroy-Guillaume et vous Gérard, c'est votre honneur aussi bien que ; le mien que vous allez venger. Si l'époux de votre sœur était un noble chevalier je demanderais le combat; dans le doute, je l'abandonne à votre vengeance. Il nous faut son sang. 11 importe peu qu'il tombe sous votre lance ou sous la mienne.
GeoffrojMGuillaume et Gérard coururent se préparer au voyage. Les chevaux
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piaffaient dans la cour; les chevaliers descendirent en habit de guerre.
Les deux chevaliers enfoncèrent leurs * éperons dans le ventre de leurs chevaux.
Lçs deux coursiers partirent avec la rapidité de l'éclair ; la Loire élait passée et les cavaliers brûlaient de se baigner dans le sang de l'audacieux qui avait souillé leur écusson. Ce n'était pas la loyale et fière colère du sire de Beaujeu ; c'était la rage secrète, la fureur de deux routiers, et si Geoffroy-Guillaume avait été capable d'une généreuse pensée, son frère l'aurait fait évanouir.
, Les chevaux rasaient la terre et le couple passait comme un ouragan.
Dans la rapidité de leur course, ils n'aperçurent pas, ou du moins ils ne purent pas reconnaître un moine couvert de son manteau qui pressait le pas d'une mule robuste.
Jubin ne reconnut pas les sires de Forez ; il n'arrêta pas sa marche, et il ar-
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riva bientôt à Feurs, inquiet et brisé.
— Ah ! vous voilà, mon révérend père, dit le sire de Beaujeu avec un sourire d'insulte et d'amertume, nous apportez-vous des nouvelles de l'époux de noble dan» , , Prève?
Malheureux ! dit le moine. 1
— Ses frères sont partis, et nous saurons bientôt le nom de cet époux chéri, et peut-être la couleur de son sang.
— L'époux de dame Prève ne craint pas la fureur de deux chevaliers cruels ; mais dame Prève peut devenir leur victime. Mon Dieu ! combien la prudenqe humaine est quelquefois en défaut ! Prève est en grand danger... Oh! n'étendrezvous pas votre main sur elle? et rendrezvous votre épouse victime de son amour pour vous.
— Prève ?
— Prève a prononcé des vœux sacrés, et bientôt elle entrera dans un clottre où
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elle sera à Pabri du monde et toute à son amour.
— Et c'est vous, moine audacieux, qui l'avez poussée à cette action ? rendez grâce à votre robe , mon père, elle me sauvé un crime.
— Mon fils, il y a deux ans à peine, le pauvre religieux qui est devant vous et que vous insultez était encore à la tète d'une armée, et Prève avait déjà fait ses vœux de virginité.
— Une armée ?qui êtes-vous donc mon père?
— Le père Jubin aujourd'hui^.... naguère j'étais Géboin de Bourgogne, et cette armée était composée des vassaux de mon père.
— Géboin de Bourgogne qu'on avait cru mort !... mon père !... et Prève est l'épouse... du Seigneur? Ah! du moins je respire. Mais pourquoi cet affreux mystère ? et ses frères sont partis.
— Dieu veillera sur sa servante. Mais
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vous vous êtes montré bien imprudent et bien léger.
— Mon père, mais cette lettre !
— Prève a été coupable. Pourvu que Dieu ne la punisse pas trop sévèrement !
— Mon père, les vœux de Prève, le pape peut en relever
— Mon fils, vous avez là de coupables pensées. Voulez-vous donc enlever une épouse au Seigneur?
— Mais elle m'aime ! et elle pleurera toute sa vie dans la solitude du cloître.
— Vous auriez dû vous en ouvrir à moi, mon fils.
— Oh ! maintenant il en est temps encore ! Wlphe, mon ami, mon compagnon, demain tu partiras pour un long voyage ! Prends de l'or, un cheval, fais diligence. Je vais écrire au pape, et le pape déliera Prève de ses serments.
— Noble Humbert, attendez le retour des deux frères, et surtout celui du comte de Forez.
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— Mon père, je suis heureux ! l'espérance renaît dans mon cœur et je vois Favenir sous les couleurs les plus riantes.
Prève m'appartiendra un jour, et ce jour n'est pas éloigné:
— Mon fils, calmez cette imagination brûlante. Je vais prendre un peu de repos, et ce soir nous causerons encore.
Vous avez la vaillance des chevaliers ,
prenez des religieux la prudence et la confiance en Dieu.
— Mon Dieu, je l'aime, et elle m'appartiendra.
— Elle aussi l'aime, la malheureuse enfant, dit le religieux en s'éloignant, et si je suis coupable en montrant trop de faiblesse, que la faute ne retombe que sur moi.
— Je suis heureux, disait Humbert, et je ne sais pourquoi, je suis épouvanté de mon bonheur.
PHÈVE DE FOREZ.
Prève, en son château de Pommiers, avait cherché dans la prière une consolation à ses peines. Prosternée aux pieds du crucifix de son oratoire , elle s'était sentie fortifiée, et, dans son langage mystique et passionné, elle avait confié à son époux l'ennui qui la poignait. Pauvre fleur courbée au souffle de l'orage, trop faible pour résister aux tempêtes du monde, fanée déjà pour avoir senti le contact d'un cœur humain;
Prève, les yeux rouges de larmes, pâle, mais belle de pureté, appela son vieux chapelain, et devant les habitants du château, lui déclara ses volontés. « Puisque mon sacrifice est fait, se disait-elle, pourquoi tarder plus longtemps? Hâtons-nous de dire adieu au monde et entrons dans ces cloîtres sacrés où Ton trouve l'oubli et Je repos. Hélas î au pied des saints au-
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tels son souvenir ne viendra-t-il pas me poursuivre? Je prierai pour lui et, si Dieu me rappelle, je veillerai sur lui, je le protégerai, et je serai son bon ange dans le ciel comme j'aurais voulu être sa compagne sur la terre. »
— Mon père, écrivez sur ce parchemin que, depuis plusieurs apnées, ayant fait voeu de virginité, et ayant promis solennellement à Dieu de me retirer à son service, j'abandonne, pour le salut de mon âme, les biens périssables de la terre ; heureuse de me consacrer désormais à celui qui voit mes fautes et qui les pardonne, i-
Dites que je cède et donne expressément mon château de Pommiers aux religieux de Tordre de Saint-Benoît, pour qui j'ai déjà fondé un prieuré, à la condition qu'on priera pour le salut de mon âme et pour la prospérité de la maison de Forez.
Je cède et donne pareillement à ce dit prieuré toute la terre de Pommiers et
les serfs qui l'habitent et la cultivent, avec tous mes droits et pouvoirs, sous la seule et unique réserve que dans la forêt de TÉtang tout le village pourra prendre le bois nécessaire pour son chauffage, et que chaque année le couvent fera aux pauvres une distribution de quatorze septiers de blé au commencement du carême.
De ces dons et d'icelles dernières volontés, faites une charte, mon père, que je scellerai de mon sceau et que je tiendrai pour bonne et véritable.
Les assistants pleuraient et tous disaient que onc ne s'était vue dame plus aumonieuse et plus charitable ; les serfs venaient lui baiser les mains, et elle, entourée de ses femmes, assise dans son grand fauteuil gentilment sculpté, attendait que la charte fut écrite pour y apposer sa signature et son scel.
Quand la charte eut été dressée le chapelain la lut à haute voix, et tous écoutaient en silence, et Prève, la tête ap-
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puyée sur sa main, paraissait profondément rêveuse ; son âme, comme celle du Christ, était triste jusqu'à la mort ; il lui semblait que bientôt quelque sinistre événement devait arriver ; le regard fixe, immobile, elle attendait. Une larme avait roulé sous sa paupière, et un froid mortel s'était glissé dans tout son corps.
Tout-à-coup le cri de la sentinelle se fit entendre ; l'écho des longs corridors fut réveillé par des pas lourds et précipités; un bruit de fer résonnait sur les dalles ; la porte de la salle s'ouvrit.
— Mes frères ! s'écria Prève en essuyant ses larmes.
— Dame Prève est entourée de ses vassaux. Nous ne pensions pas la trouver en si nombreuse assemblée... notre présence est mal vue ?
— Pouvez -vous parler ainsi ? Soyez les bienvenus. Comme vous êtes couverts de poussière ! comme vous êtes brisés de fatigue ! Laissez-moi vous embrasser
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encore. Que fait-on à la cour de Forez ?
quelles nouvelles de notre père et de notre mère ?
— Rien de bon à Rapprendre. Daigne nous suivre hors du manoir, nous voulons te parler au grand air.
— Reposez-vous un instant, mes frères ; avez-vous fait quelque mauvaise rencontre en route ? Vos yeux brillent de colère^omrae si vous sortiez d'un combat.
— Plût à Dieu qu'il s'agit d'un combat, pour notre honneur !
— Que dites-vous?
— Trop tôt tu le sauras. Ce n'est pas heure propice de parler au milieu de cette cohue qui nous entoure, de ces oreilles qui nous écoutent, de ces serfs et de ces vassaux, assemblés dans cette salle, qui promènent sur nous des regards étonnés et curieux.
— Hâtons-nous donc, messires, car je tremble et mes forces m'abandonnent 1 A peine m'en rcste-t-il pour écouter.
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Ils sortirent du vieux château. Tous trois se dirigèrent au pied de la colline.
Gérard baissait la tête ; un tremblement nerveux parcourait tous ses membres ; il ressemblait au génie du mal , hideux et implacable»
lis marchèrent en silence. Geoffroy- Guillaume soutenait Prève, et aucun des (rois ne savait où ils allaient. Tout-àcoup, Prève pâlit : elle venait de reconnaître ce lieu sauvage et solitaire ; c'est la qu'Humbert lui avait fait mille serments d'amour.
Quel rapprochement ! là, elle a écouté les projets d'avenir du sire de Beaujeu ; là, son silence a laissé croire qu'elle était libre et qu'elle acceptait les vœux du chevalier ; là, maintenant, ses frères lui parlent avec violence ; elle ne comprend pas leurs discours, mais ils lui apparaissent, dans leur colère, condme les ministres de la vengeance de Dieu.
Ses genoux fléchissent ; elle s'assied
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sur un tronc d'arbre, renversé sans doute par la foudre ; elle ppusse un soupir d'effroi et de douleur ; elle s'est assise sur cet arbre avec Humbert de Beaujeu.
Son sang se glace ; elle n'a plus la force de se relever. Debout tous deux , ses frères la dominent, et plongent leurs regards sur elle, comme deux vautours sur une faible proie. Ils l'interrogent avec brutalité ; elle peut comprendre à peine, et, dans son trouble , elle dit des mots qu'on n'entend pas.
Pauvre Humbert , si tu savais comme elle t'aime !
— Réponds à tes frères, qui sont tes juges, ton crime nous est connu et il nous déshonore !
— Pardonnez-moi , je pleurerai toute ma vie. Oh ! depuis hier, mon Dieu ! j'ai bien souffert !
— Tu as préféré ta honte à une alliance qui nous comblait de joie.
— Dieu me pardonnera.
— Tu n'as pas voulu épouser le sire Humbert de Beaujeu ?
— Je ne sais.
— Pourquoi l'as-tu repoussé?
— Je suis fiancée.
— Fiancée !
— A un chevalier ?
Un signe de tête répondit non.
— 11 est ? dit Geoffroy-Guillaume....
— Dans mon oratoire.... dit Prève....
Elle n'avait pas fini , l'épée de Gérard
avait volé comme l'éclair, et la tête de* Prève roulait dans la poussière.
— Vengeance ! dit Gérard, en prenant la tête par ses longs cheveux.
— Elle avait souillé notre honneur, dit Geoffroy-Guillaume ; et , prenant à son tour la tête sanglante, il la jeta dans un puits.
— Son époux est dans sa chambre, dit Gérard.
Les deux assassins coururent au château. Dans la chambre de Prève, ils trou-
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vèrent un crucifix et des parchemins.
Ils roulèrent les parchemins et les emportèrent.
L'époux n'y était pas.
Des cris s'élevèrent dans le château.
Geoffroy - Guillaume et Gérard s'éloignaient au galop de leurs chevaux ; Gérard avait encore à la main un glaive ensanglanté.
Du sommet d'une des tours du vieux château de Feurs, Rodulphe et son fiancé promenaient leurs regards autour d'eux, et leurs yeux s'arrêtaient sur la vaste plaine qui se déroule au loin , sur les montagnes qui bornent l'horizon, sur la Loire qui coule capricieuse et rapide, sur la Loyse et le Lignon qui se perdent à peu de distance, sur les marais, sut les bois qui bordent la Loire, et sur les vieux mo-
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numents romains qui couvrent la contrée.
Le soleil se couchait magnifique et radieux.
— Que fait notre sœur Prève, à cette heure, en son château de Pommiers, disait Rodulphe. Je suis d'une tristesse mortelle ; mes frères sont partis courroucés, j'ai crainte d'un malheur.
— Je voudrais vous rassurer , douce amie, mais le sire de Beaujeu , depuis ce matin, a l'air consterné.
— Voici mon père et sa suite, courons à leur rencontre.
Gérard, environné de ses feudataires, entrait dans son château de Feurs,comnie un roi dans son palais ; mais il fronça le sourcil en voyant le peu d'empressement qu'on mettait à venir autour de lui. 11 embrassa sa fille et pressa Lavieu contre son sein. On cherchait vainement le sire de Beaujeu, il était parti pour Pommiers ; Gérard demanda ses fils,
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— Les voilà ! murmura-t-on de toutes parts.
Deux cavaliers arrivèrent couverts de poussière.
Prève était coupable, et nous l'avons tuée, dirent-ils d'un air farouche, et voici les preuves de son crime.
C'étaient des parchemins ; ils contenaient un serment de virginité et des donations.
Les assistants se regardèrent avec horreur.
Le vieux comte se laissa tomber dans les bras de ses serviteurs. C'était le dernier coup porté à une existence usée.
Quand il revint à lui, la moitié de ses feudataires avaient disparu ; ses (ils s'étaient enfuis ; on vint annoncer que le sire de Beaujeu était tombé de cheval , et qu'il était mourant dans une misérable chaumière. Un moine et deux écuyers lui donnèrent les soins les plus empressés.
Vingt ans plus tard, Artaud IV, comte