Deux patries: drame en cinq tableaux, dont un prologue
(Celui-ci, en uniforme de soldat d'infanterie, achève de dtner, et Pauline Garnier, les yeux rouges, émue, le sert.)
VOIX d'enfants, à la cantonade. Ils épellent.
Les jeu-nes gens i-ront au com-bat; les hom-mes mari-és for-ge-ront les ar-mes et trans-por-te-ront les subsis-tan-ces....
VOIX DE GARNIE R, que précède le bruit d*un cliquet. Plus vite, mes bons amis, un peu plus vite.
LES VOIX d'enfants, scandant plus vite.
Les femmes confectionneront des tentes, des uniformes, et serviront dans les hôpitaux; les enfants mettront le vieux linge en charpie....
PAULINE GARNIER, sangloUnt tout à coup.
Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle abomination!... Ce que c'est que de nous !
FRANÇOIS
Maman, tu m'avais promis....
PAULINE
J'ai tant de chagrin, mon François!
FRANÇOIS
Voyons! maman, ne pleure pas.... Il ne faut pas pleurer....
PAULINE
Ce sont les petites voix, dans cette salle d'étude, qui m'ont rappelé ta voix, à l'époque où tu épelais, où ton père t'apprenait à lire.
FRANÇOIS, rêveur.
Comme c'est loin!... Je vais avoir dix-neuf ans!
PAULINE
Oui, des jours ont passé, les idées ne sont plus les mêmes.
FRANÇOIS
Le fait est qu'on en voit, des transformations, depuis quatre-vingt-neuf!
PAULINE
Quand je pense qu'au lieu de b-a, ba, maintenant, on enseigne aux gamins des choses qui bouleversent !
FRANÇOIS
C'est que la République a besoin d'hommes graves, de guerriers, d'orateurs, le plus tôt possible, pour se défendre.
PAULINE
Hélas! nous étions si tranquilles, nous, simples femmes, jadis! Nos enfants nous appartenaient! Ton père est maître d'école, tu le serais devenu, je t'aurais choisi une compagne aimante...; mais on a guillotiné Louis XVI, on guillotinera la reine, on voudrait guillotiner le bon Dieu, — et te voilà soldat, prêt à nous quitter.
FRANÇOIS
La Révolution fut légitime, indispensable, maman. Nul ne doit le méconnaître pour des motifs personnels, — puisqu'elle est le contraire de l'égoïsme, puisque de nous, gens du peuple, esclaves, elle a fait des citoyens libres, des frères, les égaux du noble et du riche.
PAULINE
Tous les rois, toutes les nations la repoussent.
FRANÇOIS
C'est que les nations se laissent tromper. Notre cause n'en demeure pas moins juste.
PAULINE
Peut-être, François. Dis ce que tu veux.... (Pleurant de nouveau.) Mais ton départ, mes espérances détruites, les dangers qui te menacent....
FRANÇOIS
Hé! maman, j'ai sans cesse rêvé d'être soldat, utile à mon pays, dans une carrière active. Des dangers! des dangers! oui, parbleu! je vais en courir. Q^'^st-ce que cela prouve? On les surmonte. Crois-tu donc qu'ils nous vaillent, les tyrans, les peuples coalisés? Est-ce qu'ils combattent pour le même but que nous, pour des inté-
rêls aussi respectables? N'aie crainte! on les rossera d'importance; ils sauront vite qui nous sommes.
PAULINE
Si encore vous étiez des soldats, de vrais soldats! Mais il n'y a pas cinq semaines qu*on vous exerce.
FRANÇOIS
Et le courage? Et la certitude d'avoir raison envers, contre tout le monde?
PAULINE
Va! les mères pareillement ont raison envers, contre tout le monde. Et elles sauraient l'avenir, qu'elles commenceraient à pleurer, quelquefois, dès l'heure de votre naissance.
FRANÇOIS
Maman, tu n'es pas une patriote.
PAULINE
Pourquoi sembles-tu heureux de partir?
FRANÇOIS
Moi, heureux de vous abandonner? Oh! quel reproche injuste! (Un court silence.) Ma parole! tu m'empêches d'être ce qu'un républicain, ce qu'un honnête Français doit être, au temps où nous vivons. (II se lève.)
PAULINE, s'essuyanl les yeux.
Assieds-toi, mon chéri, et mange.... J'ai tort, là... j'ai eu tort; je serai plus raisonnable. Mais continue de manger, veux-tu? Fais que je ne t'empêche point d'avoir bon appétit pour ton dernier repas chez nous.
FRANÇOIS
C'est que j'ai une frayeur que tes larmes n'émotionnent trop le père, à son tourl
PAULINE
Ah! le père, oui.... Eh bien! je serai calme, je te le jure.
FRANÇOIS
Humble, excellente maman, dont la moindre parcelle vaut mieux que son fils tout entier!
PAULINE
Ne le calomnie donc pas, vilain enfant. (Court silence.)
FRANÇOIS
T'ai-je nommé le général en chef de l'armée du Nord, celui que nous allons rejoindre?
PAULINE, avec un haut-le-corps.
Je ne me souviens plus.
FRANÇOIS
Il s'appelle Houchard. C*est un brave, paraît-il, et il sort du peuple, comme nous.