V. Esprit des Lois, 1. IX, ch. VI
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La Chine a aussi une étendue immense, ^v comme elle est extrêmement peuplée, si la récolte du riz manque, il s'assemble des troupes de trois, quatre & cinq voleurs dans plusieurs endroits de différentes Provinces pour piller; la plupart sont exterminées dès leur naissance, d'autres se grossissent & sont détruites encore. Mais, dans un si grand nombre de Provinces & si éloignées, il peut arriver que quelque troupe fasse fortune, elle se maintient, se fortifie, se forme en Corps d'armée, va droit à la Capitale, & le Chef monte sur le throne.
Dans la dernière guerre de Louis XIV que nos Armées & celles de nos ennemis étoient en Espagne éloignées de leur pais, il pensa arriver des choses presque inouïes parmi nous, les deux Chefs d'accord entr'eux furent sur le point de jouer tous les Monarques de l'Europe & de les déconcerter par la grandeur de leur audace & la singularité de leurs entreprises.
Si les grandes conquêtes sont si difficiles, si vaines, si dangereuses, que peut -on dire de cettemaladie de notre siècle qui fait qu'on entretient par-tout un nombre l desordonné de troupes? elle a ses redoublemens & elle devient nécessairement contagieuse, car si tôt qu'un Etat augmente ce qu'il appelle ses forces, les autres soudain augmentent les leurs, de façon qu'on ne gagne rien par là que la ruine commune. Chaque Monarque tient sur pied toutes les Armées qu'il pourroit avoir si les Peuples étoient en danger d'être exterminés, & on nomme Paix cet état2 d'effort de tous contre tous. Aussi l'Europe est-elle si ruinée, que trois Particuliers qui seroient dans la situation où sont les trois Puissances de cette Partie du Monde les plus opulentes, n'auroient pas de quoi vivre. Nous sommes pauvres avec les richesses 8c le commerce de tout l'Univers, & bientôt, à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des soldats, & nous serons comme des3 Tartares.
i . Nous sommes dans un cas bien différent de celui des Romains qui désarmoient les autres à mesure qu'ils s'armoient. (M.)
2. Il est vrai que c'est cet état d'effort qui maintient principalement l'cquilibre parce qu'il erreinte les grandes Puissances. (M.)
3. Il ne faut pour cela que bien faire valoir la nouvelle invention des Milices & les porter au même excès que l'on a fait les troupes réglées. (M.)
MONARCHIE I NIVER SELLE ; i
Les grands Princes, non contents d'acheter les troupes des plus petits, cherchent de tous côtés à payer des alliances, c'est à dire presque toujours à perdre leur argent.
La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des tributs,, &, ce qui prévient tous les remèdes à venir, on ne compte plus sur ses revenus, mais on fait la guerre avec son capital. Il n est pas inouï de voir des Etats hypothéquer leurs tonds pendant la Paix même, & employer pour se ruiner des moyens extraordinaires & qui le sont si fort que le fils de famille le plus dérangé auroit de la peine à les imaginer pour lui I .
Les Monarques d'Orient ont cela d'admirable dans leur Gouvernement qu'ils ne lèvent aujourd'hui que les tributs que levoit le fondateur de leur Monarchie; ils ne font payer à leurs Peuples que ce que les pères ont dit à leurs enfans avoir payé eux-mêmes. Comme ils jouissent d'un grand superflu, plusieurs d'entre eux ne font2 d'Edits que pour exempter chaque année de tributs quelque Province de leur Empire. Les manifestations de leur volonté sont ordinairement des bienfaits: mais
i . V. Esprit des Lois, I. XIII, ch. XV il.